‹ Dictionnaire de thâeologie catholiqueChapitre 64 sur 148 · ERMENGAUD · texte numérisé non relu

ERMENGAUD

ERREUR DOCTRINALE

traité qui a pour titre : Opusculum contra luerciicos qui diciinl et credunt miindum istum et omnia visibilia non esse a Dco facta sed a diabolo. Il fut édité par Gretser dans son ouvrage : Trias scriptorum advcrsus Waldensium sectam. Ebraudus Belhunensis, Bcrnardus abbas Fontis Calidi, Emenyaudus, in-4<>, Ingolstadt, 1614. 11 est reproduit dans P. L., t. cciv, col. 1235-

Fabricius, Bibliotheca lalina mediee œtatis, in-8°, 1858, t. II, p. 518; Gallia christiana, in-fol., Paris, 1739, t. vi, col. 489; Histoire littéraire de la France, in-4'', Paris, 1820, t. XV, p. 38; Ceillier, Histoire des auteurs ecclésiastiques, t. XIV, p. 807-808; Hurter, Nomenclalor, 3= édit., Inspruck, 1906, t. II, col. 175.

B. Heurtebize.

ERMITES. Voir Anachorètes, t. i, col. 1134 sq.

ERREUR. 11 sera successivement question : 1° de l'erreur doctrinale; 2° de l'erreur qui est un empêchement de mariage.

1. ERREUR DOCTRINALE. — I. Au point de vue philosophique. 11. Au point de vue de la foi. III. Au point de vue des contrats.

I. L'erreur au point de vue philosophique. — l» Définition. ■ — L'erreur et la vérité sont deux contraires, ainsi que l'explique saint Thomas, Sum. theol., I", q. xvii, a. 4 : Utnini verum et jalsiim sint contraria? Respondeo quod verum et falsurn opponuniur ut contraria et non sicut ajfirmatio et negatio, ut quidam dixerunt. 11 faut donc d'après l'adage : contrariorum eadem est ratio, chercher la délinition de l'erreur dans la définition même de la vérité. Or, la vérité se définit communément : « l'équation ou l'accord entre la pensée et son objet. » En conséquence, l'erreur peut se définir : « le désaccord positif entre la pensée et son objet. » Nous disons : « désaccord positif » afin de distinguer l'erreur de la simple ignorance. En effet, l'ignorance n'est qu'un désaccord négatif, c'est-à-dire un défaut d'accord entre la pensée et son objet. « Autre chose est une lacune dans la représentation intellectuelle et dans le jugement sur cet objet — ce qui constitue l'ignorance — et autre chose est une représentation qui difière de l'objet et qu'on juge toutefois être semblable à l'objet, ce qui constitue l'erreur ou la fausse science. » Castelein, Cours de philosophie, Logique, Bruxelles, 1901, p. 229 sq. L'erreur et l'ignorance supposent toutes deux un défaut de connaissance : mais l'erreur est un jugement faux, et afilrme ce qui n'est pas ou bien nie ce qui est, tandis que l'ignorance s'abstient de toute affirmation. Cf. Jafïre, Cours de philosophie, Lyon, 1878, p. 75.

On ne saurait donc admettre la définition de l'erreur donnée pai- Cousin, Fragments philosophiques, Préface : « L'erreur est une vérité incomplète, » car il n'y a pas de moyen terme entre l'équation de l'intelligence avec son objet, en quoi consiste la vérité, et le désaccord de l'intelligence avec son objet, en quoi consiste l'erreur; sicnt verum consistit in adivqucdione rei cl intellectus, lia falsum consislil in eorum inadsequalione. S. Thomas, Quœsl. disp.. De veritate, q. iv, a. 10. Sans doute, la vérité peut être dite incomplète en tant que l'intelligence humaine n'épuise point toute la cognoscibilité de son objet : en effet, cette connaissance compréhensive n'est pas donnée aux créatures et reste l'apanage exclusif de l'intelligence divine. Cependant cette vérité incomplète ne saurait être confondue avec l'erreur. Pour que la vérité existe, il n'est pas nécessaire que l'accord soit établi entre l'intelligence et son objet, épuisé sous tous ses rapports de cognoscibilité, mais considéré seulement sous le rapport qui est visé par l'intelligence, sub eo respectu

quo intellectus rem attingit; de sorte que, dans l'hypothèse se vérifiera toujours la vérité complète en tant que vérité formelle. L'erreur, au contraire, aura lieu, lorsque l'intelligence créera entre le sujet et l'attribut un rapport qui ne sera pas exact. Cf. Ginebra, Elemenlos de filosofla, Santiago de Chili, 1887, p. 57.

On distingue trois sortes de vérités : la vérité logique, celle que nous avons définie plus haut et qui consiste dans l'accord de la pensée avec son objet; la vérité métaphysique, qui peut être considérée par rapport à l'intelligence divine, et par rapport à l'intelligence créée. En regard de l'intelligence divine, les choses sont dites vraies, sous la relation de cognoscibilité en tant qu'elles sont conformes à l'intelligence divine qui les connaît toutes actuellement, et sous la relation de dépendance dans l'ordre idéal, en tant qu'elles sont ce qu'elles sont, c'est-à-dire en tant qu'elles possèdent leur être créé à l'image de cet exemplaire premier et parfait qui est l'intelligence divine : c'est ainsi que saint Augustin a pu dire que « la vérité est ce qui est. » Soliloq., 1. II, c. vi, n. 10. Cf. S. Thomas, Queest. disp., De veritate, q. i, a. 10. En regard de l'intelligence créée, les êtres sont dits vrais, sous la relation de simple cognoscibilité, c'està-dire par rapport à l'intelligence spéculative, en tant qu'ils possèdent une aptitude à être connus de cette même intelligence : ainsi, nous disons d'une matière que c'est de l'or vrai, si elle contient tous les éléments qu'elle doit contenir pour être de l'or et être connue comme telle par notre intelligence. Sous la relation de dépendance dansl'ordreidéal, c'est-à-dire par rapport à l'intelligence pratique, les choses artificielles sont vraies en tant qu'elles se rapportent à l'intelligence créée qui les a conçues, comme à leur exemplaire secondaire. On distingue enfin la vérité morale, ou véracité,quin'est pas autre chose quel'accord de la parole avec la pensée, ou encore la conformité des actions morales avec le dictamen de la conscience.

