‹ Dictionnaire de théologie catholique (volume 2)Chapitre 506 sur 536 · V. EN PARTICULIER DANS L'ANCIEN TESTAMENT. — C'est · texte numérisé non relu

V. EN PARTICULIER DANS L'ANCIEN TESTAMENT. — C'est

surtout dans l'Ancien Testament que se rencontrent les anthropomorphismes. Trois causes principales les y ont produils. D'une part, la nécessité de parler aux races primitives un langage imagé plus à leur portée, d'où les nombreux anthropomorphismes que l'on trouve dans le Pentateuque et dans les livres inspirés les plus anciens. D'autre part, les visions sous lesquelles Dieu se manifestait et qui remplissent les livres prophétiques, en particulier celui d'Isaïe, de locutions anthropomorphites. Enfin le caractère poétique de certains livres, comme les Psaumes, qui exigeait l'emploi fréquent du style métaphorique.

VI. Sens de ce langage. — Les- exemples que nous avons cités montrent que la sainte Écriture n'attribue pas indistinctement à Dieu les éléments de la nature humaine ou ses activités. Jamais on ne donne à Dieu un corps. Si, à son sujet, on parle de membres, c'est manifestement à cause des activités dont ils sont les organes : le plus souvent ce sont les actions mêmes que l'on prête à Dieu. Jamais non plus on ne lui rapporte d'actions vicieuses ou de passions mauvaises. Les sentiments imparfaits ne lui sont supposés qu'à cause des qualités qu'ils peuvent contenir ou manifester. « Dieu a un zèle sans envie, il s'irrite sans se troubler, il a pitié sans souffrir, il se repent sans avoir besoin de se

reprendre d'aucun mal, il est patient sans pâtir. «Augustin, De palienlia, c. i, n. 1, P. L., t. xl, col. 611. Il oublie nos péchés, non parce qu'il en perd le souvenir, mais parce qu'il n'en poursuit plus la vengeance : il interroge Caïn, Gen., iv, 9, non parce qu'il ignore son fratricide, mais pour lui arracher un aveu et produire sur lui l'effet salutaire qu'occasionnent habituellement sur un coupable la présence et l'interrogatoire d'un juge. Ces anthropologies doivent être prises au sens figuré. Les entendre au sens propre c'est tomber dans l'hérésie des anthropomorphites (voir art. suivant) ; c'est aller contre le contexte, car d'ordinaire l'ensemble de ces passages en montre le caractère métaphorique ; c'est enfin contredire les endroits nombreux de l'Ancien Testament qui affirment l'invisibilité de Dieu, son infinie spiritualité, son omniprésence, le déclarent incomparable et en défendent toute représentation sensible. « Quand donc nous entendrons parler des ailes de Dieu, comprenons qu'il s'agit de sa protection, ses ailes signifient ses opérations, ses pieds sa présence, ses yeux la vue qu'il a de nous-mêmes, sa face la connaissance qu'il nous donne de lui; et tout ce que la sainte Écriture rappelle de semblable doit être entendu spirituellement. » S. Augustin, Epist., cxlviii, ad Fortunalianum, c. iv, xm, xix, P. L., t. xxxiii, col. 628.

S. Augustin, De divers, qnxst. ad Simplicianum, 1. I, q. Il, P. L., t. xli, col. 110 sq.; De civit. Dei, 1. XVI, c. v, P. L., t. xli, col. 483 (cf. Novatien, De Trinitate, 1. VI, P. L., t. m, col. 800; Heinrich, Dogm. theol., § 105, Mayence, 1879, t. m, p. 378; Fremling, De anlhropomorpliitis, Lund, 1787); S. Eucher, Liber formularum spiritualis intelligentix,P. L., 1. 1, col. 727; Glassius, Philologia sacra, 1. V, c. vu, de àv6p(i>7ro7r(x0£iï, Leipzig, 1743, p. 1530-1658; Kriigling, Ueber den Anthropomorphismus der Bibel, Dantzig, 1806; Gelpe, Apologie der anthropomorphischen und anthropopathischen Darstellung Gottes, Leipzig, 1842; Kirchenlexikon , Fribourg-en-Brisgau, 1886, et Dictionnaire de la Bible, Paris, 1892.

A. ClIOLLET.

ANTHROPOMORPHITES. L'anthropomorphisme devint une erreur chez ceux qui prêtaient à Dieu les sens, les passions et les affections de l'homme, parce qu'ils prirent au pied de la lettre les expressions de l'Lcriture sainte, en particulier celles de l'Ancien Testament. La Bible, en effet, est pleine d'anthropomorphismes, et cela s'explique. Car, bien qu'inspirée par Dieu, elle a été écrite par des hommes, pour des hommes, à l'aide du langage humain. Se faire comprendre, voilà le but; de là ses métaphores : Dieu voit, entend, parle, agit, s'irrite, se repent, menace, etc., à la manière de l'homme. Ce n'est pas à dire que Dieu ait réellement, comme l'homme, des sens, des passions, des affections, toutes choses qui impliqueraient une nature sensible et inférieure, et qui dès lors ne sauraient convenir à la spiritualité absolue et à l'infinie perfection de Dieu. Aussi tous les interprètes ont-ils eu soin de dégager le sens qui se cache sous la lettre, d'avertir qu'il ne faut pas entendre littéralement les expressions bibliques sur la nature de Dieu, mais y voir des comparaisons rendues nécessaires par l'imperfection de notre intelligence et l'infirmité de notre langage (voir l'art, précédent). Malgré tout il s'est rencontré, même au sein du christianisme, des esprits assez simples ou assez bornés pour s'en tenir au sens littéral et prêter à Dieu la forme humaine.

Ce ne fut pas le cas de Tertullien, bien qu'il affirme que Dieu a un corps. Adv. Praxe., vu ,De carne Christi, P. L., t. il, col. 162, 774. En prenant les termes au sens qu'il leur donne dans sa langue théologique, parfois si incorrecte, corps signifie substance; et Tertullien n'a pas mis en doute la spiritualité de Dieu. On n en saurait dire autant du pseudo-Clément; car voici comment il raisonne : Dieu pour se faire aimer doit posséder la beauté parfaite. Or il n'y a pas de beauté sans forme sensible. Donc Dieu a une forme sensible. Horn. Cle-

ANTHROPOMORPIIITES — ANTICONCORDATAIRES

ment., xvn, 6, P. G., t. n, col. 389. Si les Pères avaient eu à réfuter un tel argument, ils auraient nié la mineure.

Ce n'est qu'au ive siècle que l'anthropomorphisme devint une erreur caractérisée et systématisée, grâce à Audius (f 372) et à ses sectateurs les audiens. En effet, Audius s'en tenant au sens littéral concluait que Dieu a la forme humaine parce que, d'après la Genèse, i, 27, il a créé l'homme à son image. El ainsi s'expliquaient naturellement tant de passages scripturaires. Si Dieu voit, entend, parle, se fâche ou menace, c'est qu'il a comme l'homme des sens et des passions. Cette erreur d'interprétation ne donnait de la nature de Dieu qu'une idée trop rapprochée des conceptions matérialistes et sensualistes du polythéisme et de l'idolâtrie; elle avait surtout le tort de négliger tant d'autres passages de la Bible, où était formellement proclamée la spiritualité de Dieu. Voir Vigouroux, Dictionnaire de la Bible, article Anthropomorphisme. Elle plaçait enfin ses adhérents en dehors de l'enseignement traditionnel de l'Église et constituait une hérésie. Malgré la vertu d'Audius et de la plupart de ses partisans, l'anthropomorphisme ne pouvait guère, à cause de son invraisemblance et de sa grossièreté, devenir un danger sérieux. Trop de problèmes, et autrement graves, passionnaient alors les esprits; l'arianisme, en particulier, sollicitait l'attention et nécessitait l'intervention active de l'épiscopat orthodoxe. Cependant l'anthropomorphisme ne passa point inaperçu. Né en Syrie, à l'époque du concile de Nicée, transplanté ensuite en Scythie par son auteur, on le retrouve en Egypte, à la fin du ive siècle, chez les quatre grands frères, Ammonius, Dioscore, Eusèbe et Euthyme, sans qu'il soit possible de dire quelles sont les relations historiques qui rattachent l'anthropomorphisme des bords du Nil à celui des audiens.

Une telle erreur ne demandait pas un grand effort pour être réfutée. Les Pères qui s'en occupent ne le font qu'en passant, et sans y insister, tant elle paraît peu raisonnable, et avec un sentiment plus voisin de la pitié que de l'indignation. Ils la dédaignent ou la qualifient d'un mot. C'est ainsi que saint Hilaire traite d'infidélité en délire une telle ignorance de la nature divine qui ne peut être que le vice d'un esprit dégénéré. In Psalm., cxxix, 4, P. L., t. ix, col. 720. Saint Chrysostoine légitime en l'expliquant le langage de la Bible et dit qu'il faut avoir peu d'intelligence pour prendre au sens littéral les expressions touchant la nature de Dieu. In Psalm., vi, 11, P. G., t. lv, col. 97. Sévérien de Gabale (tvers408)metde même sur le compte d'un défaut d'intelligence un sentiment si faux et si absurde. Car, dit-il, c'est une opinion qualifiée jusqu'à présent d'hérétique d'attribuer à Dieu la forme humaine... Bêveries que tout cela plutôt que paroles sérieuses; yor^a-râ è<TTi taOta p.à),).ov ^ pr^axa. De créât, oral., v, 3, P. G., t. lvi, col. 475.

Saint Épiphane ne dissimule pas une secrète sympathie pour les audiens anthropomorphites. Il hésite à les traiter d'hérétiques tout en constatant, par une distinction plus subtile que juste, que, s'ils ne se sont pas écartés de la foi, ils ne se sont pas conformés à la tradition et à l'enseignement ecclésiastiques. Hier., lxx, P. G., t. xlii, col. 3i0-3i3. Cependant, au rapport de saint Jérôme, dans une réunion tenue à Jérusalem, où l'évêque Jean s'était élevé avec indignation contre la naïve rusticité des anthropomorphites, saint Épiphane, qui était personnellement visé, répondit : (. Tout ce que mon frère, qui est mon fils par l'âge, vient de vous dire contre l'hérésie des anthropomorphites, est bon et selon l.i foi; cette hérésie, je la condamne également. » Epist. ad Pamm., 11, P. L., t. xxm, col. 36i.

Saint Augustin rapporte l'opinion de saint Epiphane. Ilœr., l, P. L., t. XLII, col. 39. Il appelle ces égarés carnales et parvulos, sourit de leur naïveté et les met bien au-dessus des manichéens qui, au lieu de prêter à

Dieu la forme humaine, lui attribuaient une masse informe et grossière. Contr. epislol. manichœi, xxm, 25, P. L., t. xlii, col. 189. Saint Augustin avait affirmé que nous ne pouvons pas voir Dieu avec les yeux du corps. Une telle proposition avait quelque peu effarouché un évèque de Numidie. Augustin écrit à l'évêque de Sicca, Fortunatianus, cite Ambroise, Jérôme, Athanase, Grégoire, affirme que tous les latins et les grecs sont d'accord pour prétendre que Dieu n'a pas de corps, ce qui, remarque-t-il, clôt la bouche aux anthropomorphites. Epist., cxlviii, P. L., t. xxxm, col. 622.

Le fougueux Théophile d'Alexandrie crut devoir chasser d'Egypte les quatre grands frères, convaincus d'anthropomorphisme. Mais l'un de ses successeurs, saint Cyrille, trouvant encore des anthropomorphites parmi les moines du mont Calamon, ne se montra pas aussi dur. Il se contenta de les réfuter. Prêter à Dieu la forme humaine est une absurdité complète et une extrême impiété. Il a honte d'a,voir à réfuter de pareilles inepties; mais, dit-il, il faut bien s'occuper de ces fous ou de ces ignorants. Et il compose un petit traité, où il remarque que le langage de l'Écriture a son excuse dans l'infirmité de notre intelligence et la pauvreté de notre langue; voù xai yXwttï]; èv y);uv tj ■Kxtûyy.rx. Adv. antroph., P. G., t. lxxvi, col. 1066, 1068, 1077. Isidore de Péluse (f vers 440) est dans les mêmes sentiments. Epist., xcv, 1. III, P. G., t. lxxviii, col. 860.

Théodoret, Hist. eccles., iv, 9, P. G., t. lxxxii, col. 1141; Fremling, De anthropomorphitis, 1787; Glossius, Philologia i sacra, v, 7, De anthropopatheia, in-4°, Leipzig, 1743; Kliigling, i Ueber den Anlhropomorphismus der Bibel, Dantzig, 180t>; Getpe, Apologie der Anthropomorphischen, etc., Leipzig, 1842; Vigouroux, Dictionnaire de la Bible, Paris, 1832, article Anthropomorphisme.

G. Bareille.

ANTICONCORDATAIRES, catholiques français qui rejetèrent le Concordat de 1801 et se séparèrent de la communion du pape. Ce schisme qui, en raison du petit nombre de ses adhérents, est connu sous le nom de Petite-Église, a passé par trois phases successives, selon qu'il a compté des évêques sans pape, des prêtres sans évêques et des fidèles sans prêtres.

I. Évêques sans pape (1801-1829). — La raison principale qui provoqua le schisme anticoncordataire, fut la démission des titres épiscopaux, demandée par Pie VII à tous les évêques légitimes de la France. Durant les négociations du Concordat, le souverain pontife déclara plusieurs fois qu'il lui répugnerait d'imposer aux évêques français la démission qu'exigeait impérieusement le premier consul. Il consentait volontiers à les prier de se démettre ; mais les y forcer lui semblait méconnaître les services qu'ils avaient rendus et punir leur fidélité. Cependant, le jour même où il ratifiait le Concordat, 15 août 1801, Pie VII adressait aux évêques français un bref dans lequel il déclarait que la conservation de l'unité et le rétablissement de la religion catholique en France rendaient leur démission nécessaire. Il la leur demandait donc, en leur rappelant l'offre que trente prélats, députés à l'Assemblée nationale, avaient faite en 1791 à Pie VI et les lettres que plusieurs autres lui avaient écrites à lui-même à ce sujet. « Nous sommes forcé, ajoutait-il, par la nécessité des temps qui exerce aussi sur nous sa violence, de vous annoncer que votre réponse doit nous être envoyée dans dix jours, et que cette réponse doit être absolue et non dilatoire, de surle que si nous ne la recevions pas telle que nous la souhaitons, nous serions obligé de vous regarder comme si vous aviez refusé d'acquiescer, à noire demande. •> Pie VII disait encore qu'il n'avait rien omis pour leur épargner ce sacrifice et il les conjurait de céder à ses désirs. La même demande fut adressée aux évêques étrangers dont les diocèses se trouvaient réunis à la France par de récentes conquêtes. Les quatorze survivants de ces der-

ANTICONCORDATAIRES

niers acquiescèrent aux vœux du pape. Sur les quatrevingt-un évêques français qui restaient à la tète de leurs églises, quarante-cinq donnèrent sans retard leur démission; mais les trente-six autres refusèrent provisoirement de se démettre. Treize des prélats réfugiés en Angleterre répondirent en commun au pape, le 27 septembre; ils le priaient de suspendre sa décision jusqu'à ce qu'il ait eu connaissance des motifs de leur refus, et ils insinuaient qu'il serait nécessaire de convoquer un concile national. Pie VII adressa, le 11 novembre, au principal d'entre eux, l'archevêque de Narbonne, de nouvelles instances et envoya à Londres Mor Erskine pour traiter avec eux. De leur côté, les évêques de La Rochelle et de Blois, qui se trouvaient en Espagne, ne se soumirent pas. Le cardinal de Montmorency, évêque de Metz, fit de même dans une lettre au pape du 28 octobre à laquelle sept prélats, émigrés en Allemagne, donnèrent publiquement leur assentiment. Le 29 novembre, Pie VII publia la bulle Qui Christi Domini, dans laquelle il exprimait le regret de n'avoir pas encore reçu la réponse de tous les évêques français. Il avait espéré n'être pas obligé de déroger à leur consentement; mais la situation de la religion en France, le bien de la paix et de l'unité l'emportaient sur toute autre considération et l'engageaient à passer outre. Il anéantissait donc les anciens sièges épiscopaux et interdisait aux évêques non démissionnaires tout acte de juridiction, déclarant nul tout ce qu'ils pourraient entreprendre en vertu de leurs précédents pouvoirs. Les treize évêques qui résidaient à Londres signèrent, le 23 décembre 1801, un Mémoire pour expliquer leur refus de démission. Tout en témoignant un profond respect pour la chaire de Pierre, ils n'ont pas cru pouvoir céder les droits de l'épiscopat. L'autorité des évêques dérive directement de Jésus-Christ; elle est ordinaire et s'applique immédiatement aux églises particulières. Quoique subordonnée à celle du souverain pontife, elle en est indépendante et, seule, l'universalité morale des évêques en union avec la chaire de Pierre est la dépositaire de l'autorité souveraine dans l'Église. Conformément à ces principes, une démission générale et simultanée de tout l'épiscopat d'une grande Église, une démission dont les motifs sont inconnus et dont les effets ne sont énoncés qu'en termes généraux, une démission dont le pape pourra se passer, ne leur parait pas suffisamment justifiée. Le bien de l'Église ne l'exige pas. Elle n'est nécessaire ni pour rétablir la religion en France ni pour conserver l'unité de l'Église. Elle produirait, au contraire, des effets désastreux dans l'Église de France qu'elle anéantit, sans indiquer les moyens suffisants de restauration. D'ailleurs, une mesure si extraordinaire aurait dû être concertée par le corps épiscopal, et la violation des règles canoniques ébranlera la stabilité de l'épiscopat et sera fatale à toute l'Église. En refusant leur démission, les évêques ne désobéissent pas au pape, puisqu'il n'existe ni ne peut exister aucun ordre de sa part. Le pape subit une contrainte. Or, ce serait compromettre l'autorité souveraine, mais non absolue, du pape, que de la reconnaître quand elle est forcée de sortir de ses bornes légitimes. C'est donc pour obéir à la voix de leur conscience et pour maintenir les principes de l'Église gallicane et revendiquer leurs droits imprescriptibles que les évêques signataires du Mémoire résistent avec douleur à la volonté du pape. Ils restent fidèlement attachés à la chaire de Pierre autant que respectueux à l'égard de la personne du pontife, à qui ils ont exposé librement les principes et les motifs de leur conduite. Vingt et un autres prélats y donnèrent leur adhésion. Quand les nouvelles circonscriptions diocésaines, créées par le pape, commencèrent à être pourvues de titulaires, les évoques non démissionnaires adressèrent à leurs anciennes ouailles une instruction collective par laquelle ils déclaraient déléguer leurs pouvoirs et leur propre

juridiction aux ecclésiastiques qui seraient munig des pouvoirs du pape. Le 6 avril 1803, ils renouvelèrent au nombre de trente-huit leurs réclamations au souverain pontife, Canonicee et révérend issim se Expostulationes apud SS. DD. Pium VII, divina Providentiel Papam, de variis aclis ad Ecclesiam Gallicanam spectantibus, imprimées à Londres. Une traduction française parut à Bruxelles en 1804, sous le titre de Réclamations canoniques et très respectueuses, etc. Ils se plaignaient de leur destitution, sans exemple dans l'histoire ecclésiastique; ils déploraient l'extinction subite de 156 Églises, remplacées par 60 seulement; ils décrivaient l'état précaire de la religion, asservie au gouvernement; ils réclamaient contre les articles organiques, contre la manière dont le Concordat avait été exécuté et protestaient respectueusement contre les actes pontificaux relatifs au Concordat. Aux raisons soi-disant canoniques de leur opposition s'ajoutait un motif politique, et le 8 avril de la même année, ils publiaient une Déclaration sur les droits du roi, qu'ils croyaient lésés par les stipulations du Concordat. Picot, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique, 2e édit., Paris, 1815, t. m, p. 409- 413, 428-434, 444-446; Boulay de la Meurthe, Documents sur la négociation du Concordat , 5 in-8", Paris, 1891- 1897, passim. (Voir les tables, t. m, p. 761 ; t. v, p. 689-691.)

Les évêques non démissionnaires demeurèrent en exil et cessèrent pour la plupart de s'occuper de l'administration de leurs anciens diocèses. Ceux de La Rochelle et de Blois continuèrent seuls à entretenir la résistance par leurs mandements et leurs lettres particulières. Le premier consul obligea, en 1804, le roi d'Espagne à les emprisonner, et ils ne furent rendus à la liberté qu'en 1807. Mais des prêtres, qui soutenaient les mêmes erreurs, rentrèrent en France, refusèrent la promesse de fidélité à la Constitution et groupèrent autour d'eux, en plusieurs diocèses, un certain nombre de fervents chrétiens. Le centre principal de la Dissidence fut dès lors le bocage vendéen, qui appartenait au nouveau diocèse de Poitiers. Malgré la suspense qui les atteignait ipso facto et malgré l'intervention du préfet des Deux-Sèvres, plusieurs persévérèrent dans le schisme et entretinrent, en se cachant, l'opposition au Concordat au milieu des populations royalistes de la Vendée. Des foyers très actifs de résistance se formèrent en d'autres contrées. A Rouen, les anticoncordataires prirent le nom de Clémenlins, de leur chef, François Clément; à Coutances, on les appelait Basniéristes, du nom de l'abbé Basnier; à Séez, les Élus ; dans le diocèse de Tours, les Filachois, ou disciples du prémontré apostat, Filoche; à Rennes, les Louisets, à cause de leur attachement à Louis XVIII. Des prêtres de l'ancien diocèse de Blois restèrent fidèles à Ma>' de Thémines, leur évêque non démissionnaire. Les diocèses du Mans et de Laval eurent aussi des prêtres dissidents. Ceux de La Bochelle et de Luçon furent longtemps infestés par le schisme anticoncordataire. Dans les diocèses d'Agen et d'Auch, un petit groupe reçut le nom d'Illuminés. A Rodez, les partisans de la Petite-Église étaient appelés les Enfarinés, parce qu'en allant communier, les hommes dénouaient les tresses de leurs cheveux qui étaient poudrées de farine. A Villefranche, les prêtres Plomb et Barthe eurent des disciples nommés Plombâtes et Barlhassiers. A Montpellier, les schismatiques étaient désignés sous le nom de Purs; dans la Provence, c'étaient des Fidèles. Le nombre des anticoncordataires s'élevait bien à dix mille dans le diocèse de Grenoble. Enfin, dans celui de Belley, la paroisse de Fareins s'attacha en majorité à la Petite-Église. Tous ces schismatiques se réunissaient dans des oratoires privés ou des maisons particulières, où leurs prêtres ne manquaient pas d'attaquer le Concordat et le pape qui l'avait conclu. Bien que privés de toute juridiction, ceux-ci remplissaient les actes du saint ministère et pré-

ANTICONCORDATAIRES

tendaient demeurer catholiques, tout en étant hors de la communion du pape.

Cependant, le schisme voyait diminuer insensiblement le nombre de ses adhérents. Pour des causes et sous des influences diverses, des prêtres de la Petite-Eglise se réconciliaient avec la grande Église. D'autre part, la division régna bientôt parmi les anticoncordataires et, dans le schisme, il se produisit des sous-schismes. Tandis que les évoques non démissionnaires déclaraient ne pas vouloir rompre avec le souverain pontife, des prêtres, qui étaient demeurés à Londres, tenaient Pie VII pour hérétique, schismatique, apostat, sacrilège, etc., et les nouveaux évêques français pour hérétiques ou fauteurs d'hérésies et comme tels, excommuniés, irréguliers et sans juridiction. Les deux principaux étaient Blanchard et Gasquet, qui soutinrent une controverse violente avec les vicaires apostoliques de Londres. La discussion s'envenima après le retour des Bourbons en France. A cette époque, seize évêques non démissionnaires vivaient encore. Plusieurs rentrèrent à la suite du roi. Sept, qui se trouvaient à Paris, envoyèrent, le 15 novembre 1815, leur démission à Louis XVIII, à la condition expresse qu'il la tiendrait secrète jusqu'à la conclusion des négociations d'un nouveau Concordat. Ceux qui étaient à Londres, en agissant de même, déclaraient que leur démission n'aurait son effet « que quand ils verraient et jugeraient les principes en sûreté ». Les blanchardistes attaquèrent vivement les évêques démissionnaires qui protestèrent, le 22 août 1816, contre leurs adversaires, « hommes inquiets, sans mission et sans autorité. » VinsonetFleury furent poursuivis et condamnés à trois mois de prison pour des écrits attaquant le Concordat. En 1817 et 1818, tous les évêques, sauf M. de Thémines, se remirent en communion avec le pape. Quatre-vingt-seize ecclésiastiques français, séjournant en Angleterre, souscrivirent la formule que Pie VII leur imposa. Dès lors, les prêtres dissidents considérèrent l'ancien évèque de Blois comme leur chef; ils étaient censés recevoir de lui tous les pouvoirs. Lui-même se regardait comme « le seul évêque catholique » ; il mourut à Bruxelles, dans les premiers jours de novembre 1829, parfaitement réconcilié avec l'Église. Dans l'intervalle de 1817 à 1829, la lutte entre les dissidents provoqua bien des conversions. Le 21 juillet 1820, l'évêque de Poitiers interdit les prêtres schismatiques de son diocèse et par un bref du 27 septembre suivant, Pie VII approuva sa conduite. Le 2 juillet 1826, Léon XII écrivit, à l'occasion du jubilé, une exhortation paternelle qui ne toucha pas les rebelles. H. Grégoire, Histoire des sectes religieuses, 2' édit., Paris, 1828, t. n, p. 448-509.

II. Prêtres sans évêques (1829-1847). — Durant cette période, le schisme vit constamment décroître le chiffre de ses adhérents. Les prêtres âgés mouraient sans réconciliation et n'étaient pas remplacés, ou, s'ils l'étaient, c'était par des prêtres interdits qui ne gagnaient pas la confiance des fidèles. Les missions, le jubilé, le zèle des curés légitimes ramenaient chaque année bon nombre de dissidents à l'Église catholique. De 1830 à 1847, les conversions se multiplièrent dans le bocage vendéen. Des paroisses entières revinrent à l'unité. En 1840 et en 1844, Mor Villecourt, évoque de La Bochelle, adressa de pressantes exhortations aux schismatiques de son diocèse; il leur communiqua l'encyclique que Léon XII avait écrite à leurs pères en 1826. Le 10 février 1842, un habitant de Courlay, François Marilleaud, écrivit à Grégoire XVI, qui lui fit répondre par le cardinal Castracane. Il se convertit et avec lui soixante habitants de cette paroisse. Vende, Une lettre du pape, et une conversion en pays dissident, 1891.

III. Fidèles sans PRÊTRES (1847-1900). — Dès le commencement du schisme, dans quelques villes, Nancy et Vannes, par exemple, un petit nombre de chrétiens j

restèrent fidèles à leurs évêques non démissionnaires. Comme ils n'avaient pas de prêtres de leur parti, ils recouraient au ministère des curés légitimes qu'ils savaient suffisamment délégués par leurs anciens prélats. Ils ne firent pas de nouveaux adhérents et disparurent peu à peu, enlevés par la mort. Dans les contrées où le culte schismatique avait été organisé, les dissidents se virent tour à tour privés de prêtres, de sacrifice, de sacrements, le baptême excepté, et de culte public. Ils durent se contenter de réunions, dans lesquelles ils récitaient des psaumes, des prières, le chapelet, sous la présidence de chefs laïques ou même de femmes, nommées les Sœurs. Dans le diocèse de Luçon, les schismatiques n'eurent plus de prêtres dès 1832. En 1835, mourut le dernier prêtre dissident du Bouergue. Il laissait des hosties consacrées dans le tabernacle de son église; ses partisans les portèrent plus tard à Toulouse et les remirent à un prêtre de leur secte. D'autres venaient en Vendée faire consommer les hosties et en rapporter de nouvelles. Quelques-uns entreprenaient de longs voyages pour se confesser. En 1850, les dissidents de Sénepjac, Aveyron, écrivirent à Pie IX, qui leur répondit, le 10 mars. A la Pentecôte suivante, 280 dissidents environ, sur 300 qui étaient encore dans le pays, se convertirent. A la mort du dernier prêtre dissident du bocage vendéen, en 1847, on y comptait encore huit mille anticoncordataires, disséminés dans quatre cantons. Bientôt, Ma1' Pie, évêque de Poitiers, tenta de gagner ceux de son diocèse. Au printemps de 1851, il visita leurs paroisses, mais ils se tinrent à l'écart. Le 15 octobre de la même année, il écrivit une Première lettre pastorale aux dissidents de la Petite-Eglise. Cf. Discours et instructions pastorales de Mor l'évêque de Poitiers, 1858, t. i, p. 409=441. Le docte prélat décrit la triste situation religieuse des dissidents et les exhorte vivement au retour vers la véritable Église. Sa parole ne fut pas sans écho. Plusieurs profitèrent du jubilé pour se réconcilier; on vit même des familles entières rentrer ensemble au bercail. Les chefs du parti, humiliés d'entendre répéter qu'ils n'avaient plus de sacerdoce, appelèrent un prêtre interdit, qui fut bientôt arrêté par la police à cause de ses crimes. A ce sujet, M9r Pie écrivit, le 21 novembre 1853, sa Seconde lettre pastorale et avertissement aux dissidents de la Petite-Eglise. Cf. Discours, etc., t. n, p. 115-140. Il ordonnait pour le 8 décembre une cérémonie solennelle d'expiation et de réparation pour les profanations et les sacrilèges de ce mauvais prêtre. Le prélat prononça luimême l'amende honorable et promit d'ériger un autel votif à la sainte Vierge, quand la majeure partie des habitants de Courlay serait revenue à l'unité de l'Église. Le 23 septembre 1868, il exécutait son vœu, le nombre des catholiques l'emportant dès lors dans cette paroisse sur celui des dissidents.

