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THÉOLOGIE. L'HÉRITAGE DU VI» SIÈCLE

Lx., xi, 2; m, 22 et xn, 35, ou encore l'allégorie de David tuant Goliath proprio mucrone, ou enfin, à la suite de Philon, l'allégorie de Sara et d'Agar, celle-ci représentant la science humaine dont il fallait qu'Abraham eût un fils avant d'en avoir un de la femme libre. Ces symboles illustrant l'idée de la valeur propédeutique et auxiliaire des sciences profanes, traverseront tout le Moyen Age; on les retrouve jusqu'en plein xmc siècle.

Cette conception de la valeur auxiliaire et propédeutique des diverses branches du savoir humain est commune dans la période que nous abordons. Formulée par saint Augustin, De ordine, 1. II, c. xvi, P. L., t. xxxii, col. 1015, et par Cassiodore, Institutiones, P. L., t. lxx, col. 1105 sq., par saint Grégoire, In I Reg. expos., v, 30, P. L., t. lxxix, col. 355 D et Epist.,]. XI, ep. liv, P. L.. t. lxxvii, col. 1171, et par saint Isidore, etc., cette conception s'exprimera à l'état d'institution dans le régime scolaire établi par Alcuin. D'une manière plus générale, cette notion existera, au Moyen Age, dans la structure même de la culture, laquelle est caractérisée comme un ordre déterminé par la subordination à la science sacrée et la mise à son servicedetous les éléments de culture, alors qu'ellemême est essentiellement conçue comme l'explication, la pénétration et l'illustration d'un texte, la Bible. Ceci est caractéristique du Moyen Age et de sa civilisation essentiellement théologique. Sans nier que cette civilisation n'ait englobé bien des tendances laïques, sans affirmer que la culture profane ou scientifique n'y ait jamais été conçue ou pratiquée que comme une chose subordonnée à la théologie, la culture médiévale sera en effet, dans son ensemble, caractérisée par sa référence à la Révélation et au salut. Aussi bien est-elle essentiellement une chose d'Église, un bien de chrétienté, puisque le monde cultivé s'identifie à celui des clercs et que l'enseignement est exclusivement aux mains de l'Église. Les écoles et les universités obéiront, bien ou mal, à la loi de cette culture théologique et à l'idéal de la théologie-reine, servie et précédée par les arts et les sciences, ses servantes; cf. H. Denifle, Die Enlstehung der Universitàten des Mittelalters bis 1400, t. i, Berlin, 1895, p. 98 sq. Nous retrouverons au xm° siècle, dans cette pure ligne augustinienne, la lettre de Grégoire IX à l'université de Paris et l'opuscule de saint Bonaventure, au titre étonnamment suggestif, même s'il n'est pas ae Bonaventure lui-même, Reductio artium ad theologiam.

On connaît la formule célèbre dans laquelle la tradition a fixé le rapport à la théologie des autres éléments de culture : Philosop Ma ancilla theologise, scientia ancilla theologise. Cette formule n'est pas une création du Moyen Age. On la trouve chez Philon pour exprimer l'effort d'un premier humanisme théologique au bénéfice de la sacra pagina de l'Ancien Testament juif, E. Bréhier, Les idées philosophiques el religieuses de Philon d'Alexandrie, 2* éd., Paris,1925, p. 287-293; on la trouve équivalemment chez les Pères grecs, utilisée dans le même sens : chez Clément d'Alexandrie, Grégoire de Nazianze, Jean Damascène; cf. Grabmann, Gesch. der schol. Meth., 1. 1, p. 109; on la trouve chez les auteurs médiévaux avec une telle abondance qu'on doit renoncer ici à faire un relevé des textes.

