‹ Dictionnaire de théologie catholique (volume 2)Chapitre 218 sur 536 · SS · texte numérisé non relu

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AGNOETES

agnoites. II. Doctrine des Pères et des théologiens. III. Le sentiment des agnoètes est-il une hérésie, une erreur ou une opinion libre?

I. Sectes et auteurs agnoites. — 1° En quoi consiste la doctrine agnoite ? — Le Christ ayant deux natures, l'une divine, l'autre humaine, a par suite aussi deux sciences, la science de sa nature divine et la science possédée par son Ame humaine. La science possédée par son âme humaine est multiple A son tour, en raison de ses diverses sources. L'âme du Christ possède, en effet : 1. une science de vision en Dieu qui résulte de la vision béalifique qui lui a été accordée sur la terre; 2. une science infuse surnaturelle mise en son Ame dès le moment de sa création; 3. une science naturelle et expérimentale acquise par les moyens naturels dont nous disposons ici-bas.

La science divine du Christ est infinie comme celle de son Père. Quant à la science de son âme humaine, saint Thomas enseigne qu'en raison de l'union hypostatique, l'âme du Christ a reçu, dès le premier moment de son existence, une science de vision et une science infuse qui ont pour objet l'essence de Dieu et toutes les créatures passées, présentes et futures, mais non tout ce qui est possible à Dieu. Ces deux sciences surnaturelles de l'âme humaine de Jésus s'étendent donc à la connaissance du jour du jugement dernier. Elles n'ont pu progresser ; car il en a reçu toute la perfection dès le moment de sa conception. Il n'en est pas de même de sa science naturelle, qui a pu se développer, puisqu'elle est expérimentale et acquise. Tel est, nous le verrons, le sentiment de saint Thomas d'Aquin, Sum. theol., IIIa, q. ix, a. 4, et d'un grand nombre d'autres théologiens. Suivant ce sentiment, les paroles de saint Marc, xxn, 32 : De die autem Ma, vel hora nemo scit, neque angcli in avlo, neque Filius, nisi Pater (cf. Matth., xxiv, 36), ne signifient donc point que l'âme du Christ ignore complètement le jour du jugement. Elles peuvent signifier qu'il ne le connait point par sa science naturelle, ou encore que cette connaissance n'entre point parmi celles qu'il est venu nous révéler. Ces paroles de saint Luc, n,52 : Et Jésus proficiebat sapientia et œtate et gratia apud Deum et homines (cf. Hebr., v, 8), ne signifient pas qu'il y a eu progrès dans la science surnaturelle de l'humanité du Christ. Elles peuvent signifier ou bien qu'il y a eu développement dans sa science purement naturelle et acquise, ou bien qu'il ne manifestait les trésors de sa science divine, de sa science de vision et de sa science infuse, qu'à mesure qu'il avançait en âge. Il faut en effet interpréter ces textes évangéliques, par les autres textes de la sainte Écriture qui nous révèlent la science surnaturelle du Christ. Joa., i, 14, 18; m, 11, 31; vi, 45, 46; vu, 15; xvm, 37; Coloss., n, 3; Hebr., x, 5; cf. Luc, n, 46-18; Joa., m, 11-13; vin, 55; xvn, 25, 26.

Ainsi aucune vérité n'a jamais été ignorée de la nature divine du Verbe et aucune des connaissances qui n'exigent pas une intelligence infinie n'a été ignorée de l'Aine humaine de Jésus-Christ. Or on a appelé agnoètes ou agnoites ceux qui ont attribué au Christ l'ignorance, envolât, de quelques-unes de ces connaissances, comme celle du jour du jugement dernier, ou qui ont prétendu qu'il s'était instruit peu à peu de ces connaissances, les ayant ignorées d'abord.

Quelques auteurs modernes, comme Klée, Manuel de l'histoire des dogmes chrétiens, c. iv, § 2, n. 7, traduction Mabire, Paris, 1848, t. n, p. 67, 68, ont pensé que le nom d'agpoètes ne devait pas s'appliquer à ceux qui ont attribué cette ignorance à la nature humaine du Christ, mais seulement à ceux qui l'ont imputée A sa personne en général, et par conséquent à sa nature divine, aussi bien qu'à sa nature humaine. Nous ne partageons point ce sentiment. On appelle d'ordinaire agnoètes, les hérétiques qui ont refusé à l'humanité du

Christ la science surnaturelle dont nous parlions tout à l'heure. Nous voyons ce terme employé pour la première fois, lorsqu'on veut désigner les eutychiens qui imputaient une science bornée au Christ, considéré comme homme. S. Grégoire le Grand, Epist.,\. X, epist. xxxv et xxxix, ad Eulogium, P. L., t. lxxvii, col. 1001, 1096; S. Jean Damascène, De hseres., n. 85, P. G., t. xciv, col. 756. Il est appliqué aussi, à la même époque, aux nestoriens qui soutenaient la même erreur, en attribuant deux personnalités au Verbe. Res autem manifesta est, quia, quisqxiis nestorianus non est, agnoita esse nullalenus polest. S. Grégoire le Grand, ibid., epist. xxxix, col. 1098. Dans son sens propre, le mot agnoites ou agnoètes désigne donc ceux qui ont imputé une science bornée au Christ considéré comme homme. Cependant dans un sens plus large ce mot a été aussi appliqué aux hérétiques qui ont prétendu limiter sa science divine; car comment imputer l'ignorance au Verbe, sans l'imputer aussi à l'humanité qu'il a prise. Aussi nous nous conformerons à cet usage, dans la liste que nous allons donner des sectes et des auteurs agnoites.

