I. VIE. — La vie et l’œuvre de Joseph Smith peu
vent compter parmi les plus étranges apparitions de l'histoire des sectes chrétiennes dans le monde. Il naquit le 23 décembre 1805 au comté de Vermont (États-Unis), dans le petit village de Sharon. Son père était un modeste agriculteur qui s'établit dans l’État de New-York, où s’écoula toute la jeunesse de Joe Smith, passablement décousue et paresseuse. Sa culture intellectuelle demeura très élémentaire : lecture, écriture et calcul, rudiments bibliques. Ses biographes officiels, Orson Pratt et Georges A. Smith nous assurent que, dès l’âge de quinze ans, la préoccupation du salut était dominante dans son esprit et qu’il ne trouvait dans aucune des Églises existantes la satisfaction de ses besoins d'âme. Il se plongeait donc dans la lecture de la Bible, très en honneur dans les milieux protestants, mais désordonnée, sans préparation scientifique, sans guide, sans frein, sans intelligence réelle du passé juif et de la valeur exacte des textes bibliques, en tant que représentatifs de la « pédagogie divine » préparatoire à la venue du Verbe incarné sur la terre.
Les renseignements que l’on possède sur la jeunesse de Smith étant parfois contradictoires, selon qu'ils émanent de ses partisans ou de ses adversaires, on ne peut les citer que sous réserves. Il semble bien qu’on l'ait regardé comme un visionnaire et que, pour cette raison, ses voisins l’aient poursuivi de leurs quolibets. Les membres de sa famille n'avaient pas bonne réputation : « Ils étaient fameux, dit un document du temps signé de nombreux habitants de la région, par leurs projets visionnaires et passaient une partie de leur temps à faire des fouilles pour découvrir des trésors cachés. » Ce qui est sûr c’est que Joe (Joseph) Smith affirma un beau jour qu’il avait découvert en effet un trésor sans prix. La chose lui était arrivée, disait-il, en septembre 1827. Guidé par un ange, il aurait trouvé, dans les rochers d’une colline située entre Palmyra et Canandaigua, une collection inestimable de « saintes plaquettes » d'un métal ressemblant à de l'or. Ces plaquettes étaient revêtues de signes d'écriture inconnus de lui. Comme il se demandait anxieusement par quels moyens il pourrait parvenir à les déchiffrer, Moïse lui apparut et lui apprit à se servir d’un curieux instrument formé de deux pierres transparentes et placé auprès des plaquettes. Cet instrument était donc une sorte de « lunette surnaturelle ». Moïse lui affirma que les deux pierres en cristal de roche, dont il était composé, n'étaient autre que l'Urim et le Thummim, dont parlel’Exode (Kxxvuu, 30) et que le grand-prêtre devait porter sur son cœur en entrant dans le Saint des Saints. Naturellement, Smith, en interprétant de la sorte un passage très obscur de l'Exode, a dépassé de beaucoup ce que l’exégèse scientifique sait de certain sur ce point. Quoi qu'il en soit, armé de cette lunette, non seulement il pouvait lire, prélendait-il, les signes d'écriture inconnus gravés sur les tablettes mystérieuses, mais il en comprenait le sens. Après avoir déchiffré ainsi ces documents sacrés el en avoir apprécié la prodigieuse importance, il chercha un secrétaire pour les transcrire en langue anglaise vulgaire. I fut aidé par Oliver Cowdery. Leur manière de collaborer était passablement bizarre. Smith soutenait que nul ne pouvait voir les tablettes sans encourir la mort. Lui seul avait le droit de les regarder, de les palper, de les déchiffrer. Π se plaçait donc dans une salle divisée en deux parties par un rideau. A l’aide de sa « lunette », il lisait et traduisait les tablettes. Cowdery, de l’autre côté du rideau, écrivait sous sa dictée. Il est clair que tout cela est passablement suspect. L'histoire des prophètes authentiques ne comporte pas, à notre connaissance, de mise en scène semblable! Les deux collaborateurs mirent de la sorte sur pied un livre étrange, pour lequel il fallut trouver un éditeur complaisant. Un fer-
mier nommé Martin Harris, que Smith avait gagné à sa cause, consentit à avancer les fonds. L'ouvrage fut imprimé et publié, sous le titre suivant, d’où la secte devait tirer son nom : The Book of Mormon : an account wrilten by the hand of Mormon, upon plates taken from the plates of Nephi, by Joseph Smith junior, author and proprietor (Le livre de Mormon : récit écrit de la main de Mormon sur des lablettes prises parmi les tablettes de Nephi, par Joseph Smith, auteur et propriélaire), Palmyra, 1830.
