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C. Toussaint

ANARCHIE ou ANARCHISME. - I. Définition et doctrine. II. Anarchie et collectivisme. III. Histoire du parti anarchiste en France. IV. Organisation. V. Critique.

I. Définition et doctrine. — ^Définition. — L'anarchie peut se définir : une organisation de la société sans aucune autorité religieuse, familiale, ou politique, où règne l'indépendance absolue de l'individu. La doc-

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trine fondamentale de l'anarchie consiste donc à donner à 1 individu une liberté sans entraves, en l'affranchissant de tous les liens sociaux et à régénérer ainsi la société par le triomphe du bon plaisir de l'individu. Voilà pourquoi le système anarchiste s'appelle « libertaire » et ses partisans « libertaires ».

2° Doctrine sociale. — Le despotisme, disent les anarchistes, n'est pas une forme de l'État; il en est l'essence, car il est la personnification de l'injustice, de l'oppression, du monopole. Par conséquent, autorité dynastique ou temporaire, élue ou non élue, pouvoir obéi, juges, policiers, lois respectées, tout cela doit disparaître. Après ces destructions nécessaires la société future s'organisera spontanément, non plus de haut en bas eornme dans 1 État centralisé et capitaliste mais de bas en haut. On verra les individus, suivant la pente de leur nature, s'associer librement en communes indépendantes, cellesci se grouperont en fédérations de communes et de régions et enfin en une grande fédération internationale. C'est ainsi que l'anarchie sera organisatrice de sa nature, car suivant une formule paradoxale familière à Proudhon : L'anarchie c'est l'ordre. Dans la nouvelle société la sécurité régnera sans qu'il soit besoin de recourir à la force publique. D'abord l'anarchie rendra les hommes meilleurs, ensuite on formera, s'il le faut, des associations libres d'assurance pour la protection des personnes comme il existe actuellement des sociétés d'assurance contre l'incendie, la grêle ou les accidents du travail. Quant à la sécurité extérieure, s'il se produit des agressions du dehors, la population tout entière se lèvera et mieux que les armées permanentes asservies sous le joug de l'autorité, la nation armée refoulera l'invasion.

3° Doctrine économique. — La production et l'échange des richesses s'effectueront par la libre initiative des individus. On formera des associations de métiers indépendantes de la commune qui n'auront d'autres pouvoirs que ceux librement consentis par les membres et pour le temps qui plaira à chacun. Comme ils le font aujourd'hui les individus se grouperont en sociétés littéraires, scientifiques, industrielles, agricoles, commerciales, sans faire appel à la contrainte de l'État ou à l'oppression de la loi. Pour maintenir dans ces groupes la cohésion nécessaire, la nature sociale de l'homme suffira pleinement.

4° Doctrine morale. — L'appui mutuel, tel est le fondement moral de la société transformée par l'anarchie. D'après l'enseignement de J.-J. Rousseau, l'homme est naturellement bon, c'est la société qui le déprave; pour se conduire moralement, il lui suffit de s'abandonner à ses instincts innés. Aussi bien la morale anarchiste n'a pour principe ni la volonté de Dieu, ni l'obligation de conscience, ni l'impératif catégorique, ni l'utilitarisme; c'est une morale sans obligation ni sanction. Que l'anarchiste laisse donc s'épanouir en lui la vie sous toutes ses formes, et il fera le bien d'instinct sans pouvoir faire autrement. Quant à la sanction elle disparaîtra comme une institution inutile et surannée. En effet, la plupart des crimes sont commis contre la propriété; en détruisant la cause on supprime l'effet. D'autre part l'anarchie amènera une diminution notable dans la criminalité. Le nivellement des inégalités sociales, l'appui mutuel, la solidarité exerceront sur les caractères une influence profonde et bienfaisante. Sans doute, il y aura toujours des hommes cruels, grossiers, dominateurs, vindicatifs, mais la contrainte pénale est impuissante à réprimer le crime. Au lieu de coopérer an relèvement du coupable, les prisons corrompent et dépravent. Toute idée de vindicte et de préservation sociale (''tant écartée, on traitera les criminels comme des fous et parce qu'il est mauvais d'enfermer les fous, on les laissera en liberté connue dans certains villages de Jielgiquo. On pourra cependant leur appliquer un traitement fraternel..