Quand Pie IX convoqua le concile du Vatican, le schisme de la Petite-Église était presque partout éteint. Les dissidents du Poitou, inspirés par quelques-uns de leurs partisans de Lyon, résolurent de recourir au corps des évêques.' Il était conforme à leurs principes gallicans d'en appeler des décisions du pape à un concile œcuménique. Ils firent imprimer un mémoire intitulé : Reverentissima commentatio ad SS. œcumenicum Condition Romanum de variis actis ad Ecclesiam gallicanam spectantibus, Genève, 1869. Deux exemplaires, destinés au pape et au secrétaire général du concile, furent signés par cinq cents membres environ de la Petite-Église. D'autres, sans signatures, furent distribués avec les Réclamations canoniques de 1803, réimprimées à cette occasion, à chacun des Pères de l'assemblée conciliaire. Marius Duc et Jacques Berliet, de Lyon, furent officiellement chargés d'aller à Borne remettre au pape et aux évêques les deux écrits réunis. Les délégués remplirent leur mission et s'ils n'eurent pas d'audience du Pie IX, ils rirent Mar Fessier, secrétaire du concile,

ANTICONCORDATAIRES — ANTIDICOMARIANITES

et plusieurs évêques français. Cf. M. Duc, Une mission à Rome en 1869, Lyon, 1870.

La cause de la Petite-Église fut présentée au concile du Vatican par Msr Colet, évèque de Luçon, et Mar Deschamps, archevêque de Malines, et elle fut l'objet de deux postulata bien différents. Le 19 février 1870, Mar Colet exposait sommairement l'état du schisme dans la Vendée et il demandait au concile de rechercher les moyens les plus propres à convertir les dissidents. Il joignait à sa demande les deux écrits imprimés par les anticoncordataires et quelques observations critiques. Il espérait que quelques paroles bienveillantes des Pères du concile suffiraient à ramener les schismatiques à l'unité catholique. Le 25 du même mois, M9r Deschamps demandait une condamnation formelle du schisme anticoncordataire et il disait que ses adhérents, appelés stévénistes, du nom de leurs chefs, les deux prêtres Stevens, cf. Grégoire, Histoire des sectes religieuses, t. il, p. 442-417, étaient encore au nombre d'environ quatre cents dans son archidiocèse. Cf. Acta et décréta conc. Vaticani. Collectio Lacensis, Fribourg-en-Brisgàu, 1890, t. vu, p. 851-857. Ces deux projets furent propos's comme amendements au chapitre De primatu. Ma1' Deschamps voulait faire affirmer le pouvoir du souverain pontife d'éteindre des diocèses et rappelait l'exemple de Pie VII en 1801. Mo"- Colet désirait qu'on ne fît pas une définition dogmatique sur la Petite-Église, mais que le secrétaire du concile écrivit aux adhérents que les évêques de l'Église universelle, réunis à Rome, communiquaient avec ceux de la France et de la Belgique, qu'ainsi ces derniers étaient évidemment en communion parfaite avec le souverain pontife et toute l'Église catholique et que, par conséquent, les schismatiques seraient hors de la voie du salut, tant qu'ils n'obéiraient pas à leurs évêques. Ibid., p. 3i3-3ii. La députation de la foi examina les projets, le 26 juin, et déclara qu'il fallait chercher si la proposition de Msr Deschamps ne serait pas mieux placée ailleurs; que celle de Mar Colet n'était pas de son ressort. Ibid., p. 1690. Les amendements furent distribués à la congrégation générale du 30 juin et discutés le 1er juillet. Mar Colet et Msr Maret parlèrent de la Petite-Église à cette dernière séance. Le 5 juillet, le rapporteur de la députation de la foi, Mar Zinelli, rejeta l'amendement de M9r Deschamps qui se rapportait mieux à l'institution des évêques qu'à la primauté pontificale. Il ne proposa pas celui de Mgr Colet qui, d'ailleurs, n'exprimait qu'un simple désir et ne présentait pas une formule positive. Quand on vota, le premier amendement fut rejeté par presque tous les Pères, et le second ne fut pas mis aux voix. Ibid., p. 755, 757, 361, 368. Si le concile du Vatican n'a pas explicitement condamné la Petite-Église, il a nettement affirmé la primauté de juridiction du pape dans le gouvernement de l'Église et ainsi improuvé les gallicans qui ne reconnaissaient au souverain pontife qu'une primauté d'honneur. Le mouvement d'idées qui, depuis lors, s'est produit parmi les dissidents, a ramené à la communion catholique les chefs laïques et les membres les plus influents du schisme. Sur les touchantes exhortations que Léon XIII leur adressait dans une. lettre du 19 juillet 1893 à Mor Juteau, évêque de Poitiers, Marius Duc et les principaux anticoncordataires de Lyon revinrent à l'unité de la foi en 1894, ainsi que trente-quatre habitants de Courlay.

Le schisme anticoncordataire, qui languit depuis longtemps dans l'obscurité, achève de s'éteindre. Le nombre de ses adhérents est peu considérable. On connaît quelques personnes dans les diocèses de Luçon et d'Agen, une seule famille à La Rochelle, plusieurs dans le sudest de la France, dans le diocèse de Grenoble et à Lyon. La paroisse de Fareins, diocèse de Belley, compte encore deux cents dissidents environ. Le centre le plus important est la commune de Courlay, au diocèse de Poitiers,

DICT. DE THÉ0L. CATIIOL

Un millier de fidèles à peu près se réunissent dans la chapelle de la Plainelière et y font de maigres offices. Depuis que les chefs se sont convertis, seuls l'ignorance et l'entêtement maintiennent dans le schisme les derniers adeptes qui perdent de plus en plus l'esprit catholique.

Fret, A rmenac ou le diseur de vérit es, 1836; Fleury, Mémoires sur la Révolution, le premier Empire et les premières années de la Restauration, 2* édit., par dom Piolin, Paris, 1874; Rabouin, La Petite-Église dans le Vendômois, dans le Bulletin de la Société archéologique du Vendômois, 1887; E. Drochon, La Petite-Église. Essai historique sur le schisme anticoncordalaire, Paris, 1894.

E. Mangenot.

ANTIDIAPHORISTES. Voy. Adiaphoristes.

ANTIDICOMARIANITES. On désigne généralement, sous ce nom, les adversaires, quels qu'ils soient, de la virginité .perpétuelle de la très sainte vierge Marie. Au début, ce nom s'est appliqué tout spécialement à une secte hérétique d'Arabie, dont les partisans soutinrent que la très sainte Vierge eut plusieurs enfants de Joseph, son époux, après la naissance de Jésus- Christ. L'histoire appelle encore les uns et les autres antidicomarites, anlimarianiles , antimariens.

La virginité perpétuelle de Marie est une vérité dogmatique imposée à notre foi. Elle enveloppe non seulement une parfaite chasteté d'esprit, de cœur et de corps, mais encore une intégrité corporelle absolue chez la très sainte mère du Verbe incarné. L'Église l'a définie avec précision, en déclarant que Marie fut toujours également vierge, avant, pendant comme après la naissance du Sauveur. Or l'honneur de la mère se trouve si étroitement lié à celui du Fils, que les ennemis du Christ n'ont pas manqué de poursuivre Marie de leurs attaques immondes, au triple point de vue que nous venons de marquer.

/. virginité ante partum. — Dès l'origine, les Juifs répandirent sur la vierge Marie les calomnies les plus honteuses, et Celse se fit un malin plaisir de les recueillir pour les jeter à la face des chrétiens. Elles ont été consignées en des ouvrages rabbiniques comme le traité Sanhédrin du Talmud de Babylone et le Toledoth Jeschuah ou les origines de Jésus. — Parmi les premiers adversaires de l'honneur virginal de Marie, nous rencontrons encore de vieux hérétiques ; Carpocrate, Ébion, Cérinthe, Photin, et leurs partisans. Ils osèrent soutenir que la conception de Notre-Seigneur Jésus-Christ n'a pas été l'œuvre du Saint-Esprit, mais que la nature humaine du Sauveur est le fruit des mutuelles relations de Joseph et de Marie, son épouse. A leur avis Notre-Seigneur est un hommené comme tousles hommes, etMarieestunemère comme toutes les mères. — Ces blasphèmes du premier âge ont eu leur6 échos dans les temps modernes, et l'on a vu les ébionites reparaître sous des formes diverses. Ce furent d'abord les sociniens, pour qui Notre- Seigneur n'est qu'un homme ordinaire. Puis vinrent les naturalistes ; avec l'auteur du Christianisme dévoilé,. ils ont prétendu ranger parmi les fables et les inventions de la poésie la naissance de Jésus d'une vierge. Enfin ont paru les rationalistes et les critiques bibliques modernes, comme Paulus de Heidelberg, Ammon, Strauss, Venturini, Renan, et ils ont enseigné que l'histoire évangélique de la conception miraculeuse de Jésus ne peut et ne doit avoir d'autre interprétation qu'une explication mythique. Cf. Knoll, Institut, theoh, Turin, 1892, t. i, p. 415.

La révélation tout entière proteste contre une telle incrédulité et de telles infamies. Avec Isaïe, elle proclame que l'Emmanuel devait être conçu, devait naître d'une vierge, Is., vu, 14; avec l'Évangile, dans tous ses symboles, elle professe que le Christ a été conçu du Saint-Esprit, qu'il est né de la vierge Marie; et le pre-

ANTIDICOMARIANITES

mier concile de Tolède, de l'an 400, a précisé, sur ce point, la doctrine catholique en posant comme règle de foi que le Fils de Dieu a sanctitié le sein de la Vierge Marie, et qu'elle l'a conçu, vrai homme, sans le concours de l'homme : Filium Dei... sanctificasse uterum Mariée Virginis, atque ex ea veruni hominem sine virili generatum semine, suscepisse. Mansi, Concil., Paris et Leipzig, 1901, t. III, col. 1003.

//. virginité IN partu. — Au ive siècle, vers 388, un moine que ses doctrines relâchées ont fait surnommer par saint Jérôme l'Épicure des chrétiens, christianorum Epicurus, Jovinien, quittait son monastère de Milan pour répandre toutes sortes d'erreurs et surtout pour ravaler les conseils évangéliques et l'état de virginité. Il soutint donc que Marie, bien qu'elle fût demeurée vierge dans la conception de son divin Fils, ne resta pas telle dans l'enfantement du Sauveur : Virgo concepit, disait-il, non virgo peperit. Et voici la raison étrange qu'il invoquait : c'est que les chrétiens sembleraient adhérer à la doctrine manichéenne d'un corps fantôme dans le Christ, s'ils croyaient encore à la virginité de Marie après la naissance de Jésus. La thèse de Jovinien fut reprise au vne siècle par un certain Pelage et par Helladius en Espagne. Au xivc siècle, Lochardinos et ses partisans, puis ensuite quelques protestants avec Bucer et du Moulin, soutinrent la même opinion.

Contre ces novateurs, les Pères, non contents de faire valoir la fameuse prophétie d'Isaïe sur la vierge qui doit enfanter : Ecce virgo... pariet filium, rappelaient les formules des premiers symboles. Elles affirment que si le Christ a été conçu du Saint-Esprit, il est bien né de la vierge Marie. Cf. S. Augustin, EncliiricL, c. xxxiv, n. 10, P. L., t. xl, col. 249 : Quis enim hoc solum congruentibus explicet verbis, quod Verbum caro factum est et habitavit in nobis (Joa., i, 14), ut crederemus in Dei Palris omnipotentis unicuni Filium natum de Spiritu Sanctoet Maria Virgine? Aussi le pape Sirice, dès l'an 390, convoqua-t-il à Rome un synode de tout son clergé. Jovinien, luxuriœ magïster, et ses sectateurs y furent condamnés pour leur erreur touchant la virginité de Marie, et le pontife prit soin de notifier la sentence à l'Église de Milan. P. L., t. xvi, col. 1121 sq. Aussitôt saint Ambroise réunit en sa ville épiscopale un concile des évêques d'Italie et des Gaules; tous souscrivirent à la condamnation portée par le pape. Cf. Epistola synodica, parmi les lettres de saint Ambroise, epist. xlii, n. 5, P. L., t. xvi, col. 1124 sq. Le synode constate que Marie a réalisé la prophétie d'Isaïe, lequel a prédit non seulement qu'elle concevrait, demeurant vierge, mais encore que, vierge, elle enfanterait : Heec est Virgo quae in utero concepit, Virgoque peperit; sic enim scriptum est : ecce virgo in utero accipiet et pariet filium : non enim concepturam tanlummodo Virginem, sed et parituram Vh-ginem dixit. Au concile d'Ephèse, Théodore d'Ancyre put déclarer dans son discours, aux applaudissements unanimes de l'assemblée : « Comme la parole, quand elle se prononce, ne corrompt aucunement l'esprit qui la produit; de même Dieu le Verbe substantiel, en prenant naissance humaine, ne saurait détruire l'intégrité de sa mère : Neque enim noslrum verbum, cum parilur,corrumpil mentem; neque Deus Verbum substantiale, parlum cligens, peremit virginilatem. » Et le concile de Chalcédoine approuvait ce mot de saint Léon le Grand : « Marie a donné naissance au Christ, demeurant vierge, comme elle l'a conçu, vierge : Conceplus quippe est de Spirilu Sancto intra uterum Virginis, quae illum ita salva virginitate edidit, quemadmodum salva virginitate concepit. » S. Léon, Epist., xxvm, c. il, P. L., t. liv, col. 759.

;//. virginité post partu m. — Il y eut de bonne heure des adversaires de la virginité de Marie post partum. Ils admettaient bien la conception et la naissance miraculeuses de Jésus, mais ils soutenaient en même

temps que Marie et Joseph avaient eu ensemble plusieurs enfants après la naissance du Christ. On a attribué cette opinion à Tertullien, et plus tard Helvidius en a appelé à son témoignage. Pourtant, il faut le reconnaître, rien dans les ouvrages de cet écrivain ecclésiastique n'autorise à l'incriminer de ce chef, pas même le chapitre vi, De monogamia, P. L., t. n, col. 936 sq., que Schrockh a dû mal lire pour y trouver une expression opposée à la virginité de Marie. Cf. Schrockh, Histoire de l'Église, t. ix, p. 219. Hefele dans Kirchenlexikon, art. Anlidicomarianiten. — D'ailleurs Origène nous apprend qu'il y avait déjà de son temps des ennemis de la virginité permanente de Marie. In Luc, homil. vu, P. G., t. xm, col. 1818. Le professeur Kuhn, dans son travail sur les frères de Jésus, applique aux ébionites les paroles d'Origène. Cf. Annales de Gicsscn, t. m, p. 7, dans Kirchenlexikon, loc. cit. Mais avec raison M9r Hefele, ibid., remarque qu'il fait erreur. Car, si les ébionites tenaient Jésus pour le fils naturel de Joseph et de Marie, ils devaient croire et enseigner que Marie a épousé Joseph avant, et non après, la naissance de Jésus : Mariam nupsisse anle partum Christi, mais non post partum. — L'on rencontre de nouveaux adversaires de la virginité de Marie parmi les ariens, notamment Eudoxius et Eunomius. Cf. Philostorge, Hist. eccles., 1. VI, c. n, P. G., t. lxv, col. 524. Mais, vers la fin du ive siècle ils deviennent plus nombreux. C'est Jovinien qui pousse jusqu'au bout son hérésie première. C'est Helvidius, ce disciple du fameux arien Auxence. Il vint à Rome à l'époque où saint Jérôme s'y trouvait lui-même sous le pape Damase. Là il composa et répandit un méchant libelle dans lequel, d'accord sans doute avec les ariens, il prétend que la très sainte Vierge eut de Joseph, son mari, plusieurs enfants, après la naissance du Sauveur. Ce sont eux que l'Évangile appelle les frères du Seigneur, fratres Domini. Simultanément Helvidius niait la supériorité de l'état de virginité sur celui de mariage. Saint Jérôme ne voulait d'abord pas faire à l'impie l'honneur d'une réfutation qui lui apporterait toujours quelque notoriété. Bientôt cependant, à la demande de ses frères, il se décida à écrire son bel opuscule De perpétua virginitate B. Mariie adversus Helvidium, P. L., t. xxm, col. 183 sq. C'est une réplique nerveuse, écrasante, aux multiples arguties du novateur. Saint Jérôme y montre, en outre, que le libelle hérétique fourmille de fautes de langue et de style. Aussi traite-t-il de haut son adversaire : « un paysan,... qui connaît à peine les premiers éléments des lettres,... un homme turbulent, seul au monde à se trouver tout à la fois laïc et prêtre, prenant la loquacité pour l'éloquence, et tenant pour le signe d'une bonne conscience de déverser la médisance sur tous... Hominem ruslicanum,... vix primis qaoqite imbutum lilleris... Homo turbidentus, et solus inuniversomundo sibi et laicus et sacerdos qui loquacilatem facundiam existimat et maledicere omnibus, bonx conscientiœ signum arbitratur. Op. cit. initio, col. 183-184. Bonose, probablement évêque de Sardique, en Italie, adopta lui aussi la doctrine d'IIelvidius, et c'est lui que saint Ambroise a en vue lorsqu'il combat cette hérésie au chapitre v de son De inslitutione virginis et sanctae Mariœ virginitate perpétua, P. L., t. xvi, col. 314, et la déclare un énorme sacrilège. Fuerunl, dit-il, gui cam (Mariam) negarent virginem persévérasse. Hoc lantum sacrilegium silere jamdudum maluimus, sed quia causam vocavit in médium, ita ut ejus prolapsionis eliam <'i>iscopus arguerclur, indemnatum non putamus rclinquendum. Le cas de Bonose fut d'abord discuté à un concile des évoques italiens réuni à Capoue en 389 ou 391, et les Pères italiens conclurent à une enquête à faire par les évêques d'Illyrie. Ceux-ci s'acquittèrent de leur tâche, l'année suivante, au concile de Thessalonique, sous la présidence du métropolitain Anysius.

ANTIDICOMARIANITES — ANTILOGIES BIBLIQUES

Leur jugement interdit à Bonose l'exercice des fonctions épiscopales. Celui-ci passa outre, et l'affaire fut portée devant le pape. Sirice, ou peut-être un autre pontife, dans la réponse à Anysius et aux évêques d'Illyrie, rejette absolument comme une perfidie judaïque la prétention de Bonose que Marie n'a pas constamment conservé sa virginité : Qui hoc adslruit, nihil aliud nisi perfidiam Judaeomm adstruit qui dicunt eum non potuisse nasci ex virgine... claudat ora sua per/idia; obmulescat, ne matreni Domini aliquo audeat ternerare convicio. Mansi, Concil. collect., t. m, col. 675. Pour le surplus des points en litige, le pontife, comme les évêques italiens, s'en remet à la décision des évêques d'Illyrie.

Vers la même époque, nous dit saint Epiphane, il y eut en Arabie toute une secte pour combattre avec acharnement la perpétuelle virginité de Marie, et cette haine particulière leur a valu le nom d'anlidiconiarianites, 'AvTt8txo|Aaptav!T0». Eux aussi soutenaient que Marie avait eu de Joseph plusieurs enfants après la naissance de Jésus, et ils faisaient, dit-on, dériver leur opinion du vieil Apollinaire ou de ses disciples. Ce point toutefois n'est pas parfaitement démontré, ajoute saint Epiphane. En vue de les ramener, le vaillant conlroversiste adressa aux hérétiques une épitre dogmatique et surtout exégétique, où sont discutés point par point tous leurs chefs de preuves. Plus tard, ayant à parler dans son Histoire des hérésies de l'erreur des antidicomarianites, plutôt que de traiter à nouveau le sujet, il inséra simplement sa lettre dans son ouvrage, Adversus hsereses, 1. III, hrer. lxxviii, P. G., t. xlii, col. 699 sq. Il n'entre pas dans notre cadre de réfuter ici les arguments apportés par les antidicomarianites. Rappelons qu'ils s'appuyaient principalement sur les passages de l'Écriture où il est fait mention des frères et des sœurs de Jésus, Matth., xn, 46; Marc, m, 31; Luc, vin, 19; Matth., xm, 55; Marc, vi, 3; Joa., il, 12; vu, 3, 5, 10; Act., I, 14; I Cor., ix, 5; Galat., I, 19, et sur les passages de saint Matthieu, i, 18, où il est dit : Marie étant liancée à Joseph, avant qu'ils habitassent ensemble, antequam convenirent ; i, 25, où il est rapporté que Joseph ne connut point Marie jusqu'à ce qu'elle eut mis au monde notre Sauveur : et non cognoscebat eam, do- ■nec peperit filium suuni primogenitum. Mais sans recourir, comme quelques anciens Pères et saint Epiphane lui-même, à des enfants que Joseph aurait eus d'un premier mariage et d'une autre femme que Marie, l'on sait que chez les Hébreux les termes « frères » et « sœurs » signifient souvent les cousins et les cousines. D'autre part, les mots : antequam, donec, marquent seulement ce qui n'avait pas eu lieu auparavant, avant la naissance de Jésus par exemple, sans qu'on puisse logiquement en inférer tout autre chose.

L'erreur paraissait totalement oubliée, lorsqu'elle reparut au xvie siècle. Le B. Pierre Canisius atteste qu'elle fut reprise et soutenue par divers partisans de la réforme. De Maria Virgine incomparabili, 1. II, dans Summa aureade laudibus B. V. M., Paris, 1862, t. vm, col. 613-1450; t. ix, col. 9-409. Il est certain que les anabaptistes y adhéraient. Plusieurs disciples de Luther et de Calvin ont aussi nié la constante virginité de Marie, sous ce fallacieux prétexte qu'elle ne se trouve pas expressément affirmée dans les saintes Écritures. Aujourd'hui encore quelques protestants ont cru devoir prendre rang parmi les antidicomarianites. Citons Neander, Meyer, Alford, Farrar. Refusant d'admettre la supériorité de la virginité sur le mariage, ils ont été conduits à repousser le privilège de la très sainte Vierge Marie. Cf. Farrar, The earhj days of christianity, c. xix, dans Tanquerey, Synopsis theol. dogm. specialis, 4e édit., Paris, 1899, t. i, p. 601.

En face de tous ces hérétiques, l'Église a toujours continué de lire Ézéchiel dans le sens de la virginité

perpétuelle : Porta heec clausa erit, et vir non intrabit per eam, xliv, 2; comme elle a entendu le virum non cognosco dans un sens absolu, et par allusion au vœu de virginité émis par Marie lors de sa présentation au temple. Les symboles n'ont cessé d'appeler Marie la Vierge, la vierge par excellence. Les Orientaux ont encore précisé avec les formules : toujours vierge, vierge perpétuelle, semper virgo, virgo perpétua, tandis que les Occidentaux ne cessaient d'invoquer Marie demeurée vierge après l'enfantement du Sauveur : Post partum, Virgo, inviolata permansisti. Et, contre les novateurs passés ou futurs, l'Église a fixé pour jamais sa foi sur ce point dans les formules suivantes : l'une est du concile de Latran tenu sous Martin Ier : Siquis... non confitelur, proprie et secundum veritatem Dei genitricem sanctam semperque virginem et immaculatam Mariant... in ultimis sseculorum absque semine concepisse ex Spiritu Sancto. et incorruptibiliter eam genuisse (enixam esse), indissolubili permanente et post partum ejusdem virginitate, condemnatus sit. Hardouin, Acta concil., t. m, col. 822. L'autre formule est plus- précise encore et définitive : elle proclame simplement, mais absolument la virginité de Marie, avant, pendant, après l'enfantement du Sauveur. On la rencontre déjà, dit Knoll, loc. cit., dans certaines louanges mariales de IIIe concile de Constantinople : Marix illibata virgi nitas, quse axte parti m, in partu et post partum est interminabilis... Concile de Constantinople III, VIe œcuménique, act. 11, dans Hardouin, Acta concil., t. m, col. 1253 sq. Elle a été surtout adoptée dogmatiquement par le pape Paul IV, dans sa célèbre constitution Cum quorundam, contre les sociniens, confirmée par Clément VIII. Les pontifes condamnent solennellement omnes et singulos qui haclenus asseruerunt... D. N. J. 67... secundum carnenx non esse conception in utero Beatissimœ semperque Virginis Mariae de Spiritu Sancto, sed sicut cœteros homines ex semine Joseph;... aut eamdem Beatissimam Virginem Mariam non esse veram Dei Matreni, nec perstitisse semper in virginitatis integrilate, ANTE partum scilicet, in partu et perpetuo post partum. Cf. Dcnzinger, Enchiridion, n. 880.

Outre les ouvrages indiqués ci-dessus, voir les commentaires sur les endroits de l'Écriture sainte qui se rapportent à la controverse et notamment : Fillion, Comment, sur S. Matthieu, Paris, 1878, p. 283 sq. ; Vigouroux, Les Livres saints et ta critique rationaliste, Palis, t. iv. — Voir également les théologiens dans leurs traités De Yerbo incarnato ou De beata Virgine Maria, et spécialement saint Thomas, Sum. theol., IIP, q. XX vm; Suarez, De mysteriis, disp. V, VI; Petau, Dogm. theol., 1. XIV, c. III. VI ; Franzelin, De Verbo incarnato, thesis xv ; Stentrup, Synopsis, th. n; Knoll, Instit. theol. theoret., Turin, 1802, t. r, p. 414 sq. ; Christ. Pesch, Prxlectiones dogmatiesc, Friljourgen-Brisgau, !896, t. IV, n. 593 sq.

H. QUILLIET.

ANTILOGIES BIBLIQUES, contradictions apparentes que les ennemis du christianisme ont constamment signalées dans les Livres saints pour attaquer leur véridicité et leur origine divine. Ce genre d'opposition à la Bible s'est produit, au cours des siècles, sous deux formes différentes. Les uns ont mis l'Ancien Testament en contradiction avec le Nouveau pour en conclure que ces deux recueils n'avaient pas été inspirés par le même Dieu. Les autres relevaient les antilogies de tous les Livres saints ou de quelques-uns afin d'en contester l'inspiration divine, ou la vérité. Après avoir étudié ces deux sortes d'antilogies, nous indiquerons la manière d'en trouver la solution.

I. Antilogies entre l'Ancien et le Nouveau Testament. — 1° Sectes gnos tiques. — Quelques sectes gnostiques des premiers âges du christianisme établissaient une antinomie absolue entre les livres de l'ancienne alliance et ceux de la nouvelle; elles les attribuaient à deux principes contraires, la religion juive étant l'œuvre

ANTILOGIES BIBLIQUES

du principe du mal, et la religion chrétienne celle du principe du bien. S. Épiphane, Adv. hier., 1. I, ha?r. xxvi, 6, P. G., t. xlii, col. 340; hœr. xxxni, 3, ibid., col. 557. Ainsi, suivant Saturnin et Basilide, les prophéties de l'Ancien Testament émanaient, en partie, des sept esprits planétaires, les Élohim des Juifs, qui ont créé le monde terrestre sur le domaine de Satan. S. Irénée, Cont. haeres., I, xxiv, P. G., t. vu, col. 674; Tertullien, De prœscript., 46, P. L., t. il, col. 62; S. Épiphane, Adv. hœr., 1. I, hœr. xxm, P. G., t. XLI, col. 297-301; Théodoret, Hasret. fabul., i, 3, 4, P. G., t. lxxxiii, col. 348-349; Philosophumena, vu, 28, P. G., t. xvi c, col. 3322-3323; S. Augustin, De hœres.,3, P. L., t. xlii, col. 26. D'après les valentiniens, la loi et les prophètes ne parlaient que du démiurge, créateur du monde visible. S. Irénée, Cont. haeres., I, vu, 3, P. G., t. vu, col. 516; Philosoph., vi, 35, P. G., t. xvi c, col. 3247. Pour réfuter ces erreurs, les Pères de l'Église démontrèrent l'accord des deux Testaments et affirmèrent qu'ils étaient l'œuvre du même Dieu, du Dieu véritable et souverainement bon, qui a parlé par la bouche de Moïse et des prophètes. S. Irénée, Cont. haeres., III, xn, 11, P. G., t. vu, col. 905; IV, ix-xm et xxxiv-xxxvi, ibid., col. 996-1010, 1083-1099; Tertullien, Adv. Praxeam, 24, P. L., t. il, col. 186; Adv. Hermogenem, 20, ibid., col. 216; Clément d'Alexandrie, Pœdagogus, i, 7, P. G., t. vin, col. 264; Origène, In Joa., i, 3, 15, P. G., t. xiv, col. 33-36, 48; De principiis, il, 4, P. G., t. xi, col. 198-

Cerdon et Marcion rejetaient les livres de l'ancienne loi. S. Augustin, De haeres., 21 et 22, P. L., t. xlii, col. 29. L'idée fondamentale du système de Marcion était l'antagonisme des deux Testaments, antagonisme tel qu'ils devaient être regardés comme œuvres de deux principes différents. Tertullien, Adv. Marcionem, I, 19; iv, 6, P. L., t. il, col. 267-268, 368. Marcion exposa ses objections contre les écrits de l'ancienne alliance dans son livre des Antithèses, qu'Hahn a essayé de reconstituer. Antithèses Marcionis gnostici, liber deperditus, nunc quoad fieri potuit restitutus, Kœnigsberg, 1823. Il y relevait toutes les contradictions qu'il lui semblait apercevoir entre les enseignements de Jésus- Christ et ceux de Moïse et des prophètes, et il mettait le démiurge, auteur de la loi mosaïque, en contradiction avec lui-même dans ses propres préceptes. Selon lui, le véritable Messie ne ressemblait pas à celui que les prophètes avaient annoncé, et tous les efforts de Jésus- Christ ont eu pour but de renverser le démiurge juif et d'attester ainsi l'opposition qui existait entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Tertullien a écrit cinq livres Adversus Marcionem, P. L., t. il, col, 243-524. Il ne nie pas qu'il existe des différences entre les deux lois, puisque la nouvelle complète, perfectionne et achève l'ancienne; il nie la contradiction et il réfute successivement les diverses objections de Marcion.

