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VI. LES CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE L'EXÊQÈSE DS

3AU1T thomas. — Ainsi muni d'une bonne bibliographie, où il est informé de l'interprétation traditionnelle de l'Écriture et où il puise un minimum de connaissances philologiques, saint Thomas peut entreprendre l'exégèse des livres saints. Dans quel esprit et avec quelle méthode?

1° Exégèse littérale et exégèse allégorique. — Saint Thomas a précisé au moins une fois l'esprit dans lequel il entendait « lire » l'Écriture. Dans le prologue du Psautier, il rappelle que Théodore de Mopsueste avait été condamné pour avoir soutenu que, si les prophéties de l'Ancien Testament étaient appliquées au Christ, c'était par une pure adaptation sans fondement. Notre docteur déclare expressément vouloir éviter cette erreur et continuer la tradition hiéronymienne :

Circa inodum exponendi sciendum est, quod tam in Psalterio quam in aliis prophetiis exponendis evitaredebemus unum errorem damnatum in quinta synodo. Theodoms enim Mopsuestenus dixit quod in sacra Scriptura et prophetiis nihil expresse dicitur de Christo, sed de quibusdam aliis rébus, sed adaptarunt Christo... Beatus ergo Hieronymus super Ezechiel tradidit nobis unam regulani quam servabimus in Psalmis : scilicet quod sic sunt exponendi de rébus gestis, ut figurantibus aliquid de Christo vel Ecclesia. Éd. Vives, t. xviii, p. 230.

Rien de plus traditionnel que ce principe herméneutique majeur qui était transmis par la Glose ordinaire dans la préface du Psautier : Nihil est in divina Scriptura quod non pertineat ad Christum vel ad Ecclesiam, P. L., t. cxm, col. 844, par Pierre Lombard, Prœf. in Ps., t. cxci, col. 59-60, et que l'on retrouve dans Gilbert de la Porrée, In Ps., dans Albert le Grand, Sum. theol, Ia, tr. i, q. m, et d'autres. De là, toute l'exégèse allégorique du haut Moyen Age. De fait, depuis les Pères, l'exégèse chrétienne visait à l'édification et poursuivait un but pastoral. Cet esprit se retrouve encore chez plusieurs commentateurs du xine siècle, chez Ulrich de Strasbourg par exemple, qui entend suivre le conseil d'Augustin, De doctrina christiana, P. L., t. xxxiv, col. 71, lequel demande d'interpréter au sens figuré tout ce qui paraîtrait inutile et ne contribuerait pas à la morale ou à la vérité de la foi, cf. J. Daguillon, Ulrich de Strasbourg. La « Summa de Bono », Paris, 1930, p. 59. C'est à ce genre littéraire qu'appartiendrait le commentaire du Cantique des cantiques, Sonet vox tua (éd. Vives, t. xvm, p. 608-667), dans la mesure où il traduit la pensée de saint Thomas. P. Mandonnet l'estime, en effet, authentique, mais retouché par Gilles de Rome, comme les plus anciens qualificatifs donnés à cet ouvrage le laissent entendre : Continuationes, Continuatio.

Mais chez saint Thomas et les meilleurs auteurs du xme siècle, surtout Albert le Grand, on voit simultanément se prolonger et se perfectionner — grâce à une meilleure notion de l'inspiration scripturaire — la forme d'exégèse littérale esquissée au xne siècle, notamment par les Victorins, et selon laquelle, le commentateur cherche à élucider le sens obvie du texte, indépendamment de toute idée d'utilisation pratique et immédiatement édifiante. Voilà aussi pourquoi les expositiones bibliques ne sont plus des chaînes des Pères ou des collections de gloses comme Anselme de Laon et Pierre Lombard en composaient un siècle plus tôt; ce sont des recherches en partie indépendantes des autorités reçues et où l'on ne craint plus d'exprimer un jugement personnel.

Si saint Thomas adopte délibérément la formule ancienne dans la Catena aurea sur l'ordre exprès d'Ur-

bain IV, il s'en écarte non moins volontairement dans l'Expositio in librum sancti Job, éd. Vives, t. xvm, p. 1-227, qui marque une étape décisive dans l'histoire de l'interprétation de ce livre. Depuis les Morales de saint Grégoire, en effet, Job avait été maintes fois commenté et uniquement par la méthode allégorique. Tout avait été dit de ce chef. Or, au lieu de poursuivre cette voie désormais stérile, saint Thomas se propose de donner une exégèse littérale qui n'avait jamais été faite : Inlendimus... secundum lilteram exponere; ejus enim mysteria tam subtiliter et discrète beatus papa Gregorius nobis aperuit, ut his nihil ultra addendum videatur. P. 2. Aussi bien, peut-on constater que cette exposition contient fort peu de citations des commentaires anciens et de la Glose, puisque leur exégèse ne portait pas sur le sens obvie du texte. Les commentaires des Lamentations, de l'évangile de saint Jean et des épîtres de saint Paul seront composés dans le même esprit, encore que le recours à la tradition n'en soit pas exclu.

D'une manière générale, en effet, saint Thomas d'Aquin, à la fois traditionnel et novateur, tient le plus grand compte de l'exégèse de ses devanciers et, selon un procédé retenu par les modernes, il aime à donner sur chaque texte difficile les principales interprétations qui en ont été proposées. Mais il n'hésite pas à marquer ses préférences, voire même à fournir une explication personnelle. Constamment il formule son jugement en ces termes : Prima expositio... melior est, In Joa., c. i, lect. 6, y. 12, p. 38; tertio modo, et melius, ibid., c. v, lect. 6, y. 34, p. 169; vel dicendum et melius, ibid., c. xi, lect. 6, y. 43, p. 314; potesl dupliciter intelligi; uno modo... alio modo et melius, ibid., y. 46, p. 316; c. xvn, lect. 6, y. 26, p. 456. Or, parmi les exégèses traditionnelles, beaucoup sont allégoriques ou mystiques; si saint Thomas parfois les exclut parce qu'elles ne cadrent pas avec le contexte, le plus souvent il les adopte pour leur valeur doctrinale ou religieuse, mais il prend toujours soin de les distinguer de l'interprétation littérale. Commentant la parole de Jean-Baptiste : « Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale », Joa., i, 27, il donne d'abord son exégèse avant de signaler les expositions spirituelles : Et heec quidem expositio est litleralis. Exponitur autem et mystice. Uno modo secundum Gregorium... P. 58. Lorsque les premiers disciples demandent à Jésus : « Où habites-tu? », Joa., i, 38, ils cherchent littéralement à connaître le lieu de sa demeure; mais allégoriquement c'est le ciel qui est le séjour de Dieu où le Christ doit nous conduire, et moralement le Christ habite dans les justes. P. 67-68. De même, le figuier sous lequel se tient Nathanaël, Joa., i, 48, doit être entendu ad litleram d'un arbre véritable, mais on peut l'interpréter mystice du péché avec Augustin, ou de l'ancienne Loi selon saint Grégoire. P. 74.

L'exégèse spirituelle garde donc sa valeur autant pour le contenu doctrinal qu'elle renferme que pour l'autorité traditionnelle qu'elle représente et dont un commentateur théologien est avide. Lorsque le Christ dit à ses disciples : « Retournons en Judée », Joa., xi. 7, il annonce mystiquement aux Juifs son retour à la fin du monde. P. 301. Marthe et Marie sont le symbole des vies active et contemplative. In Joa., c. xi, lect. 4, y. 20, p. 305. Lorsque Marthe communique discrètement à sa sœur l'appel du Maître, on peut entendre spirituellement que l'appel intime du Christ est plus efficace que celui de la voix. Ibid., lect. 5, y. 28, p. 308,

Mais ces interprétations ne sont pas fantaisistes. Saint Thomas applique dans leur choix ses principes herméneutiques selon lesquels, dans la Bible, les réalités signifiées par les mots sont à leur tour le signe d'autres réalités. Ainsi les sens spirituels se rattachent

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étroitement au sens littéral qui en est le fondement. Or, dans la pratique de notre auteur, on constate que d'une part ce sont les circonstances concrètes du fait historique qui sont toujours le cadre ou la source de l'exposition spirituelle : Possimt hazc tria (circumstantiss) habere mysterium. In Joa., c. xm, lect. 3, y. 12, p. 358 ; ea quse de Paradiso in Scriptura diciintur per modum narralionis historicœ proponuniur, in omnibus autem quse sic Scriptura tradit, est pro fundamenlo tenenda verilas historiée, et desuper spirituales expositiones fabricandse. I\ q. en, a. 1. D'autre part ces interprétations sont secondaires et comme un luxe d'érudition ou une application pratique de l'exégèse proprement dite qui vise avant tout à élucider le sens littéral; celui-ci étant unique, c'est l'interprétation qui le serrera de plus près qui, par définition, sera la meilleure : Sed primus sensus est magis litteralis, Ad Rom., c. ni, lect. 4, y. 27, p. 55; hic sensus magis concordat cum nostra littera. Ibid., c. ix, lect. 3, y. 15, p. 136. La parole du Seigneur à ses apôtres : « Est-ce qu'il n'y a pas douze heures dans le jour? » Joa., xi, 9, a reçu des commentaires différents de Jean Chrysostome, de Théophylacte et d'Augustin, mais le vrai sens doit se déterminer d'après la lettre même du texte et le contexte et, après examen, saint Thomas conclut : Est ergo sensus... P. 301-302. Ces exemples que l'on pourrait multiplier prouvent que dans la pratique le Docteur angélique n'a jamais envisagé une multiplicité de sens littéraux.

Cependant il arrive souvent que saint Thomas donne deux explications littérales d'un même verset; ce n'est pas que celui-ci, compris objectivement, ait un double sens, mais aucune interprétation n'étant absolument décisive, l'une et l'autre peuvent être proposées à titre d'hypothèse : Secundum aliam lilleram potest intelligi, Ad Rom., c. ni, lect. 3, y. 25, p. 54; ou mieux : Littera ista potest legi dupliciler. In Joa., c. vi, lect. 4, y. 40, p. 191; ibid., lect. 5, y. 45, p. 195. Tout à fait clair à cet égard est le commentaire de Joa., x, 17 : Propterea Pater me diligit quia ego pono animam meam. I) s'agit évidemment de l'amour que le Père porte au Fils en tant qu'homme, mais que l'on peut concevoir de deux façons : Sic hœc littera dupliciter potet legi : uno modo ut ly quia teneatur causaliler, alio modo ut désignât terminum vel signum dilectionis. P. 288. Saint Thomas ne décide pas et il glose l'assertion en fonction de ces deux acceptions possibles de quia, en définissant chaque fois tune est sensus. Le Christ n'a pas eu en vue ces deux sens à la fois, mais l'un ou l'autre, alio modo; cf. Joa., c. xvn, lect. 6, f, 24, p. 464 : Dupliciler potest intelligi... sic est sensus... sic est sensus. L'attente de la créature dans Rom., vin, 19 peut s'entendre des justes, de toute la nature humaine ou des créatures sans âme (Marietti, p. 115); au lecteur de choisir. Soit encore l'exégèse de Joa., xvi, 25 : « Je vous ai parlé en paraboles », cette phrase peut avoir un quadruple sens. Le premier, qui est littéral, entend cette proposition en fonction de ce qui la précède immédiatement; le deuxième sens viserait toute la doctrine du Christ dans l'ÉVBngile, mais il cl éliminé comme contraire au contexte, quia haie expositioni répugnât qtioil sequitur. P.estent donc deux autres acceptions proposées par Chrysostome et Augustin, que saint Thomas se contente de rapporter le Juger (Marietti, p. 435-436) et qui sont tnanffestement des sens t adaptés •; le commentateur les retient car il ne contredisent pas au contexte et contiennent une vérité intéressante. Ce n'est pas une littéral qui a été déterminé en premier lieu, mais une règle herméneutique qui Veut que le théologien "it accueillant à tout enrichissement doc trinal ou spirituel et que notre auteur avait formulera aliqut» Un Scrlpturam <"l unum ten-

sum cogère velit, quod alios sensus qui in se veritatem continent et possunt, salva circumstantia litteree, Scriptura: aptari, penitus excludantur. Hoc enim ad dignitatem divinse Scripturœ pertinet, ut sub una littera multos sensus contineat. De pot., q. iv, a. 1.

Par ailleurs, saint Thomas introduit fréquemment un commentaire par les formules ratio litteralis, mystica; causa litteralis, mystica qui ne visent pas l'exégèse du texte biblique, mais veulent donner la raison de la conduite ou des paroles du Christ; mysticus doit alors se traduire par « symbolique », cf. Ad I Tim., c. v, lect. 3, p. 218, ou selon l'étymologie, par « secret ou caché »; cf. Prol. in Is.; Ad I Tim., c. m, lect. 2; Ad I Cor., c. xiv, lect. 1, y. 2; A. -M. Hoffmann, Der Begriff des Mysteriums bei Thomas von Aquin, dans Divus Thomas, Fribourg, 1939, p. 30-60. Lorsque Jésus, par exemple, veut s'éloigner de Jean-Baptiste pour gagner la Galilée, Joa., i, 43, on peut discerner une triple « raison » de sa résolution. Les deux premières sont littérales, c'est-à-dire historiques. D'une part le Christ ne voulait pas que sa présence portât ombrage si peu que ce fût au prestige de Jean; d'autre part c'est en Galilée, pays de pauvres gens, que Jésus voulait choisir ses apôtres, plus grands que les prophètes, et manifester ainsi sa puissance. La troisième raison est mystique, c'est-à-dire symbolique : Galilée veut dire transmigration (!)• Le Christ veut donc se rendre en Galilée pour insinuer que l'Évangile passait de la Judée à la Galilée, c'est-à-dire aux gentils. P. 71. De même si Jean, iv, 6 mentionne que Jésus arrive au puits de Sichar à la sixième heure, ratio hujus determinalionis assignatur litteralis et mystica. P. 120. La raison littérale est excellente : midi est l'heure la plus chaude du jour, ce qui rend compte par conséquent de la fatigue du Christ, mais cela n'exclut pas le symbolisme : selon Augustin, le Christ s'est incarné au sixième âge du monde; l'homme a été créé le sixième jour, et Jésus a été conçu au sixième mois après Jean-Baptiste; enfin le Christ est venu au moment où l'amour du monde était à son paroxysme dans le cœur des hommes et ne pourrait plus que décliner. Après le miracle du paralytique à la piscine de Béthesda, Jésus s'est esquivé, Joa., v, 13, pour quatre raisons (causse), dont deux sont littérales, c'est-à-dire en fonction des circonstances concrètes, et deux mystiques, pour des motifs spirituels. La première est pour nous apprendre à cacher nos bonnes œuvres et à ne pas rechercher la gloire des hommes; la seconde est d'insinuer que le Christ devait quitter les Juifs pour aller aux gentils, p. 151, et ainsi sont assumées les exégèses de Chrysostome et d'Augustin; la richesse de la tradition est conservée, le sens obvie du texte respecté, et toutes choses sont mises au point, chaque interprétation étant présentée avec une qualification de sa nature propre : ratio litteralis, mystica.

