‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 4)Chapitre 253 sur 423 · THOMAS D'AQUIN : USAGE DES AUCTORITATES · texte numérisé non relu

THOMAS D'AQUIN : USAGE DES AUCTORITATES

n'a pas voulu incorporer dans ses exposés doctrinaux une source pseudépigraphique précisément parce qu'elle n'avait pas les titres requis par l'usage et la technique de l'école, nous donnera un exposé qui sera plus ou moins différent de l'exposé d'un autre, lequel s'en servait comme d'une source proprement dite, ex propriis sed probabiliter. Ne faut-il pas respecter la lettre et les intentions expresses f)e quelqu'un qui, comme saint Thomas, a voulu établir sa doctrine théologique sur les aucloritates des Écritures canoniques et de ces doctores authenlici officiellement reconnus comme tels? Le cas du symbole Quicumque, faussement attribué à Athanase, n'infirme en rien ce que nous venons de dire. On n'a qu'à se rappeler que cet exposé, cette doctrina, comme saint Thomas l'appelle, est devenu un symbolum, et une régula fîdei, non de sa propre autorité (évidemment le Moyen Age y reconnaît Vauctoritas d' Athanase) mais uniquement par l'approbation des souverains pontifes. De ce fait le cachet personnel inhérent à une autorité patristique lui était enlevé, et le Moyen Age s'en rapportait ici à l'autorité non point d' Athanase, mais de l'Église. Sam. theol., II'-II», q. i, a. 10.

///. l'usage des auctoritates. — Comment saint Thomas a-t-il utilisé sa documentation patristique? Quelle fut l'attitude adoptée par lui à l'égard des aucloritates et quel usage fit-il de ces textes?

Il faut avoir répondu à cette question pour mesurer l'influence qu'il a gardée de leur contact. La nature de la méthode scolastique en sortira peut-être mieux éclairée et on verra en tout cas en quoi précisément consistaient certains de ses procédés. Quand on a identifié les auctoritates patristiques, on reste frappé de leur grand nombre et, plus encore, des principes multiples selon lesquels on pourrait les classer; car il est vraisemblable déjà à priori, et les faits le confirment à l'évidence, que l'utilisation de ce matériel abondant et varié ne devait pas se faire d'une manière uniforme pour tous les textes. On peut examiner chaque texte à part, mais il est possible de classer les citations selon des données objectives et de les grouper ainsi en différentes catégories selon les procédés employés. Qu'on se rappelle une distinction à la fois élémentaire, et capitale. On choisit un texte de préférence à un autre parce que la teneur du fragment choisi semble exprimer ce dont on a besoin; le sens primitif de ce texte et l'interprétation qu'il recevra par le fait qu'il est extrait de son contexte ne sont pas une seule et môme chose. Pour tout ce qui suit nous renvoyons à notre article : L'usage des « Auctoritates ». Voir la bibliographie.

1° La présentation des textes. — On pourrait à la rigueur procéder à priori, ainsi que I. Backes l'a fait op. cit., p. 55-56. Il a relevé trois catégories : les citations d'ornement, les citations sic et non, les citations sources de doctrines. Il est préférable toutefois de laisser parler les textes eux-mêmes. Saint Thomas et Ms contemporains ont pris à leurs devancière leurs procédés de travail, tout en les perfectionnant et en les adaptant aux progrès et aux nécessités des temps nouveaux.

1 . Citations sources de « di/Jicultales ». — Lorsque toutes les auctoritates ne semblent pas dire la même chose à propos d'un sujet, on peut les opposer les unes aux autres. On ne concédera pas tout ce qui est affirmé par un des textes et l'on ne refusera pas absolument l'autorité d'un autre. L'expression de la vérité exige des nuances et la parole humaine est rarement (l'une exactitude absolue. Saint Thomas était rompu B Ifl méthode abélardienne, et des expressions moins heu-

MOMi et apparemment contradictoires se trouvaleni

chez les l'ères, lesquels, ehacun en son temps et pour son milieu, avaient enseigné et défendu la doctrine de

la foi avec le vocabulaire dont ils disposaient. Dès le début du xnc siècle on avait trouvé la formule de conciliation : non sunt adversi sed diversi.