Notons toutefois que le nom ofliciel de la secte fondée par Smith, à l’aide de cet ouvrage soi-disant révélé, était et demeure le suivant : Église des saints du dernier jour. Pour comprendre ce qui va suivre, il est nécessaire de donner ici une idée succincte du contenu de cet ouvrage. Le Livre de Mormon est partagé en quinze livres. Il a à peu près l'importance de notre Bible. Il raconte, en style pseudo-biblique, les aventures romanesques et invraisemblables d’une famille de pieux Israélites. Le juif Lehi, échappant aux poursuites des troupes de Nabuchodonosor, au temps du roi Sédécias et de la captivité de Babylone, que nous plaçons au vre siècle av. J.-C., serait parti à l’aventure, sur un vaisseau avec tous les siens et le hasard l’aurait conduit, après une odyssée fantastique, jusqu’en Amérique. Une fois installé dans cette région lointaine, il aurait inscrit le récit de son évasion et de sa vie, ainsi que les prophéties relatives à l’avenir de sa race et de l’humanité entière sur les tablettes que, vingt-quatre siècles plus tard, devait découvrir Smith. Les fils de Lehi devinrent les souches de nombreuses peuplades. Parmi ces dernières, les descendants de Nephi conservèrent la vraie foi, la développèrent même au point de connaître, plusieurs siècles avant la venue du Christ, la plupart des dogmes chrétiens, et de pratiquer notamment le baptême. C'était chez ces descendants de Nephi que se conservait la dignité sacerdotale et que l’on gardait les tablettes sacrées léguées par Lehi. Le Christ ressuscité n'avait pas manqué de rendre visite à ces croyants si éloignés de la Palestine. Il avait même choisi chez eux douze apôtres qui, en peu de temps, avaient converti toute l'Amérique au christianisme et répandu l’usage sacré de la cène. Mais, au début du τνὸ siècle, cette Église américaine se trouva divisée et presque anéantie par des guerres et des schismes religieux. Alors apparut Mormon, de la descendance de Nephi, qui fut à la fois un prophète, un réformateur chrétien, un grand guerrier, un héros. Il se mit à la tête des nephites, chassa les lamanites autres descendants de Lehi, mais devenus infidèles — et les refoula dans l'Amérique du Sud. Quatre siècles plus tard, nouvelle crise, plus terrible encore. Les lamanites reparurent, attaquèrent les nephites, l’emportèrent sur eux et anéantirent la vraie foi. Ces lamanites n'étaient autres, selon Smith, que les ancêtres des Indiens qui possédaient l’Amérique, à l’arrivée des blancs, au xvr° siècle. Notons toutefois que Moroni, le propre fils de Mormon, avait pris soin de terminer les tablettes sacrées contenant l’his- Loire de sa race. Il désignait nommément Joe Smith comme celui qui les découvrirait plus tard.