Il résulte que saint Thomas entend faire une exégèse réelle et quasi exhaustive. Appuyée sur les mots et la grammaire, tenant compte du contexte, elle analyse le sens littéral qui est unique, encore qu'on ne puisse toujours le déterminer avec certitude. A cet effet, les explications patristiques sont éclairantes, mais il faut les critiquer, car beaucoup ne sont que des interprétations assez éloignées du texte, voire même des adaptations artificielles. Toutefois le texte biblique n'est pas une lettre morte. S'il commente, par exemple, la vie et l'enseignement du Christ, l'exégste est sûr de rejoindre l'intention de l'auteur inspiré en recherchant les motifs, rationes, causic qui ont déterminé le Christ à agir ou à parler de la sorte, il doit repenser en quelqUC sorte la vie de J< m I >in de fausser l'intcrpcilation, ces perceptions vivantes en sont les meilleures

ttie de vérité. Témoin encore l'exégèse de I v 89 I <>rsqu'a la fêle de la I >édir:n c JeSU! échappe

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aux mains des Juifs pour retourner au delà du Jourdain dans le lieu où Jean avait commencé de baptiser; sa fuite est inspirée d'abord par une raison symbolique et cachée, mystica causa : il devait bientôt aller avec ses apôtres convertir les païens; puis par une double raison littérale : d'une part ce lieu était proche de Jérusalem, or, la passion était imminente et Jésus ne voulait pas s'éloigner; d'autre part, ce lieu devait remettre en mémoire les déclarations du Baptiste : « Celui-ci est l'agneau de Dieu », et celle du Père au baptême. P. 297.

2° Exégèse dialectique. — Par quelle méthode saint Thomas va-t-il élucider le sens littéral? Roger Bacon a donné cette esquisse de l'exégèse contemporaine : « Pour ce qui regarde l'interprétation magistrale du texte, tout se réduit pour l'essentiel à trois choses : divisions en nombreux articles, comme font les artistes, concordances forcées à la manière des légistes et consonances rythmiques à l'imitation des grammairiens. Ces trois points constituent le principal travail des plus habiles interprètes de la Sainte Ecriture. » Opus minus, édit. Brewer, p. 323.

Ces divisiones per membra varia sont l'une des notes spécifiques de l'exégèse dialectique du xme siècle. Les commentaires ne sont pas seulement théologiques comme au siècle précédent, mais de forme scolastique, sicut artistse faciunt, endettant le texte en une multitude de divisions, de subdivisions, de distinctions et d'oppositions, mais reliant aussi entre elles les sections et les péricopes ainsi discernées, et les interprétant en fonction d'une idée dominante. C'est que chaque livre sacré est envisagé comme un tout organique à l'instar d'un écrit d'Aristote et, dès lors, il doit avoir un plan doctrinal dont la charpente sera ordonnée selon toutes les rigueurs de la logique et d'une, distribution rationnelle. On s'appliquera donc à dégager les idées principales, puis à marquer la progression du développement, les transitions d'un sujet à un autre, et finalement la raison d'être de tel verset. Bien plus, l'écrivain inspiré est censé argumenter au sens technique du terme, il déduit, il infère, il prouve. Jadis Honorius d'Autun avait discerné des syllogismes dans la Bible; àl'exégète de les reconstituer et de les mettre en forme. Aussi saint Thomas commente-t-il Rom., vm, 5, 6 comme constituant deux syllogismes rigoureux : Probat [Apostolus] quod dixerat, et inducit duos syllogismos, unum quidem ex parte carnis qui est talis : Quicumque sequuntur prudentiam carnis ducuntur ad mortem; sed quicumque sunt secundum carnem sequuntur prudentiam carnis; ergo quicumque sunt secundum carnem ducuntur ad mortem. Alium syllogismum ponit ex parte spiritus, qui est talis : quicumque sequuntur prudentiam spiritus consequuntur vitam et pacem; sed quicumque sunt secundum spiritum sequuntur prudentiam spiritus; ergo quicumque sunt secundum spiritum sequuntur vitam et pacem (Marietti, p. 107), et notre commentateur de procéder à l'analyse de chaque prémisse des syllogismes.

Cette méthode d'analyse minutieuse introduite, semble-t-il, dans l'exégèse par Hugues de Saint-Cher, atteint un extrême degré de raffinement chez Albert le Grand, cf. J.-M. Vosté, dans Angelicum, 1932, p. 263-269, et saint Bonaventure. Opéra omnia, éd. Quaracchi, t. vi, p. 100-103, 234-235; t. vi, p. 530- 532; t. vu, p. xvm. Saint Thomas est tout aussi rigoureux dans la précision de l'analyse. Voici la description de son procédé constant : « Dès le premier mot, il s'efforce de rattacher la question qu'il aborde à ce qui a été dit précédemment, quand il est possible de le faire. Il emploie pour cela un mot préféré selon la date de ses commentaires. C'est ainsi qu'il dira volontiers au début, supra, et plus tard superius et postquam. Il procède ensuite aux divisions et subdivisions dont

l'une lui est très personnelle quant à l'expression : Me lacil duo ou bien tria facit; d'ordinaire, c'est à la seconde division que paraît cette manière de s'exprimer. On a là d'ordinaire dans ces divisions, le début d'une leçon. » P. Mandonnet, Chronologie des écrits scripturaires, p. 108. Soit, par exemple, Ad Rom., c. vm, lect. 1, y. 1-6 :

Postquam Apostolus osteudit quod per gratiam Christi liberamur a peccato, hic ostendil quod per eamdem gratiam Christi liberamur a servitute legis. Et circa hoc duo facit. Primo proponit propjsitum, secundo excludil ohjectioncm, ibi : Qaid ergo dicemus... Circa primum duo facit. Primo osteudit quod per gratiam Christi liberamur a seTYitUte legjs, secundo osteudit utilitatem hujus libéral ionis, ibi : ut fructificemu.t Deo... Circa primum tria facit. Primo proponit documentum, ex quo arguitur ad propositum ostendundiun, secundo manifestât ipsum, ibi : namque sub viro est... tertio concluait ibi : itaque fralres nui...

Ce luxe de distinctions, cette minutie dans la décomposition d'un texte est parfois excessive, arbitraire, voire irritante, mais il faut se souvenir qu'il s'agit d'une technique scolaire et, si l'on peut être surpris puis lassé de la répétition constante des mêmes catégories et des mêmes formules stéréotypées, les exégètes modernes ont souvent rendu justice, quant au fond, à l'exactitude d l'analyse et à son bénéfice pour l'intelligence de la pensée. Cf. par exemple : In Joa., c. il, lect. 1, y. 1, Marietti, p. 76; c. iv, lect. 5, y. 39-42, p. 137; c. vu, lect. 5, y. 35, p. 225; t. 45, p. 228-229; c. ix, lect. 1, f. 6, 7, p. 266; Ad Rom., c. i, lect. 1, y. 1, p. 4; lect. 2, y. 2, p. 5; lect. 6, y. 16, p. 18, etc.

D'ailleurs la valeur pédagogique du procédé est évidente dans le gain de clarté ainsi obtenu. De plus, saint Thomas ne se contente pas de morceler, il sait construire une synthèse et rassembler les éléments ainsi discernés pour marquer l'enchaînement des pensées. C'est même cette unité qui est le plus fortement mise en relief, au point d'être souvent trop systématique, et de ne pas tenir assez compte du genre littéraire des écrits orientaux ou de la liberté de composition d'une lettre. On peut illustrer ces remarques en lisant le plan doctrinal rigoureux des épîtres pauliniennes (Marietti, p. 3), ou en regardant le tableau détaillé, et cependant non exhaustif, des divisions du minuscule commentaire des Lamentations, lequel n'occupe pas moins de cinq pages du texte de H. Wiesman, Der Kommenlar des M. Thomas von Aquin zu dem Klageliedern des Jeremias, dans Scholastik, 1929, p. 82-86. Soit, par exemple, la mise en ordre des pensives du prologue du IVe Évangile. La première affirmation est celle de la divinité du Christ, mais, comme en toutes choses il faut considérer l'être et l'opération, saint Jean traite d'abord de la nature divine du Verbe, et il en montre quatre aspects : quand était-il le Verbe? au commencement; puis où était-il? près de Dieu; ce qu'il était? Dieu; comment? il était au commencement près de Dieu. Les deux premières précisions se rapportent à la question an est, les deux autres à la question quid est. In Joa., c. i, lect. 1, y. 1, p. 9. Grâce à cette rigueur d'analyse, saint Thomas peut expliquer la place et le sens de la troisième proposition : Deus erat Verbum... quee quidem secundum ordinem doctrinse congruentissime sequitur, p. 16, et du y. 3, p. 19. Au y. 4, la justification est encore plus minutieuse : Attenditur etiam in prœmissis verbis congruus ordo, nam in naturali rerum ordine primo invenitur esse, et hoc primo Evangelista insinuavit, dicens ■ » In principio erat Verbum », secundo vivere et hoc est quod sequitur : « In ipso vita erat »; tertio inlelligere, et hoc consequenter adjunxit : « Vita erat lux hominum ». P. 26

Cette construction organique des commentaires

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marque l'une de leurs plus nettes originalités vis-à-vis des « expositions » antérieures. A l'inverse des chaînes et des gloses qui s'attachaient seulement à l'explication des mots difficiles ou de tel passage isolé, les exégètes du xme siècle suivent la pensée même de l'auteur inspiré, péricope par péricope, en fonction d'un thème général dont la lumière éclaire le sens des énoncés de détail. Le chef-d'œuvre du genre pourrait bien être le commentaire de saint Thomas sur Job, qui est un exposé théologique du problème de la Providence et du mal. S'il était réservé à l'âge moderne de donner toute sa perfection à l'exégèse de la lettre, grâce à son érudition philologique et historique, un des apports les plus précieux du xnr2 siècle à l'histoire de l'interprétation est ce souci de retrouver l'inspiration dominante des livres sacrés, ce que l'auteur a voulu dire — ce qu'on appelait alors Vintentio auctoris — en d'autres termes : son enseignement ou sa doctrine, ce qui s'obtient autant, sinon davantage, par une vue d'ensemble de l'ouvrage que par l'exégèse de détail.

Au xne siècle, l'usage était de définir un livre par sa matière, son mode, son utilité et l'intention de l'auteur. Ces rubriques analytiques se retrouvent au xme siècle, notamment chez Etienne Langton, Albert le Grand et Thomas d'Aquin, mais chez ces deux derniers se trouve en outre une formule nouvelle, philosophique, celle des quatre causes, plus rigoureuse que l'ancienne et qui sera exclusivement employée par Bonaventure. C'est ainsi que dans l'introduction à chaque épître paulinienne, saint Thomas traite toujours de la matière ou sujet de l'épître; I Cor., par exemple traite des sacrements, Marietti, t. i, p. 220; Col., de l'unité à garder contre les hérétiques, ibid., t. ii, p. 113-114; I Tim., de l'instruction des prélats, p. 183; Hebr., de l'excellence du Christ, tête del'Église. P. 287-288. Parfois le commentateur précise l'intention, II Thess., p. 168 et l'utilité, Tit., p. 259, terme que saint Thomas emploie de préférence à intention ou un. Mais dans l'introduction générale au Corpus paulinien, il distingue : Auteur, matière, mode ou forme, utilité. T. i, p. 3. C'est la même classification qu'il adopte dans l'introduction aux Psaumes, éd. Vives, t. xvm, p. 228, aux Lamentations, t. xix, p. 199, et à Jérémie : L'auteur est un prophète de Dieu, la matière est la captivité du peuple; le mode est prophétique, l'utilité ou la fin est de bien vivre et de parvenir à la gloire de l'immortalité. T. xix, p. 66-G7. Et, dans la préface de l'épître aux Éphésiens, saint Thomas distingue : la cause efficiente, Paul; la cause finale, confirmer l'unité; la cause matérielle, les Éphésiens; la cause formelle, le plan de l'Épître. Marietti, t. ii, p. 2.

Comme caractère dialectique de l'exégèse de saint Thomas et de son siècle, il faut encore signaler la facture stéréotypée des prologues. Chaque commentaire, en effet, est précédé de trois préfaces. La première ou procemium est une analyse allégorique d'un texte biblique, placé en exergue, servant d'épigraphe — on disait alors de thème — et qui est censé s'appliquer exactement au livre à commenter. Suivait la transcription du prologue de saint Jérôme sur ce livre, contenant quelques précisions historiques sur son auteur, sa date et les circonstances de sa composition; enfin une troisième et courte préface commentant ce prologue hiéronymieu sans guère y ajouter de données nouvelles. C'est ainsi que sont régulièrement introduits les commentaires de saint Thomas sur les Psaumes, L;iïe et Jérémie.

