PIERRE
| randonnées missionnaires, qui aboutirent à des conver-
sions importantes.
4° Skarga prédicateur royal. — En 1587, le roi Étienne Bâthory étant mort, la diète élut pour lui succéder le jeune prince Sigismond Vasa de Suède. Celuici, qui avait eu des jésuites pour précepteurs, allait se montrer non moins favorable que son prédécesseur à l’apostolat des Pères. Couronné le 27 décembre, il visitait la chapelle de la maison professe dès le 127 janvier de l’année 1588 et, le même mois, choisissait Skarga comme son prédicateur et théologien. Désormais, celui-ci prêchera chaque dimanche et à toutes les fêtes devant la cour; à l’occasion, devant la diète. Jusqu’à la fin de sa vie il restera ainsi mêlé indirectement à la politique de son pays; et son activité prendra assez souvent, de ce chef, un caractère assez particulier.
Son intervention dans l'affaire de l'érection du patriarcat orthodoxe de Moscou (1589) en est un exemple. Il apparaissait à tous les regards que la création de ce patriarcat risquait politiquement de détacher encore davantage les Ruthènes de la Pologne. Aussi est-ce dans un dessein patriotique en même temps que religieux, que Skarga fait paraître à cette occasion : Du gouvernement et de l'unité de l’Église de Dieu, 1590 (en polonais). L'ouvrage peut d’ailleurs être considéré comme une seconde édition refondue du livre édité en 1577 sous le titre De l’unité de l’Église de Dieu. Les modifications, qui portent surtout sur les notes de l’Église et la primauté du pape, sont empruntées, d’une manière parfaitement reconnaissable, aux Controverses de Bellarmin, qui avaient vu le jour quelques années plus tôt (1580). A cette source puisera largement désormais le controversiste aussi bien que le prédicateur, encore que, selon l’usage du temps, il ne confesse jamais ses dettes.
C’est encore au nom de la morale civique et en vue du bien de l’État tel qu'il le concevait, que le jésuite faisait imprimer, anonyme, en 1592, son Avertissement aux évangéliques.. el avis aux catholiques. Analyse dans Berga, loc. cil., p. 231. Une lamentable échauftourée entre calvinistes et catholiques venait d’ensanglanter Cracovie et d’exaspérer les haines religieuses (mai-juin 1591). Il s'agissait de ramener l’ordre dans les esprits et les cœurs. Rigide et haut de ton, dans le travers de l’époque, l’Avertissement n’apaisa rien mais excita les calomniateurs. Skarga et la compagnie de Jésus ne furent pas épargnés.
Le calme revenu provisoirement et Sigismond III étant allé recueillir l'héritage du roi de Suède son père, mort en novembre 1592, Skarga profita de l’absence prolongée du roi (août 1593-septembre 1594) pour préparer une édition de ses Sermons des dimanches et des fêtes de l’année, qui parut en 1595. Dans la dédicace, il exposait à Sigismond les principes de la politique chrétienne.
Ces principes de politique chrétienne, l’occasion renaissait constamment pour lui de les faire valoir. On ἃ vu plus haut qu’en 1573 un accord s'était réalisé entre tous les dissidents, sous le nom de «confédération de Varsovie », au désavantage très réel des catholiques. Depuis la bagarre de juin 1591, les hérétiques réclamaient avec arrogance le procès des violateurs de la « confédération », dans l’espoir d’y impliquer le clergé catholique et notamment les jésuites. Skarga, qui craignait de les voir réussir à la diète de 1595, publia au début de l’année Le procès de la confédération (anonyme). C'était une reprise des idées développées dans l'Avertissement aux évangéliques el Avis aux catholiques. Un inconnu ayant répondu, Skarga donnait l’année suivante un travail plus étendu, intitulé cette fois Le procès de la confédération avec la correction et la réfutation de l'adversaire. Analyse dans Berga, loc. cil.,
| p. 237. La thèse était que l'unité de l’État, fondée sur
2243 SKARGA l'unité religieuse, exige la répression de toute dissidence dans la foi, l’hérésie n’ayant droit à aucune existence ou protection légale, doctrine qui sera jusqu'au bout maintenue et qui se retrouve par exemple dans le Discours sur la confédération (anonyme), imprimé en 1607.