Or, on peut se demander si la fausseté, ou l'erreur, qui, comme nous l'avons observé, est l'opposé de la vérité, existe, comme celle-ci, au triple point de vue logique, métaphysique et moral. Au point de vue logique, l'erreur, nous l'avons dit, se définit: «le désaccord de la pensée avec son objet », et nous entrerons bientôt plus avant dans son analyse. Au point de vue moral, l'erreur se rencontre également : c'est le mensonge, qui peut se définir : « le .désaccord de la parole avec la pensée », ou encore, la difformité de nos actions morales, en regard du dictamen delà conscience. Voir Mensonge. jNIais, au peint de vue métaphysique, l'erreur n'existe pas, à proprement parler ou selon la nature des choses, et aucun être ne peut être dit faux par lui-même. En effet, si nous considérons les choses par rapport à l'intelligence divine, nous voyons que toutes sont ontologiquement vraies, parce que toutes sont conformes à l'intelligence divine, qui, en tant qu'infinie, les connaît comme elles existent et comme elles peuvent être. En outre, toutes les choses, réelles ou simplement possibles, sont une imitation de la divine essence et existent dans l'intelligence divine, comme dans leur exemplaire parfait. La fausseté ou l'erreur ontologique serait donc un défaut de conformité avec les idées divines. Mais ce défaut de conformité prouverait, en Dieu, ou un défaut de sagesse, en tant qu'il n'aurait pas su réaliser ses idées, ou un défaut de puissance, en tant qu'il n'aurait pu réaliser ce qu'il connaissait. On objectera qu'il existe, dans la nature, des monstres qui ne peuvent être dits en harmonie avec les idées divines : il suffit de répondre que ces monstres ne rentrent point directement dans le plan de l'intelligence divine, mais procèdent d'un défaut des causes secondes; d'ailleurs, ces monstres, en tant qu'ils représentent, en eux-mêmes, une réalité,

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répondent parfaitement aux idées divines, encore ([u'ils ne répondent point aux idées d'une cliose parfaite, mais seulement aux idées d'une chose imparfaite, dont l'anomalie résulte de l'obstacle même qui intervient par le fait des causes secondes. Cf. Willenis, Instittitioncs philosophicœ. Trêves, 1900, p. 445. Mais que dire du mal moral ou du péché? Voir ce mot. Il ne semble pas cjue l'intelligence divine puisse en être l'exemplaire auquel il soit rapporté. Nous répondrons qu'il faut distinguer deux choses dans le péché : ce qui, en lui-même, est être et réalité, c'est-à-dire l'acte physique, et le défaut lui-même; or, le péché, en tant qu'il est une réalité, doit être dit conforme aux idées divines, et rentre ainsi dans la vérité ontologique; au contraire, en tant qu'il est formellement un défaut, il n'est pas même un être, puisque le défaut est la privation de l'être; or, s'il n'est pas un être, il n'est pas étonnant qu'il ne possède point la projjriété de l'être cjui est la vérité; que si le péché est envisagé, dans sa totalité, en tant qu'acte humain pris avec son défaut, nous accordons cjue la vérité ne lui appartient pas, et c'est pour cela que dans la sainte Écriture, Ps. IV, 3, le péché est appelé un " mensonge >>, tandis que faire la vérité est la même chose que bien agir. En outre, au péché s'applique l'observation que nous avons déjà faite, à savoir, qu'il est connu actuellement par l'intelligence divine, et qu'à ce titre il peut être dit « vrai ».

Si maintenant nous examinons les clioscs par rapport à l'intelligence créée, nous nous plaçons ou bien au i)oint de vue de l'intelligence spéculative, ou bien au point de vue de l'intelligence pratique. Si nous envisageons les choses au point de vue de l'intelligence spéculative, toutes doivent être dites vraies par elles-mêmes, per se, car toute chose i)ossédc, en elle-même, une réalité, qui fait qu'elle peut être connue et mise ainsi en harmonie avec l'intelligence créée; en outre, si l'intelligence créée leur est appliquée d'une manière régulière, les choses peuvent y provoquer la connaissance d'elles-mêmes. Cependant, accidentellement, per accidens, les choses peuvent être dites fausses, en tant qu'elles peuvent être l'occasion d'une erreur pour res])rit, soit à cause d'une similitude (c'est ainsi que l'étain peut se confondre avec l'argent, et être ap])elé un « faux argent '),soit à cause de la tromperie des hommes (fausse monnaie), soit dénominativemcnt (attributive, ex falsilale logica : faux dieux, fausse religion). Par rapport à l'intelligence pratique, les choses peuvent être dites ontologicfuement fausses, si elles ne sont i)as conformes à la règle morale d'après laquelle elles devaient être faites. Cependant il est évident que les choses sont dites fausses par rapport à notre intelligence, non pour la réalité propre qu'elles possèdent, mais plutôt pour ce qu'elles ne sont pas, et pour la réalitéqu'ellcs devraient posséder ou qu'elles paraissent avoir; c'est ainsi que l'étain peut être dit un faux argent, sans être pour cela un faux étain. En outre, la fausseté n'est pas inhérente aux choses comme un élément i)ositif, mais elle est plutôt la négation ou la jirivation d'une perfection, c'est-à-dire un simple être de raison, ens rationis. Cf. Willems. op. cit., p. 4)0.

-Mais revenons à l'erreur lo(/if/ue, qui est en somme l'erreur proprement dite, et j)oussons plus avant .son analyse, en étudiant d'abord quel en est le sujet.