3° Exégèse théologique. — La préoccupation dominante de saint Thomai et de ses contemporains est de rtfgngW du texte biblique des enseignements relatifs au dogme et à In morale. Ce caractère essentiellement théologique est certainement le plus spécifique de

l'exégèse du Docteur angélique qui ne s'intéresse, peut-on dire, aux Livres saints que dans la mesure où ils ont une portée doctrinale. S'il met en œuvre quelques rudiments de connaissances philologiques, s'il se soumet parfois aux exigences de la critique textuelle, surtout s'il s'applique à dégager le vrai sens littéral, c'est uniquement dans la mesure où ces efforts sont nécessaires et féconds pour élaborer une théologie biblique source de sa théologie scolastique. Maître en théologie, commentant l'Écriture, saint Thomas voit dans l'exégèse une science annexe de la théologie. A ce titre, il a joué un rôle décisif dans l'histoire de l'interprétation de l'Écriture. Alors que le xir3 siècle et encore en grande partie le xmc identifient théologie et Écriture, — saint Bonaventure écrira encore : Sacra Scriptura si\ e theologia (Breviloquium, pars I, c. i) — le Docteur angélique, autant par l'esprit et la méthode de ses commentaires que par la perfection de sa théologie a contribué plus que tout autre à la dissociation de ces deux disciplines. Par sa recherche attentive et constante du sens littéral propre, il tend à constituer, l'un des premiers avec Albert le Grand, l'exégèse en discipline autonome, mais par ailleurs il distingue nettement l'exploitation rationnelle de ce donné révélé en science théologique; celle-ci étant issue de celui-là. Si bien qu'au siècle suivant ces deux courants divergent de plus en plus et aboutissent à une scission complète; celui de la théologie scripturaire représenté par Ptolémée de Lucques et Maître Eckhart, celui de l'exégèse proprement dite par Nicolas de Lyre. Or, il est remarquable que ces trois auteurs soient en très étroite dépendance de saint Thomas qu'ils transcrivent souvent ad verbum.

1. Solution des « difficullates ». — Cette étape que marquent les ouvrages scripturaires de saint Thomas dans l'histoire de l'herméneutique peut être envisagée sous plusieurs aspects. Tout d'abord le texte sacré continue à susciter devant la raison des difficultés que le théologien s'emploie à résoudre. Saint Thomas les introduit ordinairement par ces formules : Hic oritur dubitatio, In Joa., c. iv, lect. 6, y. 44, Marietti, p. 139; Hic oritur quœstio, ibid., c. i, lect. 14, y. 33, p. 64; Hic est duplex quœstio, ibid., c. ni, lect. 1, y. 4, p. 97; c. xv, lect. 5, y. 23, p. 416; Hic est triplex quœstio, ibid., c. vi, lect. 5, y. 44, p. 193; ou encore : Potesl aliquis quœrere, cum Verbum sit genilum a Pâtre, quomodo possit esse Patri coœternum. Ibid., p. 13.

Or, ces problèmes ne sont pas accidentels à l'exégèse. Dans l'approfondissement rationnel du donné révélé, le commentateur aboutit nécessairement à une interprétation théologique du sens littéral, si bien que l'on passe de la théologie biblique à la théologie proprement dite par des transitions insensibles, celle-ci n'étant que l'explication et la systématisation de cellelà. C'est ainsi que chez saint Thomas le commentaire de Rom., i, 17, amène un exposé de )'habitus de foi, Marietti, p. 19-20; celui de i, 20 : « de telle sorte qu'ils soient inexcusables », donnera toutes précisions utiles sur l'ignorance diminuant le volontaire, p. 23; ceux de i, 29-31 sur le catalogue des vices, p. 29-30, et de iv, 11 sur le signe de la circoncision, p. 60-62, analysent le donné révélé en fonction de la théologie scolastique. A telles enseignes que l'on retrouve dans les commentaires scripturaires la même doctrine, identiquement formulée que dans les ouvrages de pure théologie. Par exemple le problème du salut des infidèles, II»- II", q. ii, a. 5, ad lum; De verit., q. xiv, a. 1 1, ad 2um ; et Ad Rom., c. x, lect. 3, p. 151 ; l'amour du prochain, II'-II», q. xxv.a. 8; De virt., q. il, a. 8, et Ad Ilom., c. xn, lect. 3; le destin, Cont. Crut., 1. III, c. xcm; Quodl., xn, a. 4, et In Matili., n, 2, p. 31; l'acception des personnes, 1P-II", q. lxiii, a. 1, et Ad Rom., c. II, lect. 2, p. 37, etc.

THOMAS D'AQUIN : CARACTÈRES DE SON EXÉGÈSE

Par ailleurs et surtout la doctrine théologique, fermement établie selon sa méthode propre, aide à éclairer et à préciser le sens littéral; son intervention est généralement introduite par des formules comme celles-ci : ad horum evidentiam sciendum est quod, Ad Rom., c. m, lect. 1, t. 3, p. 45; ad evidentiam hujus, primo exponamus hoc... ubi sciendum. Jn Joa., c. xn, lect. 7, f. 39, p. 342. C'est ainsi que l'affirmation : « Personne n'a jamais vu Dieu » Joa., i, 18, sera expliquée par toutes les précisions relatives à la vision de l'essence divine. P. 50. Pour bien entendre Joa., vi, 40, il faut :. avoir que le Christ a eu une double volonté, humaine et divine. P. 191. On montrera plus loin que le démon, étant donné sa nature, ne peut rendre la vue à un aveugle de naissance, In Joa., c. x, lect. 5, y. 21, p. 290, que la connaissance naturelle de Dieu était accessible aux païens à plus d'un titre, Ad Rom., c. i, lect. 6, y. 20, p. 21, qu'il faut distinguer prédestination et prescience. Ibid., c. vm, lect. 6, y. 29, p. 121.

Par suite, cette théologie impose à l'exégèse son mode d'argumentation analogue à celui d'un article de la Somme. Soit Joa., x, 17 : « C'est pourquoi le Père m'aime, parce que [quia] je donne ma vie. » Mais la mort du Christ peut-elle être cause de la dilection paternelle? Il ne semble pas, videlur quod non, d'où formulation de l'objection, puis de la réponse, respondeo dicendum, qui précise que le Christ parle de l'amour qu'il reçoit en tant qu'homme. Tout dépend du sens que l'on donne à quia; désigne-t-il la cause ou le terme et le signe de l'amour? Nouvelle objection, Sed contra hoc videtur esse : Les bonnes œuvres ne peuvent mériter la dilection divine. Enfin dernière réponse : Sed ad hoc videndum. P. 288; cf. c. xv, lect. 4, f. 19, p. 413; c. xvn, lect. 6, y. 24, p. 454, etc.. D'où encore l'usage de l'argument d'autorité : les Pères ou les Conciles, cf. ibid., c. i, lect. 1, y. 1, p. 14; lect. 7, f. 14, p. 41. La Glose voyant dans le cœur dur et impénitent de Rom., n, 5 le péché contre le Saint- Esprit, saint Thomas enchaîne : Ideo oportet videre quid sit peccatum in Spiritum sanctum, et quomodo sit irremissibile. Est igitur sciendum quod secundum antiquos doctores Ecclesise qui fuerunt ante Augustinum, scilicel Athanasium, Hilarium, Ambrosium, Hieronijmum et Chrysostomum... Magistri vero sequentes dicunt, Ad Rom., c. ri, lect. 1, y. 5, p. 33; l'emploi des raisons de convenance, comme celles de la mort du Christ sur la croix, In Joa., c. xn, lect. 5, f . 32, p. 338, et la triple nécessité de l'eau dans la régénération, ibid., c. in, lect. 1, y. 4, p. 96, et donc la systématisation et la précision rigoureuse de l'exégèse. Te! ce commentaire de Joa., m, 34 : « Dieu ne donne pas l'Esprit avec mesure. » Cette affirmation oblige à distinguer le cas des prophètes qui ont reçu l'Esprit avec mesure, et celui du Christ qui l'a reçu sans mesure. Mais alors se pose la question de savoir comment l'Esprit saint, qui est sans mesure selon l'expression du Symbole de saint Athanase, peut être donné avec mesure; la réponse est qu'il s'agit alors de ses dons et non de sa personne. Mais ce verset s'applique au Christ. Or, il faut savoir que celui-ci jouissait d'une triple grâce : la grâce d'union, la grâce habituelle et la grâce de chef. P. 114-115. Ce qui justifie une telle méthode d'interprétation, c'est que les écrivains inspirés et surtout saint Paul sont censés faire euxmêmes de l'exégèse et de la théologie : Hoc probat per auctorilatcm Scripturœ, quam primo Apostolus ponit, secundo exponit, Ad Rom., c. iv, lect. 1, y. 3, p. 57; probat (Apostolus) conditionalem prœmissam ex auctoritatc Psalmi. Ibid., y. 6, p. 59; cf. lect. 3, v. 17, p. 64.

Enfin l'exégèse de saint Thomas est théologique en ce sens que le texte biblique est exploité en vue de

fournir un argument aux thèses théologiques; l'exégète dégage du donné révélé des arguments scripturales, soit que ceux-ci servent de base au raisonnement, soit qu'ils appuient une conclusion établie

| d'avance. L'exégèse est alors un élément de démonstration. Les textes de Joa., iv, 44; vi, 44, prouvent que Jésus a été prophète. Or, le prophète a deux fonctions : voir et annoncer, et le Christ les a exercées en tant que viator. In Joa., p. 139, 180. Le discours sur le pain de

! vie suscite d'abord quatre considérations sur le sacrement de l'eucharistie, sa nature, son auteur, sa vérité

, et son utilité, In Joa., c. vi, lect. 6, f . 51, p. 199, puis sur sa nécessité comparée à celle du baptême, lect. 7, y. 52, p. 200-201 ; enfin sur sa réception, t. 59,

11 s'ensuit que la structure même du commentaire

l est dépendante de cette inspiration et de ce but théologique qui conditionnent sa rédaction. Soit le bel exemple à.' Ad Rom., c. v, lect. 3, y. 12, p. 71-75, où Paul affirme la transmission du péché originel : « Par un seul homme le péché est entré dans le monde. » Saint Thomas s'appuyant sur Augustin et l'Écriture explique d'abord l'universelle diffusion du péché originel, contre les hérétiques pélagiens qui en exceptaient les enfants. Mais la raison soulève ici une objection : Videtur impossibile quod per originem carnis peccatum ab uno in alium traducatur, ce qui est corroboré par l'autorité d'Aristote attestant que l'intelligence ne peut dépendre d'une cause corporelle. D'où la réponse sur le plan philosophique : Ad hoc autem rationabiliter respondetur, montrant que, si le corps

j n'est pas cause de l'âme, il joue cependant le rôle d'une disposition. Autre instance : Sed adhuc remanet

; dubilalio. Si l'âme reçoit quelque défaut de cette

î origine vicieuse, cela ne peut constituer une faute, et

I ici encore est citée l'opinion d'Aristote estimant qu'il y aurait plutôt là un sujet de miséricorde que de culpabilité. Mais on peut envisager la question sous un autre point de vue, celui de la solidarité de tous les

; membres de l'humanité, participants d'une même nature; c'est une idée de Porphyre, et l'on aboutit à la notion de faute attestée par l'Apôtre. Nouvelle instance : c'est beaucoup plus Eve, une femme, qu'un homme Adam, qui est à l'origine de la faute. Mais la Glose a déjà répondu que l'usage de l'Écriture est de

l constituer les généalogies par les hommes et non par

I les femmes... et surtout que c'est l'homme qui est responsable de la race et non la femme. L'autorité d'Au-

j gustin en fait foi. Cette page est le type de la question théologique issue de l'exégèse de l'Écriture, celle-ci

j ayant valeur d'objet de foi. mais posant de graves problèmes; d'où les objections et les réponses, les

! autorités patristiques (saint Augustin) et tradition-

! nelles (la Glose) qui sont alléguées, le processus de l'argumentation rationnelle justifiant l'affirmation scripturaire : unité de l'espèce humaine, relations de l'âme et du corps; enfin l'appel aux auteurs profanes

J représentant la sagesse commune : Aristote et Por-

! phyre.

Le danger, qui n'est pas toujours évité, est de prêter au texte biblique des pensées qui lui sont postérieures et surtout trop précises. L'exégèse développe le sens littéral plus qu'elle ne l'explique. Sur quoi l'on peut observer que la teneur du texte sacré n'est pas sa

î vraie signification; il faut la considérer dans son déve-

: loppement postérieur: ce qui est en puissance sera connu par l'acte; la révélation divine ayant été progressive, le développement de la tradition chrétienne

i est un principe d'exégèse. Le dogme actuel aide à comprendre le dogme primitif dont il est dérivé. La connaissance de foi a progressé de l'état d'imperfection à l'état de perfection. IL-II*, q. î, a. 7, ad 3um. Donc les interprétations des Pères sont explicatives du con-

THOMAS D'AQUIN : CARACTÈRES DE SON EXÉGÈSE

tenu primitif, II^-II", q. i, a. 9, ad 2um; cf. A. Gardeil, Les procédés exégéliques de saint Thomas, dans Revue thomiste, 1903, p. 445-450.

