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V. La Benaissance du xii« siècle. La théologik

SOUS LE RÉGIME DE LA DIALECTIQUE. 1° L' École de

Laon et Abélard. — Les recherches récentes ont mieux mis en lumière le rôle de l'École de Laon dans le mouvement théologique. Il est bien certain que beaucoup des maîtres qui vont marquer le plus au xne siècle étaient passés à l'école d'Anselme de Laon, lui-même élève de saint Anselme à l'abbaye du Bec. Au point de vue de la notion et de la constitution de la théologie, Anselme de Laon a une double importance. D'abord parce que, dans les Sentenliœ éditées partiellement en 1919 par Fr. Bliemetzrieder, dans Beitrage, t. xvin, fasc. 2-3, un effort est fait dans le sens de la systématisation, le vocable de Se:Uentia> recouvrant dès lors moins une sorte de florilège, qu'une œuvre construite, dans le sens que reprendront, au delà des Sentences du Lombard, les Sommes. La théologie prend ainsi plus complètement possession de son objet. Par ailleurs si, dans cette œuvre systématique, Anselme ne semble pas être un véritable initiateur au point de vue méthodologique, se contentant de donner un enseignement qui est surtout une explication des textes au moyen de gloses et de commentaires, on rencontre aussi chez lui un début d'application du procédé de la quœslio, c'est-à-dire du débat dialectique. Essai timide encore, et qui ne satisfera pas Abélard. Celui-ci, venu à l'école de Laon, trouvera devant lui un homme « très fort pour ceux qui ne venaient que l'écouter », mais inexistant devant qui lui posait vraiment des questions. On connaît la scène qui décida du départ d'Abélard : celui-ci, interrogé par le maître

THÉOLOGIE. LA RENAISSANCE DU Xlie SIÈCLE

sur ce qu'il pensait de diinnorum leclione librorum, lui qui n'avait étudié que in physicis (ou in philosophicis), et répondant qu'une telle étude pouvait bien être des plus salutaires, mais qu'il ne voyait pas comment il y avait besoin d'un commentaire et d'un enseignement pour comprendre les écrits ou les gloses des Pères. Et Abélard, mis en demeure d'expliquer les textes sacrés sans le secours des commentaires et des maîtres, commençant à I.aon, par les moyens de son propre ingenium, une explication qu'il devait continuer à Paris. Abélard, Historia calamilatum ou Epist., i, 3, P. L., t. clxxviii, col. 123-125. Telle fut la manière dont Abélard aborda la théologie. Bien qu'il n'eût fait, dès lors, que gloser l'Écriture, il l'entreprenait avec les ressources de son propre esprit. Quelque six ans plus tard, à Saint -Denys, il pousse plus loin l'innovation et l'emploi de la raison naturelle. « Il arriva alors, raconte-t-il, que je m'appliquai à disserter sur les fondements de notre foi à l'aide de comparaisons fournies par la raison humaine et que je composai, sur l'unité et la trinité divines un traité de théologie à l'usage de mes disciples. Ceux-ci, en effet, réclamaient des raisons humaines et philosophiques et il leur fallait des explications intelligibles plus que des affirmations. Ils disaient qu'il est inutile de parler si l'on ne donne pas l'intelligence de ses propos, qu'on ne peut croire ce que l'on n'a pas d'abord compris et qu'il est dérisoire d'enseigner aux autres ce dont ni soi ni ceux qu'on enseigne n'ont l'intelligence. » Hist. calant., 9, col. 140-1 13.

1. La théologie chez Abélard. Ce n'est pas d'hier qu'on a commencé à mieux apprécier le - rationalisme » d'Abélard, mais on s'est fait une idée beaucoup plus exaite de sa position depuis qu'on a dans les mains, pour l'interpréter, les textes logiques récemment édités par B. Geyer, Peter Abaelards philosophische Schriften, dans lUilrâge, t. xxi, Munster, 1919-1933. Abélard est plus dialecticien et logicien que philosophe. Aussi est-ce dans sa position de logicien que nous comprendrons sa position de théologien, et dans son < nominalisme » la vraie nature de son « rationalisme ».

