‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 4)Chapitre 147 sur 423 · LE MARASME DE LA THÉOLOGIE AU TEMPS DV · texte numérisé non relu

LE MARASME DE LA THÉOLOGIE AU TEMPS DV

PHiLOSOMisME. — La théologie pénétrée par l'esprit du philosophisme est caractérisée par la méconnaissance du christianisme en tant qu'il apporte à l'esprit, au delà des possibilités et des initiatives propres de celui-ci, un ordre nouveau d'objets, qui sont des mystères, inaccessibles à toute découverte rationnelle, mais donnant lieu, une fois révélés et reçus dans la foi, à l'activité contemplative nouvelle d'une intellectualité surnaturelle. La Ve.rnunlttheologie, au temps de VAufktàrung et du philosophisme, reprend l'intention de l'apologétique qui s'est développée depuis le xvne siècle, contre les « libertins » : elle veut refaire l'unité des esprits dans le christianisme, au sein d'un monde où la foi d'un côté, la science et la culture de l'autre, forment deux terres séparées; elle veut opérer le passage de la raison à la religion, de la science au christianisme, par les ressources de la raison et de la science. G. Hermès (t 1831) donne à cette Intention une forme savante, dont l'appareil est en grande partie emprunté à Kant corrigé pu Fichte, Einleitung in die christkatholische Théologie, i. Philosophische Einleitung, Munsler, 1819; II, Positive Einleitung, Munster, 1829. Il définit la foi en termes purement intellectuels, comme l'état de l'esprit qui, parti du doute posilif et absolu, arrive a ne plus pouvoir douter. Cf. ici, art. IIihmi's. i. \i, col. 2290 sq. La grâce intervient bien pour rendre efficacement salutaire la • foi • ainsi obtenue; mai'. I oui le contenu intellectuel

THÉOLOGIE. RENOUVEAU DU XIXe SIÈCLE

de cette foi. tout ce que l'esprit reroil de l'objet et dont il fait sa vie d'esprit, était, chez Hermès, une chose de la raison. Il n'a pas vu qu'entre la raison d'une part préparant l'accès à la foi par la démonstration des prœambula fidei et celle de la crédibilité générale du dogme et, d'autre part, la raison retrouvant une activité dans la foi et sur les objets de la foi par la théologie, s'intercalait un acte surnaturel dans lequel l'esprit était élevé à un nouvel ordre d'objets.

Hermès montre ainsi le danger d'une apologétique conçue comme une démonstration du dogme telle qu'une théologie pourrait lui faire suite sans rupture de continuité. Dès que, dans les diverses analysis fldei, on cherchait pour l'acte de foi lui-même, et non seulement pour ses préparations rationnelles, une résolution en une évidence donnée dans la conscience, n'était-on pas porté dans le sens d'une foi philosophique et d'une Vernunftllwologie?

Le philosophisme agit sur la théologie assez différemment en France et en Allemagne. En France, la philosophie était étroitement laïque; elle excluait le christianisme. En Allemagne, Fichtc, Schelling et Hegel assumaient dans leur système une sorte de double idéologique du christianisme, d'allure beaucoup plus religieuse. Aussi voyons-nous des théologiens faire de la théologie une explication hégélienne ou schellingienne des grands dogmes du christianisme. Dans cette théologie, tout le côté idéologique et spéculatif, la nécessité interne et l'enchaînement des mystères, semblent ne relever que du système philosophique, qui apporte la connaissance de 1' « Absolu »; le positiT du christianisme semble n'apporter qu'un élément de fait qui ne comporte, comme tel, aucune intelligibilité originale. Les écrits d'A. Gengler. Ueber das Verhùltnis der Théologie zur Philosophie, Landshut, 1826, et Die Idéale der Wisscnscha/t oder Encyklnpàdie der Théologie. Bamberg, 1834, malgré leur réelle valeur, reflètent quelque chose de cette tendance ; cf. J. Dicbolf, La théologie morale catholique..., p. 288 sq.

J.-B. Sagmiiller, Wissenscha/t und Glnube in der kirchlichen Aufkldrung, lïssea, 11)10; A. Keatz, Hejormversuche in der kaiholischen Dogmntik Deiitsclilands zu Béguin des 19. Jahrhunderts, Mayence, 1917; Cl. Selierer, Geschichte und Kiretiengeschichte an den deatschen Uniuersitàten im Zeitaller des llumanismtis, Fribourg-en-B., 1927; sur Hermès, voir K. Esciiweilyr, Die zwei Wegc der neueren Théologie..., Augsbouig, 1926, p. 81 sq.