3. Importance du « texte » et du commentaire. — On en revient complètement de l'idée d'un Moyen Age qui ne serait, entre deux grandes époques créatrices, l'Antiquité et les Temps modernes, qu'une longue léthargie de l'esprit. Il est cependant indéniable, au point de vue de la pensée religieuse et plus spécialement de la théologie, que le Moyen Age s'est considéré •urtout comme ayant reçu un héritage et devant le garder et l'assimiler. On a noté, comme l'un des traits du Haut Moyen Age, une certaine passivité dans l'uti-

lisation des sources, la rareté des traductions nouvelles d'eeuvres anciennes, un certain caractère de monde fermé. A. Van de Vyver, Les étapes du développement philosophique du haut Moyen Age, dans Revue belge de philologie et d'histoire, t. vm, 1929, p. 425 sq. Plus tard encore, même lorsqu'ils feront effectivement preuve de la plus grande initiative, les penseurs du Moyen Age couvriront leur production personnelle d'une étiquette homologuée. Il y a là un fait notable et qui intéresse au premier chef le développement delà méthodologie théologique. Pour le Moyen Age il y a un donné qui doit être reçu tel quel et qu'on doit seulement chercher à commenter. L'œuvre intellectuelle se présente comme l'assimilation d'un texte, le commentaire d'un auteur reçu. L'enseignement, dans les écoles, revêt essentiellement la forme d'une explication de texte. L'acte essentiel et le régime normal de la pédagogie médiévale sera la lecture, lectio; le maître, le docteur, s'appellera un lector. Paré-Brunet -Tremblay, op. cit., p.. 110 sq.

Qu'on relise le prologue des Sentences de Pierre Lombard; on verra que ce livre, qui servira lui-même de « texte » jusqu'en plein xvne siècle, se présente comme une pure compilation de ce que les Pères ont dit : In quo majorum exempta doctrinamque reperies... brevi Volumine complicans Patrum sententias, éd. Quaracchi, t. i, p. 3. Ailleurs, se demandant quid sil originale peccatum, le Lombard fait cette réflexion qui en dit long sur les catégories habituelles et l'attitude spontanée de son esprit : De hoc sancti doctores subobscure locuti sunt, atque scholaslici lectores varie senserunt, 1. II, dist. XXX, c. vi, p. 462. Ainsi, pour un homme du Moyen Age, l'ensemble des penseurs chrétiens se divise en deux catégories : il y a d'une part les sancti doctores, ou tout simplement les sancti, qui font désormais autorité, et, d'autre part, les scholaslici lectores, ceux qui, dans le régime scolaire en vigueur dans l'Église, « lisent », c'est-à-dire commentent les précédents. Abélard lui-même, dans le prologue du Sic et non, laisse percer la conviction générale du Moyen Age, selon laquelle il faut interpréter les Pères, dont on n'a plus l'inspiration et la grâce créatrice. Il est important à cet égard de noter que les œuvres des Pères furent souvent rangées dans la Scriptura sacra, avec les conciles et les canons faisant, avec la Bible elle-même, l'objet de la lectio ou du commentaire : assimilation relative, dont personne ne sera dupe et qu'un saint Thomas mettra plus tard au point. Sum. theol., I», q. i, a. 8, ad 2um.

Les auctores, ou adores, ou autores, sont les écrivains qui, en chaque matière, font « autorité », aucloritates, et servent de modèle. Déjà, dans la langue classique, auctor désignait non seulement celui qui avait fait une œuvre quelconque, mais celui qui avait qualité juridique ou dignité pour la faire. Le Code de Justinien opposait aux exempta les authentica el originalia rescripta et, dans le droit ecclésiastique, le pape Grégoire emploiera ce même vocabulaire. Par métonymie, le mot auctoritas signifiera non plus la dignité dont est revêtu un auteur ou son œuvre, mais le texte même qu'on invoque. C'est avec cette ultime signification que le mot circule, appliqué aux textes patristiques, dans tout le haut Moyen Age chez les compilateurs île sentences, (Yauctoritales. Le mot implique, avec celle d'origine, l'idée d'autorité. Le fameux Dccretum de libris recipiendis et non recipiendis attribué au pape Gélase, qui pénètre au ixe siècle dans les collections canoniques, apportait officiellement un premier discernement entre les livres rejetés et ce qu'on appellera la dfseriptio authenticarum scripturariim (Hincmar de Reims), les libri aulhenlici quos recepit Ecclesia (Yves de Chartres). Abélard s'y référera pour composer son Sic et non, P. L., t. clviii, col. 1549. L'usage attribua

THÉOLOGIE. L'HÉRITAGE DU Vie SIÈCLE

d'une manière assez constante la qualité d'auclorilales aux textes des Pères et de certains auteurs ecclésiastiques. Et ces auctoritates furent considérées comme un donné indiscuté, qu'on pouvait bien interpréter, mais non récuser ou nier. Cf. M.-D. Chenu, « Authentica » et « Magislrali a ». Deux lieux théologiques aux XIIexme siècles, dans Divus Thomas, Plaisance, 1925, p. 257-285.

