‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 3)Chapitre 95 sur 470 · RATIONALISME. LES ORIGINES · texte numérisé non relu

RATIONALISME. LES ORIGINES

I. Idée générale. — Dans son sens général, le mot rationalisme signifie l'emploi exclusif et à tout le moins prédominant de la raison, c'est-à-dire de la spéculation et de la critique rationnelles, ainsi que du raisonnement, dans l'étude des questions religieuses, morales et métaphysiques. Le rationalisme suppose donc la valeur des principes premiers et des méthodes appelées rationnelles, autrement dit, de la raison humaine.

Ainsi entendu.il s'oppose d'une part au scepticisme, au pyrrhonisme, au criticisme, à l'agnosticisme, au phénoménisme de toute espèce... et dans le même ordre au fidéisme et au traditionalisme; d'autre part, au Magister dixit; enfin à l'intuitionnisme, à l'expérience religieuse et au mysticisme, ainsi qu'au pragmatisme; à ces derniers points de vue, le rationalisme a pour synonyme le mot « intellectualisme ».

C'est un rationalisme de cet ordre que supposent les traités classiques dits De vera religione, introduction à la théologie, et aussi les apologies classiques du christianisme. C'est en ce sens que l'on peut parler du rationalisme et de l'intellectualisme de saint Thomas, puisque le Docteur angélique tente de faire rentrer le donné révélé dans le cadre des choses intelligibles : Fides quserens intellectum. C'est en ce sens encore que l'on a pu poser cette question : Y a-t-il une philosophie chrétienne ?; cf. É. Bréhier, Revue de métaphysique et de morale, 1931, p. 133-162; et les réponses de : M. Blonde), même Revue, octobre-décembre 1931, et dans Cahiers de la nouvelle journée, 1932, cahier n° 20, consacré au Problème de la philosophie catholique; L. Gilson, L'esprit de la philosophie médiévale, 1932,2 vol. in-8°; M. Souriau, Qu'est-ce qu'une philosophie chrétienne? dans Revue de métaphysique et de morale, 1932, p. 353-385. Certains même ont exagéré; ils ont prétendu ramener au rationnel tout le donné révélé et faire des mystères eux aussi des vérités intelligibles. Ainsi, Guillaume Postel dans son De orbis terrée concordia libri quatuor, Baie, 1544, in-8°, avant plusieurs.

Le rationalisme dont il va être ici question est tout autre. Il est la prétention de résoudre la question religieuse et morale avec les seules lumières naturelles, en excluant tout secours, toute influence de l'autorité quelle qu'elle soit, même et surtout de l'autorité divine, manifestée dans la révélation. On le résumerait exactement dans cette formule que Kant donne pour titre à l'un de ses ouvrages : De la religion dans les limites de la raison, Die Religion innerhalb der Grenzen der blossen Vernunft, en la dégageant, il est vrai, de l'interprétation particulière qu'en donne son auteur. Sa première règle serait la première règle de la méthode cartésienne, en l'interprétant, il est vrai encore, en son sens obvie, sans tenir compte de la pensée propre à son auteur, et en l'appliquant aux choses religieuses que, justement, cet auteur écarte; elle se formulerait ainsi : « Je n'accepterai pour vraie aucune doctrine religieuse qui ne 1 me soit évidente par elle-même et dont je ne puisse avoir l'intelligence entière. »

Le rationalisme ainsi entendu sépare la religion du surnaturel. Affirmant l'homogénéité du savoir humain «t de la connaissance religieuse, il n'accepte plus la révélation comme source de vérité — puisque l'homme ne peut avoir l'intelligence du mystère et que le donné révélé accessible à la raison est accepté par le croyant, non parce qu'intelligible, mais parce qu'enseigné de Dieu — et la théologie n'a plus de place dans le savoir humain. Non seulement la philosophie n'est plus Vancilla theologiœ des scolastiques, mais la théologie est hétérogène au savoir humain que couronne dès lors la philosophie. Puis, si les lumières naturelles peuvent démontrer l'existence d'un Dieu créateur, «auteur des vérités géométriques et de l'ordre des éléments, grand et puissant et éternel », Pascal, Pensées, fr. 556, de cette notion on ne saurait déduire nécessairement