///. LE UF.NOUVEAV DE LA THÉOLOGIE AU XIXe SIÈ- CLE ET DAjVSI LA PfiRluDE COXTEU PUltAIXE. — Cette

dernière partie de notre exposé historique se distribue d'elle-même ainsi : 1. le renouveau d'inspiration romantique; 2. le renouveau de la srolastique; 3. le développement des études positives et critiques; 4. la crise des études ecclésiastiques et le modernisme; 5. les synthèses; 6. les tendances et les besoins d'aujourd'hui.

1° Le renouveau d'inspiration romantique. — En théologie le courant romantique est le premier à reconstruire, au cours des années 1810-1840. Son action s'exerce dans le sens de l'unité et de la réintégration d'éléments dissociés au cours de la période précédente. Il retrouve d'abord le sens du passé, des Pères et même, par le Moyen Age, de la scolaslique; ainsi, il commence à retrouver le sens de la contemplation des vérités de la foi et de la spéculation sur elles : toutes choses qui sont très nettes dans l'école catholique de Tubingue et en particulier chez J.-A. Monter (f 1838). Par le fait môme, le romantisme retrouve, ou découvre le sens du développement et de l'histoire.

Il apporte aussi le sens des connexions et le point de vue de l'organisme vivant. J.-S. Drey souligne la

connexion interne des disciplines théologiques dans sa Kurze Einleitung in das Stutlium der Théologie, Tubingue, 1819. Grâce à ce sens vital et organique, des dissociations déjà accréditées sont dénoncées. Il est extrêmement frappant de voir l'élimination du rationalisme entraîner, comme une requête immédiate, la réunion de la morale et du dogme : ainsi chez Drey, Gengler, Staudenmaier, G. Riegler, J.-A. Stapf, etc.; cf. J. Diebolt. La IMoloqie morale catholique en Allemagne..., p. 285, 290, 307, 172 et 179; Fr. Tillmann, Kalholische Sittenlehre, t. m, p. 38 sq. Fn même temps la volonté s'accuse de faire cesser la séparation entre la théologie d'une part, le monde et la culture d'autre part. Le programme dressé par Drey et inspirateur de l'école de Tubingue répond à cette intention; en France, celui de Lamennais.

Enfin, le romantisme apporte en théologie le sens du vital et, pour ainsi dire, du vécu. Il reprend la requête sans cesse renouvelée au cours des âges : celle d'une théologie liée à la vie, voire d'une théologie où s'exprime la vie. Que la théologie soit liée au don fait par Dieu à l'homme d'une vie nouvelle, surnaturelle, qu'elle poursuive son travail dans une ambiance de toi et de piété, qu'elle inspire à son tour la vie! Mais, dans l'école romantique de Tubingue, insuiïisamment affranchie de l'idéalisme philosophique et théologique allemand, la théologie apparaît comme trop référée à la foi vécue de l'Église; les sources et les critères objectifs de la théologie n'y sont ni assez dégagés, ni assez mis en relief. Certes, jamais la théologie n'y a été définie, comme dans le protestantisme libéral issu de Schleiermacher, comme une analyse et une description de l'expérience religieuse; la pensée des plus grands parmi les Tubingiens est foncièrement orthodoxe. Mais la théologie est, chez eux, trop conçue comme une réalisation intellectuelle de ce qu'a reçu et de ce dont vit l'Église et le théologien dans l'Église, pas assez comme une construction humaine d'une foi relevant d'un donné objectivement établi et de critères objectifs. La théologie, en un mot, est trop, pour eux, une science de la foi, pas assez une science de la Révélation.

Mattès, dans le Dict. encyclopéd. de la théologie cathol. de Welzer et Welte, trad. Goschler, t. xx.ui, p. 315 sq.; Kd. Vermeil, J.-A. Môhler et l'école catholique de Tubingue (1815-1840), Paris, 1913, surtout p. 32-38, 66-78, 115-136; J. Geiselmann, Die Glaubenswissenschall der katholischen Tiibinger Schule und ihre Grundlegung durch J. Seb. uon Dreg, dans Tiibinger Quartidsclirijt, t. exi, 1930, p. 49-117; P. Ghaillet, L'esprit du christianisme et du catholicisme, dans Revue des sciences philos, et tliéol., t. XXVI, 1937, p. 483-498 et 713-726; et ici, ait. Sailer, t. xiv.col. 749 sq.

2° Le renouveau de la scolaslique. — Le xvinc siècle avait, dans l'ensemble, discrédité la scolastique médiévale. Aussi est-il notable que les premières interventions de l'autorité ecclésiastique en faveur de la scolastique furent pour la défendre contre l'accusation ou le soupçon de rationalisme. Cf. la condamnation de Ronnetty, 1855; la Lettre Tuas libenler de Pie IX, 18G3: la 13e proposition du Sijllabus, Denz.-Bannw., n. 1652. 1680 et 1713.

