ROSCELIN ROSELLI (ANTOINE DE
Picavet ne veut d'ailleurs pas qu'on grandisse outre mesure la personnalité de Roscelin. Il ne veut pas qu'on en fasse « un héros et un martyr », ni même qu'on fasse de son nominalisme une première édition de celui de Guillaume d'Occam. En fait, Roscelin a vieilli considéré et considérable. Il n'est pas possible de se ranger à un autre avis que les contemporains de sa vieillesse et d'accepter par exemple le jugement péjoratif de Picavet : « Il est pour la postérité un de ceux dont elle conserve le nom, que la légende peut grandir aux dépens de ses successeurs, mais que l'histoire ne comparera jamais à Jean Scot ou à Gerbert, à saint Anselme ou à Jean de Salisbury. » Au contraire Roscelin soutient ces comparaisons. "Victor Cousin avait été mieux inspiré en louant la valeur philosophique de Roscelin : « 11 a laissé, écrivait-il, à la philosophie moderne ces deux grands principes : 1. il ne faut jamais réaliser des abstractions ; 2. la puissance de l'esprit humain est en grande partie dans le langage. Il est le précurseur de l'école empirique. Sans doute cette école est bien faible encore, mais elle commence au Moyen Age avec Roscelin pour ne plus finir. »
J. de La Mainferme, Brevis confulatio epistolœ a Roscelino hœrelico in beatum Roberlum de Colorissello nequiter con fictif: sub nomine Goffridi, abbatis Vindosmensis, Saumur, 1682; .I.-M. Chladenius, Disseriaiio historico-theologi a de vita et hceresi Iioscelini, lirlangen, 1756; F. Saulnier, Roscelin, sa vie et ses doctrines, étude biographique et historique, Paris, 1855; Des derniers documents sur Roscelin, dans Bull. soc. (icad. deBrest, t. ni, 1865, p. 227-236; V. Cousin, Fragments philosop tiques pour servir à l'histoire de la philosophie, t. il, Philosophie du Moyen Age, 1865, p. 86-100; Pétri Abelardi Opéra, t. n, Paris, 1867, p. 792-803; B. Hauréau, Histoire de la philos, scolastique, t. i, Paris, 1872, p. 243-265; F. Picavet, Roscelin, philosophe et théologien, d'après la légende et d'après l'histoire. Rapport annuel, 18 96, de l'École des hautes études, section des sciences religieuses, Paris; E. Kaiser, Pierre Abélard, critique, Fribourg, 1901, p. 211-236; B.-F. Adloch, Roscelin und S. Anselm, dans Philos. Jahrbuch, t. xx, 1907 A. Reiners, Der Nominalismus in der Friihscholastik, dans Beilriige zur Gesch. der Phil. des Mitlelallers, t. vin, fasc. 5, Munster, 1910 ; C.-J. Hefele, Hist. des conciles, édit. J. Lcclercq, t. v, 1" part., 1912, p. 365-367.
M. -M. Gorce.
ROSE Jean-Baptiste. — Né en 1714 à Quingey, petite ville de Franche-Comté, il fut un esprit très curieux, qui s'occupa de théologie, d'histoire, de minéralogie, de mathématiques et fut en relation avec beaucoup de savants. Il ne quitta jamais sa province et fut élu membre de l'académie de Besançon en 1778. Il ne vit, dans la Révolution de 1789, qu'une réforme des abus de l'ancien régime et il accepta la Constitution civile du clergé, mais avec beaucoup de modération. Il mourut à Quingey, le 12 août 1805.
Comme ouvrages religieux, Rose a publié un Traité élémentaire de morale, Besançon, 1767, 2 vol. in-12; dans cet ouvrage, qui avait été couronné, en 176G, par l'académie de Dijon, l'auteur montre que seule la religion peut fournir une base solide pour la morale. Cet écrit fut complété, sur les instances de Poucet de La Rivière, ancien évêque de Troyes, par la Morale évangélique, comparée à celle îles séries et des philosophies, Besançon, 1772, 2 vol. in-12 ; V Esprit des Pères, comparé aux plus célèbres écrivains sur les matières les plus intéressantes de la philosophie cl de la religion, Besançon, 1790, 3 vol. in-12; une réédition parut en 1823, avec une notice sur Rose, qui avait été rédigée par Grappin; lié flexions sur ce qu'on doit penser sur la Constitution civile du clergé de France, Besançon, 1791, in-8°.
Michaud, Biogr. univ., t. xxxvi, p. 473-474; Hoefer, Soin), biogr. gén., t. xi.n, col. 640; Éloge de Rose, par Grappin, prononcé à l'académie de Besançon, en 1810; Hurler, Nomenclator, 3* éd., t. V n, col. 577