Nous avons VU Abélard requis par ses étudiants de ne pas énoncer des paroles que n'accompagnerait pas une intelligenlia : l'œuvre théologique est précisément d'aboutir à cette intelligence. Mais de quoi s'agit-il? De pénétrer et de démontrer les mystères par la seule raison, une raison antérieure à la foi et indépendante d'elle.' NuUement. A quelque état de son expression que l'on considère la pensée d'Abélard, on ne rencontre pas chez lui l'affirmation que le travail théologique se poursuivrait par les seules tories de la raison et sans prendre appui sur la Révélation. Voir tout le prologue de VIntroductto et Cottiaux, art. rites infra, p. 272 sq. Ce n'est pas pour se donner les objets de la foi que la raison Intervient dans le travail théologique, c'est pour constituer une explication critique de leurs énoncés. Abélard est moins un philosophe s'interessant au fond des choses et. par exemple, ;i la réalité' ou à

l'irréalité des universaux, qu'un grammairien logicien

s'interessant a une élude critique des propositions et de leurs rapports. Il dit lui même que la VOCUm pro-

prietat et recta imposilio est a considérer magii quam rrrum essentia. Dialectica, pars III. éd. Cousin, p. 349. Il faut Interprète! sa théologie en fonction de sa logique. Dès lors, quand Abélard donne comme fonction a la théologie d' assigner les causes des noms di-

\ ins .. / rwi. di' unitale <-t de Irinitate divlna, éd. Stttlzle, 1891, p. I. Theologia, I. I, c. il, /'. /... t. clxxviii,

COl. 1126, il faut bien VOU qu'il ne l'agil nullement d'apporter la raison objective des mystères, mais seii

lemenl de fournir une Justification logique des énom es

de la foi, de montrer que les propositions dogmatiques

sont conformes aux lois de la prédicabillté.

Abélard, à vrai dire, ne se contente pas de poursuivre un commentaire critico-logique des énoncés doctrinaux; il apporte aussi des raisons en faveur des objets mêmes de la foi, du mystère trinitaire en particulier. Quelle était, à ses yeux, la valeur de ces raisons? Celle d'une vraisemblance, aliquid verisimile alque humanœ rationi vicinum, nec sacrée fidei contrarium : soit qu'il vise un usage apologétique de la raison, adnersus eos qui humanis rationibus fidem se impuynare ylorianlur; soit qu'il applique la raison à une théologie construclive en s'efTorçant de définir, par des raisons de vraisemblance et de convenance, ce qui peut faire question à l'esprit. Quelle qu'ait été la prétention d'Abélard à une démonstration de la Trinité, voilà où il arrête consciemment sa pensée sur le travail théologique.

2. Le SIC ET NON. — Dès l'époque carolingienne on avait éprouvé le besoin d'accorder des textes faisant autorité et qui, sur une même question, se présentaient comme discordants. L'élaboration des règles pour ce travail d'interprétation et d'accord a été, au cours du xie siècle, l'œuvre des canonistes. On n'a plus le traité où Hincmar de Reims a fixé ses critères d'interprétation, mais la substance semble bien en être passée chez Rernold de Constance (f 1110), qui, dans ses écrits théologico-canoniques, P. L., t. cxlviii, donne des règles précises. Chez lui et chez les canonistes qui le suivent, Yves de Chartres en particulier, c'est toute une jurisprudence d'interprétation des « autorités . qui se formule. Abélard, dans son Sic et non. introduit le problème de l'accord des autorités au cœur de la méthode théologique et lui donne une forme technique d'une rigueur nouvelle. Le point de vue d'un développement historique reste, en somme, étranger aux règles d'interprétation qu'il propose, mais il a le sentiment du sens authentique d'un texte et ses critères, dans l'ensemble, restent orientés vers la détermination du sens génuine. Par quoi il prépare la méthode d'interprétation et de réduction des oppositions textuelles qui sera employée dans la scolastique.

Chez Abélard, non seulement le problème de l'accord des autorités opposées devient un problème proprement théologique, mais il devient une pièce t (clinique de la méthode; le SIC et non est érigé en système, s'intégrant au procédé dialectique que nous allons voir dès lors prendre corps dans la quœstio et devenir l'armature du travail théologique de la scolastique.