Le Moyen Age reprendra un procédé déjà employé avant lui : il constituera, de ces textes qui étaient pour lui un donné de base, des recueils accessibles et pratiques. On recourra d'abord au procédé de la defloratio, constitution de flores des Pères, de « chaînes » et de « florilèges », puis aux recueils de Scntentiœ, assumant un certain travail d'harmonisation. Beaucoup de citations, d' » autorités » reproduites dans les œuvres théologiques du Moyen Age viendront non d'une lecture directe des textes intégraux, mais d'une utilisation de florilèges et de recueils. Cf. Grabmann, Gesch. der schol. Méthode, t. i, p. 92, 114-116 et t, il, p. 82, pour les Grecs; t. 1, p. 182-188 et t. il, p. 81 sq. pour les Latins.

Dès qu'on travaille sur un donné considéré comme l'imposant sans discussion, on doit en affirmer l'homogénéité et l'on est ainsi conduit à s'engager dans la voie d'une exégèse plus ou moins laborieuse, qui réduise les discordances et résolve les conflits. Dès le début, les Pères avaient tait ce travail pour le texte biblique, en particulier en vue d'établir la concordance de l'Ancien cl du Nouveau Testament; quand les Pères furent eux-mêmes traités comme un « texte », un travail analogue fut poursuivi à leur sujet. Le Moyen Age, en effet, ignorait le point de vue historique qui permet, en situant un texte dans les circonstances de ses origines, d'établir son sens et sa portée et ainsi de réduire son apparente opposition avec un autre texte de sens et de portée différents. D'où, à côté d'interprétations d'un sens historique et critique tout à fait notable, loute une jurisprudence Idéologique d'inlerprél al ion des lextes. La fortune d'un au leur de second ordre, comme Pierre Lombard, viendra en partie (le son succès a établir une espèce de via média I héologique et a concilier, dans un respect total, les autorités. On consultera sur tout cela : J. de (ihellinck, op. cit., p. 22-28, 45 sq., 73 sq., 102 sq. (.S/Y et non d'Abélard), 137 sq. (Pierre Lombard), 317-338 (les canonistes), 351-355 (sur le principe Non sunt adversi, sed diversi, qu'Abélard évoque au début du Sic et non, en suggérant son insuffisance ci son inefficacité) ; Chenu, art. cité, en particulier p. 276 sq. (sur Vexpositio reverens); M. Piquet, Saint Thomas et les « Auctoritates » en philosophie, dans Areh. de philOS., t. m, 1925, p. 117 155; J. Cottiaux, dans Revue d'histoire ecclés., 1932, p. 796. L'héritage philosophique. Il ne s'agit pas pour nous ici de relever le contenu matériel de l'apporl philosophique a la pensée des l 'ères mi même du Moyen Age : voir les articles Aristotélisme delà scolas i iui i el Platonisme des Pères; mais bien de noter brièvement l'héritage que le Moyen Age reçoit de l'Antiquité quant a la structure méthodologique du til théologique. De ce poinl de vue, il s'agU surtoui d'Aristote.

i. Aristote chez les Pires. A ristote intervient rela livemenl peu chez les Pères; ceux-ci le soupçonne raient plutôt d'inspirer des hérésies. Si l'on se plaie au poinl de vue de la méthode, son influence se montra plu, considérable, mais elle fut plutôt tardive. La méthode aristotélicienne du problema et de Vaporie ■'Imposa ei eui une uiiliieiiee dans le néoplatonisme .premiers ,iècles chrétiens avanl d'en avoir une la patriotique proprement dite des w el vil* sic lors. Aristote joue un mie. en technique théologiqui . dans la pensa di - Pi r< orientaux i i

liez Léonce de Byzance, chez qui l'on trouve non seulement la technique de la « question » aristotélicienne, mais une utilisation, d'ailleurs nullement servile, des catégories philosophiques du Stagirite dans l'approfondissement de la christologie. Cf. M. Bichard, Léonce et Pamphile, dans Revue des sciences philos, et lhéol.,t. xxvn, 1931, p. 27-52.

