‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 4)Chapitre 200 sur 423 · THOMAS D'AQUIN. LE SAINT · texte numérisé non relu

THOMAS D'AQUIN. LE SAINT

plus élevés de son âme. Le labeur théologique est devenu pour lui l'acte par lequel il doit servir Dieu par amour et subvenir aux nécessités des membres du Christ-Jésus. Or, l'enseignement doctrinal, qu'il se fasse dans la chaire du maître ou dans celle du prêcheur, n'a pas pour but de faire confidence aux auditeurs des sentiments que suscite dans l'âme du docteur la vérité contemplée, mais il doit tendre à en donner une représentation objective le plus parfaite possible. L'intelligence par son activité propre est ordonnée à réaliser cette représentation objective du réel, capable de subvenir à tous tes besoins les plus variés de l'Église. Il fallait donc que le docteur commun de l'Église, qui plus que tous avait mission d'enseigner, acceptât, dans l'ordre de la spécification, la finalité propre de la recherche intellectuelle qui est la connaissance scientifique de Dieu.

Toutefois il n'a garde d'oublier le rôle que doit y jouer la prière, Rigans montes, p. 496, et il sait que le Saint-Esprit aide ses docteurs par des grâces spéciales qu'il décrit. IP-II", q. clxxvii, a. 1. Mais sa vie nous le dira encore mieux que sa doctrine.

2° Le saint. — La note distinctive de la sainteté de saint Thomas semble avoir été un effort constant pour soustraire son âme à tout ce qui aurait pu nuire à la profondeur de sa contemplation studieuse et une application continuelle de toutes ses forces à l'amoureuse recherche de la divine vérité et à sa communication aux autres par l'enseignement sous toutes ses formes et par la prédication. Nous citons d'après les Fontes vitse Sancti Thomas, édition D. Prûmmer et H. Laurent, cf. ci-dessus, col. 630.

Saint Thomas s'applique par les vertus morales à faciliter l'ascension de son esprit vers Dieu. S'il ne pratique pas les macérations violentes en usage parmi ses frères, il a recours souvent à l'abstinence et au jeûne, Proc. cnn. Neap., p. 326, 346, et il donne à ce dernier une valeur impétratoire pour obtenir la lumière dans ses difficultés. G. de Tocco, p. 105. Par ce moyen, II'-II1", q. cxlvii, a. 1, et par une chasteté parfaite excluant tout mouvement charnel (G. de Tocco, p. 100-101), sa sensibilité toute spiritualisée, IIa-IIœ, q. clxxx, a. 3, ad 3,m, n'entravait pas son application aux choses divines.

Son humilité le libère de toute vue intéressée capable de troubler son regard dans la recherche de la vérité, et elle le tient éloignée des charges et des honneurs qui l'auraient ravi à l'étude, G. de Tocco, c. xxiv-xxvt. Le saint docteur avoue ne s'être jamais arrêté à un mouvement de vaine gloire provoquée par ses succès doctrinaux. Ibid., p. 97. Résistant à Jean Pecham qui attaque sa doctrine, il le fait avec une douceur confessée par son adversaire lui-môme. Ibid., p. 99. Une âme ainsi détachée d'elle même était prête dans sa recherche du vrai à se soumettre, toujours à la réalité objective et, à travers elle, à Dieu cause de toute vérité. IP-II", q. CLXII, a. 3, ad 1""'. Elle ne se laisserait pas non plus distraire de sa mission par l'attrait des honneurs. Toute sa vie, saint Thomas refusa ohstinément les charges ecclésiastiques les plus honorifiques, I occo, p. 1 15-116, et pria Dieu de mourir dans sa condition de simple frère. Ibid., p. 137. A Paris, loin de profiter de l'estime de saint Louis pour se mêler aux affaires séculières, il s'en tient le plus éloigné possible. Ibid., p. 108-1

Le motif dominant dans cet éloigneraent semble être le désir de se garder à sa studieuse contemplation. S'il ne veut pas « posséder la ville de Parla », c'est parce que les soucis de son gouvernement l'arracheraient a s;i mission et il lui préfère les homélies de Jean '-1 r o tome sur saint Matthieu. Ibid., p. 115. entrer dan sa méditation in pire cet amour du ilenci 1 1 de : I olitude, cette taciturnité

et cet éloignement des relations extérieures non indispensables qui ont tant frappé ses contemporains. Ibid., p. 69, 74, 78, 122. Saint Thomas indique ces vertus comme des moyens nécessaires à qui veut parvenir à la science dans une lettre de conseils à un jeune frère. Op., xliv, éd. Mandonnet, p. 534.