Non moins que l’épineuse question de la confédération de Varsovie, la question ruthène, on l’a dit déjà, préoccupait grandement Skarga. Depuis l’érection du patriarcat de Moscou, les tractations avec Rome en vue de l’union ne s'étaient pas ralenties, et le 23 décembre 1595 avait été publiée la bulle d'union Magnus Dominus et laudabilis. I ne semble pas que le théologien du roi y ait été mêlé directement. Mais, quand un synode fut convoqué à Brest pour procéder à l’acceptation de la bulle (octobre 1596), il y assista officiellement et s’entremit de toutes manières pour gagner à l’union les partisans du jeune Cyrille Lucar. Témoin de la séparation des uniates et des Ruthènes orthodoxes, il en -dressa et rendit public une sorte de procès-verbal, Le synode de Brest, 1597, à quoi les plaintes et les allégations fausses des orthodoxes l’obligèrent bientôt d'ajouter une Défense du synode de Brest, et plus tard un Avertissement aux Ruthènes de religion grecque, 1610.
Un autre danger que la clairvoyance de Skarga ne pouvait méconnaître et qui, à ses yeux, conférait à l’union un intérêt vital pour la nation, c'était le péril turc. Par l’occupation de la Hongrie, en 1595, Mahomet III était devenu presque le voisin de la Pologne : grave motif pour le pays de ne pas affaiblir ses forces dans la division; grave motif aussi d’adhérer à la ligue anti-ottomane que proposait le pape Clément VIILI et au sujet de laquelle il envoyait à Varsovie, en 1596, le légat Gaetano. Mais les efforts du légat, comme les adjurations du prédicateur royal, se brisèrent devant l’apathie des dirigeants. La diète réunie en février 1597 pour discuter la question de la ligue, ne put aboutir à aucune conclusion. C’est sans doute sous l’impression de ce navrant échec, comme le pense M. Berga, op. cit., p. 247, que furent écrites alors les huit harangues politico-morales auxquelles Scarga donna le titre de Sermons de dièle et qui sont, à coup sûr, son œuvre la plus représentative, la plus connue aussi.
On a cru jusqu’à ces dernières années que les Sermons de dièle avaient été effectivement prêchés. Selon M. A. Berga, qui les a traduits en français (Les sermons politiques du P. Skarga, Paris, 1916), ils représentent au contraire une œuvre, de caractère oratoire, sans doute, mais écrite, composée suivant un plan très homogène (encore qu'avec des matériaux antérieurement élaborés) et rédigée en l’année 1597, après la session de la diète. C’est par une fiction que Skarga pouvait qualifier de « sermons de diète » une série de morceaux dont toutes les idées avaient été si souvent développées par lui dans des sermons prononcés en temps de diète ou à d’autres occasions. On conçoit d'autre part, qu’arrivé à la soixantaine et ayant derrière lui une carrière qui l'avait astreint à examiner au jour le jour, en patriote, en moraliste, en prêtre, les problèmes politiques du temps, il ait voulu condenser le fruit de ses méditations sous la forme vivante qui lui était familière, pour en constituer une sorte de message à son pays. Les Sermons de dièle sont exactement cela : somme de morale politique chrétienne, animée d’un souflle religieux et patriotique incomparable. Il y est question successivement : 1. de la sagesse nécessaire à une assemblée délibérante ; 2. du devoir de dévouement à la patrie; 3. de la concorde civile; 4. du fondement religieux de l’État et de la nécessité de le maintenir intact; 5. des maux qu’amène la tolérance de l'hérésie; 6. du juste équilibre de la liberté des citoyens et de l'autorité monarchique, et du tort que
(PIERRE) 2244 cause au bien commun l’affaiblissement du pouvoir royal; 7. du respect dû aux lois, à condition qu’elles soient justes; 8. de la répression des péchés publics. Dire que tout, dans ce corps de doctrine, a la même valeur, serait excessif; mais ce qui y force le respect et l'admiration, c’est le courage avec lequel l’auteur adjure les dirigeants de son pays de mettre de côté leur particularisme pour ne prendre conseil que des exigences de l'intérêt public, dont ils sont responsables devant Dieu. Spécialement remarquables à cet égard, les sermons 2, 3 et 6; ce dernier surtout, qui, en dénonçant avec vigueur la politique d’une aristocratie peu scrupuleuse et en réclamant, pour le bien de tous, le renforcement de l’autorité centrale, semble donner une voix à la conscience de la nation. Après avoir lu ces pages, on comprend qu’elles aient paru précieuses aux patriotes polonais de la période du démembrement, et qu'aujourd'hui encore elles soient classiques en Pologne. Publiés par Skarga en 1597 et deux fois réimprimés de son vivant, 1600 et 1610, les Sermons de diète ont eu dans la suite nombre d'éditions.