2" Sujet de l'erreur. — Étant donné que la vérité et l'erreur sont contraires, cl (juc les contraires visent toujours le même sujet, il s'ensuit (|uc nous devons rechercher le sujet de l'erreur dans le sujet même de la vérité, c'est-à-dire, avant tout, dans l'inlelligcncc. Tel est le principe général établi i)arsaint Thomas,, Sum. theol., l", q. XVII, a. 1 : Cunweruin et faisum opponantur, opposita autem sunl circa idem, neccssc est ut ibi prius

quœratur /alsitas, ubi primo vcritas im>enitur, hoc est in intellectu. En effet, la vérité ne peut se concevoir cjue par rapport à l'intelligence, de même que la bonté ne peut exister que par rapport à la volonté. Il découle de là cjue le sujet propre et direct, pioprium ci per se, de la vérité, et conséquemment de l'erreur, n'est pas autre que l'intelligence. Le sujet premier de la vérité sera donc l'intelligence divine, dont les idées exemplaires sont le modèle parfait d'après lequel toutes choses existent. Mais, dans ce sujet premier, nous ne saurions rencontrer l'erreur, puiscfue celle-ci ne peut procéder du fait des causes secondes qui viennent déranger le plan de l'intelligence divine. Cf. S. Thomas, loc. cit. Quant au sujet secondaire de la vérité, accessible celui-ci à l'erreur, il faut le trouver dans l'intelligence humaine, qui, connaissant dans les choses les idées exemplaires de l'intelligence divine, cherche à s'y conformer, et, parfois, se met en opposition avec elles. En outre, d'une manière analogue, analogica ratione, les choses elles-mêmes, qui sont ainsi connues par rintelligcnce, peuvent être dites sujet de la vérité, et aussi de l'erreur, en tant qu'elles constituent l'objet matériel de nos connaissances; mais, comme le fait observer saint Thomas, loc. cit., ce n'est toujours que par rapport à l'intelligence que les choses peuvent être dites vraies ou fausses, en sorte que, si aucune intelligence n'existait, aucune vérité, ni aucune erreur, ne serait possible. Ainsi donc, la vérité subjective, et l'erreur également, se trouve dans l'intelligence, comme dans sa cause principale, et dans les actes de l'intelligence, comme dans sa cause instrumentale. Or, ces actes de l'intelligence sont rfu nombre de deux, à savoir : !■> l'idée ou la représentation; 2" le jugement, car, en somme, le raisonnement et le syllogisme rentrent dans le jugement. Nous allons donc nous demander si ces deux actes de l'intelligence peuvent constituer le sujet de l'erreur. L'erreur logique consiste, nous l'avons dit, dans le désaccord de l'intelligence avec son objet. Or, ce désaccord peut être négatif, si la connaissance de l'intelligence n'embrasse ])as tout son objet, ou positif, si la connaissance attribue à son objet une chose qui ne lui convient pas. .Mais il va sans dire que nous ne voulons point parler ici de l'erreur négative, qui se rencontre, en effet, dans toute connaissance humaine; et c'est seulement de l'erreur positive qu'il peut être question. A son tour, l'erreur positive est parfaite ou imparfaite : la première attribue à l'objet matériel ce qui ne lui appartient pas; d'où il suit que la connaissance est alors subjectivement cl objectivement erronée; la seconde n'attribue rien à l'objet matériel ni ne nie rien de lui ; et, dans ce cas, la connaissance est seulement erronée subjectivement, n'étant que l'effet ou la cause matérielle d'un faux jugement.

Tout d'abord, la vérité logique, et conséquemment aussi l'erreur, ne peut exister parfaitement que dans le jugement. En effet, l'intelligence atteint proprement et parfaitement la vérité, lorsque non seulement elle est conforme avec son objet, mais encore lorsqu'elle connaît que son conceiit est en harmonie avec la chose qu'il représente. Or, rinlelligence ne peut réaliser ce but qu'autant qu'elle aflirme le rapjwrt d'identité de la chose avec sa représentation elle-même. Mais l'acte par le([uel une idée est ainsi rai)portée à son objet est précisément un jugement. Il n'y a donc à proprement parler de vérité ou d'erreur que dans le jugement. L'idée, prise en elle-même, ne peut ainsi être ni vraie ni fausse : elle ne devient vraie ou fausse que lorsque l'intelligence la rapporte à un objet avec lequel elle s'accorde ou ne s'accorde pas, c'est-à dire, rn somme, lorsque l'esprit forme un jugement.

Cependant la vérité logique se trouve dans la simple idée, de quelque manière, c'est-à-dire d'une

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manière imparfaite, en sorte que l'intelligence, par cet acte de la pensée, puisse atteindre la vérité, sans pour cela connaître son objet, en tant qu'il est vrai. En elTet, l'idée, par elle-même, représente l'essence des choses; d'où il résulte qu'elle doit être conforme avec cette essence même, c'est-à-dire qu'elle possède, en quelque sorte, la vérité. Mais, comme par l'idée seule l'intelligence ne connaît pas sa convenance avec son objet, il s'ensuit que la vérité logique ne saurait appartenir proprement et parfaitement à cette simple représentation, sans qu'intervienne l'acte du jugement.

