Valeur doctrinale du principe de la tradition
TRADITION. PÈRES LATINS
Sans doute, Augustin admet la tradition comme simple transmission de pratiques d'origine apostolique, par exemple, les cinquante jours qui suivent la fête de Pâques et dans lesquels on chante l'alleluia, Serm., cclii, n. 9, t. xxxvm, col. 1176; les rites d'aspersion, d'exorcismes, d'insufllation qui s'emploient au baptême, De nupt. et conc, 1. II, n. 50, t. xliv, col. 465; ou encore la célébration annuelle des fêtes de la passion, de la résurrection, de l'ascension du Sauveur et de la descente du Saint-Esprit. Epist., liv, n. 1, t. xxxiii, col. 200. Mais il s'attache également, et avec plus de fréquence et de force, à la valeur doctrinale des traditions qui nous apportent, d'une manière orale, la révélation faite aux apôtres. C'est ainsi que, dans la seule tradition, il trouve une raison suffisante d'affirmer plusieurs dogmes, en sorte que, par la tradition antérieure, les hérétiques sont déjà condamnés avant qu'on ne les réfute. Cont. Julianum, 1. II, n. 34, t. xliv, col. 698. Le dogme du péché originel, qu'enseigne suffisamment la pratique traditionnelle de baptiser les petits enfants pour leur ouvrir le ciel. De bapt., 1. IV, n. 30, t. xliii, col. 174; Cont. Julianum, 1. I, n. 22; t. xliv, col. 655; 1. VI, n. 11, 22, col. 829, 835; De nupt. et conc, 1. I, n. 22; 1. II, n. 50, col. 426 et 465; In ps. L, enarr., n. 10, t. xxxvi, col. 591 ; Serm., clxv, n. 7, t. xxxvm, col. 906; clxxv, n. 7, col. 943; clxxvi, n. 2, col. 950; De peccat. mer. et remiss., 1. I, n. 34-36, t. xliv, col. 128; Cont. duas epist. pelag., 1. II, n. 6, 7, col. 575, 576; 1. IV, n. 6, col. 613; Epist., xciv, n. 42, t. xxxiii, col. 889. Le dogme de l'efficacité du baptême conféré par les hérétiques, qu'enseigne, quoi qu'en pense Cyprien, la pratique traditionnelle de ne pas rebaptiser ceux qui viennent de l'hérésie. De bapt., 1. V, n. 37, t. xliii, col. 194; cf. 1. II, n. 12, col. 133. Le dogme du purgatoire, renfermé dans la pratique traditionnelle de prier pour les défunts. Serm., clxxiii, n. 2, t. xxxvm, col. 936-937.
3. Règles pour discerner la tradition véritable. — On a dit plus haut, col. 1286, qu'à partir du ve siècle le recours à l'autorité des Pères prend un développement considérable : ce qui est vrai aussi bien dans l'Église latine que dans l'Église grecque. Sous ce rapport comme sous tant d'autres, saint Augustin est un initiateur. Mais son génie ne pouvait se contenter d'acclimater le fait du recours à la tradition patristique; il en a tracé les règles précises, qui permettent de discerner les vraies traditions s'imposant à la foi ou à l'obéissance des fidèles. Sans doute, ces règles ne se lisent pas en toutes lettres dans ses œuvres, mais elles s'y trouvent formellement et Bossuct a su leur donner un exposé didactique qui ne trahit en rien la pensée d'Augustin. Ces « principes » sont au nombre de quatre.
a) « Le premier principe de saint Augustin est qu'il n'est pas même absolument nécessaire d'entrer en particulier dans la discussion des sentiments de tous les Pères, lorsque la tradition est constamment établie par des actes publics, authentiques et universels, tels qu'étaient, dans la matière du péché originel, le baptême des petits enfants pour la rémission des péchés, et les exorcismes qu'on faisait sur eux avant que de les présenter à ce sacrement, puisque cela présupposait qu'ils naissaient sous la puissance du diable et qu'il y avait un péché à leur remettre. • Bossuct, Défera* de la tradition et des saints Parcs, part. II, 1. VIII, c. n. Voir De preedcsl. sanct., n. 27, P. L., t. xliv, col. 980; Cont. Julianum, 1. I, n. 14, col. M9, et surtout, I. VI, n. 11, col. 829. La plupart dM textes cités en faveur du principe même de la tradition pourraient être invoqués. Voir ci-dessus.