Apelles, disciple de Marcion, modifia plusieurs des idées de son maître. Il n'admit qu'un seul principe, mais il resta l'adversaire de l'Ancien Testament et publia des livres contre les Écritures hébraïques. Un de ses ouvrages avait pour titre : Syllogismes. Tertullien, De prœscript., 51, P. L., t. il, col. 71 ; A. Harnack, Sieben neue Bruchst'ùcke der Syllogismen des Apelles, dans Texte und Vntersuchungen, Leipzig, 1890, t. vi, 3, p. 111-120; Id., Miscellen, ibid., nouv. série, sous le titre d'Archivfûr die aller en chrisllxchen Schrifsteller, Leipzig, 1900, t. v, 3, p. 93-100. Il y soutenait que tout ce que Moïse disait de Dieu était faux; les Écritures des Juifs lui paraissaient être un tissu d'inconséquences. Origène, Cont. Ccls., v, 34, P. G., t. xi, col. 1265; In Gènes., hom. il, 2, ibid., t. xn, col. 164-165; Philosophion., vu, 38, /'. G., t. xvi c, col. 3346; x, 20, ibid., col. 3438. Au témoignage de Rhodon, Eusèbe, //. E., v, 13, /'. (;., t. xx, col. 460-401, il enseignait que les prophéties juives

émanaient du mauvais principe, parce qu'elles étaient contradictoires et fausses. Lucien soutenait les mêmes erreurs. Origène, Cont. Celsum, II, 27, P. G., t. xi, col. 848. Tatien, devenu encratite, admit qu'il y avait contradiction entre l'Ancien Testament et le Nouveau. S. Irénée, Cont. haeres., I, xxvm, 1, P. G., t. vu, col. 690; Philosoph., x, 18, P. G., t. xvi c, col. 3435.

2° Manichéens. — Les manichéens conservèrent la plupart des idées marcionites sur les saintes Écritures et rejetèrent tout l'Ancien Testament. Manès le tenait comme l'œuvre de Jéhovah, le dieu des Juifs, qui, à ses yeux, n'était que le principe du mal et des ténèbres. Acta disputationis S. Archelai cum Manete, 10, P. G., t. x, col. 1445. Saint Augustin, qui avait été pendant huit ans séduit par les erreurs manichéennes, les réfuta ex professa dans deux traités, Contra Faustum, P. L., t. xlii, col. 207-602; Contra adversarium Legis et Prophetarum, ibid., col. 603-666. Il affirma plusieurs fois, en passant, que les deux Testaments avaient le vrai Dieu pour seul et même auteur et qu'ils étaient d'accord. Enarrat. in Ps., lxxiii, n. 2, P. L., t. xxxvi, col. 931; Enarrat. in Ps., cxlv, n. 14, ibid., t. xxxvn, col. 1893; Serm., i, P. L., t. xxxvin, col. 23-26; Contra duas epist. Pelag., m, 4, n. 6-10, ibid., t. xliv, col. 591-594.

Le manichéisme persévéra longtemps. On en trouve des traces en Orient jusqu'au vue siècle. En Occident, il se perpétua comme secte organisée jusqu'au VIe siècle; toutefois il ne disparut pas complètement à cette époque et ses erreurs ressuscitèrent en divers lieux et sous diverses formes. En Espagne, les priscillianistes conservèrent, du ive au vie siècle, certaines spéculations dualistes et gnostiques qu'ils avaient empruntées aux manichéens. Le concile de Tolède, tenu en 447, les condamna et anathématisa l'erreur par laquelle ils prétendaient qu'autre était le Dieu de l'ancienne Loi, autre celui de l'Évangile, can. 8. Dem\nger,Etichiridionsynibolorum et definitionum, 5e édi t. , Wurzbourg, 1874, n. 121, p. 36. Les pauliciens, qui avaient leur centre principal en Arménie et se rattachaient aux manichéens, rejetaient l'Ancien Testament tout entier comme l'œuvre du démiurge. A la fin du Xe siècle, les bogomiles en Bulgarie attribuaient les livres historiques de l'ancienne loi, en particulier ceux de Moïse, au dieu Satan, qu'ils appelaient Satanaél. C'est à cause de ces erreurs que saint Léon IX, dans le symbole proposé à l'évêque Pierre, mentionna la croyance que « le Dieu et Seigneur toutpuissant est l'unique auteur du Nouveau et de l'Ancien Testament, de la loi, des prophètes et des apôtres ». Denzinger, op. cit., n. 296, p. 111. Au xie siècle, les cathares en Italie soutenaient que les faits racontés et les paroles rapportées dans le Pentateuque étaient du diable. Pour les prophéties de l'ancienne alliance, les unes avaient été révélées par l'Esprit de Dieu, les autres par l'esprit malin. Bonacursus, un de leurs adeptes converti au catholicisme, nous l'apprend, Libellus contra calharos, P. L., t. cciv, col. 776-777; il les réfute et prouve par le Nouveau Testament que la loi de Moïse a été donnée par Dieu tout-puissant. Ibid., 3, col. 779-780. Les albigeois et les vaudois qui, à la même époque, étaient répandus dans le midi de la France, ne recevaient pas l'Ancien Testament. Raoul Ardent, Homil., xix, P. L., t. clv, col. 2011. Au concile de Lombers, près d'Albi, tenu en 1165, les « bonshommes «avouèrent cette erreur, et quand les évêques leur eurent démontré par des textes du Nouveau Testament qu'il fallait accepter l'ancienne alliance, ils répliquèrent qu'ils reconnaissaient les témoignages de l'Ancien Testament, invoqués par Jésus et ses apôtres, mais non les autres. Les évêques les condamnèrent, en affirmant qu'on devait croire à l'Ancien Testament tout entier ou n'en recevoir aucune partie. Mansi, Sac. Concil. nova et amplissima collectio, Venise, 1768, t. XXII, p. 159-160. Dans la profession de foi imposée en 1210 par Innocent III aux vaudois qui

ANTILOGIES BIBLIQUES

étaient revenus à l'Église, on lit la croyance que le Seigneur, qui a créé toutes choses, est l'unique et le même auteur du Nouveau et de l'Ancien Testament. Denzinger, Enchiridion, n. 367. Le dominicain Moneta réfuta au \me siècle les albigeois et écrivit contre eux une véritable Somme, Adversus Catharos et Valdenses libri Y, in-fol., Rome, 1743, dans laquelle il discute toutes leurs objections et montre que le Dieu de l'Ancien Testament est le Dieu bon, le même que celui du Nouveau. En raison de la persistance des erreurs manichéennes contre l'ancienne alliance, l'autorité ecclésiastique continua à exiger des évêques la profession de foi explicite en l'origine divine de cette alliance et à renouveler dans ses conciles les anciens anathèmes. La confession de foi proposée à Michel Paléologue par Clément IV en 1267, et présentée par cet empereur au second concile œcuménique de Lyon en 1274, contenait l'article de croyance imposé aux vaudois en 1210. Denzinger, Enchirid., n.386. Le pape Eugène IV dans sa bulle Cantate Domino, promulguée au concile œcuménique de Florence, affirme aux jacobites que la sainte Église romaine croit, très fermement, professe et enseigne que l'unique et même Dieu est l'auteur de l'Ancien et du Nouveau Testament, ■c'est-à-dire de la loi et des prophètes et de l'Évangile, parce que les saints de l'un et l'autre Testaments ont parlé sous l'inspiration du même Saint-Esprit. Il anathématise aussi la folie des manichéens, qui ont admis deux principes, l'un des choses visibles, l'autre des invisibles, et qui ont prétendu qu'autre était le Dieu du Nouveau Testament, autre le Dieu de l'Ancien. Denzinger, Enchirid., n. 600.

3. Antisémites contemporains. — Quelques antisémites renouvellent de nos jours, à leur insu peut-être et pour d'autres motifs certainement, plusieurs erreurs des manichéens. En attaquant les Juifs, ils attaquent parfois les livres de l'Ancien Testament qu'ils mettent en opposition avec ceux du Nouveau, et même Jéhovah, le Dieu des Juifs, comme s'il différait du Dieu des chrétiens. S'ils veulent demeurer fidèles à la foi catholique, s'ils ont uniquement le souci de la vérité historique, ils ne doivent pas oublier que Jéhovah est le vrai Dieu, le créateur du ciel et de la terre, souverainement bon et juste. Ils doivent se rappeler que Jésus n'est pas venu •abolir ou abroger la Loi mosaïque et les prophètes, mais les perfectionner et les développer. Matth., v, 17. En effet, 7cXï)pô5(7ou ne signifie pas précisément « accomplir », ni « consolider », mais bien « parachever ». Fillion, Évangile selon S. Matthieu, Paris, 1878, p. 109-110; Knabenbauer, Comment, in Ev. sec. Matth., Paris, 1892, p. 204-206. La suite du sermon sur la montagne, Matth., v, 21-48, est le commentaire authentique de la parole précédente et montre comment Jésus a perfectionné la loi ancienne. D'ailleurs, suivant la doctrine de saint Paul, Rom., x, 4, « le Christ est la fin de la Loi, » le but auquel elle tend et le terme auquel elle atteint son entier perfectionnement. Cornely, Epistola ad Bomanos, Paris, 1896, p. 5i5-546. Enfin, chacun sait que « le christianisme est sorti du judaïsme ou, pour employer le langage de saint Paul et parler plus exactement, la foi chrétienne a été greffée sur le vieil arbre de la synagogue. L'Ancien Testament et le Nouveau sont dans des rapports si étroits, qu'il est impossible de connaître l'un et d'ignorer l'autre ». Card. Meignan, L'Ancien Testament dans ses rapports avec le Nouveau. De l'Éden à Moïse, Paris, 1895, p. v.

IL ANTILOGIES DE TOUS LES LIVRES DE LA BlBLE OU DE

quelques-uns seulement. —1° Aloges. — De 165 à 175, il parut en Asie Mineure une secte, celle des aloges, qui rejetait tous les écrits de saint Jean. Saint Épiphane, Adversus hœreses, ha?r. li, n. 3, 22, P. G., t. xli, col. 892, 928, nous fait connaître quelques-uns des motifs pour lesquels les aloges repoussaient le quatrième Evangile : il n'est pas d'accord avec les écrits des

autres apôtres; il ne groupe pas les faits de la même façon que les synoptiques et il adopte un autre ordre chronologique; il est donc dissonant et inharmonique. Voir Aloges. Saint Épiphane, loc. cit., col. 893-945, réfute longuement leurs objections critiques. Cf. Camerlynck, De cjuarli Evangelii auclore, Louvain, 1899, p. 153-154, 159-160. Ils prétendaient que l'Apocalypse était ridicule et fausse. Mais le prêtre romain Caius, qui leur a emprunté leurs arguments contre ce dernier livre, ajoute que les prophéties eschatologiques de l'Apocalypse ne peuvent être d'accord avec la doctrine de Jésus-Christ et de saint Paul, ni avec tout le reste de l'Écriture. Camerlynck, op. cit., p. 80-83. Cf. Zahn, Geschichte des iVeutestamentlichen Kanons, Erlangen et Leipzig, 1892, t. n, p. 973-980. Saint Denys d'Alexandrie, qui a connu l'opinion de Caius et en est tributaire, Camerlynck, op. cit., p. 83-88, déclare que l'Apocalypse est tout à fait étrangère à l'Évangile et aux Épitres de saint Jean; il en conclut qu'elle n'est pas l'œuvre de l'apôtre. Eusèbe, II. E., vu, 25, P. G., t. xx, col. 701, 704. Voir Apocalypse.

2° Païens. — Les écrivains païens, qui ont attaqué la Bible par la plume, ont fait ressortir contre elle les contradictions qu'ils croyaient y découvrir. Dans la première partie de son Discours véritable, publié en 178, Celse mettait en scène un Juif qui prétendait prouver que le christianisme ne répondait pas à l'idéal qu'en donnent les prophètes. Il relevait des contradictions dans le récit des évangélistes. Origène, Contra Celsum, v, 52, P. G., t. xi, col. 1261. Dans sa réfutation dont le titre vient d'être cité, Origène montre que l'Ancien Testament prépare le christianisme spécialement par les prophéties et qu'il n'y a pas de contradictions dans le Nouveau. On pense que les Apocrilica de Macaire de Magnésie contiennent une bonne partie des objections que Porphyre avait opposées aux Évangiles dans ses Discours contre les chrétiens, 290-300. Or il relevait des contradictions dans les divers récits de la passion. Blondel, Macarii Magnetis quse supersunl, in-4°, Paris, 1876, p. 20-21. Dans son premier livre, où il parlait du dissentiment de saint Pierre et de saint Paul, S. Jérôme, Epist., cxi, n. 11, P. L., t. xxn, col. 923; Comment, in Isa., lui, 12, P. L., t. xxiv, col. 513; Comment, in epist. ad Galat., prolog.,P. L., t. xxvi, col. 310-311, Porphyre avait probablement recueilli toutes les contradictions prétendues des Livres saints pour en ébranler l'autorité. Hiéroclès, au commencement du ive siècle, dans ses Discours véridiques aux chrétiens, s'efforçait d'établir la fausseté de l'Écriture, comme si elle était toute remplie de contradictions. Il exposait les chapitres qui paraissent en désaccord entre eux; il les énumérait en si grand nombre et avec une telle connaissance du sujet qu'on croirait parfois qu'il avait été chrétien. Lactancé, Inst. div., v, 2, P. L., t. vi, col. 555. Eusèbe, qui l'a réfuté, nous apprend que Hiéroclès n'était qu'un plagiaire de Celse et de Porphyre. Cont. Hieroclem, 1, P. G., t. xxn, col. 796-797. Dans le second livre de son Discours contre les chrétiens, l'empereur Julien relevait toutes les antilogies des Évangiles, S. Cyrille d'Alexandrie, Contra Julianum, vu, vin, P. G., t. lxxvi, col. 833, 900, en particulier au sujet de la résurrection. Neumann, Juliani imperatoris librorum contra chrislianos quse supersunt, dans Script, grœc. qui christianam impugnaverunt religionem, fasc. ni, in-8°, Leipzig, 1880, n. 18, p. 70. Il cherchait aussi à montrer que le monothéisme des Juifs excluait la divinité du Messie. Les Pères ont souvent réfuté les objections de ces adversaires du nom chrétien. Ils ont écrit contre eux des traités spéciaux, et ils ont expliqué à l'occasion les dissonances des Évangiles. Origène, In Joa., x, 2, 3, 15, P. G., t. xiv, col. 309, 312, 345; S. Ambroise, In Lucam, m, 1, P. L., t. xv, col. 1589; x, 22, ibid., col. 1809-1810; S. Jérôme, In Matth., i, P. L., t. xxvi, col. 21; S. Chrysostoine, In

ANTILOGIES BIBLIQUES

Matth., homil. xxvm, 1-2, P. G., t. i.vii, col. 3i9-352;7n Joa., homil. xxm, 2, P. G., t. lix, col. 139; homil. xlii, ibid., col. 210; In paralyticum , 4, P. G., t. li, col.5i> De cruce et la trône, homil. Il, 2, P. G., t. xlix, col. 411» S. Augustin, In Joa., tr. XVIII, c. v, 7, P. L., t. xxxv, col. 15i6; Serm., li, 4, 5, P. L., t. xxxvm, col. 336; In Psal., lxiii, 5, P. L., t. xxxvi, col. 763. Ce Père a composé un traité De consensu evangelistarum, P. L., t. xxxiv, col. 1041-1230, dans lequel il réfute, pense-t-on, les objections de Porphyre. — Les écrivains ecclésiastiques ont continué à résoudre les antilogies apparentes de l'Écriture, soit en répétant les réfutations des anciens, soit en cherchant à mieux expliquer le texte sacré. On a attribué à saint Grégoire le Grand, qui affirme que l'Écriture ne peut se contredire, Moralia in Job, iv, 1, P. L., t. lxxv, col. 633-634, une Concordia quorumdam teslimoniorum Sacrse Scripturas, P. L., t. lxxix, col. 659-678. Saint Julien de Tolède a écrit Antikeimenon, hoc est, contrariorum sive contrapositorum librï duo, P. L., t. xcvi, col, 595-704. Richard de Saint-Victor, Declarationes nonnullarum dif/icultatum Scripturae, P. L., t. exevi, col. 255-266.

3° Rationalistes modernes. — Les incrédules du xvine siècle et les rationalistes du xixe ont prétexté les apparentes contradictions des Livres saints pour nier leur origine divine et leur autorité historique. John Toland, Nazarenus or Jewish and Mahornetan Christiantty, in-8°, Londres, 1718, p. 24, signalait la dissidence entre Pierre et Paul et la justifiait par cette raison que Paul avait perverti le vrai christianisme. Lord Bolingbroke, Essay the fourlh, § vu, Works, t. m, p. 307, trouvait la prédication de saint Paul en contradiction avec la doctrine de Jésus-Christ et voyait dans le Nouveau Testament deux Évangiles opposés. Voltaire a souvent noté les antilogies des livres de la Bible et s'en est servi comme d'armes pour les attaquer. Les apologistes catholiques n'ont pas failli à leur devoir et n'ont pas laissé ces objections sans réponse. Citons seulement Laurent Veith, Scriptura sacra contra incredulos propugnata, 10in-8«, Augsbourg, 1780-1787; 5 in-12, Malines, 1824; Turin, 1840-1841, reproduit dans le Script, sac. cursus complelus de Migne, in-4°, Paris, 1837, t. iv. — Chacun sait que les contradictions apparentes des Livres saints servent d'appui plus ou moins solide à tous les systèmes de critique biblique, imaginés au xixe siècle. L'école de Tubingue a abusé des antinomies de doctrine qu'elle découvrait entre la prédication de saint Pierre et celle de saint Paul, pour fonder sa critique tendancielle des livres du Nouveau Testament. Le système documentaire fait appel aux contradictions des écrits historiques de l'Ancien Testament et aux diverses rédactions des mêmes lois en vue de reconstituer les documents primitifs dont ils ont été formés. Beaucoup de rationalistes discutent la vérité historique des Évangiles, parce que les synoptiques leur paraissent inconciliables et que le quatrième Évangile les contredit manifestement. L'Église catholique ne laisse pas ébranler sa foi par les coups réitérés de ses adversaires. Elle maintient sa doctrine sur l'inerrance absolue des Livres saints. Le 18 novembre 1893, dans l'encyclique Providentissimus Deus, Léon XIII affirmait encore que les écrivains sacrés, excités à écrire par la vertu surnaturelle du Saint-Esprit et assistés par lui quand ils écrivaient, ont exprimé exactement et avec nue infaillible vérité tout ce que Dieu leur ordonnait d'écrire. Soutenir donc que l'Écriture authentique contient des erreurs ou de réelles contradictions serait pervertir la notion catholique de l'inspiration divine, ou faire de Dieu l'auteur même de l'erreur. Aussi, continue le souverain pontife, les Pères et les Docteurs « s'étudiaient avec autant de finesse que de religion à harmoniser et à concilier entre eux les textes bibliques qui, en assez bon nombre, semblaient présenter des contradictions ou des dissemblances, et qui sont à peu près les

mêmes qu'aujourd'hui l'on objecte au nom de la science nouvelle ». Cette doctrine de l'Eglise se justifie aisément. Dieu étant l'auteur de l'Écriture, et deux propositions contradictoires ne pouvant être simultanément vraies, la Bible, œuvre du Saint-Esprit, ne peut contenir de contradictions réelles. Les antilogies qu'on y remarque ne sont qu'apparentes; une sage critique et une saine exégèse suffisent à les faire disparaître. Faute de pouvoir résoudre ici toutes les prétendues contradictions de la Bible, indiquons au moins les principes de solution.

III. Règles pour la. solution des antilogies bibliques. — Quand l'exégète se trouve en présence des passages bibliques qui paraissent contradictoires il doit, avant tout, se demander avec saint Augustin, Ejnst., lxxxii, 3, P. L., t. xxxiii, col. 277, si le manuscrit est fautif, et déterminer la véritable leçon des textes. En transcrivant les manuscrits de la Bible, les copistes ont certainement commis des erreurs. Dans les cas particuliers, il faut le constater avec prudence et n'admettre que celles dont l'existence est démontrée. La restitution du texte, quand elle sera possible, suffira souvent à faire disparaître une contradiction réelle résultant alors d'une fausse leçon. Mais lors même que la critique verbale n'aurait pas le moyen de rétablir le véritable texte, la seule constatation d'une faute détruirait toute conclusion contre la véracité de l'écrivain sacré et la vérité de la Bible. Quand des textes authentiques resteront apparemment contradictoires, il sera nécessaire de recourir aux règles de l'herméneutique pour les concilier. S'agira-t-il d'harmoniser des récits historiques, on devra considérer si les passages opposés concernent le même fait ou des événements différents. Dans ce dernier cas, la contradiction est aussitôt levée. Mais dans le premier, il faudra tenir compte du but, de la méthode et du style des différents historiens. Plusieurs narrations du même fait varieront dans les détails plus ou moins circonstanciés, sans qu'elles soient opposées, chaque narrateur disant seulement ce qui va à son sujet ou ce qui l'a frappé le plus vivement. Elles ne seraient en contradiction que si elles affirmaient positivement le contraire sur la même personne, le même objet ou le même événement. Lesdivergences des passages doctrinaux s'expliqueront, ou par la différence de significations données à un même terme, ou par l'aspect spécial auquel le même point de doctrine peut être envisagé'. D'ailleurs, il ne faut pas oublier que, sous l'ancienne alliance, la révélation a été progressive et que la manifestation de la doctrine ebrétienne a été successive et, pour ainsi dire, occasionnelle. On ne verra pas une contradiction là où il n'y a que développement, progrès ou éclaircissement. Les passages clairs serviront à expliquer les endroits obscurs, et ceux où la doctrine est exposée ex professo donneront le sens de ceux où elle n'est affirmée qu'en passant. On conciliera les lois divergentes en tenant compte de l'ordre de leur promulgation et des modifications qu'elles ont subies. Les prophéties peuvent paraître en contradiction entre elles ou avec l'histoire. Si elles semblent se contredire, c'est peut-être qu'elles concernent des personnages ou des événements futurs dillérents. Si elles se rapportent à un seul individu ou au même fait, c'est qu'elles ont trait à des situations ou à des circonstances diverses et successives. Quand elles ne se sont pas réalisées, c'est qu'elles n'étaient que conditionnelles; ainsi le repentir des Ninivites a détourné d'eux les châtiments, prédits par Jonas. Enfin, lors même que la conciliation de textes bibliques, en apparence contradictoires, ne serait pas possible avec les ressources actuelles de la critique et de l'exégèse, le catholique devrait avouer humblement son ignorance et attendre de l'avenir une solution satisfaisante sans laisser ébranler ou diminuer sa foi en la vérité totale et absolue de la parole de Dieu.

F. Vigoureux, Les Livres suints et lu critique rationaliste, ï> in-12, i' édit., Paris, 1890-1801, paasim; c. Untçrkircher, lier-

ANTILOGIES BIBLIQUES — ANTIMENSION

meneutica bWlica calholica, 3' édit., Inspruck, 1846, p. 164-179; J. Danko, De sacra Scriptura, Vienne, 1867, p. 300-301 ; F. X. Patrizi, Inslitutio de interpretalione Bibtiorum, 1' édit., Rome, 1876, p. 119-122; U. Ubaldi, Introductio in sac. Script., Rome, 1881, t. m, p. 248-256 ; R. Cornely, Introductio generalis, 2' édit., Paris, 1894, p. 597-600; V. Zapletal, Hermeneutica biblica, Fvibourg, 1897, p. 107-111 ; C. Chauvin, Leçons d'introduction générale, Paris, 1898, p. 522-527. Nous avons publié dans le Dictionnaire de la Bible de Vigouroux, t. i, col. 668-669, une liste d'ouvrages modernes, dans lesquels les contradictions apparentes de l'Ecriture sont résolues. Nous pouvons y ajouter ici : Dominique Baltanas, 0. P., Concordantias de muchos passos difficiles de la divina historia, in-8°, Séville, 1556; Cori, Concordantiœ morales locorum pugnantium tam Vet. quam N. T., Viterbe, 1653; François Carrière, Commentarius in universam Scripturam... cum... principalium totius codicis biblici antilogiarum numéro quinquagentarum conciliatione, in-fol., Lyon, 1663; Marc de Bérulle, Continuation de l'ouvrage sur la sainte Bible, in-fol., Grenoble, 1679, t. m, dans lequel se trouvent : ...3° la concordance des passages qui semblent opposés; Jean Mancebon (f 1660), Discordise concordes, 15 vol. sur l'Ancien Testament et 3 sur les Évangiles; Joseph-Ange de la Nativité, carme, Lector biblicus, 1725; Tobie Ferentzy, 0. M., Selecti sacrse Scripturse textus, in-8°, 1744 ; Wenceslas Krauss, S. J., Verbum Dei scriptum verbis et doctrinis Patrurn, interpretationibus doctorum, ab apparentibus contradictionibus defensum, in-8% Olmutz, 1750; Léonard de Saint-Martin, Summa scripturistica, 3 in-12, Gand, 1774-1776; J.-B. Jaugey, Dictionnaire apologétique de la foi catholique, Paris, 1889, Antilogics du Nouveau Testament,

col. 161-187.

E. Mangenot.

ANTIMENSION. - I. Ce que c'est. II. Du ix« au xvin0 siècle. III. Pratique actuelle. IV. Grecs unis.

I. Ce que c'est. — L'antimension, appelé aussi quelquefois Opôvoç. xaôilpaxjt; et même eïXï)t6v, est un linge consacré et renfermant des reliques, en usage dans l'Église grecque et destiné primitivement à convertir en autel une simple table sur laquelle on le déposait.

Dans les circonstances où manquait l'autel ordinaire, fixe, muni de reliques et oint du saint chrême, comme sur les navires, dans les camps, dans les oratoires, le respect dû à l'eucharistie fit imaginer l'autel portatif. Nous n'avons pas à en faire ici l'histoire : bornons-nous à rappeler que tous les rites orientaux se servent aujourd'hui encore d'autels portatifs en bois, excepté le rite byzantin qui les a pourtant connus aussi jadis, comme en témoignent saint Théodore le Studite et Nil Kérameus dans les passages cités plus loin, mais qui les a depuis longtemps remplacés par l'antimension.

On trouvera la description d'un magnifique antimension dans Mai, Biblioth. nova Patrurn, t. v, prcef., p. vm, et de quelques antimensia modernes dans notre article L'antimension chez les Grecs, Échos d'Orient, avril 1900, p. 193 sq. Sur un carré de 50 à 60 centimètres de côté, bien plus souvent en lin qu'en soie, malgré l'affirmation contraire de Brightinan, Liturgies eastern and western, t. I, p. 569, sont imprimés en noir de nombreux dessins, dont les principaux figurent toujours la descente de croix ou la mise au tombeau : les autres représentent la Trinité, les prophètes, les évangélistes, les saints docteurs, les instruments de la passion, etc. Au revers, une pochette renferme quelques fragments de reliques. L'antimension est souvent doublé d'une étoffe de couleur pour éviter une usure trop rapide ; mais on néglige d'y joindre, comme le demandait justement Syméon de Thessalonique, un diminutif des nappes de l'autel : tout au plus y voit-on coudre parfois les quatre petits linges qui portent l'image ou le nom des quatre évangélistes.

II. Du ix« au xvme siècle. — Saint Théodore le Studite, P. G., t. xcix, col. 1056, nous parle déjà d'autels portatifs en étoffe : mais c'est vers la fin du xne siècle que nous trouvons les antimensia signalés pour la première fois sous ce nom, dans une réponse longtemps attribuée à Jean, évêque de Kitros, et adressée à Constantin Cabasilas, métropolite de Durazzo. Rhalli et Potli, S-jvTayu,» tù>v ispwv y.avdvtov, t. V, p. 413, 41 't. Ils

sont exclusivement consacrés le jour de la dédicace d'une église, en même temps que l'autel où ils restent ensuite déposés pendant sept jours, et servent enfin aux prêtres qui n'ont pour célébrer qu'un autel non consacré. On peut les transporter d'un diocèse à l'autre. Jean de Kitros écrit àvnuivaiov, qu'il prétend venir de uivo-o;, mets, en souvenir des mets qui constituent la table sainte du Seigneur. Cette étymologie, malgré son symbolisme recherché, ne nous parait pas devoir remplacer l'explication acceptée plus communément par les liturgistes modernes: ceux-ci rattachent en général antimension au latin mensa.

