PIERRE AURIOL. LES PROBLÈMES PHILOSOPHIQUES
mit vainc quia non conjcrunt ud cognoscenda accidenta propria; definilio autem philosophica est propria, i/uia per ipsam cognoscimus uccidenlia propria quœ insunt rei. In III Sent., p. 340 a. Ex rationibus logicis non débet judicari vcmm, posilo quod appareat aliquod inconveniens secundum rationcm logicam. In II Sent., I>. 105 b. Il faut donc donner la préférence à l'expérience sur les arguments de raison : Prima quidem via cxperientiœ, cui adhverendum est potins, quam quibuscumque logicis rationibus, cum ab experientia habet ortum scientia et communes animi conceptiones, quœ sunt principia artis. In I Sent., p. 25 a.
Cette tendance empiriste, unie à sa propension à la critique des autres systèmes, fait naître inévitablement en Auriol une tendance prononcée au scepticisme, qui consiste avant tout en ce qu'elle restreint fortement la puissance de l'intelligence à fonder une philosophie et une théologie scientifiques. Non seulement en philosophie, mais aussi en théologie, Auriol donne la préférence aux éléments de l'expérience sur ceux que fournissent la spéculation. Ainsi, d'après Auriol, Vhabitus theologicus de la foi n'est pas un habitas adhsesivus. mais un habitus mère declaratiims, pas un habitas speealativiis, mais un habitus mère practiçus, qui est nobilior quocumque habitu speculativo humanitus adinvento. Cf. Dreiling. op. cit., p. 201. Quant aux rapports que Pierre Auriol admet entre la théologie et la science, on peut voir E. Krebs, Théologie und Wissenscha/t nach der Lehre der Hochscholaslik. An der Il and des bisher ungedrucklen « Dejensio doctrines D. Thomas » des Hervœus Natalis mit Bei/iigung gedruckler und ungedruckter Parallelstellen, Munster, 1912, et C. Werner, Die Scholastik des spàteren Mittelalters, t. n, Die nachscotistische Scholastik, Vienne, 1883, p. 21 sq.
Toutefois, d'après Auriol, les données de la foi et l'enseignement de l'Église constituent la norme principale et suprême de toute vérité, de sorte qu'il faut y adhérer même quand toutes les autres sources de la science ne peuvent arriver à une certitude absolue ou même enseignent plutôt l'opposé. Aussi, le docteur franciscain s'est-il efforcé de faire accorder la doctrine d'Aristote et d'Averroès avec l'enseignement de l'Église : In omnibus autem intendo opiniones Aristotclis et philosophorum doctrinam cum verilate fidei concordare. Tract, de principiis, cod. Vat. lut. 3063, fol. 1.
2° Les divers problèmes philosophiques. — La propension à la critique, les tendances intellectualiste, empiriste et sceptique observées chez Pierre Auriol devaient nécessairement l'amener à opérer une révolution dans la philosophie et la théologie d'école professées pendant le xme siècle, à y introduire un courant nouveau, opposé à celui qui avait dominé pendant l'âge d'or de la scolastique.
1. Le problème des universaux. — S'opposant au réalisme de saint Thomas et de Duns Scot et à la théorie de la connaissance professée par saint Bonaventure, Auriol introduit le conceptualisme, qui mena logiquement au nominalisme d'Occam. D'après Pierre Auriol, aux concepts de genre et de différence spécifique, et conséquemment à tous les universaux, ne correspondent ni des réalités constituant l'essence intrinsèque des choses (théorie scotiste exposée et réfutée dans In II Sent., p. 63 6-66 a), ni des apparences sous lesquelles nous apparaît une chose (théorie des physiologues (opticiens), In II Sent., p. 61 a-62 a), ni des ressemblances ou analogies plus ou moins grandes qui existent entre les objets (théorie de Noël Hervé, In II Sent., p. 62 6-63 b), mais une seule et même chose. Quoique les manifestations et les apparences extérieures d'un objet constituent presque toujours et que les ressemblances entre divers objets puissent consti-
tuer quelquefois le point de départ pour la formation des concepts universe s, cependant, elles ne constituent jamais et ne peuvent constituer leur contenu réel et essentiel. Les concepts universels sont de fait distincts l'un de l'autre non par quelque chose d'externe à eux, mais par eux-mêmes, à savoir par la perfection, la clarté ou la détermination avec laquelle ils représentent une seule et même chose. L'universalité des concepts consiste ainsi réellement dans l'imperfection, la confusion ou l'indétermination, qui permettent à notre intelligence de voir dans chacun de ces concepts une image ou une représentation de plusieurs individus. Plus un concept est confus, imparfait et indéterminé, plus grande sera son universalité; plus un concept sera clair, parfait et déterminé, moins grande sera son universalité. Un seul et même objet excite dans l'intelligence des impressions déterminées, qui, à leur tour, constituent la cause réelle et immédiate de la perfection, de la clarté ou de la détermination différente des concepts. La qualité des impressions dépend de l'intensité de l'excitation, de la perfection de l'intelligence et de l'influence de la volonté. In II Sent., p. 66 6-68 b.