b) ■ Le second principe : quand, par abondance de droit, on voudra entrer dans cette discussion parti culièrc, 11 y a de quoi se contenter du témoignage de l'Église d'Occident. Car, sans encore présupposer dans
cette Église aucune prérogative qui la rende plus croyable, c'est assez à saint Augustin qu'il fût certain que « tous les Orientaux étaient chrétiens, qu'il n'y « eût qu'une foi dans toute la terre et que cette foi « était la foi chrétienne »; d'où ce Père concluait « que cette partie du monde devait suffire à Julien pour le convaincre; non qu'il dût mépriser les Grecs, mais parce qu'on ne pouvait présupposer qu'ils eussent une autre foi que les Latins, sans détruire l'Église en la divisant. » Bossuet, Id., ibid., c. n. Voir Cont. Julianum, 1. I, n. 13 et 14, col. 648-649 : Non est ergo cur provoces ad Orientis anlistites; quia et ipsi utique christiani sunt, et utriusque partis terrarum fides ista una est; quia et fides ista christiana est; et te certe occidentalis terra generavit, occidentalis regeneravit Ecclesia. Mais de plus, il faut reconnaître que l'Église d'Occident a l'honneur d'avoir à sa tête le premier siège du monde et « saint Augustin ne manquait pas de faire valoir en cette occasion cette primauté, lorsque, citant après tous les Pères le pape saint Innocent, il remarquait « que s'il était le dernier en âge, il était le premier par « la place, poslerior lempore, prior loco ». Bossuet, loc. cil. Voir Cont. Julianum, loc. cit., n. 13, col. 648.
c) «Le troisième (principe), pour en venir aux Orientaux que saint Augustin n'estimait pas moins que les Latins, c'est que, pour en savoir les sentiments, il n'était pas nécessaire de citer beaucoup d'auteurs. » Id., ibid., c. iv. Un docteur, comme saint Grégoire de Nazianze « est un si grand personnage, qu'il n'aurait pas parlé comme il l'a fait, s'il n'eût tiré ce qu'il disait des principes communs de la foi que tout le monde connaissait, et qu'on n'aurait pas eu pour lui l'estime et la vénération qu'on lui a rendue, si l'on n'avait reconnu qu'il n'avait rien dit qui ne vînt de la règle même de la vérité que personne ne pouvait ignorer ». Cont. Julianum, loc. cit., n. 15, 16, col. 649-650. Pour Augustin, un seul docteur, éminent par sa réputation et sa doctrine, suffit donc pour faire paraître le sentiment de tous les autres. Et cependant, par abondance de droit, dans la question du péché originel, il y joint encore saint Basile. Loc. cit., col. 650-651.
d) Quatrième principe. — « Pour juger des sentiments de l'antiquité, le quatrième et dernier principe de ce saint est que le sentiment unanime de toute l'Église présente en est la preuve; en sorte que, connaissant ce qu'on croit dans le temps présent, on ne peut pas penser qu'on ait pu croire autrement dans les siècles passés. » Bossuet, loc. cit., c. v. Ainsi Augustin fait appel aux quatorze évêques d'Orient et aux autres du concile de Diospolis, « qui auraient tous condamné Pelage s'il n'avait désavoué sa doctrine, qui, par conséquent, l'avaient condamnée et tenaient la foi de tout le reste de l'Église et servaient de témoins, non seulement de la foi de l'Orient, mais encore de celle de tous les siècles passés ». Bossuet, loc. cit. Ainsi, c'est la conclusion de saint Augustin, « si toute la multitude des saints docteurs, répandus par toute la terre, convenaient de ce fondement très ancien et très immuable de la foi », on ne pouvait croire autre chose « dans une si grande cause, in lam magna causa, où il va de toute la foi, ubi christianœ religionis summa consistit, sinon qu'ils avaient conservé ce qu'ils avaient trouvé, qu'ils avaient enseigné ce qu'ils avaient appris, qu'ils avaient laissé à leurs enfants ce qu'ils avaient reçu de leurs pères : Quod invenerunt in Ecclesia, lenuerunl; quod didicerunt, docuerunt; quod a palribus acceperunt, hoc filiis tradiderunt. Cont. Julianum, 1. I, n. 34; 1. II, n. 34, col. 665 et 698.