Un signe de la simplicité et de l’ignorance religieuse des populations parmi lesquelles vivait Smith et les siens, c’est le succès qu'obtint ce roman baroque et dépourvu de toute vraisemblance, écrit du reste dans un style enfantin et rempli d’inexactitudes historiques et bibliques. Sans doute, Smith fut critiqué, combattu, tourné en dérision. Il fut sommé de montrer les fameuses plaquettes d’or. Il déclara qu'elles avaient été vues et touchées par onze témoins, dont trois étaient de sa famille et cinq de la famille Whitmer, l’une des premières converties à la nouvelle foi. Mais il paraît certain que ces témoins ont
menti ou bien ont joué sur les mots, Ils avaient « vu» les tablettes, mais « avec les yeux de la foi », ils les avaient touchées, mais « derrière un voile », car Smith soutenait toujours qu'il ne pouvait les montrer à personne sous peine de mort. Pourtant Martin Harris, le riche bailleur de fonds de Smith, s'était fait remettre un fac-similé de l’une de ces tablettes et, en toute bonne foi, il alla soumettre ce document au professeur Anthon, de New-York. Les mormons répandirent le bruit que ce savant expert avait reconnu les caractères gravés sur la plaque pour de « l’égyptien réformé ». Mais dans une lettre rendue publique, le professeur Anthon déclara que la feuille qu’on lui avait soumise était « couverte de toutes sortes de caractères crochus et évidemment combinés par une personne qui avait eu sous les yeux un livre contenant divers alphabets, entre autres les alphabets grec et hébraïque. Des lettres romaines, ren versées ou placées de côté, s’y trouvaient rangées en colonnes perpendiculaires, et le tout se terminait par un dessin grossier représentant un cercle partagé en divers compartiments, couverts de signes bizarres et évidemment copiés sur le calendrier mexicain publié par M. de Humboldt, mais copiés de manière à déguiser la source dont ils étaient tirés. »
On tient pour certain que le Livre de Mormon n’était autre chose qu'un roman pseudo-historique, composé par un ministre nommé Samuel Spaulding. Ce roman était tombé aux mains d’un ancien prote d’imprimerie, appelé Sydney Rigdon, qui l’aurait secrètement communiqué à Smith. Ce Rigdon fut du reste l’un des premiers membres de la secte et il y apporta des éléments qui étoffèrent la religion nouvelle : le millénium allait commencer — le mormonisme serait donc une variété du millénarisme —— les Indiens, descendants des lamanistes, allaient se convertir en masse. L'Amérique serait le rendez-vous des « saints » de tout l’univers. La mission particulière de la jeune Église serait de construire la nouvelle Jérusalem.
Smith et ses amis s’attelèrent aussitôt à cette tâche urgente. Le 6 avril 1830, l’Église des saints du dernier jour fut inaugurée à Fayette, dans l’État de New- York. Des missionnaires improvisés répandirent parmi les populations ignorantes des campagnes la nouvelle de la merveilleuse découverte de Smith. Il y eut de nombreuses adhésions, mais aussi de vives résistances. Les uns se sentaient attirés par la fierté de faire partie les premiers du royaume des saints. Les autres se riaient de ces fables absurdes. Dès 1829, Smith et Cowdery, son secrétaire, s'étaient mutuellement rebaptisés. Des communautés mormones se formèrent un peu partout dans les États de New-York, Ohio, Pensylvanie, Indiana, Illinois. On rebaptisait par immersion tous les adhérents. Au début de 1831, fuyant les oppositions qu’il rencontrait à Fayette, Smith transféra le siège de son Église à Kirtland, dans l'Ohio. Puis, à la fin de la même année, sur l’avis d’un ange, il entraîna 1200 mormons au comté de Jackson (Missouri) et y fonda « la cité de Sion où le Christ devait régner en personne ». Il régnait dans cette ville une véritable fraternité et une activité industrieuse. Mais une violente persécution ne tarda pas à se déchaîner là encore. Les ministres mormons furent outragés, menacés, les journaux de la secte supprimés, les presses brisées et, finalement, en 1833, la communauté, assaillie par une bande d'hommes armés, fut expulsée du pays. Elle dut se transporter plus à l'Ouest, à Independance, au comté de Clay (Missouri). Ce nouveau poste prit le nom de Lord’s Store-House (Arsenal du Seigneur). Smith, qui résidait toujours à Kirtland, avait constitué un triumvirat, avec Rigdon et Williams, pour la direction de son Église. Le 4 février 1835, il choisit douze apôtres, qui reçurent de lui la mission de convertir le monde. L’un d’eux vint en
Angleterre et y fonda, à Preston, à Noël 1837, la première communauté mormone d'Europe. Bientôt les recrues aflluèrent. De nombreux émigrants mormons partirent pour l’Amérique, pour grossir les rangs de l'Église des saints. En mars 1836, Smith inaugura à Kirtland un temple où l’on vit plus de mille mormons. Mais il fut mêlé à des spéculations bancaires malheureuses qui le conduisirent devant les tribunaux. L’opportune révélation d’un ange l’avertit de quitter Kirtland, pour se rendre à Independance, où sa communauté était en butte aux persécutions du voisinage. L'intolérance de la secte, sa prétention à la possession de toute la région, sous prétexte que c'était la «Terre sainte des élus », provoquaient de vives réactions de la part des autres groupes religieux et civils du pays. Les milices d’État essayèrent de mettre à la raison ces encombrants « saints des derniers jours ». Il y eut des victimes. Le fondateur, Smith, son frère, et plusieurs autres chefs furent arrêtés et jetés en prison.La colonie mormone, qui était forte à ce moment (1838), de 15 000 membres, dut partir une fois de plus. Elle repassa sur la rive gauche du Mississipi et se fixa dans l'Illinois. Les mormons fondèrent une cité neuve, appelée Nauvoo, qui prospéra si bien que, deux ans plus tard, elle comptait 2 100 maisons, des écoles, des édifices publics, un temple splendide dont le plan avait été révélé à Smith dans une vision. L'État d’Illinois concéda à Nauvoo une charte municipale, Smith fut le chef légal de la cité. Il se vit à la tête d’une communauté de 20 000 âmes dont il était plus que le maître : le prophète et le grand-prêtre. La discipline y était admirable. Chaque matin, entouré d’un brillant étatmajor, il passait en revue sa milice. L’après-midi, il annonçait la parole du Seigneur, la Bible en main. La ville obéissait à un régime strictement théocratique. Grisé par le succès, ilosa se présenter comme candidat à la Présidence des États-Unis en 1844 et fut, naturellement, battu (par Polk).