Mais c'est surtout chez saint Jean Damascène que cette double influence d'Aristote, méthodologique et idéologique, est remarquable. On a pu faire, entre Jean Damascène et les scolastiques, des rapprochements qui ne sont pas tout extérieurs. De fait, la Source de la connaissance représente un exposé synthétique de la doctrine chrétienne. Mais il est encore plus notable que Jean Damascène commence par des XEspâXaia cpt,XoaoqHxâ, des chapitres philosophiques, qui groupent, à titre d'introduction à l'exposé des dogmes, des définitions philosophiques empruntées aux philosophes, surtout à Aristote et à Porphyre, ainsi qu'aux Pères de l'Église. Par ce souci de précision technique, par l'usage fait de la philosophie d'Aristote en plusieurs questions théologiques, par exemple en morale, par une certaine élaboration du traité méthodologique De nominibus Dei, Jean Damascène a exercé une réelle influence sur le développement de la théologis. Influence d'ailleurs assez tardive pour ce qui est de l'Occident, puisque notre docteur n'y fut connu que vers le milieu du xne siècle.

Sur Aristote chez les Pères : P. d'Hérouville, Quelques traces d' aristotélisme clœz saint Gréijoire de Nazianze, dans Recft. de science rclig., 1918, p. 395-398; G. Hardy, Paul de Satnosate, Paris, 1923, p. 292 sq.; P. Hendrix, De Alexandrijnsche Hsresiarch Basilides..., Dordrecht, 1926, p. 114- 117; V. Valdenberg, La philosophie byzantine aux IV et V siècles, dans Byzantion, t. iv, 1929, p. 237-208; .1. de (jhellinck, Quelques appréciations île la dialectique d'Aristote durant les conflits trinitaires du I Ie siècle, dans Revue d'Iiist. ecclés., 1930, p. 5-42; G. Hardy, Uri<jène et lUwistotélisme, dans Mélanges Glotz, Paris, 1932, t. r, p. 75-83; A. -M. Festugière, L'idéal religieux des Grecs et l'Evangile, Paris, 1932, p. 221-263; H. Arnou, Unité numérique et unité de nature chez les Pères après le concile île Sieée, dans

Gregorianum, 193 1, p. 212-254.

2. Introduction d'Aristote en Occident par lioècc. — On ne sait exactement si Boèce (t vers 525) traduisit Pieuvre entière d'Aristote, mais il est bien certain que seules furent connues du Moyen Age les œuvres logiques du Philosophe dans la traduction de Boèce : à sa\ oir les Catégories et le Pcriherménéias, à quoi il faut ajouter une traduction revue par Boèce sur celle de Marius Yietnrinus de l'Isagogc de Porphyre : le tout formant la Logica velus en attendant qu'une traduction des Analytica prior<i el poslerioru, des Topiques, des Sophistici elenchi donne, entre 1120 et 1160, la Logica noua. C'est donc comme un maître de penser qu'Aristote est reçu par le haut Moyen Age; plus précisément d'abord comme un maître de grammaire, ensuite comme un maître de raisonnement, en attendant qu'il le soit, au xmr siècle, comme un maître dans la connaissance de l'homme et du monde.

Boèce apportait encore au Moyen Age, outre .un exemple d'application des catégories rationnelle dogmes chrétiens, qui aura une grande influence, une elassitieal ion des sciences inspirée d'Aristide, qui distinguai!, dans la philosophie, 1res speculativst parles. naturalis, mathematica et theologica, cf. De Triaitale, c. h. /'. /... t. lxiv, col. 1250; comp. In Porphyr., t. i.xm. col. 11 B. Cette division sera adoptée d'une façon courante au xir siècle : on la retrouve chez

Gerbert, Hugues de Saint-Victor, Raoul Ardent. Cla

rembald d' \rras. etc. Mais il n'y a là qu'une division de la philosophie, et la - théologie > n'y est nullement considérée comme une élaboration systématique du révèle, mais comme une partie de la philosophie