Balsamon, In can. 7 conc. Vil œcam., P. G., t. cxxxvn, col. 912, ne fait que répéter l'évêque de Kitros. Il en est de même du can. 95 publié par Pitra, Juris ecclesiast. Grsec, t. n, p. 337, sous le nom de saint Nicéphore. Quatre autres canons, ibid., et p. 329, sont aussi relatifs aux antimensia. Mais tous les cinq sont attribués ailleurs tantôt à saint Théodore le Studite, tantôt au concile de Chalcédoine, tantôt à saint Jean Chrysostome. Cf. entre autres Mansi, Concil.,t. xiv, col. 323 ; Mai, Biblioth. nova Patr., t. v, p. 14; P. G., t. c, col. 856, 861; Cotelier, Ecoles, grjec. monum., Paris, 1677, t. i, p. 140, etc. Pitra, Spicil. Solesm., t. iv, p. 385, 464; Jxiris eccles. Grsec, t. i, p. 536. Ne seraient-ils pas du patriarche Nicéphore II (1260-1261)? Ils nous apprennent qu'on ne lavait pas les antimensia, du moins en public, et condamnent à la pénitence le prêtre qui célébrerait sans eux hors d'un véritable autel.

D'une réponse de Manuel II (1240 ou 1242), plutôt que de Manuel Charitopoulos (1215-1222), à Romain, métropolite de Durazzo, Rhalli et Potli, op. cit., t. v, p. 114 sq., nous concluons qu'on préparait alors les antimensia avec le linge qui enveloppait l'autel le jour de la dédicace, linge ensuite coupé en morceaux, peint ou signé par l'évêque, et distribué aux prêtres. Inutile, fait observer déjà le patriarche, de placer l'antimension sur un autel consacré.

Matthieu Blastarès, P. G., t. cxliv, col. 1060, 1288, ne nous fournit qu'un seul détail nouveau, mais qui s'accorde mal avec le texte de Manuel : d'après lui, les antimensia sont placés sur l'autel pendant sa consécration; ils sont, comme lui, oints du saint chrême.

Une ordonnance du patriarche Nil Kérameus (1380- 1388), Rhalli et Potli, op. cit., t. v, p. 141, 142; M. Gédéon, Kavovtxat Sta-râ^eiç, t. il, p. 57-59, règle l'usage de l'a7itimension : on ne peut s'en servir que dans un local décent, séparé par un mur ou des tentures; il doit y avoir sur la gauche une prothèse comme aux autels véritables.

Un peu plus tard, janvier 1400, le patriarche Matthieu, dans une lettre au métropolite d'Héraclée, M. Gédéon, op. cit., t. n, p. 61-62; Miklosich et Mùller, Acla et diplom. grseca, t. n, p. 340, 341, renouvelle la défense d'employer l'antimension sur un autel consacré.

Syméon de Thessalonique, P. G., t. clv, col. 313, 332, 333, parle avec détails de l'antimension, qui figure, dit-il, le saint suaire : tous les liturgistes grecs modernes ont adopté ce symbolisme. Au temps de Syméon, on a soin de coudre sur l'antimension une réduction des linges et nappes qu'on place sur les autels. En cas de nécessité, il peut être consacré en dehors d'une dédicace d'église, et même par un simple prêtre avec l'autorisation de l'évêque.

Rien à recueillir dans les rares documents postérieurs aux ouvrages de Syméon. Nous voyons, le 2 août 1726, le patriarche Païsios II permettre à l'archevêque de l'Ibérie supérieure de célébrer dans sa maison avec l'antimension, à cause de la peste qui empêchait ce prélat de se rendre à l'église, 'EXXïjvtxb? <pi),o)oy. <rj),Xoyoç, supplém. à t. xx-xxn, p. 116. C'est qu'en effet les évoques grecs ne disent que des messes solennelles, par conséquent dans des églises pourvues d'un autel consacré, et

ANTIMENSION — ANTJNOMISME

non dans les oratoires, comme le remarque déjà Balsamon, P. G., t. cxxxvii, col. 912.

III. Pratique actuelle. — Malgré les défenses formelles signalées plus haut, on se sert couramment de Yantimension sur les autels consacrés : on le plie et on le déplie en même temps que l'eiV^TOv ou corporal. Celui-ci est même généralement placé sous Yantimension et ne lui sert plus pour ainsi dire que d'enveloppe : c'est donc sur Yantimension que sont placés directement les oblats.

Quant aux antimensia sans reliques qu'on peut rencontrer quelquefois dans les églises grecques et qui sont inconnus en Russie, Goar y voyait des t\.\r{iâ. Eucholog., Paris, p. 130. Une note du n^SàXiov, Athènes, 1886, p. 204, y reconnaît au contraire de véritables antimensia : nous devons supposer qu'ils ne servent que sur les autels consacrés.

L'Euchologe, Venise, 1851, p. 325-327, Goar, p. 6iS- 654, renferme un office pour la consécration de Yantimension en dehors des cérémonies de la dédicace d'une église : cet office ne sert plus aujourd'hui, les grecs réservant la préparation des antimensia pour les occasions où l'évêque accomplit les èyxat'via de quelque temple nouveau. Les russes s'en tiennent, au contraire, à la faculté reconnue par Syméon de Thessalonique; on trouvera la description de l'office dont ils se servent dans A. von Maltzew, Begràbniss-Ritus, Berlin, 1898, IIe part., p. 114-142; cet office, très différent du précédent, est analogue à celui de la consécration de l'autel, et par conséquent tout à fait conforme à la description laissée par Syméon. Pour ce qui regarde la consécration ordinaire des antimensia, simultanément avec celle de l'autel, voir l'office de la dédicace des églises, Bucarest, 1793, réédité dans YEitcologe, Venise, 1851, p. 290-324.

IV. Grecs unis. — L'usage de Yantimension a été approuvé par Clément VIII et Benoit XIV, dans les conditions où s'en servent les Orientaux non catholiques. En Autriche, les prêtres latins peuvent consacrer sur Yantimension dans les Églises ruthènes. Cf. Benoit XIV, Bullarium, Prato, 1847, t. i, p. 204;t. m, part. 1, p. 273, 274. Le concile de Zamosc pour les Ruthènes ordonne de placer trois nappes sur l'autel et Yantimension sous la nappe supérieure. SSynod. provinc. Rut/tenor., Rome, 1838, p. 89.

Dictionnaire d'archéologie chrétienne, t. I, col. 2319-2326.

S. PetridèS.

ANTJNOMISME. — I. Antinomisme au temps des apôtres. Courant judéo-hellénistique. II. Antinomisme des gnostiques. III. Comment les gnostiques établissaient leur antinomisme. IV. Antinomisme des marcionites. V. Antinomisme des manichéens. Pour la controverse antinomiste des protestants du XVIe siècle, voir l'article Agricola Jean, col. 632.

Antinomisme, de avec, vop.o;, opposition à la loi. Ce terme, inconnu dans l'antiquité chrétienne pour désigner telle ou telle hérésie en particulier, sert à caractériser tout un mouvement d'opposition contre la loi morale, spécialement contre celle qui défend, sous le nom de iropveia et de jj.ot/e£a, les actes d'immoralité. Il ne saurait être question ici de l'opposition qu'implique toute désobéissance à la loi divine ; mais il s'agit d'une justification de la licence, d'une légitimation du libertinage, d'une consécration dogmatique du sensualisme, le tout fondé sur l'Écriture et revêtu d'un appareil scientifique aussi rigoureux que possible. L'antinomisme peut se formuler en ces termes : les opéra caynis sont une loi de l'instinct, une nécessité de la nature, un devoir de la conscience; par suite, toute loi contraire doit être tenue pour non avenue, repoussée comme une tyrannie et impunément violée.

Ce n'est pas d'emblée qu'on est arrivé à une formule aussi précise et aussi brutale. Mais, déjà du temps des apôtres, l'antinomisme parait en germe dans la plupart

des théories antichrétiennes, colportées par les faux chrétiens, sortis du judaïsme ou du paganisme; il en constitue sinon le but ostensible et clairement avoué, du moins le fond irréductible, l'aboutissement naturel et la conséquence forcée, en attendant que, vers la fin du premier siècle et dans le courant du deuxième, il apparaisse chez les nicolaïtes d'abord, chez les carpocratiens ensuite, ainsi que dans presque toutes les sectes gnostiques.

I. L'antinomisme au temps des apôtres. Courant judéo-hellénistique. — Saint Paul a été, sans le vouloir, la cause occasionnelle des premières manifestations de l'antinomisme. Son enseignement sur le rôle désormais fini de la loi, sur l'inefficacité et l'inutilité des observances légales, sur la justification et le salut par la foi, sur la liberté des enfants de Dieu et sur le don par excellence de la grâce, faisait partie indissoluble d'un tout parfaitement lié. Mais, au lieu d'être compris au sens où il l'entendait lui-même, et qui était celui de l'Église, cet enseignement fut méconnu de parti pris et complètement dénaturé. Certains esprits mal faits eurent soin de lui faire subir d'habiles mutilations et de n'en retenir que certaines propositions qui, détachées de l'ensemble, prises au pied de la lettre et bien mises en relief, eurent sur leurs lèvres un sens diamétralement opposé. Ce travestissement de la pensée de l'apôtre et cette subtile exégèse, d'abord perdus au milieu de tant d'autres objets de spéculation, ne passèrent pas cependant inaperçus. Saint Paul en est averti, il les constate lui-même, et au fur et à mesure qu'il se rend compte du danger de cette propagande hypocrite et captieuse, il la dénonce et la condamne. C'est ainsi que, dans les épîlres à Timothée et à Tite, il les met en garde contre les fables judaïques, les mythes subtils, les interminables généalogies et tous les raisonnements d'esprits vaniteux et enténébrés. I Tim., i, 4; iv, 7; II Tim., il, 23; Tit., m, 9. Qu'y a-t-il au fond de tout cela? L'Épitre aux Éphésiens le donne clairement à entendre, quand elle montre ces faux docteurs, tombés dans l'impudicité, plongés dans les œuvres de la chair, au point que ce serait une honte de répéter ce qu'ils font. Eph., iv, 19. Cf. Rom., i, 24; Gai., v, 19.

Ce ne sont là, si l'on veut, que des traits généraux ; mais combien révélateurs des tendances émancipatrices et immorales de l'antinomisme! La Loi n'a été bonne qu'à multiplier les délits; elle n'existe pas pour les justes; elle est morte : à quoi bon s'en préoccuper? La foi seule justifie et sauve : à quoi bon les œuvres? Les actes du corps sont sans répercussion sur l'âme et ne peuvent la contaminer : à quoi bon y prendre garde? L'Évangile ne nous a-t-il pas apporté la liberté? Et la grâce n'est-elle pas souveraine? Libre donc à l'homme, en possession de la grâce, de donner carrière à tous ses appétits sensuels. Avec l'apôtre il peut répéter : oninia mihi licent. Ainsi donc ces beaux noms de la liberté et de la grâce ne servaient qu'à légitimer la licence et le libertinage.. Sous le couvert de Paul et contrairement à son enseignement, la libre spéculation glissait dans l'action libre, et cette métaphysique intempérante sombrait dans la boue.

Jacques (Jacob., I, 21 sq. ; il, 17) est obligé d'insister sur la nécessité des bonnes œuvres et de rappeler que la foi sans les œuvres est une foi morte; et bien qu'il prévoie que sa lettre ne sera pour ces hommes charnels qu'un miroir fidèle où ils verront leur image, mais dont ils se détourneront, parce que cela les importunera, il n'en llétrit pas moins ces dérèglements de l'esprit et cette corruption du cœur. Pierre (II l'eli.) dénonce à son tour ces falsificateurs de l'enseignement de saint Paul, les traite de maîtres menteurs, de nouveaux Balaam, de sources taries, de nuées sans eaux flottant à tous les vents, de séducteurs qui n'estiment que la volupté. Jude, encore plus énergique, stigmatise ces contempteurs de la foi et

ANTINOMISME

des mœurs, ces hommes sensuels qui, n'obéissant qu'aux instincts de la Lète, souillent leur chair, font servir la grâce à la luxure et marchent dans les voies de Caïn. Enfin, Jean se trouve en face d'une secte, celle des nicolaïtes, qui proclame l'émancipation de la chair, l'immunité de l'âme contre les souillures du corps, et tient école ouverte d'immoralité. Ces amis et prédicateurs de la fornication connaissent, dit-il, les profondeurs de Satan et forment sa synagogue. Apoc, il, 9.

Si ce n'est pas là l'antinomisme avéré, réduit en corps de doctrines, imposé comme un devoir, prêché comme une religion, il est du moins difficile de n'y pas reconnaître les éléments qui, dans la gnose, vont se condenser et constituer l'antinomisme formel. Saint Justin parle encore, au IIe siècle, des juifs hellénistes qui prétendaient que quiconque croit au Dieu de la circoncision peut pécher impunément, sans que Dieu le lui impute à crime. Dial. cum Tryph., 141, P. G., t. vi, col. 800.

II. Antinomismechez les gnostiques. — Mais voici que parallèlement au courant juif, la gnose essaye de se substituer au christianisme, au nom de la philosophie. Ici encore, sous la fermentation des idées, c'est la morale qui est enjeu; la métaphysique gnostique ne sert au fond qu'à jeter un voile brillant sur les pires revendications du sensualisme. Très habilement montée et mise en œuvre pour séduire les esprits épris de science, elle ne tend à rien moins qu'à restaurer la morale païenne. D'autres éléments entrent en jeu, mais les procédés restent les mêmes. C'est une réaction violente contre le judaïsme et la loi mosaïque; au nom du christianisme et à l'aide de l'Écriture on cherche, non pas à excuser, mais à justifier le libertinage, à mettre l'Évangile au service de la luxure. Sans doute tous les gnostiques ne sont pas aussi catégoriques; mais il s'en est trouvé, et c'est le plus grand nombre, qui, plus conséquents ou moins hypocrites, n'ont pas hésité à faire de l'immoralité l'objet précis de leurs revendications et de l'antinomisme la raison d'être de leur système. Tout, du reste, à cette époque, semblait conspirer en leur faveur, les idées comme les mœurs. Et la prédication chrétienne, au lieu d'être une gêne, était un excitant de plus, un auxiliaire précieux qu'il s'agissait de savoir exploiter et qu'on exploita cyniquement.

En effet, de Simon de Gitton, contemporain des apôtres, à son disciple Ménandre, de Ménandre à Saturnin et à Basilide, ses deux disciples, la voie est ouverte et la marche tracée. Sans entrer dans le détail de leurs systèmes, qu'il suffise de relever les principes posés, qui intéressent plus spécialement l'antinomisme.

Un des premiers principes est celui-ci : le monde, mauvais par nature, ne saurait avoir Dieu pour auteur, cela répugne; il est donc l'œuvre des êtres subalternes, anges ou démiurges; et ceux-ci l'oppriment en faisant peser sur l'homme un joug intolérable. Or le Dieu bon a résolu de faire cesser une telle tyrannie; c'est pourquoi il a envoyé un sauveur. Il faut donc se ranger avec le sauveur du côté du Dieu bon et entrer courageusement en lutte contre ces créateurs et oppresseurs : les vaincre, c'est se sauver. Saturnin nous révèle le mot de l'énigme et précise la théorie, quand il nous fait savoir que le Dieu des Juifs, le Jéhovah de l'Ancien Testament, est à la tête de ces anges, de ces démiurges. C'est contre lui, et pour détruire son œuvre, et par là pour sauver les hommes, que le Christ a été envoyé : c'est donc, en dernière analyse, le joug de Jéhovah qu'il faut secouer à tout prix ; c'est contre sa loi tyrannique qu'il faut professer un mépris libérateur; et quel autre mépris plus efficace que sa transgression ferme et résolue? — Reste à déterminer sur quels points en particulier portera l'effort de la gnose.

1° Basilide et Saturnin. — Basilide, en allant foncier son école à Alexandrie, n'a eu garde d'oublier ce prin-

cipe, appris à Antioche, qui voit l'ennemi de l'homme dans le Dieu des juifs. Mais il est un autre principe, d'application également féconde, c'est celui de Saturnin, qui partage l'humanité en deux catégories distinctes : celle qui possède l'étincelle de vie, et celle qui ne la possède pas; celle qui par suite est irrévocablement sauvée et celle qui est fatalement perdue. Si Basilide n'en parle pas, son fils Isidore l'adopte et le complète en y ajoutant un troisième groupe; et il décide que les pneumatiques, c'est-à-dire les initiés de la gnose, les gnostiques, sont nécessairement sauvés ; que les hyliques, c'est-à-dire ceux en qui domine l'élément matériel, sont irrémédiablement voués à la damnation; et que les psychiques, c'est-à-dire les chrétiens, peuvent à leur gré se perdre ou se sauver, selon qu'ils embrassent ou repoussent la gnose. Les gnostiques, en général, se sont contentés des deux premiers groupes. Pour eux la gnose seule est la source du salut; l'initiation en donne une garantie absolue; conséquemment l'initié, c'est-à-dire le pneumatique, peut tout se permettre; quelque mal qu'il commette, il est sûr d'être sauvé. Quanta l'hylique, quelque bien qu'il fasse, rien ne lui sert; la condamnation est son partage.

2° Valentin. — Inutile de rappeler que Valentin, plus réservé dans la forme, se perd dans une haute métaphysique. Pour n'avoir pas aussi clairement déduit les conséquences immorales de l'antinomisme, il n'en a pas moins conservé les principes qui servent à le légitimer. Et nous savons par saint Irénée, Cont. heer., i, 12-13, P. G., t. vu, col. 569 sq., à quel excès se portèrent ses disciples qui se prétendaient des êtres supérieurs à qui tout est permis, Marc, entre autres, le représentant de l'école italique, et Colarbase, dont les ignominies se propagèrent jusque dans la vallée du Rhône et furent révélées publiquement par les femmes, odieusement exploitées et perverties, qui finirent par se convertir pour la plupart.

3° Carpocrate. — En revanche Carpocrate et son fils Épiphane, sans rien laisser perdre des deux principes dont nous venons de parler, ont été les vrais théoriciens de l'antinomisme. Ils ont complété le système par une déclaration catégorique , à savoir que les instincts sexuels sont un besoin de la nature, une loi imprescriptible, un devoir rigoureux. Désormais l'antinomisme est constitué. Du moment que l'homme a le devoir impérieux de libérer son âme, que le gnostique doit à la gnose sa supériorité et l'heureuse incapacité de perdre son salut, et que, d'autre part, l'ennemi du genre humain n'est autre que le Dieu des juifs, c'est contre la loi mosaïque qu'il faut s'insurger. Elle proscrit, en particulier, tous les actes de iropveia et de pioi-/£i'a : c'est donc ces actes qu'il importe avant tout de pratiquer. Là est le vrai terrain de la lutte contre les puissances de ce monde; là est la libération des besoins de l'homme; là est l'affranchissement intégral contre l'oppression des démiurges; là est le bonheur; là est le salut. On travaille ainsi efficacement en faveur du gnostique, et du même coup on entre dans la voie ouverte par le Sauveur; on soutient la cause du Dieu bon. On a ainsi le triple avantage d'être en pleine conformité avec la nature de l'homme, de participer effectivement à la rédemption du Sauveur et d'accomplir la volonlé de Dieu; on est éminemment religieux.

De tels principes ne laissent aucun doute sur les conséquences qui vont en sortir. Ce fut un déchaînement inouï des passions, une suite de débordements sans nom et sans mesure. On ose à peine en rappeler le souvenir. Et les Pères qui eurent à réfuter ces turpitudes n'ont fait que soulever un coin du voile ; ils répugnent à en parler. Referre erubescimus, dit Tertullien , Prsescr., xlvi, P. L., t. il, col. 63. Commemorarc non audeo,... pudet me, dit Epiphane, User., xxvi, 3, 4, P. G., t. xli, col. 336, 337. Us en disent pourtant assez

ANTINOMISME

pour montrer jusqu'à quoi abîme d'iniquités peut descendre l'homme, dont les instincts dépravés prennent en se satisfaisant une valeur religieuse. Aussi les réunions gnostiques et les scènes d'initiation donnèrentelles lieu, par leurs infâmes promiscuités, aux calomnies dont on abreuva les chrétiens pendant le IIe siècle. Si saint Justin hésite à croire de telles monstruosités, saint Irénée affirme que c'est une invention diabolique pour jeter la défaveur et l'opprobre sur le nom chrétien, Cont. hter., i, 25, P. G., t. vu, col. 682. Voir Tertul- Wen, Apolog., vii,ix, P.L.,l. i,col. 307,3l4sq.; Minucius Félix, Octav., ix, P. L., t. ni, col. 263; Clément d'Alexandrie, Strom., m, 2, P. G., t. vm, col. 1112; Origène, Cont. Cels., vi, 27, 40, P. G., t. xi, col. 1333, 1357; Eusèbe, Hist. ceci., iv, 7, P. G., t. xx, col. 330. Aux prescriptions de la loi non concupisces, non mœchaberis,non adulterium faciès, stuprum puero non infères, on répondit par tous les actes de la uopvsîa et de la [ioiysïa; au crescite et midtiplicamini, par la proscription du mariage, la communauté des femmes, l'union libre et stérile, la débauche. La loi défendait bien le vol et l'homicide; mais il n'est pas dit que les gnostiques aient poussé leur antinomisme jusqu'à voler et tuer; vraisemblablement les lois humaines avaient plus d'empire sur eux que la loi divine. Aussi l'action gnostique s'est-elle concentrée surtout sur la pratique de l'immoralité. Et l'on sait que les corporations exigeaient de leurs adeptes qu'ils eussent épuisé toute la liste des fautes que l'homme peut commettre, sous peine d'être condamnés, après leur mort, à retourner sur la terre pour satisfaire à cet imprescriptible devoir. Immoralité impie et sacrilège qui met dans l'union sexuelle non seulement le bonheur et le parfait amour, mais encore la satisfaction réciproque, sans qu'il y ait à se préoccuper de ce que le vulgaire nomme le mal, car le mal ne vient pas de la nature mais uniquement de la loi, Philosophumena, VI, I, 19, P. G., t. xvi, col. 3223; c'est le Ttapa/p/.rraTOaï xvj uapxc, l'abus criminel de la chair, dont parle Clément d'Alexandrie, Strom., m, 4, P. G., t. vm, col. 1129; c'est le scortari sine verecundia et le per omne nequiter factum volutari, seul moyen d'échapper aux puissances de ce monde, des Constitutions apostoliques, vi, 10, P. G., t. i, col. 936. Ce sont surtout les impiétés sacrilèges qui, sous ce débordement de luxure et de folie erotique, désignent du nom de communion mystique, quamlibet veneream conjunctionem, parodient la participation au corps et au sang de Jésus-Christ par l'oblation et l'absorption de la pj<rtç, et appellent Pàque parfaite l'àvOpomoêopi'a. Epiphane, User., xxvi, P. G., t. xli, col. 337, 340.

4° Autres gnostiques. — Or les carpocratiens ne gardèrent pas le privilège exclusif de l'antinomisme; ils eurent de nombreux imitateurs. Les sectes gnostiques pullulèrent sous divers noms; mais toutes, dans l'ensemble de leurs systèmes, restèrent particulièrement fidèles aux principes constitutifs de l'antinomisme, sauf à les exagérer encore par une malsaine et intempérante émulation dans le mal. Saintlrénée, Cont. hser., 1,30-34, P. G., t. vu, col. 69 i sq., et le Pseudo-Tertullien, Prsescr., XLVII, P. L., t. il, col. 63-66, nous signalent 1rs ophites, les caïnites, les séthites; Clément d'Alexandrie, les antitactes et les pérates, Strom., m, 4; vu, 17, P. G., t. VIII, col. 1137; t. ix, col.552;Origène,les pérates et les naasséniens ou ophites, Cont. Cels., vi, 2<s, 30, P. G., t. xi, col. 1137,1138; cf. Philosophumena, V, i, 2, 3, P. G., t. xvi, col. 3124 sq.; saint Epiphane, les borboriens, les goddiens, les militaires, les phibionites, les zachéens, les barbéliotes, Hser., xxvi, 3; les adamites, Hser., lu; les caïnites, Hser., xxxvm, P. G., t. xi.i, col. 336, :«7, 653, 959. Les principales paraissent avoir été celles des adamites, des caïnites et des ophites.

5° Leur manière de relever l'antinomisme. — Voici quelques particularités introduites dans l'antinomisme.

La fornication étant considérée comme un acte religieux, on estima qu'il ne convenait de la pratiquer qu'après avoir préalablement invoqué l'ange, que l'on disait présider à chacune de ses manifestations. L'antinomisme étant la révolte obligatoire contre le Dieu des Juifs, il fallait mettre au rang des glorieux ancêtres et vénérer les personnages les plus mal famés de l'Ancien Testament, Caïn, Cham, Coré, les sodomites, etc. ; c'étaient de vrais contempteurs de Jéhovah. Le traître Judas luimême fut l'objet d'une réhabilitation et d'un culte parce que, en livrant le Christ, il avait réussi à déjouer le plan du démiurge juif et avait ainsi contribué à sauver elfectivement le monde. Pseudo-Tertullien, Prsesrr., xlvii, P. L., t. ii, col. 65. Mieux encore : la première révolte contre les ordres du Dieu de la Bible avait été la suite des conseils du serpent; le serpent lui-même avait donc droit aux hommages des antinomiens, d'autant plus qu'il était encore un emblème de dépravation. Enfin ne fallait-il pas renouveler les scènes du paradis terrestre et, à l'exemple d'Adam et d'Eve, célébrer les saints mystères dans une complète nudité?

111. Comment les gnostiquesétablissent leur antinomisme. — 1° Altération de l'Écriture. — Étant donné le rôle de l'Écriture sainte et de la tradition dans la prédication chrétienne, on devait nécessairement, pour mieux tromper les fidèles, recourir à un procédé semblable. L'Écriture s'y prêtait peu, il est vrai; mais on sut la plier aux exigences de l'antinomisme. Tout ce qui gênait était déclaré faux ou interpolé; on le supprimait impitoyablement. Ce qui était conservé, c'est-à-dire la plus infime partie, était interprété dans le sens qu'on peut deviner; quelques textes, en particulier, dans un sens impie et obscène : tels le Deo resliterunt et salvi facti sunt, de Malachie, m, 15; le Facianuts mala ut eveniant bona, de Rom., m, 8; le Omnia mihi licent et le Omne peccatum extra corpus est, de I Cor., vi, 12, 18; le Libertate Christus nos liberavit de Gai., iv, 31; le Da omni te petenti de Matth., v, 42, et d'autres encore. C'est ce que saint Irénée appelle « calomnier l'Écriture » . Cont. hser., i, 7, P. G., t. vu, col. 537. Voir Clément d'Alexandrie, Strom., m, 4, P. G., t. vm, col. 1 129- 1144; S. Epiphane, Hxr., xxvi, 6, 8, 11, P. G., t. xli, col. 340, 344, 349.

2° Fabrication d'apocryphes. — Les gnostiques antinomiens firent mieux encore : ils fabriquèrent des faux et exploitèrent avec une rare audace un grand nombre d'apocryphes, où ils avaient eu soin de glisser tout ce qui devait servir à légitimer leurs scandaleuses revendications. C'est ce que reprochent les Constitutions apostoliques, vi, 16, P. G., t. i, col. 956, à ces hommes « qui calomnient la création, les noces, la providence, la procréation des enfants, la loi, les prophètes ». Saint Irénée nous apprend combien nombreux sont les apocryphes, sous l'autorité desquels ils abritent leur doctrine, Cont. /i*r.,l,20,P. G., t. vu, col. 653: mais il ne désigne nommément que Y Évangile de Judas, ibid.,i,3l,P. G., t. vil, col. 704-. Lès Philosophumena citent l'Évangile de saint Thomas, V, i, 7, P. G., t. xvi, col. 3134. Origène à l'évangile de saint Thomas ajoute les Évangiles de Mathias, des Égyptiens, des douze apôtres et de Basilide. In Luc, homil. i, P. G., t. xm, col. 1803. Saint Epiphane signale la prophétie de Barcabbas, dont le nom en syriaque signifie impureté, et dans laquelle ils n'ont pas eu honte de discourir sans voile de débauches infâmes et de matières obscènes; l'Évangile de la perfection, l'Évangile d'Eve, tout rempli de leurs perfidies, Hser., xxvi, 2, P. G., t. xli, col. 333; les Interro galions, Ipurrp&n ' Mapîaç, l'Apocalypse d'Adam, les Livres de Set h, l'Évangile des disciples, ibid., 8, col. 34 1 ; la YÉwa Mapt'a;, qui contient des horreurs, ibid., 12, col. 349; l'Évangile de Philippe, ibid., 13, col. 352; le Livres de Moïse, {'Apocalypse d'Abraham. Hser., x.\\i\. 5, P. G., t. xli, col. 669. Saint Jérôme, outre les évau-

ANTINOMISME

giles des Égyptiens, de Thomas, de Mathias, de Barthélémy, des douze apôtres, de Basilide, d'Apelles, donne à entendre qu'il y en avaitd'autres. InMatth., prol., P.L., t. xxvi, col. 17. Rien de plus propre que tous ces apocryphes à surprendre la bonne foi des simples, pervertir les esprits et corrompre les cœurs. Sous le voile de la fiction, le venin était savamment dissimulé. Ce fut une concurrence habile et perfide contre les livres du Nouveau Testament; elle eut ses conséquences funestes et aurait pu être plus dangereuse encore si l'autorité ecclésiastique ne se fût jetée dans la mêlée et n'eût fait entendre la voix de la vérité.