L'année précédente, en juillet 1843, Smith, poursuivi par les récriminations de sa femme, qui se plaignait de son inconduite, aflirma à quelques initiés qu’il avait eu une révélation d’un ange, en vertu de laquelle les « saints » devaient marcher sur les traces de David et de Salomon, en pratiquant la polygamie, Cette prétention souleva au sein de la communauté de grandes divisions. Elle fut blâmée au dehors avec bien plus de force encore. La question se posa, dans toute l’Amérique, de savoir si la constitution admettait la polygamie. ἃ Nauvoo même, les opposants créèrent un journal particulier, l’Exposilor. Smith, qui en était venu à ne plus pouvoir supporter la moindre critique, donna ordre à ses fidèles miliciens de réduire par la force les dissidents. Les presses de l’Exposilor furent brisées, le bureau démoli, les rédacteurs mis en fuite et contraints de quitter la ville. Ils allèrent porter plainte devant les autorités de l'Illinois. L'occasion parut bonne de mettre fin à un état de choses que l’on jugeait depuis quelque temps intolérable. La milice d’État marcha sur Nauvoo. Smith fut arrêté, ainsi que son frère. Tous deux furent enfermés dans la prison de Carthage (Illinois). Mais, le bruit ayant couru que le gouverneur songeait à les laisser s'évader, une bande armée se jeta sur la prison, en força les portes et lyncha les deux chefs mormons. C'était le 27 juin 1844
II. DocrRiINE. — A l'extraordinaire histoire du mormonisme correspond une théologie totalement extravagante. Mais, en raison même de son absence de logique, il n’est pas très facile d’en faire un exposé intelligible.
Le premier dogme du mormonisme, le dogme central et dominant, est celui du prophélisme continu. L'ère des révélations divines n’a pas été close avec la mort du dernier des apôtres du Christ. Elle se pour-
suivra jusqu'à la fin des temps. L'Église des saints du dernier jour en possède, du reste, le monopole exclusif. L’Esprit-Saint parle toujours au monde, mais il ne parle qu'aux prophètes mormons. La foi aveugle aux prophètes qui la dirigent est l’essence de l’Église mormone.
Ce premier dogme a des conséquences que ne semblent pas soupçonner ses adhérents. Le prophétisme, n'ayant d'autre règle que lui-même et s'inspirant constamment de circonstances changeantes, est exposé à se contredire souvent. La théologie mormone évolue sans cesse et souvent sans vouloir en convenir et sans s'en douter. Des éléments qui étaient au premier plan, comme la polygamie, passent au second ou sont complètement abandonnés. Le prophétisme se montre opportuniste, ce qui est dangereux pour une doctrine soi-disant divine. Il suit de là qu’il n’y a aucune fixité dans les croyances mormones, bien que l’Église des saints soutienne, contre l’évidence, qu’elle professe toujours la même foi et nourrit les mêmes aspirations.