Toutefois, si, dans un certain sens, la vérité se rencontre dans la simple appréhension de l'esprit, ou dans l'idée, l'erreur n'y existe point par elle-même, per se, ou directement. Car aucune faculté ne peut se tromper touchant son objet propre; mais l'intelligence, par la simple idée, perçoit l'essence des choses, ce qui constitue d'ailleurs son objet propre. 11 faut donc conclure que l'idée, prise en elle-même, n'est pas accessible à l'erreur, et qu'on doit réprouver l'opinion de ceux qui, avec le philosophe Laromiguière, Leçons de philosophie, Paris, 1835, leçon x, t. ii, p. 298, pensent que les idées sont tantôt vraies et tantôt fausses. Mais si nous disons que l'idée, par elle-même et par sa nature, ne peut être sujet de l'erreur, nous ne nions pas qu'accidentellement, per accidens, elle ne soit parfois erronée, en raison même d'un jugement qui s'y trouve accidentellement impliqué. Or, cela peut avoir lieu de deux manières : d'abord, d'une façon occasionnelle, lorsque l'idée devient l'occasion d'un jugement faux; c'est ainsi que l'idée d'un centaure peut fournir l'occasion de ce jugement : les centaures existent; ensuite, d'une façon présupposée, en tant que l'idée apparaît comme le fruit d'un jugement faux qui a été porté antérieurement, et qu'elle peut également devenir la cause matérielle d'un jugement erroné subséquent. — Ce que nous avons dit de l'idée peut également se dire de la sensation : une sensation, en efiet, ne saurait être erronée par elle-même ; elle est nécessairenient ce qu'elle doit être, étant donnés l'action de l'objet extérieur et l'état de nos organes; l'erreur ne peut donc résider que dans l'interprétation de la sensation, ce qui, en définitive, est un jugement. En outre, la sensation peut être dite erronée d'une manière accidentelle, per accidens, en tant qu'elle peut servir d'occasion à un jugeinent faux : telle est, par exemple, la vue d'un bâton droit qui, immergé partiellement dans l'eau, donne l'illusion d'être brisé; encore que cette sensation soit vraie, puisque l'objet auquel elle se trouve rapportée est bien l'apparence d'un bâton brisé, elle peut induire l'intelligence à juger faussement que le bâton est en réalité divisé en deux parties.

Ainsi donc, le véritable sujet de l'erreur est le jugement; et l'erreur peut se définir d'une manière plus précise : « un désaccord positif entre nos jugements et leur objet ». En efTet, le jugement suppose essentiellement la comparaison d'un sujet avec un attribut, desquels il affirme la convenance ou l'opposition; or, en établissant cette comparaison, ou, pour mieux dire avec saint Thomas, en « composant » ou en « divisant » le sujet et l'attribut, l'esprit peut facilement se tromper et conclure à une affirmation erronée. Loc. cit., a. 3. Aussi bien « l'expérience atteste que nous nous trompons de trois manières sur la réalité ou la vérité des choses : 1° en attribuant à un sujet une note qu'il n'a pas; ou 2» en niant de lui une note qu'il a; ou enfin 3" en transportant à l'ordre réel le sujet lui-même, quand celui-ci n'existe que dans l'ordre idéal. Or, dans ces trois cas, il y a désaccord entre la pensée et son objet, et ce désaccord se vérifie dans un jugement. Donc l'erreur est constituée par un pareil

désaccord, et elle se trouve dans le jugement. » Castelein, op. cit., p. 232. Observons toutefois qu'en disant que l'erreur est dans le jugement seul, nous opposons au jugement l'idée, mais non le raisonnement, qui n'est pas autre chose qu'un ensemble de jugements. En outre, nous n'entendons point dire que le jugement soit par lui-même, et par sa nature, sujet de l'erreur, car, autrement, il faudrait conclure que l'intelligence se tromperait vis-à-vis de son objet propre et formel qui doit toujours être la vérité, ou au moins l'apparence de la vérité; et il faudrait ainsi supposer un désordre essentiel dans la nature humaine. Si donc le jugement devient sujet de l'erreur, c'est seulement par accident et en vertu d'une cause étrangère à l'intelligence qui fait que celle-ci croit voir la vérité là où elle n'est qu'apparente et n'existe pas en réalité. Cf. Willems, op. cit., p. 116 sq. Nous verrons plus loin quelles sont les causes qui peuvent influencer ainsi notre esprit, au point de l'induire en erreur et de provoquer des jugements erronés.

3» Degrés. — L'erreur, ainsi que la vérité, peut être examinée dans son objet formel et dans son objet matériel. L'objet formel de la vérité et de l'erreur est ce qui la constitue dans son caractère propre et distinctif d'être ou vérité ou erreur. Or, le propre de la vérité est d'être un accord, une équation entre la pensée et son objet, tandis que le propre de l'erreur est d'être un défaut d'équation, un désaccord positif entre la pensée et son objet. L'objet matériel de la vérité et de l'erreur, c'est toute l'extension des notes que l'esprit perçoit, et sur lesquelles porte cette équation ou ce désaccord. En outre, la vérité et l'erreur peuvent être considérées subjectivement, c'està-dire en raison de la fermeté plus ou moins grande de l'assentiment vrai ou erroné de l'intelligence.

Ces remarques préliminaires étant faites, nous disons que la vérité n'admet pas de degrés dans son objet formel, parce que l'équation qui la constitue est indivisible, mais elle admet des degrés dans son objet matériel, parce que, dans l'acte de sa perception, l'intelligence peut se mettre en équation et en accord avec plus ou moins de notes de son objet, selon le degré même de sa compréhension; enfin la vérité, subjectivement prise, admet, elle aussi, des degrés selon le mode divers dont elle existe dans les différents actes de l'esprit qui sont la simple appréhension ou l'idée, le jugement et le raisonnement, car, tandis que la vérité logique n'existe qu'imparfaitement dans l'idée, elle existe d'une manière parfaite dans le jugement et le raisonnement. Quant à l'erreur, elle a des degrés dans son objet matériel et dans son objet formel, ainsi que subjectivement prise. En effet, tout d'abord, l'erreur a des degrés dans son étendue, c'està-dire qu'elle peut affecter plus ou moins de notes de l'objet qui est connu; elle a également des degrés dans son intensité, c'est-à-dire que, par rapport aux mêmes idées, elle peut être plus ou moins grande ou intense, et le désaccord positif de l'esprit peut constituer un éloignement plus ou moins grand de l'équation elle-même qui est la vérité : par exemple, dire de Pierre qu'il est un être sans raison, ou bien qu'il est simplement malade, etc. Enfin l'erreur, subjectivement prise, comporte aussi des degrés selon que l'assentiment faux de l'intelligence est plus ou moins ferme, et qu'ainsi l'erreur est plus ou moins difficile à guérir, par exemple, en raison de la vivacité de l'esprit, du caractère, des motifs ou des circonstances. Cf. Castelein, op. cit., p. 241; Willems, op. cit., p. 119 sq.