IL Anarchie et collectivisme. — Parce qu'ils veulent détruire les antiques et traditionnels fondements de la société et la reconstruire sur de nouvelles bases, le collectivisme et l'anarchie appartiennent l'un et l'autre à la doctrine et au parti socialistes. Néanmoins le s.ocialisme anarchiste et le socialisme collectiviste offrent des différences profondes.

1° Au point de vue social. — Pour celui-ci l'État ou la « société socialisée » est la providence sociale bienfaisante; pour celui-là, au contraire, l'État c'est le mal qu'il faut supprimer au plus tôt. Le but du collectivisme, c'est d'anéantir l'Etat capitaliste au profit de la société qu'il ne faut pas confondre avec lui. La société collectiviste serait seule propriétaire, seule patronne, seule entrepreneur de commerce et d'industrie; toute entreprise privée deviendrait un service public, tout revenu particulier une sorte de traitement, la société devrait non seulement pourvoir à tous les besoins sociaux économiques, mais à toutes les dépenses, à l'éducation des enfants, à l'entretien des vieillards. L'effet de ce régime autoritaire et centralisateur serait d'absorber l'individu dans la collectivité. Les théoriciens anarchistes sont tout aussi mécontents de l'État tel qu'il fonctionne aujourd'hui, mais pour le réformer ils se placent aux antipodes des collectivistes : ils s'appuient sur l'individu affranchi et non sur la communauté toute-puissante.

2° Au point de vue économique. — Exproprier les capitalistes, supprimer les rentes, profits, intérêts, mettre en commun les instruments de production, tout cela rentre dans le plan des collectivistes et des anarchistes, mais lorsqu'il s'agit d'organiser le travail et la répartition des produits dans la société de demain, les deux partis ne s'entendent plus. Le régime collectiviste est un communisme autoritaire où chacun a sa place marquée, travaille sous une règle fortifiée par la contrainte pénale et reçoit une part proportionnelle de nourriture, de vêtement et d'abri. Sa formule serait : « A chacun selon son travail. »

L'anarchie affecte la forme de communisme libertaire où chacun travaille sans contrainte, jouit à sa convenance et prend dans le tas h sa guise suivant ses besoins. La formule serait :« A chacun selon ses besoins. » Voici, tel que le conçoit Kropotkine, le régime du travail dans la société anarchiste.

D'abord, afin de ne pas effrayer le paysan, on lui laissera provisoirement le lopin de terre qu'il cultive. Plus tard, quand l'anarchie aura relevé sa mentalité, il comprendra les avantages du communisme. Partout ailleurs, de libres groupements de production s'organisent spontanément, font face à toutes les nécessités, satisfont à tous les besoins. Plus de monnaie, car on revient à la forme primitive d'échange en nature entre groupes, entre villes et campagnes. On produit non en vue de rapporter des bénéfices à qui que ce soit, mais pour faire vivre la société. Comme on prend pour point de départ les besoins de l'individu, il n'y aura ni surproduction, ni crises. Au reste, la société future ne contiendra pas de fainéants. C'est le travail du salarié qui est un labeur d'esclave; désormais on aura le stimulant du bien-être et le travail, loin d'être une tache abrutissante, deviendra attrayant pour tous. Chacun choisira son occupation : l'auteur composera ses livres, l'artiste ses tableaux. Quant aux travaux répugnants: cirer les bottes, curer les égouts, etc., eh bien, ils seront accomplis par des machines, comme aux États-Unis. Peut-être se rencontrera-t-il quelque paresseux ; alors le groupe le priera d'aller ailleurs. Il y aura bien aussi quelques injustices, Kropotkine nous fait cette concession, mais elles seront limitées et puis par l'anarchie l'homme deviendra non seulement libre mais intelligent, juste et bon.