la paternité divine, la providence particulier,', l'efficacité île la prière, qu'enseigne seule la révélation. Il s'ensuit que le rationaliste comprend tout autrement que le chrétien, l'économie de ce monde et les rapports de l'homme avec Dieu. Le miracle lui apparaît métaphysiquement impossible, dans un monde qui est soumis à des iois immuables, et la prière, qui demande, lui semble inutile. Enfin, le rationalisme écarte également la notion de la grâce, lumière de l'intelligence, soutien de la volonté, vie de Dieu en nous, non seulement parce qu'il n'admet pas la théorie pascalienne, que l'âme, pour avoir de Dieu une connaissance certaine doit s'être placée dans l'ordre de la charité, voir ici, t. xn, col. 2135, mais parce que l'on ne saurait tirer de la notion d'un Être suprême, comme conséquence nécessaire, la notion « du Dieu des chrétiens. Dieu d'amour et de consolation qui remplit l'âme et le cœur qu'il possède, qui s'unit au fond de leur âme... qui la rend incapable d'autre lin que lui-même ». Pascal, ibid. « Incroyable que Dieu s'unisse à nous! » M., ibid., fr. 130.

Toute l'économie morale s'en trouve également modifiée. Avec le rationalisme, il n'est plus vrai de dire que « l'homme passe infiniment l'homme ». /(/., ibid., fr. 434. L'idéal moral, créé par l'homme, ne peut plus être qu'à la proportion directe de sa nature.

Tous les rationalistes sont unanimes à déclarer le surnaturel irrecevable. Mais il s'en faut qu'ils soient d'accord pour formuler une doctrine religieuse. Les lumières naturelles sont loin de projeter en chacun les mêmes clartés et la raison fort loin de rendre les mêmes oracles. 1 Vaucuns s'en tiennent à l'agnost icisme : Dieu est ['inconnaissable, cf. t. i, col. 595-605; ou au pyrrhonisme. au scepticisme, au criticisme, la raison est incapable de sortir de cette antinomie : Dieu existe, Dieu n'existe pas. D'autres concluent à des affirmations, mais combien différentes! Les uns abouti .eut à la religion naturelle ou déisme, cf. t. iv, col. 231-2 11, mot qu'ils ne comprennent pas tous cependant de la même manière ; autre est le déisme de Voltaire, autre celui de Rousseau : les plus religieux d'entre eux acceptent l'existence d'un Dieu créateur, rémunérateur et vengeur, et l'immortalité de l'âme. D'autres concluent, avec des nuances encore, au panthéisme, t. xi, col. 1855-1874; d'autres enfin à cette affirmation que Dieu n'existe pas, non plus que l'âme; c'est l'athéisme, t. i, col. 2190-2209, la libre-pensée, et le monisme matérialiste, t. x, col. 282-33 1, qui lui aussi est loin de n'avoir qu'une formule et dans lequel se rangent l'évolutionnisme matérialiste, le scientisme. Le modernisme, de son côté, t. x, col. 2009-2047 est un rationalisme subtil.

C'est de cet état d'esprit complexe et si difficile à déluiir que le présent article voudrait esquisser la genèse et les formes diverses dans leur évolution historique.

II. Les origines : du xiiic a.u xvie siècle. — ■ Le rationalisme, celui qui s'oppose ainsi au christianisme, date du xvie siècle. Il a des origines psychologiques : tout aussi bien que l'hérésie, il est dans la logique de la nature humaine. A sa base, il y a le sentiment de l'autonomie de la personne humaine. La personne humaine ne relevant que de soi, même si dans le domaine de la connaissance elle dépend de l'objet, elle ne saurait dépendre d'une autorité en dehors d'elle-même. Une question historique se pose cependant : sous quelles influences l'esprit humain discipliné par l'Eglise, habitué à croire durant tout le Moyen Age, s'est-il déshabitué de la foi et de ses disciplines? Aucun mouvement philosophique ne naît spontanément; il a des racines dans un passé parfois très lointain.

« Le xvie siècle n'a eu aucune mauvaise pensée que le xme siècle n'ait eue avant lui. » C'est le mot vrai et connu de Benan, Averroës et l'averroïsme, Paris, 1852,

RATIONALISME. LES ORIGINES, Xllie SIÈCLE

p. 183. Mais d'où le xme siècle à son tour tira-t-il « ses mauvaises idées »?