Grâce à ces vertus, saint Thomas peut appliquer toutes ses forces à l'accomplissement de sa mission. Tous les témoins de sa vie ont été frappés de sa prodigieuse activité. Guillaume de Tocco en livre l'explication lorsqu'il montre Thomas toujours occupé à méditer ce qu'il devait écrire ou dicter. Ibid., p. 89. Cette absorption dans l'étude le prive de l'usage de ses sens jusqu'à la table de saint Louis, ibid.,]). 116, ou en présence d'un cardinal. Ibid., p. 117. Dans cet état, il peut dicter à quatre secrétaires à la fois. Ibid., p. 89. Avant Newton, Thomas d'Aquin applique à la perfection le grand moyen pour découvrir et pénétrer la vérité : il y pense toujours.

Mais ce moyen ne suffit pas. La vérité qu'étudie le théologien est divine et elle excède les capacités de tout esprit, fùt-il génial comme celui du Docteur angélique. Rigans montes, p. 496. Dans tous les actes scolaires importants, G. de Tocco, p. 79, 85, 95, chaque fois qu'il se met au travail, ibid., p. 105, ou qu'il rencontre une difficulté, ibid., p. 88, profusus orabal lacrymis pro divinis inveniendis secretis. Ibid., p. 105. C'est à cette prière plus qu'à son étude qu'il attribue sa science. Bern. Guidonis, p. 183. Il a soin d'entretenir en lui la flamme de la dévotion par une lecture quotidienne de Cassien : Ego in hac leclione devotionem colligo, ex qua facilius in speculationem consurgo... G. de Tocco, p. 95. Thomas ne séparait donc pas sa mission doctrinale de sa vie de piété et cette dernière lui semblait indispensable pour s'acquitter de sa charge. Ce que fut sa dévotion, ses deux messes quotidiennes, ibid.. p. 103, ses larmes à l'autel, et au chœur durant le chant du répons, Media vita, p. 104, ses longues nuits devant le Saint-Sacrement, l'office composé en son honneur, ainsi que les prières qu'il nous a laissées, le disent éloquemment.

A cette dévotion, le ciel répondit par une série de faveurs extraordinaires, d'un caractère nettement intellectuel et en rapport le plus souvent avec les besoins de son office. Chez lui, on ne trouve aucun phénomène de caractère purement affectif, comme transverbération, échange de cœurs, stigmatisation, mais par contre abondent les visions ordonnées à la manifestation de la vérité. II reçoit du ciel le thème de sa leçon magistrale, i7»f'rf., p. 85, et par le ciel il est instruit de difficultés qui l'arrêtent dans les commentaires de saint Paul et d'Isaïe. Ibid., p. 88.

Il interroge son successeur à Paris, frère Romain, qui lui apparaît, sur la persistance au ciel des sciences acquises. « Je vois Dieu, lui répond ce dernier, ne me pose pas pareille question. » Thomas de répliquer : « Mais le vois-tu par l'intermédiaire d'une espèce ou sans espèce. » Ibid., p. 119. La sainte Vierge vient le rassurer sur son âme et sa science. Ibid., p. 107. Deux fois, oïl le voit élevé de terre et on entend Notre-Seigneur qu'il consulte sur sa doctrine (accident, i ucharistiques, l'.ern. Guidonis, p. 190; Passion IIP; cf. ('.. de Tocco, p. 108) l'approuver : liene scripsisti de me Thomn. Peut-être était-ce une coutume chez lui d'inlerroger ainsi le Maître divin sur SOU enseignement; la Somme paraît dès lors le fruit de son oraison et de sa contemplation autant que de son étude et de sa culation. L. Petitot, /-" Ole intégrale de saint Thomas d'Aquin, Paris, 1923. 11" éd., p. 121.

Dans l'accomplissement de sa charge, Thomas se dépense pour tous. Aux commençants est dédiée bu Somme, prol.; il sollicite un miracle pour ne pas manquer un cours, c. de Tocco, p, 124; il répond à toutes

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les questions qu'on lui pose par plusieurs opuscules, et il n'omet pas le ministère de la prédication dans lequel il sait émouvoir et édifier le peuple. G. de Tocco, p. 122; Bern. Guidonis, p. 195. Ce souci d'être utile aux âmes lui inspire un zèle profond dont sa vie compte beaucoup d'exemples. Ibid., p. 96, 109, 110.