J. Carreyre.
ROSELL Joseph. — Théologien espagnol, né à Barcelone et décédé en 1665 à la chartreuse de Montealcgre, située dans les environs de cette ville, où il avait passé la majeure partie de sa vie. Morozzo le dit très versé dans la théologie spéculative et dans la morale. Cet éloge ne peut être accepté qu'avec réserve, car le seul ouvrage imprimé de cet écrivain est à l'Index. Seulement, à la décharge de l'auteur, on peut tenir compte de la remarque faite par l'Index publié par l'inquisition d'Espagne, que son livre a été justement condamné parce que lui, ou son éditeur, au c. xv, § 13-15, inséra des extraits du Commentaire sur le c. vin de saint Matthieu d'un certain Laurent Aponte. En effet, le décret de la S. C. de l'Index du 27 mai 1687 qui prohiba l'ouvrage de dom Bosell défendit en même temps le livre de L. Aponte. D'ailleurs, cette prohibition n'empêcha pas la réimpression de l'ouvrage en Allemagne, et peut-être ailleurs. Cf. Indice ultimo de los libros prohibidos y mandados expurgar para todos los reynos y senorios del catolicorey de las Espanas, Madrid, 1790, in-4°, p. 235 b. Voici le titre de l'ouvrage de dom J. Rosell : Traclatus sive praxis deponendi conscienliam in dubiis et scrupulis circa casus morales occurrenlibus, omnibus non lanlum confessariis et pœnitenlibus, verum eliam quibuslibel personis scrupulosis opprime perutilis, Lyon, 1660, in-8°, 1769; Bruxelles, 1661, in-16;Cracovie, 1662, in-12; Cologne, 1663, 1697, 1709, 1742, in-12.
Nicolaus Antonio, Bibl. hisp. nova, t. i, Madrid, 1783. p. 817; Morozzo, Theal. chronol. s. ord. cart., p. 148;Hurter, Nomenclator, 3e éd., t. m, col. 120 ; Valenti, San Bruno y la orden de los carlujos, Valence, 1899, p. 109.
S. Autore.
ROSELLI (Antoine de), juriste italien, xv« siècle. — Natif d'Arezzo, il acheva ses études de droit à Bologne, où l'on relève sa trace en 1406 et où il prit le doctorat en 1407. Après avoir professé à Sienne, il est appelé à Rome par le pape Martin V (1417-1431), qui estime grandement son savoir. Avocat consistorial, il plaide en quelques-unes des grandes causes politiques soumises à la Curie. Eugène IV (1431-1447) lui confie diverses missions, auprès de l'empereur Sigismond, auprès du roi de France Charles VII, dont il faut retirer l'appui au concile de Bâle. Pour prix de ses services, Roselli comptait recevoir le chapeau de cardinal, que le pape lui avait, paraît-il, fait espérer avant sa mission en France. Le pape ne voulut pas cependant passer outre au fait que le juriste avait été marié deux fois; le chapeau ne lui fut pas donné. Roselli quitta la cour pontificale et se rendit à Padoue où on lui offrit une chaire de droit (1438); il continua à y professer jusqu'à sa mort (16 décembre 1466).
Roselli a laissé une œuvre juridique considérable, qui n'intéresse que partiellement le théologien; mentionnons seulement : Traclatus de legilimatione, son premier ouvrage, cf. Hain, Rcperlorium, n. 13 975, 13976, reproduit dans les Traclatus juris, éd. de Lyon, 1549, t. vi, fol. 264 ; Traclatus de usuris, cf. Hain, n. 13981 sq. aussi dans les Traclatus juris, t. xvi, fol. 80 r°; Traclatus de jejuniis, Hain. n. 13 978-13 980; Traclatus de indulgcntiis, dans les Traclatus juris, t. xvi, fol. 168 v". Mais l'ouvrage le plus célèbre de Roselli est son traité De monarchia, sive traclatus de poteslale imperaloris cl papee cl an apud papam sit poteslas utriusque gladil ri de malcria conciliorum. Il n'y a pas lieu de distinguer, comme divers bibliographes l'ont fait, un Traclatus de monarchia et un Traclatus de conciliis. Ce dernier titre est donné dans plusieurs mss., cf. Schulte, t. il, p. 305, n. 7, au traité qui est appelé ailleurs De monarchia. Imprimé à Venise en 1 183 et en 1487, cf. Hain. n. 13 971 sq., ce volumineux traité se trouvera commodément dans M. Goldast, Monarchia sancli romani imperii, t. il, p. 252-556. Dédié au doge de Venise.
ROSELLI (ANTOINE DE) — ROSMINI-SERBATI
li'tlS
François Foscaro, il pose deux questions, d'abord celle de savoir si le pape possède, comme l'on disait alors, la poleslas ulriusque gladii, et, d'autre part, le problème des rapports entre le souverain pontife et le concile œcuménique, deux questions extrêmement brûlantes à l'époque. Le juriste padouan ne les a pas résolues dans le même sens que les théologiens pontificaux; aussi, quand il fut vulgarisé par l'impression, son travail souleva-t-il de vives contradictions. Le légat du pape, à Venise, ordonna en 1491 de brûler le livre sous peine d'anathème. Ce fut l'occasion pour le dominicain Henri Institor de publier une Rcplica adversus dogmata perversa Roselli, Venise, 1499. Il ne saurait faire de doute que cette publication donna, après coup, l'occasion de faire courir sur le compte de Roselli les plus fâcheux propos. On raconta qu'il avait écrit la Monarchia pour se venger du Saint-Siège qui lui avait refusé le chapeau cardinalice, qu'il était mort en incroyant complet : Tandem obiit non credens aliquid esse supra lecla domorum! Beaucoup d'indignation pour peu de chose! La doctrine de Roselli, à la vérité, n'est pas favorable au pouvoir direct du souverain pontife sur le temporel, et, pour ce qui est des rapports entre le pape et le concile, elle se situe assez près de celle de Jean Gerson. Mais ceci parut abomination dans l'Italie de la fin du xve siècle. Il n'empêche que Roselli défend, de manière très ferme, la primauté pontificale; après la crise du Grand Schisme, il restait à résoudre nombre de problèmes que les événements avaient posés; il est fort intéressant de voir avec quelle subtilité juridique en traite Roselli. Une étude attentive de son gros traité paraît s'imposer à qui voudrait tirer au clair la « théologie du pape » après le Grand Schisme.
