TRADITION. PÈRES GRECS DU IV* SIÈCLE
les accepter, c'est rejeter les oracles du Saint-Esprit et préférer une opinion personnelle aux doctrines de l'Évangile. Epist., cclxi, n. 3, t. xxxn, col. 972 BC.
Fort de ce principe de la tradition, qu'il appuie sur I Cor., xi, 2 et II Thess., n, 14, Basile justifie l'adoration due au Saint-Esprit à l'égal du Père et du Fils par l'usage traditionnel de l'Église. C'est, affirme-t-il, demeurer dans l'ordre apostolique que de s'attacher aux traditions non écrites, à7toarfoXi.xov 8s ol\j.a.i, xal tô toùç àYpâcpoiç TOxpaSôaeoi rcapafiévew. De Sp. Sancto, n. 71, col. 200 B. Et, pour mieux exprimer la vénération due à l'antiquité des dogmes, il la compare à la blanche chevelure de la vieillesse. Id., ibid., C. L'antiquité de la tradition, les usages constants de l'Église sont une garantie de la vérité qui s'en dégage. N. 16, col. 96 A. La formule baptismale (invocation à la Trinité) suffit à elle seule à prouver que le Saint- Esprit ne doit en rien être séparé du Père et du Fils. N. 26, 28, 67, 71, col. 113 A, 117 A, 193 AB, 200 BC.
Ainsi donc, il est bien établi que nos doctrines courantes sur le Saint-Esprit doivent être à la fois celles que nous recueillons des Écritures et celles que la tradition non écrite des Pères nous a laissées. N. 22, col. 108 A. C'est pourquoi, dans les controverses, il faudrait faire appel et aux Écritures et aux traditions apostoliques; mais ni les unes ni les autres ne peuvent agir sur les esprits imbus d'idées juives ou païennes. N. 77, col. 213 C.
Ces textes expliquent pourquoi Basile s'élève à plusieurs reprises contre ceux qui demandent à grands cris des textes tirés de l'Écriture et ne font aucun cas du témoignage écrit des Pères. N. 25, col. 112 C. C'est le but de tous les adversaires de la vraie foi de combattre les traditions apostoliques. Ibid.; cf. n. 16, col. 93 D-96 A. Et, pour trahir la foi, il suffit, estimet-il, de ne pas recevoir quelque point des vérités oralement transmises. De flde, n. 1, t. xxxi, col. 677 BC. Voir également Contra sabellianos et Arium et anomseos, hom. xxiv, n. 6, ibid., col. 612 B. Et Basile lui-même n'a pas d'autre ambition que de transmettre à ses auditeurs l'enseignement qu'il a reçu simplement et sans détours. Ibid., n. 5, col. 608 C.
On trouve chez saint Basile, comme expressions équivalentes, outre la formule classique TOxpàSoaiç twv TOXTépwv déjà citée plusieurs fois, d'autres formules moins courantes : TrapâSoaiç t^ç TÛcn:zu>ç, Epist., cxxv, P. G., t. xxxn, col. 524; TOXTpixal TuapaSéasiç, Epist., ccxliii, n. 2, ibid., col. 904 C; twoç StSa^ç ôv TOxpeXâêo^ev, De Spir. sancto, n. 26, col. 113 A; à7TOo-roXi.xT) rozpâSoaiç, n. 25, col. 112 C. Dans ï'Adv. Eunomium, TCapàSociç a comme équivalent xocvwv, règle (de la foi), 1. I, n. 4, P. G., t. xxix, col. 509 C.
On doit reconnaître cependant que ces déclarations, si nettes en faveur de la tradition, sont insuffisantes en ce qui concerne le magistère de l'Église, organe de cette tradition.