En 1842, Joseph Smith avait donné un abrégé du Credo des mormons. Il admet le dogme de la Trinité, mais il nie que les hommes puissent être punis pour le péché d'Adam. Selon lui, le salut est ouvert à tous les hommes, sous la condition de l'observation des commandements de l'Évangile, qui sont la foi, la pénitence, le baptême par immersion pour la rémission des péchés, l'imposition des mains pour la réception de l'Esprit-Saint. Les mormons estiment que rien n’est plus immoral que le dogme de la justification par la foi sans les œuvres. Pour eux, au contraire, la foi est toute dans l’observation des préceptes et la soumission aux autorités de la secte. Selon Smith, l’Église des saints possède tous les pouvoirs et tous les dons surnaturels de l’Église apostolique du premier siècle de notre ère. Elle réunira un jour tout le peuple d’Israël et rétablira les douze tribus. La ville de Sion sera bâtie sur le territoire américain et le Christ viendra en personne régner sur la terre, qui sera renouvelée dans une splendeur paradisiaque. A l'entendre, la morale mormone se réduit à mener une vie pure, honorable, chaste, bienfaisante. Mais, par le mot chaste, il entend que la polygamie est non seulement permise, mais recommandée.
Ce qu'il y a de plus déplorable, dans cette théologie, c'est la conception de la divinité. Visiblement, Smith a cédé à des vues toutes matérialistes, sans même s’en apercevoir et par pure ignorance religieuse et philosophique. Les mormons abusent de la phrase biblique selon laquelle « l’homme a été fait à l’image et ressemblance de Dieu ». Ils en concluent que, pour connaître Dieu, il n’y ἃ qu’à regarder l'homme. Ils tombent ainsi dans un anthropomorphisme enfantin. Bien avant Freud, Smith faisait, inconsciemment, de l'union des sexes le centre de la psychologie non seulement humaine, mais universelle. A l’en croire, rien n’a été créé, tout a été engendré. In mundi primordiis Deo femina eral, il y avait en Dieu un élément féminin, à l'origine des choses. Dieu est marié à un grand nombre de femmes. Ses enfants sont nombreux comme les grains de-sable de la mer. Il semble que lui-même ait été engendré par la matière intelligente mariée à li fini. Dieu habite la planète Kolob. II ἃ engendré une infinité de dieux, dont la fonction principale est de fournir des âmes pour les corps engendrés sur la terre et dans les autres planètes habitées. Le Dieu engendré de notre planète fut Adam. « C’est le seul Dieu auquel nous ayons à faire.» Nous devenons dieux nous-mêmes par la sainteté. L'Esprit de Dieu, répandu partout, est la plus subtile des substances matérielles. En le recevant, nous entrons en possession du germe de la déité, qui ne cessera de grandir ici-bas et après notre mort,
en nous. La chute d'Adam fut un bienfait. C'est grâce à elle que le genre humain a pris naissance.
En ce qui concerne les sacrements, les mormons ne sont pas bien fixés sur leur nombre. Les principaux sont le baptême et la cène. Le baptême est strictement obligatoire, mais il n’est valide que par immersion et pour les adultes. Le baptême des enfants est une «solennelle plaisanterie», car les enfants n’ont point de péchés à effacer. Par contre, on peut conférer le baptême à des morts qui n’ont pu le recevoir de leur vivant. On connaît ceux qui sont dignes de ce baptême posthume par la bienfaisance de leur vie. Les mormons l'ont conféré sérieusement à des hommes illustres et populaires tels que Washington, Franklin, Lincoln, etc. Aussitôt après le baptême, les mormons pratiquent l'imposition des mains qui est analogue à notre confirmation.
Pour l’eucharistie, une révélation adressée à Smith vint interdire l’usage du vin fermenté, ne permettant que le jus de la grappe non fermenté. Et comme il n’est pas possible, en toute saison, d’en avoir, on trouva plus commode, dans la suite, de le remplacer par de l’eau. La cène, au pain et à l’eau, est pratiquée chaque dimanche. On distribue les éléments consacrés à tous les communiants assis à leurs stalles respectives. Il existe des rites secrets pour le mariage de certains mormons et ces rites sont probablement empruntés à la francmaçonnerie.