C. Oudin, De scriplor. eccles.,t. m, Leipzig, 1723, col. 2338- 2339; G. Tiraboschi, Storia délia letteratura ilaliana, t. vi, 2e part., Milan, 1824, p. 897-903; J.-F. von Schulte, Die Gescli. der Quellen and Literalur des canon. Rechts, t. Il, Stuttgart, 1877, p. 303;Hurter, Nomenclalor, 3<- éd., t. n, col. 955-956.
ROSMER Paul, jésuite, né à Maestricht le 15 août 1605. — Il fut reçu au noviciat de Mayence en 1627 et passa ensuite dans la province d'Autriche. Il enseigna la grammaire et le grec, la philosophie, puis, pendant seize ans, la théologie scolastique à Vienne et à Gratz. Doyen de l'université de cette dernière ville, il présida la défense de plusieurs thèses, dont il publia les conclusions plus ou moins remaniées et développées. Il mourut à Gratz, le 8 juin 1664. Ces thèses sont les suivantes : Libellus de jure et justilia ac polissimum de conlraclibus, Gratz, 1649, in-12; Salzbourg, 1660 et 1669, in-16; De sacramenlo et virtute pxnitentiœ, Gratz, 1656; Ex universa theologia, Gratz, 1656; Tractalus de Deo uno et trino cum conclusionibus ex reliquis partibus theologiœ, Gratz, 1663; De aclibus humanis, Mayence, 1669. Le P. Rosmer a fait en outre paraître des Quesliones theologicœ in 7//am parlern D. Thomie, Gratz, 1661, et un opuscule de piété mariale, Rosa mariana cenlum elogiis magnas Dei Malris explicala, Gratz, 1657.
Sommervogel, Bibl. de la Comp. de Jésus, t. vu, col. 165- 166 ; Hurter, Nomenclalor, 3e éd., 1. 1 v, col. 49-50 ; Biographie nalionale de Belgique, t. xx, 1908-1910, col. 140 (G. Simenon).
R. Brouillard.
ROSMINI-SERBATI Antonio, prêtre et phi losophe italien, né le 25 mars 1797, mort le 30 juin 1855. — Rosmini est l'un des représentants les plus marquants de la philosophie italienne au xixe siècle; mais, comme sa philosophie touche en plus d'un point à l'interprétation du dogme catholique et dans un sens qui valut à quarante propositions la réprobation du Saint- Ofïice, une étude sur ses idées et sur les propositions
condamnées a sa place ici. D'autre part, le rôle de Rosmini dans les tentatives d'instauration d'un nouvel ordre politique en Italie ne peut être complètement passé sous silence. Nous exposerons donc successivement : I. Vie, rôle politique, écrits de Rosmini. II. Principes de sa philosophie (col. 2921). III. Propositions rosminiennes condamnées par le Saint- Offlce (col. 2926). IV. Conclusion. Influence.
I. Vie, rôle politique, écrits. — 1° Vie. — - Né à Ravereto, Rosmini appartenait à une famille noble et riche. L'étude fut la passion de sa jeunesse. Les littératures classiques ont largement contribué à rendre son style, même dans les questions les plus abstruses, pur, clair, élégant et naturel. La théologie l'attirait : il l'étudia dans saint Thomas d'Aquin, niais aussi, de façon plus personnelle, en s'inspirant directement de la Bible et en approfondissant l'histoire des systèmes. Ses études terminées à l'université de Padoue, où il se lia d'amitié avec Nicolo Tommaseo, il fut roçu docteur en 1821. Sous-diacre en 1822, il accompagna à Rome le patriarche de Venise, Ladislas Pyrcher, et se fit remarquer par Mauro Capellari, le futur Grégoire XVI, qui lui garda toujours estime et amitié. Devenu curé de Rovereto même, il fut ensuite nommé chanoine de Milan, puis doyen de l'église du Mont-Calvaire à Domo d'Ossola, au pied du Mont- Rose. C'est là qu'il fonda, en 1828, deux congrégations, l'une d'hommes, l'Istituto délia carità, l'autre de femmes, les Sorori délia providenza, destinées aux missions intérieures et plus connues sous le nom de rosminiens, rosminiennes. Ces congrégations ont été approuvées par le Saint-Siège dix ans plus tard, et purent essaimer rapidement en Angleterre.