6° Dernières œuvres, dernières années. — Pour bien des raisons, Skarga désirait être déchargé de ses fonctions de prédicateur royal. Il put croire en 1602 que l'heure de prendre sa retraite était enfin venue. Sigismond III, veuf et désireux de se remarier, voulait épouser une sœur de sa première femme. Le théologien du roi, opposé à cette union, profita de la circonstance pour tenter de se démettre. Mais de Rome lui vinrent des apaisements et l'affaire s’arrangea. Entre temps, l’infatigable travailleur avait traduit, abrégé et adapté à l’édification des fidèles les Annales ecclésiastiques de Baronius. Des dix in-folio latins il tirait un volume qui parut en 1603. Peu après, il jugea nécessaire de combattre la doctrine de certains protestants anti-trinitaires, d’observance socinienne. Ce fut La confusion des nouveaux ariens, Cracovie, 1604. Une Deuxième confusion devait suivre en 1608. Mais auparavant Skarga eut à faire front contre d’autres adversaires.
La diète de 1606 avait semblé un moment devoir être un triomphe pour les dissidents. Des catholiques, des évêques même, étaient prêts à homologuer la fameuse « confédération de Varsovie ». Un projet de compromis avait été élaboré qui sûrement rallierait la plupart des suffrages, mais, dans la nuit qui précéda le vote, le roi fit consulter le jésuite qui déclara inadmissible le texte proposé à la diète et, par ses remontrances, décida les catholiques à voter contre. Les partisans de la confédération se déchaînèrent alors plus que jamais contre Skarga, qu’ils traitaient de perturbateur de l’État, et, d’une manière générale, contre les jésuites, dont ils déclaraient néfaste l’activité dans le pays. Cette campagne prit même bientôt une telle violence que Skarga crut devoir justifier publiquement l'attitude de ses confrères et la sienne propre en présence du cas de conscience que leur posaient les affaires religieuses de l’État. Le 17 septembre, ayant à prêcher devant la cour, alors en déplacement à Wislica, il lut en chaire un mémoire justificatif où il répondait à tous les griefs. Analyse dans Berga, loc. cit., p. 256. L'année suivante il reprenait et développait le « sermon de Wislica » dans L'examen de l'ordre de la Compagnie de Jésus, Cracovie, 1607, ibid., p. 257, fier, disait-il, de voir les jésuites maltraités en Pologne, comme partout ailleurs, par les hérétiques.
L'activité de Skarga touchait à son terme. Il avait édité, en 1606, un Manuel de piété à l'usage des soldats. Il publia encore, en 1609, sous le titre Areopagus, quatre sermons sur le discours de saint Paul devant l'Aréopage; en 1610, ses Sermons de circonstances; en 1611, une /nvitation à la foi, court exposé de contro-
verse. Au début de 1612, il obtint enfin la permission de quitter la cour, sans renoncer pourtant à travailler. Il avait entrepris de composer un Traité des vertus, lorsque, le 27 septembre, il s’éteignit à Cracovie à l'âge de soixante-seize ans.
Les œuvres du P. Skarga ont été indiquées au cours de cette notice. Syganski a donné en 1912 Les lettres du P. Skarga de 1566 à 1610, Cracovie. On se reportera utilement, dans ce Dictionnaire, aux articles HosiUS, JÉRÉMIE II, POLOGNE, POSSEVINO, RUTHÈNES.