2. Théologique d'inspiration, de méthode et de. finalité, l'exégèse de saint Thomas sera avant tout scripturaire, en ce sens que la première règle d'herméneutique qu'elle mettra en œuvre sera d'éclairer la Bible par la Bible, et donc d'éclairer le sens d'un texte par la citation des lieux parallèles. Le principe n'était pas nouveau ni propre à saint Thomas. Les rabbins cherchaient à déterminer la valeur incertaine d'un mot dans tel passage par le sens qu'il avait dans d'autres textes plus clairs, mais les médiévaux, doués d'une excellente mémoire, le mirent spontanément et constamment en pratique. Ils avaient appris à lire dans la Bible, ils en avaient une connaissance familière, vivante et religieuse. Ils en savaient par cœur de longs et nombreux passages, et leur vocabulaire comme leur style et leurs images sont comme naturellement empruntés à ceux des Livres saints qui se sont en quelque sorte incorporés à la substance de leur esprit. C'est dire que les exégètes, outre les concordances manuelles dont ils pouvaient disposer, avaient toujours présents â l'esprit des textes parallèles a celui qu'ils commentaient. Une maxime biblique éveillait donc automatiquement le souvenir des autres sentences exprimant les mêmes idées et surtout contenant les mêmes mots. De là des rapprochements artificiels et curieux ou lumineux et instructifs. Jésus ayant été conduit au matin de Caïphc au prétoire, le erat autem mane de Joa., xvm, 28, suggère à saint Thomas deux citations : Mich., ii, 1 : Vœ qui cogitât is inutile, et operamini malum in cubilibus veslris. In luce matutina faciunt illud, quoniam contra Deum est manus eorum; et Job, xxiv, 14 : Mane primo surgit homicida, interficit egenum et pauperem. In Joa., p. 466.

La méthode est excellente et proprement exégétique. Saint Thomas ne commente pour ainsi dire pas un verset sans signaler des rapprochements avec d'autres textes bibliques. Mais, alors que ses devanciers citaient souvent la Bible dans un sens purement accomodatice ou comme de purs ornements rhétoriques, ce qui leur attirera la critique de Bacon : Concordantiœ violentes sicut legistœ utuntur. reprise par Nicolas de Lyre, De commendatione Scripturœ sacrœ in gcnerali, P. L., t. cxm, col. 30, saint Thomas se montre en général plus avisé dans le choix de ses citations, beaucoup plus réelles que verbales. Lorsque le Christ, par exemple, déclare qu'il n'accusera pas les hommes, son affirmation est corroborée par de nombreux passages bibliques qui lui refusent effectivement ce rôle, In Joa., c. v, lect. 7, f. 45, p. 174; le texte de Joa., xn, 7 s'éclaire parfaitement par Marc, xiv, 8; xvi, 1, ibid., p. 325.

Par ailleurs, saint Thomas se montre particulièrement jaloux de mettre au point les divergences apparentes soit entre plusieurs assertions du même écrit inspiré, cf. In Joa., c. ix, lect. 4, t. 39, p. 276; c. mit, lect. 3, f. 16, p. 360; c. xvm, lect. 4, y. 20, p. 163; soit entre des livres différents, <>r, le principe de solution est presque toujours le même : il sutlit de bien entendre la teneur des textes et de distinguer les notion', et donc de les préciser. C'est ainsi que selon Joa., xi, 33, Jésus ;i été troublé par la mort de Lazare; mais |s;rïc, xi. ii, 1, déclare que !<• Messie ignorera le trouble, c'esl qu'il s'agit ici d'une tristesse iinmoi et. qui n'est pas nus le contrôle de la raison, réclame des œuvre . Joa., vi, 29, et Paul cmt, i. le exclure, Rom., rv, Or, l'Apôtre parle des ûeuvri extérieures dont la foi d'ailleurs es1 le principe, p. 186; cf. ibid,, c. xvti, lect. i • 455.

D'après l'i ■ Phllippiens, Je as i t mort par

anec, alors que l'épttre au* fiphésien attribue

son sacrifice à la charité. Il n'y a pas contradiction, car l'obéissance du Christ était inspirée par son amour. Ad Rom., c. v, lect. 5, f. 29, p. 79; cf. In Joa., c. xvi, lect. 1, y. 4, p. 422. Ainsi le rapprochement des textes est une source de clarté et de sécurité pour l'exégèse et surtout il enrichit la doctrine.

3. Exégèse traditionnelle. — Le recours au seul texte de la Bible ne peut suffire à éclairer les passages obscurs. Par ailleurs, il est admis comme un postulat qu'il n'est pas loisible à chacun de déterminer à son gré le sens de l'Écriture. A cet égard, les interprétations des Pères offrent à l'exégète un secours indispensable. Théologique, l'exégèse de saint Thomas est donc traditionnelle. On sait, en effet, que, comme les Juifs croyaient à l'inspiration des commentaires rabbiniques, les médiévaux attribuaient aux Pères une autorité éminente au point de les classer, avec Hugues de Saint-Victor, parmi les auteurs canoniques. C'est que l'ensemble de l'exégèse patristique est une manifestation de l'Esprit de Dieu lui-même sur le sens de l'Écriture. Cassiodore avait écrit : « Ce que nous trouvons dans les meilleurs interprètes nous le tenons pour divin, ce qui s'éloigne de la doctrine des Pères ou la contredit nous pensons qu'il faut le rejeter. «De inst., P.L.,t. lxx, col. 1138. La réalisation la plus parfaite de cette conception est la confection de recueils d'extraits patristiques tels que les Tabulée originalium, et surtout la Glose continue des quatre Évangiles ou Catena aurea par saint Thomas (éd. Vives, t. xvi), plus justement appelée par celui-ci : Expositio continua in Matlhœum, Marcum, Lucam, Joannem, commentaire uniquement composé à l'aide de textes des Pères et des docteurs de l'Église : Sollicite ex diversis doctorum libris prœdicli (Maithœi) Evangelii exposilionem continuam compilavi.

Le commentaire de saint Jean, qui est l'un des plus traditionnels de saint Thomas, suit pas à pas les deux commentateurs par excellence de cet évangile, Jean Chrysostome et Augustin. Voici, sauf erreur de notre part, la liste des citations explicites que l'on y relève, et qui ne tient compte ni des références erronées ni des citations implicites assez nombreuses :

Cyprien, Léon le Grand, Anselme, Alcuin, Pierre Comestor, une fois chacun; Bède, 6 fois; Ambroise, 7 fois; Jérôme, 12 fois; la Glose linéaire et interlinéaire, 20 fois; Hilaire, 28 fois; Grégoire-le-Clrajid, surtout les Morales, 43 fois; les Pères grecs sont peu utilisés : Athanasc, Tliéophylactc, Théodore de Mopsuestc cl Diilymc, une fois; le Damascène, 2 fois; Basile, 3 fois; Denys l'Areopagite, 7 fois; toutefois Origène est cité 76 fois, tantôt avec approbation : Origencs vero hanc eamdem clausuUun salis pulchre exponens (p. 18); Origenes salis ad hoc congruo exemplo utitiir (p. 34); mais le plus souvent il est sévèrement jugé : Origenes turpiler erravit (p. 17); hoc autem (Origenis) est htvrcticum et blasphemum (p. 20); nt delinwil Origenes (p. 21), ele. Mais Chrysostome est cité 199 fois, et Augustin 334 fois; ilans '.)7 cas, saint Thomas rapporte l'une après l'autre leurs opinions respectives, cl il en souligne parfois l'accord m, I, p. 77; iv, 35, p. 131), mais le plus souvent le désaccord, quelquefois il ne prend pas parli (f, S, p. 19; iv, 1(5, p. 125), cl il se contente de transcrire les textes ou la pensée tics deux docteurs : Liftera islu potest legi dupliclter. Uno modo seeundum Augustinum, alto modo weeundum Chrg$ottomum (vu, 37, p. l'H), niais souvent il choisil s., il cin ysnslome : Melius dicendum est, sccuiulurn Chrgsostomum (\n, 20, p. 330); Clvysostomns... <diter exponil et plantai (xi, 49, p. 348); soit plus fréquemment Augustin : Melius dicendum est secundum Augustinum (i, 33, p. CI); sid hoc (Chrysostomt) non vtdetur probablle (v, 15, p, 152). En général,

Augustin fournit l'explication spirituelle, mais c'est l'in-

terprétat ion la pbu m tarait qui est la meilleure : Secundum

llil.iriiim et Chrgsostomum exponltur mugis ud lilleram,

qvutmotâ l'orum muletur (v, 22. p. 159); llna est (ratio) se eundum Vhrysoslomtun et litteralU (n, 6-8, p. 80); frima tio, qurn Chrysostoml est, magU est litteralU i\. 31, p. 1B9); Secundum Augustinum... sed hoc non vtdetur mul~ tiim ud prOposltum perttnt ne... 1 1 ideo melius vtdetur dicendum

THOMAS D'AQUIN : CARACTÈRES DE SON EXÉGÈSE

secundum Chrysoslomum (xi, 48, p. 317; cf. i, 3, p. 21). A ces deux exégèses concurrentes, saint Thomas préfère parfois celle de saint Grégoire (xi, 15, p. 410), el même la sienne propre (v, 20, p. 158; iv, 20, p. 120). Assez souvent, il précise ses références non seulement aux auteurs, mais aux livres eux-mêmes, surtout pour saint Augustin.

On sait que saint Thomas déplorant la mauvaise qualité et l'état fragmentaire des traductions des Pères grecs en usage dans le monde latin, notamment de Jean Chrysostome en fit faire de nouvelles : Ut magis intégra et continua prsedicla sanclorum expositio redderetur, quasdam expositiones Doctorum grsecorum in latinum feci transferri, éd. Vives, t. xvi, p. 499.

4. Réfutation des hérétiques. — Déjà au xne siècle, les commentateurs faisaient fréquemment allusion aux hérétiques, à propos des interprétations erronées de l'Écriture. Or, au xme siècle, la réfutation des hérésies est considérée explicitement comme l'une des fins de l'exégèse et cette apologétique est un nouveau trait de l'exégèse théologique. Albert le Grand, après avoir précisé dans le prologue de son commentaire de saint Jean que le but du IVe Évangile est la manifestation des mystères du "Verbe et l'édification de la foi, ajoute : Est eiiam finis confulatio hœreticorum, mate dicenlium de Christi Verbi Dei deitate. In Joa., éd. Borgnet, t. xxiv, p. 9. Saint Thomas, dans la dédicace de la Catena aurea à Urbain IV écrit de même : Fuit autem mea intentio in hoc opère non solum sensum prosequi litteralem, sed etiam mysticum ponere, interdum etiam errorcs destruere, neenon et conflrmare catholicam veritatem. Quod quidem necessarium fuisse videlur, quia in Euangelio prœcipue forma fldei catholiese traditur, et lotius vitœ régula christianœ. Éd. Vives, t. xvi, p. 2. Dans son discours de réception à la maîtrise en théologie, saint Thomas fait de la lutte contre l'erreur une des charges essentielles qui s'impose aux docteurs de l'Église : In defensionem fldei debent esse contra errores. Opuscula, éd. Mandonnet, t. iv, p. 493.

De là la multitude d'allusions aux hérétiques dans les commentaires de notre auteur. Dans le c. ier de l'épître aux Romains, il voit une réfutation de Photin, des manichéens, d'Eutychès, de Sabellius, d'Apollinaire, d'Arius et de Nestorius. Ad Rom., c. i, lect. 2, f. 3, p. 6-8; cf. ix, 5, p. 130; In Joa., c. xvm, lect. 1, f . 1, p. 441. Dans le commentaire de saint Jean nous relevons les mentions suivantes : error quorumdam, c. ii, lect. 2, f . 12, p. 83; cf. c. v, lect. 5, f. 26, p. 164; error hœreticorum, c. xix, lect. 2, f. 11, p. 475; heeretici, p. 15, 29, 50, 104, etc.; mais le plus souvent les fauteurs sont nommément désignés : Eunomius, marcionites, Priscillien, Cérinthe (1 fois), Apollinaire (4 fois), ébionites, Helvidius, Valentin, pélagiens (3 fois), Eutychès, macédoniens, Paul de Samosate, Photin (2 fois), Nestorius (6 fois), Sabellius (10 fois), manichéens (23 fois); le plus souvent réfuté est l'arianisme (28 fois), dont « l'immense aveuglement » (c. v, lect. 2, f. 17-18, p. 154) ne se rend pas à l'évidence des textes. Ce souci de définir la vérité par opposition à l'erreur est tel que les doctrines préchrétiennes sont aussi bien qualifiées d' errores philosophorum, c. i, lect. 1, f . 2, p. 18, que d'hseresis academicorum, c. iv, lect. 4, f. 35, p. 135, et c'est le texte biblique qui les réfute : Ex hoc solvitur quœstio gentilium, qui vane quœrunt. C. i, lect. 5, f. 10, p. 35. Finalement Nicolas de l.yre dira que saint Jean écrivit son Évangile, pour détruire l'hérésie des ébionites, Postil., t. v, p. 1005, et saint Paul l'épître aux Hébreux contre l'hérésie des nazaréens. Ibid., t. vi, p. 784.

