IV. Saint Thomas commentateur d'Aristote (col
V. Signification historique de la théologie de saint Thomas (col. 651). VI. Saint Thomas exégète (col. 694). VIL Saint Thomas et les Pères (col. 738).
I. Vie. — 1° Naissance et premières années d'enfance. — Descendant d'une noble famille d'origine lombarde, saint Thomas est né au château de Roccasecca, près d'Aquin, diocèse d'Aquin, situé dans le royaume de Sicile, non loin de la frontière de l'État pontifical. Son père Landulf était arrière-petit-flls de Landon IV, dernier comte d'Aquin et seigneur de Roccasecca. Il est désigné comme miles. Landulf, nommé justitiarius delà région en 1220 par Frédéric II, se dévouait à la dynastie et au régime des Hohenstaufen. Il vécut jusque vers 1245. Sa mère fut une noble dame de Naples, nommée Théodora, qui vivait probablement encore en 1260. Plusieurs enfants naquirent de ce mariage. Scandone, Mandonnct, Taurisano et Toso donnent la liste de douze (Aymon, Jacques, Landulf, Renaud, Philippe, Adenulf, Thomas, Marotta, Théodora, Marie, Adélaïse, et une autre dont on ignore le nom), tandis que Pelstcr se prononce pour huit ou neuf. L'homonymie de la famille des Aquin rend difficile la construction généalogique.
L'année de naissance de saint Thomas n'est pas indiquée directement. Puisqu'il est mort dans sa 49e année en 1274, on conclut qu'il est né en 1225.
Des jours de l'enfance deux épisodes sont conservés par les biographes : la visite à Naples où sa mère prenait les bains et l'anecdote relative à la manlèn dont le petit Thomas échappa à la mort pendant une tem
THOMAS D'AQUIN. VIE
pête, dans laquelle sa sœur dont on ignore le nom, qui était avec une servante dans la même chambre que lui, fut foudroyée.
2° Au Mont-Cassin. — Selon une coutume très répandue au Moyen-Age, les nobles destinaient l'un ou l'autre de leurs fds à l'état ecclésiastique. Landulf fit élire son deuxième fils Jacques, à l'âge de vingt ans à peu près, abbé de l'église canoniale de Saint-Pierre de Canneto. Mais l'élection fut annulée parce que faite contrairement aux droits du Saint-Siège (1217). Le père songeait toujours à une autre dignité ecclésiastique qui pourrait s'offrir. Dans la région de la Campanie, on présentait des cadets comme oblats au monastère de Saint-Benoît au Mont-Cassin. Tocco et Barthélémy de Capoue nous disent que Landulf et Théodora envoyèrent au célèbre monastère cassinien le petit Thomas à l'âge de cinq ans, accompagné de quelques personnes parmi lesquelles se trouvait sa nourrice. Les parents offrirent ainsi leur cadet au service de Dieu. Le moment et les circonstances où se fit cette oblature nous éclairent davantage sur les intentions des parents qui avaient aussi en vue les intérêts de la famille d'Aquin. Le P. Mandonnet a relevé la donation d'un moulin faite par Landulf à l'abbé du Mont-Cassin (3 mai 1230) avec 20 onces d'or. Ces actes se réfèrent à l'oblation monastique de l'enfant. Saint Benoît mentionne dans la Règle, c. 59, les dons qui peuvent accompagner l'oblature. On peut, avec Ursmer Berlière faire valoir qu'on connaît aussi des dons faits aux monastères pour la simple éducation et institution des fils de nobles, mais dans notre cas des auteurs anciens (Serry, Gattola, De Vera, Tosti) et de récents (Roeder, Renaudin, Berlière, Mandonnet, Scandone, Leccisotti) concluent avec prudence et fermeté à l'oblature bénédictine de saint Thomas.
Frédéric II, rentré de la croisade, avait trouvé son royaume envahi par les troupes pontificales (1229). Il réagit fortement. Après la paix de San Germano, signée le 23 juillet 1230, les Aquin, victorieux avec leur souverain, saisirent le moment pour mettre une hypothèque sur le monastère.
Landulf Sinibaldi, abbé du Mont-Cassin (1227- 1236), reçut le fils de Landulf et de Théodora, accepta son oblature et lui donna le froc monastique de saint Benoît. La journée des oblats se divisait entre la prière et le travail. Un maître spécial veillait sur eux. Initié aux mystères de la foi et aux fonctions liturgiques, Thomas dut s'appliquer à l'art de lire et d'écrire. Il fréquenta bientôt les écoles claustrales où il acquit une solide érudition classique et littéraire. Il étudia aussi les éléments de la logique et de la philosophie de la nature. La paix bénédictine du cloître, la discipline régulière et la beauté de la nature environnante concouraient à donner à l'âme du petit oblat une spiritualité profonde portée vers les plus hauts sommets. Tocco, c. iv, nous apprend, en effet, que Thomas cherchait déjà Dieu d'une façon supérieure à celle des enfants de son âge, comme le montrent les questions qu'il posait à ses maîtres; pour sa formation spirituelle il était bien dans le milieu qui lui convenait. Mais, à la suite de l'excommunication de Frédéric II par Grégoire IX en 1239, l'abbaye fut transformée par l'empereur en place forte et les moines expulsés. Il n'y avait plus de place pour Thomas au Mont-Cassin. Il semble que la voix du père, qui était au courant des choses de l'empereur, rappela Thomas dans le monde. Avec son départ du monastère cessaient les liens de l'oblature. Suivant le conseil de l'abbé Etienne de Corbario, Thomas alla à Naples pour étudier à l'université.
3° Étudiant à l'université de Naples. — L'université de Naples, érigée en 1224 par le jeune empereur,
était devenue le centre des écoles du royaume sicilien. La théologie, dès avant le milieu du xme siècle, y était enseignée par des religieux de trois ordres : dominicains à San Domenico Maggiore, franciscains à San Francesco et augustins à Sant' Agostino. Les cours de théologie furent interrompus en 1239 à la suite de l'expulsion des réguliers.