2. Citations de pur ornement. — Par ce nom on est convenu d'indiquer les auctoritates qui pourraient être omises sans que l'exposé de la doctrine ou la cohérence du sujet en souffrît; citations conventionnelles, décoratives, qui illustrent heureusement, par un mot ou une image, ce que l'auteur vient de dire, sans y ajouter quoi que ce soit. G. Bardy, art. cit., p. 502, les appelle des « références d'apparat », pour orner et embellir un exposé doctrinal.

3. Citations sources de doctrine. — On peut prendre aussi un texte patristique comme base pour établir une doctrine. Et, chez saint Thomas, ce sera très souvent dans le sed contra qu'onlira un tel texte. Le rôle du sed contra était précisément de faire entendre le premier son de la doctrine développée dans le corps de l'article et ainsi le texte patristique fait jaillir la première étincelle de la lumière qui va être faite. Cependant la citation source de doctrine, ne se trouve pas uniquement ou nécessairement dans le sed contra. La citationsource était déjà une donnée initiale que l'on devait analyser, expliquer, confirmer et au service de laquelle on mettait les ressources de la philosophie et d'une saine dialectique. Enlever Vauctoritas en question, ce serait faire périr le sens ou la valeur de l'exposé doctrinal. G. von Hertling, art. cit., p. 549, la décrit comme une aucloritas qui donne le ton et la mesure pour comprendre l'explication qui va suivre.

4. Citations preuves de la doctrine. — Élaborant sa théorie des sources, exposée plus haut (col. 738), on a pu constater que saint Thomas regardait les auctoritates patristiques comme des argumenta propria sed probabiliter; c'est-à-dire que l'argument qu'on en pouvait tirer n'a pas de soi une valeur apodictique et nécessaire. C'est avec cette réserve qu'on doit comprendre ce que nous disons des citations preuves de la doctrine. Ainsi donc il n'est pas question ici de véritables preuves, au sens que nous donnons à ce mot aujourd'hui.

C'est surtout dans la doctrine sacramentaire que saint Thomas fait usage de ce genre. Par la formule citation-preuve, on doit entendre une citation qui vient à point pour appuyer ou expliquer une pratique déjà existante; une doctrine déjà établie par ailleurs. Ainsi dans la III», q. lxvi, a. 5, à propos de la formule sacramentelle du baptême, on se demande si cette formule est une forma conveniens? Le sed contra cite le texte bien connu, Matth., xxvm, 19, citation source de la doctrine. Saint Thomas ajoute cependant, dans le corps de l'article, deux autres textes, Eph., v, 2ti. et un texte d'Augustin emprunté au De baptismo contra donatislas, 1. IV, c. xv, lequel doit expliquer le texte de saint Paul; bien plus, ce texte d'Augustin doit servir comme preuve patristique de ce que l'Apôtre venait d'énoncer.

5. Citations confirmalivcs de la doctrine. — Les citations de cette catégorie se rapprochent tout à la fois des citations-preuves et des citations de pur ornement. Elles se distinguent cependant des unes et des autres. d'une part parce que leur rôle n'est pas de prouver une assertion quelconque, d'autre part parce qu'elles apportent du neuf, et complètent ainsi l'exposé de la doctrine ne filt-ce que par l'invocation d'une autorité bien connue, qui corrobore ce qtte l'on vient de dire, par l'appui d'un grand nom. Elles aident singulièrement à nous donner une intelligence plus profonde et plus circonstanciée de l'idée que l'auteur a voulu Inculquer.