Comme autres ouvrages à consulter, nous citerons : M. Harasiewicz, Annales Ecclesiæ ruthenicæ, Léopol, 1862, p. 111-249, documents surtout romains sur la question de l'union; St. Rostowski et J. Martinov, Lithuanicarum S. J. historiarum, Paris-Bruxelles, 1877; Pierling, Bathory et Possevin, Paris, 1887; du même, Papes ettsars (1547-1597), Paris, 1890; Pastor, Geschichte der Päpste, t. X1 et χαὶ (dans la trad. franç., t. xvi et xvin); Zaleski, Jezuici w Polsce, Lvov, 1902; G. Hofmann, Ruthenica, dans Orientalia christiana, 1925, n. 12, documents sur tout ce qui a précédé le synode de Brest; A. Berga, Pierre Skarga. Étude sur la Pologne du XVIe siècle et le protestantisme polonais, Paris, 1916 (thèse avec abondante bibliographie); du même, Les sermons politiques de Pierre Skarga, ibid.. 1916, édition critique; Recueil de travaux concernant le 350° anniversaire de la fondation de l’université de Vilna, Vilna, 1929, 3 vol.
Toutes les publications touchant à la vie et aux œuvres de Skarga sont régulièrement mentionnées, depuis 1932, dans le périodique semestriel Archivum historicum Societatis Jesu, publié à Rome.
A. RAYEZ
SLATER Thomas, jésuite anglais (1855-1928).
— Né le 16 septembre 1855 à Stonyhurst, Blackburn, dans le Lancashire, il entra dans la Compagnie le 7 septembre 1874. Il prit ses grades à l’université de Londres et enseigna cinq ans les belles-lettres au collège de Stonyhurst; des articles de critique sur des auteurs anglais contemporains mirent déjà en vue le jeune professeur. Après son ordination en 1888, il étudia le droit canonique et l’histoire ecclésiastique à l’université grégorienne. En 1892, de retour en Angleterre, il suppléa et peu après remplaça le professeur de théologie morale à Saint-Beuno’s College, Saint-Asaph (Wales). Il enseigna cette science et le droit canonique dans ce scolasticat de la Compagnie jusqu’en 1911. Ses classes se faisaient remarquer par leur soigneuse préparation, la clarté et la précision des exposés doctrinaux. En droit canon, vers lequel le portait plutôt la tournure de son esprit, le P. Slater manifestait une compétence alors aussi rare que précieuse : l’on était encore au temps où l’on n’osait pas même espérer qu’un Code précis et clair viendrait mettre la lumière et l’ordre dans la législation ecclésiastique; le canoniste de Saint-Beuno était la providence de nombreux prêtres et même de plusieurs évêques, qui recouraient à lui dans leurs difficultés.
En 1898, il publia son premier volume, un traité De justilia et de jure. C'était le traité classique du cours de théologie morale; mais la morale chrétienne était présentée dans le cadre des lois anglaises et celles-ci appréciées d’après cette morale. Les livres de ce genre étaient rares : le succès fut grand en Angleterre et aux États-Unis. En 1902, parurent les Principia theologiæ moralis, Londres, 575 pages. Ils furent écrits pour remplacer les Znstilutiones de Bucceroni, qui servaient de {ext-book à Saint-Beuno depuis 1892. Ce manuel était peu adapté aux mœurs et lois anglaises. Le P. Slater s'était efflorcé de composer un bref compendium à l’usage des débutants, compte tenu de la législation du pays et des circonstances spéciales de la vie anglo-saxonne. I] laissait de côté les sacrements et les censures et irrégularités; il insistait surtout sur la justice (les principales considérations de son livre précédent y étaient reproduites), sur le 4° commandement du Décalogue et les états particuliers. L’ou-
SKARGA (PIERRE) — SMARAGDE
vrage était solide, clair et précis; il était neuf quant aux questions de justice surtout; mais sa forme gardait quelque indécision : il était trop sommaire pour être un manuel complet et trop développé comme simple somme de principes; il n’eut qu'un médiocre succès.
Six ans après les Principia, à la demande d’éditeurs américains, le P. Slater fit paraître en deux volumes et en anglais une Moral theology, New-York, Benziger, 1908, qui, au contraire, reçut en Amérique et en Angleterre l'accueil le plus favorable et consacra la réputation de son auteur comme moraliste. Les questions du moment étaient abordées; celles qui concernaient la justice étaient spécialement discutées; des hommes politiques entrèrent à leur sujet en rapport avec l’auteur, qui tint compte de leurs observations dans les édilions suivantes (la 3° est de 1925); la Moral theology jusqu’à ces derniers temps put être considérée comme le traité de morale catholique le plus connu et le plus réputé de langue anglaise.