b) Saint Grégoire de Nazianze. — Grégoire de Nazianze, on l'a fait remarquer, a clairement vu le progrès dogmatique qui s'impose à certaines vérités et explique de cette manière la manifestation progressive et relativement récente de la divinité du Saint-Esprit. Voir Dogme, t. iv, col. 1624-1625. Sous-jacentes à ce progrès existent donc dans l'Église des vérités non contenues ou tout au moins non clairement exprimées dans l'Écriture et qui sont la condition même du progrès des formules dogmatiques. Pour bien comprendre le passage signalé aux col. 161-164 de la P. G., t. xxxvi, il faut se reporter au n. 5 de ce discours (Orcrt.,xxxi). Grégoire y précise qu'il parlera plus loin des « dogmes non écrits », col. 145 BC. Au n. 23, il se demande si les expressions àYévvTjxoç (non engendré) et avap^oç (sans principe) doivent être rejetées parce
qu'elles ne sont pas contenues dans l'Écriture. Col. 157. Peu importe, conclut-il, il ne faut pas s'attacher aux mots plus qu'aux idées. Mais si l'on constate qu'une expression correspond à l'idée que l'Écriture n'exprime pas ou n'exprime que confusément, mais qui doit en être certainement déduite, aucun sycophante de cette expression ne doit empêcher de s'y rallier. N. 27, col. 164. On comprend en quel sens Grégoire déclare dans la première lettre à Clédonius que notre foi est consignée et dans les écrits, ÈYYpâçcoç, et dans les paroles, àypâcptoç. P. G., t. xxxvn, col. 176 B.
c) Saint Grégoire de Nysse, établissant contre Eunomius la vérité catholique sur la Trinité, en appelle fréquemment à la doctrine, à la foi de l'Église, Contra Eunomium, 1. I et IV, P. G., t. xlv, col. 461 A et 653 B, et note les doctrines hérétiques comme de faux concepts d'opinions. L. XII, col. 957 D. Voulant démontrer l'unique génération du Fils, il déclare qu'il est parfaitement inutile de recourir à des raisonnements et à des arguments : « Il suffit, dit -il, pour démontrer notre affirmation, que nous ayons la tradition des Pères parvenue jusqu'à nous comme une sorte d'héritage qui nous a été transmis par les saints successeurs et héritiers des apôtres. » L. iv, col. 653 CD. Assertion remarquable et dans laquelle Grégoire affirme déjà, non seulement la tradition, source de vérités, mais le magistère vivant, imposant aux fidèles la vérité traditionnellement possédée dans l'Église. Cf. Deneffe, op. cit., p. 45.
6. Saint Épiphane. — L'assertion relevée chez Grégoire de Nysse appartient également à saint Épiphane. « Les paroles divines ne doivent pas être interprétées allégoriquement, mais être reçues dans leur teneur et leur sens obvies, si l'on veut en percevoir la force convaincante. Mais il faut leur ajouter la tradition; car on ne peut demander à l'Écriture toutes les vérités. Les apôtres nous ont laissé les unes en écrit, èv ypayouc,, les autres en traditions, èv ■roxpaSôaeai.v. » Hser., lxi, n. 6, P. G., t. xli, col. 1048 B. Et, à l'appui de cette affirmation, il cite saint Paul, I Cor., xi, 2; xv, 3, et il continue en rappelant un certain nombre de pratiques reçues des apôtres, par exemple l'interdiction de se marier après avoir fait vœu de virginité, ce qui, en apparence, est contraire à I Cor., vu, 28.
Il s'agit ici, non pas simplement de source, mais encore de règle de vérités à croire. Si Épiphane prend soin d'établir exactement la succession apostolique, principalement pour le siège de Rome, c'est que « par là la vérité est manifestée de façon continue et perpétuelle ». Hser., xxvii, n. 6, col. 372 AB; 373 B; cf. xxxi, n. 30, col. 533 A. Cette indication montre que la règle de la foi se trouve, pour Épiphane, dans l'enseignement de l'Église romaine; mais il ne faut pas oublier l'enseignement de l'Église universelle : la foi qui s'impose est celle de toute l'Église, Ancoralus, n. 120, t. xliii, col. 233 AB, celle des évêques qui gardent entre eux la communion. N. 14, col. 41 B. C'est cette foi, transmise des saints apôtres, qui a été consacrée à Nicée par plus de trois cents dix évêques. Id., n. 119, col. 233 A. Cf. Hser., lxxiii, n. 34, t. xlii, col. 468 A.
Le dogme très vénérable de la prière pour les dé. funts est un de ceux que l'Église a reçus des Pères- Hser., lxxv, n. 9, t. xlii, col. 516 AB. Quoi de plus opportun et de plus admirable! Cf. n. 8, col. 513 B. On notera dans le premier de ces textes, une application assez inattendue de Prov., i, 8, où Salomon ferait entendre que le Père nous a instruits par l'Esprit- Saint et par écrit et oralement, 6n èYYpâcpwç ze xal àypâcpcoç SôSacxcv ô ila-ajp. Col. 516 A. Ainsi l'Église a reçu des institutions qu'elle ne peut briser ni supprimer.