1° // y a du ¥ine au XIIe siècle — de la renaissance carolingienne à lu renaissance du xme siècle — un travail de réflexion philosophique, qui avec Scol Érigène et Abélard prépare un terrain favorable. — Sans doute le Moyen Age eut ses enfants perdus, ses libertins de mœurs et de paroles, que l'on devine à la lecture des fabliaux et de ce Renard le contrefait, qui ne ménage guère les gens d'Église, même les plus hauts en dignité et dont Rabelais, sous plusieurs rapports, ne sera que le continuateur. Mais la chrétienté a alors une façon commune de penser et qui est chrétienne et, durant cet intervalle de quatre siècles, on ne saurait indiquer aucun rationaliste, pas même Jean Scot Érigène et Abélard, dont quelques-uns ont fait les pères du rationalisme moderne.

Érigène (ixe siècle), cf. t. V, col. 401-434, principalement col. 422-426, « lettré..., érudit..., logicien et surtout penseur », F. Picavet, Esquisse d'une histoire générale et comparée des philosophies médiévales, Paris, 1 907, p. 134, est un mystique qui se rattache au pseudo-Deny s l'Aréopagite; spéculant d'après Platon sur le principe du plus pur réalisme, esprit complexe, « sphinx placé au seuil du Moyen Age », Real-Encyclopâdie, t. xiv, 1861, p. 155, il a inspiré directement ou indirectement les mystiques plus ou moins hétérodoxes, « et pour les panthéistes modernes depuis Spinoza, il en est de même que pour les mystiques ». Picavet, loc. cit., p. 140. B. Hauréau, dans son Histoire de la philosophie scolaslique, Paris, 1872, t. i, p. 153-154, l'appelle « un très libre penseur dont le nom doit être inscrit le premier sur le martyrologe de la philosophie moderne ». Or, si Érigène fut condamné, ce fut : au xie siècle, pour ses doctrines touchant l'eucharistie (on lui attribua par erreur le traité sur l'eucharistie de Ratramne) et la grâce; au xmc pour son panthéisme, sur lequel Amaury de Chartres et David de Dinant avaient ramené l'attention, cf. G. Théry, Autour du décret de 1210, t. i, David de Dinant, Paris, 1925, mais nullement parce que rationaliste. Deux de ses paroles sembleraient cependant justifier cette qualification : l'une de son De divisione naturie, 1. I, c. lxix, P. L., t. cxxn, col. 513, où il paraît faire bon marché de l'autorité en matière d'enseignement : Omnis aucloritas quœ vera ralione non approbalur infirma vidclur esse; l'autre de son De prœdestinalione, c. i, n. 1, col. 357, où il paraît identifier la philosophie, recherche de la sagesse, et la théologie : Quid est aliud de philosophia traclare nisi vene religionis... régulas exponere. Mais il suflit, pour voir que c'est là une fausse interprétation, de lire le contexte et de connaître le fond même de la pensée d'Érigène : s'il tente, et d'une manière très personnelle et très indépendante, la philosophie de la doctrine révélée, il n'est pas tenté de nier la valeur surnaturelle de cette doctrine. Cf. Dom Cappuyns, Scot Érigène, Louvain, 1933.

Abélard (1079-1142), cf. t. i, col. 37-55, dont Cousin fait l'égal de Descartes : « Ce sont incontestablement les deux plus grands philosophes qu'ait produits la France », Introduction aux ouvrages inédits d' A briard, 1836, p. 6, passe également pour un rationaliste avant l'heure. « Tous deux, continue Cousin, ils doutent et ils cherchent; ils veulent comprendre le plus possible et ne se reposer que dans l'évidence. » L'historien d' Abélard, Ch. de Rémusat, écrit de son coté : «Chrétien de cœur, orthodoxe d'intention, il était rationaliste par la nature et les antécédents de son génie. » Abélard. t. n, p. 355.