Le P. Slater fit suivre cet exposé didactique de deux volumes complémentaires, également en anglais et destinés surtout aux séminaires : les Cases of conscience, 1911, cas de conscience se présentant sur les diverses matières morales avec solutions. Il publia en outre, en 1915, deux autres volumes de Questions of moral theology : diverses questions de morale et de droit canon débattues dans une académie de jeunes étudiants. En plus des livres que nous venons de citer, le fécond écrivain a donné : Foundations of true moralily, 1920, le plus lu et le plus souvent cité, peut-être, de ses livres; Points of Church law, 1924; Backto moralily (Retour à la moralité), 1925, réponse à des attaques positivistes contre la morale traditionnelle; Rules of life for the pastor of souls (Guide de vie pour les pasteurs d’âmes), 1909; Religion and human interests (Religion et intérêts humains), 1918; Christ and evolulion (Le Christ et l’évolution), 1923.
Le P. Slater, enfin, a collaboré à la Catholic encyclopedia américaine (1905-1914), à laquelle il donna une trentaine d’articles sur la morale et le droit canon, et à diverses revues, parmi lesquelles il faut surtout citer le Month et l’Irish ecclesiastical review; il y fit paraître jusqu’à sa mort de nombreux articles et cas de conscience.
En 1911, à la suite de troubles ophtalmiques, le professeur dut renoncer à son enseignement; il fut envoyé à Liverpool et attaché comme confesseur à la paroisse Saint-François-Xavier; c’est dans ce ministère, où l’affluence des pénitents de toute classe et de toute culture répondait à sa science et à son dévouement, qu’il passa les dernières années de sa vie. Il y mourut le 3 décembre 1928.
Letters and notices (province anglaise, 5. .J.), τς XLIv, janvier 1929, p. 71-77; The Tablet, 8 décembre 1928.
R. BROUILLARD
SMARAGDE, abbé de Saint-Mihiel au 1x° siècle. — Le moine anonyme, qui, à la demande de l’abbé Nantier, au début du Χιὸ siècle, composa la Chronique de Saint-Mihiel, avoue ingénument son embarras : son abbaye est très ancienne, elle remonte à Childebert, fils de Sigebert et de Brunehaut, mais sur aucun des abbés, excepté sur Smaragde, il n’a de renseignements. On ne s’étonne pas que, dans ces conditions, sa chronique soit fort brève, comme on peut s’en rendre compte en se reportant au texte publié par Mabillon, dans les Vetera analecta, Paris, 1723, p. 351-355. Sur Smaragde lui-même il ne sait pas grand chose : il connaît l’épitaphe du vieil abbé, qu'il pouvait lire dans l’église de l’ancien monastère, où Smaragde fut enterré; le chartrier lui offrait quelques diplômes de Louis le Débonnaire et la bibliothèque un ouvrage d’édification, le Diadema monachorum.
Le fait notable que la Chronique a retenu, parce qu'il est indiqué sur l’épitaphe et dans les diplômes de Louis, est la translation du monastère, élevé sur une colline, assez mal commode pour le ravitaillement en eau; Smaragde établit un autre monastère dans la vallée, près de la Meuse; l’ancien resterait occupé par quelques moines et il servirait de cimetière pour la communauté, c’est ainsi que lui-même y fut inhumé. Cette translation se place aux environs de 819, ainsi qu’en témoignent les diplômes de Louis le Débonnaire destinés à l’autoriser. P. L., t. cix, col. 975 sq.; Mabillon, op. cil., p. 355. Un autre détail d'ordre biographique est fourni par deux lettres publiées par Dümmler, Mon. Germ. hisl., Epistolæ, τ. v, p. 290 sq. et qu'on trouve aussi dans P. L., t. cvi, col. 863 et 865. Ces lettres sont rédigées en commun par Frothaire, évêque de Toul, et Smaragde, abbé de Saint-Mihiel : adressées à Louis le Débonnaire, elles se rapportent à un arbitrage exercé par ces deux prélats entre les moines de Moyenmoutier et leur abbé Hismond.