4. Esquisse d'une théologie du magistère. — Les catégories modernes de magistère ordinaire et de magislèrc extraordinaire ne sont pas encore détermine < s par Augustin. Néanmoins il pose déjà les bases d'une telle eiijssitlcation.
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La première manifestation du magistère ordinaire est la transmission orale du résumé de la foi chrétienne, de la « règle de la foi », constituée par le symbole. Serm., lix, n. 1; ccxjii, n. 1; ccxv, n. 1, t. xxxvm, col. 400, 1060, 1072. Cf. De symbolo, n. 1, t. xl, col. 627. Le symbole a été rédigé pour permettre de retenir de mémoire et en peu de mots tout ce qu'il importe au chrétien de croire pour faire son salut; aussi doit-il, non être écrit, mais appris de mémoire. Serm., ccxn, n. 2; ccxiv, n. 1, t. xxxvm, col. 1060, 1066; cf. De symbolo, n. 1, t. xl, col. 627. Voir ici t. i, col. 2340-2341.
Le magistère de l'Église se manifeste encore par la croyance universelle telle qu'Augustin l'a définie dans les quatre règles précédentes. Il est à remarquer cependant que l'argument des Pères n'est absolument convaincant que s'il y a unanimité morale des docteurs, soit que la foi s'affirme par tous sans exception, soit que l'un d'eux ou quelques-uns jouissent d'une autorité telle qu'ils représentent tous les autres. Mais quelquefois les assertions quelque peu ambiguës d'un auteur ont besoin d'explication : c'est le cas de saint Jean Ghrysostome dans l'homélie ad neophylos. Voir S. Augustin, Cont. Julianum, 1. I, n. 21 sq., t. xliv, col. 654 sq. Voir ici t. vm, col. 676-677. Enfin, en certaines matières, il est possible qu'un Père, pris individuellement, puisse faire erreur; son erreur s'explique par le manque d'étude approfondie de la question, elle est corrigée par la doctrine et l'enseignement des autres. Ce fut le cas de Cyprien dans la question du baptême des hérétiques. De bapt., 1. II, n. 12, t. xliii, col. 133.
De quelque façon qu'elle se présente, l'autorité vivante de l'Église catholique demeure la norme de l'Écriture à interpréter et de la tradition à recevoir. De doctr. christ., 1. III, n. 2, t. xxxiv, col. 65. C'est cette autorité qui nous garantit la véracité des Écritures : Ego vero Evangelio non crederem, nisi me calholicœ commoverel auetoritas. Contra epist. Manichsei, n. 6, t. xlii, col. 176; cf. De doctr. christ., 1. II, n. 12, t. xxxiv, col. 40 ; Cont. Fauslum manichseum, 1. XXII, c. Lxxixetl. XXVIII, c. n, ibid., col. 452, 485, et il n'est permis à personne de transgresser les limites de cette foi catholique. De Gen. ad litt. lib. imperf., n. 1, t. xxxiv, col. 221.
Quant au magistère que nous appelons aujourd'hui extraordinaire, Augustin le reconnaît en affirmant que les conciles tranchent, par leur autorité souveraine, toutes les controverses. Epist., liv, n. 1, t. xxxm, col. 200; cf. De bapt., 1. II, n. 5, t. xliii, col. 129.
L'autorité du Siège romain dépasse toutes ces autorités. C'est à ce siège qu'il appartient de terminer les controverses : Duo concilia missa sunl ad Sedem apostolicam... causa finita est. Serm., cxxxi, n. 10, t. xxxvm, col. 734; cf. Cont. duas epist. Pelag., 1. II, n. 5, t. xliv, col. 574. Voir ci-dessus : deuxième principe.
Enfin, dans le développement de la tradition chrétienne par le magistère de l'Église, Augustin a posé le principe d'un progrès dogmatique et théologique : « Beaucoup de points appartenant à la foi catholique sont remués par l'agitation passionnée des hérétiques. Pour pouvoir les défendre, il faut les considérer avec plus de soin, les comprendre avec plus de lucidité, les prêcher avec plus d'instance. Ainsi la question posée par l'adversaire nous oblige à une étude plus approfondie. » De civ. Dei, 1. XVI, c. n, n. 1, t. xli, col. 1765. On pourra rapprocher d'autres textes : De vera religione, c. vm, n. 15; xxv, n. 47, t. xxxiv, col. 129, 142; Enarr. in ps. vu, n. 15; ix, n. 20; liv, n. 22; lxvii, n. 39, t. xxxvi, col. 106, 125-126, 643, 836-837. Voir appendice x dans J.-A. Môhler, L'unité dans l'Église, tr. fr., Paris, 1938, p. 272-273.