5. Utilisation des auteurs profanes. — Avec l'Écriture, les Pères et les écrivains ecclésiastiques, les exégètes des xne et xm8 siècles citaient abondamment les auteurs profanes, surtout, semble-t-il, sous l'influence d'Abélard, qui comparait par exemple la

Trinité chrétienne à celle de Platon, Theologia, P. L., t. clxxviii, col. 1186, et des maîtres chartrains; cf. J.-M. Parent, La doctrine de la création dans l'école de Chartres, Paris, 1938, p. 20 et passim. Ce sont des auteurs aulhenlici dont les énoncés robur aucloritatis habent. Sans doute ils jouissent d'un crédit inférieur, mais qui donne cependant du poids à l'argumentation ou confirme les assertions du texte sacré. Saint Thomas se conforme à cet usage mais avec beaucoup plus de sobriété que la plupart des autres commentateurs, notamment Albert le Grand. Dans son commentaire de saint Jean, on relève seulement les noms de Maxime Valère (p. 80), Cicéron (4 fois), Platon et les platoniciens (p. 18, 451; cf. Ad Rom., p. 26), Démocrite (p. 18, 19), les stoïciens (p. 334, 363, Ad Rom., p. 128), et Aristote (12 fois). Celui-ci est de très loin le plus régulièrement invoqué par saint Thomas dans tous ses commentaires. In Lam., éd. Vives, t. xix, p. 221; In 7s., t. xvm, p- 742; In Ps., t. xvm, p. 266, 310, 313, 314, 336, 441, 530, etc.. On relève en outre Papias, In Ps., t. xvm, p. 366; le songe de Scipion, In Job., t. xvm, p. 190; Rabbi Moyses, In Lam., t. xix, p. 217; Hégésippe, ibid., p. 213; Flavius Josèphe, ibid.; ce dernier, dont Sicard de Crémone avait dressé la bibliographie (Chronicon, P. L., t. ccxm, col. 457), avait été fort goûté au xne siècle, encore que Richard de Saint-Victor ait montré quelque défiance à l'égard de son témoignage. Expos, diff., P. L., t. exevi, col. 214.

Ces citations sont appelées par tel ou tel mot du texte et sont l'occasion d'un excursus utile, ou ont l'avantage, comme les pensées d'Aristote, d'exprimer avec une précision rigoureuse les doctrines que la Bible suggère par des métaphores ou avec l'imprécision du style oriental. Mais, alors que le xne siècle citait ces auteurs à titre d'autorité dont l'affirmation fait loi, Thomas d'Aquin comme Albert les utilisent en théologiens pour l'explication rationnelle du donné révélé. La pensée des philosophes n'est pas seulement l'expression d'une doctrine commune, mais une première élucidation de la vérité, et son expression est utilisée comme moyen d'investigation dans l'intelligence de la révélation.

De là vient aussi cet aspect parfois déconcertant des commentaires de saint Thomas et de ses contemporains qui semblent prêter à la Bible des idées étrangères à sa lettre. Du moins remplacent-ils la teneur originale du texte sacré par des expressions ou des mots qui portent la marque d'une époque et d'une philosophie radicalement différentes. A y regarder de plus près, ces formules ne faussent pas le sens, elles expriment — telle l'analyse par les quatre causes — les concepts qui, de tout temps et en tous lieux, président à la pensée de tous les hommes. Ces termes abstraits des catégories aristotéliciennes ont une valeur pédagogique et constituent un outillage scolaire; ils ne faussent pas le sens, mais ils aident à l'interpréter. Les principes philosophiques que saint Thomas emprunte à Platon ou à Aristote sont des instruments efficaces pour retrouver dans Job ou dans saint Paul la vraie pensée que Dieu a exprimée; ils ne sont pas superflus dans l'exégèse du prologue de saint Jean. Notre auteur d'ailleurs s'en explique dans deux textes dont la comparaison est suggestive, le premier étant d'inspiration augustinienne : Ille... utitur sapientia verbi, qui suppositis verx fldei fundamentis, si qua vera in doctrinis philosophorum inventât, in obsequium fldei assumil. Unde Auguslinus dicit in II" De doctrina chrisliana, quod si qua philosophi dixerunt fldei nostrœ accommoda, non solum formidanda non sunl, sed ab eis tamquam ab injustis possessoribus in usum nostrum vindicanda. In I Cor., c. i, lect. 3, y. 17, p. 228. Et encore, fort joliment : Doctor sacra: Scripturse accipit testimonum veritatis ubicumque invenerit. Unde Apos-

THOMAS D'AQUIN : CARACTÈRES DE SON EXÉGÈSE

tolus in pluribus locis récitât dicta gentilium, sicut in I Cor. .V v : « Corrumpunt bonos mores colloquia mala. » Item Act. x vu : « In ipso vivimus, movemur et sumus. » Nec propler hoc approbatur tota eorum doctrina, sed eligitur bonum, quia verum a quocumque dicalur est a Spiritu sancto et respuitur malum. Unde dicitur Deut. x.xi in figura liujus, quod si quis viderit puellam in numéro captivarum, débet prœcidere ungues et capillos, id est super fluitates. In fit., c. I, lect. 3, p. 265.

4° Exégèse verbale. — Saint Thomas, comme tous les médiévaux a été féru d'étymologies puisées dans les glossaires, dans saint Isidore de Séville et un peu partout chez les Pères. Chaque nom de personne ou de lieu, hébreu, grec ou latin, est transcrit selon sa signification commune et expliqué au mieux par l'étymologie. Les exemples rapportés plus haut montrent que presque toujours ces interprétations erronées sont fondées sur des analogies morphologiques accidentelles et extérieures, confondant même souvent — on serait même tenté d'ajouter : parfois intentionnellement — la sémantique grecque et latine, voire même hébraïque. C'est que les exégètes ne recherchent pas ces équivalences par pure tradition d'école ou pour faire étalage d'érudition; il s'agit d'un procédé exégétique conscient que nous proposons d'appeler : quod interpretatur, et basé sur ce principe que l'attribution des noms loin d'être arbitraire est déterminée par la nature même des réalités désignées. Ainsi les mots représentent l'essence des choses, et donc comprendre les noms c'est comprendre les choses. Telle était la croyance commune de l'Ancien Testament où les noms sont comme équivalents aux personnes; d'où l'impossibilité de nommer Dieu, les changements de noms qui précèdent ou accompagnent une vocation prophétique, la fréquence des étymologies des noms propres, etc.. Les Grecs ne concevaient pas les choses autrement : • Quelle vertu nous font voir les noms et quel bon effet devons-nous leur attribuer? » demandait Socrate; et Cratyle de répondre : « C'est à mon avis d'enseigner, et on peut dire absolument que, quand on sait les noms, on sait aussi les choses. — Sans doute, veux-tu dire, Cratyle, que quand on saura de quelle nature est le nom, et il est de même nature que l'objet, du même coup l'on connaîtra aussi l'objet, puisqu'il se trouve être semblable au nom, et qu'à ce compte il n'existe qu'une seule et même science pour toutes les choses semblables entre elles... — Rien de plus vrai. » Platon, Cratyle, 435, d,e, traduct. L. Méridien Chez les Latins, saint Isidore partage la même conception : Etymologia est origo vocabulorum, cum vis verbi vel nominis per interprelationem colligilur... Cujus cognilio sœpe usum necessanum liabel in interpretatione sua. Nam cum videris unde ortum est nomen, citius vim ejus inlelligis. Omnis enim rei inspectio, etymologia cognita, planior est. P. L., t. lxxxii, col. 105.

Ce raisonnement par interprétation des mots latins ou par traduction des mots hébreux et grecs « consiste à remplacer un mot étranger ]>ar sa traduction et à argumenter comme si ce mot n'avait été inséré dans la phrase dont on l'extrait qu'ailn de suggérer le sens qu'on lui attribue •. Et. Gilson, Les idées et les lettres, Paris, 1032, p. 159. Il est constamment employé par saint Thomas. Tout le commentaire de la prophétie de l'Emmanuel, par exemple, repose sur la traduction de edmah qui veut dire • gardée •. In Is., éd. Vives, t. xvii, p. 720; cf. Albert le Grand, In Matth., éd. Borgnet, t. xx, p. 53. Le nom de Jean prouve que le Baptiste était un excellent témoin : Joannes quod interpretatur : « in quo est gratia », quod quidem nomen non /uit frustra sibi impositum. In .Ion., c. i, lect. 4, v. i, p. 20; cf. c. xii, lect. 1, t. 4, p. 321. Ce n'est pas sans raison <pic BéthanU est proche de Jérusalem :

Mystice autem per Bethaniam quœ interpretatur 'domus obedientiœ », et Jérusalem « Visio pacis » datur intelligi, quod qui sunt in statu obedientiœ, sunt propinqui ad pacem vitœ œternœ. Ibid., c. xi, lect. 4, f. 17, p. 305; cf. c. xii, lect. 1, f. 1, p. 322. Pour les besoins de l'argumentation, saint Thomas n'hésite pas à donner plusieurs traductions du même mot : Caiphas, quod quidem nomen convenit suœ malitiœ. Interpretatur enim primo « investigans », quod attestatur suœ prœsumptionis... secundo interpretatur « sagax » quod attestatur suœ astutiœ... tertio interpretatur « ore vomens », quod attestatur ejus stultiliœ. In Joa., c. xi, lect. 7, f. 49, p. 317. Un des cas les plus parfaits de raisonnement à partir de l'étymologie est donné par l'exégèse de Joa., xii, 21, où l'apôtre Philippe reçoit les délégués grecs : Hoc convenit ei secundum nominis interpretalionem : Philippus enim interpretatur os lampadis (1). Prœdicatores autem sunt os Christi (Jer., xv, 19). Christus autem lampas est (Is., xlii, 6). Convenit etiam ei quantum ad locum : qui erat a Bethsaida, quœ interpretatur venatio; quia prœdicatores venantur eos quos ad Christum convertunl (Jer., xvi, 16). Item Galileœ, quœ interpretatur transmigratio; et Gentiles ad prœdicationem apostolorum transmigrati sunt de statu genlilitatis ad statum fidei. P. 330.

On le voit, dans cette période d'enfance de la philologie toutes les fantaisies sont permises, depuis les simples jeux de mots et les à peu-près plus ou moins gauches et subtils, jusqu'aux déformations d'orthographe et les découpages arbitraires. On décomposera par exemple cadaver en caro data vermibus, et lapis en lœdens pedem. Saint Thomas écrira candidement : Cedron autem in grœco est genitivus pluralis; quasi dicat trans torrenlem cedrorum. Forte eranl ibi multœ cedri plantœ. In Joa., c. xvm, lect. 1, t- 1, p. 457. Cette règle d'interprétation des mots, qui est un raisonnement par analogie verbale était sans doute visée par Bacon dans son troisième grief contre les exégètes : Consonanliœ rythmicœ sicut grammatici.

5° Exégèse scientifique. — Depuis Scot Érigène, qui exploitait une idée d'Augustin, De doctrina chrisliana, 1. II, c. xlii, P. L., t. xxxiv, col. 65, laquelle sera mise très en valeur par Roger Bacon, Opus majus, p. 36, le Moyen Age voyait dans l'Écriture la source de toutes les sciences et la voie d'accès à toute vérité. D'où la nécessité pour l'exégète de posséder une culture encyclopédique pour interpréter les Livres saints. En fait, Albert le Grand fut le seul à mettre utilement en œuvre les données des sciences profanes dans l'élucidation du sens littéral; cf. J.-M. Vosté, Sanctus Albertus Magnus Evangcliorum interpres, dans Angelicum, 1932, p. 280-284. Thomas d'Aquin est beaucoup plus réservé. Commentant le mot de l'Apôtre : « L'exercice corporel sert de peu », il écrira bien : Sicut enim reubarbarum est bonum inquantum relevât a cotera, sic et ista (corporalis exercitatio etc. ) inquantum comprimunt concupiscenlius. In I Tim., c. iv, lect. 2, p. 209. Mais ces notations sont exceptionnelles. Il n'y a guère que dans le livre de Job qu'elles sont absolument exigées par le texte, et notre docteur d'expliquer, d'après Aristote et les astrologues, la position et le mouvement des astres, la dimension de notre planète, éd. Vives, t. xvm, p. 135, 199-200, ou encore, d'après Augustin, les mystères de la génération, Ibid,, p. 214, et, avec le Philosophe, la structure des monstres marins, p. 221, les conditions thermiques nécessaires à la formation de l'or, p. 194, la façon de pécher les poissons sur les rochers, p. 217, les moeurs des oiseaux, ef. IMI», q. en, a. 0, ad 1""', etc. Comme Pierre Coinestor, il croit à la génération spontané* . • Les vers naissent de la putréfaction «les blessures », ibid., p. 161 ; mais il sait que la lèpre est contagieuse. I'-II", q. en, a. :>, ad »"" , etc.

THOMAS D'AQUIN : RÈGLES HERMÉNEUTIQUES

vu. règles herméneutiques. — Une fois précisés les caractères généraux de l'exégèse de saint Thomas, il reste à relever quelques principes de critique littéraire expressément formulés ou clairement mis en œuvre dans ses commentaires. Pas plus que ses devanciers, saint Thomas n'a écrit un traité d'herméneutique, mais il est notable qu'il ne fasse jamais allusion aux sept règles de Tychonius, donatiste du iv8 siècle, qui furent comme canonisées dans l'Église puisqu'elles seront reprises par Augustin, De doctrina christiana, 1. III, c. xxix-xxxvn, P. L., t. xxxiv, et Isidore de Séville, Sent., t. lxxxiii, col. 581, citées au xne siècle par Hugues de Saint-Victor, Ërudil. didasc, P. L., t. clxxvi, col. 791-792, et Jean de Salisbury, Polyc, vu, 14, t. cxcix, col. 671, puis au xme siècle par Albert le Grand, In Ps., éd. Borgnet, t. xv, p. 434, et Ulrich de Strasbourg, cf. J. Daguillon, Ulrich de Strasbourg. La « Summa de Bono », p. 60-61, enfin sanctionnées vers 1330 par Nicolas de Lyre, cf. P. L., t. cxiii, col. 31-34; Postillœ, t. iv, p. 54, 138. En réalité, l'herméneutique de saint Thomas est nettement augustinienne, nombre de principes étant empruntés au De doctrina christiana, cf. E. Moirat, Notion augustinienne de l'herméneutique, Clermont-Ferrand, 1906, mais plusieurs règles lui sont personnelles.