Antérieurement, le concile d’Aix-la-Chapelle de 809, auquel Smaragde prit une part active dans la question du Filioque, et un autre concile d’Aix, en 817, relatif à la réforme monastique, nous fournissent deux autres dates pour l’activité de Smaragde, οἵ c’est tout : Smaragde était donc abbé de Saint-Mihiel au moins en 809, et il mourut après 825.
L'œuvre écrite de Smaragde n’est pas très abondante, mais elle est intéressante au triple point de vue des lettres, de la spiritualité et de la théologie.
1° Avant d’être abbé, Smaragde avait été chargé d'enseigner la grammaire à ses « frères »; il expliquait Donat, le manuel classique, et les frères prenaient des notes ; pour leur faciliter le travail, il rédigea lui-même son cours en forme de commentaire du manuel, chaque partie étant précédée d’une pièce de vers assez curieuse relative au chapitre à étudier. Ce commentaire eut un grand succès au Moyen Age; il est encore inédit, mais les manuscrits en sont nombreux : on en trouvera la liste dans Dümmler, Mon. Germ. hist., Poetæ, t. 1, p. 606 sq.; notons seulement les ms. lat. 13 029 et 14 089 de la Bibliothèque nationale, tous deux du 1x£ siècle et provenant de Corbie : Mabillon en publia seulement l'introduction, dans laquelle l’auteur nous explique comment il a préféré prendre ses exemples dans les écrits des Pères; toutefois il n’a pas cru qu'il lui fût interdit d'utiliser les auteurs païens. Tous les prologues en vers ont été publiés par Dümmler (op. cil., p. 606).
20 Sans doute Smaragde était-il déjà abbé lorsqu'il écrivit un petit traité de l'institution d’un prince, intitulé : Via regia. 11 y parle avec autorité à un prince, lui donnant des conseils de piété, de justice et, d’une façon générale, l’iniliant aux vertus chrétiennes. Ce prince ne peut être que Louis le Débonnaire. D’Achery qui publia pour la première fois un ms. de cette œuvre (Spicilegium, éd. de 1661) se demande s’il s’agit de Charlemagne ou de Louis le Débonnaire et il penche plutôt pour ce dernier. Dümuimler s'était d’abord décidé pour Louis, puis sous l'influence d'Hauréau, il se rallia à Charlemagne, Mon. Germ. hist., Poelæ, τ. 1, p. 605, puis Epistolæ, L. 1V, p.533. En fait, il n’est pas douteux que l’œuvre soit dédiée à Louis : celui-ci, très jeune encore, avait été couronné et sacré par le pape, à Rome, le 15 avril 781, et il était devenu roi d’Aquitaine sous l'autorité de son père; or, dans le petit traité de Smaragde, le roi est souvent qualifié de milissime rex, ce qui restera le surnom de Louis; on lui rappelle : adhuc te parvulum rex regum adoptavit in filium.…. le ab infantia regem clamitant regemque confirmant, P. L.,t. en, col. 933 BC; il est destiné à gouverner de nombreux royaumes, situation plus vraie de la jeunesse de Louis que de celle de Charles.
SMARAGDE
3° Ce fut l’exercice même de sa charge abbatiale qui incita Smaragde à composer son Diadema monachorum et son Exposilio in regulam sancti Benedicti. Le premier ouvrage énumère sans suite bien logique et un peu au hasard, dirait-on, les vertus qui doivent briller dans un vrai moine et le parer comme un diadème. Le genre est celui des Collationes : la règle monastique prévoit qu’au début de l'après-midi les frères se réuniront pour entendre lire des pensées ou des exemples de la vie des Pères, notre auteur a donc composé un recueil sur toutes sortes de sujets pour une durée de cent jours. L’Exposilio in regulam se place après le concile d’Aix-la-Chapelle de 817, que plusieurs passages rappellent ; le commentaire est simple, littéral, précis, composé pour des religieux de qualité moyenne; il est intéressant à consulter pour qui veut se faire une idée de la vie monastique au temps de Louis le Débonnaire et de l’influence exercée par la réforme de saint Benoît d’Aniane. Ces écrits monastiques de Smaragde furent assez répandus; on en trouve des passages incorporés à bien des traités composés à l’usage des moines et des moniales, témoin cette sorte d’encyclopédie monastique qu'est l’Hortus deliciarum de l’abbesse Herrade de Landsberg, abbesse de Sainte-Odile, morte en 1195.