2° Sectes et auteurs agnoites. — 1. Les ariens attribuaient au Fils de Dieu une nature inférieure à celle du Père. Or pour établir cette hérésie, ils soutenaient que le Christ avait ignoré le jour du jugement, et les choses au sujet desquelles il pose des interrogations dans l'Évangile. S. Athanase, Contra arianos, m, n. 50 sq., P. G., t. xxvi, col. 428 sq.; S. Grégoire de Nazianze, Oral., xxx, n. 15, P. G., t. xxxvi, col. 124.

2. Les apollinaristes. — Apollinaire (voir ce mot) disait que le Christ avait pris une Ame humaine sans entendement. Il devait donc attribuer l'ignorance à cette âme inférieure. Quelques-uns de ses disciples allèrent plus loin encore, puisqu'ils refusaient toute âme humaine au Christ.

3. Les nestoriens et les hérétiques à tendances nestoriennes étaient naturellement portés à diminuer les prérogatives de l'humanité du Christ, puisqu'ils n'admettaient pas qu'elle fût terminée par la personne du Verbe. — Théodore deMopsueste qui inspira l'hérésie de Nestorius, disait que Jésus comme homme était ignorant au point de n'avoir point su qui le tentait au désert. Théodore de Wopsueste, De incarn., 1. VII, P. G., t. lxvi, col. 986; Léonce deByzance.Con/. ATes(.,l. lU,n.3'2,l~'.G.,\,. lxxxvi, col. 1373. — Nestorius soutenait que Jésus avait appris des choses qu'il ignorait et progressé ainsi en sagesse. S. Cyrille d'Alexandrie, Cont. Nest., 1. III, c. IV, P. G., t. lxxvi, col. 153. — Leporius, prêtre d'Ilippone, qui était infesté des mêmes erreurs que Nestorius, avait comme lui attribué de l'ignorance A l'humanité du Christ; mais il se rétracta ensuite. Libellus emendationis, I'. L., t. xxxi, col. 1229. — Félix d'Urgel, qui renouvela les erreurs de Nestorius dans l'adoptianisme, enseignait que Jésus ignorait vraiment le lieu où était le corps de Lazare qu'il voulait ressusciter, le jour du jugement, les discours des deux disciples d'Emmaiis, de même qu'il ignorait si Pierre l'aimait plus que les autres apôtres. Agobard, Adversus Felicem Urgellenum, n. 5, P. L., t. civ, col. 37. — Ce fut aussi dans notre siècle le sentiment des gunthériens (voir ce mot). Stentrup, Prselecliones dogmaticœ,Chrislologia, c. lxxiii, t. n, p. 1106.

4. Monophysites. — Les monophysites confondaient la nature humaine du Christ avec sa nature divine. Ils auraient donc dû exagérer les prérogatives de celle nature humaine, an lieu de les amoindrir. Cependant, plusieurs d'entre eux, dont le chef était Sévère, formèrent la secte des phthartolatres ou corrupticoles qui regardait la chair du Christ comme corruptible. Après la mort de Sévère, Thémistius, diacre d'Alexandrie, qui appartenait A celle secte, en forma une nouvelle, en appliquant A l'Ame du Christ la même règle que les corrupticoles appliquaient à son corps. Il soutint donc que le Christ comme homme ignorait le jour du jugement.

AGNOÈTES

Il fut combattu par une partie des monophysites en même temps que par les catholiques. Mais il se fit des partisans qui furent appelés agnoites ou thémisliens. S. Jean Damascène, De liœresibus, n. 85, P. G., t. xciv, col. 756. Photius, Bibliutheca, c. ccxxx, P. G., t. cm, col. 1079, dit que c'étaient surtout des moines de Palestine. Il attribue même à ces moines d'être les auteurs de celte erreur.

5. Prolestants. — Luther enseignait formellement que le Christ connaissait le jour du jugement, comme homme, même avant sa résurrection, Sinnreiche Tischreder, c. li, § 2, Saemmtliche Schriften, Halle, 1743, t. xxn, p. 1975. Cependant plusieurs réformateurs du xvie siècle furent d'un sentiment opposé. Bellarmin, De Christo, 1. IV, cod. i, Lyon, 1590, p. 393, cite des textes de Zwingle, de Bucer, de Calvin, de Théodore de Bèze, où l'agnoétisme est enseigné. Il en cite aussi de Luther; mais, à mon avis, ces textes de Luther sont conformes à l'opinion de Scot (voir plus loin) et n'expriment pas l'agnoétisme.