3° Au point de vue de la tactique. — La question de tactique ne sépare pas moins le socialisme anarchiste du socialisme collectiviste que la question de principe. Pour

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arriver à substituer à l'Etat capitaliste la « société socialisée » le collectivisme prétend employer les moyens que l'État actuel lui fournit, entre autres le suffrage universel. L'anarchisme veut faire vite, combat la société par tous les moyens sans exception et fait appel à la violence. Ses principaux alliés sont la bombe et la dynamite, il a pour l'action politique et le suffrage universel le plus profond mépris. Le collectivisme attend, l'anarchisme provoque l'explosion de la révolution sociale.

III. Histoire du parti anarchiste en France. — 1° Les origines. — Proudhon est à juste titre considéré comme le père de l'anarchie ; c'est lui, en effet, qui le premier a employé le mot anarchie ou suivant son orthographe « an — archie » pour désigner une organisation sociale sans autorité publique. Dans la société capitaliste moderne, ainsi raisonne Proudhon, l'ouvrier ne reçoit pas le produit intégral de son travail, il est exploité par le patron qui s'enrichit à ses dépens en lui imposant un sur-travail, non payé. L'ouvrier devrait pouvoir racheter les produits de son travail, et cela lui est impossible. Et donc pour que les échanges puissent se faire sur le pied d'égalité, comme le demande la justice, il est absolument nécessaire que l'ouvrier puisse travailler et échanger ses produits en toute liberté et qu'il soit par conséquent affranchi du joug intolérable de l'État. C'est-à-dire qu'il faut proclamer l'anarchie et supprimer le gouvernement. L'ordre résultera spontanément du libre mouvement des individus débarrassés des entraves que leur impose le système social existant. Ennemi de la propriété privée qu'il appelle « l'exploitation du faible par le fort », Proudhon la remplace par la possession assez mal définie des instruments de production. Dans les écrits de Proudhon, obscurs, diffus, remplis de paradoxes et de contradictions, d'une lecture difficile pour les ouvriers, la doctrine anarchiste est noyée dans les nuages de la métaphysique hégélienne. C'est en Allemagne que l'idée devait se dégager et devenir populaire. Dans les deux ouvrages de Hess publiés en 1843, Philosophie der That et Sozialismus, l'anarchie se précise en un corps de doctrine distincte. L'anarchie, dit-il, est la négation de toute autorité dans la vie spirituelle et sociale, dans l'Église et dans l'État. A la même époque, Karl Grùn déclare qu'à l'avenir chacun travaillera à sa guise. La production et la consommation ne seront plus réglées que par le bon plaisir des individus. Un grand nombre de journaux, de revues et de brochures répandent la nouvelle doctrine et lui suscitent de nombreux adhérents dans le peuple et dans la classe supérieure. Vers le même temps encore un professeur de Berlin, Marx Stirner, dans un livre violent et cynique, Das Einzige und sein Eigenthum, Leipzig, s. d., enseigne que la devise de l'homme libre n'est pas seulement « ni Dieu ni Maître », mais « ni Foi ni Loi ». Tout ce que nous pouvons obtenir par tous les moyens, vol, meurtre, rapine, considérons-le comme notre légitime propriété.

Mais nous serions trop faibles pour atteindre par nous-mêmes les buts uniquement personnels que nous poursuivons, unissons-nous donc en associations, sans rien abdiquer pour cela de notre égoïsme,et quittonsles aussitôt que nous ne pourrons plus en profiter. Les théories anarchistes ne contribuèrent pas peu à la révolution de 1848; aussi la réaction victorieuse engloba dans une même répression le socialisme et l'anarchisme. 2° La fondation du parti. — Vers 1860,1e mouvement socialiste se réveilla dans toutes les parties de l'Europe et acquit bientôt une grande intensité. C'est alors que le Russe Bakounine ressuscite la propagande anarchiste. Il pousse jusqu'au délire la haine de la société. Pour émanciper la classe des travailleurs, le bulletin de vote ne suffit plus, il faut désormais employer la force, déchaîner tout ce qu'on appelle aujourd'hui mauvaises passions, instincts pervers, détruire tout ce qui, jusqu'à