49 Un dernier écrit relatif à l’activité abbatiale de Smaragde est celui qui nous est parvenu sousletitre de Collectiones in epistolas et evangelia, ou encore de Liber comitis. « On appelle comes ou lectionnaire, au Moyen Age, écrit dom Cabrol, un recueil qui contenait les épiîtres et les évangiles de la messe et qu’on appelle aujourd’hui épistolier et évangéliaire. Alcuin est l’auteur d’un comes. » Les écrits liturgiques d’Alcuin, dans Revue d’hist. eccl., t. x1x, 1923, p. 507. En gros on peut dire que Smaragde suit l’ordre d'Alcuin, le titre exact de son ouvrage serait plutôt : Zn Librum comitis; c'est en effet un recueil de textes patristiques destinés à commenter les épîtres et les évangiles des dimanches de l’année, des principales fêtes du temps et de quelques saints; l’auteur dans son prologue énumère tous ceux qu'il a utilisés, ils sont très nombreux et montrent que Smaragde a beaucoup lu; nous trouvons là un exemple de plus de cette érudition patristique des théologiens du 1x° siècle qui ouvre la voie aux florilèges et recueils de sentences des siècles postérieurs.
5° I1 fut donné à Smaragde d'appliquer son érudition à l'étude d’une question particulière, lors de la controverse du Filioque. On sait comment naquit cette affaire : depuis longtemps en Espagne et en Francie, l'usage s'était introduit de chanter à la grand’messe le symbole de Nicée-Constantinople; dans la partie concernant l’Esprit-Saint, Espagnols et Francs chantaient : qui ex Patre Filioque procedit; le texte de Nicée- Constantinople porte au contraire : ex Patre procedenlem, cum Patre et Filio adorandum. Des Orientaux entendant les moines francs du mont des Oliviers chanter le symbole à la manière franque protestèrent contre cetteinnovation. Charlemagne convoqua l'épiscopat franc à Aix en 809, pour un concile dont Théodulfe, évèque d'Orléans, et Smaragde avaient été chargés de préparer les travaux. Ce dernier fait figure de secrétaire et de rapporteur, d'abord au concile lui-même, dont il rédigea les conclusions sous la forme d’une lettre de Charlemagne au pape Léon ΠῚ, puis lors de la légation qui suivit, quand Jessé, évèque d'Amiens, Bernaire, évêque de Worms et Adhalard, abbé de Corbie, furent envoyés avec lui-même auprès du pape pour terminer la question. Outre la lettre de Charles, Smaragde rédigea le compte rendu du dialogue qui se tint entre le pape et les missi, Les actes mêmes du concile ne nous ont pas été conservés; de la lettre de Charlemagne, nous avons seulement la partie proprement théologique, ce qui est l'essentiel d’ailleurs ; le dialogue recueilli par Smaragde
2249 SMARAGDE commence ex abrupto et se présente plutôt comme un extrait. Les deux documents doivent naturellement être lus ensemble : la lettre d'abord, le dialogue ensuite. Mansi, t. x1v, col. 17 sq., 23 sq.; P. L., t. Xcvunt, col. 923 sq.: t. cn, col. 971. On distingue tout de suite que le problème est double : il est théologique et disciplinaire. Du point de vue théologique, le concile franc affirme que l'Esprit-Saint est Esprit du Père et Esprit du Fils, consubstantiel à l’un et à l’autre; les textes seripturaires nous le montrent envoyé tantôt par le Père et tantôt par le Fils, c’est donc qu'il procède aussi bien de l’un que de l’autre. Il semble que la question n'aurait même pas dû se poser, depuis que le concile de Constantinople avait défini la consubstantialité de l'Esprit, mais, remarque le début de la lettre de Charlemagne, il n’est pas mauvais, pour empêcher la torpeur des esprits, que des problèmes surgissent mettant en cause sous une forme nouvelle des questions déjà résolues ; ainsi la foi s’approfondit. Quoi qu’il en soit, sur le terrain doctrinal, il n’y avait pas de difficulté réelle; le pape condamnait comme hérétiques ceux qui nieraient cette procession de l'Esprit à l’égard du Fils comme du Père; il engagea les missi à défendre, à propager cette doctrine par tous les moyens à leur disposition, sermons, chants, professions de foi et le reste. Mais vient ensuite la question disciplinaire. A Rome, on chantait le symbole sans le Filioque; Charlemagne pressait le pape d'adopter l’usage des Francs pour qu’il ne pôût plus y avoir d’hésitation à travers la chrétienté. Ici le pape se récuse : il n’est pas expédient, dit-il, de faire des additions aux symboles que nous a légués la tradition; il est évident que bien des vérités doctrinales ne sont pas exprimées dans les symboles et personne ne songe à les contester; les symboles ne prétendent pas être complets et exprimer absolument toute la doctrine, il faut donc les respecter dans leur teneur vénérable parce que, si l’on commence à ajouter, à modifier, le résultat final sera plus déroutant qu'efficace pour la foi des fidèles; le pape, pour conclure, tout en donnant raison aux Francs pour le fond des choses, les invite à renoncer à leur usage, simplement autorisé d’ailleurs, de chanter le symbole à la messe solennelle.