Il ne rentre pas dans l'objet de cet article de tracer l'histoire de la restauration de la scolastique au cours du xixe siècle, depuis les efforts d'une tradition encore conservée en Espagne et surtout en Italie, jusqu'à l'encyclique JElerni Patris de Léon XIII, 4 août 1879, et aux documents qui l'ont suivie depuis. Cf. les art. Ki.eutgen, Perrone, Passaulia, Liberatore, Sanseverino. léon xiii, scolastique, thomisme; Bellamy, La théologie catholique au XIXe siècle, Paris, 1904, [>. 41 sq., 145 sq.; A. Musnovo, Il neolomismo in Ilalia. Origini e prime vicende, Milan, 1923; A. Femi, Le vicende dcl pensiero lomislico nel seminario vescouile

THÉOLOGIE. RENOUVEAU DU XIXe SIÈCLE

di Piacenza, Plaisance, 1924; Fr. Ehrle, Die Scholastik vnd ihrc Aujgaben in unserer Zeit, 2e éd., Fribourg-cn- B., 19.33. Par contre il faut marquer ici ce que cette restauration de la scolaslique représente au point de vue de son influence sur la notion de théologie au xix' siècle. Le xviie et le xvm' siècle n'avaient pas éliminé la scolastique comme méthode, mais ils l'avaient vue petit à petit mourir d'inanition comme objet ou contenu de pensée, car ils avaient délaissé ce qui proprement l'animait, la philosophie chrétienne. Ce qui est le plus frappant dans la période qui va de 1760 à 1840 environ, c'est de voir la théologie chercher son ferment philosophique non dans la tradition chrétienne d'Augustin, de Thomas d'Aquin et de Bonaventure, mais dans les diverses philosophies tour à tour dominantes : chez Descartes, ainsi, par exemple M. F.mcry, Pensées de Descartes sur la religion et la morale, ou le P. Valla, oralorien, auteur de la Philosophie dite de Lyon, suivie dans de nombreux séminaires, et d'une 'J'heologia mise à l'Index en 1792; chez Leibniz et Wolf, comme nous l'avons vu plus haut; chez Kant ou Fichtc, comme Hermès; chez Schelling, comme M. Dobmaier, Systema theoloyise doymalicœ, ou P.-B. Ziemer, Theolngia dogmatica, ou encore Sailer; chez Hegel et Schleiermacher, comme l'a fait dans une certaine mesure ou durant un certain temps Mohler; chez Malebranche, comme le lera Gerdil; chez les sensualistes, les empiristes et les naturalistes, Locke, Condillac et Bousseau, comme l'abbé Flotter, auteur de Leçons élémentaires de philosophie suivies dans de nombreux séminaires; chez Lamennais enfin, comme l'abbé Gcrbet, Des doctrines philosophiques sur la certitude dans leurs rapports avec la théologie, 1826; Coup d'oeil sur la controverse chrétienne, 1828.

Or, c'est précisément la philosophie chrétienne que les papes s'appliquent à restaurer d'abord dans l'enseignement, puis par leurs interventions doctrinales sur la question des rapports entre la science et la foi, enfui par la série de documents qui entourent ou suivent l'encyclique JEterni Pains, dont le sous-titre, significatif au suprême degré, porte : De philosophia christiuna ad mentem sancti Thomœ Aqninatis Doctoris Angelici inscholis catholicis inslauranda, 4 août 1879. Les documents de même sens sont innombrables; cf. les tables de VEnchiridion clcricorum. Documenta Ecclesiœ sacrorum alumnis instituendis, publié par la Congrégation des séminaires et universités en 1938.

La philosophie dont les papes veulent la restauration est celle des Pères et des grands docteurs médiévaux; cf. encyclique /Eterni Patris; encycl. Communiant rrrum, du 21 avril 1909, pour le centenaire de saint Anselme; Jucunda sant, du 12 mars 1904, sur saint Grégoire le Crand: lettre Doctoris seraphici du 11 avril 1901, pour la réédition des œuvres de saint Bonaventure. etc. Cependant, dès l'encyclique JEterni Patris, saint Thomas est proposé comme le maître le plus sûr cl chez qui la philosophie chrétienne a trouvé son expression la plus parfaite, la plus élevée, la plus Cette préférence se fait, dés lors, de plus en plus précise el de plus en plus efficace : « Nous vonloni H nous ordonnons, dit l'encyclique Pascendi, (pic la philosophie scolaslique soit mise à la base des icleni i...; et, quand nous prescrivons la philo-

sophie scolaslique, ceci csl capital, ce q.ic nous entendons par là, c'est la philosophie que nous a léguée le Docteur angélique. • Arles de S. S. Pie X, éd. lionne I . t. m. p. 160; Enchir. clrnc. n. 805.