présent, s'est appelé ordre social. Après la révolution, la société s'organisera d'elle-même, à condition de n'accepter aucune dictature, pas même celle des révolutionnaires socialistes. Bakounine se fit l'apôtre infatigable de ces doctrines subversives, et en 1868 il fondait l'Alliance internationale de la démocratie socialiste, dans laquelle son programme devait être adopté intégralement et sans condition. L' Alliance était une fédération d'associations publiques rattachées par un lien secret à la direction de Bakounine; elle obtint, en peu de temps, un développement énorme, principalement en Italie et en Espagne. 3° La propagande par le fait. — A partir de 1869 régnait en Russie une grande agitation, Bakounine avait envoyé en ce pays un émissaire anarchiste, Serge Netschaïeff, assassin et escroc. Dans son Catéchisme révolutionnaire, il expose les principes et la méthode de l'anarchie. « Le révolutionnaire, dit-il, a rompu absolument, au plus profond de son être, avec tout l'ordre civil actuel, avec tout le monde civilisé, avec les lois, les usages et la morale. Il en est l'adversaire impitoyable. Il ne connaît qu'une seule science : la destruction. Il étudie la mécanique, la physique, la chimie et peut-être la médecine, mais ce n'est que dans le but de détruire... Son désir sera toujours d'arriver le plus promptement et le plus sûrement possible à la destruction des ignobles conditions sociales. Pour lui, tout ce qui favorise le triomphe de la révolution est légitime et tout ce qui l'entrave est immoral et criminel. » Depuis longtemps les révolutionnaires prônaient l'assassinat comme un moyen de défense, de représailles, pour supprimer l'obstacle. Netschaïeff se sert de l'attentat pour exciter l'attention du peuple, effrayer le bourgeois, avertir le gouvernement. Il tue pour tuer. Que les victimes soient innocentes et inoffensives, peu importe. Le premier il a introduit dans l'action anarchiste la propagande par le fait qui a rempli d'horreur le monde civilisé. *

4° L'anarchie et l'Internationale. — En 1864, Karl Marx avait créé Y Association internationale des travailleurs dont le but était d'unir les prolétaires de tous les pays pour réformer la société d'après les principes socialistes. L'Alliance de Bakounine demanda à entrer dans l'Internationale en 1869, et ainsi le collectivisme et l'anarchisme, en tant que partis, eurent un point d'attache commun. Tout divisait les deux chefs, Marx et Bakounine : le caractère, la tactique, les doctrines; aussi l'union n'eut-elle qu'une durée éphémère. Les forces des deux partis entrèrent en lutte au congrès de La Haye (1872) où la rupture se fit. Après la dislocation, les délégués, espagnols, belges, du Jura, à la suite d'un congrès tenu à Saint-Imier dans le canton de Berne (1872), constituèrent une alliance des socialistes antiautoritaires qui se développa sous le nom de « fédération romane », puis « jurassienne », sans direction centrale.

En 1873, à Genève, se tint le sixième congrès général de l'Internationale séparée des marxistes; c'est alors que pour la première fois le nom d'anarchie fut donné à un parti autonome. En France, l'anarchie se groupe autour de deux centres, Paris et Lyon. La guerre entre la France et l'Allemagne avait réveillé les haines antigermaniques du Slave Bakounine et aussi ses instincts révolutionnaires. Il accourait à Lyon pour y fonder le comité central de l'anarchie et assurer par là le salut de la France.

Richard et Cluseret l'accueillirent à bras ouverts. Le 28 septembre 1870, ce comité abolissait l'État, la justice, la municipalité et ses bandes tentaient de s'emparer de l'hôtel de ville. Quelques jours plus tard, on priait Bakounine de repasser la frontière. L'insurrection parisienne du 18 mars 1871, dont Bakounine, dans sa Lettre à un Français (Œuvres, Paris, 1895), avait d'avance esquissé le programme, a été revendiquée à la fois par les marxistes et les anarchistes comme la première ébauche de la société future, la première incarnation du rêve humanitaire. Au point de vue anarchiste, la Com-

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mune peut être considérée comme une gigantesque propagande par le fait destinée à attirer l'attention du monde sur le sort du quatrième Etat.