Qu' Abélard ait jugé supérieure à la foi du charbonnier la foi s'appuyant sur l'intelligence personnelle des Choses : i Seuls les ignorants recommandent la foi avant de comprendre » Inlroductio, I. 1 1, n.3, P. L.,t. CLXXVIII,

col. 1046-1047, qu'il ait tenté de faire rentrer tout le donné révélé dans ses conceptions philosophiques, cela paraît incontestable. On lui a reproché d'avoir : 1 . subordonné la théologie à la philosophie, d'avoir glorifié les représentants delà raison, les philosophes antiques, à l'égal des prophètes et les sages « dont les vertus reproduisent la perfection à l'égal des saints », Theol. christ., P. L., t. clxxviii, col. 1179-1206; 2. d'avoir reconnu des droits excessifs à la critique, en interprétant dans ce sens le mot de saint Paul aux Thessaloniciens : Omnia probaie, quod bonum est lenete, I Thess., v, 21, disant dans le prologue du Sic et non : « Non doctoris opinio sed doctrime ratio ponderanda est », ibid., col. 1318 D, et opposant dans ce livre que l'on a rapproché du Dictionnaire de Rayle, les raisons pour et contre 158 affirmations religieuses importantes, ibid.. 3, d'avoir faussé le dogme pour le faire rentrer dans le cadre de sa pensée philosophique, si bien que sa théologie fut condamnée par l'Église, et d'avoir interprété les mystères de la manière où il les voyait plus accessibles à la raison, si bien que saint Bernard pourra dire : Cum de Trinilale loquitur sapit Arium, cum de gratia Pelagium, cum de persona Chrisli Nestorium, cf. art. Abélard, t. i, col. 43-47. Mais de tout ceci et de la grande confiance qu'il eut en son sens personnel, on ne saurait conclure qu'il fut un rationaliste. Si l'Église le condamna, ce fut pour des erreurs théologiques et non pour une erreur fondamentale comme le rationalisme. Il fut un homme de son temps ; il eut la foi, mais il crut aussi à la philosophie et au savoir et son Sic et non est tout simplement un de ces exercices de disputation, familiers à ses contemporains. En somme, Abélard fut un croyant qui s'égara parfois. Cf. P. Lasserre, Un conflit religieux au XIIIe siècle. Abélard contre saint Bernard, Paris, 1930.

Érigène et Abélard, s'ils ne furent pas des rationalistes pour leur compte, créèrent cependant un état d'esprit favorable au rationalisme : confiance en la raison, droit supérieur de la raison par rapport à l'autorité enseignante, interprétation personnelle des doctrines religieuses, ces principes latents en leurs théories ne demeurèrent pas sans influence.

2° Au XIIIe siècle, la philosophie arabe prépare la doctrine et les méthodes du rationalisme. Averroës et l'averroïsme. — Du vme siècle, après la conquête, au xne, il se fit chez les Arabes un grand travail intellectuel. Il porta sur le Coran et la théologie, sur les sciences : les Arabes cultivèrent les mathématiques, la chimie, l'astronomie et l'astrologie et, à ce point de vue, ils influèrent déjà sur la formation de l'esprit moderne. Quand, par l'intermédiaire des traducteurs syriens, ils connurent les oeuvres d'Aristote, du moins interprétées par les néo-platoniciens, il naquit chez eux et se développa une philosophie qui ne se rattache pas au Coran. Son ambition est « de bien connaître Aristote », que « souvent elle altère par des éléments pris aux néoplatoniciens, aux gnostiques, aux médecins grecs et à leur psychologie matérialiste ». Picavet, loc. cit., p. 302. Cette philosophie, on l'appelle arabe, alors qu'elle n'est guère qu'un emprunt à la Grèce » irf., ibid., et averroïsme encore qu'elle ne soit pas du seul Averroës. Averroës (1126-1198), cf. t. i, col. 2007-2638, ne fut pas en effet une sorte de Descartes ou de Kant déterminant en son pays un mouvement philosophique original. « Il ne fut nullement une étoile de première grandeur au ciel de la philosophie arabe »; d'autres philosophes arabes plus grands que lui l'avaient précédé, mais après lui s'éteignit le mouvement. Et lui, le commentateur, il a résumé les résultats de la philosophie arabo aristotélique dans ses commentaires sur Aristote. Lange, Geschichte des Materialismas, Solingen, 1866, traduction française par H. Pommerol, t. i, Paris, 1877, p. 166.

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