6. Auteurs modernes. — Outre les gunthériens, quelques auteurs catholiques modernes ont admis que le Christ avait ignoré, coin me homme, le jour du jugement dernier, et qu'en avançant en âge, il avait acquis des connaissances qu'il ignorait précédemment. Ils pensent en effet que l'humanité du Christ n'a pas été favorisée •de la vision intuitive de Dieu, dès le moment de sa conception Ces auteurs n'ont point fait école. Indiquons en Allemagne, le docteur Klée, Kathol. Dogmatik, 4e édit., Mayenne, 1861, t. n, qui estimait, nous l'avons dit, que la dénomination d'agnoète doit être réservée à ceux qui ont attribué de l'ignorance à la personne divine du Christ, Manuel de l'histoire des dogmes chrétiens, c. iv, § 2, n. 7, traduction Mabire, Paris, 1848, t. n, p. 67; en France, l'abbé Bougaud, Le christianisme et les temps présents, Paris, 1878, t. ni, p. 445- 462, qui présente sa doctrine, comme une opinion absolument libre, bien qu'il reconnaisse qu'elle est opposée à l'enseignement de tous les scolastiques depuis Pierre Lombard.

II. Doctrine des Pères et des théologiens. — 1° Avant le IVe siècle. — La question n'ayant été encore l'objet d'aucune controverse, les Pères de cette période ne paraissent pas avoir des vues bien arrêtées sur la science du Christ. Saint Irénée, Adversus hœr., 1. II, c. xxviii, P. G., t. vu, col. 811, dit que le Christ a présenté la connaissance du jour du jugement, comme réservée au Père, bien que le Père communique tout au Fils; l'intention du Christ était de montrer la supériorité du Père, et de nous détourner de vouloir pénétrer les secrets de la divinité. Origène remarque que le Christ interrogeait ceux qui l'entouraient non pour s'instruire, puisqu'il savait leurs secrètes pensées, mais pour se conformer aux usages des hommes, dont il avait pris la nature. Ce qui ne doit pas nous surprendre, puisque Dieu lui-même s'était accommodé aux habitudes humaines en appelant Adam en ces termes : Adam où estu? Comment. inMatth. (xm, 51), tom. x, n. 14, P. G., t. xm, col. 865.

On voit par ces textes que les Pères des premiers siècles n'éprouvaient pas le besoin de distinguer entre la science divine et la science humaine du Sauveur. Les luttes contre l'arianisme devaient appeler l'attention des siècles suivants sur cette distinction importante.

2° IV' et V" siècles. — Les ariens se servaient en effet des textes de l'Écriture que nous avons indiqués en commençant et encore de ceux où Jésus pose des questions, comme pour s'instruire. Matth., xx, 32; xxi, 19; Marc, v, 9; Luc, vm, 30; Joa., xi, 34. Ils en tiraient des objections contre la divinité du Verbe. Ils prétendaient en effet que ces textes prouvent l'ignorance du Fils de Dieu. Un grand nombre de Pères leur répondirent que cette ignorance doit être rapportée non à la

divinité du Christ, mais à son humanité. Le Christ montre, dit saint Athanase, Contra arianos,orat., m, n. 43 sq., P. G., t. xxvi, col. 416, « qu'il connaît comme Verbe, mais qu'il ignore comme homme l'heure même où se produira la fin de toutes choses; car c'est le propre de l'homme d'ignorer surtout des choses de cette nature. Or il y a là aussi un effet de la bienveillance du Sauveur. En effet, comme il s'est fait homme, il ne rougit pas de dire, en raison de sa chair ignorante : Je ne sais pas, montrant qu'il sait comme Dieu, mais que comme fait chair, o-apy.ixû;, il ignore. » Le saint docteur poursuit longuement l'exposé de cette opposition entre la science de la divinité et l'ignorance de la chair. Il y revient dans sa seconde épitre à Sérapion, n. 9, P. G., t. xxvi, col. 621. La même pensée est exprimée par saint Grégoire de Nazianze, Orat., xxx, n. 15, P. G., t. xxxvi, col. 124; et par saint Cyrille d'Alexandrie, Thésaurus de Trinitate, assert, xxn, P. G., t. lxxv, col. 369-374. Saint Ambroise, De incarnat., c. vu, n. 72, 73, P. L., t. xvi, col. 837, et saint Fulgence, Ad Trasimundum, 1. I, c. vm, P. L., t. lxv, col. 231, disent dans le même sens que le progrès dont parle saint Luc, n, 52, doit s'entendre non de la sagesse divine, mais de la sagesse humaine du Sauveur. C'est aussi l'avis qu'exprime encore saint Cyrille d'Alexandrie, Quod unus sit Christus, P. G., t. lxxv, col. 1332; et Honi . paschal., c. xvn, P. G., t. lxxvii, col. 780. D'autres Pères de la même époque prouvaient, contre les apollinaristes, l'existence d'une âme humaine dans le Christ par cette raison, qu'il avait été soumis à l'ignorance. Ainsi font saint Épiphane, Hser., lxxvii, n. 26, P. G., t. xlii, col. 677, et saint Proclus, Epis t., h, ad Annenios, n. 14, P. G., t. lxv, col. 869. Cf. S. Ambroise, De incarn., c. vu, P. L., t. xvi, col. 834; S. Fulgence, Ad Trasimundum, c. vm, P. L., t. lxv, col. 231.