4° Différentes espèces. — Dans l'acte du jugement et dans le raisonnement, l'erreur peut provenir du fond ou de la forme. L'erreur vient du fond lui-même, lorsqu'on prend pour vraies et pour certaines des pré-

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misses qui sont erronées ou douteuses; elle vient, "ù cont^raire, de la forme, lorsque, d'une manière consciente ou inconsciente, on tire des prémisses une conclusion qui n'en devrait pas découler logKiuement Dans le premier cas, le nom propre du faux raisonne ment est celui A'argumcni erroné. Dans le second cas, le faux raisonnement est un paralogisme, ou encore un sophisme. Le paralogisme, à le prendre rigoureusement, est un faux raisonnement dont nous sommes nous-mêmes les dupes et avec lequel nous restons dan

la bonne foi, tandis que le ^^Vi]''''\' .'^ZtenUon son acception usuelle, la mauvaise foi et 1 mtention de tromper. Mais, le plus souvent, on donne indifie- ?enm nues nom's de faux argument ou de sophisme Itout raisonnement qui ne conclut pas logiquenaent à une proposition soit certaine, soit probable, et con-

'"SirrTjStera'd'abord la division des sophismes que proposent certains logiciens en sophismes ducccuret sophismes de l'esprit. Car .. tout sophisme, si est un afonnement et^ion une sin.ple a^^rmation sans nreuve même apparente, est un sophisme de 1 esprit, Se a cause première en soit d'ailleurs dans l'esprit Ôïdans le cœur. » E. Boirac, Cours de philosophie, Paris 1907, p. 473.

Sr,' on peSt distinguer les sophismes en deux grandes classes, d'après l'ancienne logique, a savou: . Ks sophismes de diction et les sophismes de pensée se on que l'erreur du raisonnement vient des mo qui l'eiprimeut, ou des idées et des jugements dont

'' Les'pSipaux sophismes de mots sont l'é'?"/^o^"« et V amphibologie. L'équivoque provient de 1 ambi-

guï c de^s termes, et consiste à P-^d'-J^ '^"IVnhi dans des sens différents. Voir col. 386. L amphibologie résulte de l'ambiguïté des constructions grammatkales, et introduit une confusion dans la propo- Sn elle-même. Parmi les sophismes de diction on peut ranger également le sophisme dit passage du S dioi^é au sens composé et vice ^crsa,falU,aa compositionis et divisionis, qui consiste à attribuer simultanément à une chose des propriétés quelle ne peut avoir que simultanément, ou, au contraire, rapporter à une époque dinérente des choses qiii ne oSt vraies que réunies et considérées ensemble, le sophisme de Vétgmologie, qui consiste à raisoiiner de choses selon l'étymologie des noms, comme si ces noms étaient nécessairement l'expression exacte de a nature des choses; le sophisme d^ l'abstraction Véaiisée, qui consiste à prendre pour des être concrets les qualités et relations des choses; et le sophisme de distinctions verbales, qui consiste ^.distinguer des choses en réalité identiques, mais vis-a-vis desquel es le°angage possède plusieurs termes distincts pour les

^Lef sophismes de pensée peuvent égalemerit être divisés en deux classes : les sophismes A'mduclion et les sophismes de déduction.

Les sonhismes d'induction sont au nombre de trois, à savoir ■ 1° le dénombrement imparjait; 2» 1 ignorance de la cause; 3° la fausse analogie. Le sophi.sme du dénombrement imparfait, cnumeratio imperfecta, ou encore, sophisme de - l'induction par simple énuu ération s a lieu lorsqu'on attribue à tous les membres d'un corps les qualités ou les défauts observés dans un petit nombre. Le sophisme de l ignorance de la cause, non ccmsa pro causa, consiste à Prendre pour cause ce qui n'est pas cause, mais seulement un antécMent plîis ou moins constant; il se vérifie donc lorsqu'on rattache un fait à un autre fait '!»' - .f ^/Y'" '> l'ait précédé, ne l'a cependant pas jirodmt. Post hoc rrgo propter hoc; ceci est venu après cela, donc cela a produit ceci. La fausse analogie consiste a conclure

d'une chose à une autre, à cause d'une certame ressemblance accidentelle, et malgré une différence

6ss6nticllG.

Les sophismes de déduction sont, pour ne citer que les principaux, le sophisme de conversion, le sophisme d'opposition, la pétition de principe, 1 ignorance de la question, et le sophisme de l'accident. Le sophisme de conversion le plus fréquent consiste a convertu- simplement une proposition universelle affirmative .par exemple, tous les hommes sont mortels donc tous ceux qui sont mortels sont des hommes. Le sophisme d'opposition le plus fréquent se vérifie lorsqu on conclut de la fausseté d'une proposition a a vcrite d une proposition contraire : par exemple, il est faux que tout homme soit menteur, donc aucun homme n est menteur. La pétition de principe a lieu quand on pose comme certain ce qui est précisément en question et ce qu'il s'agit de démontrer : par exemple 1 aimant aîtke l'acier parce qu'il a une vertu attractive. A la pétition de principe se rattache le cercle ^^^"eux qm consiste à prouver une proposition par une autre, laquelle ne peut elle-même se prouver que Par la première. L'ignorance de ta question consiste à prouver autre chose que ce qui est en question; autrement dit, ce sophisme déplace la question en prouvant une proposition autre que celle qu'il s'agit de démontrer^ Le sophisme de l'accident consiste à passer de 1 accident à l'absolu ; et par ce sophisme on attribue a une chose, absolument et sans restriction, une qualité qui ne lui est qu'accidentelle. c*„ovt