Thomas, venu dans la grande ville, logeait peut-être dans la petite résidence de San Demetrio, appartenant aux bénédictins. Ses parents pouvaient y consentir d'autant plus volontiers qu'ils n'avaient pas abandonné l'idée de voir le jeune homme devenir un jour abbé du Mont-Cassin. Étudiant es arts, Thomas acheva sa formation littéraire et commença l'étude de la philosophie. Sous le mécénat de Frédéric II, l'étude des philosophies grecque et arabe florissait. Il est certain que l'étudiant suivit le cours de grammalicalia et logicalia du professeur Martin de Dacie et les leçons de naturalia, comprenant aussi la métaphysique, du professeur Pierre l'Irlandais qui possédait une connaissance profonde des doctrines et des livres d'Aristote. C'est donc à partir de ce moment que Thomas commença l'étude du maître de Stagire. Frédéric II favorisait aussi les travaux des traducteurs, comme Michel Scot, qui depuis quelque temps ouvraient aux Latins les sources de la pensée grecque et orientale.
Thomas ne se contentait pas d'étudier, il avait une vie spirituelle intense. A son regard profond et ferme ne put échapper l'idéal des frères prêcheurs dont l'activité apostolique révélait la figure et l'œuvre lumineuse de saint Dominique. Ils vivaient sous l'impulsion donnée aux centres d'études par le bienheureux Jourdain de Saxe, qui en 1236 vint voir les étudiants de Naples avant son pèlerinage en Terre Sainte. Thomas semble avoir choisi pour directeur spirituel le P. Jean de San Giuliano, O. P. Par lui il fut gagné à la famille dominicaine. Le jeune philosophe, qui par ses qualités d'esprit et de cœur, par son intelligence et sa piété, faisait l'admiration de ses condisciples, résolut d'entrer chez les frères prêcheurs. Le prieur du couvent de San Domenico était alors Thomas Agni de Lentini, mort en 1277 comme patriarche de Jérusalem.
4° Entrée chez les frères prêcheurs. Internement à Roccasecca. — Selon Bernard Guidonis, Thomas reçut l'habit religieux de Thomas Agni, selon le P. Mandonnet de Jean le Teutonique, maître général. La vêture se fit, d'après le P. Priimmer, en 1240 ou 1241, d'après d'autres (de Rubeis, Mandonnet, Pelster) en 1243 ou 1244. A la nouvelle de la prise d'habit de son fils, la mère se rendit à Naples pour le faire changer d'idée, le conserver à la famille et l'éloigner d'une vocation mal vue par l'empereur. Les supérieurs, prévoyant l'attitude des Aquin, avaient envoyé le jeune religieux à Rome, à Sainte-Sabine. De Rome le maître général l'aurait fait partir ou conduit vers le nord. Théodora demanda à ses fils, alors en campagne avec Frédéric II, de prendre leur frère cadet au passage et de le lui ramener. En effet, Renaud d'Aquin, aidé au moins par un de ses frères, réussit à arrêter, au mois de mai 1244, le cadet près d'Acquapendente et l'envoya au château de Monte San Giovanni Campano, près de Frosinone. L'ordre se plaignit auprès du pape et de l'empereur, mais ne put améliorer en rien la situation tragique du jeune religieux. Revenus dans la région, ses frères éprouvèrent, au moyen d'une séduction, la vertu de Thomas qui, à cause de cette victoire, est salué par Tocco du titre à'angelicus. Persévérant dans leur projet, ses frères conduisirent Thomas à Roccasecca où il fut interné pendant une année. A tous les efforts de sa famille, il opposa une ferme résistance, gagna sa sœur Marotta à la vie reli-
THOMAS D'AOUIN. VIE
gieuse, instruisit ses autres sœurs dans les Saintes Écritures, étudiant lui-même sans se laisser abattre. Il put reprendre contact avec ses confrères de Naples qui ne l'oubliaient pas dans son isolement. Enfin, soit par respect pour son choix, soit par réflexion politique (le concile de Lyon se dressait contre Frédéric), sa famille lui permit de rejoindre les dominicains de Naples. Il dut faire son noviciat, mais les sources n'indiquent pas à quel endroit. Peut-être à Naples, ou bien dans la maison où il fut envoyé.
5° Les études dans l'ordre. — Aux difficultés chronologiques s'ajoutent de non moins graves difficultés d'ordre topographique. Le P. Denifle a observé que les anciens biographes, éblouis parle génie et la science de leur héros, ont oublié de s'arrêter à la question du noviciat et des lieux où Thomas a passé les années importantes de sa formation théologique. Pour ses études il fut envoyé en dehors de la province romaine (ad proficiendum). A part Gérard de Frachet qui note qu'il a été envoyé à Paris pour étudier, mais sans dire qu'il y ait étudié, toutes les autres sources attestent qu'il a été à Cologne en passant par Paris (Tocco, c. xiv) ou directement sans ce détour (Cantimpré, Ptolomée, dame Catherine) et qu'il y a été élève d'Albert le Grand. Ptolomée estime qu'Albert quantum ad gênerai itatem scientiarum et modum docendi inter doctores maximum excellentiam habuit. Hist. eccl., 1. XXII, c. xviii.
Échard, Mandonnet, Prûmmer, Grabmann, Castagnoli, Glorieux tiennent que Thomas étudia à Paris de 1245 à 1248; Denifle, de Groot, Pelster, Toso insistent sur ce point que seules les études à Cologne sont prouvées par les documents, tandis que Pelster suggère des études à Cologne sous Albert avant 1245 et après 1248. La tradition de Cologne parle des longues études de Thomas sur le Rhin. Une tradition de Paris manque, mais le raisonnement est en sa faveur. La lettre des artistes (1274), qui n'est pas explicite, est interprétée d'une façon négative pour Paris par Denifle et affirmative par Mandonnet. Cologne était un centre d'études dès avant la décentralisation scolastique provoquée dans l'ordre depuis 1245 pour décharger Paris. En 1248 le sludium générale y fut établi avec Albert comme régent.