Abélard occupe une place considérable dans le développement de la théologie et de sa méthode. II a. dans les trois livres de Y Inlroduclio. dans la Theologia iliristiana et dans ['Epi tome, donné l'exemple d'une élaboration théologique qui n'est plus le commentaire d'un texte, mais une construction systématiquement distribuée. Avec lui, on est passé de la Sacra pagina à la Theologia. La théologie s'achemine vers sa constl tution véritablement scientifique. De fait, un écrit comme le I. III de l' Inlroduclio. malheureusement peu développé, s'approche de la manière qui sera plus tard celle de saint Thomas : la méthode de [aquœstio, fondée dans les Analytiques d'Aristote. Celui-ci y est appelé dialeclicorum princeps, /'. /... t. clxxviii, col. 1112 H. De fait, Abélard commence à Introduire dans ses commentaires textuels eux-mêmes, des quesstiones : c'est une initiative tout a fait notable, et qui fera souche. Avec son SU et non. Abélard est pies île faire de la difficulté suscitée par le heurt de raisons oppn secs un procédé systématique de recherche et de pm grès.

11 faut bien voir 1 c que fut alors l'iiillueni e d'Aristote et les limites dans lesquelles elle se tint, le propos abélardicn d'une théologie qui fournil liumunas et philoëOphlca» rallone» se produisait dans le temps même

où se diffusait en Occident la seconde partie de l'Or

THÉOLOGIE. LA RENAISSANCE 1)1' XIIe SIÈCLE

ganon d'Aristote : les I et II Analytiques, les Topiques et les Problèmes sophistiques. Cette difïusion s'opère entre 1120 et 1160. Les premiers écrits d'Abélard sont peu marqués par Aristote : le philosophe par excellence y est plutôt Platon. Mais, tandis que la Dialeclica d'Abélard (vers 1120 sq.) ignore encore pratiquement la seconde partie de YOrganon, Adam du Petit-Pont utilise les I Analytiques en 1132, Robert de Melun commente les Topiques vers 1140 et, dès lors, tout un courant se forme d'application de la nouvelle logique aux sciences sacrées. Or cette logica nova n'apporte plus seulement une table des prédicamentset une technique d'analyse des propositions, mais une théorie du syllogisme et de la démonstration scientifique et probable. Aristote est en voie d'entrer dans la théologie elle-même qui, précisément, devient vraiment « théologie », savoir systématisé et non plus simple commentaire; mais il n'y entre encore que comme maître de pensée logique : il n'y entre pas encore comme maître de pensée tout court, docteur es vérités anthropologiques, psychologiques, morales et métaphysiques. Ce sera l'œuvre des premières années du xme siècle et, pour ce qui est de la notion de théologie, l'objet d'une nouvelle étape, comme aussi l'occasion d'une crise.

2° Saint Bernard. — La réaction ne manqua pas de se produire. On sait ce que fut la lutte passionnée de saint Bernard contre Abélard. En saint Bernard, c'est la vieille conception ascético-monastique qui s'exprime : celle selon laquelle le moine n'a qu'à garder la tradition commune et la méditer, pour en vivre, en faisant pénitence. « Les sept arts du moine, c'est son psautier... », dit le Bx Guillaume d'Hirschau, Prsef. in Astronomica, éd. Pcz, Thés, anecd., t. vi, p. 261. Saint Bernard lui aussi n'admet pas qu'on use des arts et de la philosophie sinon comme d'un moyen pour l'édification de soi-même et des autres, In Cant. Cant., serm. xxxvi, n. 2, P. L., t. clxxxiii, col. 967 : il ne veut de science que celle des saints, et d'attitude devant Dieu que celle de l'admiration, non celle de la recherche curieuse, quasi admirons, non quasi scrutons, ibid., serm. lxii, n. 4 et 5, col. 1077, et comp. De conversione ad clericos sermo, t. clxxxii, col. 834-856; Epist., clxxxviii, ibid., col. 353.

Cette réaction se prolongera et, tout au cours du xne siècle, nous entendrons une protestation formelle contre l'introduction de la dialectique et de la logique, non sans doute dans la pédagogie des clercs, mais dans la trame du travail théologique. Cf., entre autres, Gauthier de Saint-Victor, Contra quatuor labyrinthos Francise, P. L., t. cxcix, col. 1129-1172; Manegold de Lautenbach, Opusc. contra Wolfelmum, P. L., t. clv, col. 149-176; Etienne de Tournai, abbé de Sainte- Geneviève, Epist. ad Alexandrum III, P. L., t. ccxi, col. 517, etc.