Sans négliger ses devoirs de pasteur et de fondateur, Rosmini, protégé par Pie VIII, Grégoire XVI et Pie IX, entreprit dès lors une longue suite d'ouvrages, principalement philosophiques, dont le premier et le plus important fut publié à Rome, en 1830, sous le titre : Nuouo saggio suit' origine délie idée. C'était, d'ailleurs, une mise au point des Opusculi filosoflci parus à Milan dix ans auparavant. Ces publications et les idées professées par Rosmini en matière de politique intérieure italienne lui valurent la protection de Gioberti, qui l'avait cependant vivement attaqué au point de vue philosophique. Voir Gioberti, t. vi, col. 1374. Celui-ci, qui faisait partie du ministère sarde, recommanda Rosmini au roi Charles-Albert. Sur les instances du ministre, Rosmini se chargea de la mission d'amener la cour pontificale à un concordat qui donnerait une solution à la question de l'unité italienne. Ces tractations n'aboutirent pas. L'amitié de Pie IX fit acceptera Rosmini les fonctions déconseiller du Saint- Office pour l'Instruction publique et, quand Rossi, à la tête de l'administration des États de l'Église, fit son essai de demi-sécularisation des ministères, il pria Rosmini d'accepter les fonctions de ministre de l'Instruction publique. Rosmini refusa, ne voulant pas collaborer avec les « ultras ». Pie IX aurait même voulu nommer Rosmini cardinal inspecteur. Mais cette nomination annoncée ne se produisit jamais.
Entre temps, en effet, Rosmini avait attaqué assez violemment, dans son traité De la conscience morale, le probabilisme des jésuites et notamment quelques opinions du P. Segneri. L'opposition des jésuites ne fut pas vraisemblablement sans quelque effet sur la rétitence du pape. Mais, dès le début de 1848, Rosmini avait publié ses fameux opuscules Constitution selon la justice sociale et Les cinq plaies de l'Église, dans lesquels il dénonçait les points où il croyait une réforme nécessaire. Or, depuis 1813, soit dans les journaux ultramontains, soit dans des libelles anonymes, il avait été attaqué et représenté comme un Lamennais italien, imbu de jansénisme et de panthéisme. La publi-
HUSMINJ. ECRITS
cation de la Constitution et des Cinq plaies provoqua une condamnation de l'Index (6 juin 1849). Rosmini n'eut connaissance de cette condamnation que le 16 août suivant et se soumit aussitôt et très humblement.
Mais déjà, depuis le 19 juin, il avait quitté Gaète où il avait accompagné le pape en exil, laissant à Pie IX, avant de partir, un mémoire justificatif dans lequel il dénonçait les intrigues, à son endroit, du cardinal Antonelli. Rosmini se retira à Naples où il publia ses Opérette spiriliiale. Fatigué par la police des Bourbons, attristé par les attaques incessantes dont il était l'objet sur le terrain doctrinal, il se retira à Strcsa, où il acheva sa vie dans l'accomplissement silencieux de ses fonctions sacerdotales et dans la méditation, soutenu par l'amitié de Manzoni qui l'assista à ses derniers moments (1855).
Profondément pieux, d'une nature noble et généreuse, Rosmini avait eu, avant de mourir, la satisfaction d'apprendre que ses œuvres, dénoncées dans leur ensemble à l'Index, avaient été renvoyées sans encourir de censures. Le dimittanlur de la Sacrée Congrégation est du 3 juillet 1854. Voir le texte dans Notice biographique d'Antoine Rosmini, La Rochelle, 192(1, p. 65. Si les idées de Rosmini furent discutables, sa personne et sa vie privée sont dignes de tous éloges.
2° l'.ôlc politique. — ■ Nous avons vu que Rosmini avait été chargé par le gouvernement sarde, en 1848, d'une mission politique près de Pie IX. Le Piémont, qui avait précédemment fait avorter les projets de ligue italienne présentés par le Saint-Siège, venait à résipiscence après le désastre de Custozza. Il s'agissait de négocier la création, entre les États de l'Église, la Toscane et le Piémont, d'une confédération dont le pape aurait, à perpétuité, la présidence. Le pouvoir central serait confié à une diète permanente, composée de trois représentants de chacun des contractants et siégeant à Rome. La diète seule serait qualifiée pour déclarer la guerre, conclure la paix, fixer les contingents de troupes nécessaires à la défense nationale et au maintien de l'ordre intérieur, édicter un règlement douanier, entretenir la concorde entre les confédérés et imposer sa médiation en cas de controverses, uniformiser les systèmes de monnaies, poids et mesures, ainsi que la législation politique, civile et pénale, et la procédure. Voir le texte du projet dans Farini, Lo Stato romano, t. Il, Florence, 1850, p. 336-338; cf. G. Mollat, La question romaine, Paris, 1932, p. 236. Mais Charles-Albert aurait voulu d'abord amener Pie IX à participer à la guerre contre l'Autriche, soit avec ses propres soldats, soit avec des volontaires recrutés avec son agrément. De toute évidence, Rome ne pouvait envisager d'abord que le projet de confédération. Cf. ItaloRaulich, Storia del risorgimento politico d'italia, t. iv, Bologne, 1925, p. 303 sq. Rossi rejeta d'ailleurs ce projet de ligue offensive et défensive, périlleuse pour la papauté, et lui opposa un projet de ligue politique de princes constitutionnels, indépendants les uns des autres, qui discuteraient à Rome, sous la présidence du pape et par l'intermédiaire de mandataires, leurs intérêts réciproques. Cf. Farini, op. cit., p. 342-343 ; G. Mollat, op. cit., p. 237. De guerre il n'était pas question, Rossi considérant le Piémont comme incapable de vaincre l'Autriche.