Saint Thomas s'est appliqué avec assiduité aux études théologiques, après avoir fait sa philosophie et peut-être sa maîtrise es arts à Naples. Sous Albert le Grand, il révèle de plus sa puissance intellectuelle. Tocco nous apprend que Thomas a noté les leçons d'Albert sur l'Éthique à Nicomaque d'Aristote. Mgr Pelzer en a fourni la preuve en ce qui concerne les manuscrits de ce cours inédit du maître de saint Thomas reporté par celui-ci. A l'occasion d'un acte solennel (signe probable que Thomas n'était plus simple auditeur, mais candidat à l'enseignement à Cologne), Albert annonçait ouvertement la future grandeur du « bœuf de Sicile ».
Pendant son séjour à Cologne, Thomas apprit la mort de son frère Renaud dans la conjuration de Capaccio et la mort de Frédéric II. C'est également là qu'il fut probablement ordonné prêtre. Il y fut témoin de la pose de la première pierre de la cathédrale le 15 août 1218 et de la visite du roi des Romains, Guillaume de Hollande, à Albert le Grand, le 6 janvier 1252. Il refusa la dignité d'abbé du Mont-Cassin qui lui avait été offerte par Innocent IX.
6° Bachelier en théologie à Paris ( I . ) . — Pour
l'année académique 1252-1253, l'ordre dut nommer un bachelier à son sluilium générale du couvent de Saint- Jacques à Paris. Le maître général Jean le Teutoniquc consulta sur cette que l'on Alliert, qui proposa fermement Thomas d'Aquin en garantissant M rompe tence doctrinale et la probité de sa vie. Jean hésitait,
peut-être en raison de la jeunesse du candidat ou du manque de quelque condition requise par les règlements. Albert ne fléchit pas. Profitant de la présence en Allemagne du cardinal Hugues de Saint-Cher, légat pontifical, qui y rencontra maître Jean, Albert lui recommanda la candidature de Thomas et réussit à faire envoyer celui-ci à Paris. Thomas se rendit à sa nouvelle résidence en passant probablement par Louvain.
Depuis 1252 il enseigne au couvent de Saint-Jacques comme bachelier dans l'école des étrangers, qui était parallèle à l'école des membres de la province de France. Au commencement de sa nouvelle tâche, le bachelier dut faire un principium, lecture solennelle sur l'Écriture. Le bachelier expliquait, au cours d'une ou deux années, deux livres saints; après cet exercice il se vouait pendant deux ans à la lecture des Sentences de Pierre Lombard, sous la direction d'un maître, qui était alors (1248-1256), pour les étrangers, Hélie Brunet de Bergerac en Provence.
Ces débuts de l'enseignement de saint Thomas à l'université de Paris coïncident avec le commencement de la lutte des maîtres séculiers contre leurs collègues des ordres mendiants. Depuis longtemps la situation était tendue. L'instigateur des hostilités contre les réguliers, Guillaume de Saint-Amour, mettant à profit l'absence de Louis IX, avait beau jeu de se dresser contre ses adversaires. Voir Saint-Amour ( Guillaume de), t. xiv, col. 756. En février 1252 la faculté de théologie réduit le nombre des professeurs réguliers et celui de leurs cours : ils doivent se contenter d'un seul maître et d'un seul cours. Au début les réguliers ne semblent pas avoir reconnu le statut rédigé sans eux.
En 1253 les maîtres publièrent un autre décret obligeant à l'exécution des statuts universitaires sous peine d'exclusion. Les mineurs, sous Jean de Parme, cédèrent, mais pas les prêcheurs. Guillaume gagnait bien Innocent IV contre les réguliers, mais, le 22 février 1254, Alexandre IV restituait aux ordres leurs droits acquis. Guillaume ouvrit alors la lutte au point de vue doctrinal, en dénonçant VIntroductorius in Evangelium œternum de Gérard de Borgo San Donnino, O. F. M. et en dressant une liste des erreurs contenues dans cet ouvrage. Il prêcha aussi contre les réguliers. Le pape condamna VIntroductorius et les erreurs indiquées par les professeurs séculiers, mais favorisa les réguliers. Le 1er mars 1256, les dominicains se mettaient d'accord avec l'université : sans renoncer aux deux chaires, ils concédèrent que leurs candidats au collège des maîtres seraient acceptés par libre consentement. Cet accord, stipulé sans le Saint-Siège, fut déclaré nul. Alexandre IV condamna l'écrit de Guillaume, De periculis novissimorum temporum, à Anagni, le 5 octobre 1256. Dans ce temps agité parurent les monographies de saint Bonavcnture et de saint Thomas, Contra impugnanles Dei cultum, sur la raison d'être des ordres apostoliques et mendiants qui se donnaient à l'étude, à l'enseignement et à la prédication.
Outre son cours d'exégèse, Thomas bachelier écrivit à cette époque son exposition des Sentences, probablement le De ente et essentia et le De principiis nature.
Il a dû participer aussi à quelques disputes. Dans renseignement il s'imposait par la force, de sa dialectique, la puissance de son esprit, la fidélité de sa mémoire et son calme dans la manière de se présenter. Le chancelier Hayméric qui concéda la licence à Thomas d'Aquin fut loué par lettre spéciale d'Alexandre IV datée du 3 mars 1256. Le pape imposait même au chancelier de faire faire prochainement à son candidat le principium ou la leçon inaugurale de maître, lue véritable obstruction se produisit aussitôt contre l'ordre du pape. Mais devant le commandement formel
THOMAS D'AQUIN. VIE
du Saint-Siège, les maîtres en théologie de Paris durent s'incliner. Ils ne voyaient pas d'un bon œil ce professeur si jeune et d'une telle compétence. Il était considéré comme un concurrent et un intrus.