Avant de quitter saint Bernard, notons ici que ce refus d'un traitement scientifique du donné chrétien va de pair, chez lui, avec une manière d'interpréter le texte sacré qui, pour être spirituelle et mystique, n'en est pas moins discutable. Puisqu'il s'agit avant tout d'édification, on pourra donner le pas, dans l'interprétation et l'usage de l'Écriture, au sens spirituel ou accommodé à la vie spirituelle de l'âme. Ainsi voyons-nous saint Bernard non seulement mettre en pratique cette préférence, de laquelle procèdent tant de ses considérations sur la vierge Marie, mais en faire la théorie. Cf. In vigilia Nalivitatis, P. L., t. clxxxiii, col. 94. On sait quelle exégèse il a donnée du trop fameux passage Sunt duo gladii hic : cf. De consideratione, 1. IV, c. m, n. 7, P. L., t. clxxxii, col. 776. Avec une pareille exégèse, on pourrait trouver dans la Bible n'importe quoi. Notons dès maintenant qu'Albert le Grand et saint Thomas affirmeront nettement la non-

valeur scientifique, en théologie, de l'interprétation purement mystique de l'Écriture.

3° Les Victorins et Pierre Lombard. — L'accord n'était-il pas possible entre le courant mystique traditionnel et le courant logique ou philosophique nouveau? Si, et il aboutira finalement à saint Thomas qui déclarera : Oporlei rationibus inniti investigantibus veritatis radicem et jacientibus scire quomodo sit verum quod dicitur. Alioquin. si nudis auctoritatibus magisler quœstionem détermine!, certificabilur quidem auditor quod ita est, sed nihil scientise vel intelleclus acquiret, et vacuus abscedet. Quodl. iv, a. 18. Seulement, saint Thomas ne procède pas d'Abélard sans intermédiaire ni addition. Entre les deux, il fallut justement que, reprenant l'effort d'Anselme, la raison philosophique fût assumée dans la tradition spirituelle qui procède de saint Augustin : ce sera l'œuvre des Victorins et de Pierre Lombard. Comparer ce qui est dit ici, t. i, col. 51 sq., sur les relations entre l'école d'Abélard et celle de Saint-Victor.

On a dit de Pierre Lombard qu'il était « Abélard parvenu et devenu évêque ». De fait, il ne sera pas indifférent que l'effort d'Abélard qui présentait le danger de toute œuvre trop personnelle, soit assumé dans un cadre de vie monastique et mystique ferventes et dans la pensée d'un homme d'Église, d'un homme de gouvernement même, tout livré au souci d'une via média. Les grandes initiatives ne sont pleinement viables que lorsqu'elles sont reprises dans l'institution et la tradition ecclésiastiques.

Hugues de Saint-Victor comprendra combien le procédé trop uniquement dialectique d'Abélard est inadéquat à l'œuvre de la théologie. Certes, il y a lieu de connaître la grammaire, la logique et la dialectique et d'en faire usage en science sacrée; mais il y a autre chose à pénétrer dans l'Écriture et il ne suffit pas, pour cela, de n'être que philosophe. Philosophus in aliis scripturis solam vocum novit significationem; sed in sacra pagina excellentior valde est rerum signifteatio quam vocum. De Scripturis, c. xiv, P. L., t. clxxv, col. 20. Il ne suffit pas, pour faire œuvre de théologie, de traiter l'Écriture sainte absolument comme un autre texte et de s'y appliquer avec les seules ressources de la philosophie, comme Abélard s'est vanté de pouvoir le faire. Par ailleurs, si Hugues rend le travail théologique à son véritable milieu religieux, il sait combien lui sont nécessaires les diverses ressources du savoir humain. Il reprend avec une magnifique plénitude la tradition augustinienne sur la formation du théologien par les arts libéraux, De sacram., prol., c. v et vi, P. L., t. clxxvi, col. 205; De Scripturis, c. xm-xvi, P. L., t. clxxv, col. 20-24; Erud. didasc, 1. III. c. m, t. clxxvi, col. 768, et cf. ici, t. vu, col. 260-261. Mais cette philosophia des sept arts n'est plus, quant à son contenu, ce qu'elle a été du ve à la fin du xie siècle. Elle s'est enrichie de l'apport méthodologico-scientifique d'Aristote. Au lieu des sept arts, c'est à un classement rationnel de vingt et une disciplines que le Victorin aboutit, définissant ainsi un nouveau programme d'enseignement où se trouve annoncée une ample conception du savoir humain. Cf. Didasc, 1. II, c. il, et 1. III, c. i, col. 752 et 765.