La mission politique de Rosmini fut ainsi brusquement terminée. Le ministère Pinclli, succédant à Casati-Gioberti, cessa d'ailleurs de parler de concordat (in de confédération et il substitua à Rosmini, démissionnaire, le conseiller De Ferrari. Sur tous ces détails, voir, de Rosmini lui-même, Commenf an o delta missionc a Roma di Antonio Rosmini- Serbatt, t. i, p. 53-55; Farini, op. cit., p. 339-341 et, dans les Miscellanea publiés à Milan, ÎN'.IT. l'cr Antonio Rosmini net primo cenlenario dclla sua nascitù, part. IIa, p. 213 sq.,
l'étude de G. Grabinski, La missionc de' Antonio Rosmini a Roma nri/li anni 1848 a 1849.
L'activité politique de Rosmini ne se manifesta plus qu'en deux autres circonstances. Ayant suivi Pie IX à Gaète, Rosmini insistait pour que le pape se retirai dans ses propres États, à Bénévent, où régnait la tranquillité. Prolonger le séjour à Gaète semblait à Rosmini une compromission avec un prince (le roi de Naples) qui avait partie liée avec l'Autriche et qui détestait les patriotes italiens. Mais, avant le départ pour Gaète, Rosmini avait appuyé la démarche du marquis de Pareto, demandant à Pie IX d'abroger tous les privilèges ecclésiastiques et toutes les coutumes contraires à la législation sarde de 1848, consacrant l'égalité de tous devant la loi. Cf. Mollat, op. cit., p. 283-281.
3° Écrits. — L'œuvre de Rosmini est considérable. Un assez grand nombre d'ouvrages — auxquels appartiennent bon nombre des propositions condamnées en 1887 — ne furent publiés qu'après sa mort.
Voici la liste complète des ouvrages de Rosmini, par ordre chronologique, telle que l'a établie F. Palhoriès. La philosophie de Rosmini, Paris, 1908, p. 389-392 :
1. Œuvres publices du vivant de Rosmini. — Saggio sulla félicita, Rovereto, 1822, réuni plus tard aux Opusculi filosofici, Milan, 1927-1928; Nuovo saggio sull' origine délie idée, 4 vol., Rome, 1830 (c'est, on l'a dit. l'ouvrage important de Rosmini. Il est divisé en huit sections : principes à suivre en ces recherches; difficultés qu'on éprouve à expliquer l'origine des idées; théories fausses par défaut; théories fausses par excès; théories sur l'origine des idées; des critères de la cuti tude; des forces du raisonnement à priori; sur la première division des sciences); Principii délia scienza morale, Milan, 1831; // rinnovamento délia filoscfia in Ilalia, proposto dal conte Terenzio Mamiani ed esaminuto da A. Rosmini-Serbati, Milan, 1836 (complément du Nuovo saggio; Rosmini y traite encore de l'origine des idées et de la valeur delà connaissance; travail de polémique contre l'ouvrage publié à Paris, 1830, par Mamiani, sous le titre : Rinnovamento délia filosofici antica in Italia) ; Storia comparativa e critica de' sistemi intorno al principio dclla morale, Milan, 1837; La sommaria ragione per la quale stanno o rovinano le umane socictù, Milan, 1837; Antropologia, in servigio délia scienza morale, Milan, 1838 (étude de l'homme animal et raisonnable dans ses rapports avec la loi morale : définition de l'homme: l'animalité, les facultés passives et actives; la spiritualité de l'homme; l'homme comme sujet moral; la liberté, le mérite); La socielù ed il suo fine, Milan, 1839; Tratlato dclla coscienza murale. Milan, 1839 (trois livres : I. I. De la moralité qui précède la conscience; 1. II. De la moralité qui suit la conscience; 1. III. Règles pour diriger la conscience); Filosofia del dirilto, Milan, 1841-1845, deux volumes dont le premier est consacré au droit individuel et le second au droit social. Divers opuscules : Riposta al flnto Eusebio cristiano, Milan, 1841; Le nozioni di peccato e di colpa illustrate. Milan, 1841, 1842; II razionalismo che tenta insinuarsi nelle scuole teologiche, Prato, 1843 (la publication n'en fut faite qu'en 1882); Sistema filosofico, Montepulciano, 1846; Teodicea, Milan, 1845 (apologie de la conduite de la providence à l'égard des hommes, surtout par rapport a la question du mal. L'ensemble du plan divin nous échappe et le mal ne s'oppose pas à la sainteté de Dieu. Il vient de l'homme, et l'homme peut le taire servir a son bien. Enfin le mal est la conséquence de la loi «le la moindre action, leggc del minimo mezzo, qui manifeste la bonté de Dieu à l'égard de ses créatures); Vincenzo Giobcrti ed il panteismo (douze leçons sur le panthéisme de Giobcrti. les six dernières publiées en 1816, dans le Filo cattelico, Florence), Lucques, 1853;
IÎOSM [NI. PHILOSOPH 11'.
Compcndiu di Elica, publié sous un pseudonyme, à Turin, 1817, avec le titre : Elementa philosophise moralis, paru postérieurement à Rome, 1907, sous son véritable titre : Compcndio di Etica e brève storia di essa con annotazioni di G. B. P.; Psicologia, ouvrage en trois volumes, divisés en dix livres qui traitent de l'essence de l'âme humaine, de ses propriétés, de l'union de l'âme et du corps et de leur action réciproque, de la simplicité de l'àme, de son immortalité et de la mort de l'homme, des lois qui régissent l'activité de l'àme, des lois qui gouvernent l'animalité. Cet ouvrage contient une Préface générale aux œuvres métaphysiques et un Appendice de 150 pages sur les diverses opinions des philosophes touchant la nature de l'âme; Del bene del matrimunio cristiano, Turin, 1817; Costituzione seconda la giustizia sociale. Milan. 1818; Délie cinque piaghe délia santa Chiesa, Lugano, 1818 (ces deux opuscules mis à l'Index à leur parution); Sul comrnunismo e sul socialismo, Naples, 1849 (inséré en 1858 dans le volume Filosojia délia politica); Introduzione alla filosofîa, Casale, 1850 (art ici as détachés); Logica, libri tre, Turin, 1854.