Tels sont les principaux sophismes, dont Stuart Mill a proposé une classification, en les appelant 'sophismes d'inférence. 11 les distingue d'autres sophismes qu'il appelle sophismes d'inspection, ou sophismes a priori, et auxquels nous donnerons simplement le vieux nom de préjugés. Il faut entendre par la <. cerîaines maximes courantes généralement acceptées comme des dogmes que l'on ne discute 1^1"^; do^t par suite, on ne se défie plus, et qui n'en son pourtant pas moins des assertions erronées, ou, pour le moins, cquivooucs .. Cf. Mercier, Cours de philosophie, Louvain, 1909 t'i n. 141. Or, il existe des préjugés dans tous les domaine^ : les uns sont spéculatifs, les autres pratiques; les uns se rapportent à la vie individuelle, dS;s à la famille, et d'autres à la société; les uns se rencontrent dans les sciences, d'autres en philosonhie, et d'autres en religion.

Bacmi, Novum organum, 1. L 38-70, énumore a sa façon les préjugés et les erreurs qui en résultent. Selon lui, ce sont des « fantômes », ou des « idoles », auxquels on sacrifie la vérité, et il les div.se en quatre dasses • fantômes de la tribu ; fantômes de la caverne, antômes du forum; fantômes du théâtre. Les fan omes de la tribu comprennent les erreurs qui ont eur source dans la faiblesse de la nature humaine en genea Les iantômes de la caverne désignent es erreurs mii sont propres à chaque homme en particulier, et Ù l'ivi nnent de son éducation, de ses habitudes c e drconstances. Les fantômes du forum embrassent les erreurs qui naissent des relations des hommes entre eux et particulièrement des langues mal établies ou mal' conmri^es. Les fantômes du théâtre s étendent "ux e? els d'école et aux fausses doctrines enseii^nées dans les sciences ou la philosophie. Cette divisJm des réjugés, on le voit, est assez originale, num rSïe vague et peu précise. Cf. Jaiïre op. e,/., p. 6. Voici, en somme, les principaux préjuges qui n éresseit plus spécialement le domaine de la phdosophie 1° Poser en principe que l'ordre logique doit correspondre à l'ordre ontologique, '■ les idées aux choes Tc'e là un dogme préconçu dont le Pant u^sme Tfi t son point d'appui. 2" Rejeter comme faux ce \ltVr^tZconcevcblc ou même simplement mima-

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ginablc. C'est en vertu de ce préjugé que l'on niait jadis l'existence des antipodes. 3" Confondre ce qui paraît inexplicable avec ce qui est faux ou absurde. C'est sur une confusion de ce genre que se Ijasent les rationalistes pour rejeter les mystères. 4° Répudier a priori un ou plusieurs moyens de connaître, et déclarer alors inconnaissalile, d'une manière absolue, ce qui échappe au seul moyen de connaissance que l'on a arbitrairement réservé. C'est ainsi que les rationalistes répudient par une fin de non-recevoir arbitraire toute révélation surnaturelle, comme si l'évidence intrinsèque, que la nature a mise à la jiortée de notre raison limitée, était le seul moyen de connaître la vérité. 5" Dans la philosophie de la nature se rencontrent également beaucoup de préjugés très répandus : par exemple, celui-ci : « la nature procède toujours par les voies les plus courtes. » 6° Enfin dans l'ordre politique et social existent également mille préjugés, entre autres ceux qui ont été introduits par le « contrat social " de Jean-Jacques Rousseau et par la Révolution française : par exemple, les suivants : l'homme naît naturellement bon; ou encore, l'homme a droit à une liberté illimitée, et, par conséquent, l'autorité est l'ennemie de la liberté, etc. Cf. Mercier, op. cil., p. 141.

5° Causes. — On peut distinguer deux sortes de causes qui peuvent concourir à la genèse de l'erreur : l'une médiate et occasionnelle, dans la première phase de l'erreur, c'est-à-dire avant le jugement, et l'autre immédiate et formelle qui se rencontre dans le jugement lui-même.

Si nous considérons l'erreur dans son origine médiate, ou dans sa première phase, avant le jugement, où elle a son siège et sa forme propre, nous ne lui découvrons pas une cause essentielle, mais seulement une occasion accidentelle. C'est une tendance de noire esprit à former, à associer, ou à objectiver nos idées sous des influences troublantes. Il existe, en effet, dans l'esprit, ime tendance, ou une influence désordonnée, qui le prédispose à associer ou à objectiver nos idées dans des conditions vicieuses, c'est-à-dire dans des conditions où ces idées ne seront pas formées, associées ou objectivées selon la réalité même des choses représentées par ces idées. Notre intelligence obéit à cette tendance dès que les images dont les idées sont tirées, ou les souvenirs d'idées antérieures, atteignent un degré suffisant de vivacité. Or, cette vivacité dans les représentations sensibles ou intellectuelles, isolées ou associées, ne peut pas correspondre à la réalité des choses ainsi rei)résentées. Car l'intuition, soit sensible, soit intellectuelle, des choses peut se faire sous des influences troublantes, aussi bien internes qu'externes, en raison du vice accidentel du milieu, ou du manque d'attention de nos facultés qui s'appliquent trop incomplètement à leur objet, en sorte que la première impression des choses, ou le travail de l'imagination qui en groupe les images, ou le travail de l'intelligence qui forme et en considère les idées, ne peut s'accomplir d'une façon normale. De là, un trouble qui retarde et entrave le jugement; de là, une formation vicieuse de nos idées, premiers éléments de nos jugements; de là, enfin, une première cause d'erreur. En outre, notre tendance spontanée à associer soit les images, soit les idées, comme elles se présentent en bloc, ou encore à les associer d'une manière qui réponde à nos passions ou à l'influence d'idées antérieures, peut amener des associations d'idées qui ne sont point conformes aux relations réelles des choses. Enfin, toute représentation vive, dans l'intelligence ou même dans l'imagination, tend par sa nature à s'objectiver; si donc une telle tendance n'est pas corrigée ou arrêtée par une représentation d'idée ou d'image contraire, ou par un jugement de la raison, que l'on peut appeler « pouvoir ou acte d'inhibition », il pourra en résulter