L'effort abélardien de constituer un corps des doctrines chrétiennes logiquement systématisé est, lui aussi, repris et il aboutit à ces œuvres classiques que sont la Summa sententiarum, le De sacramentis d'Hugues de Saint- Victor et les Senlentiœ de Pierre Lombard. Le mot même de Summa, qu'Abélard avait déjà employé en définissant son Inlroductio comme aliquam sacrœ eruditionis summam, reparaît ainsi pour désigner un ensemble ordonné, un corps de doctrine : non plus une lecture de la sacra pagina, mais vraiment

THÉOLOGIE. LA RENAISSANCE DU XIIe SIÈCLE

une œuvre de « théologie ». Ce que Hugues a réalisé ainsi dans son De sacramenlis, il l'a expliqué et justifié dans son Didascalion : à savoir d'ajouter à une simple lecture du texte, domaine de Vhistoria, une explication systématique qui en procède, s'y appuie, mais en soit une élaboration et une mise en ordre : Hanc quasi brevem quamdam summam omnium in unam seriem compegi ut animus aliquid certum haberet cui intentionem affingere et conflrmare valeret, ne per varia scripturarum volumina et lectionum divortia sine ordine et direetione raperelur. De sacram., prol.. P. L., t. clxxvi, col. 183. On croirait presque lire le prologue de la Somme de saint Thomas.

Nous ne nous arrêterons pas à Pierre Lombard ; les traits généraux de sa théologie et la conception qu'il s'en est faite, ont été exposés ici même en détail, art. Pierre Lombard, t. xn, col. 1978 sq. En Pierre Lombard, ce n'est pas seulement le propos abélaraien de systématiser qui passe, mais de notables morceaux du Sic et non, grâce à quoi les Sentences représenteront, pour la théologie ultérieure, une grande synthèse de théologie positive. Ses Sentences deviendront un livre de texte qui, coexistant à la Bible, donnera à l'application de la méthode dialectique sa matière la plus propre. Si cette méthode a donné tous ses fruits dans la théologie du xme siècle, c'est que, au delà de qutesliones de sacra pagina, elle a pu s'organiser plus librement sur la base d'un second livre de « texte » pour lequel, comme le dira Fishacre, non difjcrt légère et disputare. Par là, l'importance des Sentences rie Pierre Lombard dépassera de beaucoup celle rie son apport personnel a l'élaboration de la méthode théologique.

1° Gilbert de La l'orrée et Alain de Lille. — Le besoin de méthode et rie classement est remarquable dans tout le deuxième et le troisième tiers du xne siècle. Le souci pédagogique pousse à constituer des ouvrages méthodiques, où soit ordonné ce qu'on trouvait ailleurs à l'état dispersé et occasionnel. C'est l'époque où, par exemple, on tentait de constituer un ensemble théologique organique et systématique avec ries textes tirés rie saint Anselme : cf. H. Weisweiler, l)er crslr systematische Komjiendium aus den Werken Anselms von Canterbury, dans Revue bénédictine, 1938. p. 206- 221. Hugues de Saint-Victor avait aussi composé un Ouvrage de ce genre, ainsi qu'il nous l'apprend au prologue du De sacramenlis, /'. L., t. clxxvi, col. 183, et. vers 1173. Pierre le Mangeur rédigeait, à la demande de ses socii, sa fameuse llistoria Scolastica, qui applique au récit historique de l'Écriture le besoin rie grouper el (le classer ce qui se trouve épars : cf. le Prologus, /'. /.., t. cxcvui, col. 1053-1054. Mais, au delà des ai 'commodément s pédagogiques, la théologie, en cet I e sci onde moitié du XII" siècle, prend véritablement conscience d'elle même, rie sa place parmi les diverses branches du savoir. Depuis quelque temps. déjà, on distingue, sous le nom rie facultés . les

diverses disciplines qui font l'objet de l'enseignement. Gilberl de La l'orne dira par exemple : Cum facilitâtes secundum gênera rerum de qui bus in ipsis agitur diverses sint, ni est, naturalis, malhemalica, theologica, avilis, rationalis... Corn, m libr. Boet. <!<• Trin., /'. /... t. lxiv, col. 1281 A; comp. Etienne de Tournai, Epist. ad papam, dans Chartul. unio. Paris., t. t, p. 17 (8.