Le culte public consiste en des chants, des prières, la célébration de la cène, une prédication et, aux jours plus solennels, une bénédiction des assistants par les patriarches de la secte. Les chants sont accompagnés de belle musique. Le sermon porte rarement sur une question religieuse ou morale, presque toujours sur des problèmes politiques ou économiques du moment. Il y entre souvent des récits de visions, de prophéties, de révélations, de miracles et de guérisons extraordinaires. Cette prédication ne tend jamais à élever les âmes vers l’invisible et le spirituel proprement dit, mais seulement à procurer l’acquittement ponctuel des dimes religieuses et la soumission aveugle aux autorités de l’Église. Les fidèles s'engagent à n'être entre les mains de leurs chefs « qu’une cire molle, un chiffon trempé dans du suif ».
L'Église des saints du dernier jour est une théocratie rigide. Le prophétisme qui en est l’âme se confond strictement avec la hiérarchie. Nul n’a droit aux inspirations d’en haut qu'à proportion de son grade. Au sommet de la hiérarchie, il y a la présidence, formée d'un président et de deux conseillers. Ce triumvirat forme ce que les mormons appellent The council of the first presidency. Le président a un pouvoir illimité, ses deux assesseurs, un pouvoir seulement consultatif. Lui seul est, pour toute l’Église, « le Prophète, le Voyant, le Révélateur ».
Au-dessous de la « première présidence », se trouve le collège des Douze Apôtres. Ils sont chargés de l’expansion du nom du Christ dans tout l'univers. C’est ce collège qui gouverne dans les interrègnes qui suivent la mort du président. Plus bas viennent les chefs de districts ecclésiastiques, puisles patriarches, ensuite les grands-prètres, en dernier lieu les anciens ou simples ministres ayant droit de prècher, de baptiser et d'imposer les mains. Il y a done un très grand nombre d'officiers dans cette Église, en moyenne un pour cinq fidèles, car en dehors de l’ordre de Melchisédech, composé comme on vient de le dire, il y a l’ordre d'Aaron, comprenant par degrés superposés : les évêques, les prêtres, les docteurs, les diacres. Les membres de cette seconde hiérarchie sont chargés surtout des questions temporelles. Avec celte armée de fonctionnaires, le président tient tout son peuple en main. Le système d'assistance sociale est très développé et le régime
scolaire bien organisé, encore que le niveau des études supérieures soit faible, limité qu’il est par une philosophie religieuse étriquée et fausse; l’université mormone à Salt-Lake-City comptait 7 600 étudiants en
Les mormons reconnaissent comme livres sacrés : 1. La Bible traditionnelle de l’Ancien et du Nouveau Testament, mais selon une recension corrigée par Smith, dans laquelle de nombreuses retouches, corrections ou interpolations ont été introduites au nom du prophétisme supérieur de la secte. — 2. Le Livre de Mormon, dont on a dit plus haut l’origine suspecte, et qui est du reste une composition indigeste, puérile, illisible, sans goût, sans profondeur, sans poésie, sans invention, sans gravité morale et religieuse. Ge livre est par ailleurs plein de fautes de grammaire, d’invraisemblances historiques, d’anachronismes grossiers qui n'ont pu être acceptés que par une tourbe ignorante et fanatisée. Les éditions qui ont suivi celle de 1830 — la première — ont corrigé plus de 3 000 fautes, mais il en reste encore des milliers. Ce livre est, à lui seul, la honte d’une Église chrétienne civilisée. — 3. Le principal livre théologique des mormons est Le Livre de la doctrine et des alliances (The Book of doctrine and covenants of the Church of latter-day-saints), compilé par Joseph Smith et publié à Kirtland (Ohio), en 1835. L'édition de Salt-Lake-City, de 1883, a été divisée en versets comme la Bible et le Livre de Mormon (depuis 1879). — 4. La perle de grand prix (Pearl of great price ), qui est un choix des révélations faites à Smith et fut publiée à Liverpool, en 1851.
III. HISTOIRE DE L'ÉGLISE MORMONE DE LA MORT DE SMITH A NOS JOURS (1844-1937). — La mort tragique de Joe Smith, loin de nuire au développement de sa doctrine, amena sa propagation. Il fut considéré et honoré comme un martyr. Ses partisans n’en furent que plus fanatiques. Il se produisit cependant un schisme parmi eux. Le conseiller le plus intime de Joe, Brigham Young. fut appelé à lui succéder, avec les titres flamboyants de Voyant, révélateur et président des saints du dernier jour. Il devait régner trente-trois ans : 1844-1877. Mais les parents de Smith refusèrent d'accepter sa domination et prétendirent continuer la véritable Église des saints du dernier jour. Ils lui donnèrent le nom d’Église réorganisée (Reorganized Church). Et cette branche a survécu jusqu’à nos jours. Elle est pourtant bien moins importante numériquement que l’Église mormone proprement dite.