3° Publication de traités. — Mais les gnostiques, pour réussir dans leurs rêves ou dans leurs ambitions, ne se contentèrent pas de rejeter l'Écriture, de la dénaturer et de lui opposer des apocryphes; ils écrivirent des traités et eurent une littérature à eux, très abondante, où ils expliquèrent leurs systèmes, qui embrassaient dans un vaste syncrétisme toutes les idées en fermentation : théogonie, cosmologie, anthropologie, sotériologie. Nous ne connaissons que quelques titres d'ouvrages : l"Aitôçac-iç [AEyâXï] et les 'AvTipprjTixot de Simon ; Pseudo-Denys, Div. nom., vi, 2, P. G., t. m, col. 857; les ' E<jr,YTiTixa de Basilide, Clément d'Alexandrie, Slrom., iv, 12, P. G., t. vm, col. 1289; les 'TI6txâ et le LTsp\ 7rpo<r:p-jcrjç J/u/v d'Isidore, Clément d'Alexandrie, Slrom., n,. 20; ni, 1, P. G., t. vin col. 1057, 1101 ; le Ilepi Stxatoc-jvri; d'Épiphane, Slrom., n, 2, P. G., t. vm, col. 1105, 1109; les hymnes, lettres et homélies de Valentin, dont il est question dans Tertullien, Clément d'Alexandrie et les Philosopltumena. Très certainement la liste n'en est pas épuisée. Mais livres apocryphes et traités gnostiques, tout a presque complètement disparu. Les quelques fragments qui en restent ne sauraient nous donner une idée de l'effort intellectuel du gnosticisme. Ce que les Pères nous en ont révélé nous permet cependant d'entrevoir la place importante qu'occupait dans ces systèmes l'antinomisme. Au fond, la métaphysique, quelque brillante et séduisante qu'elle fût, ne paraît avoir été qu'un trompe-l'œil et qu'un appât; tout, dans la vie, se résolvant finalement dans une question d'ordre pratique, il est à croire que l'antinomisme a été le vrai but, la véritable raison d'être de l'assaut livré par la gnose au christianisme.

IV. Antinomisme des marcionites. — Il est un groupe à part dont nous n'avons pas parlé, et qui tranche sur l'ensemble, c'est celui de Marcion. Marcion a nettement répudié les excès du sensualisme: il a recommandé l'ascétisme le plus sévère; il a même obligé ses partisans à ne pas reculer devant le martyre; peut-on, dès lors, le ranger parmi les antinomistes? Oui, sans aucun doute. Son austérité ne saurait donner le change. Théoriquement, il a fait du Nouveau Testament l'antithèse formelle de l'Ancien; celui-ci, il le rejette; de celui-là, il n'a conservé que l'Évangile selon saint Luc, bien entendu après l'avoir mutilé et arrangé pour les besoins de sa cause; ce procédé nous est connu. Mais pratiquement, l'opposition qu'il met entre le Dieu créateur et le Dieu bon qu'est-elle autre chose sinon l'un des principes constitutifs de l'antinomisme? De plus, ce Dieu créateur, il le déclare mauvais et auteur du mal. C'est contre lui qu'est venu travailler le Christ; et le Christ ne descend aux enfers que pour y sauver Caïn, les sodomites, tous les pécheurs de l'ancienne loi; quant à Abel, Noé, Abraham, et les autres justes, ils ont le tort d'avoir obéi aux ordres du créateur, il les délaisse. Enfin, sous les apparences ou même la réalité de la vertu, Marcion n'impose ses prescriptions ascétiques, jeûne, abstinence et continence, qu'en haine du Dieu, créateur de la matière et auteur de la génération : et c'est encore de l'antinomisme, quoique moins brutal et plus raffiné que celui des autres gnostiques. Tertullien, Adv. Marc., P. L., t. n.

On en peut dire autant de Tatien. Comme Marcion, il fut chrétien avant de devenir hérétique, et comme Marcion, il distinguait la loi de l'évangile et les attribuait à deux auteurs différents; ce qui était de l'antinonisme à la manière de Marcion. On attribue à Tatien la paternité des encratites; secte d'austères continents, si l'on n'en juge que par l'étiquette, à laquelle se rattachent celles des sévériens, des hydroporastates ou aquariens, des apotactites, cathares ou apostoliques, mais dont les orgueilleuses prétentions dissimulaient mal la perversité endémique qui fait le fond de tout le gnosticisme et de tout ce qui en dérive. Irénée, Cont. hser., i, 28, P. G., t. vu, col. 690; Pseudo-Terlullien, Prsescr., lu, P. L., t. n, col. 72; Épiphane, Hser., xlvi, P. G., t. xli, col. 835.

V. Antinomisme des manichéens. — Gêné un moment et comme barré par l'effort de Justin, d'Irénée, de Tertullien, de Clément d'Alexandrie, d'Origène, d'Hippolyte, le courant gnostique n'en continue pas moins sa marche souterraine, canalisant et entraînant avec lui toutes sortes de scories. Son antinomisme flattait trop les instincts de révolte qui gisent dans l'arrière-fond de la perversité humaine pour ne pas reparaître un jour ou l'autre. C'est ainsi qu'à la fin du me siècle il trouve dans Manès mieux qu'un disciple, un apôtre; mieux qu'un héritier des grands gnostiques, un émule, qui l'accueille, le renforce, lui imprime un élan puissant et lui assure un succès tout aussi funeste et beaucoup plus durable. Manès est dualiste; il oppose l'un à l'autre deux principes coéternels; au principe du mal il attribue la création, la loi de Moïse, les prophéties; au principe du bien, la rédemption et le salut. Il identifie le Dieu de la Bible avec l'un des princes des ténèbres; il repousse tout l'Ancien Testament et une partie du Nouveau. Chez lui et ses disciples, comme chez les gnostiques, ce sont les mêmes procédés d'exégèse, une exploitation semblable des apocryphes, une production littéraire aussi abondante et dans un but identique; et c'est aussi le même antinomisme révoltant. Car le manichéisme rejette la loi révélée et la loi naturelle, sous prétexte qu'elles sont l'œuvre du prince des ténèbres; il rend responsable du péché, non l'homme, mais la nature ennemie qui agit en lui; et s'il condamne les œuvres de la chair, recommande l'abstention du mariage, pratique l'austérité en renchérissant sur l'ascétisme chrétien, la réalité des faits est loin de répondre à la sévérité de ces principes : l'immoralité déborde à un tel point que l'autorité civile dut intervenir à plusieurs reprises pour en réprimer les excès. Dioclétien, Valentinien Ier, Gratien, Théodose, Honorius firent des lois contre le manichéisme. Codex Gregorianus, édit. Hoenel; Codex Tlieod., XVI, V, 3, 7, 9, 18, 35, 40. C'est que le manichéisme était devenu l'égout collecteur de toutes les ignominies. Saint Cyrille de Jérusalem l'appelle le réceptacle de toutes les immondices, le bourbier de toutes les hérésies, Catech., vi, 20, P. G., t. xxxm, col. 572; et saint Augustin le qualifie aussi durement. User., xlvi, P. L., t. xlii, col. 42.

Bien que combattu pendant tout le ive siècle et la première moitié du Ve, par Archélaus, Eusèbe de Césarée, Apollinaire, Sérapion de Thmuis, saint Athanase, Georges de Laodicée, Eusèbe d'Émèse, Tite de Bostra, que cite Épiphane, User., lxvi, 21, P. G., t. xlii, col. G5, par saint Épiphane et surtout par saint Augustin, dans plusieurs de ses ouvrages, le manichéisme fit des prosélytes. Au IVe siècle, il donna naissance au priscillianisme, qui ravagea l'Espagne et la Gaule. Le priscillianisme, dernier rejeton des impiétés de Simon, comme l'appelle saint Vincent de Lérins, Comm., xxiv, P. L., t. l, col. 671, n'est « qu'une confusion horrible de toutes les iniquités, ramassées là comme dans un cloaque », Augustin, User., lxx, P. L., t. xlii, col. 44, « un composé des horreurs les plus grossières, des saletés et des

ANTINOMISME — ANTIOCHE, PATRIARCAT GREC

ordures des autres hérésies. » Léon le Grand, Epist., xv, P. L., t. liv, col. 677 sq. Sous des apparences trompeuses se cache un fond abominable de dépravations, d'excès et de crimes qui rappellent le manichéisme, et qui sont la dernière manifestation de l'antinonisme pendant la période patristique. Plus tard, au moyen âge, aux XIe, xiie, xme siècles, l'antinomisme reparaîtra encore dans plusieurs sectes, celles des bogomiles, des pauliciens, des vaudois, des cathares, des albigeois.

Outre les Pères cités dans le corps de l'article, on peut consulter : Matter, Histoire du guosticisme, Paris, 1844; Néander, Genetische Entwickelung dcr g nostichen System, Berlin, 1818; Ulhorn, Das Basiliadinische System, Gœttingue, 1855; Heinrin, Die Valentinianische Gnosis, Berlin, 1871; la Healencycloj)àdie et le Dictionary of Christian biography.

G. Bareille.

ANTIOCHE. L'état religieux de l'Asie fera l'objet d'un article général qu'on trouvera à ce mot. Mais l'importance des groupes chrétiens qui se rattachent à l'antique Église d'Antioche, exigeait des articles spéciaux. Il convenait aussi de nous occuper ici des principaux conciles tenus en cette ville et de la célèbre école qui y fut florissante. Nous réunissons donc sous le mot Antioche les articles suivants : I. Patriarcat grec. IL Patriarcat grec-melkite. III. Patriarcat latin. IV. Patriarcat jacobite. V. Patriarcat syrien catholique. VI. Conciles. VIL École chrétienne. — Pour le patriarcat maronite d'Antioche, voir le mot Maronites.

I. ANTIOCHE, patriarcat grec — I. Introduction du christianisme. IL Évêques des premiers siècles. III. Gnose. IV. Liturgie. V. Schisme d'Antioche (330- 415). VI. Conciles d'Éphèse et de Chalcédoine. Perte de Chypre, de la Palestine et de la Perse. VIL Du concile de Chalcédoine à la conquête arabe (451-638). VIII. La domination musulmane (638-969) et l'occupation byzantine (969-1084). IX. Sièges suffragants d'Antioche. X. Des croisades à 1728. XL De 1728 à nos jours. XII. Situation actuelle et statistique.

I. Introduction du christianisme. — L'annonce de l'Évangile parvint dès les premiers jours à la communauté juive d'Antioche; Nicolas, un des sept diacres, en était originaire. Act., iv, 5. Dès que la persécution sévit à Jérusalem, immolant Etienne et dispersant les collaborateurs du Christ, apôtres et disciples se rendirent dans la métropole de l'Orient, prêchant la bonne nouvelle aux seuls enfants de Jacob, nemini loquentes verbuni nisi solis Judith. Act., xi, 19. Cette conception étroite du christianisme répugnait à l'esprit libéral des missionnaires, venus de Chypre et de Cyrène, qui étaient depuis leur naissance en contact journalier avec les gentils; ils se mêlèrent à eux, leur firent part des grandes vérités qui intéressaient tous les peuples et, si grands qu'eussent été les progrès de la religion nouvelle parmi les fils de la synagogue, c'est de préférence au sein de la population païenne qu'elle se recruta. Antioche fut réellement la première Église de la gentilité, le vrai berceau du christianisme.

Barnabe d'abord, puis son ami Saul vinrent, au nom de l'Église mère de Sion, approuver ces innovations, affermir les volontés défaillantes, organiser la communauté. Bientôt, le nombre des disciples augmenta en de telles proportions que, pour les distinguer des juifs, le vulgaire les surnomma chrétiens. Act., xj, 26. Antioche devint alors le centre effectif des missions, d'où des apôtres zélés, comme Barnabe, Siméon Niger, Lucius de Cyrène, Manahen, Paul, Act., xm, 1, Jean, Marc, Silas, etc., rayonnèrent dans les iles de Chypre et de Crète, dans les grandes cités de l'Asie Mineure, de la Thrace et de la Macédoine. Au retour de chaque expédition, Paul ne manqua jamais d'aller consoler ses enfants d'Antioche et de retremper sa ferveur sur le premier théâtre de son apostolat. Act., xiv, 25; xv, 35;

xviii, 22. Cependant les multiples conversions opérées parmi les gentils éveillaient de la jalousie chez les chrétiens judaïsants, qui voulaient leur imposer les pratiques de la synagogue. Entrés directement dans le bercail du christianisme, sans passer par la porte des pratiques mosaïques, les chrétiens-gentils repoussaient la circoncision, le repos sabbatique et autres observances des convertis du judaïsme. Des disputes véhémentes éclatèrent entre les deux fractions de la communauté antiochienne. Paul et Barnabe prirent ouvertement parti contre les observances légales et portèrent les doléances des fidèles sortis du paganisme devant l'assemblée des apôtres à Jérusalem (52). Celle-ci ratifia les innovations des deux missionnaires et proclama l'affranchissement absolu des gentils vis-à-vis du joug de la Loi. Act., xv. Lorsque Céphas, oublieux des prescriptions de l'assemblée de Jérusalem, se tint à l'écart des chrétiens sortis de la gentilité et sembla par son silence encourager l'opposition des judaïsants, Paul lui résista en face et le remit dans le chemin de la vérité. Gai., ii, 11-15. Ce trait, relevé par saint Paul, donne une certitude presque absolue à la tradition qui fait de saint Pierre le fondateur de l'Eglise d'Antioche. Nous avons des témoins irrécusables de cette tradition dans les écrits d'Origène, In Luc, homil. vi, P. G., t. xm, col. 1815; d'Eusèbe, H. E., 1. III, c. xxxvi, P. G., t. xx, col. 288; de saint Jérôme, In Gai., c. il, P. L., t. xxvi, col. 341 ; Deviris illustr., 1, P. L., t. xxm, col. 637; de saint Jean Chrysostome, Homil. in Ignat., P. G., t. L, col. 591, pour ne pas descendre plus bas que le IVe siècle. Toutelois, Antioche qui se glorifia it d'avoir possédé saint Pierre n'estimait pas que le chef des apôtres eût été proprement son évêque ; en effet, Eusèbe, qui avait sous les yeux les catalogues des Églises orientales, nomme Évodius comme le premier pontife d'Antioche et saint Ignace comme le second. II. E., 1. III, c. xxi, P. G., t. xx, col. 256. Quelle fut la durée du séjour de saint Pierre dans la capitale de la Syrie? Il nous est impossible de le dire. La tradition qui lui attribue sept années d'épiscopat à Antioche ne parait pas être plus ancienne que le pape saint Grégoire. Epist., vu, 40, P. L., t. lxxvii, col. 899. Quoi qu'il en soit, la gloire d'avoir abrité le chef de l'Église rejaillit sur Antioche et l'éleva de bonne heure au-dessus des autres sièges apostoliques. IL Évèques des premîers siècles. — A Pierre et à Évodius succéda le célèbre martyr Ignace. En ce tempslà, Ménandre et Saturnin semaient l'ivraie gnostique dans le champ de l'Église antiochienne. Entre Ignace et Théophile, Eusèbe cite, H. E., 1. IV, c. x, P. G., t. xx, col. 367, Héron, Corneille, Héros. Théophile, qui semble avoir vécu sous Marc-Aurèle et Commode, réfuta dans ses apologies les erreurs d'Hermogène et de Marcion. Il composa des écrits catéchétiques et, le premier, employa le mot de Trinité. Eusèbe, H. E., 1. IV, c. xxiv, P. G., t. xx, col. 389; Duchesne, Les origines chrétiennes, Paris, 1898, p. 213-219; Batilfol, La littérature grecque, Paris, 1897, p. 101. S'il a écrit la première chronique remontant à la création, comme c'est probable, Théophile a le mérite d'être le plus ancien historien ecclésiastique. Après lui, l'Église fut gouvernée par Maximin, puis par Sérapion (190-209). Celui-ci intervint comme métropolitain dans une question religieuse qui divisait la communauté de Bhossos en Cilicie. Un fragment de sa lettre sur le De evangelio Pétri, inséré par Eusèbe, //. E., 1. VI, c. XII, P. G., t. xx, col. 545, nous apprend qu'il avait déjà visité les chrétiens de Rhossos pour examiner leur foi et qu'il devait y retourner pour mettre un terme aux dissensions religieuses des fidèles. La tradition d'Édesse rapporte également que Sérapion aurait consacré l'atout, le troisième évêque de cette ville. Tixeront, Les origines de l'Eglise d'Édesse, Angers, 1888, p. 1 40. Ces deux épisodes dénotent les rapports existant entre Antioche et les Églises que

ANTIOCHE, PATRIARCAT GREC

ses missionnaires avaient évangélisées, ils témoignent que l'évêque d'Antioche exerçait une sorte de primauté sur des chrétientés distinctes de son Église particulière. L'épiscopat de Sérapion vit aussi la victoire de Septime Sévère sur son rival Pescennius Niger, défaite qui fut suivie de terribles représailles pour la Syrie. Le fougueux Africain démembra de la Syrie une province de la Phénicie, priva Antioche de ses institutions municipales et fit de cette ville de 700 000 Ames, jusque-là la seconde de l'Empire, un simple village dépendant de Laodicée. Cependant, comme la frontière était menacée par les Sassanides et qu'Antioche était le centre naturel de la défense, la capitale de la Syrie recouvra ses anciens privilèges et continua d'être jusqu'à Théodose la véritable reine de l'Orient.

Après Sérapion, Antioche élut pour pasteur un confesseur de la foi nommé Asclépias ; vinrent ensuite Philétus, Zébinus et Babylas, une des plus illustres victimes de la persécution de Dèce. En 258, la ville fut livrée par trahison à Sapor, roi de Perse. Les évêques Fabius (f 252), et Démétrianus(f 261), eurent pour successeur le confident et le ministre de la reine Zénobie, Paul de Samosate, qui mena la vie fastueuse d'un homme du siècle, introduisit des chœurs de femmes dans l'église pour chanter ses propres louanges et nia même la divinité de Jésus-Christ. De 264 à 268, son hérésie émut tout l'Orient et amena par trois fois dans les murs d'Antioche toutes les célébrités ecclésiastiques de l'Asie et des provinces syriennes. Le dernier concile, réuni en 268, se termina par la déposition du hardi novateur. Tout en acceptant la condamnation de son favori, Zénobie ne consentit ni à lui retirer sa protection, ni à mettre la force civile au service de l'évêque orthodoxe, Domnus, ni à éloigner Paul de la demeure épiscopale et des propriétés qu'il détenait toujours. En 272 seulement, l'empereur Aurélien ordonna de restituer l'église aux chrétiens qui étaient en communion avec les évêques d'Italie et de Rome. Domnus fut suivi de Timée et de Cyrille, envoyé en 303 aux mines de Pannonie. L'absence du pasteur fut fatale à cette heure de la persécution. Les chrétiens désertèrent en foule les autels du vrai Dieu pour offrir des sacrifices aux idoles. Jusqu'à l'avènement de Constantin, les disciples du Christ, les femmes surtout, se virent exposés aux pires outrages des officiers de la cour, parfois des empereurs en personne. Maximin, qui avait fait d'Antioche sa capitale, fut un monstre de luxure et de débauches. Que de femmes, vierges ou épouses, préférèrent se donner la mort plutôt que de tomber vivantes entre les mains de ses infâmes agents ! L'Église a reconnu le culte de ces martyres de la chas- Teté, telles que Bérénice, Prosdocé, Domnina, Pélagie, et nombre d'autres dont les noms sont ignorés.

Enfin, la paix fut rendue à l'Église avec l'édit de Constantin, sous les évêques Tyran, Vital, Philogone et Paulin ; elle fut presque aussitôt troublée par les controverses de l'arianisme. Antioche en souffrit plus que toute autre cité. L'exil de saint Eustathe en 330 la livra à la discrétion des prélats ariens qui, durant le ive siècle, se succédèrent sans solution de continuité, soutenus et patronnés par leurs coreligionnaires couronnés, Constance et Valens. Le règne de Julien l'Apostat provoqua le dernier effort du paganisme expirant. L'empereur, avant son expédition de Perse, vint prendre ses quartiers d'hiver à Antioche. Vainement tenta-t-il d'infuser une vie nouvelle au culte des dieux de l'Olympe tombé en discrédit, les reliques de saint Babylas fermèrent la bouche à l'oracle d'Apollon, à Daphné. Au lieu des blanches théories d'enfants et des nuages de fumée montant des sacrifices qu'il attendait, Julien ne vit venir à sa rencontre qu'un vieux prêtre tenant une oie fort maigre à la main. Deux fois de suite, le temple d'Apollon devint la proie des llammes, et si l'Apostat s'en vengea sur les chrétiens, ceux-ci lui rendirent avec

usure ses moqueries déplacées sur le fils du charpentier qui lui préparait déjà un cercueil. Sous le règne de Théodose, en 387, la levée d'un impôt extraordinaire suscita une émeute, au cours de laquelle les statues de l'empereur et de sa famille furent renversées et traînées dans la boue. Le gouverneur exerça une justice sommaire sur quelques coupables, et sans la touchante démarche du saint vieillard Flavien, la ville entière , comme plus tard Thessalonique, aurait éprouvé les effets redoutables de la colère de l'empereur. Antioche, résidence du comte d'Orient, possédait des églises fort belles ou fort renommées, comme l'église d'or bâtie par Constantin et l'église ancienne qui conservait le souvenir des premiers apôtres. Pour les antiquités d'Antioche, voir Ottfried Mùller, Antiquitales antiochcnse, in-4°, Gœttingue, 1839.

III. Gnose. — L'origine du mal et l'origine du monde sont les causes fondamentales de la gnose dans la primitive Église. C'est à résoudre ces deux problèmes, l'un moral, l'autre physique, mais connexes entre eux, que se heurtèrent les esprits inquiets et chercheurs, plus confiants dans leurs propres lumières que dans celles de la tradition. La Syrie fut de bonne heure infectée de cette maladie. Ménandre, disciple de Simon, et, comme lui, originaire de la Samarie, soutint la théorie émanative de la création et, s'il ne crut pas, comme son maître, être Dieu lui-même, il s'estima du moins le Sauveur promis aux mortels. Saturnin, son émule, enseignait à Antioche, au début du n« siècle. Il partageait les hommes en deux classes, les bons et les méchants, ceux-ci protégés par les démons, ceux-là par le Sauveur accouru à leur secours sous l'apparence d'un corps humain. De plus, le mariage lui semblait une institution diabolique ; diabolique aussi l'usage de manger des choses animées. Un autre gnostique syrien, Cerdon, professait à Rome, vers l'an 130, le même enseignement, il compta Marcion parmi les héritiers de ses erreurs. Gardons-nous de passer sous silence Axionicos d'Antioche, le principal représentant de la doctrine de Valentin, et Bardesane d'Edesse (f 225), qui, avec l'aide de son fils Harmonios, exposa ses idées dans des hymnes et propagea le mal dans toute la Syrie.

IV. Liturgie. — La liturgie syrienne est la source de toutes les autres et les types si connus depuis : alexandrin, byzantin, romain et gallican, peuvent tous aisément s'y rattacher. A cela rien d'étonnant; la Syrie n'estelle pas le berceau du christianisme? et la langue syriaque ne fut-elle pas la première usitée? Je ne puis entrer ici dans les détails et je renvoie, pour ce qui concerne la liturgie primitive , aux textes publiés par M. E. Brightman, Liturgies easternand western, Oxford, ■1896, t. I. Au ive siècle, les documents sont plus nombreux et plus précis. On n'en compte pas moins de quatre ou cinq d'un intérêt capital : 1° la catéchèse xxiii de saint Cyrille de Jérusalem prononcée en 347; 2° les Constitutions apostoliques, il, 57; VIII, 5-15; 3° divers passages des homélies de saint Jean Chrysostome ; 4° la S. Silvise Aquitanse percgrinatio ad loca sancla, Rome, 1886, datant de la fin du ive siècle. On peut y ajouter encore le Testamentuni Domini Nostri Jesu Ckrisli, publié récemment par le patriarche syrien M9r E. Rahmani et dont l'âge n'a pas encore été bien déterminé. Du ive siècle et d'Antioche également proviennent deux usages liturgiques, qui furent bientôt étendus à l'Église entière; tout d'abord l'office quotidien des ascètes et des vierges fut introduit dans le service des églises vers l'an 350 par l'évêque arien, Léonce; ensuite Yanliphona ou chant des psaumes en deux chœurs remplaça le récitatif du lecteur ou psalmus responsorius. P. Batiffol, Histoire du bréviaire romain, Paris, 189i, p. 18, 25. Sur la liturgie syrienne, voir Duchesne, Origines du culte chrétien, in-8°, Paris, 1898, p. 55-67; Dictionnaire d' archéologie chrétienne , 1. 1, col. 2427-2 i39.

AXTIOCHE, PATRIARCAT GREC

V. Schisme d'Antioche (330- 115) . — Quand saint Eustathe fut déposé en 330 par les ariens, ses partisans formèrent une communauté à part, qui n'entretenait aucune relation avec les hérétiques. En 300, l'arien Eudoxe ayant échangé le trône primatial d'Antioche pour le simple évêché de Constantinople, ses amis élurent à sa place Mélèce, évêque de Sébaste en Arménie (361). Celui-ci passait, à tort ou à raison, pour être de leur parti; à tort, semhle-t-il, puisque, dès son premier discours, il défendit la consubstantialité du Verbe, sans pourtant se servir de ce mot; ce qui lui valut d'être exilé par Constance moins de trente jours après sa nomination. Euzoïus, un arien pur, lui succéda. Le retour de Mélèce coïncida avec le règne de Julien (362); toutefois, l'auréole de son bannissement ne pouvait, aux veux des eustathiens, dissiper la souillure contractée par son élection arienne ; ils restèrent donc à l'écart. En conséquence, il y eut trois partis dans la capitale de l'Orient : les eustathiens, minorité inlime soutenue par l'Egypte et l'Occident, les méléciens qu'appuyaient tous les calholiques d'Orient, et les ariens. Des saints, des évêques et autres personnages marquants du catholicisme s'employèrent tour à tour à réunir les deux fractions orthodoxes qui se boudaient pour une simple question de personnes, ils échouèrent totalement. Il est vrai que Lucifer de Cagliari, chargé de terminer cette affaire, était le plus impropre à mener une négociation. Son humeur batailleuse le poussa à consacrer évêque le prêtre Paulin, chef de la communauté eustathienne, et la division ne lit ainsi que s'accroître.

Après deux nouveaux exils subis en 361 et 370, Mélèce offrit une transaction à Paulin qui crut de sa dignité de la refuser; alors chacun nomma des évêques de son parti à tous les sièges qui en manquaient, parfois même aux sièges qui en possédaient déjà, et l'affreuse lèpre du schisme s'étendit encore. Un accord survint ensuite entre Paulin et Mélèce pour que, à la mort de l'un des deux, le survivant fût reconnu comme le seul évêque catholique. Et pourtant, à la mort de Mélèce, durant le concile de Constantinople (381), un successeur lui fut donné dans la personne de Flavien, au grand désespoir de saint Grégoire de Nazianze qui voulait mettre un terme à ce schisme. De leur côté, les amis de Paulin le remplacèrent par Évagre, en 388. Lorsque Évagre succomba (392), Flavien obtint qu'on remit à plus tard l'élection de son successeur et, en 398, il se fit reconnaître du saint-siège par l'intermédiaire de saint Jean Chrysostome et de Théophile d'Alexandrie. Une partie des eustathiens persistait toujours dans son isolement; l'élection de Porphyre (404) n'était pas faite pour la ramener. Les persécutions de ce dernier contre tous ceux qui manifestaient la moindre sympathie envers l'exilé de Gueuse lui aliénèrent même une partie de la population mélécienne. Enfin, en 415, Alexandre assista à un office célébré par la Petite-Église; ses avances inespérées entraînèrent la réconciliation générale et le baiser de paix lit oublier une division qui avait duré quatre-vingt-cinq ans.

VI. Conciles d'Éphèse et de Chai.cédoine. Perte de Chypre, de la Palestine et de la Perse. — Nestorius (■tait Syrien et condisciple de Jean, évêque d'Antioche (428-441), qui soutint avec trop d'ardeur la cause désespérée de son ami. Pendant que Cyrille, Juvénal et Memnon condamnaient à Epbèse, le 22 juin 431, l'adversaire de l'union hypostatique du Verbe, Jean et quarante-trois évêques du diocèse d'Orient tenaient un conciliabule qui prononçait la déposition de Cyrille et Memnon et l'absolution de Nestorius. Jean s'obstinail alors, par dépit ou par ambition, dans une rivalité sourde aux visées du « pharaon égyptien », dont l'ascendanl croissait chaque jour. Après des négociations pénibles, et sous la menace d'une excommunication, le prélat d'Antioche souscrivit la formule proposée et

écrivit en termes affectueux à son collègue d'Alexandrie (433). Le 13 avril de la même année, saint Cyrille communiquait à son troupeau la joyeuse nouvelle de cette réconciliation, qui fut approuvée par le pape Sixte III. L'exemple du métropolitain ne fut pas suivi par tousses suffragants. Helladede Tarse, Eulhyre de Tyane, Alexandre de Hiérapolis, les évêques des deux Ciliciesse séparèrent de Cyrille et de Jean; d'autres, plus modérés, se contentèrent de blâmer la déposition de Nestorius. Jean usa de tous les moyens, même de la force séculière, pour les faire rentrer dans l'obéissance. Les écrits des hérétiques furent brûlés, Nestorius banni en Egypte et ses partisans contraints de se réfugier à Edesse.