Par dessus tout, c'est son amour de Dieu qui lut l'âme de tout son effort intellectuel, ainsi qu'il le confesse au moment de recevoir le viatique:. S umo te... pro cujus amore studui, vigilavi et laboravi, le prœdicavi et docui... Ibid., p. 132. Depuis quatre mois cependant, le saint docteur avait abandonné toute activité doctrinale, à la suite d'une extase plus prolongée que les autres : Venit finis scripturœ meœ, confiait-il à frère Réginald, quia talia sunt mihi revelata quod ea quœ scripsi et docui, modica mihi videntur, et ex hoc spero in Deo quod sicut doctrinse meœ sic cito finis erit vitae meœ. Ibid., p. 120. Le grand docteur qui s'est toujours effacé derrière la vérité objective, sans rien confier de ses expériences surnaturelles, ne s'est pas expliqué davantage sur la nature de ces lumières. S'agitil de cette vision intellectuelle de la Trinité et de l'expérience intime des attributs divins qui couronnent la vie des saints ici-bas? Alors leur langue et leur plume comme celles de saint Thomas se refusent à dire ce qu'ils savent, non discens, sed patiens divina. En tout cas le plus intellectualiste des docteurs, qui laissa la Somme inachevée, commenta sur son lit de mort le Cantique des Cantiques. Cette brève exposition de sa conception du docteur et de la façon dont il l'a réalisée, suffira, croyons-nous, à écarter toutes les critiques suscitées par l'allure intellectuelle de sa doctrine.

Elle ne sera pas non plus inutile pour comprendre son enseignement. Car il ne saurait être séparé de la personnalité de saint Thomas.

P.-M.-R. Gagnebet.

III. Écrits de saint Thomas. — Saint Thomas a laissé beaucoup d'écrits sur les matières les plus diverses dans les domaines de la philosophie et de la théologie. Ces écrits sont en partie le fruit de ses leçons académiques (ainsi les Commentaires bibliques et le Commentaire sur les Sentences), ou des disputes scolastiques (ainsi les Questions disputées), et en partie le produit d'une compositionlibre, soit systématique (comme les Sommes), soit en réponse à des demandes ou nécessités d'explication (comme la plupart des Opuscules).

Quelques-unes de ses œuvres ont été écrites de sa propre main ou ont été dictées par lui, d'autres au contraire furent « reportées » soit par des confrères soit par des étrangers. On possède encore des écrits de saint Thomas qui nous sont parvenus dans l'original en autographe, cf. M. Grabmann, Die Autographe des hl. Thomas v. Aquin, dans Hist. Jahrbuch, t. xl, 1940, p. 514-537. D'autres nous ont été transmis dans des copies.

Certaines œuvres authentiques ont disparu comme divers commentaires bibliques; les expositions du Cantique dans les Opéra omnia ne sont pas de saint Thomas. Cf. Mandonnet, Écrits, p. 144 sq.

A cause de l'interruption d'enseignement, soit à Paris, soit en Italie, et pour d'autres raisons, le problème des écrits de saint Thomas a donné lieu à des graves discussions, surtout quant à l'authenticité ou non-authenticité de l'un ou de l'autre ouvrage conservé sous son nom. Déjà les éditeurs de la Piana (1570) avaient marqué le caractère authentique ou au contraire douteux de certains écrits attribués au saint docteur. Dans cette étude de la transmission des œuvres de saint Thomas et de l'établissement de leur authenticité s'est surtout distingué le P. Jacques Échard, dans les Scriptores Ord. Prœd., Paris, 1719, t. i, p. 283 sq., suivi, avec moins de précision par Ber-

nard de Rubeis, Thomas Soldati, P.-A. Uccelli et d'autres. De nos jours, ce sont surtout le P. Pierre Mandonnet (t 1936) et Mgr Martin Grabmann, deux savants qualifiés, qui, en de nombreuses publications, ont contribué à la solution des problèmes d'authenticité de la production littéraire du maître d'Aquin.