1° La première règle vise la personne même de l'exégète. L'interprétation des Livres saints, en effet, demande un rude labeur : « Pour extraire la vérité de la foi de la sainte Écriture, il faut de longues études et beaucoup d'expérience », IIa-IIœ, q. i, a. 9, ad lum, mais avant tout, il faut implorer le secours divin, car « c'est Dieu qui ouvre le sens des paroles des Écritures... qui révèleles mystères cachés». InLam., éd. Vives, t. xix, p. 20; d'où cette formule quasi stéréotypée que l'on trouve dans presque toutes les préfaces des commentaires du Moyen Age : « Nous nous proposons de commenter ce livre selon le sens littéral, brièvement, selon nos forces, ayant confiance dans le secours de Dieu. » In Job, t. xvm, p. 2. Or, humilité, studiosité et prière étaient déjà les vertus indispensables à l'interprète, selon saint Augustin, De doctrina christiana, P. L., t. xxxiv, col. 64. Mais dans son discours de réception à la maîtrise en théologie, saint Thomas a donné une formulation plus personnelle de l'élévation des pensées, des sentiments et de la vie requise des commentateurs : illuminés les premiers par les rayons de la divine sagesse, ils méprisent les choses delà terre pour n'aspirer qu'aux célestes. Leur vie est si éminente qu'ils sont aptes à enseigner efficacement. Finalement leur aptitude à cet office, comme celle de l'Apôtre (II Cor., m, 5) vient de Dieu : Quamvis aliquis per se, ex se ipso, non sit sufpciens ad tantum ministerium, suffleientiam tamen potest a Deo sperare. Opuscula, éd. Mandonnet, t. iv, p. 493-496.

2° La vérité de l'Écriture et l'analogie de la joi. — Saint Thomas emprunte au Super Gènes, ad lilt. d'Augustin cette règle fondamentale : Primum quidem ut veritas Scripturse inconcusse leneatur, Ia, q. lxviii, a. 1 ; il la répète constamment : Hoc... lenendum est, quod quidquid in sacra Scriptura continelur, verum est; alias qui contra hoc sentirel esset hœreticus, Quodl. xn, a. 26; Sensui lilterali sacrée Scripturse numquam potest subesse falsum. Ia, q. i, a. 10, ad 3um. D'où, d'une part, la règle herméneutique : Ne rien introduire d'erroné dans les mots de l'Écriture : Ne... aliquid falsum usseralur, prœcipue quod veritati fidei contradicat, De pot., iv, 1; c'est un critère décisif d'interprétation : Quia ista positio per veras rationes jalsa deprehendiiur , non est dicendum hune esse inlellectum Scripturœ, Ia, q. lxviii, a. 3; d'autre part la règle de l'analogie de la foi, déjà formulée par Augustin, P. L., t. xxxv, col. 262, reprise par Hugues de Saint-Victor, Erudit. didasc, P. L., t. clxxvi, col. 808, et que saint Thomas

exprime sous cette forme : « Il y a analogie quand on fait voir que la vérité d'un passage n'est point en opposition avec la vérité d'un autre passage. » Ia, q. i, a. 10, ad 2um. On sait comment notre auteur l'a mise en pratique dans son usage des références bibliques et on peut lui am.exer cet autre principe : « Sous le sens spirituel, il n'y a rien de nécessaire à la foi que la sainte Écriture ne. livre ailleurs manifestement par un sens littéral. » I», q. i, a. 10, ad l™; Quodl. vu, a. 14, ad lum, ad 3um.

3° Le recours à la tradition. — Hugues de Saint- Victor qui est presque le seul prédécesseur de saint Thomas à avoir formulé des règles d'herméneutique déclarait que c'est par la docilité aux Pères que l'on pouvait parvenir à l'intelligence des Écritures, ou plus exactement que l'on trouve une garantie d'orthodoxie. Erudit. didasc., P. L., t. clviii, col. 143. Mais saint Thomas précise théologiquement la nature et l'origine de cette autorité des commentaires patristiques. D'abord les Pères sont dans une plus grande proximité de la révélation; ils ont donc eu de meilleures lumières que les modernes sur le sens de l'Écriture : « Ceux qui furent plus proches du Christ, soit avant, soit après sa venue, ont connu plus pleinement les mystères de la foi. » IIa-IIœ, q. ix, a. 2. « Plus on voit de loin, et moins on voit distinctement. C'est pourquoi ceux-là connurent plus distinctement les biens espérés qui furent plus proches de l'avènement du Christ. » IIa-IIœ, q. i, a. 7, ad lum ; cf. ad 4um ; Ad Rom., c. vin, lect. 4, t. 23; voir A. Lemonnyer, Les apôtres comme docteurs de la foi d'après saint Thomas, dans Mélanges thomistes, Le Saulchoir, 1923, p. 153-173. Par ailleurs, les Pères ont été assistés du Saint-Esprit. Le Quodlibet xn, a. 26, pose en effet, la question de savoir si tout ce que les saints docteurs ont dit vient de l'Esprit-Saint? Le sed contra répond : Ad eumdem perlinet facere aliquid propter finem et perducere ad illum finem. Sed finis Scripturœ, quœ est a Spiritu sancto, est erudilio hominum : Hecc autem eruditio hominum ex Scripturis non potest esse nisi per expositiones sanctorum. Ergo expositiones sanctorum sunt a Spiritu sancto, et le corps de l'article définit : Ab eodem Spiritu Scripturse sunt expositse et editse; unde dicitur I ad Cor. , n ( 1 1) : « Animalis homo non percipit ea quœ Dei sunt, spirilualis autem judicat omnia », et prœcipue quantum ad ea quœ sunt fidei, quia fides est donum Dei, et ideo interpretatio sermonum numeratur inter alia dona Spiritus sancti. I ad Cor., xu. Retenons que pour Thomas d'Aquin l'exégèse chrétienne relève d'un charisme qu'il identifie à celui de 1' « interprétation des paroles ».

4° La confrontation de Joa. , xvm, 23 où Jésus proteste contre le soufflet qu'il vient de recevoir, aveu Matth., v, 39 où il prescrivait de ne pas résister aux coups, donne à saint Thomas l'occasion de rappeler le principe herméneutique suivant : « Selon Augustin, les paroles et les préceptes de la Sainte Écriture peuvent être interprétés et compris d'après les actions des saints, car le même Esprit qui a inspiré les prophètes et les autres auteurs de l'Écriture a mû les saints à agir (cf. II Petr., i, 21 ; Rom., vm, 14). Ainsi la sainte Écriture doit être comprise de la même façon que le Christ et les autres saints l'ont observée. Or, le Christ n'a pas présenté l'autre joue au valet, ni Paul (Act., ix). En conséquence, on ne doit pas comprendre que le Christ a commandé de présenter l'autre joue, physiquement (ad litteram), à celui qui a frappé la première, mais cela doit s'entendre quantum ad prœparalionem animi, si c'était nécessaire; il faut être disposé de telle sorte que l'âme ne doive pas être troublée contre l'attaquant, et qu'elle soit prête à supporter des maux semblables et même de plus graves. C'est ce que le Seigneur réalisa en présentant son corps à la mort. Ainsi donc la protestation du Seigneur fut

THOMAS D'AQUIN : RÈGLES HERMÉNEUTIQUES

utile pour notre instruction. » In Joa., c. xvm, lect. 4, p. 464; cf. Ad Rom., c. xn, lect. 3, p. 179.

5° Le bon sens. — Le cas précédent montre qu'une intelligence trop étroite de la lettre aboutit à l'erreur. Une saine psychologie est indispensable à l'exégètc, et saint Thomas lui doit peut-être le meilleur de ses interprétations. Lorsque Jésus, par exemple, se retourne vers les deux disciples qui le suivent, Joa., i, 38, le sens littéral donne à entendre que ceux-ci marchant en arrière, ne pouvaient voirie visage du Maître, c'est pourquoi celui-ci doit se tourner vers eux pour les encourager à l'aborder. P. 67. La contre-épreuve est décisive; il n'y a rien de déraisonnable dans l'Écriture : Hsec exposilio in hoc videtur deflecre, quod asserit quazdam per Scripluram sacra intelligi, quorum contraria salis evidenlibus rationibus probantur. De pot., q. iv, a. 1, ad 5um.

6° Les genres littéraires. — Saint Thomas a eu nettement conscience de la forme ou du « genre » littéraire des écrits bibliques et de la nécessité d'en tenir compte dans le commentaire. Saint Bonaventure parlait de causa formalis sive modus agendi, certitudinalis, In Joa., éd. Quaracchi, t. vi, p. 237, et Albert le Grand de modus agendi nunliativus est..., In Joa., éd. Borgnet, t. xxiv, p. 9; cf. pseudo-Thomas, Expositio in Danielem, éd. Vives, t. xxxi, p. 196. Saint Thomas dans son Principium de bachelier sententiaire le désigne plus clairement par modus loquendi (cf. supra, col. 711 sq.), mais ailleurs il emploie la formule courante : le modus agendi que l'on identifie à la cause formelle. Dans le prologue du Psautier, il énumère les diverses formes du langage humano-divin : narration, admonition, commandement, exhortation, prière, louange, discussion : Modus seu forma in sacra Scriptura multiplex invenitur : narrativus... et hoc in historialibus libris invenitur. Admonitorius et exhortatorius et pr/e- <;i:ptivus... Hic modus invenitur in Lege, prophetis et libris Salomonis. Disputativus et laudativus, et hoc invenitur in libro isto; quia qnidquid in aliis libris prœdiclis modis dicilur, hic ponilur per modurn laudis et orationis. Éd. Vives, t. xvm, p. 228; cf. p. 610.

Le récit de la chute est une narration historique. I», q. en, a. 1. Le genre littéraire des prophètes se caractérise par des images : Procedit [Jeremias] per simililudines cl figuras, qui proprius modus prophetarum est. Éd. Vives, t. xix, p. 66. Est [liber Lamentalionis] involulus varielatc similitudinum, sicul et cœteri prophetarum libri, ibid., p. 199; la doctrine de saint Paul est exposée per modum cpistolarum. Marietti, t. i, p. 3. Le livre de Job rapporte une histoire vraie et n'est pas une parabole. In Job, éd. Vives, t. xvm, p. 3. Les livrer lapie&tlonx, au contraire, sont écrits en paraboles ou proverbes. In Joa., c. xvi, lect. 7, f. 25, p. 435, qui sont du sens littéral métaphorique. I", q. i, :i 10, ad 3"m. A propos de l'enseignement du Christ, saint Thomas a cette excellente remarque :

Proverbium autem dicitur proprie quand" loco ail crins ponitur aliud, cum scilicet uuum verbum ex SimilitUdrne alterius datur intelligi : qund etiam parabola dlcltut.Loquebatur autem ex provcrblls Domlnua primo quJdera pn malos, ut mysteri:> rc^ni oœlestls ois occultant... secundo ver-) propter bonos, ut ex proverblli exercerentur ad Lnquirendum; unde postquam Dominas turbis proverbia seu parabolas proposait, discipuli seorsum Chriitum interroga- Ignorantia autem quaj provenlebal es proverblli a Cbristo propositls, utllis quidem eral et damnosa. Scd utllis bonis el jusiis ad exercitium in Del laudem rniarentlbus : n.im dura ea non intelligunt credunt, Klorilic o,t Dominura el eius saplentlam s>ipr.i se existentesn.* Damautem malis, quia non Intelligentes, blasphémant. In Joa., c. \, lect. 2, y. fj, p. 281.

Ces genres littéraires préalablement discernés ml

■ne clef pour l'exégèse. Une fol reconnu pat exemple, aint Matthieu a écrit son évangile pour les i'iif

et qu'il s'est donc conformé aux coutumes de ce peuple, on comprend que son ouvrage soit intitulé d'après le premier sujet traité, une généalogie, et que la première phrase ne comporte pas de verbe, puisque tel est l'usage des écrits prophétiques. In Matth., Marietti, p. 6. Dans le prologue du Psautier, saint Thomas précise l'herméneutique des « figures » prophétiques :

Prophétise autem aliquando dicuntur de rébus qua; tune temporis erant, sed non principaliter dicuntur de eis, sed in quantum figura sunt futurorum; et ideo Spiritus sanctus ordinavit quod qando talia dicuntur, inserantur quaedam quse excedunt conditionem illius rci gestse, ut animus elevetur ad figuratum. Sicut in Daniele multa dicuntur de Antiocho in figuram Antichristi : unde ibi qusedarn legnntur quse non sunt in eo compléta, implebuntur autem in Antichristo. Éd. Vives, t. xvm, p. 230.

7° L'intention de l'écrivain inspiré. — Dire que l'exégèse vise à l'intelligence correcte du texte biblique, recte accipitur, Quodl., vu, a. 15, c'est dire avant tout que son principal souci sera de retrouver le sens que l'auteur avait eu en vue; cette règle formulée par Augustin, Super Gen. ad litt., P. L., t. xxxiv, col. 262, est soigneusement observée par saint Thomas qui s'en inspire toujours pour décider entre plusieurs interprétations possibles : Et hoc magis facil ad intentionem Aposloli, In I Tim., c. il, lec. 1, p. 193; Licet hase leclura (ce commentaire) sustineri possit, non tamen est secundum intentionem Aposloli. Ad Gai , c. iv, lect. 4, p. 572. Commentant Rom., m, 4, où est cité le Ps. L, 6 : « Afin que tu triomphes lorsque tu seras jugé >\ saint Thomas se réfère à d'autres exégèses de ce texte rapportées par la Glose, mais qui ne peuvent coïncider avec « l'intention de l'Apôtre », parce qu'elles ne tiennent pas compte de la citation; c'est ce que démontre le f. 5 où la pensée de Paul est nette, et ce contexte permet de traduire ut vincas comme final et non comme consécutif, Marietti, p. 46-47. L'interprétation de Rom., m, 9 par la Glose n'est pas davantage acceptable pour la même raison : Hsec responsio non videtur esse omnino secundum intentionem Apostoli quia infra ostendet quod... Ibid., p. 48 II y a donc une coïncidence exacte entre le sens littéral et cette intention de l'auteur : Ilvec expositio est lilteralis et secundum intentionem Apostoli, Ad Rom , c. iv, lect. 1, ?. 4, 5, p. 58; si bien que l'exégètc en vertu de ce critère est non seulement autorisé à choisir entre les interprétations traditionnelles, mais encore à en proposer hardiment une nouvelle : Ex utraque hurum exposilionum ( Augustini el Ambrosii) potest conflari lertia. quse magis videtur ad intentionem Apostoli pertinerc Ibid., c. v, lect. 4, v. 13, p. 76.