Le concile d'Éphèse régla une autre question pendante depuis un siècle entre l'île de Chypre et le primat d'Antioche, et il la régla en défaveur de ce dernier. Alexandre, évêque d'Antioche (413-421), s'était plaint au pape Innocent Ier de voir son autorité méconnue par les prélats de Chypre qui consacraient eux-mêmes leur métropolitain. La réponse du pape avait été favorable à ces revendications d'Alexandre qui n'aboutirent pas. En 431, à la mort de Troïle, archevêque de Salamine, les évêques chypriotes lui donnèrent Rheginus pour successeur, malgré l'opposition de Jean d'Antioche. Rheginus partit aussitôt pour Éphèse avec trois de ses suffragants. Au concile, ils eurent l'intelligence de voter en faveur de l'orthodoxie et prièrent les Pères de confirmer l'autonomie de leur île, menacée par l'ambition de Jean. Les Pries y consentirent mais avec des réserves formelles. Si Jean pouvait dans la suite prouver que la juridiction de son Église sur Chypre était antérieure à saint Épiphane, il rentrerait en possession de tous ses droits. Plus tard, Pierre le Foulon tentait encore de courber l'île sous l'autorité d'Antioche , lorsqu'on découvrit près de Constantia le corps de saint Barnabe, le premier apôtre de Chypre (488). Dès lors, les réclamations du Foulon étaient mal venues, puisque Constantia pouvait se glorifier d'être une Église apostolique; en définitive, l'île de Chypre resta en possession de son autocéphalie que, depuis, elle n'a jamais perdue. Théodore le Lecteur, Histor., il, 2, P. G., t. lxxxvi, col. 181; Alexandre le Moine, Laudalio in apost. Barnabcuii, P. G., t. lxxxvii, col. 4101.

Un extrême en appelle toujours un autre. Nestorius avait nié l'unité de la personne du Christ, Eutychès l'exagéra au point de soutenir l'unité de nature. Domnus, évêque d'Antioche (441-449), neveu de Jean et disciple de saint Euthyme en Palestine, se signala d'abord par sa ferme orthodoxie, il présenta même à Eutychès quelques justes observations; puis, se laissant emporter par le courant monophysite qui entraînait tout en Syrie, il signa tout ce qu'on voulut au brigandage d'Éphèse (449), et n'en fut pas moins déposé comme suspect de tiédeur. Maxime fut consacré à sa place par l'évèque de Constantinople, Anatole, à l'encontre des prescriptions des anciens canons.

Le concile de Chalcédoine, si funeste à tant de titres aux Églises syriennes, consacra l'usurpation de Juvénal, évêque de Jérusalem, qui venait d'enlever à Césarée de Palestine son titre de métropole et de soustraire les trois provinces de Palestine à l'autorité de Maxime. Le prélat peu scrupuleux, catholique au concile d'Ephèse, hérétique au brigandage et de nouveau catholique à Chalcédoine, selon que ses intérêts le poussaient dans l'un ou l'autre camp, venait enfin de réaliser les désirs d'agrandissement que les évêques de Jérusalem nourrissaient depuis un siècle. Il faillit même obtenir l'Arabie et la Phénicie et rogner ainsi de moitié le diocèse de son voisin. En vain, Maxime d'Antioche, qui avait cédé dans la crainte de perdre davantage, se plaignit-il, après le concile, au pape saint Léon; en vain celui-ci promit-il de le soutenir envers et contre tous, le temps qui légitime tout lit oublier ce coup de force et les titulaires de

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Jérusalem restèrent à l'avenir paisibles possesseurs d'un patriarcat, qui comprenait trois prpvinceset soixante évêchés. Voir L'érection du patriarcat de Jérusalem (451), dans la Revue de l'Orient chrétien, 1899, p. 44-57.

L'Église de Perse était une fille spirituelle de l'Église de Syrie. Le primat de Séleucie-Ctésiphon devait recevoir la consécration épiscopale du patriarche d'Antioche, dont il était le représentant officiel et le légat ou catholicos. Les auteurs syriens s'accordent à reconnaître que les successeurs de saint Maris jusqu'à Ahadaboui furent ordonnés par le primat de Syrie. Schahloupa, mort à la fin du me siècle, serait le premier qu'on aurait consacré à Séleucie-Ctésiphon. Les princes sassanides auraient alors exigé la modification de l'ancien règlement ecclésiastique, et depuis le concile de Nicée environ les évèques de Séleucie n'allèrent plus en Syrie chercher la consécration épiscopale. Toutefois les liens de vassalité n'étaient pas rompus et la Perse dépendait encore 'd'Antioche. Nous avons vu que les partisans de Nestorius se réfugièrent à l'école théologique d'Édesse, qui admit le nestorianisme parmi les articles fondamentaux de son enseignement. En raison même de sa situation privilégiée sur la frontière des deux empires, romain et perse, cette ville voyait affluer à ses écoles les étudiants des deux pays; elle devenait par là le centre et le refuge du nestorianisme qui s'infiltrait ensuite dans les villes de la Chaldée et de la Mésopotamie. En 489, l'empereur Zenon ferma l'école d'Édesse afin de sauvegarder la foi de ses sujets; aussitôt professeurs et élèves passèrent en Perse où ils furent accueillis comme des libérateurs. Sous l'impulsion de Barsumas, évêque nestorien de Nisibe, tout un plan de réformes fut conçu en vue de soustraire l'Église de Séleucie à la juridiction d'Antioche et de lui assurer une vie dogmatique et disciplinaire tout à fait distincte. Dès lors, l'Église perse se constitua en chrétienté autonome et la métropole de Séleucie fut élevée au rang de siège patriarcal. Acace en fut le premier titulaire. Dès lors aussi, les provinces ecclésiastiques situées au delà du Tigre, dans le Turkestan et l'Extrême-Orient, furent perdues sans retour pour Antioche.

VIL DU CONCILE DE ClIALCÉDOINE A LA CONQUÊTE

arabe (451-638). — Le fameux abbé Barsumas, Syrien d'origine et de langue, avait appuyé de ses coups de bâton plus que de son éloquence le brigandage d'Éphèse en 449; il mourut neuf ans après, adversaire obstiné de la foi de Chalcédoine, laissant à de nombreux disciples une foi à défendre et sa mémoire à venger. Mais Marcien et Léon gouvernèrent longtemps l'Empire; ils avaient l'âme catholique, le sens très net de leur responsabilité, ils avaient, en outre, la main assez ferme pour imposer leur vouloir aux récalcitrants. L'opposition le savait, elle resta dans l'ombre sous les patriarches Maxime (f 456), Basile (f 458), Acace (f 460) et Martyrius. Vers l'an 468 arrivait dans Antioche le moine Pierre, surnommé le Foulon, à cause du métier qu'il avait jadis exercé au couvent des acémètes dans le diocèse de Chalcédoine. Alexandre le Moine, Laudatio in apost. Barnabam, P. G., t. lxxxvii, col. 4099. Il était audacieux, brouillon, monophysite et surtout ami du gouverneur de la Syrie, le futur empereur Zenon, qui lui promettait de l'avancement. En quelques mois Martyrius se voyait contraint de céder la place au nouvel arrivant (470). Cette première usurpation dura peu ; l'année suivante, le Foulon se réfugiait chez ses frères les acémètes. En 476, le vent de la fortune le portait encore aux honneurs, d'où une nouvelle catastrophe le renvoyait en exil deux ans après pour l'appui qu'il avait prêté au tyran Basilisque. L'hérétique Jean Codonat lui succéda, il fut déposé au bout de trois mois; mais les monophysites ne courbèrent pas la tète et, en 479, ils jetaient dans l'Oronte le cadavre mutilé d'Etienne II, patriarche orthodoxe. Acace de Constantinople profita de ces dissensions intestines pour consacrer, en dépit des

canons, Etienne III et Calendion (482). Ce dernier fut banni en 485 pour des motifs politiques, et forcé de se retirer devant le vieil hérésiarque, Pierre le Foulon, qui occupa le siège d'Antioche jusqu'à sa mort (488). Palladius qui le remplaça jusqu'en 498 partageait toutes ses erreurs.

Un modéré, saint Flavien, vint ensuite. Dès son élection, il vit se révolter contre lui presque toute la province de Syrie, soulevée par deux révolutionnaires de génie, Xénaïas ou Philoxène et Sévère, originaire de Sozopolis en Pisidie et moine au couvent de Pierre l'Ibère près de Gaza. Flavien, comme Élie de Jérusalem, était très conciliant sur la question des personnes, difficile sinon inflexible sur celle des principes. Il voulait bien recevoir la communion des nombreux prélats que les caprices de l'empereur nommaient au poste de Constantinople; il se refusait, en retour, à condamner les deux natures en Jésus-Christ. Enfin, aux conciles de Sidon (512), et de Tyr (513), acculé à prendre une position franche, il se déclara pour le maintien de la foi de Chalcédoine et s'en alla expier à Pétra (513), certaines de ses complaisances. Th. Nôldeke, Die Synoden von Sidon und Tyrus, dans la Byzantinische Zeitschrift, 1892, p. 332-335, et Josua Stylites und die damaligen kirchlichen Parteien des Ostens, dans Byz. Zeitschrift, 1892, p. 31-49. Le chef du parti monophysite pour l'audace et l'étendue des connaissances, le moine Sévère, monta aussitôt à l'assaut des honneurs, d'où l'arrivée de Justin au pouvoir le contraignit à descendre (519). Nous verrons plus loin comment il organisa avec ses amis l'Église jacobite. Paul II, qui dut abdiquer, et le faible Euphrasius ne purent ramener la victoire dans le camp catholique; les monophysites augmentaient en nombre et en valeur, constituaient un patriarcat indépendant calqué sur celui d'Antioche et se subdivisaient dans une prodigieuse fécondité en une multitude de sectes rivales. Sous le pontificat d'Euphrasius, Antioche, si souvent démolie par les tremblements de terre et toujours reconstruite avec plus de luxe et de richesse, fut complètement changée en un monceau de ruines et perdit environ 250 000 personnes, écrasées sous les débris des maisons (526-528). Justinien la fit relever à grands frais et, sur le conseil de saint Syméon Stylite le jeune, lui donna le nom de Théoupolis. Dix ans après, les Perses réduisaient en cendres la vieille cité et traînaient en captivité presque tous ses habitants. Justinien ne recula pas devant une seconde reconstruction, accomplie, il est vrai, sur un nouveau plan et dans des proportions plus réduites. Une partie des remparts, qui datent de ce temps, subsiste encore de nos jours. L'ancien comte d'Orient, saint Éphrem (529-515), apporta à la vieille métropole beaucoup de science et de vertu; il lutta avec zèle contre les origénistes palestiniens et réfuta leurs erreurs dans une lettre synodale. Domnus III, mort en 559, assista au Ve concile œcuménique; saint Anastase fut banni à Jérusalem par Justin II en 570, et remplacé par Grégoire, higoumène du mont Sinaï; à la mort de ce dernier (593), Maurice rétablit saint Anastase sur son siège qu'il occupa jusqu'en 599. Son successeur, nommé aussi Anastase, trouva la mort en 607 dans une émeute organisée par les Juifs qui mutilèrent son cadavre. Le trône patriarcal était vacant quand les hordes de Chosroés couvrirent la Syrie de sang et de ruines (614); il avait un titulaire jacobite et monothélite, quand les fougueux enfants du désert arborèrent sur les remparts d'Antioche le drapeau du Prophète, août 638.

Sur les querelles monophysites, on peut consulter, outre les sources déjà connues de Cyrille de Scythopolis, Vita sancti Euthymii, dans Cotelier, Monum. Ecclesix grxca, Paris, 1677 sq., t. il, et Vita sancti Sabse, ibid., t. m; d'Évagre, Hist. eccles., P. G., t. lxxxvi, des chroniqueurs byzantins, entre autres Théophane, P. G., t. cvm, les ouvrages monophysites récemment édités par M. R. Raabe, Petrus der Iberer, in-8% Leipzig, 18'JD,

ANTIOCHE, PATRIARCAT GREC

vit-13'2; M. l'abbé Nau, Les plêrophories de Jean, évéque de Mayouma, dans la Revue de l'Orient chrétien, 1898, p. 232-259, 337-392, et MM. Alnens et Kriiger, Die soyenannte Kirchengeschichtedes ZachariasRhetor, in-8', Leipzig, 1899, p. xi.v, 42,417.

VIII. La domination musulmane (038-969), et l'occupation byzantine (969-108i). — Les Arabes, fanatisés par Mahomet, se ruèrent à l'assaut de la Syrie. Le 13 juillet C33, ils battirent les troupes d'Héraclius et s'emparèrent de Damas; Tibériade et Palmyre tombèrent ensuite. En 637, Jérusalem leur ouvrait ses portes; en août 638, ils reprenaient Antioche qu'ils avaient déjà conquise et perdue, et de là envahissaient l'Orient jusqu'au Taurus, tondis que l'empereur byzantin regagnait sa capitale en adressant, les larmes aux yeux, l'adieu suprême à sa chère province. Comme les grecs catholiques s'étaient prononcés contre les Arabes et les indigènes jacobites en leur faveur, toute la protection des conquérants passa à ces derniers. Durant le vne siècle, la vacance du siège fut presque continuelle ; aux heures d'accalmie il y eut des prélats hérétiques comme Athanase, Macédonius et Georges. Pendant que le monothélite Macédonius oubliait à Constantinople l'invasion musulmane et trempait dans tous les méfaits des prélats de la capitale, son patriarcat était géré, sur l'ordre du pape, par un triumvirat composé des évêques de Philadelphie, d'Hésebon et de Bacatha. Macaire d'Antioche, écrivain fécond, éloquent et audacieux, fut le porte-voix des monothélites au sixième concile œcuménique, réuni à Constantinople en 681 ; il se prononça avec énergie en faveur d'une opération théandrique, dont il se garda bien de déterminer le sens. Il produisit devant le concile deux volumes de citations, empruntées aux Pères, qui appuyaient sa doctrine; elles étaient toutes tronquées, interpolées ou dénuées de force probante. Enfin, le 8 mars 681, il fut déposé comme falsificateur de la foi et hérétique, et n'en adressa pas moins pour sa défense à l'empereur Constantin Pogonat une longue liste de documents que celui-ci refusa même de parcourir. L'obstiné prélat fut ensuite envoyé à Rome avec tous ses adhérents; il persista dans son hérésie et mourut dans un monastère. Théophane, catholique, fut désigné par le concile pour le remplacer. Georges, higoumène du Saint-Sépulcre, et représentant du vicaire patriarcal de Jérusalem, fut élu à la mort de Théophane et prit part, comme patriarche d'Antioche, au concile in Trullo, en 692. Après lui, le siège demeura vacant durant 40 ans, jusqu'à ce que le calife Yézid III eût rendu la liberté des élections au clergé antiochien.

En 757, le patriarche Théodore, soupçonné d'entretenir des relations dangereuses avec la cour de Byzance, fut exilé par le calife, il remonta plus tard sur son siège et condamna Cosmas, évéque d'Epiphanie ou Hamah, qui était passé dans le camp iconoclaste (76i). Jean, prêtre et syncelle d'Antioche, signa pour le patriarche Théodoret au second concile de Nicée (786), qui rétablit le culte des saintes images. Au huitième concile œcuménique (869), qui déposa Photius, Thomas, archevêque de Tyr, représentant du patriarcat d'Antioche, se déclara pour le rétablissement de saint Ignace et rappela que le patriarche Nicolas avait, avant de mourir, repoussé la communion de l'intrus. Néanmoins, an conciliabule de 879 qui réinstalla Photius sur le trône œcuménique, Basile de Martyropolis remit les lettres du patriarche Théodose qui reconnaissait Photius pour l'évêque légitime de Constantinople. Aucun fuit saillant n'est enregistre'' dans l'histoire jusqu'au jour où les lieutenants de Nicéphore Phocas enlevèrent dans un assaut meurtrier les remparts d'Antioche, '29 octobre 969.

La conquête d'Antioche et de toute la Syrie permit à l'empire byzantin d'organiser ses nouvelles provinces et de faire reculer, pour un momenl, les armées musulmanes. Sur l'expédition de Syrie, voir G. Schlumberger, Un empereur byzantin au X' siècle, Nicéphore l'hocas,

Paris, 1890, p. 695-735. Le patriarche d'Antioche, Christophore, avait été tué, en 969, d'un coup de lance par un émir sarrasin ; un des premiers soins du basileus Jean Tzimiscès fut de pourvoir à cette vacance très importante. Son choix s'arrêta sur un simple ermite, Théodore de Colonée, auquel une austérité inouïe avait valu une juste célébrité. Le 8 janvier 970, le solitaire devenait patriarche d'Antioche, la première dignité de l'Eglise orientale après celle de Constantinople. G. Schlumberger, L'épopée byzantine à la fin du Xe siècle, Paris, 1896, p. 28 sq. Il mourut le 28 mai 976 et fut remplacé par Agapios, évéque catholique d'Alep, le 23 décembre 977. Schlumberger, L'épopée byzantine, p. 410 sq. Celui-ci se fit expulser, une douzaine d'années après, pour avoir comploté contre Basile IL Ses successeurs, Jean, Nicolas, Théodore et Basile, sont de pâles figures, que l'histoire n'a pas encore tirées de leur obscurité. Il n'en va pas de même de Pierre III, le correspondant de Michel Cérulaire, du pape Léon IX et du patriarche de Grado. Nommé en 1052, il écrivit au pape pour lui annoncer son élection et lui envoyer sa profession de foi. Dans sa réponse datée d'avril 1053, Léon IX le félicitait d'avoir rendu un véritable hommage à la primauté de Rome et rompu avec les traditions de ses devanciers ; il lui promettait aussi l'appui de Rome dans le cas où les intérêts de son Eglise seraient menacés. Pierre ayant, peu de temps après, écrit à Dominique, patriarche de Grado, celui-ci lui adressa une réponse des plus flatteuses où, après lui avoir témoigné son respect pour l'Église antiochienne, il lui racontait l'attaque de Léon d'Achrida contre le saint-siège au sujet des azymes. La réponse de Pierre ne fut pas celle qu'attendait Dominique. Il essayait d'y justifier les pratiques orientales et de convaincre son correspondant de la supériorité du pain fermenté sur le pain azyme ; néanmoins il ne cachait pas son horreur pour le schisme et demandait à l'évêque de Grado d'intervenir auprès du pape pour amener une réconciliation. Pierre usait des mêmes ménagements dans ses lettres à Michel Cérulaire; il lui reprochait ironiquement d'avoir rayé des diptyques le nom de Léon IX, alors que les noms des papes étaient mentionnés à Byzance avec ceux des patriarches, durant un voyage que fit Pierre à la capitale, en 1009.

Il ne pouvait aussi voir des causes de séparation dans le port de la barbe, le mariage des prêtres, le pain fermenté et autres divergences rituelles ou disciplinaires d'avec l'Église latine. D'ailleurs, les latins étaient des barbares, incapables de comprendre les subtilités des usages orientaux. Puisqu'ils acceptaient les principaux dogmes de l'Église, il ne fallait pas leur en demander davantage. « Ce sont nos frères, ajoute-t-il, bien que leur rusticité et leur ignorance les entraînent souvent loin des convenances, lorsqu'ils suivent leur propre volonté. Nous ne pouvons pas demander à des barbares le zèle que, grâce à notre culture, on est en droit d'attendre de nous... Je t'en prie, je t'en supplie, je t'en conjure, et, par la pensée, je me jette à tes genoux sacrés, que ta divine béatitude cède à ce coup et se plie aux circonstances. Je tremble que, en voulant recoudre cette blessure , elle n'aboutisse à quelque chose de plus , au schisme. » Ces accents émus, ces cris déchirants qu'arrachaient à Pierre les tentatives de Cérulaire, témoignent de sa bonne foi et de ses sentiments catholiques, bien que, sans y prendre garde, il fût plus près de Constantinople que de Borne. En effet, sa conception de la hiérarchie de l'Eglise est diamétralement opposée à celle de l'Occident. Pour lui, le seul chef de l'Église c'est le Christ. Les cinq patriarches de Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem sont les cinq sens du corps de l'Église. Et comme au-dessus des cinq sens il n'y a pas de supérieur, ainsi au-dessus des cinq patriarches on ne peut pas concevoir un autre patriarche. Il y a donc égalité parfaite entre les cinq directeurs de

ANTIOCHE, PATRIARCAT GREC

l'Église, qui mettent en mouvement les églises particulières. Le seul chef de l'Église est donc le Christ; théorie qui est en contradiction ahsolue avec celle de Rome et avec la théologie catholique. Cependant Pierre ne jugeait pas le schisme nécessaire et conservait l'illusion qu'entre Rome et Constantinople un accommodement était possible. Il ne vit pas qu'en prenant parti pour Cérulaire dans la question des azymes, l'addition du Filioque au symbole, le mariage des prêtres, etc., il se rangeait, sans le savoir, contre l'Église romaine et contribuait de la sorte à affermir un schisme qu'il détestait. Le successeur de Pierre, Théodose, n'eut pas les mêmes scrupules. En 1057, on trouve ce personnage à Byzance dans la suite du patriarche révolté contre le pape ; c'est lui qui proclame devant le peuple Isaac Comnène empereur. L'adhésion finale du patriarche d'Antioche à la cause du schisme est donc un fait établi; elle entraîna celle de tous les métropolitains et de tous les évêques qui étaient soumis à sa juridiction. Voir L. Bréhier, Le schisme oriental du XIe siècle, Paris, 1899, passim. Sur l'administration byzantine d'Antioche avant 'les croisades, voir G. Schlumberger, Sigillographie de l'empire byzantin, Paris, 188i, p. 306-318.

IX. Sièges suffragants d'Antioche. — Sous Dioclétien, l'empire d'Orient comprenait les quatre diocèses d'Orient, de Pont, d'Asie et de Thrace, ayant pour métropoles les villes d'Antioche, Césarée, Éphèse et Héraclée. L'Egypte était encore placée sous l'obédience du comte d'Orient au point de vue administratif, elle n'obtint son autonomie que sous Théodose le Grand. Cette situation des quatre divisions civiles et de la province égyptienne fut reconnue et confirmée par le 6e canon de Nicée en 325 : « L'ancienne coutume, disent les Pères, en usage en Egypte, etc., doit continuer à subsister, c'est-à-dire que l'évêque d'Alexandrie a ura juridiction sur toutes ces provinces. . . On doit de même conserver aux Églises d'Antioche et des autres Éparchies les droits qu'elles avaient auparavant. » Il n'est pas aisé de reconnaître les droits dont parle l'assemblée; néanmoins il semble évident que les Pères veulent conserver à Antioche sur les provinces du diocèse d'Orient les droits de juridiction, que possédaient Alexandrie sur l'Egypte, et Rome sur les provinces occidentales. On a publié récemment les listes épiscopales du concile de Nicée : Patrum nicœnorum nomina latine, grrecc, coptice, syriace, arabice, armeniace, sociata opéra ediderunt H. Gelzer, H. Hilgenfeld, O. Cuntz, Leipzig, 1898. On voit que le diocèse d'Antioche comprenait alors les provinces de Palestine, d'Arabie, de Phénicie, de Célésyrie, de Mésopotamie, de Cilicie, d'Isaurie, peut-être aussi l'île de Chypre. Si l'on jette les yeux sur les pages lx et lxi de l'Introduction, on trouvera l'index restitutus des évêques de nos provinces qui assistèrent au concile. J'ai déjà raconté comment Chypre et Jérusalem emportèrent de haute lutte leur indépendance; en 451, c'était un fait accompli. La subdivision de plusieurs des provinces nommées plus haut était aussi entrée en usage. L'ancienne province impériale de Cilicie, divisée en deux : la Cilicie et l'Isaurie, fut, sous Arcadius, scindée en trois provinces : la Cilicie première, la Cilicie seconde et l'Isaurie. L'Arabie avait succédé au royaume nabaléen de Pétra que Trajan avait aboli en l'an 105; elle possédait les mêmes provinces, à l'exception de la Batanée, de la Trachonite et de l'Auranite rattachées à la Syrie jusqu'en 295. A ce moment, les trois provinces du nord revenaient à l'Arabie, tandis qu'elle perdait un peu plus tard la partie méridionale de son territoire dont on formait la Palestine troisième. La Syrie avait été divisée, vers l'an 194, par Septime Sévère en Syria magna ou Célésyrie et en Phénicie, division qui subsistait encore en 325. A la suite de la réorganisation de l'empire opérée par Théodose et Arcadius, la Syria magna ou Célésyrie se fractionna en Syrie première,

DICT. DE TI1ÉOL. CATIIOL.

Syrie seconde et Syrie de l'Euphrate; la Phénicie en Phénicie maritime et Phénicie libanaise. Restait la Mésopotamie, cédée en partie aux Perses en 363, après la défaite de Julien, et qui constituait deux provinces : l'Osrhoëne, formée avec le territoire d'une dynastie locale, et la Mésopotamie. J. Marquard, Organisation de l'empire romain, Paris, 1892, t. n, passim, et Kuhn, Ueber das Verzeichniss der romischen Provinzen, aufgesetzt uni 297, dans les Jahrbucher fur classische Philologie, 1877, p. 697.

Nous connaissons la plupart des sièges de l'Église antiochienne, ils dépendaient de onze provinces ecclésiastiques qui avaient d'ordinaire les mêmes limites que les circonscriptions civiles. A cette époque, chaque ville en Orient possédait son évêque, et dans les provinces où l'élément nomade était plus réfractaire à la vie urbaine comme l'Arabie, chaque chef-lieu de district ou métrocomie en était également pourvu. On trouvera la liste des évêchés dans Le Quien, Oriens christianus, Paris, 1740, t. n, col. 7774036. Je me borne à donner ici le nom des provinces avec leur métropole respective et le nombre des sièges épiscopaux soumis à leur juridiction. Le patriarcat d'Antioche comprenait les onze provinces suivantes : 1° la Syrie première, métropole Antioche, 9 évêchés; 2° la Phénicie première ou maritime, métropole Tyr, 12 évêchés; 3° la Phénicie seconde ou libanaise, métropole Damas, 13 évêchés; 4° l'Arabie, métropole Bostra, 14 évêchés; 5° la Cilicie première, métropole Tarse, 7 évêchés; 6° la Cilicie seconde, métropole Anazarbe, 9 évêchés; 7° la Syrie seconde, métropole Apamée, 7 évêchés; 8u l'Euphratensis, métropole Maboug ou Hiérapolis, 13 évêchés; 9° YOsrhoène, métropole Édesse, 12 évêchés; 10" la Mésopotamie, métropole Amida ou Diarbékir, 13 évêchés; 11° l'Isaurie, métropole Séleucie, 29 évêchés.

Le travail de Le Quien, excellent pour le xvin0 siècle, aurait besoin d'être rectifié et surtout complété à l'aide des nombreuses listes parues depuis et tirées des manuscrits ou des recueils d'inscriptions. Bien des villes épiscopales, qui ne figurent pas dans son catalogue, devraient y être ajoutées; d'autres, qui y sont déjà inscrites, verraient le nombre de leurs évêques augmenter considérablement ; la plupart enfin pourraient être identifiées d'une manière à peu près sûre avec des villes ou des ruines modernes. Je ne saurais tenter ici une entreprise aussi laborieuse et aussi ingrate. Je l'ai essayé ailleurs pour une province de ce patriarcat : La province ecclésiastique d'Arabie, dans les Echos d'Orient, 1899, p. 166-179. Les évêchés d'Arabie, de 14 selon Le Quien, passent au nombre de 20, et presque tous les sièges épiscopaux reçoivent une identification certaine. On peut consulter pour l'organisation civile de l'empire d'Orient, fondement de la hiérarchie ecclésiastique, la Notilia dignitatum et adminislrationum omnium lam civilium quam militarium in partibus Orientis et Occidentis, édit. Bocking, Bonn, 1839, sorte d'annuaire impérial composé dans les premières années du Ve siècle; le Hieroclis Synecdemus, édit. Aug. Burckhardt, Leipzig, 1893, document purement civil de l'an 535 sous l'empereur Justinien ; la Georgii Cyprii descriplio orbis romani, édit. H. Gelzer, Leipzig, 1890, statistique purement civile de l'an 605 ou 606, et le Hieroclis Synecdemus et Nolilise grœcse episcopatuum, de G. Parthey, Berlin, 1866. La conquête arabe amena peu de modifications, au moins dans les premières années, à cette distribution des provinces; toutefois Léon l'Isaurien (717-741) détacha du patriarcat d'Orient Séleucie d'Isaurie et 2i de ses évêchés suffragants pour les donner au patriarcat de Constantinople. La raison de ce changement était toute politique, Antioche appartenait au calife, tandis que cette partie de l'Isaurie relevait encore de l'empire byzantin. G. Parthey, Hieroclis Synecdemus, p. 7't : Leonis Sapientis et Photii ordo palriarcharum.