1° Maître en théologie. Enseignement à Paris de 1256 à 12~>9. — Thomas ayant été admis malgré sa jeunesse, entre le mois de mars et de juin, par le chancelier Hayméric à la licence, donne sa leçon inaugurale en expliquant devant des membres de la faculté le texte : Rigans montes de superioribus suis (Ps., cm, 13). Bien qu'il fût maintenant docteur ou maître en théologie, possédant une chaire académique avec le cours correspondant, l'incorporation au collège des docteurs lui était encore refusée par l'hostilité de ceux qui ne voulaient pas le reconnaître. Saint Bonaventure se trouvait dans une situation semblable depuis 1248. Alexandre IV, le 23 octobre 1256, imposa aux maîtres de Paris de recevoir parmi eux Thomas d'Aquin et Bonaventure. Ce qui se fit le 15 août 1257.
Dans l'entretemps Thomas avait commencé son enseignement ordinaire, public et régulier au studium générale de Paris, à partir de septembre 1256. Comme texte scripturaire il commenta peut-être le livre d'Isaïe, mais sûrement l'évangile selon saint Matthieu distribué sur trois ans. Dans les disputes il traita aussi pendant trois ans les questions De veritate. Quand le maître tenait la dispute, toutes les classes de la faculté vaquaient, les bacheliers et les étudiants devaient être présents. Les auties professeurs pouvaient y assister. De fait on s'intéressait vivement à ces disputes; on y voyait venir des ecclésiastiques vivant à Paris ou de passage, tant était grand le renom du professeur qui dirigeait cet exercice scolastiquc.
Quant à l'obligation du maître de prêcher, un témoignage fournit la preuve, non seulement que saint Thomas satisfaisait à cette fonction, mais aussi que les hostilités envers les réguliers continuaient. Quand il donna, le 6 avril 1259, un sermon universitaire en latin, le bedeau de la nation de Picardie n'eut pas honte de distribuer parmi les clercs et les autres auditeurs un libelle diffamatoire contre l'évêque de Paris et les mendiants, bien que ce libelle eût été publiquement condamné par l'évêque. Le pape, le 21 juin 1259, décréta une punition exemplaire à donner à ce bedeau et à son parti.
En ces trois années, saint Thomas employa aussi son temps à écrire. En dehors de ses leçons et disputes, de ses sermons et des conseils qu'il donnait à ceux qui recouraient à lui, il acheva les commentaires du De Trinitate et du De hebdomadibus de Boèce, de la première et la deuxième Décrétales du concile du Latran de 1215, du De divinis nominibus du pseudo-Denys et commença, à la demande de saint Raymond de Peiïafort, à composer sa Summa contra Gentiles.
Par son enseignement et ses vertus, Thomas gagnait beaucoup d'autorité dans les cercles universitaires et religieux. Son disciple, Nicolas de Marsillac, O. P., atteste particulièrement comment il pratiquait la pauvreté. Un autre de ses confrères, Raymond Severi, a laissé aussi une déposition sur les vertus du jeune professeur.
Il a certainement eu des égards envers son bachelier qui, entre 1258-1260, était probablement Hannibald de Hannibaldis, et envers les collègues de son ordre: Florent de Hesdin (1255-1257), Hugues de Metz (1257-1258), Barthélémy de Tours (1258-1259); tout autant envers saint Bonaventure (1253-1257) et les professeurs du clergé séculier, quoique la lutte contre les réguliers ne fût pas encore terminée. Il faut en outre signaler, parmi les religieux qu'il a certainement connus, Vincent de Beauvais, Pierre de Tarentaise, les provinciaux de France Thierry d'Auxcrre et Guillaume de Séguin, le maître général Humbert de Ro-
mans (1254-1263) qui avait d'abord été provincial de Paris (1244-1254).
Dans la commission des études formée au chapitre général de Valenciennes, au commencement de juin de 1259, à côté du breton Bonhomme, du picard Florent, de l'allemand Albert, figuraient l'italien Thomas d'Aquin et le savoyard Pierre. Cette collaboration au règlement des études de l'ordre était une distinction pour Thomas et un bienfait pour sa famille religieuse.
8° Séjour en Italie (12 9-1268). — Laissant sa chaire de Paris à Guillaume d'Antona, saint Thomas regagna sa patrie ex cerlis causis (Ptolomée). Selon l'hypothèse du P. Mandonnet, il aurait été d'abord à la cour pontificale d'Anagni (1259-1261), puis à Orvieto (1261-1263). Le chapitre de la province romaine, tenu à Naples le 29 septembre 1260, nomma Thomas prédicateur général pour rendre possible sa participation aux chapitres provinciaux. Ceux-ci se célébrèrent en 1261 à Orvieto, en 1263 à Rome, en 1264 à Viterbe, en 1265 à Anagni, en 1266 à Todi, en 1267 à Lucques, en 1268 à Viterbe. A dater de son retour en Italie, il reçut comme compagnon et secrétaire le P. Réginald de Piperno. De nouveaux devoirs lui étaient imposés par ses rapports immédiats avec Urbain IV qui le chargeait de la composition de l'office du Saint-Sacrement et de la réfutation des erreurs grecques, avec Clément IV, devant lequel, à Viterbe, il donna un sermon, avec des cardinaux (Hugues, Hannibald, etc.), avec des prélats, des princes et des érudits.
Ces relations lui donnaient d'autre part la possibilité de promouvoir le progrès des sciences. A la cour pontificale se trouvait, de 1261 à 1263, Albert le Grand et, à partir de 1261, Guillaume de Moerbeke qui excellait comme traducteur d'Aristote et d'autres auteurs grecs. On s'explique ainsi que saint Thomas ait étudié de si près la doctrine aristotélicienne dans ses Commentaires sur le De anima, le De sensu et sensato, le De memoria et reminiscentia, la Métaphysique, les Physiques. Il composa en outre la Calena aurea sur les évangiles, et de nombreux opuscules, acheva la Somme contre les Gentils et commença la Summa theologiœ. En 1265 il refusa le siège archiépiscopal de Naples. Le chapitre provincial de 1265 préposa Thomas d'Aquin à l'enseignement à Rome, où il professa au couvent de Sainte-Sabine depuis le mois de septembre, expliquant peut-être Isaïe et Jérémie. Il composa alors les questions De potentia, De anima et De spirilualibus creaturis et quelques quodlibets. Il prêcha une fois à Sainte-Marie-Majeure ou à Saint- Pierre, où il guérit une femme qui suivit son bienfaiteur jusqu'à Sainte-Sabine. Visitant le cardinal Richard d'Hannibaldi à la Molara près de Rocca di Papa, il y convertit deux juifs. Il a sans doute apprécié les marques d'estime papale pour son frère Aymon (1264- 1267).