THÉOLOGIE. D'ALCUIN AI Xlie SIÈCLE

jouissant d'un degré défini d'abstraction et de spiritualité. Clarembald d'Arras, éd. Jansen, p. 2'.»* sq., identifie formellement theologizare et philosophari de Deo, sans d'ailleurs qu'on doive introduire dans un tel texte notre actuelle distinction entre philosophie et théologie.

i* J. Mariétan, Problème de In classification des sciences d'Aristote à saint Thomas, Saint-Maurice, 1901, p. (13 sq. (Uoèce), 133 sq. (Hugues de Saint- Victor); L. Baur, Dominicus Gundissalinus, De divisione philosophiee, Munster, 1903, p. 201, 351, etc.; Grabmann, Gesch. derschol. Méthode, t. i, p. 252 sq. (Raoul Ardent, qu'à tort Grabmann croyait alors antérieur à Hugues), t. n, p. 30 sq., 12 sq., etc.; Dec Kommentare des Clarenbaldus von Arras :« Boethius De Trinitate, hrsg. von W. .Jansen, Breslau, 1926, p. 8* et 9*, 27*- 30*. 36*, p. 36-37 et 42.

3. Les trois « entrées » d'Aristote. — S'il est vrai qu'une théologie se caractérise, du moins pour sa partie spéculative, par l'usage qu'elle fait de la raison dans la construction du donné chrétien, il faut bien avouer que le travail théologique devait se trouver modifié dans son statut même par l'application qui lui serait faite tour à tour de ferments philosophiques différents. Dans la mesure où Aristote fut par excellence le ferment philosophique de la théologie médiévale, on peut dire que les différents aspects que l'on connut successivement de lui déterminèrent pour cette théologie différents régimes méthodologiques. Or, l'œuvre d'Aristote fut transmise en trois étapes à la pensée théologique de l'Occident. C'est ce qu'on peut appeler les trois « entrées » d'Aristote.

La première entrée est celle de la Logica vêtus qui apporte, dans les Catégories, une analyse et une clas- ; sification des notions et, dans le Périherménéias, une analyse des propositions. C'étaient donc surtout des j instruments rationnels d'analyse textuelle des énon- i ces, dont le Haut Moyen Age disposait ainsi. Aussi conçoit-on que, orienté par ailleurs vers la Bible et les écrits des Pères, il ait conçu la théologie, surtout I comme une connaissance de la Bible fondée sur la grammaire. L'exemple de saint Augustin l'engageait en ce sens et, si ce docteur avait fait place à une con- j naissance « scientifique » de la nature des choses, celte partie de son programme, mal observée par lui-même, j ne devait être remplie qu'après la troisième entrée d'Aristote, dans l'effort d'Albert le Grand et de saint ; Thomas. L'étude théologique, jusqu'à saint Anselme, reste en gros sous le régime de la grammaire.

La deuxième « entrée » d'Aristote apporte, au xne siècle, les trois autres livres de VOrganon : les IeTB et IIee Analytigues, c'est-à-dire une élude scientifique du syllogisme et des différentes espèces de démonstration, les Topigues et les Problèmes sophistiques, c'est-à-dire une étude scientifique du raisonnement probable et de ses différents « lieux ». Au total, une théorie du savoir et de la démonstration. A quoi répondra, avec la naissance des écoles urbaines, une théologie qui se formulera en « problèmes », en « questions », par une application de la raison qui discourt, d'abord au texte, puis aux problèmes spéculatifs euxmêmes, indépendamment du texte. C'est ce qu'on pourrait appeler une théologie sous le régime de la dialectique, en entendant ce mot au sens général de traitement par le raisonnement logique. Ceci dit sans méconnaître le caractère encore profondément traditionnel de la théologie au xne siècle et sa continuité avec les procédés hérités de l'époque patristique et des écoles du haut Moyen Age.