une foule de rejjrésentations erronées; c'est ce qui exi)lique l'hallucination, ou l'impression de réalité produite par nos rêves, alors que le pouvoir d'inliibition de la raison se trouve paralysé. Telle est la cause accidentelle, médiate et occasionnelle, de l'erreur. Ce n'est d'abord pas une cause essentielle, ni nécessitante, car, autrement, il faudrait reconnaître un désordre essentiel dans la nature humaine, qui doit, en cfTet, .subordonner, comme des instruments, les facultés inférieures aux facultés supérieures, et il faudrait nier que l'intelligence soit, par sa nature et par son essence, ordonnée à la vérité, qui est son objet projjre. Ensidte, cette cause d'erreur est seulement médiate, car, nous l'avons dit, l'erreur ne se rencontre formellement que dans le jugement, et, seul, un acte du jugement peut en être la cause immédiate. Enfin, cette cause est simplement une cause occasionnelle, parce que « si cette tendance à former, à associer et à objectiver nos idées d'une manière parfois irrégulière, était pour le jugement une cause eflcctive ou absolument déterminante d'erreur, il faudrait admettre que l'erreur, autant que la vérité, serait l'objet propre de l'intelligence; car l'acte propre de l'intelligence dans la poursuite de son objet propre est le jugement, et, dans l'hypothèse faite, ce jugement pourrait être absolument déterminé à prendre l'erreur pour la vérité. » Castelein, op. cit., p. 233.

La cause immédiate et formelle de l'erreur existe donc dans le jugement, car, seul, le jugement lui donne sa forme propre qui est la fausse interprétation d'une idée ou d'une sensation et le désaccord positif entre la pensée et son objet. Toutefois le jugement ne snurait être déterminé à l'erreur d'une manière nécessaire, c'est-à-dire par sa nature et par les conditions essentielles de son acte, car l'intelligence étant faite pour le vrai, son acte normal et régulier, qui est le jugement, doit la conduire au vrai. L'erreur ne peut donc être qu'accidentelle dans l'acte du jugement. Elle provient d'un mode vicieux qui afiecte l'exercice du jugement et qui n'est pas autre qu'une précipitation à interpréter les idées, ou les sensations, sans les avoir suffisamment contrôlées, dans leur origine et dans leurs divers éléments. Or, cette précipitation du jugement dérive d'une influence de la volonté. En effet, lorsque des idées, ou des sensations, se présentent à son regard, l'intelligence est excitée et inclinée à les juger, en vertu de cette loi que toute faculté tend à entrer en acte quand l'objet de son acte est présent. Or « cette excitation peut être in fluencée par la volonté, et cela de deux façons que bien des philosophes ne distinguent pas suffisamment. D'abord, par le pouvoir qu'exerce la volonté libre sur notre attention : elle peut diriger notre attention, l'accentuer, la prolonger, la détourner sur d'autres aspects ou d'autres idées, et ainsi elle prédispose notre intelligence à juger mal des idées imparfaitement considérées. Pascal a très bien mis en relief ce pouvoir direct de la liberté sur l'attention, et, par là, son pouvoir indirect sur nos jugements. Ensuite la volonté peut, dans l'ordre des idées qui lui présentent son bien réel ou apparent, stinuiler plus énergiquement l'intelligence dans son acte d'adhésion et rendre celui-ci plus intense et plus résolu. » Castelein, op. cil., p. 231. Ainsi donc la cause immédiate de l'erreur est le jugement volontairement précipité, ou, du moins, que la volonté a laissé se précipiter, alors qu'elle pouvait, à un certain moment, l'empêcher ou le corriger, par un acte d'inhibition, ou d'examen, de la raison réfléchie. Toutes les causes particulières qu'on assigne ordinairement à l'erreur n'influent vraiment que par l'intermédiaire de cette cause générale, à savoir, de cette précipitation volontaire du jugement. Telle est l'ignorance, qui, sans être l'erreur, est bien le champ où germe l'erreur, pré-

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cisémcnt parce qu'on n'en prend pas conscience, mais qu'on veut juger quand même, alors qu'on ne sait pas ou qu'on ne sait qu'imparfaitement. Tels sont les sens qui nous transmettent souvent des impressions plus ou moins altérées par les conditions du milieu extérieur ou par l'état de nos organes. Telle est surtout l'imagination, ouvrière infatigable d'erreur qu'on a appelée la « folle du logis ». Telle est aussi la parole de nos semblables qui peut nous suggérer et nous inculquer des idées fausses. Telle encore l'habitude qui, en reproduisant sans cesse les mêmes sensations ou les mêmes idées, finit par leur communiquer la force de s'imposer à l'esprit, etc. Or, ces diverses causes ne deviennent, en définitive, des sources d'erreur, qu'autant que l'esprit ne réfléchit pas et que la volonté l'incline à juger d'une façon anormale qui ne répond pas à la réalité des choses.