Le 14 juillet 1267, Clément IV charge Thomas d'Aquin de désigner deux frères pour servir Gualtier de Calabre, O. P., évêque de Dachibleh en Syrie. Dans le même mois Thomas avait représenté sa province au chapitre général de Bologne pendant lequel on transféra solennellement le corps de saint Dominique. A partir de l'automne 1267, il enseigna à Viterbe.
Entre temps de graves questions soulevées à Paris réclamaient une intervention du maître général qui s'adressa d'abord à Albert, le grand défenseur des mendiants et la grande autorité anti-averroïste, à Anagni en 1259. Mais Albert crut devoir s'excuser. D'ailleurs, le cas ne s'était pas encore présenté qu'un ancien professeur de Paris y remontât en chaire. Au lieu d'Albert, Thomas fut désigné pour Paris. Il reprit la route de la France, accompagné probablement par
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Réginald de Piperno et Nicolas Brunacci. C'est à cette époque que l'on place un sermon de saint Thomas devant l'université de Bologne (2 décembre 1268), l'exemple qu'il donna de sa grande humilité, lorsqu'il accompagna dans la même ville un frère convers qui le priait de marcher plus vite, et un sermon à Milan (décembre). Quand le saint docteur arriva au mois de janvier sur les bords de la Seine, l'année académique était plus que commencée.
9° Deuxième enseignement à Paris (1269-1272). — De son exil, Guillaume de Saint-Amour continuait à soutenir l'hostilité contre les professeurs réguliers à Paris; sur place agissaient Gérard d'Abbeville et Nicolas de Lisieux. Saint Thomas leur opposa les opuscules De perjectione vitse spiritualis et De pestijera doctrina retrahentium homines a religionis ingressu. De plus il tenait des controverses purement scientifiques. Un exemple de la lutte doctrinale contre la tendance dite « augustinienne » est la célèbre dispute entre Jean Pecham, chef de l'école des franciscains et Thomas sur l'unité de la forme substantielle dans l'homme, tenue vers Pâques 1270. Pecham usant de verba ampullosa et tumida laissa parfaitement calme son adversaire qui s'imposait par la supériorité de sa doctrine et son attitude tranquille et forte.
Dans la grande discussion sur l'aristotélisme soulevée depuis longtemps à Paris par des philosophes et par des théologiens comme Albert le Grand, en 1270, s'opposèrent surtout Thomas, représentant le péri patétisme chrétien avec son De unitate intellectus contra averroistas et Siger de Brabant qui écrivit le De anima inlellecliva. Par une lettre de Gilles de Lessines, O. P., à Albert le Grand on sait qu'à Paris on ne luttait pas seulement contre les erreurs des aristotéliciens averroïstes, mais aussi contre des thèses purement aristotéliciennes. Albert composa l'opuscule De quindecim problematibus, rejetant 13 thèses averroïstes et soutenant deux propositions purement aristotéliciennes. L'évêque de Paris condamna le 10 décembre 1270 les 13 propositions. Voir l'art. Tempier, ci-dessus col. 99. En 1277 seront frappées aussi quelques thèses de saint Thomas, mais elles furent réhabilitées en 1324. « La précision qu'apportèrent les années 1270-1277 à l'interprétation du réalisme aristotélicien eut pour résultat l'établissement définitif de la synthèse chrétienne du thomisme. » L'introduction et le maintien du système aristotélicien dans l'enseignement universitaire fut le grand apport et une partie essentielle de la mission historique d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin, appelés par Siger prœcipui viri in philosophia. Par leurs efforts la faculté des arts se transforma en faculté de philosophie proprement dite. D'Irsay, Hist. des universités, Paris, 1933, t. I, p. 167-170. Les philosophes en demeurèrent reconnaissants. Pierre d'Auvergne, toujours dévoué à saint Thomas, acheva deux de ses commentaires philosophiques, lit Siger devint un admirateur de saint Thomas. La victoire du saint docteur sur Paverroïsme latin fut célébrée dans les trionft de l'art italien médiéval.
A côté des grands problèmes on signale deux cas de conscience examinés par le Maître : un cas de propriété littéraire de Jean de Cologne, jugé par Thomas d'accord avec Bonhomme, Barthélémy de Tours, Pierre do Tarentaise, Beaudouin de Maflix et Gilbert van Eycn, et, d'autre part, le cas d'imprudence administrative de Barthélémy de Tours, vicaire dominicain participant à la croisade, cas examiné sur l'ordre de Jean de Verceil par Thomas d'Aquin, Robert Kilwamby et Latino Orsini. Le chapitre général de Milan (127H) déposa Barthélémy «le sa charge.
Pour le saint roi Louis IX, saint Thomas n'était pas un inconnu. Pendant qu'il écrivait la Summa llieologiœ,\\ fut invité une fois à la table royale où, absorbé
par le problème du mal et oubliant dans quel milieu il était, il trouva un argument décisif contre les manichéens. Son bachelier dut être alors Romain de Romanis. Parmi ses étudiants figurait l'élite de la jeunesse d'Europe, surtout des membres de son ordre, des augustins, comme Gilles de Rome et Augustin Trionfo, et aussi des laïcs comme Pierre Dubois. Une promenade à Saint-Denis, faite en compagnie d'étudiants, nous permet de connaître la valeur qu'il donnait aux choses de ce monde en comparaison des sources de la science sacrée : à la ville de Paris, en effet, il préférait les homélies de Jean Chrysostome sur l'évangile selon saint Matthieu.