M' la a tenter de déterminer avec précision la méthode cl le régime propres rie chacune dl

fai ultés ( disciplines), il n'y aval! pas loin. Au i voyons-nous le même Gilberl esquisser la première Idéi d'une méthodologie. Ibid., col. 1315. Son idée est qu'en toute discipline il faut recourir a des i

Initiales qui lui sont propres cl correspondent a son ol.j.t ; m jdes proprement dites en grammaire, lieux communs en rhétorique, théorème ou axiomei en mathémaUqui généraux en dialectique,

principes indémontrables en philosophie. De même en théologie. Et Gilbert de s'attacher, dans son commentaire, à dégager ces règles, qui sont plutôt de métaphysique ou de théologie au sens aristotélicien du mot.

L'idée de Gilbert ne restera pas sans écho. Jean de Salisbury la reprendra. Cf. Polycraticus, 1. VU, c. vu, éd. Webb, t. il, p. 115 sq. Mais c'est surtout Alain de Lille (t 1202), qui lui donnera sa réalisation la plus achevée. C'est l'objet de ses Regulw de sacra theologia, où il déclare, dans le prologue : Supercœleslis [vero] scienlia, id est theologia, suis non fraudatur (regulis); habet enim régulas digniores, sui obscuritate et sublilitate cœteris prééminentes; et cum cœterarum regularum lola nécessitas nutel, quia in consuetudine sola est consistais pênes consuelum naturse decursum. nécessitas theologicarum maximarum absoluta est et irrejragabilis, quia de his /idem faciunt quœ actu vel natura mutari non possunt. Régula?, prol., P. L., t. ccx, col. 621 sq. Ce texte marque bien la considérable nouveauté de l'idée : assimiler la théologie à une « science » rie même structure que les autres sciences humaines. « Je n'ai fait, avait déjà dit Gilbert de La Porrée, que ce qui se fait dans toutes les autres sciences... » Com. in libr. Quomodo subst., P. L., t. lxiv, col. 1316 C. Le texte d'Alain de Lille marque rie plus la différence de certitude et de sources qui distingue la théologie des autres sciences. Mais il faut avouer que, sur ce point, son effort, comme celui de Gilbert, demeure bien imparfait. Les régula- qu'il explique dans son livre sont plutôt philosophiques et le 1'. Chenu a pu remarquer, à propos de Gilbert : « Les caractères spécifiques rie la régula en théologie ne se dégagent pas rie la commune fonction ries axiomes; et sous cette notion vague se mêlent des observations généralisées, ries principes premiers, ries thèses particulières, ries opinions communes, ries articles de foi, toutes choses fort disparates dans leur origine, dans leur valeur d'évidence, dans leur qualité rie certitude, et donc dans leur fonction scientifique. » Revue des sciences philos, et théol., 1935, p. 265.

t'u autre ouvrage d'Alain rie Lille mérite d'être signalé ici, ses Dislinetiones dictionum theologicalium, 1'. 1... t. ccx, col. 685 sq., sorte de dictionnaire des termes théologiques. L'ouvrage serait plutôt, en un sens, préabélardien ou préanselmien, se situant dans la ligne d'une explication textuelle ou verbale de la Suera pagina. Mais le goût de définir la virlus nominum et de distinguer les verborum significationes est bien caractéristique de la théologie a la tin du xtr siècle.

5" Le développement île lu QVJESTIO. — La méthode des apories, pratiquée par les philosophes de l'Antiquité et surtout par Aristote, se rencontre chez nombre d'auteurs chrétiens : Origène, Eusèbe de Césaréc, l'Ambrosiaster, saint Jérôme, saint Augustin, Ce genre d'écrits n'est pas spécial aux matières scripturaircs et il en cxisle de semblables en matière morale, ascétique ou même grammaticale. En réalité, il s'agit là rie répondre à des difficultés scripturaircs, exégétiques, un peu comme Abélard répondra aux Probletnata Helois ' P, /... t. i i XXVIII, col. t. 77 sq., et saint Thomas rédigera ses Responsio de .\.\.\v// articulis, Responsio

de M.ll articulis, etc. Nous ne sommes pas ici en pré sence d'une application sysl émat ique rie la méthode

dialectique au travail théologique.

Des l'âge patristique, cependant, le commentaire

si i ipt uraire laisse souvent la plaie a de véritables questions i. Si nous feuilletons, par exemple, les

douze livres du De Genesi ad lilteram de saint Au^iis Mu. nous constatons que le commentaire proprement

dit est sans cesse Interrompu par une proliférai ion

de qUStStionet théologiques qui. a propos du texte

mais en marge de celui ci, discutent pour lui-

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