Petau, De incarnatione, 1. XI, c. I,n.l5, Dogmata theologica, Paris, 1866, t. vi, p. 417, conclut de là que, avant le vie siècle, plusieurs Pères ont admis la même doctrine qui devait être alors condamnée chez les agnoites. Mais cette conclusion me semble absolument inacceptable. Les agnoites thémistiens soutenaient en elfet que l'âme humaine du Christ était dans une ignorance complète du jour du jugement. Les Pères, dont nous venons de parler, s'expriment fort différemment. Ils disent que le Christ connaît le jour du jugement comme Verbe, mais qu'il n'a pas honte d'avouer qu'il l'ignore en raison de la nature humaine qu'il a prise. Ils disent de même que l'accroissement en âge et en sagesse dont parle saint Luc, n, 52, doit s'entendre non de la sagesse divine, mais de la sagesse humaine du Sauveur. Or ces expressions des Pères peuvent avoir deux sens. Elles peuvent signifier que l'âme humaine de Jésus-Christ n'avait aucune science du jour du jugement, ni aucune connaissance des choses par rapport auxquelles il aurait vraiment progressé en sagesse. Ainsi entendues elles formuleraient l'erreur des agnoites. Car elles affirmeraient que la nature divine du Christ a eu une pleine science, tandis que sa nature humaine était dans une entière ignorance. Mais ces expressions peuvent s'entendre d'une autre façon. On peut comprendre que le Sauveur savait toutes choses, en raison des lumières qui lui venaient de la nature divine, et qu'il ignorait beaucoup de choses en raison des lumières qu'il tirait de ses seules ressources humaines. Ainsi entendues, elles expriment la même doctrine que saint Thomas devait développer plus tard. Elles attribuent en effet la science extraordinaire du Christ non seulement à sa nature divine, mais encore à la science surnaturelle (soit de vision, soit infuse) qui fut accordée à son âme humaine, à cause de l'union hypostatique; et elles imputent son ignorance et son progrès en sagesse, à sa science purement naturelle.

Lequel de ces deux sens était dans l'esprit des Pères?

AGNOÈTES

II me parait incontestable que c'était le second. Ils ne faisaient pas sans doute, entre les diverses sciences humaines du Christ, les distinctions qu'imaginèrent plus tard les scolastiques. Mais ils ne disent jamais qu'il n'y avait dans l'âme du Christ aucune science surnaturelle. Us disent seulement que ses lumières purement naturelles et humaines le laissaient dans une certaine ignorance, parce qu'il avait pris notre nature avec ses infirmités. Ils réfutaient ainsi les ariens qui imputaient cette ignorance au Verbe et ils expliquaient les textes évangéliques d'une façon très acceptable.

D'ailleurs, nous avons la preuve que ces Pères n'entendaient parler d'ignorance dans le Christ que par rapport à sa science purement humaine et naturelle. Cette preuve se trouve dans d'autres affirmations où ces mêmes Pères et leurs contemporains enseignent clairement que le Sauveur a connu le jour du jugement comme homme et que les progrès en sagesse que lui attribue l'Évangile étaient apparents et non réels. Montrons-le. Saint Athanase, Contra arianos, orat., m, n. 51 sq., P. G., t. xxvi, col. 412, dit que le progrès de Jésus en sagesse consistait dans une manifestation de plus en plus complète de sa divinité; saint Grégoire de Nazianze, Orat., xliii, n. 38, P. G., t. xxxvi, col. 548; cf. Epist. ad Clidonum, P. G., t. xxxvn, col. 182, que la sagesse que le Christ possédait se manifesta peu à peu ; saint Cyrille d'Alexandrie, qu'il mesurait à son âge la manifestation de ses prérogatives, Cont. Nestorium, 1. III, c. iv, P. G., t. lxxvi, col. 153, ou qu'il montrait plus de sagesse à mesure qu'il grandissait, pour se conformer à la manière d'être des hommes, Thesaur., assert, xxvm, P. G., t. lxxv, col. 422, ou encore que ce n'était pas lui qui progressait, mais l'admiration de ceux qui le voyaient, In Joa., i, 14, c. IX, n. 98, P. G., t. lxxiii, col. 164, 165; saint Ambroise, De fide, 1. V, c. iv, 54, P. L., t. xvi, col. 460, qu'il a feint d'ignorer ce qu'il savait; saint Fulgence démontre longuement que son âme humaine avait une pleine connaissance de la divinité. Il déclare qu'on sortirait des limites d'une foi saine, en pensant le contraire : Perquam durum est et a sanitate fidei pcnitus alienum, ut dicamas, aniniam Christi non plenani suse deitatis habere nolitiam, cuni qua naturaliter unam creditur habere personam , Epist., Xiv, n. 26, P. L., t. lxv, col. 416; saint Épiphane enseigne que le Christ avait la connaissance du jour du jugement, bien qu'il n'eût pas encore exécuté ce qu'il doit y faire. Ancorat., xxi, P. G., t. xliii, col. 57.

Il résulte de ces textes que les mêmes Pères à qui nous avons entendu reconnaître l'ignorance du Christ pour l'attribuer à ce qu'il y avait d'humain en lui, ont affirmé dans d'autres passages que l'àme du Christ était exempte de cette ignorance. Y a-t-il là contradiction? Qui oserait porter une semblable accusation contre tous ces Pères de l'Église? Évidemment, malgré une contradiction apparente, il y a accord et unité dans leur doctrine. Pour que cet accord soit complet, il suffit d'entendre, comme nous l'avons fait, les textes que nous avons cités en premier lieu. Ces Pères ont donc vraiment admis, d'une paît, que le Christ devait ignorer bien des choses, par ses lumières purement humaines et naturelles; et, d'autre part, qu'il les connaissait par les lumières surnaturelles et divines, auxquelles participait sa sainte humanité.