Pour expliquer complètement la portée de l'opinion d'Auriol, il faut ajouter quelques mots sur le rapport qu'il met entre les sens et l'intelligence. L'intensité et la qualité des impressions de l'objet sur les sens ne dépendent que de la perfection des sens et de la distance qui sépare les organes de l'objet, mais elles ne dépendent nullement de la volonté, puisque les impressions sensibles reçues dans les organes sont entièrement indépendantes de la volonté. Il en va tout autrement pour l'intelligence. Le phanlasma, Vintelleclus agens et Vintelleclus possibilis sont sous l'influence de la volonté et ne peuvent agir qu'après avoir reçu une impulsion de la volonté. Il s'ensuit que l'impression produite dans Vintelleclus possibilis, par l'activité simultanée du phantasma et de V inlelleclus agens, de même que l'intensité de cette impression, dépend de la volonté. Comme dans les enfants l'empire de la volonté ne se manifeste point et est absorbé, il leur est impossible de se procurer des impressions plus fortes ou plus faibles, mais leur connaissance progresse naturellement de l'imparfait au parfait, en raison directe du développement progressif de leur intelligence. De ces principes, il résulte que les sens, à la distance convenable, ne peuvent pas recevoir une double impression de l'objet. Le sens est-il parfait et la distance de l'objet est-elle proportionnée à l'organe, l'objet doit nécessairement produire une impression forte et ne peut, dans ce cas, produire une impression faible, puisqu'il n'est pas au pouvoir des sens de recevoir d'un objet une impression plus parfaite et une autre moins parfaite. Il n'en est pas ainsi de l'intelligence, qui, à cause de sa dépendance de la volonté, peut recevoir deux impressions différentes d'un même objet, l'une forte, l'autre faible. Enfin, l'impression produite sur les sens dépend toujours d'une distance déterminée, tandis que l'intelligence fait abstraction de toute distance et de toute localisation. De cette théorie, Auriol déduit que, les impressions sensibles éta ît indépendantes de la volonté, les sens sont préservés de nombreuses erreurs, tandis que la dépendance de l'intelligence par rapport à la volonté est la cause de nombreuses erreurs. C'est à la dialectique à enseigner à éviter celles-ci. In II Sent., p. 68 b et 69 b.
Des théories exposées plus haut, il résulte nécessairement que Pierre Auriol dénie toute réalité aux concepts universels. Rejetant la théorie, des réalités et des formalités de Duns Scot pour expliquer les universaux, le maître franciscain cite l'opinion d'Aristote et du Commentateur, d'après laquelle les universaux n'existent actuellement que dans l'intelligence et seulement en puissance dans les objets, sans cependant se
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prononcer. In II Sent., p. 63 b. Il concède ensuite que l'objet des concepts universels contient virtuellement les impressions différentes produites dans l'intelligence, mais il déclare en même temps que, par là, il n'entend nullement introduire des réalités distinctes dans l'objet. In II Sent., p. 66 />. 68 b. 69 b, 70 b, et attaque de toutes façons la théorie réaliste des uni versaux. 1'. 05 b .
Cependant, imilgré ce trait antiréaliste. Auriol tient à l'objectivité des concepts universels. En effet, de même que chaque concept repose sur une assimilation de l'intelligence à son objet, de même aussi les concepts universels proviennent d'une assimilation plus ou moins parfaite de l'intelligence à l'objet connu et ils constituent donc des images, des représentations plus ou moins parfaites d'un seul et même objet. Puisque cette assimilation se termine dans un acte de l'intelligence, la polémique d'Auriol contre les species intelligibiles ne peut donc s'entendre dans le sens de la pure subjectivité des concepts universels. Rien n'est plus étranger à la thèse d'Auriol.
Ainsi, puisque les concepts universels ne constituent que des représentations d'une clarté et d'une détermination diverses d'un seul et même objet, puisque le degré de clarté et de détermination dépend de la perfection des impressions et des assimilations, puisque, de plus, la clarté des concepts dépend de l'action plus ou moins vive de l'objet sur les organes, de la perfection de l'intelligence et de l'influence de la volonté, nous pouvons conclure que Pierre Auriol admet un conceptualisme psychologique à teinte volontariste.