Enfin, tout un groupe d'études réunies sous le titre général Apologelica (édit. Batelli, t. vin) : Délia speranza; Saggio sopra alcuni errori di Ugo Foscolo; Brève esposizione délia filosofîa di Melchiorre Gioia; Esame délie opinioni di M. Gioia in favore délia moda; Saggio sulla dottrina religiosa di Romagnosi; Frammenti di una storia dell' impietà.
2. Œuvres posthumes. — Aristotele esposto ed esaminato, Turin, 1857; La leosofia, 5 vol., Turin, 1859- 1875. Cet ouvrage énorme se divise en trois parties : VOnlologie (t. i-m), la Théodicée naturelle (t. iv), la Cosmologie (t. v), inachevée.
(Commentario ) délia missione a Roma di A. Rosmini- Serbati negli anni 1848-1849, Turin, 1881; Introduzione del Vangelo secondo Giovanni, Turin, 1882; Saggio storico-critico sulle Catégorie e la Dialettica, Turin, 1883; Le question! délia giornata..., Turin, 1897 (recueil d'articles séparés et publiés dans différents périodiques); Epistolario compléta di A. Rosmini-Serbati, 13 vol., Turin, 1905; Compendio di Etica e brève storia di esso con annotazioni di G. R. P., Rome, 1907. Sur les éditions d'ensemble voir à la Bibliographie.
3. Traductions. — Le premier volume du Nuovo saggio a été traduit en français, Paris, 1814, par l'abbé André; la Psicologia, traduite par E. Segond, 3 vol., Paris, 1888 (La psychologie de A. Rosmini). — En anglais, le Sistema filosofico, par Tommas Davidson, Londres, 1882; le Nuovo saggio, par les Pères de l'Institut de la charité, Londres, 1883-1884; Psycology, 3 vol., Londres, 1881-1888; Theodicy, Londres, 1884; les Cinque Piaghe, par H. -P. Liddon, Londres, 1883. — En allemand : A. Rosmini-Serbati philosophisches System, Ratisbonne, 1879.
II. Principes de la. philosophie rosminienne. — 1° Courants généraux de la philosophie italienne dans la première moitié du XIXe siècle. — Pour bien comprendre la position de Rosmini, il faut le situer par rapport à ces courants philosophiques.
Pendant la première partie du xixe siècle, la philosophie italienne se partage en trois courants, déterminés par trois régions géographiques. Dans l'Italie du Sud. avec Galuppi, dominent la tendance empirique et le souci des investigations inspirées par l'intérêt scientifique : Descartes, Locke, Reid et Kant sont les maîtres de Galuppi qui, en gros, cède à l'influence de Kant et fait figure, à Naples, d'un réformateur de la philosophie italienne. Au contraire, dans l'Italie du Nord dominent la tendance idéaliste et un effort pour concilier les dogmes de l'Église avec les exigences de la raison philosophique. C'est à cette école qu'il faut rattacher Rosmini et aussi, quelles que soient les divergences qui le
séparent de Rosmini, Gioberti. Ce dernier esquisse, pour expliquer le problème de la connaissance, une solution qui est pur ontologisme : toute connaissance, en tant qu'elle connaît effectivement, n'est qu'une manifestation de Dieu, c'est-à-dire « de l'Être, dans lequel se trouve contenu l'archétype de toutes choses ». Voir ici Ontologisme, t. xi, col. 1039 sq. Dans l'Italie centrale, Mamiani tend à concilier l'idéalisme objectif de Rosmini et l'ontologisme de Gioberti avec la thèse platonicienne des idées.
Pour compléter ces indications trop sommaires, on consultera L. Ferri, Essai sur l'histoire de la philosophie italienne au XIXe siècle, t. i, Paris, 1869 : Gioja, Romagnosi, Gallupi, Rosmini, Gioberti. On en trouvera un bon résumé dans F. Palhoriès, Rosmini, Paris, 1908, Introduction.
2° Fondement général du système de Rosmini: l'être indéterminé et les êtres. — Rosmini s'inspire, assure-t-il, de Platon, de saint Augustin, de saint Thomas. Mais ces influences ne sont pas exclusives : Descartes, Schelling, Hegel ont fait sur lui une impression profonde. Rosmini veut tenir le milieu entre le point de vue idéaliste et le point de vue empirique. Son point de départ lui fut suggéré au cours de ses promenades solitaires dans le quartier de Terra à Rovereto : tous les objets qu'il rencontrait lui paraissaient n'être que des déterminations d'une réalité plus générale, à tous commune. Cf. F.-X. Krauss, Essays, t. iv, Antonio Rosmini, Rcrlin, 1890, p. 114. Cette réalité se traduit, dans notre esprit, par l'idée de l'être. Au fond de chacune de nos connaissances se retrouve cette forme commune : L'uomo non puô pensare a nulla senza Video dell'essere universale. Nuovo saggio, t. Il, p. 10, a. 5. C'est donc une loi constitutive de notre entendement qu'il pense l'être indéterminé et universel et notre moi en prend connaissance par une perception immédiate, précédant tout jugement.