0. Citations cxf)licatives. Beaucoup de difficultés tiennent non pas aux choses mais à notre esprit mal renseigné, qui ne voit pas toujours très rlairement la

THOMAS D'AQUfN : ESPRIT DE SON TRAVAIL

portée d'une doctrine, ou ne perçoit pas le sens précis des problèmes. Il suffira de fournir une explication par un texte qui a l'avantage d'être qualifié et de traduire la sagesse patristique. Par la citation qui vient ainsi à propos, la réponse désirée est faite et l'esprit se repose, parce que la lumière demandée est donnée.

7. Citations justificatives. — Ce sont des textes qui donnent le sens d'un fait, qui justifient une pratique ou une théorie admise par tous, qui exposent le sens d'une cérémonie quelconque, de telle façon que, sans eux, ces éléments de la vie chrétienne resteraient obscurs et sembleraient dépourvus de sens. Ce ne sont pas des citations purement ornamcntales, car elles nous instruisent réellement; on ne peut pas dire non plus qu'elles soient des citations-preuves ou des citationssources, car elles n'apportent pas même une confirmation; d'autre part elles n'expliquent rien et ne s'opposent à aucune autre assertion. Elles ont leur raison d'être dans la signification et la beauté du sens que les Pères ont trouvé dans une cérémonie quelconque; et, par le style imagé dont elles sont quelquefois parées, elles fournissent une réponse fraîche et vivante parfois très riche.

2° L'interprétation des textes. — A chaque époque de son histoire, l'Église a toujours eu à sa disposition la vraie théologie pour expliquer et justifier son enseignement et ses pratiques. Les docteurs du Moyen Age nous ont laissé ici un magnifique exemple. Ils se sont montrés maîtres dans l'élaboration d'une théologie qui, tout en enseignant l'identité de la foi, révélait en même temps le progrès de cette foi à travers les âges. A cette fin, ils devaient parfois parer à des difficultés soulevées par les sources même de leur théologie. Et la question, ulrum eadem sit ftdes antiquorum et modernorum, que saint Thomas s'est posée aussi bien que ses contemporains, dénote un esprit ouvert à ce progrès de la foi. Le texte suivant est significatif : si aliqua in dictis antiquorum doctorum inveniunlur, quœ cum tanta cautela non dicantur, quanta a modernis servatur, non sunt contemnenda, aul abjicienda, sed nec etiam ea extendere oportet, sed exponere reverenter. Voir Contra errores Greecorum, prologus, éd. Mandonnet, t. ni, p. 279. Quels sont donc les procédés employés au service de Vexponere reverenter?

On trouvera chez Durantel, op. cit., passim, chez G. von Hertling, art. cit., chez I. Backes, op. cit., p. 66- 117, et dans notre article des Eph. theol. Lov., 1938, p. 310-327, l'énumération des genres d'interprétation qui ont déjà été étudiés, avec leur description, des exemples et des textes à l'appui.

Il suffit d'indiquer ici les résultats déjà obtenus : interprétation par l'étude du contexte; interprétation théologique; interprétation historique; interprétation justificative des faits; interprétation exégétique; interprétation dialectique; interprétation d'une auctoritas patristique par une autre. En plaçant les divers traités de saint Thomas dans le cadre des courants intellectuels de son siècle, on en trouvera d'autres, qui feront saisir la virtuosité avec laquelle les scolastiques savaient tirer de leurs sources les tons parfois les plus variés.

IV. ESPRIT DU TRAVAIL ET MOUE DE COMPOSI- TION; — Nonobstant les liens multiples qui le rattachent à son milieu historique, l'œuvre de saint Thomas porte un cachet très personnel, par lequel il se distingue nettement de celle de ses contemporains Alexandre de Halès, saint Bonaventure, saint Albert le Grand, R. Fishacre, Roland de Crémone, R. Kil- \va"dby, pour ne citer que ceux-là.