Un grand nombre d'autres Pères de la même époque affirment aussi contre les ariens et contre les nestoriens que Jésus connaissait comme homme le jour du jugement et que son progrès en sagesse ne fut qu'apparent. Citons saint Basile, Cont. Eunom., 1. IV, P. G., t. xxix, col. 696; saint Cbrysostome, tloni., lxxviii, in Matth., n. 11, P. G., t. lviii, col. 703; saint llilaire, De Trinitatc, I. IX, c. i.xn sq., P. L., t. x, col. 331-341; saint Jérôme, In Matth., xxiv, 36, P. L., t. xxvi, col. 188; saint Augustin, In Ps. vi, n. 4, P. L., t. xxxvi, col. 90;

De diversis quxstionibus, q. lx, lxv, P. L., t. xl, col. 48-60; cf. De Triait., 1. XIII, c. xix, P. L., t. xlii, col. 1034.

Les Pères du IV et du Ve siècle étaient donc bien persuadés que l'àme humaine du Christ avait été remplie d'une science surnaturelle.

Nous en avons encore une preuve certaine, au moins pour l'Occident, dans la rétractation que Leporius, moine gaulois rétugié à Hippone, fit alors de ses erreurs, en particulier de l'erreur agnoite. Cette rétractation, qui semble avoir été composée par saint Augustin, fut souscrite non seulement par Leporius, mais encore par Aurélius, évèque de Carthage, par saint Augustin, évêque d'Hippone, et par d'autres évêques d'Afrique. Ce qui fit dire au pape Jean II qu'elle avait été confirmée par un conciled'Afrique. Epist., ni, P. L., t. lxvi, col. 23. Elle fut en outre envoyée aux évêques des Gaules, qui avaient précédemment condamné Leporius. Cassien, qui avait contribué à cette condamnation en combattant les erreurs de Leporius, dit, De incarnatione, 1. I, c. vi, P. L.,X. iv, col. 29, que sa rétractation est une confession qui avait été approuvée par tous les évêques de l'Afrique et des Gaules et qu'il y aurait impiété à rien nier de la foi qui y est professée. Or, la rétractation de Leporius condamne avec anathème la doctrine qui impute de l'ignorance à Jésus-Christ, comme homme. Voici les propres termes de ce document : At autem et hinc nihil inquam insuspicione derclinquam, tune dixi, immo ad objecta respondi, Dominum noslrum Jesum Christum secundum hominem ignorare. Sed nunc non solum dicere non prsesumo,verum etiani priorem anathematizo prolatam in hac parte sententiam ; quia dici non licet, cliam secundum hominem, ignorasse Dominum prophetarum. P. L., t. xxxi, col. 1217 sq.

3° Du vi» au xn* siècle. — Nous avons dit qu'au commencement du VIe siècle, le monophysisme avait produit une branche agnoite, qui avait pour chef le diacre Thémistius. Euloge, patriarche d'Alexandrie, réfuta Thémistius dans son traité Contra agnoetas. Il y soutient que l'humanité du Christ, étant unie hypostatiquement à la sagesse éternelle, ne peut ignorer ni le présent, ni l'avenir, et qu'il y aurait témérité à le contester. Résumé dans Photius, Biblioth., cod. ccxxx, P. G., t. cm, col. 1081. Le pape saint Grégoire écrivit à Euloge que tout était à admirer et rien à reprendre dans ce traité contre les hérétiques qu'on nomme agnoites. Ce pape formule nettement dans cette lettre la distinction qui guidait les Pères du ive siècle et du Ve siècle dans leurs affirmations en apparence contradictoires. Il dit que le Christ connaissait le jour du jugement dans sa nature humaine, mais non par les lumières de sa nature humaine. Epist., 1. X, epist. xxxv, xxxix, P. L., t. lxxvii, col. 1092, 1096.

D'un autre côté, dans une lettre synodique à Sergius, patriarche de Constantinople, saint Sophrone, patriarche de Jérusalem, mentionnait parmi les hérétiques dignes d'anathème, "Thémistius qui, faisant du Christ un pur homme, avait eu la folie de prêcher que le Christ ignorait le jour de la consommation et du jugement, non, il est vrai, selon sa divinité, mais selon son humanité. Epistola sijnodica ad Sergium, P. G., t. lxxxvii, col. 3192. Celte lettre fut lue au sixième concile œcuménique, troisième de Constantinople. Mansi, ConcH. colli'ct., Florence, 1765, t. xi, col. 850. Le cinquième concile général, second de Constantinople, avait précédemment condamné la doctrine de Théodore de Mopsueste, qui admettait un progrès dans le Christ, coll. VI 11, ean. 12; Mansi, ibid., t. IX, col. 38i, mais sans parler spécialement de la science du Sauveur.

Au vinc siècle, sainl Jean Damascène range les agnoites parmi les hérétiques. l)i> lurrrs., n. 85, P. G., t. XC1V, Col. 756. Il dit ailleurs que ceii\ qui admettent un progrès réel dans la sagesse du Sauveur, sont des hérétiques

AGNOÈTES

qui affirment que l'humanité du Christ n'a pas toujours été unie à sa divinité, ou qu'elle ne lui a pas été unie hypostatiquement. De orlhod. jide, 1. III, c. xxu, P. G., t. xciv, col. 1088.