Pierre Auriol, dans la partie où il traite de l'unité et de la réalité de la nature spécifique ou de l'espèce, complète la théorie des universaux exposée plus haut. Toutefois, dans cette partie, il repousse complètement l'objectivité des universaux qu'il avait plus ou moins acceptée dans la Irc partie, pour embrasser un objectivisme franchement empiriste. Même l'être particulier des objets est exclu formellement du contenu des concepts universels. Auriol y professe explicitement que le contenu des concepts universels n'est point l'essence d'une chose particulière, mais seulement une qualité de cette chose, et, de plus, qu'il n'est pas une qualité particulière et individuelle ni une qualité universelle, mais seulement et uniquement la ressemblance qui existe entre la qualité particulière de divers objets. De là il conclut que le contenu des concepts universels ne peut être que la ressemblance qualitative qui existe entre les choses particulières et individuelles et nullement une réalité universelle (théorie de saint Albert le Grand et de saint Thomas) ou indifférente (théorie de Duns Scot et de Henri de Gand), indépendante de l'intelligence et immanente aux objets individuels. Il n'existe point des réalités universelles indépendantes de l'intelligence, mais seulement des réalités particulières et individuelles. Le concept universel donc n'existe que dans l'intelligence et ne consiste que dans la ressemblance qui existe entre des concepts clairs et déterminés, produits par plusieurs objets particu:iers.
2. Origine et formation du concept universel. — Auriol déclare que le concept doit son origine au fait que plusieurs objets .particuliers produisent une impression parfaite, déterminée et semblable. A cette impression succède une species correspondante et à celle-ci un acte correspondant. Cet acte produit immédiatement un concept parfait, déterminé et convenant à plusieurs objets. Différentes choses, en effet, qui se rencontrent dans une même species, doivent se rencontrer aussi dans l'acte unique qui correspond à la species. A cet acte unique succède, dans l'intelligence, un seul concept, de telle sorte que, si l'acte est parfait et déterminé (et il le sera si la species et les impressions
reçues le sont) et s'applique à plusieurs objets, le concept formé sera également parfait et déterminé et applicable à plusieurs objets. Donc le concept, prove nant d'un seul acte, qui groupe toutes les impressions semblables reçues de choses diverses, constitue le cou cept universel.
De ces considérations psychologiques, Auriol déduit que l'unité du concept universel revient en partie aux choses particulières, en partie aux species, en partie à l'acte et en partie aux concepts, mais d'une façon différente. Cette unité du concept universel se trouve in potentiel et inchoative dans les choses particulières. de telle façon que les choses particulières possèdent, ci nutiiru sua, la capacité d'exciter dans l'intelligence une impression parfaite et semblable . ainsi qu'un acte cl un concept parfaits et semblables. L'unité du concept } universel se trouve dans la species et dans l'acte sicul in causa, en tant qu'ils sont la cause immédiate du concept universel; l'unité du concept universel se trouve jormaliter dans le concept lui-même, en tant qu'il constitue l'unité actuelle du concept universel. Donc l'unité et la réalité actuelles d'un concept universel, commun à plusieurs êtres, n'existe jormaliter que dans le seul concept, qui résulte de la ressemblance qualitative qui existe entre plusieurs êtres. Il faut noter, cependant, que, si Auriol fait consister la réalité et l'unité du concept universel en partie dans les choses particulières, à savoir in potentia et inchoative, il ne veut nullement désigner par là une réalité universelle, mais uniquement l'aptitude naturelle, que possèdent les choses particulières, à produire une impression qui est de nature à engendrer un concept universel. Auriol se sert ici de la terminologie du réalisme mitigé de saint Thomas, mais il lui donne une signification toute différente. In II Sent., p. 103 6-109 b.
Cependant, s'il existe des connexions étroites entre les deux exposés d'Auriol au sujet de l'origine et de la valeur des concepts universels, il faut y relever aussi des différences profondes et même des contradictions flagrantes. Ainsi, tandis que, dans la Ire partie, Auriol désigne les concepts universels comme des représentations de choses particulières, dans la IIe partie, l'être des choses particulières est complètement exclu du contenu des concepts universels, qui sont constitués exclusivement par la ressemblance qualitative existant entre plusieurs objets particuliers. De la sorte, le contenu réel des concepts universels est autre dans l'un et l'autre cas. Ensuite, dans la Ire partie, la distinction qui existe entre les concepts universels provient de la différence de clarté, de détermination avec laquelle ils représentent une seule et même chose, tandis que, dans la IIe partie, cette distinction consiste dans la différence de clarté, avec laquelle ils représentent la ressemblance, qui existe entre plusieurs choses particulières. De plus, dans la Ire partie, un seul objet particulier suffit pour la formation de plusieurs concepts universels; dans la IIe partie, au contraire, plusieurs objets sont requis. D'où viennent ces contra dictions manifestes? Il est difficile d'en donner une explication suffisante. Probablement, l'attention d'Auriol était tellement concentrée sur les problèmes qu'il examinait hic et nunc, qu'il a complètement perdu de vue la connexion qui existait entre le problème qu'il traitait et le reste de sa philosophie et de sa théologie.
Ces contradictions, cependant, n'infirment en rien les conclusions au sujet du conceptualisme d'Auriol. Dans l'une et l'autre partie, en effet, il enseigne formellement et explicitement que les universaux n< peuvent exister que dans l'intelligence et que, en dehors de l'intelligence, il n'existe que du particulier. du singulier, de l'individuel. Dans les deux cas, les universaux ne sont que de purs concepts, auxquels ne correspond aucune réalité extra-intellectuelle.
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