8° Le contexte. — Comme quelques-unes des précédentes citations le déclaraient expressément, c'est le contexte qui permet de déterminer avec sécurité le sens littéral et l'Intention de l'auteur. C'est ce qu'avait déjà enseigné saint Augustin, Super Gènes, ad lit!.. P. L., t. xxxiv, col. 262, et après lui Richard de Saint- Victor : Dcbemus semper in hufvamodi ex ctnumstantta lilterœ scnstim auctoris perpendrrr ri assignare. Dec/. nonn. diffic, P. /.., t. c.xc.vi, col. 2<>.r>; cf, 614. Saint Thomas formule à son tour cette règle : l.e sens littéral ic détermine par l'aveu «lu contexte, ealva circumstantia Httcrœ.Dc pot., q, iv. a. 1 : cf. a. 2, fin), et l'applique. Lorsque Paul dit aux Galalcs : » Vous observe/, les jours, les mois, les temps et les années i, Gai., iv, 10, on peut penser à une curiosité astrologique qui relève de l'idolâtrie, mais, répond le commentateur, comme en tout ce qui précède et ce qui suit, il est question du retour des Calât c a l'observance de |;i Loi. il est pin conforme au sujet même de l'épître de voir ici une allusion aux observance* légales, p. 572.

'i" I.r sti/le rt 1rs lu'hmismrs. La sainte l'eriture a

des manières de l'exprimer qui lui ion1 propn

THOMAS D'AQUIN : RÈGLES HERMÉNEUTIQUES

dont l'cxégète doit être averti sous peine de contresens certains. Or, malgré son ignorance du grec et de l'hébreu, saint Thomas est l'un des médiévaux qui se montre le plus soucieux de déterminer le sens précis des notions bibliques. L'exactitude de ses intuitions, sinon de ses analyses, est remarquable. C'est ainsi que dans son commentaire de saint Jean, il remarque que dans l'Écriture, « vrai » s'oppose à faux, figuré et participé, ce qui lui permet de donner une exégèse de Lux vera, Joa., i, 9, bien meilleure que celle de Chrysostome et d'Augustin, Marietti, p. 32; « monde » est pris tantôt dans le sens de création, tantôt de perfection, tantôt de perversité. Ibid. La « colère de Dieu » s'entend du châtiment des méchants. C. m, 36, p. 116. Dans l'Ancien Testament, la « vertu divine » désigne le plus souvent la puissance créatrice. C. v, 21, p. 159. L'usage de l'Écriture est d'appeler <■ frères » les consanguins ou les proches parents, c. n, 12; c. vu, 3, p. 83, 210, et les brebis les fidèles, c. x, 1, p. 277; le loup désigne le diable, ou l'hérétique, ou le tyran, c. x, 12, p. 285; chacune de ces nuances est appuyée d'une citation. Le commentaire étendu de la répétition Amen, Amen propre à saint Jean montre bien le bénéfice de ces précisions pour l'intelligence de la pensée :

On doit noter que cette locution Amen est hébraïque. Le Christ en use fréquemment. Aussi par respect, aucun traducteur, ni chez les grecs, ni chez les latins, n*a voulu la traduire. Parfois elle signifie : c'est vrai, ou : vraiment; parfois : qu'il en soit ainsi. Voilà pourquoi dans les Ps. lxxi, xxxvm, evi où nous avons fiai, il y a dans l'hébreu : Amen, Amen. Or Jean est le seul évangéliste à répéter deux fois ce mot. La raison en est que les autres évangélistes relatent principalement ce qui relève de l'humanité du Christ, c'està-dire des choses facilement croyables qui n'ont pas besoin d'être affirmées avec force. Au contraire, Jean traite principalement ce qui relève de la divinité du Christ, c'est-à-dire des choses cachées, éloignées de la connaissance humaine, et qui ont besoin d'une affirmation renforcée. In Joa., c. m.lect. 1, f. 3, p. 94.

La formulation de cette dernière raison ne laisset-elle pas entendre que le vocabulaire est propre à l'évangéliste qui ne traduit pas mot à mot, mais ad sensum les paroles du Seigneur?

Saint Thomas sait que, pour exprimer les qualités d'un individu, l'hébreu fait souvent précéder le nom exprimant cette qualité du mot « fils »; « Filius olei... » Proprietas hebraici sermonis est ut quilibet illius rei dicatur esse filius in quo abundat. In Is., éd. Vives, t. xvm, p. 702. Autres idiotismes : « Dans les Écritures, Dieu est dit venir vers l'homme lorsqu'il lui octroie ses bienfaits. » In Job, ibid., p. 62. « Dans l'Ancien Testament, on trouve cette tournure du langage : tout ce qui est député au culte divin est dit être sanctifié. » In Joa., c. xvn, lect. 4, p. 17, Marietti, p. 449. L'hébreu exprime le superlatif en mettant le substantif singulier en construction avec son pluriel, ainsi : « Cantique des Cantiques » : Consuevit enim genitivus pluraliter appositus nominativo denotare excellentiam, ut Rex Regum et Dominus Dominantium, In Cant., éd. Vives, t. xvm, p. 609; Dicit autem « expectatio expectat », ut talis geminatio intensionem expectationis designet, secundum illud Ps. XXXIX : « Expectans expectavi Dominum ». Ad Rom., c. vin, lect. 3, f. 19, Marietti, p. 114.

C'est dire que la parole de Dieu s'adressant aux hommes s'adapte à leur entendement : Secundum opinionem populi loquitur Scriptura. I'-II», q. xcvm, a. 3, ad 2um. Cette loi, discernée par Jean Chrysostome, est plusieurs fois reprise par saint Thomas : Considerandum est quod Moyses rudi populo loquebalur, quorum imbecillitati condescendens, illa solum eis proposuit quœ manifeste sensui apparent. I", q. lxviii, a. 3; Moyses loquebalur rudi populo, qui nihil nisi corporalia potest capere. I», q. lxvii, a. 4. Aussi bien le langage

biblique dispose-t-il de toutes les ressources de la rhétorique, des formules métaphoriques : H&c sub metaphora dicuntur, In Job, éd. Vives, t. xvm, p. 78, 153, 155, 193; loquitur metaphorice, In Is., ibid., p. 726, 734; des métonymies, comme le ciel pour les anges et la terre pour les hommes, ibid., p. 675; des hyperboles : Hsec hyperbolice dicuntur, In Job, ibid., p. 215; cf. In Jer., t. xix, p. 140; In Lam., p. 222; figures qui, bien entendues, sont l'expression de la vérité : Sunt locutiones hyperbolicse, nec tamen lalsœ quia figuratse, quibus aliud dicitur et aliud significalur, In Lam., p. 221 ; cf. 1», q. i, a. 10, ad 3um ; « Conturbati sunt... » Glossa dicit quod loquitur hyperbolice. Sed contra. Ergo excessit veritatem propheta. Et dicendum : Quod in aliquibus Scripluris sumitur per excessum veritatis simpliciter; in sacra Scriptura pro excessu veritatis secundum opinionem hominum; quasi dicat : Conturbatio erit ultra quam credi possit. Vel aliter : Hyperbole est quidam tropus, et in tropicis locutionibus aliud dicitur et aliud intelligitur. Unde non est Jalsitas quantum ad sensum quem intendit (acere, sicut etiam in metaphora. In Is., t. xvn, p. 708.

Sur le dernier verset de saint Jean : « Le monde entier ne pourrait contenir les livres qu'il faudrait écrire... », Saint Thomas, après avoir relevé l'hyperbole, cite la règle herméneutique d'Augustin :

Sacra Scriptura utitur quibusdam figuratis locutionibus sicut Is., vi, 1 : Vidi Dominum sedentem super solium excelsum et elevatum, et tamen non sunt falsa>; ita quando in sacra Scriptura est aliqua locutio hyperbolica. Non enim est intentio dicentis ut credatur quod dicit, sed quod intendit significare, scilice t excessum operum Christi. Hoc tamen non fit quando aliquid quod erat obscurum vel dubium exponitur; sed quando id quod est apertum augetur vel attenuatur; puta cuni quis volens copiam alicujus rei commandare, dicit : Hoc sufficit centum personis vel mille. Volens autem vituperare dicit : Hoc vix sufHccret tribus. Nec tamen falsum dicit : quia sic verba rem qua- indicatur excedunt, ut ostendatur quod non intendit mentiri, sed ostendere esse parum vel multum. Marietti, p. 518.

Enfin l'alphabétisme est un procédé aussi régulier dans la poésie hébraïque que latine. In Lam., t. xix, p. 200. Une fois son existence constatée, il permet de corriger les déplacements accidentels de versets ou de strophes : Sciendum tamen quod isti très versus, secundum quosdam, debent prœponi prsecedentibus, ut pue littera sit ante ain prseter solilum morem. Ibid., p. 218.

10° La mystique des nombres, qui joue un grand rôle dans les commentaires du Moyen Age est surtout appliquée à l'interprétation du Psautier par Honorius d'Autun, Pierre Lombard, et saint Thomas. Ce n'est pas par hasard en effet, qu'il y a 150 psaumes. Dans la question de savoir s'il faut séparer le ps. n du ps. i ou les considérer comme une unité, il faut tenir compte du chiffre global du Psautier. Si l'on joint les deux premiers psaumes, il manquerait un psaume à la collection; il faudrait alors ajouter le psaume Pusillus eram qui se trouve dans plusieurs psautiers. In Ps., éd. Vives, t. xvm, p. 234-235. De fait 150 se décomposent en 70 et en 80. Or, 7 est le symbole de la vie terrestre, puisque la création s'est faite en sept jours, et 8 signifie la vie future, de sorte que le psautier traite de la vie présente et de la vie éternelle; ou bien, 7 et 8 signifient l'Ancien et le Nouveau Testament, etc. Ibid., p. 230-231.

11° Le cadre historique. — Il y a des traces dans l'exégèse de saint Thomas d'un réel souci de replacer le livre qu'il commente dans son milieu historique. C'est ainsi qu'il étudie les Psaumes en fonction des circonstances de leur composition, ce qui est assez nouveau. Mais les ressources historiques de son temps étant encore plus pauvres que ses connaissances linguistiques, on ne doit pas s'étonner d'erreurs comme

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celles-ci : identification de Sichar et de Sichem, In Joa., c. iv, lect. 1, f. 5, du Calvaire avec un ossuaire où l'on mettait les têtes des décapités, ibid., c. xix, lect. 3, y. 17, d'Arimathie avec Ramatha de I Reg., i, ibid., lect. 6, f, 38, p. 485, de l'impression du calcul des 46 années de la construction du Temple, ibid., c. ii, lect. 3, t- 20, d'Apollos promu évêque de Corinthe. In Tit., c. m, lect. 2, p. 279.

Mais on n'en appréciera que davantage les bonnes explications de l'hostilité entre Juifs et Samaritains, In Joa., c. iv, lect. 1, i. 1, de la dénomination de la mer de Galilée par lac de Tibériade, ibid., c. vi, lect. 1, f. 1, de l'institution de la fête de la Dédicace, ibid., c. x, lect. 5, f. 21, de la localisation du portique de Salomon, ibid., f. 23, du tombeau de Lazare, ibid., c. xi, lect. 5, f. 38, du Cédron au pied du mont des Oliviers, ibid., c. xvm, lect. 1, ?. 1, p. 457, delà pérennité du souverain pontificat, ibid., c. xi, lect. 7, f . 49, de l'usage d'associer un nom grec au nom juif, Ad Rom., c. i, lect. 1, t. 1, etc.

12° Solution des antinomies bibliques. — De très bonne heure avec le Contre Apion de Josèphe, le Contre Celse d'Origène, et surtout, le De consensu evangelistarum de saint Augustin, jusqu'au De contrarietatibus Scripturse de Pierre le Chantre, et la Concordance des quatre Évangélistes de Zacharie de Besançon, P. L., t. clxxxvi, col. 11-620, on s'était efforcé de donner une solution aux divergences, sinon aux contradictions relevées entre les textes bibliques. La littérature rabbinique nous a livré plusieurs recueils d'exercices scolastiques s'attachant à résoudre ces antinomies. Saint Thomas s'en est préoccupé (cf. supra, col. 718) et son commentaire de saint Jean particulièrement s'attache aux difficultés que pose la question johannique. Nous citerons quelques exemples de ses explications des divergences entre les Synoptiques et le IVe évangile, qui lui permettent par surcroît de formuler quelques règles d'herméneutique.

Jean, h, 12, place la venue du Christ à Capharnaûm avant l'incarcération de Jean-Baptiste; Matthieu, iv, la situe après cet emprisonnement. Saint Thomas répond d'après l'Histoire ecclésiastique d'F)usèbc, que les Synoptiques commencent leur narration à partir de l'emprisonnement de Jean, cf. Matth., iv, 12; Marc, i, 14. Mais le quatrième évangéliste qui leur survécut prit connaissance de leurs écrits, et il en approuva la sincérité et la vérité. Toutefois ayant remarqué quelques déficiences, notamment en ce qui concerne la première prédication du Seigneur avant l'emprisonnement de Jean, il commença son évangile, sur la demande des fidèles, en remontant plus haut, et il relata les événements antérieurs à cette captivité, ceux-là mêmes que ses devanciers avaient omis, c'està-dire dès la première année, celle du baptême, de telle sorte que dans son évangile la mise en ordre soit manifeste. P. 82. En conséquence, saint Thomas, comme Albert le Grand, compte trois ans et demi de ministère public, dont une année avant le miracle de Cana. P. 81. Il insiste sur l'excellence de l'ordre chronologique de Jean : Joannes ipse servat ordinem historiée, c. xii, lect. 1, *. 2, p. 323; Joannes vero, qui srquilur ordinem lemporis, c. xix, lect. 3, p. 177; jugement sanctionné par les modernes.