La troisième « entrée » d'Aristote, au début du xme siècle, apporte à la science sacrée un ferment philosophique qui n'est plus purement formel, mais qui concerne l'ordre même des objets et le contenu de la pensée : Aristote s'introduit dans la pensée chré-

tienne non plus comme un maître de raisonnement, mais comme un maître en la connaissance de l'homme et du monde; il apporte une métaphysique, une psychologie, une éthique. La théologie se constitue alors, du moins avec Albert le Grand et saint Thomas, sous le régime de la philosophie. Nous verrons quels problèmes un semblable apport ne pouvait manquer de poser. Du jour où Aristote apportait une philosophie de l'homme, des natures et de la réalité, ne mettait-il pas en péril la souveraineté exclusive du révélé dans la teneur même de la pensée théologique'? La crainte qu'il en fût ainsi inspira, comme nous le verrons, un mouvement de réaction qui était en même temps un mouvement de fidélité à saint Augustin et aux Pères.

IV. D'Alcuin au xiie siècle. — 1° Alcuin. La théologie sous le régime de la grammaire. — Le travail théologique dans le haut Moyen Age est principalement dépendant de la résurrection des écoles sous l'inspiration de Charlemagne et la direction d'Alcuin. Cette réforme, qui stabilise dans la Chrétienté occidentale l'institution d'un enseignement des sept arts répartis en trivium et quadrivium en vue de l'étude de la sacra pagina, s'inspire explicitement de saint Augustin, de Cassiodore, et subsidiairement d'Isidore : Augustin, De ordine, 1. II, c. xvi, P. L.. t. xxxn, col. 1015; Cassiodore, Institutiones, P. L., t. lxx, col. 1105-1250 et De arlibus ac disciplinis, t. lxix, col. 1149-1220; Isidore, Etymoiogiœ, 1. Mil, P. L., t. lxxxii, col. 73-184. Par ces hommes d'Église, c'est l'héritage de la culture gréco-romaine qui est transmis aux chrétientés nées parmi les peuples barbares. Les arts libéraux comportent un premier groupement plutôt littéraire, grammaire, dialectique et rhétorique, le trivium, et un second groupement plutôt « scientifique », arithmétique, géométrie, musique et astronomie, le quadrivium. Ces arts sont étudiés pour euxmêmes dans les écoles carolingiennes et il n'est nullement prescrit qu'ils se terminent par l'étude de la théologie; mais on tient que, pour cette étude, ils ont une valeur propédeutique. Car l'Écriture contient toute sagesse et toute vérité, mais elle constitue aussi un livre obscur, pour l'intelligence duquel il y a lieu d'utiliser le service des sciences humaines. C'est la tradition héritée de saint Augustin. Cf. Alcuin, De grammatica, P. L., t. ci, col. 853 sq.; cf. col. 952, 959. Même enseignement sur la suffisance ou la perfection de l'Écriture chez Raban Maur, De cleric. inst., 1. III, c. n, P. L.. t. cvii, col. 379; sur la valeur pédagogique et auxiliaire des arts libéraux chez Bède, De schem. et tropis, P. L., t. xc, col. 175; chez Raban Maur, op. cit., 1. III, c. xvm sq., col. 395 sq.; chez Scot Érigène, s'inspirant de Denys, Expos, super Hier, csel., t. cxxn, P. L., col. 139.

Alcuin parle en général des sept arts libéraux; il a, dans son De fide S. Trinilalis, revendiqué, P. L., t. ci, col. 12, et pratiqué l'usage de la dialectique dans le traitement des mystères; mieux, il a lui-même écrit un De dialectica, P. L., t. ci, col. 951 sq., où il montre un sentiment exact du rôle de cet art. La dialectique, c'est le raisonnement qui conclut avec nécessité. Cependant, la pensée théologique de l'époque carolingienne est indiscutablement caractérisée par une application au donné chrétien non tant de la dialectique que de la grammaire, non tant du raisonnement, qui prouve, que de la science des mots et des énoncés, qui explique. L'emploi de la dialectique, entre l'époque d'Alcuin et celle d'Abélard, restera en somme sporadique et occasionnel. Saint Augustin avait déjà noté l'utilité, pour une intelligence plus précise de l'Écriture, de la connaissance des schemata et des tropi : De doctr. christ., I. III. c. xxix, n. 40, P. L.. t. xxxiv, col. 80; De Trin.. 1. XV, c. ix. t. xlii, col. 1008. La réforme carolingienne faisait, de cette cou-