Quand on l'analyse, cette idée indéterminée et universelle se divise en une pluralité d'autres idées qui en sont les modifications. Toutefois, seules les notions pures, formes de la connaissance (substance, cause, nombre, vérité, nécessité) naissent de l'esprit, c'est-àdire ont leur origine dans un développement interne, par voie de réflexion, de l'idée générale d'être.
Dès que l'on s'est assuré de l'objectivité de l'idée d'être, l'expérience, qui participe à l'être, est reconnue comme objective. Les objets de l'expérience sont les perceptions et les choses qui sont au fondement de celles-ci. L'intelligence, faisant l'application des idées pures aux données de l'expérience, produit les idées mixtes. Les premières idées mixtes qui s'établissent au moyen de l'expérience sensible universalisée par l'idée de l'être, sont celles d'esprit et de corps, d'espace et de temps, de mouvement. L'être en général el les existences particulières sont identiques sous l'aspect général et indéterminé d'être; la différence existe uniquement dans les modes d'être. En bref, notre expérience sensible nous fournit l'élément matériel, l'idée innée de l'être fournit l'élément formel de toutes les idées que nous concevons après expérience des sens.
Mais, si cette idée générale île l'être n'est pas un produit de l'expérience sensible, elle s'impose au contraire du dedans de nous-mêmes, à l'occasion de toute connaissance sensible. 11 est donc clair qu'elle préexiste a la sensation, cpii. elle, nous vient du dehors, qu'elle est innée à notre intelligence, laquelle est douée, par Dieu lui-même, de l'intuition de l'idée d'être.
Or, cette idée d'être et ces idées d'existences particulières qui naissent en nous à l'occasion d'expériences sensibles sont les mêmes qui étaient originairement dans l'esprit de Dieu, « qui, en voyant de toute éternité la création tout entière, a vu jusqu'à la manière dont les forces de l'univers deviendraient les objets de
ROSMINI. PHILOSOPHIE
nos perceptions et seraient classées par notre pensée sous les noms de choses, d'objets ou d'êtres. C'est pourquoi :
« L'idée de... l'être possible représente dans la pensée divine la même essence que dans la pensée humaine. L'homme doit, par conséquent, avoir reçu communication de quelque chose qui est divin en soi, puisque les idées en Dieu sont sa substance divine. En Dieu, elles sont Dieu. Mais, s'il en est ainsi, ob.jectcra-t-on, « supposer que l'homme est par nature en communication avec la substance divine, c'est tomber dans l'erreur des ontologistes, qui tend logiquement au panthéisme. » Rosmini dit dans sa réponse:"» Gioberti : « L'esprit humain n'a que l'intuition d'une lumière qui vient de Dieu et qui, par conséquent, est quelque chose de Dieu. » Or, tout ce qui appartient à Dieu est Dieu, si nous le considérons tel qu'il csl en Dieu; mais si nous le considérons détaché par l'abstraction de tout ce qui fait de la nature divine une réalité vivante, ce n'est plus quelque chose de Dieu, de même que la Bonté et la Sagesse divines sont des attributs de Dieu, mais ne sont pas Dieu lui-même, car Dieu n'est pas seulement Sagesse ou Bonté. Ainsi, quoiqu'il n'y ait en Dieu d'autres distinctions réelles que celles des trois personnes divines, on peut distinguer mentalement les idées de Dieu de sa substance divine... [Dieu] peut manifester son idée sans manifester sa réalité ou sa substance; et à l'objection de Gioberti, que " cette idée doit être Dieu, parce que ce qui est ne peut être que Dieu ou une créature, et que l'idée de l'être, ayant des caractères divins, ne peut être une créature et doit, par conséquent, être Dieu », Rosmini répond : « Tout être réel doit être ou Dieu ou une créature, mais non tout être idéal. L'idée de l'être, détachée de la réalité de Dieu, n'est ni Dieu ni une créature, c'est quelque chose sui gencris, c'est quelque chose de Dieu. » W. Lockhart, Vie d'A. Rosmini-Serbati, trad. Segond, Paris, 1889, c. xlviii, Quelques mots sur le principe fondamental de la philosophie de Rosmini, p. 468; cf. R. Falckenberg, Geschichte der neuercn Philosophie, Leipzig, 1902, p. 466.
3° Le « sentiment » ou « sens fondamental », chez Rosmini. — Cet aspect de la philosophie rosminienne doit être relevé particulièrement. Il a été étudié dans une très intéressante monographie de Georg Schwaiger, .D/e Lehre vom Sentimento fondamentale bel Rosmini nach ihrer Anlage, Fulda, 1914. G. Schwaiger est l'auteur de l'article Rosmini publié dans Buchbergcr, Lexikon fur Théologie und Kirche, t. vm, p. 997-999.
Le point de départ est que le premier objet qui doit être considéré par l'observation du philosophe, c'est son soi-même. Toutefois, ce serait une erreur de considérer le moi et l'âme comme parfaitement identiques. Avec Aristote et saint Thomas, Rosmini souligne que les facultés de l'âme et l'âme elle-même ne peuvent être connues que par leurs actes. « Le moi, dit Rosmini, ne représente pas seulement l'âme, mais l'âme engagée dans un grand nombre de relations par toute une série d'opérations mentales que l'on doit faire avant de pouvoir se désigner soi-même par ce monosyllabe. » Psicologia, t. i, p. 42-43, n. 62; cf. p. 3(5, n. 55; Antropologia..., 1. IV, c. iv.