ANTIOCHE, PATRIARCAT GREC

Nous avons de l'époque, où le patriarcat d'Antioche relevait à nouveau de l'empire byzantin (969-1081), une notice épiscopale, datant selon toute vraisemblance du xie siècle, et qui dresse le catalogue complet des provinces et de leurs sièges sufTragants. Cette notice nous est parvenue d'abord dans une traduction arménienne, qui se trouve à la suite de la cbronique du connétable Sempad, antérieure à l'an 1053, Dulaurier, Recueil des historiens des croisades. Documents arméniens, t. I, p. 673, mais qui se contente de donner le nombre des évêchés sufTragants sans indiquer les noms. Antiocbe avait alors sous sa juridiction 3 catholicosats, celui d'Ibérie, celui d'Irénopolis ou Bagdad et celui de Romagyris (ày-^p, le quartier, roum ou grec), quartier de la ville de Nisabur, capitale du Koraçan; 12 métropoles ayant des sufTragants, 9 métropoles autocépbales, 11 arcbevècbés et 131 évêchés; en tout 166 sièges sufTragants. Cette notice épiscopale s'est encore conservée dans une version grecque, remontant à la seconde moitié du xie siècle, et transcrite dans plusieurs manuscrits. M. Gelzer l'a éditée en 1892, dans la Byz. Zeitschrift, t. I, p. 247-251, 255- 256; M. Papadopoulos-Kerameus, en 1884, clans le 'E)Jrr vtxbçipiXoXoYixôc Sj),).oyoç. Supplément aut. 18, p. 64-70. On y trouve les trois listes, 2 de Papadopoulos-Kerameus, 1 de Gelzer, qui sont presque identiques. La traduction latine de cette notice a été publiée par Tobler et Molinier sous le titre de Notitia Antiochix ac Jerosolymee patriarchatuum, dans les Itinera Hierosolymitana, t. i, p. 331-313. Les éditeurs la dataient du VIe siècle, elle est de la première moitié du xne siècle. Voir l'article de Gelzer déjà cité, un autre du même auteur : Zur Zeilbeslimmuiig der griechischen Notitise episcopatuum, dans les Jahrbucher fur protest. Théologie, 1886, p. 337-372, 528- 575, et les articles de C. de Boor, Nachlrage zu den Notitise Episcopatuum, dans Zeitschrift fur Kirchengeschichte, 1890, p. 303-326, 519-531; 1893, p. 573-599. L'aflluence des marchands grecs dans la région du Koraçan avait permis d'y établir un catholicos dépendant du patriarche d'Antioche. Il en fut de même à Bagdad dès Tannée 910. Bar-Hebrœus raconte, Hist. eccl., n 236, que cette année-là le patriarche Elie rétablit le catholicosat orthodoxe à Bagdad, supprimé dans ces contrées depuis la défection de Séleucie-Ctésiphon et des nestoriens. Ceux-ci obtinrent ensuite du calife, qu'un évèque grec seulement et non un catholicos aurait la liberté de visiter ses fidèles. A l'époque qui nous occupe le catholicos était réinstallé. Celui d'Ibérie obtint en 1053 son autonomie complète. L'existence de ces deux catholicosats dépendants d'Antioche est rendue plus certaine encore par un passage de la lettre de Pierre d'Antioche au patriarche de Grado. Afin de combattre les prétentions de son correspondant à ce titre de patriarche, Pierre lui montre l'exemple des vastes pays soumis à la juridiction d'Antioche et dont les catholicoi, métropolitains, archevêques n'ont jamais porté un pareil titre. Or il lui cite Babylone la Grande, identifiée faussement par les Grecs avec Bagdad et Romagyris dans le Koraçan, ainsi que toutes les autres éparchies orientales dans lesquelles il envoie des archevêques. Cli. Will, Acta et scripta qusc de conlroversiis ecclesiœ grœcœ et latinœ sœculi xi composila exslanl, Leipzig, 1861, p. 212. Ce texte de Pierre vient fort heureusement confirmer les détails des notices épiscopales.

Pour donner une idée d'ensemble de ces listes épiscopales et des nombreuses divergences qu'elles accusent entre elles, je vais reproduire le résultat des recherches de Le Quien, de la Notitia V de Parthey qui date du vu" siècle, et de la Notitia de M. Gelzer qui remonte au xie. D'après Le Quien, le patriarcat d'Antioche comprend 11 métropoles et 138 évêchés sufTragants, soit un total de 149 sièges. La Notitia V de Partbey lui attribue 151 sièges sufTragants, tout en ne citant que 11 métropoles, 103 évêchés, 5 aulocéphalies et 8 éparchies, soit

un total de 127 sièges. La métropole de Bostra et ses 19 évêchés sufTragants ont été omis, ce qui donnerait presque le nombre demandé. Quant à la Notitia du XIe siècle, publiée par M. Gelzer, elle énumère 2 catholicosats, 13 métropoles, 130 évêchés sufTragants, 9 autocéphalies et 12 archevêchés, soit un total de 166 sièges. Il convient toutefois d'ajouter que bon nombre de ces évêchés n'existaient que sur le papier, soit qu'ils eussent été détruits par les Arabes soit qu'ils fussent sans titulaires.

X. Des croisades a 1728. — Après l'établissement de la principauté franque d'Antioche en 1098 et la fuite du patriarche grec à Constantinople, les croisés créèrent le patriarcat latin dont l'existence se prolongea plus de cent cinquante ans (1098-1268). Durant cette période, les titulaires grecs résidèrent rarement dans la capitale de la Syrie. En butte aux tracasseries de leurs collègues occidentaux et soupçonnés de favoriser en cachette les vues de la cour byzantine sur les possessions des latins, ils préférèrent se retirer sur les terres de leurs compatriotes et suivre au xme siècle leurs confrères de Byzance dans les diverses migrations en Asie Mineure, que leur imposa le mauvais vouloir des croisés. Çà et là pourtant, l'épée victorieuse d'un Comnène ou la politique intéressée d'un prince franc leur ouvrit les portes de la cathédrale d'Antioche et les réinstalla sur la chaire de saint Pierre; on trouvera plus loin les détails à l'article III Antioche, Patriarcal latin, col. 1421 sq.

D'ailleurs, la plupart de ces patriarches ne jouissaient d'aucune considération ; personnages sans prestige, ils tuaient leur ennui à Byzance en se rendant aux cérémonies officielles ou en minant l'autorité de leurs collègues de Constantinople qui leur offraient les résidences les plus éloignées. Un seul nom émerge de cette époque de décadence, celui de Théodore Balsamon, canoniste célèbre et non moins célèbre adversaire de l'union avec les latins. Balsamon vivait à la cour impépériale à la fin du xne siècle ; y vivait également le titulaire d'Antioche qui mit tout en œuvre pour faire échouer la réconciliation du pape Grégoire IX et de l'empereur Jean Vatatzès au synode de Nymphaion, près de Smyrne, avril 1231; y vivait encore le patriarche Théodose, issu de la famille des Villehardouin, qui accepta l'union conclue avec Rome au concile de Lyon (1274), sous Michel Paléologue, etaima mieux sedémettre que de se soumettre aux caprices du tyran Andronic. On ne sait pas au juste en quelle année ni à quelle occasion les titulaires d'Antioche délaissèrent les rives du Bosphore pour se fixer à nouveau dans leur province de Syrie. Le siège de leur résidence varia presque avec chaque patriarche, et ce n'est qu'au xvie siècle, à la suite d'un violent tremblement de terre et des conquêtes du sultan Sélim, que le centre du patriarcat fut définitivement établi à Damas.

Sous le pape Eugène IV s'était rassemblé le concile de Ferrare etFlorence (1488-1439), Le patriarche d'Antioche, Dorothée, se fit représenter par Isidore, métropolitain de Kiev; et par Marc Eugénicos, exarque d'Éphèse. Le premier apposa sa signature au bas du décret d'union, le second refusa la sienne obstinément. Sur les instigations de ce dernier, Dorothée désavoua Isidore, repoussa l'entente avec Borne et, avec son collègue de Jérusalem, tint en 1113, dans la ville sainte, un conciliabule qui déposa Métrophane de Constantinople et abolit tout ce qui avait été fait à Florence au nom des patriarches de Syrie et de Palestine. En 1150, nouveau synode antiunioniste tenu cette fois dans l'église Sainte-Sophie, à Constanlinople. Dorothée y assista, ainsi que Philothée d'Alexandrie et Joachim de Jérusalem ; il déposa Grégoire, patriarche catholique de Constantinople, activa la résistance contre Rome et contribua à la reconstitution de la nouvelle Eglise orthodoxe. Les successeurs de Dorothée ne sont guère connus que de nom. D'origine arabe pour

ANTIOCHE, PATRIARCAT GREC

la plupart, ils eurent à dépenser, à défaut de talent, beaucoup de souplesse et d'énergie pour se maintenir au pouvoir, que leur disputaient des rivaux en faveur auprès des officiers de la Porte, et pour retenir leurs fidèles attirés chaque jour à l'Église melkite. L'un d'eux, Macaire, patriarche durant la seconde moitié du xvne siècle, approuva la Confession orthodoxe de Pierre Mohila, condamna l'hérésie calviniste sur la présence réelle et entreprit en Géorgie et en Russie de longues pérégrinations qui lui rapportèrent force honneurs et beaucoup de profit. On trouvera la liste de ces patriarches dans Le Quien, Oriens christianus, t. H, col. 757-776, et dans Constance Byzantios, Ilept tô>v èv 'Avcioysix TtatptapxeycâvToJv y.éyç/i -cri; o^ixepov, dans la KtovcrTavriou A' Btoyctpyix, Constantinople, 1866, p. 131-140.

Il nous est resté deux catalogues épiscopaux pour le patriarcat d'Antioche durant cette période troublée du moyen âge et des temps modernes. Le premier remonte à la fin du xive siècle, lors de l'élection de Pachome ; il énumère le siège du catholicos de Romagyris, exarque de l'Ibérie, et les sièges épiscopaux d'Apamée, Pompéiopolis, Héliopolis ou Baalbeck, Bostra, Mopsueste, Émèse ou Homs, Tripoli, Edesse, Beyrouth et quelques autres évêchés dont les titulaires ont signé en syriaque. Milkosich et Mûller, Acta patriarchatus Constantinopolilani mcccxv-mccccii, Vienne, t. i, p. 465. Le second est du début du xvmc siècle; il cite les métropoles d'Alep, Laodicée, Tripoli, Panéas, Beyrouth, Tyr et Sidon, Akkar, Sednaïa, Erzéroum ou Théodosioupolis. AeXtJov tt,ç îotopi-/.T|ç xat è8voXoY'xr|; ÉTaipta; tt,c 'EXÀâSo;, Athènes, 1891, p. 474.

XI. De 1728 a nos jours. — A la mort d'Athanase, le dernier patriarche indigène, les évêques syriens s'adressèrent à Constantinople pour le choix de son successeur. Sachant que les diplômes impériaux, accordés aux patriarches œcuméniques, reconnaissaient à ces derniers des pouvoirs civils et ecclésiastiques beaucoup plus étendus qu'aux autres patriarches, ils se flattaient d'obtenir, eux aussi, les mêmes privilèges et, en se donnant un prélat phanariote, d'arrêter ainsi le courant vers l'unité romaine. Un moine de l'Athos, nommé Sylvestre, originaire de Chypre, né d'un père grec et d'une mère maronite, fut donc élu en 1728; il mourut en 1766, après s'être employé toute sa vie à assurer le triomphe de la cause hellénique. Ses cinq successeurs immédiats, Philémon (1766-1767), Daniel (1767-1793), Anthémios (1793-1813), Séraphin (1813-1823), et Méthode (1823-1850), tous choisis au sein du clergé byzantin, le furent toujours parles prélats de la Syrie réunis en synode, sans aucune intervention du Phanar. Et pourtant la population indigène n'eut pas à se louer de ces choix. Ces patriarches byzantins se firent un malin plaisir de froisser les syriens et surtout les melkites; ils accumulèrent les désordres et les ruines, laissant, à chaque vacance de siège, le trésor du patriarcat un peu plus vide et la caisse de leurs familles un peu mieux remplie.

A Méthode, mort en 1850, s'arrête la série des patriarches venus de Constantinople; une nouvelle série est inaugurée par les religieux du Saint-Sépulcre. Certes ! les premiers avaient gouverné rudement les indigènes, mais les moines de Jérusalem allèrent si loin qu'ils firent regretter le joug de fer des prélats byzantins. Le premier élu, Hiérothée, vint à Damas, le 30 mars 1851, prendre possession de son siège ; il reçut et garda pour lui, après les massacres de 1860, une indemnité forte d'environ deux millions de francs, dont il employa la majeure partie à construire des églises et des écoles dans son pays d'origine. C'est, du moins, ce qu'affirment les syriens orthodoxes de son patriarcat, peu suspects, il est vrai, de ménagements envers tout ce qui touche de près ou de loin au clergé grec. Ces mêmes syriens lui reprochent de n'avoir nommé aux évêchés vacants que des moines du Saint-Sépulcre ou des syriens am-

bitieux dévoués à sa politique. Bref, Hiérothée mourut en 1885, et, durant son patriarcat, si l'on doit ajouter foi aux paroles d'un archimandrite orthodoxe, « l'ignorance envahit de plus en plus son clergé; l'irréligion et l'immoralité se répandirent parmi les populations ; les églises, les écoles, les monastères tombèrent en ruines; la corruption et la division pénétrèrent parmi les grands et les petits. » Abdalahad, Coup d'œil historique sur la confrérie hellénique du Saint-Sépulcre, p. 108, brochure arabe analysée dans La question gréco-arabe ou l'héllénisme en Palestine et en Syrie, Arras, 1895. En 1885, les syriens multiplièrent les précautions pour prévenir la nomination d'un sujet de langue grecque, mais tout échoua devant les manœuvres habiles de la confrérie du Saint-Sépulcre et des agents consulaires du gouvernement hellène. La Porte écarta les candidatures indigènes et reconnut comme patriarche Gérasime, métropolite de Philadelphie et membre de la confrérie. D'après les mêmes sources syriennes, celui-ci aurait mis au pillage le patriarcat d'Antioche, augmentant les redevances annuelles des évêchés et des monastères, quêtant partout sous prétexte de bâtir des séminaires, vendant les terrains qui appartenaient au célèbre sanctuaire de Sednaïa et remplaçant divers prélats par ses créatures. En 1890, le patriarche de Jérusalem Nieodème, agent de la Russie, se voyait contraint de démissionner et d'aller prendre dans les îles des Princes, près de Stamboul, une villégiature qui dure encore. Le patriarche d'Antioche, Gérasime, réussit à se faire élire à sa place, le 21 février 1891, et les grecs de Turquie et du royaume indépendant acclamèrent sa nomination pour le récompenser « du martyre enduré l'espace de six ans sur la terre déserte et inhospitalièrede Syrie». Néologos, journal grec de Constantinople, 23 avril 1891. Le nouveau titulaire de l'église de Sion n'oublia pas l'église « devenue orpheline par son départ », et, avec l'aide des moines du Saint-Sépulcre, il lui procura un digne successeur dans la personne du Chypriote Spiridon, évèque du Thabor et membre delà confrérie, fin septembre 1891. Pour assurer l'avenir menaçant, Spiridon nomma des évêques hellènes aux sièges de Diarbékir, Alep, et confia plusieurs autres dignités à ses compatriotes; il essaya également de subordonner le patriarcat d'Antioche à celui de Constant tinople. Mais ses agissements provoquèrent une telle explosion de colère que sept de ses métropolitains, réunis en synode, le déposèrent en janvier 1898. Deux autres métropolitains adhérèrent à cette décision et il ne resta du bord de Mur Spiridon que quatre prélats d'origine phanariote. Vainement, le patriarche déposé recourut-il à l'intervention des patriarches dç Constantinople, d'Alexandrie et de Jérusalem ; les évêques syriens, certains de l'appui de Saint-Pétersbourg, ne tinrent aucun compte des blâmes à eux infligés par les divers saintssynodes, et Mor Spiridon donna volontairement une démission qui lui avait déjà été arrachée par la force. On élut comme locum tenens Msr Germain, métropolite de Tarse et Adana, qui, bien que grec, avait mené vivement la campagne contre l'infortuné patriarche. Ce n'était pas là le butque poursuivaient les syriens et la Russie. Quatre mois plus tard, le 12 mai 1898, Mar Germain était exilédans un couvent et remplacé par M'Jr Mélèce Doumani, métropolite de Laodicée et le chef incontesté du parti syrien-arabe. Au commencement de l'année 1899, M3r Mélèce était élu patriarche d'Antioche par sept métropolites. Le Phanar fit annuler par la Porte l'élection comme anticanonique, parce que quatre ou cinq métropolites grecs n'avaient pas été convoqués au synode électoral. La partie n'était que remise et, quelques mois après, le nom de Mar Mélèce était de nouveau proclamé. Cette fois encore, le Phanar réclama l'annulation de l'élection, parce que la moitié plus un des suffragants n'y avaient pas participé; mais la Porte, pressée par la Russie, accorda à l'ex-métropolite de Laodicée le bérat d'investiture et le

ANTIOCHE, PATR. GRËC-MELKITE

Phanar, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, s'est d -eidé à ne pas inquiéter le nouvel élu pour n'avoir pas en perspective un schisme analogue à celui des Bulgares. Mflr Mélèce lui en a témoigné sa reconnaissance en déposant les rares prélats, favorables à la cause hellénique ; aujourd'hui on peut affirmer que l'élément grec est pour longtemps évincé de la Syrie. Si j'ai insisté sur ces événements politiques, c'est qu'ils résument, à peu de chose près, toute l'activité intellectuelle et .morale du patriarcat syrien pendant les deux derniers siècles.

XII. Situation actuelle et statistique. — Le patriarche grec d'Anlioche, qui s'appelle Béatitude, porte le titre de « patriarche de la grande Théoupolis ou Anlioche et de tout l'Orient ». Il est le troisième dans l'ordre hiérarchique et passe toujours après Constantinople et Alexandrie; il réside à Damas. Sa juridiction effective — pour ne pas mentionner une sorte de protectorat religieux sur la Perse et l'Ibérie — s'exerçait jadis sur les provinces de Phénicie, Arabie, Syrie, Cilicie, Isaurie, Osrhoène et Mésopotamie; elle a depuis quelque peu perdu de son ampleur et ne s'étend plus que sur certains territoires des vilayets de Beyrouth, Uamas, Alep, Adana, Diarbékir, Erzéroum et Mamouret el-Aziz. Antioche a cédé au patriarcat de Jérusalem la Phénicie méridionale, avec le diocèse de Saint-Jean-d'Acre, et presque toute l'Arabie, avec les évèchés de Philadelphie et de Hiérapolis; enfin ses frontières orientales ont été fortement réduites par les patriarcats syrien, jacobite, nestorien, chaldéen et même arménien. Tel qu'il existe cependant, ce patriarcat est le plus considérable après celui de Constantinople. La population est presque exclusivement syrienne de race et arabe de langue; elle se sert de l'arabe en conversation et dans la plus grande partie de la liturgie. Il n'y a pas encore d'école théologique au sens propre du mot; les curés sont choisis parmi le peuple, ils vaquent aux travaux de la campagne et se distinguent très peu de leurs fidèles. Les dignitaires ecclésiastiques reçoivent une meilleure instruction dans quelques monastères.

D'après un rapport officiel des Grecs, publié par les Busses et reproduit dans les Échos d'Orient, t. m (1900), p. 143-147, le patriarcat grec d'Antioche comprendrait 13 éparchies, 71050 familles et 356000 habitants. En dehors des 13 métropolites, le patriarche s'entoure ordinairement de deux évoques, qui ont les titres d'Irénoupolis et d'Édesse. Voici la statistique officielle par éparchies avec les remarques des Busses : 1° Éparchie d'Anlioche, patriarche résidant à Damas; à Antioche (j00 familles, à Damas 1 000, dans 4 villages suburbains de Damas 300, dans 7 villages loin de Damas 1 000. Total 2 villes, 11 villages, 2900 familles; — 2» Éparchie de Ti/r et Sidon, résidence à Saïda; à Hasbaïa 300 familles, à Bacheïa 400, dans 15 villages 1100. Total 1 800 familles ; — 3° Éparchie de Séleucie, résidence à Zahlé; à Zahlé 1000 familles, à Malakié 1000, dans 10 villages 3000. Total 5000 familles; — 4° Éparchie d'Émise ou Hiidis, résidence à Homs; à Homs 1 000 familles, dans 10 villages 1500. Total 2500 familles; - 5° Éparchie d' Epiphanie, ou Ilamah, résidence à Hamah; à Hamah 800 familles, dans 8 villages 2000. Total 2800 familles; — 6° Éparchie d'Alep, l'ancienne Bérée, résidence à Alep; à Alep 200 familles, à Alexandrette 350, dans 3 villages 250 Total 800 familles; — 7° Éparchie d'Amid ou Diarbékir, résidence à Diarbékir; à Diarbékir 200 familles, dans 4 villages 800. Total 1000 familles; — 8" Eparchie de Théodosioupolis ou Erzéroum, résidence à Erzéroum; à Erzéroum 300 familles, dans 4 villages 900. Total 1200 familles; — 9" Éparchie de Tarse et Adana, résidence à Mersine; à Tarse 200 familles, à Adana 400, à Mersine 500, dans 12 ou 13 villages 940. Total 2 050 familles ; — 10° Éparchie de Laodicée, résidence à Latakié; à Latakié 2000 familles, dans 12 villages 3000. Total 5000 familles; - 11» Éparchie

d'Arcadie, résidence à Akkar; dans 70 villages 10000 familles; — 12° Eparchie de Tripoli, résidence à Taraboulos; à Tripoli 6000 familles, dans 12 villages 10000. Total 16000 familles; — 13° Éparchie de Beyrouth, résidence à Beyrouth; à Bevrouth 10000 familles, dans 12 villages 10000. Total 20000 familles.

Le rapport russe que nous traduisons ajoute que les grecs ont considérablement grossi le nombre des orthodoxes et qu'il fallait s'y attendre, vu le caractère officiel du document. Les renseignements privés de la société russe lui permettent de corriger ainsi les chiffres dans les cinq éparchies suivantes : 1° Eparchie d'Antioche, à Antioche 400 familles au lieu de 600; à Damas 840 au lieu de 1000; dans les 4 villages suburbains 530 au lieu de 300; dans les 7 villages éloignés 800 au lieu de 1 000; mais il faut ajouter 150 familles du Hauran. Total 2720 familles au lieu de 2900; — 2° Éparchie de Laodicée, 400 familles au lieu de 2000; — 3° Éparchie d'Arcadie, 95 villages au lieu de 70, et 6760 familles au lieu de 10000; — 4» Éparchie de Tripoli, 1000 familles au lieu de 6000; — 5° Éparchie de Beyrouth, Q000 familles au lieu de 10000 en ville. Total 16880 familles au lieu de 30900 pour ces 5 éparchies. Les autres diocèses demanderaient de semblables et peut-être de plus grandes rectifications. L'ensemble des orthodoxes ne s'élève pas en conséquence au delà de 250000, et peut-être ce chiffre est-il encore forcé.

Nous n'avons pas de statistique officielle qui puisse nous donner un aperçu des écoles tenues par les indigènes dans le patriarcat d'Antioche, mais les Échos d'Orient ont publié récemment (1900), t. m, p. 177-181, sous le titre de : Les écoles russes de Palestine et de Syrie, le compte rendu officiel, imprimé à Saint-Pétersbourg, des écoles ouvertes en ces dernières années par la Société russe de Palestine. Cette statistique, accompagnée de cartes, explique la marche croissante des Busses en Syrie, l'influence prépondérante qu'ils ont acquise sur les Gréco-Arabes qui vient d'être couronnée par l'expulsion définitive des Grecs. On peut diviser ces établissements scolaires en trois groupes principaux pour la seule province de Syrie.

1° La ville de Beyrouth possède 5 écoles d'instruction primaire pour filles; 4 quartiers en sont pourvus, celui de Haï-Bouméli en a même deux. Le nombre des élèves est de 810, elles sont confiées aux soins de 23 institutrices. Jusqu'ici, les Busses n'ont pas ouvert d'école pour les garçons, mais on n'ignore pas en Turquie les pourparlers engagés avec le gouvernement ottoman dans le but de créer une université russe de médecine, qui s'efforcerait de battre en brèche l'université française des jésuites et l'université prolestante américaine.

2° La Syrie, c'est-à-dire Damas et les environs, possède 24 écoles primaires, dont 16 pour les garçons, 3 pour les filles et 5 mixtes. Le nombre des élèves est de 2215 répartis ainsi : 705 dans les écoles de garçons, 560 dans les écoles de filles, et 950 dans les écoles mixtes. Il y a 60 instituteurs ou institutrices, un inspecteur assisté d'un secrétaire et d'un agent qui réside à Beyrouth.

3° La haute Syrie possède 12 écoles primaires, dont 9 de garçons, 2 de filles, 1 mixte, qui comptent 1 800 élèves pour les écoles de garçons, 500 pour les écoles de filles et 100 pour l'école mixte, soit un total de 2 400 élèves suivant les leçons de 65 maîtres ou maîtresses, sous la garde d'un inspecteur.

Voir les ouvrages indiqués dans l'article et J. Neale, A liistorij of the flrstly easlern Church: the patriarcal of Antioch, togetlicr with memoirs of the patriarchs of Antioch, Londres, 1873, in-8", 229 p. Pour le xviu siècle, The travcls of Macarius patriarch of Antioch, traduit de l'arabe par C. Belfour, 2 vol. in- 4% Londres, 1830.

S. Vailhé.

II. ANTIOCHE, patriarcat grec-melkite. — I. Histoire du patriarcat. II. Situation actuelle et statistique.

ANTIOCHE, PATR. GREC-MELKlTE

I. Histoire du patriarcat. — Le terme melkite vient du mot sémitique mélek, roi, empereur. Il fut donné après 451, comme sobriquet, par les hérétiques monophysites, à la portion des fidèles des patriarcats d'Anlioche, d'Alexandrie et de Jérusalem, qui restèrent attachés au concile de Chalcédoine et à la cause de l'empereur Marcien. Comme les territoires de ces trois patriarcats tombèrent bientôt aux mains des musulmans, le terme n'a plus, dans sa première signification, qu'un intérêt historique; il fut conservé néanmoins et porté par les patriarches de langue arabe, unis ou non à Rome, afin de distinguer leurs Églises de celles des nestoriens et des jacobites. Plus tard, le mot melkite a désigné exclusivement les fidèles syriens et égyptiens, de langue arabe et ■de religion grecque, en communion avec l'Église romaine.

Les origines de l'Église melkite, au sens actuel du mot, sont très obscures; çà et là, à Antioche ou à Jérusalem, durant la période troublée des croisades ou peu après, des patriarches semblent s'être rapproohés de l'Église latine et même avoir reconnu la suprématie dogmatique du pape; mais ces conversions sont des faits isolés et peu nombreux qui n'eurent pas de retentissement. En 1529, la destruction de la ville d'Antioche obligea le patriarche Michel VI à se réfugier à Damas qui, depuis 1531, est devenue le centre effectif et la résidence du patriarche d'Antioche. En 1583, Sixte-Quint envoya dans le Levant l'évéque latin de Sidon avec la double mission de conclure l'union et de faire accepter le calendrier grégorien. Le patriarche Joachim prodigua les bonnes paroles, mais rien de plus, et la mission échoua. Cependant, le prédécesseur de Joachim, Michel, alors démissionnaire, accepta une profession de foi catholique et la signa, sans que son exemple fût le moins du monde suivi par ses compatriotes. Voir A. d'Avril, Une mission religieuse en Orient au XVI* siècle, Paris, ïn-8°, 45 p. Un siècle plus tard, en 1686, le siège d'Antioche était occupé simultanément par deux patriarches : Athanase qui résidait à Damas, et Cyrille qui habitait à Alep; l'un et l'autre avaient d'excellentes dispositions pour mettre un terme à la séparation d'avec Rome. Les projets d'Athanase ne semblent pas avoir abouti; Cyrille, au contraire, reconnut formellement, en 1709, l'autorité du pape et envoya à Rome une profession de foi catholique, mais à sa mort, survenue en 1720, le petit troupeau confié à ses soins se dispersa ou retourna au schisme. Athanase, resté seul en possession du trône patriarcal, refusa à son lit de mort de se déclarer catholique et l'union ne persista que dans le diocèse de Tyr •et Sidon, dont l'évéque Euthyme souffrit de cruelles persécutions de la part des orthodoxes. Le successeur d'Athanase en 172i, Cyrille, était uni à Rome.

En 1728, les grecs du Phanar imposèrent à l'Église d'Antioche les principaux articles du schisme et tirent reconnaître par la Porte comme patriarche un certain Sylvestre, moine fanatique du mont Athos. Ce misérable défendit aux sujets du sultan d'embrasser le catholicisme dans toutes les villes qui n'auraient pas de consul français. Comme Damas se trouvait dans ce cas, le patriarche melkite Cyrille fut contraint de se réfugier au Liban auprès des maronites; il essaya vainement en 1743 de recouvrer son siège, cette tentative avorta et ne réussit ■qu'à lui faire perdre l'église catholique d'Alep. Il mourut à Damas en 1760, un an après son abdication, laissant le trône patriarcal à son neveu Ignace Giauhar qu'il avait, de sa propre autorité» consacré sous le nom d'Athanase. Clément XIII, informé de cette irrégularité, cassa la décision et désigna lui-même Maxime, évêque d'Alep, comme patriarche. Vinrent ensuite Théodore (f 1788), Athanase, élu de nouveau (f 1794), Cyrille (f 1796), Agapios Matar qui fonda en 1811 le collège d'Aïn-Traz dans le Liban où il établit sa résidence et mourut le 31 janvier 1812, Ignace Sarouf (f 6 novembre 1812), Athanase

Matar (1813), Macaire Taoul (1813-1815) et Ignace Kaltan (f 1833).