THÉOLOGIE. D'ALCUIN AU XI le SIECLE

viction, une institution : Cum autan in sacris paginis schemata, Iropi et caetera his similia inserla inveniantur, nulli dubium est quod ea unusquisqiie legens tanto citius spiritualiter intelligit, quanta prias in litterarum magisterio plenius instructus fuerit. Capitulaire « De litteris colendis ■, dans Mon. Gcrm. hist., Leges, Capilularia, t. i, p. 79. Comparer Bède, De schematis et tropis Sacra- Scripturse liber, P. L.A. xc, col. 175; Comm. in Pentateuchum, Px., vin, P. L., t. xci, col. 302; //i Samuelem prophetam allegorica expos., i, 4 et iv, 9: col. 510 et 700; Raban Maur, De cler. instit., 1. III. v. xvii, P. L., t. <:vn. col. 395-396, qui a aussi un c. xx, de dialectlca, col. 397-398, où la dialectique est abondamment vantée, mais d'un point de vue plutôt défensif et apologétique.

Comme l'ont vigoureusement souligné les PP, Paré, Brunet et Tremblay dans leur Renaissance du XIIe siècle, toute œuvre de la pensée est liée à un « milieu » : milieu économique, politique, institutionnel, culturel, lequel n'est pas seulement un « cadre », mais vraiment une condition de naissance et de développement. Or, d'une part, le lieu de l'enseignement théologique ce sont alors les écoles attachées aux abbayes et aux évêchés : milieu de tradition plus que de progrès et d'initiative. Tant que l'enseignement théologique reste dispersé et sous le contrôle immédiat des évêques ou des abbés, le développement d'une science théologique proprement dite était pratiquement impossible. De plus, le personnel enseignant était composé d'hommes d 'Église agissant comme tels, plutôt que de savants, fussent-ils clercs, agissant comme savants. La science théologique, pour se développer, supposera un certain processus de détachement des écoles vis-à vis de la hiérarchie, de centralisation urbaine et de constitution d'un personnel de savants. Au total, la théologie de l'époque carolingienne est d'allure traditionaliste; les ouvres y ont un caractère de reproduction et <le compilation : c'est l'époque des < :utcn;v, des Sententise, des Flores, des Excerpta, etc. La théologie consiste en une étude de l'Écriture à tendance morale cl allégorisante, pour laquelle on emploie, d'une part, des extraits des Pères, d'autre part, les ressources des arts libéraux, mais particulièrement de la grammaire.

On s'accorde à dire que le seul penseur vraiment original par le contenu de sa doctrine y fut Jean Scot ène (t vers 870); mais, au point de vue méthodologique, il n'apporte rien de bien particulier. Il assigne comme tâche a la philosophie, confondue avec la religion, d'interpréter les symboles sous lesquels, dans l'Écriture principalement, dans la nature ensuite, nous est li\ rée une révélation sur Dieu : concept ion où se conjuguent une tradition augustinienne et l'influence de Denys et de Maxime le Confesseur, en une vue de I heu et du monde uni liée par la notion d'exernplarisme ou de symbolisme. Voir ici, t. v, col. 422 sq., 'M , Gilson, Études de philos, médiévale, Strasbourg, 1921, p. lit: M. Cappuyns, Jean Scot Érigène. Sa ne. son œuvre, ses écrits, Louvain, 1933.

2° Dialecticiens et antidialecticiens. La il

tique, revendiquée mais peu mise en œuvre a la renais lance carolingienne, gagne lentement du terrain. Le \r sic. |, . ;hi poinl de vue de sa nolion de la théoli esl sous le signe de la lutte entre dialecticiens cl -mil dialci lii h lis. Il s.- produit alors une poussée «lu besoin de raisonner. Les partisans de la dialectique Veulent appliquer telle quelle aux choses chréliennes une nia nicre abstraite ci raide île raisonner; ils arrivent a des i ne application intempérante de la méthode dialectique au dogme cm haristlque aboutit, de i om ,. a une pensée que l'on a pu croire hén itrice de la transsubstantiation,