Citons encore parmi ceux qui ont rejeté la doctrine des agnoites, depuis le vme siècle : en Orient, l'auteur des Scolia vetera in Lucam, il, 40, P. G., t. cvi.col. 1689; Théophylacte, In Luc, H, 52, P. G., t. cxxin, col. 732 (cf. Euthymius, In Luc, n, 52, P. G., t. cxxix, col. 897, qui s'explique moins clairement); en Occident, le vénérable Bède, Hom., xn,m Dominic. post Epiphan., P. L., t. xciv, col. 65 (le même auteur, In Lucam, n, 52, P. L., t. cxn, col. 5'i3, se contente de remarquer qu'il y eut un développement de la science humaine de Jésus); Alcuin, De fide S. Trinitatis, 1. II, c. xi, P. L., t. ci, col. 30; S.Anselme, Car Deus homo, 1. II, c. xm, P.L., t. clviii, col. 413; l'auteur de la Summa Sententiarum, attribuée à Hugues de Saint-Victor, tr. I, c. xvi, P. L., t. clxxvi, col. 73; S. Bernard, De gradibus humilitatis, c. m, n. 9, P. L., t. clxxxii, col. 946; Pierre Lombard, Sent.,\. III, dist. XIII, XIV. Disons même que plusieurs de ces auteurs ne semblent pas faire assez de différence entre la science humaine du Christ et sa science divine.

&° Depuis le xu 1° siècle. — A partir de cette époque, tous les théologiens distinguent les diverses espèces de sciences humaines du Christ et en fixent la nature, l'objet et l'étendue.Albert leGrand, IV Sent., 1. III, dist. XIII, a. 10, 12; dist. XIV, a. 1,3, 4, et saint Bonaventure, IV Sent. ,1.111, dist.XIV,a. 2, q. I; il, m ; a. 3, q. n, m, attribuent à l'âme du Christ une triple science : 1. la science des bienheureux ou la vision intuitive; 2. la science d'Adam dans l'état d'innocence ou science infuse; 3. la science des hommes, depuis le péché, ou la science expérimentale. La raison pour laquelle ils accordent à l'humanité du Christ ces trois sciences, c'est que le Christ, comme chef de l'humanité , devait posséder sur la terre toute la science qui a été accordée à n'importe quel homme en cette vie ou en l'autre. Saint Thomas d'Aquin attribue aussi à l'âme du Christ ces trois sciences; mais, pour justifier leur existence, il ne recourt pas moins aux considérations philosophiques qu'aux raisons théologiques. Il estime, en effet, que toutes les puissances de l'âme du Christ ont dû atteindre toute la perfection dont elles étaient susceptibles.

1. Le Christ a donc reçu la vision béatifique avec toute la perfection qu'elle peut avoir dans une créature intelligente. Sum. tlieol., IIIa, q. ix, a. 2. Cependant le Christ, comme homme, est fini. Il n'a donc pu comprendre Dieu, comme Dieu se comprend lui-même. La vision intuitive ne fait donc point connaître à l'âme du Sauveur tous les possibles que Dieu pourrait produire. Mais elle lui fait voir l'essence divine et dans l'essence divine toutes les créatures passées, présentes et futures, tout ce que ces créatures ont fait ou feront, tout ce qu'elles pourraient faire. Ibid., q. x, a. 1, 2.

Depuis le premier instant de son existence, l'âme du Christ a l'intuition continue et toujours actuelle de toutes ces choses. Ibid., q. XI, a. 5, ad lum.

2. L'intellect passif du Christ étant capable de recevoir une science infuse des mêmes objets, l'a reçue également depuis le moment de sa création. Mais la science répandue ainsi en son âme est simplement habituelle. Le Christ ne pense pas constamment aux divers objets qu'il connaît de cette manière. Il porte son attention sur chacun d'eux, suivant sa volonté, et rend ainsi cette science actuelle. Sum. theol., IIIa, q. ix, a. 3; q. xi, a. 5.

3. L'intellect agent est donné à tous les hommes pour qu'ils arrivent à la science par leurs propres efforts. Le Christ ayant cet intellect agent dans sa nnture, s'en est servi pour acquérir par lui-même et sans les enseignements de personne (directement ou indirectement) toute la science expérimentale à laquelle cet intellect peut par-

venir. Saint Thomas d'Aquin a toujours pensé qu'il y avait eu progrès dans la science expérimentale du Christ, bien que ce progrès ait été très rapide, puisqu'il devait s'étendre durant sa vie, à tout ce que l'homme peut connaître. Cependant, dans son commentaire sur Pierre Lombard, IV Sent., 1. III, dist. XIV, q. i, a. 3, ad 5»m, se conformant aux vues de son maître, Albert leGrand, 1 V Sent., 1. III, dist. XIII, a. 12, le docteur angélique n'admellait pas que ce progrès se fit dans l'intelligence du Christ elle-même. Il croyait que cette intelligence s'était trouvée complètement développée dès son premier acte; il soutenait donc qu'il y avait eu progrès dans la science expérimentale du Christ, seulement en ce sens que les expériences faites par le Sauveur ajoutaient une nouvelle certitude à la science déjà possédée de son intelligence. Mais dans sa Somme théologique, il corrigea cette première manière de voir et admit que la science expérimentale du Christ avait progressé dans son intelligence elle-même.