Ce n'est là toutefois qu'une idée encore bien vague;
il sera réservé à saint Vincent de Lérins de perfectionner cet aperçu.
3° Après saint Augustin : Vincent de Lérins. — Vincent de Lérins, dans son Commonitorium, P. L., t. l, col. 637-638, déclare tout d'abord qu' « il a maintes fois demandé à de saints et doctes personnages, une règle sûre et générale pour distinguer la vérité de la foi catholique de la fausseté des mensonges hérétiques; on lui a toujours fait à peu près cette réponse : ...se munir d'une double protection, d'abord l'autorité de la divine loi, ensuite la tradition de l'Église catholique ». C. ii, col. 639. Cette réponse donnée, Vincent aborde le critère de la vraie tradition et détermine les conditions du progrès dogmatique dans la tradition ellemême.
1. Critère de la vraie tradition. — Dans l'Église catholique elle-même, il faut veiller soigneusement à s'en tenir à ce qui a été cru partout, toujours et par tous, quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est.
C'est cela qui est proprement et véritablement catholique, comme le montrent la force et l'étymologie du mot lui-même, qui enveloppe l'universalité des choses. Et il en sera ainsi, si nous suivons l'universalité, l'antiquité, le consentement général. Nous suivrons l'universalité, si nous confessons comme uniquement vraie la foi que confesse l'Église entière répandue dans l'univers; l'antiquité, si nous ne nous écartons en aucun point des sentiments manifestement partagés par nos saints aïeux et par nos pères; le consentement enfin si, dans cette antiquité même, nous adoptons les définitions et les doctrines de tous les évêques et des docteurs. (Traduction de Labriolle, Paris, 1906.) Col. 639.
L'application de cette règle est d'une évidence incontestable quand il s'agit d'une tradition ferme et constante; elle est moins claire dans un grand nombre de cas, dont le moine de Lérins prévoit quelques-uns seulement. L'hérésie, en effet, peut se présenter en invoquant des précédents et en cherchant des points d'appui dans le passé. Si donc l'universalité dans la tradition n'apparaît pas et qu'il y ait division, on remontera vers l'antiquité; et si, dans l'antiquité même, apparaissent déjà des divisions, ou même si une erreur se rencontre, alors on aura grand soin « de préférer à la témérité ou à l'ignorance d'un petit nombre les décrets (s'il en existe) d'un concile universel tenu anciennement au nom de l'ensemble des fidèles ». N. 3, col. 641.
A défaut des conciles, on devra consulter, interroger en les confrontant, les opinions des ancêtres, de ceux d'entre eux, notamment, qui, vivant en des temps et en des lieux différents, sont demeurés fermes dans la communion et dans la foi de la seule Église catholique et y sont devenus des maîtres autorisés ; et tout ce qu'ils auront soutenu, écrit, enseigné, non pas individuellement, ou à deux, mais tous ensemble, d'un seul et même accord, ouvertement, fréquemment, constamment, un catholique se rendra compte qu'il doit luimême y adhérer sans hésitation. N. 3, col. 641.
L'auteur illustre ses enseignements par des exemples. Si quelque personnage éminent enseigne dans l'Église des nouveautés condamnables, n. 10-16 — et Vincent cite les cas de Nestorius, Origène, Tertullien et, derrière eux, les augustiniens fervents, 17-18 — l'Église n'hésite pas à condamner ces blasphèmes et à rejeter les blasphémateurs. Selon la parole de saint Paul, il faut qu'il y ait de telles hérésies, pour que des vertus inébranlables puissent se manifester. N. 20-21. Un saint, un martyr peut même émettre une opinion personnelle contraire à l'enseignement commun : le souci de notre salut nous oblige à ne pas l'écouter. N. 28, col. 675. Les vrais catholiques s'attacheront à la vérité garantie par l'Église; ils « garderont le dépôt »; s'ils doivent répéter différemment ce qu'ils ont ap.