Brigham Young était un homme d’une rare énergie. Cet ancien charpentier se trouva tout de suite au niveau de ses hautes fonctions. Ce fut lui qui prit, en 1845, une grande résolution pour assurer l’avenir de son Église. La ville de Nauvoo avait été en partie détruite. L'État d’Illinois avait révoqué la charte municipale qu'il lui avait accordée. Il existait toujours des tiraillements dans la population, en raison du schisme que l’on vient de signaler et de graves différends s’élevaient notamment au sujet de la polygamie que les parents de Smith ne voulaient pas admettre et que l’Église réorganisée n’a jamais acceptée. Brigham Young résolut donc d'opérer une migration en masse, de partir à l’aventure, vers le Far-West, de conduireses fidèles loin des terres habitées, en plein désert, à quelques centaines de lieues des régions civilisées et colonisées. Cette décision farouche fut annoncée aux « saints » par une encyclique en date du 20 janvier 1846. Une avant-garde de 1 600 émigrants partit avant la fin de l’hiver pour jeter les bases du nouvel établissement. Elle marcha des jours et des jours, en direction du Pacifique, traversa les États du Kansas et du Colorado sans s’y arrêter, et finit par arriver dans un territoire inconnu qu’on appela Deseret où Pays de l'abeille. C’est l’Utah actuel, plateau désolé et aride,
DICT. DE THÉOL. CATHOL
situé entre les Montagnes Rocheuses, à l'Est, et la Sierra Nevada de Californie, à l'Ouest, pays entièrement sauvage et si inhospitalier qu'il fallait toute la ténacité qu’engendre le fanatisme pour entreprendre d'y réaliser une installation humaine. Brigham Young conduisait la première colonne. Il prétendit qu’une révélation lui commandait de s'arrêter aux bords du Grand-Lac Salé, qui occupe le centre de l’Utah et vers lequel il parvint. en juillet 1847. Le gros des troupes mormones suivait. Tous y furent réunis à l’automne de 1848. En arrivant au Lac Salé, Young avait rencontré une vaste plaine sableuse que traversait une rivière débordée. Il eut l'intuition de l’utilisation de cette inondation providentielle. L'emploi méthodique de l'irrigation fut le grand secret de l’étonnante réussite des mormons. Un barrage fut construit. La terre, jusque-là inféconde, fut transformée au moyen d’un système de canaux bien compris. Les premières récoltes ainsi obtenues, le système fut généralisé. La population augmenta rapidement. Une ville fut construite : Salt-Lake-City, qui aujourd’hui ne compte pas moins de 126 000 habitants. Le bruit de cette réalisation se répandit dans tout l’État fédéral. Dès 1849, le Congrès, soucieux d’incorporer l’Utah, le reconnut comme territoire fédéral, en déférant à Young le titre de gouverneur. Il se sentit assez fort, en 1852, pour proclamer solennellement ce qu’il appela la loi céleste du mariage, c’est-à-dire la loi du mariage tel qu’il est pratiqué au ciel par les dieux, en d’autres termes la polygamie. Le sentiment de Young était que la polygamie sagement pratiquée empêche la prostitution et la débauche. En 1853, fut posée la première pierre d’un temple monumental.
Cependant la proclamation de la polygamie avait de nouveau soulevé l’indignation du reste des États- Unis. Le gouvernement fédéral, qui avait fourni de grosses sommes pour l'érection de la ville, voulut intervenir dans la législation du territoire d’Utah, d’abord en y nommant des juges, qui furent mal accueillis et mis en quarantaine, puis en désignant un nouveau gouverneur. Les mormons résistèrent. En 1857, le gouvernement de Washington confia une petite armée de 2 500 hommes au général Cane, en le chargeant de se saisir de l’autorité souveraine dans l'Utah. L’expédition fut rude. Il fallut envoyer des renforts. Après un combat, le 15 février 1858, les mormons consentirent à négocier. On leur accorda l’amnistie et ils se soumirent; en juin, Young reçut de nouveau le titre de gouverneur.