Les ouvrages qu'il composa à cette époque témoi-
j gnent de sa vie intellectuelle et de son application au
I travail : commentaires sur saint Jean et les épîtres pau-
liniennes, sur les Éthiques, la Météorologie, le Peri-Her-
meneias, les Analytiques, le livre De causis de Proclus;
les questions disputées De malo, De virtutibus, De cari-
late, De correctione fraterna, De spe, De unione Verbi
incarnali; des quodlibeta (i-vi, xn), des réponses au
lecteur de Venise et à Jean de Verceil, la continuation
'• de la Somme théologique, l'opuscule De seternitate
mundi contre les détracteurs d Aristote. En 1269 et
1272 des concessions de fondations dominicaines à
San Germano et à Saler sont faites par des prélats
par amitié pour Thomas d'Aquin, et lui-même ne tarde
pas à être rappelé en Italie.
Dans l'agitation qui se manifestait dans des cercles universitaires contre l'évêque de Paris, le saint fait tranquillement ses actes scolastiques avant Pâques. Pour la Pentecôte il se trouve déjà à Florence au chapitre général de son ordre. Les « artistes » de Paris le prient de leur envoyer d'Italie, non seulement ses livres laissés inachevés à Paris, mais aussi des écrits d'autres auteurs qui, étant connus là-bas, n'étaient pas encore arrivés sur les bords de la Seine.
10° Enseignement à Naples (1272-121 ■',). — Le chapitre provincial de la Province romaine, célébré à Florence après le chapitre général, chargea Thomas d'Aquin de la direction des études de la province. Il choisit Naples comme centre. Chemin faisant il visita la Molara où lui-même et Réginald prirent la fièvre. Il fut vite guéri et pour la guérison de son compagnon il eut recours à l'imposition d'une relique de sainte Agnès. Au mois d'août il assista son beau frère, Roger d'Aquila, comte de Traetto, à ses derniers moments. Exécuteur testamentaire de Roger, Thomas dut, pour expédier cette affaire, recourir au roi Charles Ier, qui le reçut en audience à Capoue. Pour sa nièce, Françoise, comtesse de Ceccano, il obtint qu'elle pût rentrer dans le royaume.
A Naples il retrouva les Pères Jean de San Giuliano, Guillaume de Tocco, Ptolnmée de Lucques et autres. L'école du couvent de Naples, en 1272-1273, n'était pas un sludium générale de l'Ordre. Cependant Thomas touchait un salaire royal pour son cours. Des services personnels lui furent rendus successivement par les frères Bonfils et Jacques de Salerne.
En outre le P. Réginald de Piperno l'assistait. Ses cours furent fréquentés par des prélats comme l'archevêque de Capoue et l'évêque de Salerne, par des confrères et autres religieux, par des clercs et des laïcs. Il expliqua dans ses leçons les Psaumes, commenta les livres De csclo et mundo,\c De generalione et corruplionc et les Politiques, continua la grande Somme, composa le Compendium theologiœ dédié à son cher P. Réginald. Au carême de 1273 il prêchait — en napolitain — sur le Credo, le Pater, la Salutation angéliqui et les commandements. La matière de ces serinons est conservée dans des opuscules de même titre. Ses prédications furent très fréquentée et goûtées parles
Napolitains. A la doctrine, il joignait l'onction qui
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lui venait de la méditation, de la lecture spirituelle (Collations des Pères), de la prière affective et de la liturgie. L'antienne Ne projicias nos le touchait jusqu'aux larmes.
A beaucoup de personnes de toute classe qui recouraient à ses lumières il donnait des conseils. En 1273 il offrit aux étudiants un dîner pour la fête de sainte Agnès. Il secourait aussi les pauvres de mainte manière. Le 6 décembre, lorsqu'il célébra la messe dans la chapelle de Saint-Nicolas, un grand changement se fit en lui. De ce moment il cessa d'enseigner, d'écrire et de dicter. Il était convaincu de la fin prochaine de sa vie terrestre. Pour quelques jours de vacances il fut envoyé chez sa sœur, la comtesse Théodora de San Severino près de Salerne. Réginald l'y accompagna.
11° Convocation au concile de Lyon; maladie et mort. — Suivant un ordre du pape Grégoire X, Thomas dut se préparer à assister comme théologien au concile de Lyon. Il se mit en route au commencement de 1274, emportant son opuscule Contra errores Grœcorum. En février, il arriva au château de Maenza de sa nièce Françoise de Ceccano. Tombé malade, il fut visité par les cisterciens de l'abbaye voisine de Fossanova. Le docteur Jean de Guidone le soignait. L'état s'aggravant, Thomas se rendit à dos d'âne à l'abbaye cistercienne, expliqua aux moines le Cantique, reçut avec grande piété le Saint-Sacrement et le lendemain l'extrême-onction. Dans la matinée du 7 mars, il rendit son âme à Dieu.
Pour les obsèques se joignirent aux moines les dominicains et les franciscains des couvents voisins, l'évêque de Terracina, des nobles de la Campanie et des membres de sa famille. Le corps fut enseveli près de l'autel majeur de l'église. Réginald de Piperno improvisa une oraison funèbre, louant la pureté de vie et l'humilité de son maître. Le deuil de l'ordre était grand. On ne connaît pas d'autres lettres de condoléance que celle rédigée par la faculté de philosophie de Paris.
12° L'homme, son esprit. — Maître Thomas d'Aquin était de haute taille, de forte corpulence, de droite stature. Il avait le teint couleur de froment ou brunâtre, la tête grande et un peu chauve. Ses traits réguliers, ses yeux tranquilles et sa bouche ferme et bonne laissaient entrevoir une âme puissamment spirituelle, paisible et pure.