Cette intervention nécessaire de la volonté dans la genèse du jugement erroné démontre assez l'influence que peuvent également exercer nos dispositions morales pour nous détourner de la vérité. Voici comment Stuart Mill, Logique, 1. V, c. i, a. 3, explique le rôle que jouent parfois les dispositions morales à propos de l'erreur : « Les sources d'erreur morales peuvent être rapportées à deux classes principales : rindifierence pour l'acquisition de la vérité et les inclinations, dont la plus commune est celle qui nous fait abonder dans le sens de nos désirs, quoique nous soyons presque autant portés à accueillir indûment une conclusion désagréable, si elle est de nature à mettre en branle une passion forte. Les personnes d'un caractère craintif et timide sont les plus disposées à croire les choses les plus propres à les alarmer. C'est même une loi psychologique, déduisible des lois plus générales et de la constitution morale de l'homme, qu'une forte passion nous rend plus crédules à l'égard de l'existence des objets capables de l'exciter. Mais les causes morales des opinions, quoique les plus puissantes de toutes chez la plupart des hommes, ne sont que des causes éloignées : elles n'agissent pas directement, mais par l'intermédiaire des causes intellectuelles, avec lesquelles elles sont dans ce même rapport qu'en médecine les causes prédisposantes avec les causes excitantes, etc. »

6" Remèdes. — Un principe qui découle de tout ce que nous avons dit, c'est que l'erreur n'est pas une nécessité physique pour notre intelligence et qu'on peut ainsi, à la rigueur, toujours l'éviter. Cependant nous ne nions point que l'erreur ne soit parfois moralement nécessaire, c'est-ù-dirc qu'elle ne puisse, en certains cas, être difficilement évitée, et cela en raison de l'éducation ou du genre de vie qui empêclient beaucoup d'hommes de réfléchir et de s'appliquer les remèdes qui s'imposent.

Quels sont ces remèdes de l'erreur? S'il s'agit des préjugés, le remède sera l'étude sérieuse, car l'étude chasse l'ignorance qui est la source de nombreux jugements précipités et préconçus. S'il s'agit des sophismes proprement dits, le préservatif sera la connaissance et l'usage des méthodes rationnelles de la logique : on s'habituera à définir et h mettre les raisonnements en forme, car la définition met de la clarté dans les idées, et la méthode syllogistique produit l'ordre dans l'esprit. S'il s'agit enfin des erreurs en général, il faudra s'accoutumer à sus))endre son jugement, tant qu'on n'aura pas suffisamment examiné et trouve les preuves; se tenir en garde contre l'innuence de l'au torité, de l'habitude, de l'imagination, des passions, en un mot, de toutes les causes déterminantes de l'erreur; enfin, s'exercera ne juger et raisonner que des choses parfaitement connues, en réservant toujours une part suffisante à l'inconnu.

Bossuct, Connaissance de Dieu, c. i, n. IG, résume

en quelques mots vigoureux les causes de l'erreur, et, par là même, en vertu du principe que les contraires se guérissent par les contraires, il en suggère les remèdes : « La cause de mal juger, dit-il, est l'inconsidération qu'on appelle autrement la précipitation. Précipiter son jugement, c'est juger avant d'avoir connu. Cela nous arrive ou par orgueil, ou par impatience, ou par prévention. »

II. Ar POINT DE VUE DE i.A FOI. — A cc jioiut de vue, l'erreur peut s'entendre dans un sens général, de toute doctrine en désaccord avec les vérités de la foi, et elle comprend ainsi également les thèses hérétiques, les thèses proches de l'hérésie, et même les thèses simplement téméraires, ou bien, dans un sens spécial, comme censure théologique particulière, voir Censure, et elle désigne l'erreur i)roprement dite, ou les thèses erronées, et les thèses proches de l'erreur.

L'hérésie est une erreur libre et obstinée contre la foi, chez celui qui avait déjà reçu le bienfait de la foi. Aussi bien, l'hérésie se consomme d'abord dans l'intelligence, et elle est, en conséquence, une véritable « erreur », mais sa cause formelle réside dans la volonté, et c'est un acte de cette faculté qui constitue sa malice, en sorte que c'est une erreur « libre », ou mieux délibérée; enfin « l'obstination » dans l'erreur est un élément nécessaire de l'iiérésie, et c'est même ce qui en fait la malice spécifique. Il faut, en outre, pour qu'il y ait hérésie proprement dite, que l'erreur soit contraire directement et immédiatement à une vérité révélée, et proposée d'une manière certaine par l'Église, comme objet de foi. Voir Hérésie.

« L'erreur » strictement dite, ou la thèse « erronée ». est opposée à une vérité qui n'est pas formellement révélée, en elle-même, mais qui est conclue évidemment d'un dogme par la raison, en sorte qu'elle se trouve contraire au dogme seulement d'une façon médiate, à savoir, par l'intermédiaire d'une autre vérité légitimement déduite d'une vérité révélée. Faisons d'ailleurs observer que celui qui soutient une thèse erronée est également dit « suspect d'hérésie » et est présumé lui-même hérétique. Cf. Lehmkuhl, Tbeologia moralis, Fribourg cn-Brisgau, 1010, t. i, n. 417.

La proposition est « proche de l'hérésie », si le dogme lui-même auquel elle est dite contraire n'est pas absolument hors de doute, parce que la déiniition de l'Église n'est pas tout à fait évidente, ou si cette opposition avec le dogme n'est pas i)leincment manifeste, ou encore, si la vérité qu'elle combat est seulement « proche de la foi ». Bien plus, on n'a pas coutume de censurer une proposition de cette note de " proche de l'hérésie », si déjà elle n'est pas en même temps et d'une manière certaine «erronée » au sens expliqué plus haut.

Une thèse est dite « proche de l'erreur », si elle est opposée à une vérité qui, avec une grande probabilité, est conclue d'une doctrine révélée.

Enfin, la proposition est « téméraire ». si elle est contraire à l'enseignement coniniunémenl reçu dans l'Église, sans qu'elle s'ai)pulc d'ailleurs sur des arguments sérieux.

m. Au POINT DE VUE DES CONTRATS. — L'crrcur peut affecter plus ou moins le consentement dans les contrats selon qu'elle atteint directement la substance du contrat lui-même, ou, ce qui revient au même, rejaillit sur la substance du contrat, ou bien. l)orte seulement sur des accidents; selon qu'elle est antécédente, inci<lente ou concomitante; enfin, selon ([u'clle estsim|)le, ou quelle procède du dol et de la fraude.

L'erreur porte sur la substance du contrat, ou rejaillit sur la substance du contrat, lorsqu'elle vise l'objet même du contrat ou sa nature; lorsqu'elle intéresse l'espèce du contrat, par exemple, donation au lieu de

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