D'après Matth., iv, il semble que les premiers disciples, Pierre, André, Jacques et Jean furent appelés par le Christ après l'emprisonnement du Baptiste., ce qui ne cadre pas avec le récit du IVe évangile OÙ l'on voit ces disciples descendre i\< c Jésus à Capharnaûm avant que Jean fut Incarcéré, Mai, tout s'explique par le principe de la récapitulation, grâce auquel Matthieu, qui ne suit pas l'ordre historique raconte loir date les événements précédents. In Joa., c. ii, lect. 2, t. 12, p. 83. Cette règle de la récapitula-

tion que saint Thomas emprunte explicitement au De consensu evangelistarum, sera repris c. xvm, lect. 4, t. 25, p. 465, et surtout par les commentaires apocryphes sur la Genèse, éd. Vives, t. xxxi, p. 21, et les livres des Macchabées, t. xxxi, p. 284, 310; elle constituait la sixième règle herméneutique de Tychonius.

D'après Joa., xn, 5, Judas est seul à murmurer contre la prodigalité de Marie, p. 325, alors que d'après Matthieu la protestation est unanime, mais ce dernier use du pluriel pour le singulier, comme il, 20; ce qui est fort bien vu, l'usage du pluriel collectif étant une caractéristique du premier évangile.

Jean, xn, 14 dit succinctement : « Jésus ayant trouvé un ânon monta dessus. » Sur quoi saint Thomas commente : On doit noter que l'évangéliste Jean écrivit son évangile après tous les autres évangélistes; aussi a-t-il lu attentivement leurs évangiles, et ce qu'ils disaient longuement, il le rapporte brièvement, mais il supplée ce qu'ils ont omis. Or, il est dit dans les autres évangiles que le Seigneur envoya deux de ses disciples lui amener une ânesse, et c'est ce fait que Jean résume ici. P. 328.

La précision chronologique de Joa., xm, 1 : « Avant la fête de Pâques » donne lieu à une note érudite, p. 349-350, car elle ne concorde pas avec celles de Matth., xxvi, Marc, xiv, Luc, xxn, qui fixent l'immolation de l'agneau pascal au premier jour des azymes, date par conséquent de la dernière Cène. Les Grecs répondent que les Synoptiques n'ont pas rapporté ce fait selon la vérité, et c'est pourquoi Jean les corrige. Mais il est hérétique de dire qu'il y a quelque chose de faux non seulement dans l'Évangile, mais même dans quelque écriture canonique que ce soit. Et c'est pourquoi il est nécessaire d'assurer que les évangélistes disent la même chose et ne divergent en rien. Il faut se rapporter ici à Lev., xxm, où l'on voit que les fêtes juives, comme les nôtres, commençaient la veille au soir de la solennité. Le jour était compris d'un soir à l'autre. C'est ce comput qu'adoptent les évangélistes en disant que la Cène fut célébrée le premier jour des Azymes, c'est-à-dire le jour précédent au soir. Au contraire, Jean n'envisage que le jour même de la fête, et il considère le soir précédent comme une vigile; cf. Joa., xvm, 28, p. 467.

Jean, xvm, 25, situe le deuxième reniement de Pierre près du brasero, alors que, selon Matth., xxvi, 71, Pierre était sorti lorsqu'il a rencontré la servante. De plus, d'après Matthieu, Pierre est interrogé par une autre servante alors que pour Jean et Luc, xxn, 59, il est en butte aux questions de nombreux serviteurs. Il faut répondre qu'après son premier reniement, Pierre s'est levé, il a franchi la porte, et une fois dehors une servante l'a interpellé, ou bien celle ci a pris à partie ceux qui se trouvaient là, comme Matthieu le signale. Et ainsi Pierre renia une deuxième fois. Peu après il revient pour s'excuser et s'asseoit au milieu de tous; ceux-ci informés par la servante l'interrogent à leur tour, comme le note Matthieu, ou bien l'un d'eux a commencé et les autres ont suivi; d'où le troisième reniement, ce qui concorde avec le récit johannique. Mais ces explications pour les esprits curieux n'ont qu'une valeur relative. Voici la règle herméneutique que l'on doit appliquer :

Nec refert si alii KvauUelistse dicunt tertiam intcrronati'iiiem factam a ]>luril>us, Joannes vero faclam al> uno. Pot ni t enlm lieri ut iste,'|ui m mis ccriuscr.it , interro^.ir, -l , et allos ad interrogandiim Incitant. Multa eniin cirr.a h B verba die.ta sunt a clTCUmstantibus, quorum imum commémorai BvangviUta nm, ei alun aiiud. utm ara i eorum prlnoipalli Intentload nooj sed ad oomraemoranduni

verlia l'elri e.l oslendendum ventatem < 'jus ipi.id Domiaui dixer.il PetfOj onde in vcrliis l'elri omaai «"iivrmunl. P, Ih...

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Jean, xix, 25, situe les saintes femmes près de la croix, alors que Matthieu et Marc disent qu'elles se tenaient à distance. On pourrait penser qu'il ne s'agit pas des mêmes personnes, mais la mention expresse de Marie Madeleine dans toutes les narrations oblige à les identifier. La solution n'est pas celle de l'esprit géométrique : l'éloignement et la proximité sont des mesures relatives, Et nihil prohibet aliquod quodammodo dici longe et quodammodo dici juxta; proches au regard, ces femmes pouvaient être localement assez loin, ou bien au début elles étaient près, puis elles se sont écartées lorsque les insulteurs sont arrivés. P. 491.

13° Interprétation prudente et indulgente. — Malgré tous ses efforts, l'exégète peut ne pas arriver à une interprétation certaine du texte, il se gardera bien de proposer sa solution comme définitive ou exclusive, et il sera accueillant à d'autres commentaires. Le principe était celui d'Augustin : Sicut ipse (Augustinus) subjungit, multipliées expositiones ipse posuit in verbis Genesis, ut sic accipiatur una expositio, quod alteri exposilioni non prœjudicelur, quœ forte melior est... Sic ergo secundum quameumque opinionem potest veriias sacrai Scriplurœ salvari diversimode. Unde non est coarclandus sensus sacrœ Scripluree ad aliquid horum. Quodl., iv, a. 3. Cum Scriptura divina mullipliciter exponi possit, quod nulli expositioni aliquis iia prœcise inhsereat, ut si cerla ralione constiterit, hoc esse falsum quod aliquis sensum Scriplurœ esse credebal, id nihilominus asserere prœsumit, ne Scriptura ex hoc ab infidelibus derideatur. Ia, q. lxviii, a. 1.

Aussi bien, saint Thomas dans la pratique se montre- t-il toujours fort réservé dans les interprétations qu'il propose, cf. Ia, q. lxxiv, a. 2, fin. Bien plus, il est accueillant à toutes les exégèses qui ne contredisent ni la foi ni le contexte. D'où cette règle : Ne aliquis ila Scripturam ad unum sensum cogère velit, quod alios sensus qui in se veritatem continent, et possunt, salva circumstantia litlerœ Scripturse aptari. De pot., q. iv, a. 1. Ce n'est pas que toutes ces explications rendent compte du vrai et unique sens littéral, elles sont adaptées; il s'agit d'une règle herméneutique qui autorise le théologien à gloser l'Écriture de bien des façons, ne serait-ce qu'en recueillant les interprétations patristiques divergentes. Il enrichit ainsi la valeur pédagogique de son enseignement essentiellement biblique.

14° Les sens spirituels. — Si les règles herméneutiques susdites ne permettent pas toujours de définir le sens littéral avec une précision rigoureuse, cette approximation est accidentelle. Au contraire, l'exégèse des sens allégoriques, moraux ou anagogiques ne peut de soi parvenir à une certitude absolue, Quodl. vu, a. 14, ad 4um; elle n'est jamais qu'une conjecture, si bien que ces sens ne sont admis à faire preuve ni en apologétique, ibid. et Sent. Prol., q. i, a. 5, sedcont.,ni en théologie, I», q. i, a. 10, ad lum. Seule l'Église peut les déterminer avec sécurité. IIa-IIœ, q. i, a. 9, 10. Il reste que le commentateur ne doit pas les négliger, et saint Thomas est le seul théologien à avoir donné aux exégètes une règle précise de leur interprétation, fondée sur la finalité progressive de la révélation :

Les quatre sens sont attribués à l'Ecriture, non pas de telle sorte qu'on doive donner de tous ses passages une quadruple exposition, mais tantôt quatre, tantôt trois, tantôt deux, tantôt un seul. Dans la sainte Écriture, en effet, il arrive surtout que ce qui doit suivre dans l'ordre du temps soit signifié par ce qui le précède, et de là vient que parfois dans la sainte Écriture, ce qui est dit au sens littéral de ce qui précède peut s'exposer au sens spirituel de ce qui viendra plus tard, tandis que l'inverse n'est pas vrai. Or, parmi toutes les choses qui sont narrées dans la sainte Écriture, les premières sont celles qui relèvent de 1* Ancien Testament, et c'est pourquoi ce qui se rapporte selon le sens

littéral aux faits de l'Ancien Testament pourra être exposé selon les quatre sens indiqués. Puis viennent en second lieu les choses qui se rapportent à l'état de l'Église présente: parmi ces choses, les premières sont celles qui concernent la tête (le Christ), lesquelles ont rapport à ce qui regarde les membres (les fidèles), car le vrai corps du Christ luimême et ce qui s'est produit en lui sont la figure du corps mystique et de ce qui s'y passe, de telle sorte que nous devons prendre l'exemple de nos vies sur le Christ lui-même. Enfin dans le Christ nous est préfigurée la gloire future. De tout cela, il résulte que ce qui est dit au sens littéral du Christ, notre tête, peut être interprété et allégoriquement, en le référant à son corps mystique, et moralement, en le référant à nos actes qui doivent être réformés à son exemple, et anagogiquement en tant que dans la personne du Christ nous est montré le chemin de la gloire. Au contraire, ce qui est dit de l'Église au sens littéral ne peut pas être exposé allégoriquement, à moins peut-être qu'on interprète ainsi ce qui est dit de l'Église primitive, pour l'appliquer à l'état postérieur de l'Église actuelle. Mais on peut donner de ces faits une interprétation morale et anagogique. D'autre part, ce qui est présenté au sens littéral, comme appartenant à la conduite morale n'est pas habituellement exposé autrement que selon le sens allégorique. Enfin ce qui, au sens littéral, relève de l'état de gloire, ne s'expose d'ordinaire en aucun autre sens, pour cette raison qu'il n'est pas la figure d'une autre chose, mais qu'au contraire tout le reste le figure. Quodl., vu, a. 15, ad 5"".

Ainsi, et c'est une innovation considérable, on ne peut plus appliquer légitimement n'importe quel sens spirituel à un texte de l'Écriture. C'était fermer la voie aux débauches d'imagination de Raban Maur et de ses successeurs. Même pour des fins spirituelles l'exégète devra s'astreindre à suivre une méthode rationnelle et demeurer fidèle aux exigences d'une technique scientifique. N'était-ce pas porter un coup fatal à l'exégèse allégorique? Le fait est qu'elle ne fera plus que décliner. D'autant plus que saint Thomas affirme que toute vérité enseignée par un sens spirituel se trouve exposé ailleurs en clair par le sens littéral : Nihil est quod occulte in aliquo loco sacrse Scriptural tradatur quod non alibi manifeste exponatur, unde spiritualis expositio semper débet habere fulcimentum ab aliqua litlerali expositione sacrée Scriptural, et Un viletur omnis erroris expositio. Quodl., vu, a. 14, ad 3um. Dès lors, si l'exposé des sens spirituels demande au préalable une critique du sens littéral, pourquoi ne pas s'attacher uniquement à celui-ci qui contient toute vérité et toute mystique, de la façon la plus claire, manifeste, et qu'une saine exégèse permettra d'assimiler en toute sécurité?

VIII. Conclusion. — L'exégèse de saint Thomas d'Aquin est essentiellement celle d'un théologien qui cherche à dégager des textes bibliques toute leur valeur doctrinale possible. La place, à notre avis considérable, qu'il occupe dans l'histoire de l'herméneutique, tient moins à la méthode qu'il aurait employée et aux résultats auxquels il serait parvenu — encore que les modernes le citent encore comme une autorité — qu'à sa parfaite mise au point des tendances et de l'acquis de ses devanciers. Il a hérité du culte pour le sens littéral de l'école de Saint-Victor et aussi de saint Albert; il croit à la valeur profonde de l'interprétation spirituelle, car jamais la meilleure exégèse du monde ne sera exhaustive de tout le sens religieux mis par Dieu sous chaque mot de sa révélation : Auctor principalis sacrœ Scriptura; est Spiritus sanctus, qui in uno verbo sacrée Scripluree intellexit multo plura quam per expositores sacrœ Scriplurœ exponantur vel discernanlur. Quodl., vu, a. 14, ad 5UDI. Mais le génie de saint Thomas a été. d'une part, de modérer l'exubérance sans contrôle et finalement sans fruit des interprétations allégoriques en définissant les règles de leur discernement et le mode de leur rattachement à la lettre et au contexte ; et, d'autre part, de pratiquer luimême une exégèse littérale toute de pénétration et de

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