La question de la polygamie restait la plus délicate et la plus irritante. Le Congrès fédéral vota une première loi à ce sujet, en 1862, mais la guerre de Sécession en suspendit l'application car les tribunaux mormons se refusaient à condamner un polygame. En 1871, la polygamie fut proclamée acte criminel dans toute l’étendue des États-Unis. Les mormons firent encore la sourde oreille. Brigham Young donnait l'exemple de la pratique du « mariage céleste ». Entre temps, l’'Utah avait prospéré. La construction de la grande voie ferrée du Pacifique, en passant par Salt- Lake-City, dès 1869, lui avait apporté de merveilleux avantages. Les richesses minières ajoutaient maintenant leur appoint au produit d’une savante agriculture. Quand Brigham Young mourut, en 1877, il laissait une fortune de deux millions de dollars aux 17 femmes qui lui restaient (sur 25) et à ses 56 enfants.
Après lui, le collège des Douze Apôtres garda le pouvoir pendant trois ans, puis leur chef, Taylor, fut proclamé président le 10 octobre 1880. Α sa mort, en 1887, le collège des Douze fit encore l’interrègne et en 1889, Wilford Woodruff fut élu président.
Entre l’Utah et le reste des États-Unis la querelle polygamique se poursuivait. La loi Edmund de 1882
fut la première mesure efficace contre la polygamie. Elle fut perfectionnée en 1887 et devint la loi Edmund- Tucker. Le président Taylor avait exprimé son indignation par une encyclique en date d'octobre 1885, où il affirmait que le « mariage céleste » n’était pas une invention humaine. « C’est Dieu, disait-il, qui l’a révélé et il a promis de le maintenir et de bénir ceux qui le reconnaissent. » Pourtant, la loi Edmund produisait ses fruits. Il y avait des condamnations pour « cohabitation illicite », car les mormons n’avouaient pas le mariage polygamique. En 1890, une aggravation de la législation parut imminente et la confiscation des biens de la communauté mormone fut envisagée. Le président Woodruff estima que le danger était trop grand pour son Église. Le 25 septembre 1890, il lança une proclamation à son peuple pour le délier de l’obligalion de la polygamie. Le document se terminait par ces mots : « Et maintenant, je déclare publiquement que mon conseil à l’Église des saints du dernier jour est de s’abstenir de contracter un mariage interdit par la loi du pays. »
Ce n’était qu’un « conseil », mais il fut généralement suivi. Seuls, quelques fervents de la secte se firent un point d'honneur de continuer à pratiquer secrètement le « mariage céleste ». Les dirigeants de l’Utah, soucieux d'acquérir l’autonomie qui est un privilège des États fédéraux, acceptèrent en 1895 une constitution excluant formellement le mariage plural, moyennant quoi le président des États-Unis, Cleveland, proclama, le 4 janvier 1896, que le territoire fédéral de l'Utah devenait l’un des États fédéraux de la nation américaine. Pratiquement, les missionnaires mormons, qui exercent une grande activité dans tout l’univers — plus de 2 000 missionnaires en 1900 — ne parlent plus du mariage céleste. Leur loi ne les y oblige plus et ils ne peuvent ignorer que leur doctrine de la polygamie leur créerait de graves obstacles en pays civilisé.
La croissance de l’Église des saints du dernier jour n’a pas été aussi rapide que ses fondateurs l’avaient espéré. Vers 1880, au bout de cinquante ans d’existence, elle comptait environ 250 000 membres; en 1900, 300 000; en 1926, 542 194, sans compter l’Église mormone réorganisée, dont l'effectif, en 1926, était de 64 367 membres. L'État mormon de l’Utah a été envahi par des non-mormons et il ne compte plus que 80 % environ de mormons, soit 400 000 sur 531 000 habitants. On notera que l’Utah s'étend sur 220 000 Κα)", soit la valeur de 35 départements français. Il est donc relativement très peu peuplé, et les succès agricoles des mormons ne doivent pas faire illusion. Ils ne prouveraient du reste absolument rien dans le domaine doctrinal.
I. SOURCES. — Les livres sacrés des mormons, indiqués au cours de l’article.
IT. LITTÉRATURE. — Les meilleurs ouvrages sur le mormonisme et son histoire sont ceux de Riley, The founder of mormonism, α psychological study, 1902; et de Linn, The story of the mormons, 1902.