met l'évidence par dessus tout, par dessus

l'autorité, même en matière de théologie: Ratione agere in perceptione veritalis incomparabiliter superius esse, quia in evidenti res est. ...nullus negaverit; aussi veut-il per omnia ad dialecticam confugere, quia confugere ad eam ad rationem est confugere. De sacra cœna, p. 100 et 101. Dès lors, le débat qui s'élève est celui que rencontre fatalement toute théologie qui veut vraiment être une théologie, et non une pure transcription de la foi. débat que nous verrons désormais se développer : les choses chrétiennes peuvent-elles être comprises par une application des catégories de la raison? Si non, quel statut donnera-t-on à celte raison, qui est une création de Dieu et qui est l'honneur de l'homme, puisque, comme le dit encore Bérenger, secundum rationem sic factus ad imaginem Dci, ibid., p. 101 ; si oui, n'est-ce pas faire des réalités chrétiennes un cas île lois plus générales que la raison peut atteindre, et alors, où est le mystère, où est le caractère suprême, unique et souverain des réalités chrétiennes?

Tel est bien, alors, l'enjeu de la bataille entre dialecticiens et antidialecticiens. Parmi ces derniers, les uns prennent une. attitude extrême. Ils soulignent très fortement, avec saint Pierre. Damien, De divina omnipotentia, c. v, P. L., t. cxlv, col. 603, que la raison n'a pas de jus magisterii en christianisme et qu'elle doit s'y comporter, selon sa condition, en pure servante. Ils considèrent comme sacrilège tout empiétement de la dialectique sur le texte sacré. Ils affirment très haut la transcendance, le caractère de vérité unique de la foi chrétienne, qui nous a été donnée non pour que nous en fassions une science, mais pour que nous en vivions, dans la pénitence et l'oubli du monde. (.'est la solution ascético-monastique que nous retrouverons bientôt chez un saint Bernard et plus tard chez Pascal. C'est une altitude imprescriptiblcmenl chrétienne. Mais une autre attitude est encore possible : c'est celle, que l'Église favorisera plus tard si fort, d'un juste milieu, qui lient toutes les données, hiérarchisées. C'est celle que prit un homme connue Lan franc, l'adversaire de Bérenger et le fondateur de celte abbaye du Bec où fleurira bientôt la haute pensée de saiul Anselme. I.anl'rauc esl un « Converti », en ce sens qu'ayant été naguère adonné à la dialectique, il esl maintenant tout livré à l'étude des Écritures. Mais c'est un homme modéré, il veut y regarder de près et, comme saint Paul, (oui en rejetant l'abus de la dialectique, en conserver l'usage légitime. In I Cor., 1. /'. 7... t. CL, col. 157; In Col.. 2. P. L., col. 323. L'usage de la dialectique serait pervers s'il aboutissait à énerver ou à dominer le donné chrétien, à vider le mystère de la foi. Cf. De corp. et sang, Domini, c. vu, P. I... col. 117; c. xvu, col. 427.

3" Saint Anselme. C'est une position semblable que prend, dansce débat , saint Anselme de Cantorbéry. Avec Anselme, nous entrons dans une conception de la théologie d'une lies haute qualité. Anselme réuni) le COUranl monastique auguslinicu, favorable à la suffisance de la foi. et le courant de pensée spéculalix e, avili chez les dialecticiens extrêmes. Nullus christianus débet dispulare quomodo quod catholica Ecclesia corde crédit cl ore con/ilelur verum sil. sed simpliciler eamdem (idem indubitanter tenendo, amando et secundum illam vivendo humiliter quantum polest quserere rationem quomodo sit. si potest intelligere, Dru gratias agat; si non potest, non imitai cornua ail venlilandum. sed submiltat caput ad venerandum. De jute Trinit. et de tncarn. Verbt, c n, /'. L.. I. ci\ m, col. 263. .Von lento. Domine, penetrare altitudinem tuam... Sed desidero aliquatenus intelligere reniaient tuam, quam crédit et amat car meiim. Neque entm qusero intelligere, ut credam; sed credo, ni intelligam... Ergo Domine qui dus fldei miel lectum, 'in mihi ni. quantum SCil crin dire, intelligam quia es sicui credimus, et hoc et quod credimus; ainsi

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