Voué à la vie de l'esprit, il n'usa des biens terrestres que pour le strict nécessaire, il refusa toutes les dignités, il n'eut d'autre ambition que de s'appliquer de mieux en mieux aux devoirs de sa vocation, remplissant ses obligations de chrétien, de religieux, de prêtre et de docteur d'une manière lumineuse, patiente et magnanime. Évitant des conversations inutiles, il cultivait le silence pour vivre retiré dans son esprit. Homme de grande prière sous toutes ses formes, on le décrit comme miro modo contemplai ivus (Tocco). D'une piété profonde envers Dieu et le Rédempteur, d'un rare recueillement dans la célébration de la messe, dévot aux saints, respectueux et charitable envers le prochain, il passait à cause de sa candeur d'âme, de son humilité et de sa charité, pour le buon fra Tommaso (Dante). Beaucoup de traits humains et surnaturels de lui furent conservés par Réginald de Piperno, Guillaume de Tocco et d'autres témoins de sa vie, mais il n'a pas eu un biographe comme le fut Eadmer pour saint Anselme.
Après Touron, des auteurs récents comme de Groot, Garrigou-Lagrange, Maritain, Petitot, Déman, Taurisano ont décrit la vie spirituelle de saint Thomas. Mgr Grabmann relève comme les traits essentiels de la spiritualité personnelle du docteur d'Aquin la sagesse, la charité et la paix. Il dit aussi quelles furent les relations personnelles de saint Thomas.
Fortement attaché à Dieu, fin dernière de toute science et de toute culture, Thomas allait à la recherche de la vérité, laissant de côté toute attache sub- | jective, pour saisir plus facilement et plus sûrement le vrai dans toute son objectivité. Ferme dans ses principes, clair et vigoureux dans ses conclusions, il supportait placidement les attaques personnelles dont il était l'objet. Il s'effaça toujours devant la vérité qu'il recherchait pour elle-même. Ses procédés doctrinaux unissent constamment l'observation et la spéculation, l'analyse et la synthèse. En pénétrant de plus en plus les problèmes pendant sa carrière professorale, il s'efforça d'atteindre et de donner des vues toujours plus cohérentes, plus universelles et lucides, exprimées dans une langue sobre et objective, uniquement faite pour la pensée, le latino discreto, comme l'a appelé Dante.
Il n'excellait cependant pas seulement comme logicien et métaphysicien, mais il regardait d'un œil attentif et critique les éléments positifs de la doctrine. Il a laissé même quelques observations sur la conception génétique de l'histoire.
En allant aux sources et aux grands auteurs, surtout à Aristote et aux Pères, ils se les assimile, les interprète dans les passages difficiles d'une manière conciliante, ou marque, dans de rares cas, par des mots brefs et précis le degré de sa désapprobation. Sa mémoire prodigieuse le servait admirablement dans l'emploi de la documentation positive. Ouvert aux problèmes doctrinaux de son temps, il se rendit compte exactement de l'état des positions et des autorités passées et contemporaines et ne craignit pas d'innover là où la pénétration des principes et le besoin d'une meilleure méthode lui en montrèrent la nécessité. « La nouveauté par excellence, préparée par quelques-uns de ses aînés, avant tout par Albert le Grand, mais dont l'accomplissement lui était réservé, c'était l'intégration d'Aristote à la pensée catholique » (Maritain). Il dégagea de l 'Aristote historique une forme plus purement aristotélicienne qu'Aristote lui-même n'avait pas connue. Dans cette grande tâche sa conviction allait de pair avec son courage et son humilité personnelles.
Le fruit de son application consciencieuse et objective à la recherche et à l'enseignement se manifeste dans le corps doctrinal contenu dans ses écrits d'une étendue extraordinaire et d'une clarté admirable. Sa Summa theologiœ où se fusionnent la puissance de l'esprit, l'élévation de l'âme, l'ordre le plus parfait, la propriété de termes et la simplicité supérieure qui est le propre des grands génies classiques, l'expression scientifique et le sens pédagogique, a eu un succès inouï jusqu'à nos jours.
Par le moyen de sa doctrine sûre et profonde, Thomas d'Aquin n'a pas cessé d'illuminer par ses doctrines les générations venues après lui et de féconder la vie scientifique et spirituelle de la postérité. Jean de Saint Thomas (f 1644) a bien dit de lui : Majus aliquid in Thoma quam Thomas suscipilur et defenditur.
13° La canonisation. Gloire posthume. — Une vie tellement noble et spirituelle avait déjà excité l'admiration et la vénération de beaucoup de contemporains. Après la mort vint l'idée du culte. De pieux confrères (Réginald, Jean del Giudice, Albert de Brescia), des historiens (Ptolomée, Guidonis) conservaient la mémoire du défunt. Ses restes passaient pour des reliques. Les cisterciens les examinèrent à diverses reprises, en 1274, 1281, 1288. Le chapitre provincial dominicain tenu à Gaète en 1317 se préoccupait de la canonisation. Avec les informations nécessaires et des lettres postulatoires, Robert de San Valentino et Guillaume de Tocco se rendirent à Avignon où i Jean XXII les reçut en audience. La faveur religieuse
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et politique du pape pour cette cause du royaume de Naples était assurée. Une première enquête sur la vie et sur les miracles se fit par une commission cardinalice. Le 18 septembre 1318 fut nommée une commission d'enquête à Naples où, le 21 juillet 1319, se constituait le tribunal qui, dans les jours suivants, examinait quarante-deux témoins choisis parmi des dominicains et des cisterciens, des clercs et des laïcs. Le procès-verbal fut porté à Avignon sur un ordre du pape, transmis aux juges par Guillaume de Tocco; une enquête supplémentaire eut lieu d'ailleurs à Fossanova, au mois de novembre 1321.
Pour ce qui concernait la doctrine du maître d'Aquin, les Concordantiœ diciorum fralris Thomœ, par Benoît d'Assignano, ont pu servir. Après les discussions et examens des témoignages contenus dans les procès, Jean XXII tint un consistoire le 14 juillet 1323, dans lequel l'ordre dominicain, divers prélats et le roi Robert de Naples présentèrent les dernières suppliques en vue de la canonisation. Elle fut célébrée solennellement le 18 juillet 1323 en présence du roi et de la reine de Naples, d'une foule d'ecclésiastiques et de réguliers, de nobles parmi lesquels Thomas de San Severino, neveu de saint Thomas, et des fidèles de toute condition.