Mais précisément, ce retour sur soi-même qu'est obligée de faire l'âme pour s'attribuer les différentes manifestations de son activité suppose un premier élément qui existait, alors même que l'âme n'avait pas encore conscience de ses actes. Antérieurement à l'âme consciente, il y a l'âme telle qu'elle est par essence. Avant que le moi ne s'affirme tel, il doit rire déjà moi. La méité (meità) est donc, d'une certaine manière, distincte de l'âme et n'exprime pas son « état primitif et essentiel », puisqu'elle représente, avec l'âme, toutes les relations OÙ l'esprit l'enveloppe en l'affirmant. En écartant ces relations qui couvrent l'âme comme d'un voile, « nous trouvons au fond du moi un sentiment qui, antérieur à la conscience, constitue la substance de l'âme. » Psicologia, t. i, p. 5(5, n. 81.
C'est ce sentiment fondamental d'elle-même, senti ment, qui s'impose et ne se démontre pas, qui permet à l'âme de s'affirmer, de prendre conscience de sa propre
existence, en y appliquant, comme à tout autre objet de connaissance, l'idée de l'être universel.
En raison de cette prise de contact immédiat de l'âme avec soi-même, Rosmini caractérise son point de vue, à l'égard de l'ontologisme de Gioberti, comme une psychologie idéologique. Sur la manière dont Rosmini et ses disciples envisageaient cette doctrine idéologicopsyehologique par rapport aux exigences de la philosophie chrétienne et de la foi catholique, voir A. Trullet , Examen des doctrines de Rosmini, trad. Sylv. de Sacy, Paris, 1893, c. iv-vi, p. 178 sq.
Mais, de plus, le sentiment fondamental que nous avons de nous-mêmes, âme et corps, est la raison primordiale de la possibilité de nos perceptions sensibles et intellectuelles : « Si l'âme ne se sentait pas elle-même avant la sensation, celle-ci serait nulle pour elle, car elle ne serait plus qu'une action sur un être qui ne se sentirait pas et qui, par conséquent, pourrait encore moins sentir quelque autre chose. » Nuovo saggio, n. 99; cf. n. 100-102, t. n, a. 11, p. 177.
Ce sentiment fondamental peut ne pas être conscient. Ibid., p. 171 ; Psicologia, t. ii, p. 419 sq. La conscience d'ailleurs, pour Rosmini, n'est jamais spontanée ; elle est toujours réfléchie. Pour que nous puissions la connaître, il faut que l'esprit l'affirme, lui applique l'idée de l'être, la perçoive intellectuellement: c intelletto quegli che s'accorge délia sensazione. Cf. Teosofia, t. v, p. 506. Le sentiment fondamental est, en somme, l'aspect et le mode constant sous lequel se manifeste le moi total; il est purement subjectif et ne nous manifeste rien des réalités étrangères. Mais il est, par rapport à la sensibilité, ce qu'est l'idée de l'être indéterminé à l'égard de toutes les autres idées particulières : il est une forme qui s'impose aux connaissances sensibles. Jamais, d'ailleurs, il n'existe à l'état de vide : sous les apports incessants de l'expérience, il se spécifie et devient sentiment de contact, de chaleur, de telle couleur, etc. Tutte le sensazioni speciali organiche ci danno dei sentiti che non possono esser altro che modificazioni del sentimento fondamentale. Teosofia, t. v, p. 32-33. Il fournit à l'esprit les matières particulières sur lesquelles s'appliquera l'idée de l'être et d'où résultera tout le développement de la connaissance empirique. Sur tous ces points, on consultera avec profit, en plus de G. Schwaiger, F. Palhoriès, Rosmini, p. 168-
C'est par le sens fondamental que Rosmini explique l'union de l'âme et du corps. L'âme est essentiellement un sentiment; or, dans tout sentiment, le sujet sentant et l'objet senti ne font qu'un : « leur union doit être de même sorte que celle de la forme et de la matière. » Cf. Psicologia, 1. 1, p. 148, n. 267; p. 138, n. 251. Ainsi l'homme représente un seul et même être qui est, à la fois, sentant et senti, et exprime ces deux états en s'apparaissant à lui-même sous la forme d'âme et sous celle de corps. Ibid., p. 139, n. 254.
4° Les réalités en soi. — ■ Rosmini prétend bien ne pas s'arrêter au seuil des réalités. Tout l'esprit de sa philosophie consiste précisément en cela que les choses en soi sont, au fond, de même nature que les choses pensées. L'ordre de la nature et celui de l'esprit coïncident virtuellement : celui-ci représente l'être pensé par l'homme; celui-là, l'être pensé par Dieu. Comme la pensée humaine reproduit, à sa manière, finie et limitée sans doute, mais cependant fidèle, la pensée divine, on peut dans une certaine mesure se faire une idée dos réalités en soi.
Voici, à ce sujet, le point de vue de Rosmini, point de vue qu'il faut connaître, si l'on veut comprendre un certain nombre des propositions que nous rapporterons plus loin. Pour notre philosophe, l'être est absolu ou relatif. L'être absolu se suffit à lui-même: il est nécessaire. Rosmini l'appelle être complet. L'être relatif est