S'il a connu à fond les courants de son temps, si même il a repris, parfois en bloc, les tendances doctrinales qui vivaient autour de lui, on ne peut pas dire qu'il en ait vraiment subi l'influence. Il a utilisé tous

ces matériaux, il les a repensés, mais il les a toujours dominés; il s'est fait l'écho de son temps, mais d'une façon très personnelle. Même à l'égard de saint-Albert le Grand, dont il était le disciple préféré; il a su garder une indépendance qui est tout à l'honneur de l'un et de l'autre. Venant à un moment où les œuvres d'Aristote firent leur entrée en Occident pour prendre la place de certains courants de l'augustinisme médiéval, il n'a pas abandonné le grand docteur d'Hippone, et il n'a pas non plus professé un culte absolu pour Aristote. Il a combiné les deux courants dans son esprit et dans ses formules; et on a pu dire, à bon droit, qu'il est la synthèse des deux. Mais c'est une synthèse qui porte son nom propre, la synthèse thomiste. Il a étudié l'aristotélisme avec son esprit de philosophe et l'a utilisé avec son esprit de croyant, comme Augustin lui en avait donné l'exemple pour les doctrines platoniciennes. Il s'est sagement tenu à la devise que Grégoire IX avait donnée à Guillaume d'Auxerre quand il le chargea d' épurer les œuvres d'Aristote : ne utile per inutile vitietur. Deniffe-Chatelain, Chart. Univ. Paris., t. i, p. 143. Il a dominé son temps par son érudition, par son choix judicieux des textes, par les nouveaux problèmes qu'il a posés et par ses vues personni'lles, aussi bien que par des solutions inconnues jusqu'à lui et surtout par la construction même de son édifice théologique dans lequel il a su harmoniser les valeurs du passé pour en faire une synthèse qui lui a valu l'admiration et la vénération des siècles postérieurs. Il a critiqué certaines doctrines d'Aristote et il a fuit de même pour certaines théories de saint Augustin. Cette attitude de saint Thomas a parfois provoqué des jugements assez singuliers, même contradictoires, sur la relation entre lui et le docteur d'Hippone. Voir W. Schneider, op. cit., Die Quasstiones disputalœ de veritate, etc., 1930, p. 1-2. Le seul moyen équitable pour établir ces relations, qu'il s'agisse d'Augustin ou d'autres sources utilisées par saint Thomas, ce sera d'étudier, en des séries do monographies, tel ou tel traité, tel ou tel sujet. Saint Thomas n'est pas un autodidacte, mais un philosophe et un théologien autonome, c'est-à-dire tout à fait personnel, qui fait appel aux auctorilatcs parce que celles-ci lui paraissent être une norme de la vérité.

La documentation patristique dont on a plus haut tracé un aperçu très sommaire, suppose une technique sur laquelle saint Thomas ne s'est prononcé que très rarement. Nous devons la rechercher à travers ses œuvres. Il n'est pas un compilateur comme Pierre Lombard, il ne donne pas une paraphrase, de ses sources comme Albert le Grand, mais il en donne un commentaire, et il les incorpore dans sa pensée à lui. Il a sa méthode : une méthode scolastique, mais qui s'avère très perfectionnée quand on la compare à celle de ses devanciers, ou de ses contemporains. L'élément spéculatif a été poussé par lui jusqu'aux sommets d'une saine dialectique, sans tomber toutefois dans les excès d'un conceptualisme à outrance, ou du verbalisme qui caractérise la théologie nominaliste. Mais à ne voir en lui qu'un pur spéculatif, on ne tient pas un compte suffisant des faits. Le P. Vosté, art. cit., p. 14, a pu répéter que saint Thomas est le chef de la théologie positive de son temps. Il ne faut pas attribuer à saint Thomas la technique scientifique que nous connaissons à notre époque, mais il ne faut pas non plus ignorer la sienne.

La méthode de travail de saint Thomas fait de plus en plus l'objet des recherches historiques. La renaissance de ces études historiques nous dévoilera de plus en plus les secrets conservés trop longtemps par les seuls textes. Le P. Dcnifie rêvait jadis de composer un commentaire historique de la Somme théologique et du Commentaire des Sentences. Le P. Chenu nous en

Page 1