Sous ce dernier patriarche, les persécutions infligées aux melkites par leurs pires ennemis ne cessèrent pas. En 1816, il y avait à Damas 10000 grecs-unis sans église, au rapport d'un consul français. A Damas et au Caire, les prêtres catholiques ne pouvaient revêtir le costume ecclésiastique et l'on a gardé souvenir des ridicules tracasseries de l'ambassade russe et des consulats hellènes qui empêchèrent jusqu'en 1840 le clergé melkite de porter le kalymafki, le bonnet traditionnel, comme les prêtres orthodoxes. Parfois même le sang fut répandu, comme à Alep, où les Grecs obtinrent, en 1818, un lirman de la Porte qui obligeait sous peine de mort les melkites à reconnaître pour leurs chefs spirituels les prélats schisma tiques ; comme à Tripoli, en 1820, où l'évéque Zacharie punissait d'exil tous les prêtres catholiques; comme à Damas et en beaucoup d'autres lieux. A la suite d'une violente persécution contre les Arméniens catholiques en 1828, tous les catholiques orientaux de l'empire ottoman furent placés sous la juridiction du patriarche arménien catholique. C'était échapper à une sujétion pour en retrouver une autre; aussi, dès 1840, les melkites et les syriens obtinrent-ils l'autorisation de se faire inscrire à la chancellerie des raïas latins. Ce fut la gloire de Mar Mazloum, successeur de Kaltan, d'alïranchir son église et de l'ingérence orthodoxe et de l'influence arméno-catholique. Durant un séjour de six ans et demi à Constanlinople (1841-1848), l'audacieux prélat réussit à se faire reconnaître par le gouvernement turc comme patriarche d'Antioche, d'Alexandrie et de Jérusalem et chef unique, pour les affaires civiles, de la nation grecque melkite. Il avait, en 1841, transféré du Liban à Damas le siège du patriarcat et mourut à Alexandrie le 22 août 1856, après avoir rendu d'imminents services à son Église, malgré les nombreux différends que lui attira avec tout le monde son caractère despotique.

Le successeur de Mar Mazloum, Clément Bahous, causa un schisme par la précipitation avec laquelle il substitua le calendrier grégorien au calendrier julien. Une partie des mécontents passa à l'orthodoxie, surtout dans le diocèse de Diarbékir, dont l'évéque Macaire avait trahi, en 1846, la cause catholique; le plus grand nombre se constitua en une sorte de Petite-Église. L'ex-basilien Gibarra, à la tête des protestataires, organisa une nouvelle communion sous le nom de grecs orientaux, Cliarki, et, muni de la protection des Russes, ouvrit plusieurs chapelles de son culte. Les événements qui attristèrent la Syrie en 1860 ramenèrent bon nombre de dissidents; le 2 février 1865 presque tous étaient rentrés dans le giron de l'Église. Gibarra continua à desservir une chapelle fondée à Beyrouth pour deux ou trois famitles qui lui restèrent attachées. Au mois d'octobre 1864, Mar Clément Bahous donna sa démission et s'enferma dans le couvent de Saint-Sauveur; il fut remplacé par Mar Grégoire Youssef, précédemment évêque de Ptolémaïs. Dès son avènement, le nouveau patriarche obtint de la Porte le retrait d'une mesure répressive qui enlevait aux chefs des communions chrétiennes l'administration civile de leurs ouailles. Il prit part au concile du Vatican et se rangea parmi la minorité qui accepta l'infaillibilité du pape, une fois qu'elle fut votée. Il assista également au congrès eucharistique de Jérusalem en 1894, ainsi qu'aux conférences des patriarches présidées par le pape en vue de l'union des Églises. Peu après il recevait du sultan la juridiction civile sur tous les grecs melkites non seulement des trois patriarcats d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, mais encore de tout l'empire ottoman. Mar Youssef mourut le 13 juillet 1897, après un patriarcat de 33 ans qui avait vu la fondation du collège de Beyrouth, la réorganisation du séminaire d'Aïn-Traz et surtout l'établissement du séminaire grec-melkile de Sainte-Anne à Jérusalem, dirigé par les Pères blancs et

ANTIOCHE, PATR. LATIN

la future pépinière de prêtres pour l'Église melkite. La désignation de son successeur a présenté quelques difficultés, la Porte ayant fait observer qu'elle considérerait comme nulle et non avenue une élection qui aurait lieu en présence d'un étranger, c'est-à-dire du délégué du Saint-Siège. Finalement, sur les réclamations de l'ambassade de France, rien n'a été changé au mode traditionnel, et le 25 février 1898, le synode des évêques élisait en présence de Mo' Duval, délégué apostolique, Mar Géraïgiry, évêque de Panéas ou Césarée de Philippe. Le nouveau patriarche a reçu l'année suivante le lirman d'investiture de la Sublime-Porte.

L'Église melkite a tenu dans ce siècle trois synodes importants afin d'établir et d'organiser le règlement de sa vie intime. Le premier, célébré en 1806 au couvent de Karkafé, à deux lieues de Beyrouth, a eu ses actes imprimés quatre ans plus tard en arabe, sans l'autorisation du saint-siège. Les actes de ce synode et le catéchisme contenaient plusieurs erreurs dues à M9r Germanos Adam, archevêque d'Alep,et qui occasionnèrent de grands troubles. Le 3 juin 1835, Grégoire XVI se décida à casser les actes et les décrets du synode et à en interdire l'usage dans n'importe quel idiome. Mor Mazloum, qui s'était soumis d'avance à la décision de Rome, y adhéra formellement et tint ensuite un autre synode à Aïn-Traz, dont les actes furent approuvés par le pape et servent encore de règle à l'Église melkite. Un dernier concile fut célébré à Jérusalem en 1849 par Mar Mazloum; mais, sur la demande des évêques qui y avaient assisté, les décisions en furent annulées par le Saint-Siège.

IL Situation actuelle et statistique. — On ne saurait établir une statistique fidèle des grecs melkites, car l'Orient est par nature adversaire irréconciliable des chiffres et de la précision. Je vais donner celle qui a paru dans les Missiones catholicse de 1898 pour l'année courante et qui n'a pas été renouvelée depuis. Le chiffre total des melkites serait de 116700 répartis entre 4 archidiocèses et 8 diocèses; le gain depuis 1895 serait de 7900. Les melkites des deux vicariats patriarcaux de Jérusalem et d'Alexandrie ne sont pas compris dans ce nombre. 1° Archidiocèse d'Alep : fidèles 10000; églises et chapelles 6. Il y a des missionnaires latins (franciscains, capucins et jésuites), 5 écoles et 1 collège avec 150 élèves environ. Résidence à Alep.

2° Archidiocèse de Bostra et Hauran : fidèles 12000; 4 églises et 8 chapelles, 15 prêtres, 4 écoles.

3° Archidiocèse de Honis et Hama : fidèles 8 000; 20 églises ou chapelles, 20 prêtres et 18 écoles pour les garçons et les filles. Résidence à Homs.

4° Archidiocèse de Tyr : fidèles 6 200, 11 églises ou chapelles, 20 prêtres dont 15 basiliens, 13 écoles pour les garçons et les filles. Résidence à Sour.

5° Diocèse de Beyrouth et Djebaïl : fidèles 15 000; séminaire melkite à Aïn-Traz, 150 paroisses de tout rite, 195 églises et chapelles de tout rite, 19 écoles primaires. Résidence à Beyrouth.

6° Diocèse de Césarée de Philippe ou Banéas, rétabli en 1886 : fidèles 4 500, 15 paroisses, 9 églises ou chapelles, 17 prêtres, 19 écoles primaires. Résidence à Gedaidat-Mardjyoun.

7° Diocèse de Damas. Le patriarche est évêque de ce diocèse; il a, d'ordinaire, un évêque titulaire pour l'assister, actuellement Mur Homsy, ancien curé de Saint- Julien-le-Pauvre, à Paris, archevêque titulaire de Tarse. Fidèles 12 000, 9 paroisses, 9 églises ou chapelles.

8° Diocèse à'Héliopolis ou Baalbcck : fidèles 5 000, 9 paroisses, 10 églises ou chapelles, 15 prêtres, 8 écoles primaires. Résidence à Raalbcck.

'.(" I liocèse de l'loiémaïs ou Sainl-Jean-d'Acre : fidèles 9000, 24 stations, 25 églises ou chapelles, 34 prêtres, 8 écoles primaires. Résidence à Akka.

10" Diocèse de Sidon: fidèles 1X000, 38 églises ou chapelles, 41 prêtres, 34 écoles primaires. Résidence à Saïda.

11° Diocèse de Tripoli, érigé en 1897. Les Missiones catholicse ne donnent pas encore de chiffre officiel pour ce diocèse.

12° Diocèse de Zahlé et Forzoul : fidèles 17000,

30 églises ou chapelles, 35 prêtres, 12 écoles. Résidence à Zahlé.

Le vicariat patriarcal de Jérusalem comprend une dizaine de paroisses, et celui d'Alexandrie quatre ou cinq. Les melkites ont encore une paroisse à Marseille, une église à Paris depuis 1889 et plusieurs églises dans les États-Unis; ils ont aussi un représentant à Rome et un autre à Constantinople. Le clergé séculier se forme surtout au séminaire Sainte-Anne, à Jérusalem, ouvert en 1882 par le cardinal Lavigerie et dirigé par les Pères blancs. Ce séminaire comptait, en 1898, 142 élèves, dont

31 pour le grand séminaire et 111 pour le petit. Les élèves melkites sont admis également au collège grec Saint- Athanase, fondé à Rome par Grégoire XIII, le 13 janvier 1577 pour les Ruthènes et réorganisé par un nwtu proprio de Léon XIII, le 15 décembre 1897. Il y a, de plus, un petit séminaire à Beyrouth ; le grand séminaire d'Aïn-Traz, dans le Liban, ancien collège fondé en 1812 par Mar Matar, vient d'être fermé par M9r Géraïgiry. Les religieux du rite grec -melkite sont divisés en trois congrégations, qui suivent la règle de saint Basile ou de saint Georges : les alépins, 40 moines et 18 religieuses ; les baladites ou religieux de Saint-Jean, 96 moines et 42 religieuses; les salvatoriens ou mohalessi, 200 moines et 25 religieuses. Le patriarche des grecs-melkites porte, depuis Grégoire XVI, le titre de patriarche d'Antioche, d'Alexandrie et de Jérusalem. Il désirait aussi obtenir la juridiction effective, tant religieuse que civile, sur tous les catholiques du rite grec de l'empire ottoman; Rome la lui a refusée pour les grecs purs ou hellénophones.

Le Quien, Oriens christianus, Paris, 1740, t. Il, col. 669-1036, où il est question des grecs orthodoxes et des catholiques; Silbernagl, Verfassung der Kirchen des Orients, Landshut, 1865, p. 281-287 ; Kœhler, Die katholischen Kirchen des Morgenlandes, in-8'. Parmstadt, 1896, p. 124-128; Neher, KirchenleXikon, t. VIII, col.l216-1221;\Verner, Orbisterarumcat /«;(icus, Fribourg,1890, p. 153; Pisani, A travers l'Orient, Paris, p. 240-250; A. d'Avril, Les grecs melchites, dans la Revue de l'Orient chrétien, 1898, p. 1-30, 265-281; Franco, L'Église grecque melchite et l'hcllrnisme, dans La Terre-Sainte, 1898, p. 353, 373; 1899, p. 65, 84.

S. VailhÉ.

III. ANTIOCHE, patriarcat latin. — I. Histoire du patriarcat (1098-1268). IL Les patriarches titulaires d'Antioche ; sièges suffragants. III. Vicariat apostolique d'Alep ou de Syrie.

I. Histoire du patriarcat latin (1098-1268). — Les Grecs avaient gardé jusqu'en 1084 la principauté d'Antioche conquise sur les Arabes en 969; quand les croisés s'en emparèrent à leur tour, le 3 juin 1098, la ville était encore grecque en majorité. Les vainqueurs annoncèrent aussitôt au pape Urbain II que le Christ avait donné à la religion romaine toute la contrée de la Syrie en possession. Toutefois, comme le patriarche grec, Jean, résidait toujours à Antioche, on ne désigna pas de titulaire latin, afin qu'il n'y eût pas, selon les apparences, deux patriarches à occuper le même siège, au mépris des saints canons. Lorsque Jean, ne pouvant se plier à la domination et aux usages des latins, prit le parti, malgré les déférences qu'on lui témoignait, d'aller terminer ses jours à Constantinople, les Francs lui donnèrent un successeur dans la personne de Bernard, né à Valence, en Dauphiné, et précédemment évêque d'Artésia,près d'Antioche. La date de sa nomination est discutée, les bénédictins et Le Quien se prononcent pour l'an 1100, de Mas-Latrie pour l'an 1098; il mourut probablement en 1132. Raoul, originaire de Domfront, en Normandie, et déjà évêque de Mopsuèste, en Cilicie, fut promu par acclamation populaire. Il voulut prendre lui-même le palliurn sur l'autel, comme le faisaient ses prédéces-

ANTIOCHE, PATR. LATIN

seurs grecs, afin de bien montrer son indépendance vis-à-vis du saint-siège; mais Innocent II l'appela à Rome pour l'en revêtir lui-même, tout en dépouillant son patriarcat de la province ecclésiastique de Tyr au profit de Jérusalem. Ni les remontrances ni les lettres affectueuses du pape ne purent apaiser le mécontentement de Raoul; une lutte violente éclata. Déposé en 1141 dans un concile présidé par le cardinal-évêque d'Ostie et jeté en prison, Raoul réussit à s'enfuir à Rome dans l'espoir d'être rétabli sur son siège; il y mourut en 1142, vraisemblablement empoisonné.

Aimeric ou Amaury de Limoges, doyen du chapitre antiocbien, le remplaça en 1142. Il eut de graves démêlés avec Renaud de Chàtillon, régent d'Antioche, qui le fit, en 1153, cruellement fustiger, puis attacher tout nu sur le sommet d'une tour. Par les ordres du prince, la tête et les blessures du malheureux prélat furent auparavant enduites de miel et livrées aux morsures des mouches et des guêpes ainsi qu'aux ardeurs de la canicule. Dès qu'il fut délivré, Amaury courut chercher un refuge à Jérusalem, où il demeura plusieurs années auprès du roi et de la reine-mère Mélisende. G. Schlumberger, Renaud de Chàtillon, prince d'Antioche, Paris, 1898, p. 51-55.

Lorsque Renaud fut pris, le 21 novembre 1160, par l'émir d'Alep, le roi Baudouin III confia la baillie d'Antioche au patriarche Amaury. C'est alors qu'à l'instigation de l'empereur de Constantinople, Bohémond III, prince d'Antioche, ramena et installa dans sa capitale le patriarche grec Athanase qui, le jour de Noël 1161, bénit le mariage de Manuel avec Marie, sœur cadette de Bohémond. Froissé de ce manque d'égards, le patriarche latin se retira au château de Cursat, mettant la ville en interdit. Cet état de choses se prolongea jusqu'en 1170. Le 29 juin de cette année, se produisit un violent tremblement de terre ; tous les prêtres grecs périrent écrasés dans leurs églises et le patriarche Athanase fut mortellement blessé par une pierre dans la cathédrale Saint-Pierre où il officiait. Après de nouveaux différends avec le prince Bohémond III pour ses multiples mariages et ses relations avec le clergé grec, Amaury mourut en 1196 et eut comme successeur Pierre d'Angoulèrne, évêque de Tripoli. Pierre de Capoue, dit aussi d'Amalli, fut choisi vers l'an 1201, après avoir, en tant que légat, procédé à l'élection de Baudoin I", comte de Flandre, comme premier empereur latin de Constantinople. En 1207, le roi d'Arménie, Léon Ier, appuya les prétentions de son neveu Raymond Roupen à la possession de la principauté d'Antioche contre Bohémond, comte de Tripoli. Le pape Innocent III recommanda le prince arménien que soutenaient encore le patriarche latin et l'ordre des Hospitaliers. Par dépit et par politique, le comte de Tripoli, devenu Bohémond IV, s'abandonna à l'influence des grecs et autorisa l'intronisation de leur patriarche Siméon III, dit Julien, espérant se concilier ainsi les sympathies et le dévouement de la majeure partie de ses sujets. Cette condescendance lui aliéna complètement le clergé latin, et Pierre de Capoue le frappa d'excommunication. Peu après, le roi arménien réussit, avec l'aide du patriarche latin, à provoquer un soulèvement de la commune d'Antioche (1208) et à occuper la ville basse durant trois jours, mais Bohémond IV reprit l'offensive et, la victoire obtenue, il fit emprisonner et mourir le patriarche clans un cachot, 8 juillet 1208. Le 4 mars de l'année suivante, Innocent III chargeait l'évêque de Jérusalem de menacer d'excommunication la commune d'Antioche, si le patriarche schismatique n'était pas expulsé sur-le-champ.

Le 26 mai 1209, le pape lui-même conjurait sous les plus terribles menaces, le prince Bohémond de recevoir le nouveau patriarche latin, qui était Pierre de Capoue, neveu du précédent et abbé de Lacédio, dans le diocèse de Verceil. Toutefois, malgré les redoutables objurgations

du pape, la présence à Antioche du patriarche Siméon semble s'être prolongée jusqu'en 1214; il se réfugia alors à la cour de Nicée, où il mourut. En 1216, durant une absence de Bohémond IV, retenu à Tripoli, Raymond Roupen et le roi d'Arménie se rendirent maîtres d'Antioche sans coup férir; aussitôt le patriarche Pierre II de Lacédio sacra en grande pompe, dans la basilique Saint-Pierre, Raymond Roupen, prince d'Antioche. Au mois de mars 1219, l'arrogance des Arméniens et l'incapacité de leur prince soulevèrent de vifs mécontentements parmi la population qui rappela Bohémond. Le patriarche Pierre, compromis, fut nommé cardinal-prêtre du titre de Sainte-Croix de Jérusalem et eut pour successeur le Toscan Rainier, promu en 1219 et mort en 1226.

Albert Rezato, évêque de Brescia, fut élu patriarche en 1228 et réconcilia, en 1231, les églises de Jérusalem rendues aux chrétiens par le sultan d'Egypte. Il était encore en Terre-Sainte en 1232 comme légat apostolique, lorsque l'empereur Frédéric II lui contesta ce titre; Albert en référa à Rome qui déclara que ce titre serait à perpétuité attaché au siège d'Antioche. Albert assista au premier concile général de Lyon , ouvert le 28 juin 1215, et mourut peu de temps après. Vers 1 242, David, patriarche grec, était rentré dans le giron de l'Église catholique et avait été autorisé par le pape et le prince à s'établir à Antioche, où il avait pris bientôt un tel ascendant que la personne du patriarche latin en fut tout effacée. La population indigène, grecque aux trois quarts, afficha si bien ses préférences pour le prélat oriental que le patriarche latin se retira en Europe, laissant un vicaire pour le suppléer. En 1260, le patriarche grec Euthyme, plusieurs fois excommunié par son rival latin et banni par l'autorité séculière, rentra à la suite de Houlagou, Khan des Tartares, et reprit possession de son siège patriarcal. Lettre des chrétiens de Terre-Sainte à Charles d'Anjou, dans la Revue de l'Orient lalm, 1894, p. 321. Après la retraite des envahisseurs, de graves difficultés surgirent entre le roi d'Arménie, Héthoum Ier, beau-père du prince Bohémond VI, et Euthyme qui, vers 1263, fut contraint de s'enfuir à Constantinople. Le 19 mai 1268, le sultan Bibars emportait d'assaut la capitale de la Syrie. Pendant deux jours, Antioche futrlivrée au pillage, les chroniqueurs estiment à 17000 le nombre des morts et à 100000 celui des prisonniers. Huit mille personnes, qui s'étaient réfugiées dans le château, vinrent bientôt grossir ce dernier chiffre. L'abbaye de Saint- Paul, la basilique de Saint-Pierre et les autres églises furent démolies, la ville elle-même fut brûlée et complètement ruinée. Le patriarche latin, Chrétien, un ancien frère prêcheur, souffrit le martyre devant l'autel, en compagnie de plusieurs religieux de son ordre.

IL Patriarches titulaires d'Antioche; sièges suf- FRAGANTS. — A partir de 1268. la principauté d'Antioche n'exista plus que d'une façon nominale. Bohémond VI, réduit au comté de Tripoli, mourut le 11 mai 1275, laissant un fils, Bohémond VII, mort lui-même sans postérité en 1287. Bientôt après, la plupart, sinon tous les établissements chrétiens du patriarcat furent détruits irrémissiblement, et le pays se remit à gémir sous le joug des mécréants. Opizzo, de la famille génoise des Fieschi, succéda à Chrétien sur la chaire d'Antioche sans pouvoir l'occuper effectivement. Il assista au second concile général de Lyon (1274), et partit ensuite pour Saint-Jean-d'Acre. Ne voulant pas résider dans Antioche, reconquise par les infidèles, il se fit représenter par son vicaire Barthélémy, évêque de Tortose. Afin qu'Opizzo put suffire aux exigences de sa dignité, le pape lui conféra l'administration de l'archevêché de Trani, puis de Gènes en 1278. Finalement, il fut nommé en 1288 archevêque titulaire de cette dernière ville où il mourut en 1292. Le dominicain Isnard, archevêque de Thèbes, puis évêque de Pavie, le remplaça et assista au concile de Vienne en 1311. En 1319, comme il s'attribuait le titre

ANTIOCHE, PATR. LATIN

d'Antioche, tout en conservant l'évêché de Pavie, Jean XXII le dépouilla de toutes ses dignités. En 1325, ce pontife l'éleva de nouveau à l'archevêché de Thèhes et l'envoya comme légat en Orient, sans lui accorder pourtant le titre de patriarche. Isnard mourut en 1329, et le siège d'Antioche continua à rester vacant jusqu'en 1342. Gérard d'Aquitaine, général des frères mineurs, fut promu au rang de patriarche par le pape Clément VI et conserva sa dignité jusqu'en 1348. On lui donna en même temps l'administration de l'évêché de Catane, parce que son patriarcat était dépouillé de tous ses revenus. Les successeurs de Gérard, qui ne gardaient plus aucune espérance de récupérer leur siège patriarcal, furent de simples titulaires, comme l'est encore de nos jours le patriarche latin d'Antioche, qui réside à Rome et ne possède pas la moindre juridiction en Orient.

La Notitia Cœlestini dit au sujet des suffragants du patriarcat d'Antioche : « Dans ce patriarcat, il y avait 153 églises cathédrales, conformément au texte évangélique : le filet fut rempli de 153 gros poissons, » interprétation évangélique souvent citée mais peu conforme à la réalité. Le patriarche latin avait sous sa juridiction les évêchés de Laodicée, Gahala, Antaradus ou Tortose, Tripoli, Byblos et Séleucie, la métropole de Tarse avec les évêchés suffragants de Corycos et de Mamistra, la métropole d'Édesse, la métropole d'Apamée avec les évêchés de Balanée, Artésia, Albaria, Larissa et Mariâmes, la métropole de Hiérapolis avec les évêchés de Cyr et de Venecomponensis, la métropole de Nicosie dans l'île de Chypre avec les évêchés de Paphos, Famagouste et Limassol. Le Quien, Oriens chrislianus, t. m, col. 1165-1232. Le Quien cite, de plus, dans l'île de Chypre l'évêché latin de Cérines qui n'a jamais existé. De Mas-Latrie, Trésor de chronologie, Paris, 1889, col. 1864, apporte un texte du xive siècle qui mentionne l'archevêché latin de Tulupe au nord de Hiérapolis : Archiépiscopal us Dulupensis, qui aliter dicitur Eliosopolitanus. Voir aussi Du Cange, Familles d'outre-mer, p. 775. Les historiens arméniens citent dans la même province de l'Euphratensis deux autres sièges latins : Germanicia ou Marach et Keçoun ou Crasson. Dulaurier, Historiens arméniens, t. I, p. 576.

Actuellement, le patriarche latin qui réside à Rome et ne jouit d'aucune juridiction effective en Orient aurait comme suffragants titulaires les évêchés d'Almira, Derbe, Epiphanie, Gahala et Roséa. Les métropoles également titulaires seraient Apamée, Adana, Tarse, Anazarbe, Séleucie, Irénopolis, Cyr, Hiérapolis, Édesse, Amida, Nisihe, Émèse, Héliopolis, Palmyre, Damas, Philadelphie et Bostra.

Le Quien, Oriens christianus, t. m, col. 1153-1164; Boschius, Tractatus historico-cltronologicus de palriarchis antiochenis tain grxcis et tatinis imo et jacobitis usque ad sedem a Sarracenis eversam, Venise, 1748, Acta sanct., t. iv jul., p. 1-145; Garas, Séries episcoporum, 1873, p. 433 ; L. de Mas-Latrie, Les patriarches latins d'Antioche, dans la Revue de l'Orient chrétien, Paris, 1894, p. 192-2(15; E. Rey, Résumé chronologique des princes d'Antioche, dans la Revue de l'Orient chrétien, 1896, p. 321-408; C. Schlumbergor, Renaud de Chàtitlon, prince d'Antioche, Paris, 1898, p. 1-169; Antiochien, dans le Kirehenleœikon, Fribourg, 1882, t. i, col. 948-951. Voir la bibliographie plus complète dans U. Chevalier, Répertoire des sources lii*toriijues du moyen âge (Topo-bibltugraphie), Montbéliard, 1894, fasc. 1, col. 170.

III. Vicariat apostolique d'Alep ou de Syrie. — Ce vicariat fut constitué en 1762 avec les provinces de Syrie, Chypre, Egypte et Arabie, détachées du vicariat de Constantinople et confiées au lazariste Arm. Bassu. Cependant, en vertu de privilèges particuliers, la Custodie franciscaine de Terre-Sainte gardait une juridiction indépendante sur la plupart des catholiques latins; peuti Ire même est-ce pour ce motif qu'un successeur ne fui donné à Mu' Bassu qu'en 1817 dans la personne de Gandolfi, autre prêtre de la Mission. En 1827, ce dernier eut

pour remplaçant P. Losanna, évêque titulaire d'Abydos. Depuis lors, jusqu'en 1896, les vicaires apostoliques ont appartenu généralement à l'ordre des franciscains, comme A. Fazio (1836-1838), Fr. Fillardell (1839), qui fut tué en 1852, P. Brunoni depuis 1853 , transféré à Constantinople en 1857, S. Milani (1874-1876), L. Piavi nommé, en 1889, patriarche latin de Jérusalem, et G. Bonfigli depuis 1890, transféré, en 1896, au vicariat apostolique d'Egypte. Ce dernier transporta la résidence du vicaire apostolique de la ville d'Alep à Beyrouth, qui devient de plus en plus la vraie métropole religieuse de la Syrie; il a eu pour successeur, en 1896, le dominicain français Ch. Duval, archevêque titulaire de Pétra.

Durant le cours du xixe siècle, le vicariat apostolique de Syrie a reçu plusieurs amoindrissements. En 1838, l'Egypte et l'Arabie en furent détachées; en 1848, Jérusalem fut élevée au rang de patriarcat latin avec juridiction sur la Palestine, la Phénicie méridionale et l'île de Chypre. Par contre, le vicaire apostolique de Syrie obtenait pleine juridiction sur tous les latins de son vicariat, prérogative enlevée définitivement à la custodie de Terre- Sainte. Le vicariat apostolique de Syrie a pour limites : au nord, une ligne qui partant du golfe d'Adalia et s'appuyant sur les contreforts méridionaux du Taurus se dirige vers l'Euphrate en faisant un coude sur Hama; à l'est, le désert de Palmyre; au sud, la Palestine; à l'ouest, la Méditerranée. Depuis leur institution, les vicaires de Syrie ont joui du titre de vicaires apostoliques du saintsiège pour les catholiques non latins qui vivent dans le ressort de leur province. Leur pouvoir de délégué n'a pas subi les mêmes restrictions que leur autorité de vicaire apostolique, et aujourd'hui encore les catholiques des rites orientaux qui demeurent dans le patriarcat latin de Jérusalem sont soumis à la délégation de Syrie.

Les communautés latines, surtout françaises, se sont particulièrement développées en ce siècle dans le vicariat apostolique de Syrie; elles sont, à l'heure présente, la meilleure sauvegarde contre les empiétements croissants des missions protestantes et orthodoxes qui séduisent, à force d'or et de promesses, les populations laborieuses mais pauvres de la Syrie. Les capucins, fixés en Syrie depuis 1627, desservent les paroisses d'Antioche, Baabdath, Beyrouth et Mersine; ils ont aussi des résidences à Alep, Abey, Ghazir, Koderbek et Salima. Ils ne sont qu'un petit nombre de religieux. Les franciscains ont 12 couvents à Aïntab, Alep, Beyrouth, Damas, Harissa, Ienigé-Kalé, Kenaye, Latakié, Marach, Saïda, Sour et Tripoli; ils desservent une dizaine de paroisses et sont environ 56 religieux. Leur collège d'Alep est très florissant et compte 110 élèves. Les trappistes possèdent une maison à Cheiklé par Akbès, près d'Alexandrette. Les lazaristes, établis en Syrie depuis 1781, ont 5 maisons : Akbès, paroisse et missions; Antoura, Beyrouth, missions; Damas et Tripoli, missions. Leurs collèges de Damas et d'Antoura réunis comptent près de 500 élèves. Ils sont environ 37 religieux et possèdent dans les villages du Liban de nombreuses écoles primaires qui sont visitées et entretenues par eux. Les carmes, fixés en Syrie depuis 1650, ont 5 résidences à Alexandrette, qui est une paroisse, Beilan, Biscerri, Kobbayat et Tripoli. Ils ne sont guère plus de 8 religieux. Les frères des écoles chrétiennes ont 4 écoles primaires à Beyrouth, Latakié, Tripoli et Tripoli maritime; ils sont 16 religieux.

Les jésuites, établis d'abord en 1595, puis revenus en 1831 sur les instances de Mo>' Mazloum et par ordre de Grégoire XVI, ont 10 maisons : Adana, Bekfaya, Beyrouth, Damas, Ghazir, Iloins, Saïda, Saiydé, Tanaïl et Zahlé. La mission compte 174 membres, dont 66 prêtres, 47 scolasliques et 61 frères coadjuleurs. Après s'être fixés à Zeilah, puis en Mésopotamie, les jésuites fonderont à Ghazir, en 1846, le séminaire oriental, transféré à Beyrouth en 1875, et qui compte actuellement 50 élèves; il

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