TRADITION. PÈRES GRECS DU Ve-VIII* SIÈCLE
7. Saint Jean Chrysoslome. — Ce représentant le plus qualifié de l'école d'Antioche a, sur la tradition, une doctrine très ferme.
On la trouve d'abord dans les commentaires sur les textes scripturaires qui établissent l'existence et la légitimité des traditions. In epist. II ad Thess., hom. iv, n. 2, sur II Thess., n, 15 : « Par là, il est clair que (les apôtres) n'ont pas transmis tout par lettres, mais qu'ils (ont transmis) beaucoup de choses même sans écrits et ces vérités sont aussi dignes de foi. Aussi devons-nous estimer que la tradition de l'Église est digne de foi : c'est la tradition ; il ne faut chercher rien de plus. » P. G., t. lxii, col. 488. Dans son commentaire In epist. Il ad Tim. (i, 13), il écrit : « Ne pensons pas que la doctrine transmise (SiSacrxaXtav) soit fautive. (Saint Paul) a instruit en beaucoup de choses (son disciple) sans écrire. Il le lui rappelle présentement en disant : « Conserve le souvenir des saines instructions reçues de moi. » Col. 615.
Les apôtres ne sont donc pas comme Moïse, qui descendit de la montagne en portant en ses mains des tables écrites; animés parl'Esprit-Saint, «ils étaient des livres vivants et, par la grâce de l'Esprit, ils étaient constitués des règles (de la foi) », Piêxta xal v6u.oi Yiv6(j.evoi Sià rîjç xâpifoç. In Matth., hom. i, n. 1, t. lvii, col. 15.
Sans doute, parmi les dogmes, certains seraient restés inconnus s'ils n'avaient pas été écrits. Mais certains autres n'ont pas été insérés dans l'Écriture : ainsi les apôtres nous ont laissé de nombreuses traditions non écrites, parce qu'il fallait amener doucement et progressivement les hommes à la connaissance des vérités sublimes. In Acta apost., hom. i, n. 1, t. lx, col. 15.
Parmi ces traditions laissées par les apôtres, Chrysostome, comme Épiphane, compte la prière pour les défunts. Après avoir, dans un texte assez discuté, voir art. Purgatoire, t. xin, col. 1205 et art. Mitigation des peines, t. x, col. 2001, invité les fidèles à prier pour toutes sortes de pécheurs, il ajoute que c'est par les apôtres eux-mêmes qu'a été constituée la loi de la prière pour les défunts. In epist. ad Phil., hom. m, n. 4, P. G., t. lxii, col. 203-204.
2° Note sur les Pères syriens. — 1. Aphraate affirme avec ardeur la valeur de l'enseignement des anciens. Il en appelle souvent à leur autcrilé pour confirmer l'interprétation des Écritures ou d'autres doctrines. Il veut qu'on interroge les sages. Demonstr., v, 25; xxn, 26. Lui-même a été instruit par un maître, n, 14, et il instruit son ami, afin que celui-ci, à son tour, instruise les autres, i, 20; xn, 12. A quelles sources a puisé Aphraate? Il affirme lui-même qu'il est imbu des traditions juives et apostoliques. Les traditions juives lui servent a discuter avec les Juifs; mais il recourt aux traditions apostoliques et aux Pères quand il s'agit de défendre la religion chrétienne. Ici, il se rencontre avec saint Éphrem. Voir, sur tous ces points, la Patrologie syriaque, t. i, préface aux œuvres d'Aphraate, n. 12, p. xi.ix-li.