P. Mandonnet, dans son étude Des écrits authentiques de saint Thomas d'Aquin, 2e éd., Fribourg, 1910, apporte à la discussion le critère nouveau du catalogue officiel, critère ou hypothèse dont M. Grabmann, Die Werke des heitigen Thomas von Aquin, 2e éd., Munster-en- W. , 1931, p. 53-75 montre toute la fragilité.

Outre les érudits que nous venons de citer, la controverse et les recherches sur l'authenticité et la chronologie des écrits de saint Thomas, ont mis en avant les savants éditeurs léonins et d'autres spécialistes, comme Denifle, Gilson, De Bruyne, Destrez, Synave, Chenu, Lottin, Glorieux, Pelzer, Pelster, Suermondt, Beltran de Heredia, Kâppeli, Castagnoli. généralement dans les revues suivantes : Revue thomiste, Revue des sciences philosophiques et théologiques, Bulletin thomiste, Divus Thomas (Fribourget Plaisance), Gregorianum, Scholastik, Angelicum, Ciencia tomista, Ephemerides theologicœ Lovanienses, Recherches de théologie ancienne et médiévale. Signalons encore les études du P. A. Bacic, Inlroductio compendiosa in opéra S. Thomas Aquinatis, Rome, 1925, du P. J. de Guibert, Les doublets de S. Thomas, Paris, 1926, et de J. Destrez, Études critiques sur les œuvres de saint Thomas d'Aquin d'après la tradition manuscrite, t. i, Paris, 1933.

P. Mandonnet, Bibliographie thomiste, p. xii-xvii, distribue les écrits de la manière suivante : I. Philosophie : 1° Commentaires sur Aristote (n. 1-13); 2° Œuvres diverses (n. 14-25). — II. Écriture sainte : 1° Ancien Testament (n. 26-31); 2° Nouveau Testament (n. 32-42). — III. Théologie : 1° Théologie générale (n. 43-46); 2° Dogmatique (n. 47-49); 3° Morale (n. 50- 62). — IV. Apologétique (n. 63-68). — V. Droit canonique (n. 69-70). — VI. Parénétique (n. 71-74 bis). — VII. Liturgie (n. 75).

M. Grabmann, dans Die Werke..., classe les œuvres de saint Thomas selon les genres littéraires. La liste suivante s'inspire des travaux de Mandonnet, Grabmann, etc. Sur les éditions et traductions des textes des œuvres thomistes, voir Bulletin thomiste, 1924 sq.; surtout 1933, p. 80-84, 113-128; 1937, p. 61-79 et M. Grabmann, Thomas v. Aquin, 1935, p. 227-231.

1° Commentaires sur l'Écriture sainte. — 1. In Job expositio (1261-1264), Mandonnet, 1269-1272.

2. 7/i psalmos Davidis lectura, jusqu'au ps. li inclusivement (1272-1273). Réportation par Réginald de Piperno.

7n Cantica canticorum expositio, perdu; le texte Sonet vox tua est de Gilles de Rome, l'autre Salomon inspiratus d'un auteur préthomiste.

3. 7n Isaiam prophetam expositio (1267-1269), Pelster, 1252-1253.

4. 7/i Jeremiam prophetam expositio (1267-1269), Pelster, 1252-1253.

5. In Threnos Jeremiœ prophetœ expositio (1267- 1268), Pelster, 1252-1253.

6. 7n evangelium Mallhœi lectura, réportation par Pierre d'Andria et Ligier de Besançon (1256-1259).

7. 7n evangelium Joannis expositio, c. i-v; lectura, du c. vi à la fin, réportation par Réginald de Piperno (1269-1272).

8. Catena aurea (Glossa) continua super quattuor evangelia : Super Matthsum, dédiée à Urbain IV (1261- 1264), Super Marcum, dédiée au card. Hannibald, (1265), Super Lucam (1266), Super Joannem (1267).

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9. In S. Pauli epistulas expositio : Ad Romanos; I ad Corinlhios, c. i-x (1272-1273) [le texte de I Cor., vu, 14-x, perdu dans l'original, est remplacé dans les éditions par le passage du commentaire de Pierre de Tarentaisc]; lectura de I Cor., xi à Hebr., fin, réportation par Réginald de Piperno (1259-1265).

2° Commentaires sur Aristole et le Liber de causis. — 1. In libros Péri Hermeneias expositio, jusqu'au 1. II, lect. 2 inclusivement (1269-1272), au prévôt de Louvain. Le reste suppléé par Cajétan.

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