5° L'anarchie en France à partir de 1880. — Vers la fin de 1879, l'anarchie reçoit une nouvelle vigueur sous la direction et l'impulsion du célèbre géographe Elisée Reclus et du prince russe Pierre Kropotkine. Ce dernier, dans de nombreux écrits et de fréquentes conférences, donna à l'anarchie un système définitif qui fut aussitôt admis par un nombre considérable de groupes. Le parti anarchiste français se forma à la suite du congrès régional de l'Est en 1880, où le parti ouvrier s'était divisé en deux fractions : les suffragistes et les abstentionistes. Il comptait au début peu d'adhérents. La légion anarchiste ne renfermait en 1882 qu'une centaine de personnes. En peu de temps grâce à une propagande active le parti fit des progrès considérables et ne tarda pas à montrer sa vitalité sauvage par des attentats et des essais de révolte. C'est l'incendie par la dynamite de l'église de Bois-du-Verne (1882), l'explosion du café du théâtre de Bellecour par le compagnon Cyvoct (21 octobre 1882), l'assassinat de Watrin à Decazeville (26 janvier 1886), l'explosion dans le palais de justice de Lyon (1887). Les hauts faits de Ravachol terrorisent Paris pendant plusieurs mois (de mars à mai 1892). Puis c'est la série rouge de 1894 : la bombe de Henry au café Terminus à Paris, le plébicide de Vaillant à la Chambre des députés, enfin l'assassinat du président Carnot, à Lyon, par Casério (2i juin 1894). A ce moment Kropotkine et Elisée Reclus trouvèrent bon de protester contre ces exécutions inutiles; il était trop tard. Des mesures de répression énergique écrasèrent le parti anarchiste. Il se réveillait à l'occasion de l'affaire Dreyfus. Sébastien Faure dans le Journal du Peuple, Urbain Gohier dans l' Aurore menaient une violente campagne contre l'armée, la religion et le clergé. Le camarade Étiévant assomme deux gardiens de la paix (18 janvier 1898), un millier de libertaires excités par Sébastien Faure livrent au pillage et à la profanation l'église de Saint-Joseph à Paris (20 août 1899). C'est encore la propagande par le fait.

IV. Constitution du parti anarchiste. — Les anarchistes forment un parti indépendant des socialistes. Au congrès international de Zurich (août 1893), ils ont été exclus à une grande majorité. Le congrès des socialistes allemands de Hambourg (1897) et le congrès international des socialistes de Londres (1897) ont maintenu et ratifié cette décision. Secte peu centralisée, l'anarchie laisse libre chaque organisme local de mener à son gré la propagande et l'agitation. Les compagnons se rencontrent dans leurs petits groupes d'études sociales auxquels ils aiment à donner des noms de mélodrames : La Torche de Belleville, La l'anthère des Bat i gnôles, Les Gonzes poilus du Point-du-Jour, Le Drapeau noir (Charonne), Les amis de Ravachol (Saint-Chamont), Les Sangliers de la Marne (Chàlons). Les camarades libertaires se réunissent chez le marchand de vin en soirées familiales où l'on chante et déclame des poésies révolutionnaires contre le patriotisme, la religion, les bourgeois, les propriétaires. Ravachol est l'objet d'un culte laïque. A côté de la propagande sédentaire, il y a les trimardeurs (de trimard, grande route) qui vont de ville en ville semer la bonne parole. Ces groupes correspondent entre eux par l'intermédiaire de la presse anarchiste. La première feuille anarchiste, La Révolte, se publia d'abord à Lyon en 1880, mais fut bientôt transportée en Suisse. C'était une feuille hebdomadaire rédigée par les deux grands chefs Kropotkine et Reclus. En 1885, à la suite de l'attentat anarchiste de Berne contre le palais fédéral, elle revint en France et eut comme rédacteur principal Jean Grave, un des publicistes les plus féconds de la littérature anarchiste. La Révolte est un journal philosophique, ayant des allures littéraires et qui s'a-