2. Quant à saint Éphrem, on sait qu'il est avant tout poète, et qu'il brille plus par la grâce que par la profondeur. Néanmoins — et peut-être à cause de cela même — il s'attache fermement à la doctrine traditionnelle de l'Lglise. Il est fermement orthodoxe et d'une orthodoxie ecclésiastique. L'Église enseigne la vérité sans mélange d'erreur et, contra les hérétiques, elle défend la vérité des Écritures. .S. Ephrrm Syri opéra omnia 'dit. Assémanl, Rome, 1737-1746, t. n,
l>. 1 \2 l'.l . . 560 I!. Si la foi esi contenue dans les Livres saints, c'est a la théologie qu'il appartient de les étudier et de le* expliquer. T. m, p. 132 If. La vérité religieuse vient, en elh». de deux sources, Écriture et Eglise, lui dehors de la il est inutile et même nuisible
de chercher : « Il y a dans l'Église une recherche pour ce qui est révélé; il n'y en a point pour ce qui est caché. » T. m, p. 18 C. Des recherches humaines, faites au nom de la philosophie, sont préjudiciables à la foi : « celui qui croit ne cherche point ; celui qui cherche ne croit point. »T. m, p. 184 C. C'est dire le peu de cas que fait Éphrem de la raison humaine et toute l'autorité qu'il accorde à la tradition manifestée dans l'enseignement de l'Église. Cf. Tixeront, Histoire des dogmes, t. n, p. 210-211 ; J. Lamy, Saint Ephrem, dans l'Université catholique, 1890, t. m et iv; C. Eireiner, Der hl. Ephrsem der Syrer, eine dogmengeschichtliche Abhandlung, Kempten, 1889.
3° Pères du Ve au rrue siècle. — Du Ve au vme siècle, la théologie subit, en ce qui concerne l'argument de tradition, l'évolution qu'appelait normalement la complexité même de son développement. Jusqu'au ive siècle, en effet, les Pères avaient invoqué, en dehors des Écritures, les traditions reçues de Jésus-Christ par les apôtres, transmises oralement par ceux-ci aux premières générations chrétiennes et parvenues par la même voie jusqu'à nous. Ces traditions tiraient leur force et leur valeur doctrinale de la source divine dont elles émanaient. Mais, dès la seconde partie du ive siècle, non contents d'invoquer les traditions apostoliques, quelques Pères commencent à se référer à l'autorité de docteurs antérieurs et à l'autorité des Pères de Nicée : on a vu plus haut comment Eusèbe de Césarée recueillit avec soin les doctrines des évêques du ine siècle et comment Athanase et Épiphane s'appuient avec insistance sur le concile de Nicée. Origène et Denys d'Alexandrie sont cités nommément du côté des grecs et, chez les latins, les noms d'Hilaire et d'Ambroise viennent sous la plume des écrivains de la génération suivante.
Mais à partir du ve siècle, le recours à l'autorité des Pères prend un développement considérable. On ne se contente plus d'y recourir d'une manière générale et anonyme, mais on justifie ce recours et l'on dresse des listes d'auteurs recommandables. On justifie le recours aux Pères, en insistant sur la garantie que l'Esprit- Saint lui-même donne à leur témoignage. On ébauche ainsi la doctrine du magistère ordinaire infaillible de l'Église. On dresse des listes d'auteurs : dans les controverses qui surgissent, devant les conciles appelés à les trancher, les orateurs s'efforcent de constituer des dossiers patristiques qui s'ajoutent, en les complétant, aux dossiers scripturaires. Nous aurons l'occasion d'en signaler un certain nombre. La preuve tirée du témoignage des Pères considérés comme docteurs et organes de la tradition prend donc, à partir du vc siècle, une ampleur exceptionnelle.
1. Saint Cyrille d'Alexandrie. — Ce vigoureux polémiste est peut-être l'initiateur du développement dont nous venons de parler. Il continue à Alexandrie l'enseignement de saint Athanase. D'un mot, il rappelle la force de la transmission d'une vérité par celui qui l'a reçue du Christ lui-même, comme saint Paul (I Cor., xv, 3). In epist. I ad Cor., P. G., t. lxxiv, col. 893 CD. C'est par là en effet que les « traditions évangéliqucs •, comme il les appelle, In Is., 1. V, tom. vi, P. G., t. lxx, col. 1433 A, sont source de vérité révélée. Aussi, tout en défendant le dogme de la maternité divine contre Nestorius, Cyrille a-t-il conscience de ne répéter que ce que les apôtres et les évangélistes ont transmis pour l'avoir appris du Christ, r))v à7roaTOAixT)v xal eùaYyeXiXTjv 7rapâ8ootv. De recta fide ad regiiuis. n. 3, P. G., t. lxxvi, col. 1264 C. Il paicil lement il exhorte les moines à suivre les vestiges des saints Pères. Epist. l* ad monachos, t. i.xxvn, col. 12 C, et à garder la foi transmise depuis les saints apôtres. Cette fol, les divins disciples l'ont transmise bien qu'ils n'en aient pas donné la formule. Et ce sont les saints