La question revenait à savoir si le Christ avait acquis expérimentalement une science habituelle, qui paraissait avoir le même rôle que sa science infuse. Les vues opposées émises par saint Thomas dans son commentaire sur les Sentences et dans la Somme théologique, eurent dans la suite des partisans. Des théories diverses ont été formulées sur la science expérimentale aussi bien que sur la science infuse du Christ, parfois même sur la science qui résultait en lui de la vision intuitive. Le théologien qui s'éloigna le plus de saint Thomas d'Aquin, fut Duns Scot. Il reconnut aussi trois sortes de connaissances différentes dans l'âme du Christ : la vision béatifique, la science infuse qu'il appelait abstractive, et la science expérimentale qu'il appelait intuitive. 1° Duns Scot crut que l'âme du Christ pouvait voir dans l'essence de Dieu tout ce que Dieu y voyait luimême, même les simples possibles; par contre, au lieu de dire, comme saint Thomas, que cette vision béatifique était toujours actuelle, par rapport à tous ces objets, il enseigna ,à la suite de saint Bonaventure, lVSent.,\. III, dist. XIV, a. 2, q.i, n, ni, qu'elle était seulement habituelle, en ce sens que le Christ pouvait porter son attention à son gré sur les divers objets que l'essence du Verbe luiprésentaiteommedans un miroir. IV Sent., \. III, dist. XI V,q. n, n. 16, 20 ; ReportataParisiensia,! VSent., 1. III, dist. XIV, q. n. — 2" Nous avons dit qu'il appelait la science infuse du Christ abslractive. C'est qu'il pensait qu'elle ne pouvait porter sur les êtres existants, mais seulement sur des concepts abstraits. Il admet en conséquence que cette science pouvait progresser par application de ces concepts abstraits aux êtres existants. — 3° Il appelait la science expérimentale du Christ intuitive, parce qu'elle portait, suivant lui, sur les objets présents. Il soutint que cette science s'était développée dans le Christ, soit en raison de la présence des objets qui s'offraient à sa connaissance, soit par les souvenirs que ces objets lui laissaient, soit par les applications qu'il faisait à ces objets de sa science abstractive./V>S'erU.,l. III, dist. XIV, q. m, n. 7, 8; Reportala Parisiensia, IV Sent., 1. III, dist. XIV, q. m.

Ce n'est pas le lieu de rappeler les autres théories des scolastiques sur ces matières. Voir Science du Christ. Disons seulement que, malgré leur nombre et leur diversité, toutes ces théories reconnaissaient que le Christ avait joui de la vision intuitive depuis le premier instant de son existence. Elles étaient donc toutes en opposition avec le sentiment des agnoètes.

5» Conclusions. — 1. Avant Arius, les Pères ne parlent pas clairement de la différence qu'il y a entre la science divine et la science humaine du Christ. — 2. Au ive et au Ve siècle la controverse avec les ariens les amène à insister sur cette différence. Ils opposent la science divine du Christ à sa science purement humaine, sans s'expliquer beaucoup sur la science surnaturelle que l'âme du

AGNOËTES — AGNOSTICISME

Christ possédait. Cependant ils affirment tous cette science surnaturelle, et expliquent que la sagesse du Christ a progressé dans sa manifestation plutôt qu'en réalité. — 3. A partir du VIe siècle on affirme contre les agnoètes que le Christ, comme homme, n'a pas été soumis à l'ignorance. Saint Grégoire le Grand formule une distinction qui concilie tous les enseignements antérieurs, en disant que le Christ connaissait le jour du jugement dans sa nature humaine, mais non par les lumières de cette nature. On considère surtout la science surnaturelle qui illuminait l'àme humaine du Sauveur. On continue à présenter le progrès de la science humaine du Christ comme un progrès plus apparent que réel. — 4. A partir du xin0 siècle, les scolastiques distinguent nettement trois sciences dans l'âme du Christ. Tous admettent que le Sauveur a toujours eu, comme homme, la vision béatifique et qu'en raison de cette vision il n'a jamais rien ignoré au sujet des créatures. Ils formulent des théories très diverses relativement à sa science infuse et à sa science expérimentale. Duns Scot croit à un développement de sa science infuse. Saint Thomas admet seulement un développement de sa science expérimentale pour son intelligence ellemême. D'autres auteurs estiment qu'il n'y a eu aucun développement dans son intelligence et que tout le progrès de sa sagesse dont parle l'Évangile, a été simplement apparent. Ils reconnaissent pourtant qu'en avançant dans la vie, il a expérimenté ce qu'il savait précédemment. Nous avons vu que cette manière de voir avait été formulée par Albert le Grand et par saint Thomas d'Aquin lui-même dans son commentaire sur le Maître des Sentences.

III. La doctrine des agnoètes est-elle une hérésie, UNE erreur, ou une opinion libre? — Il est inutile de poser cette question pour l'agnoétisme des ariens, qui imputaient de l'ignorance à la nature divine du Sauveur. Cette erreur est sans aucun doute une hérésie; car il est hérétique de nier l'infinie perfection de l'intelligence divine. La sainte Église croit en effet, suivant les expressions du concile du Vatican, que Dieu est infini en intelligence, en volonté et en toute perfection, intellectu ac voluntate omnique perfeclione infinitum. Constitution Dei Filins, ci.