Si la do. 1 1 Ine d«' quelque auteur a éié recommandée spécialement, déclare encore Pie X. la chose esl claire,

dans l.i mesure seulement on elle s'accordi les principes de saint Thomas. Motu proprio Doctoris angelici, 29 juin loi 1, dans Acfa apost. Sedts, loi l, p. 338; Enchir. (Irnc, n. 801.

Ce motu proprio avait pour suite, un mois plus tard, 27 juillet, les fameuses 24 propositions précisant les principes essentiels de saint Thomas à tenir in omnibus philosophise scholis. Acla apost. Scdis, 1914, p. 383-386; Enchir. cleric, n. 894-918. Cette recommandation de saint Thomas a été continuée par Pie XI non sans recevoir d'ailleurs de sages interprétations : cf. encyclique Studiorum ducem, 29 juin 1923, et lettre O/ficiorum omnium sur les séminaires, 1er août 1922. Acla apost. Sedis, 1922, p. 454; Enchir. cleric, n. 1 155. On sait que le Codex jnris canon ici, can. 1306, $ 2, fait aux professeurs, dans l'Eglise, une obligation de suivre, dans l'enseignement de la philosophie et de la théologie, Angelici Doctoris ralionem, doctrinam et principia; la constitution Deus scientiarum du 24 mai 1931 rappelle, cette obligation tant po.ir les facultés de philosophie que pour celles de théologie : titre m, art. 29 a et c. Aussi la théologie contemporaine se développe-t-elle sous le signe de saint Thomas et de la philosophie scolastique. C'est d'eux qu'elle tient les principes et le statut même de la synthèse, qu'il lui appartient de poursuivre, entre la foi et la raison. On peut vraiment parler d'un renouveau de la scolastique; car, comme Albert le Grand et saint Thomas ont apporté jadis à la théologie une raison véritablement scientifique, celle d'Aristote, la théologie actuelle a repris leur héritage et a vraiment réintroduit dans son travail la raison scolastique, la philosophie chrétienne.

3° Le dévelopj>cmcnt des éludes positives et critiques. — Le xix* siècle voit l'avènement définitif d'une nouvelle forme du travail rationnel, le travail historique, critique : critique biblique, histoire des dogmes, science des religions. Certes, tout cela existait déjà, en une certaine mesure. Le xvn* siècle avait été, dans l'Église catholique, un grand siècle historique; la critique biblique commence avec Bichard Simon, et le mot même de « t béologie biblique » apparaît chez nous au début du xvm' siècle, cf. Kirchenlexikon, 1" éd., t. xi, col. 1508; la science des religions débute au xvin' siècle et les missionnaires ne sont pas étrangers à ce début. Cependant, ces disciplines ne constituaient pas alors une véritable mise en question des principes de la théologie. Cette mise en question, au contraire, se produit au xix* siècle, principalement par deux cajses: la critique fondée sur l'histoire comparée, le point de vue du développement historique.

Jusque là, on avait interprété la Bible presque exclusivement par elle-même. Les découvertes dans le domaine de l'égyptologie, de la civilisation babylonienne, de l'archéologie palestinienne, etc. mettent désormais le texte sacré en rapports avec tout un milieu où les idées cl les institutions qui s'y expriment perdent leur caractère de chose unique et absolue. En histoire des dogmes, de multiples travaux voient le jour, surtout en Allemagne. Des questions critiques se posent au sujet de plusieurs dogmes, dont le type achevé est la question des origines de la pénitence; voir ce mot. Ii résulte de tout cela que les assertions de la Bible, d'une pari, les dogmes, d'autre part, qui fournissent à la théologie ses principes, font l'objet de nouvelles interprétai ions, de discussions et semblent perdre le caractère de vérité absolue qui leur était essentiel. Cf., sur l'essor des éludes critiques et historiques au xix' siècle. A.Briggs, History o\ the study <d Theology, 1 ondres, 1916, l. n. p. 18!» sq.

Par le fait même aussi s'impose l'idée ou développement historique. Une idée ou une Institution portent dans leur trame même une date et ne sont pas Intrinsèquement, les mêmes, au l". au XIII*, au xix' si. I lo,

En même temps, l'idée de développement était intégrée par des philosophes ou des théologiens, à la Synthèse philosophique ou théologique : chez Hegel, de qui dépendent plus ou moins d'un côté Mohler et les

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