On serait tenté de penser que, dans la circonstance, le pape cède un peu trop à l’opportunisme; peut-être n'est-il pas fâché de montrer au tout-puissant empereur d'Occident qu'en matière doctrinale il est seul maître, lui le pape. Mais il y ἃ plus : au fond, le pape ne désire pas du tout froisser les Orientaux, toujours si sensibles; n’ont-ils pas, eux aussi, une formule qui, bien expliquée, est acceptable : qui ex Patre per Filium...; c’est la formule de saint Jean Damascène: il y ἃ là une nuance à laquelle leur esprit subtil attache de l’importance tandis qu’elle paraît négligeable aux théologiens d’Aix-la-Chapelle. Raison sérieuse qui empêche le pape d'innover en matière de liturgie. Pourtant l’usage des Francs finira par prévaloir et, à Rome même, au ΧΙ" siècle, on chantera le Credo avec l'addition Filioque.
Dans cette circonstance du Filioque, Smaragde ἃ fait figure de théologien, sa connaissance de l’Écriture et des Pères lui a servi à argumenter avec justesse dans l’expression du dogme trinitaire. Le reste de son œuvre nous le montre comme un abbé particulièrement cultivé et désireux d’inculquer à ses moines les notions nécessaires de doctrine et de vie spirituelle puisées aux bonnes sources. Smaragde n’est pas un polygraphe comme sera un peu plus tard Raban Maur, mais sa méthode de travail est la même : choisir et mettre à la disposition des esprits plus ordinaires ce que la tradition nous a légué de meilleur; ce genre d'ouvrage devait plaire et les œuvres de Smaragde seront très répandues dans les bibliothèques médiévales.
MIPHACIOSE PH) 2250
Smaragdi opera, P. L.,t.CI1. — OUVRAGES GÉNÉRAUX : Mabillon, Vetera analecta, Paris, 1723; Hist. littér. de la France, t. 1V, Paris, 1748; dom Ceillier, Hist. génér. des auteurs sacrés οἱ ecclés., édit. Vivès, t. x11, Paris, 1862; Ébert, Hist. génér. de la littér. du Moyen Age en Occident, trad. Aymeric-Condamin, Paris, 1884; Hefele-Leclercq, Hist. des conciles, L. 111, Paris, 1909; Manitius, Geschichte des lateinischen Literatur des Mittelalters, t. 1, Munich, 1911; Tixeront, Hist.des dogmes, t. 111, Paris, 1919; dom Berlière, L'ascèse bénédictine des origines à la fin du X71esiècle, Maredsous, 1927; M.-L.-W. Laistner, Thought and letters, in western Europe A. D. 500-900, Londres, 1931; É. Amann, L'époque carolingienne, Paris, 1937; Mgr Lesne, Hist. de la propriélé ecclés. en France, t. αν : Les livres, Scriptoria et bibliothèques, Lille, 1938.
ÉTUDES PARTICULIÈRES. — Léon Aubineau, Smaragde, dans Le Correspondant, t. ΧΧΙΙ, 1848, p. 341; Hauréau, Singularités historiques, Paris, 1861.