Mais il s'agit de l'agnoétisme qui attribuait à la nature humaine du Sauveur l'ignorance de certaines choses créées, en particulier du jour du jugement, et qui lui imputait d'avoir eu besoin d'apprendre ces choses. Cet agnoétisme est-il une opinion absolument libre, comme l'ont pensé quelques auteurs de notre temps?

Nous n'avons pas à examiner ici la valeur des preuves théologiques qu'on oppose à cet agnoétisme. Il en sera question à l'article Science du Christ. Nous avons à nous demander si l'Église a jamais traité la doctrine des agnoètes soit comme une hérésie, soit comme une erreur; car c'est à l'Église de fixer ce qui est opinion, ce qui est certain et ce qui est de foi dans ses enseignements. Or la doctrine des saints Pères et des théologiens que nous venons d'exposer nous fournit les éléments nécessaires pour la solution de cette question.

Au ive et au vc siècle les Pères qui combattent l'agnoétisme des ariens, relatif à la science divine du Christ, sont, malgré quelques apparences contraires, unanimes à rejeter la doctrine qui attribuerait une ignorance complète à l'àme du Sauveur. Aussi lorsque cette doctrine eut (Hé formulée par les partisans des erreurs nestoriennes et par les thémistiens, fut-elle aussitôt traitée comme une hérésie. Leporius anathématise avec les évêques de l'Afrique et des Gaules l'agnoétisme qu'il avait défendu. Cassien estime qu'on ne saurait le soutenir sans impiété contre la foi. Le cinquième concile le condamne implicitement en frappant l'erreur de Théodore de Mopsueste qui admettait un progrès dans le Christ. Un peu plus tard, on tient la même conduite

vis-à-vis de l'agnoétisme des thémistiens. Il est combattu et anathématise comme une doctrine téméraire par Euloge, patriarche d'Alexandrie. Saint Grégoire le Grand approuve entièrement Euloge et traite les agnoètes d'hérétiques. L'agnoétisme est de nouveau anathématise comme une hérésie dans la lettre synodique de saint Sophrone, patriarche de Jérusalem, qui fut lue au sixième concile œcuménique. On peut donc dire que toute l'Église représentée par le pape saint Grégoire, par les évêques d'Afrique et des Gaules, en Occident, par les patriarches d'Antioche et de Jérusalem et les évêques présents au cinquième et au sixième concile œcuménique, en Orient, a anathématise les agnoètes comme des hérétiques, à la fin du Ve siècle et pendant le vie. Depuis lors, tous les auteurs ecclésiastiques et tous les théologiens se sont également prononcés contre leur doctrine jusqu'au xixe siècle.

Cette doctrine a donc été rejetée d'un consentement unanime par l'Église depuis la fin du Ve siècle jusqu'au xixe. Le sentiment des agnoètes au sujet de la science humaine du Christ n'est donc pas une opinion libre, mais une doctrine opposée à la foi. Sans doute, il n'a été frappé par aucun jugement solennel d'un pape ou d'un concile; mais il l'a été par le magistère ordinaire et universel de l'Église, et cela suffit; car, suivant le concile du Vatican, l'autorité du magistère (voir ce mot) ordinaire et universel de l'Église n'est pas moins grande que celle des jugements solennels des papes ou des conciles. On ne saurait donc tenir l'agnoétisme pour une opinion librement controversée dans l'Église.

Examinons maintenant s'il faut le compter au nombre des hérésies ou simplement le ranger parmi les doctrines erronées et téméraires? Il a été traité d'hérésie et anathématise dans les documents que nous avons rapportés plus haut. Mais au vie siècle, on ne distinguait pas aussi nettement entre hérésie et erreur, qu'on l'a fait depuis; et on frappait d'anathème (voir ce mot) les fauteurs d'hérésie aussi bien que les hérétiques. Comme la note d'hérésie ne doit être appliquée qu'aux propositions qui sont en contradiction certaine avec des vérités de foi catholique, il nous semble que la doctrine des agnoètes sur la science humaine du Christ mérite plutôt le nom d'erreur ou de sentiment voisin de l'hérésie, que celui de doctrine hérétique, si l'on veut donner à ces termes le sens strict qui leur est attribué aujourd'hui. Suarez, De incarnatione, disp. XXV, sect. i, n.6, dit que c'est une doctrine téméraire; Petau, De incarnatione, 1. XI, c. iv, n. 8, lui donne la qualification d'erreur, proche de l'hérésie.

Petau, Dogmata theologica, 1. XI, de i)\carnatione, c. i-iv, Paris, 1886, t. vi, p. 409-434; Schwane, Dogmengeschichte, 2- édit., Fribourg, 1895, t. il, p. 366; Fribourg, 1882, t. m, §59, 65, p. 273-276, 292-294; Knabenbauer, Ein lùipitel ans dem Leben Jesu, dans Stimmen aus Maria I.aach, janvier et février 1879, t. xvi, p. 1-20, 129-139, résumé dans Knabenbauer, Commentarius in Evangelium secwtdum Marcum, Paris, 1894, t. Il, p. 355; . Stentrup, Christolugia, Inspruck, 1882, t. il, th. Lxvm-Lxxili, surtout th. lxxiii, p. 1032-1164.

A. Vacant.

AGNOSTICISME . - 1. Exposé des systèmes. II. Critique générale. III. Oppositions de la doctrine catholique et de l'agnosticisme.

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