dresse à la classe cultivée. Le Père Peinard est écrit pour les ouvriers et les gens du peuple. Rédigé par Emile Pouget, ancien commis d'un grand magasin de Paris, cette feuille grossière parle au peuple la langue du peuple, l'argot des ateliers, souffle la haine contre la religion, la famille, l'armée, la société, et excite d'une manière cynique au crime et à la révolte. Elle publie aussi des caricatures, images hallucinantes — parfois non dénuées de talent — qui gravent dans l'imagination populaire les leçons de morale libertaire.

A l'anarchie se rattache une troisième feuille L'Endehors, revue hebdomadaire fondée en 1891 par Zo d'Axa (pseudonyme de Galland). L'Endehors réunit une pléiade d'« arnarchistes de lettres » ou de «décadents », tels que 0. Mirbeau, Lazare, Hamon, qui exercent leur plume à défendre les doctrines les plus subversives. Ces écrivains grisés d'individualisme regardent la société comme un théâtre dont ils sont les spectateurs désintéressés et reçoivent des impressions. Faisant profession de se placer en dehors de toute règle, de toute convention sociale, de toute théorie — même anarchiste — ils ne connaissent que le moi. « Qu'importent les victimes, disait Jean Tailhade, si le geste est beau! » Les anarchistes de lettres se rattachent à la théorie égotiste de Stirner et surtout à Nietzsche, l'anarchiste aristocratique qui réserve au seul homme supérieur, au surhomme, Uebermensch, le privilège de s'affranchir de toute règle et de toute loi. M. Maurice Barrés, Sous l'œil des barbares, Paris, 1890, a décrit très minutieusement cette psychologie de l'anarchiste de lettres. Son homme libre, son « ennemi des lois » prétendent faire du monde leur proie, non plus matérielle, mais idéale, et jouir des exploits anarchistes comme d'un spectacle néronien. C'est une nouvelle forme du dilettantisme.

La presse anarchiste compte quatorze journaux de langue française (mais tous ne paraissent pas en France), deux journaux de langue anglaise (un à Londres et un à New- York), trois de langue allemande, dix de langue italienne, quatre en espagnol, un en hébreu, deux en portugais, un en tchèque, un en hollandais.

V. Critique. — 1° Au regard de la religion, l'anarchie est la destruction de toute idée religieuse; pour elle, Dieu, l'âme, la providence, la vie future, ne sont que des chimères. Les principaux articles du credo anarchiste : la suppression de toute autorité divine et humaine, l'anéantissement de la famille monogame et stable, du droit de propriété privée, la réhabilitation du vol et de l'assassinat, sont autant d'erreurs condamnées à plusieurs reprises par les souverains pontifes et en particulier par Pie IX et Léon XIII.

2° La morale anarchiste qui en dernière analyse se réduit à cette formule : « Fais ce que veux, » est en contradiction manifeste avec les données de la conscience. Dominant le tumulte des passions et la lutte des intérêts égoïstes, la loi du devoir retentit au plus intime de notre être. 11 y a des actions que nous devons éviter, d'autres que nous devons poser, c'est un fait de conscience.

En dépit des théories libertaires, les mauvais instincts, la violence, la haine, la convoitise, l'amour du mal sont en l'homme des réalités, constatées par une observation de chaque jour. Le trésor des connaissances humaines s'accroît sans cesse, le champ de la science s'élargit, la civilisation matérielle est en progrès continu et cependant la moralité ou plutôt l'immoralité de l'homme reste stationnaire. Ce ne sont pas les déclamations creuses des compagnons de l'anarchie qui changeront cotte loi historique.

3° La théorie sociale. — La théorie sociale des anarchistes doctrinaires philosophiques ou révolutionnaires militants est basée sur le dogme fondamental de la bon lé naturelle de l'homme, altérée seulement par l'organisation sociale.

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