La fête du saint fut fixée au 7 mars, des indulgences accordées à sa célébration; par ordre d'Urbain V, le corps fut transféré en 1368 à Toulouse, où il repose à Saint-Sernin depuis 1309. Le 14 mai 1324 l'évêquc de Paris, Etienne de Bourret, annula la condamnation des articles proscrits par son prédécesseur en 1277, en tant qu'ils touchaient ou paraissaient toucher la doctrine de saint Thomas. Les peintres faisaient des portraits du saint Docteur, ou le représentaient dans leurs trionfi en des couvents, comme à Pise (Traini), à Florence (Bonaiuto) et ailleurs.
Saint Thomas, qui depuis 1317 fut salué comme Docteur commun, fut de plus en plus appelé, à partir du xve siècle, Docteur angêlique. Saint Pie V, le 11 avril 1567, le proclama docteur de l'Église. Léon XIII, le 4 août 1879, dans l'encyclique JEterni Palris, fit le plus grand éloge de sa doctrine; le 4 août 1880, il le constitua patron des écoles catholiques. Des attestations significatives de son prestige incomparable dans l'figlise se trouvent dans les canons 589 et 1300 du Code de droit canonique, dans l'encyclique Studiorum ducem de Pie XI du 29 juin 1923 et dans la Constitution apostolique sur les études ecclésiastiques Deus scientiarum Dominus du 24 mai 1931, art. 29.
[. Sources. - Les principales sources pour la vie do saiiil Thomas SOllI lis suivantes : 1" Décisions et nominations des chapitres de l'ordre des frères prêcheurs, éd. Reichert, dans Monumenta O. P. hist., Rome, 1898, t. m, et de li province romaine, éd. Kâppeli, dans Monumt nta ordlni» prtedicalorum, t. xx, 1941. 2" Ordres pontificaux, statuts et actes universitaires, dans Denlfle-Châtelain, Charlularium Univ. Paris., t. i, Paris, 1889. ;>" Vilœ Fralrum, par Gérard de Frachet, <>. I'., vers 1260, témoignage de grande valeur, éd. Keichcrt, dans Mon. O. P. Iiist., t. I, 1896, p. 201; cf. p. 359. - 4» Thomas de Can-
tlmpré, o. 1'., Bonum universale, entre 1201 et 1203, Econfus, éd. Douai, 1597, La Haye, 1902. 5°Ptol te
de I. niques, (). |>., dans son llisluria eCClesiastica, écrite de
1312 a 1317, éd. Muratorl, Script. rer. (fol., t. \i, 1727, col. 1151-1173, et éd. Taurisano, dans S. I ommasod'Aquino, Mlscellanea storico-artislica, Rome, 1924, p. 183-1 85. — 6" Guillaume de Tocco, O. P., Vita (éd. Fonte», cf. infra).
Il esl bien informé, mais il donne au\ récltt historique! un
stsie d< légende et embrouille les informations au lieu de Un raconter simplement. 7° Le proeè» d'information de 1319 a Naples en vue de la canonisation avec les témoignages importants de l'abbé Nicolas de Fossanova (n. 8. M Fontes), de Pierre de Montetangtovannl (n. (9), «le Guillaume de Tocco (n. 58), de Barthélémy de Capoue m 76 iq.) i ■ proo supplémentaire de 13 inova
(éd. Fonte»), 8 UemardGuidonis, O.P., historien i
Vita, entre 1319-1321 (éd. Fontes). — 9» Pierre Calo, O. P., compilateur, Vita, dans son Lcijendarium, entre 1313-1332 (éd. Fontes). — 10° Bulle de canonisation par Jean XXII du 18 juillet 1323 (éd. Fontes).
Après les matériaux publiés par les bollandistes dans les Acta sanctorum martii, t. i, p. 653-746, Paris-Rome, 1865, le P. Dominique Priimmer, inspiré par le P. Denifle, a entrepris une édition critique des sources biographiques du Docteur angêlique, donnée d'abord dans l'appendice de la Revue lliomiste et puis séparément dans des fascicules intitulés Fontes vitx S. Thomœ Aquinatis, Toulouse, 1912-1928. Il reproduit les vies par Pierre Calo (F'onlcs, p. 17-55), Guillaume de Tocco (ibid., p. 65-160), Bernard Guidonis (ibid., p. 168-259, 263). Par erreur, a Calo, publié pour la première fois, on a attribué trop de crédit. Après la mort du P. Priimmer, le P. M. -Hyacinthe Laurent a fait suivre en 1934 et 1937 trois fascicules des Fontes, contenant le procès de Naples (p. 265-407), de Fossanova (p. 409-510), des récits sur la canonisation et la bulle de canonisation (p. 511-532) et des documents au nombre de 59 (p. 532-677).
La valeur des sources a été examinée spécialement par le P. Mandonnet au cours de ses nombreuses études sur saint Thomas (voir plus loin), par François Pelster, Die àltcren Biographien des hl. Thomas v. Aquin, dans Zeitschrifl j. kath. Théologie, t. xlii, 1920, p. 242-274, 336-397; le même, Kritische Sludien zum Leben und zu den Schriften Alberts des Grossen, Fribourg-en-B. , 1920, p. 68-79; le même. La giovinezza di S. Tommaso, l,a famiijlia di S. Tommaso, I parenli prossimi di S. Tommaso, studio critico suite fonti, dans Civillà Cattolica, 1923, t. i, p. 385-400; t. il, p. 401- 410; t. m, p. 299-303; par E. Janssens, Les premiers historiens de la vie de saint Thomas d'Aquin, dans Revue néoseolastique de philosophie, t. xxvi, 1925, p. 201-214, 325- 352, 452-476; par P. Castagnoli, Regesta thomistica, dans Divus Thomas (Plaisance), t. xxx, 1927, n. 4, 1928, n. 1, 1929, n. 1, 4, 5.
Bibliographie des sources dans Mandonnet-Dcslrez, Bibliographie thomiste, LeSaulchoir, 1921, n. 1-16; Bulletin thomiste, Bellevue-Paris, 1924-1939.