PIERRE DE LUNA. VIE
Le concile de Pise. lui. réuni le 26 mars 1 109, entendait bien sauver l'Église sans Benoît XIII et sans Grégoire XII. Le procès des deux papes était aussitôt commencé; le ."> juin, la sentence était rendue. Pierre de Luna et Ange Correr, déclares tous deux hérétiques, étaient proclamés déchus ipso facto de toutes leurs dignités. L'ambassade, que Benoit XIII s'était décidé, au début de mai, à faire partir pour le concile, arrivait juste à temps, le 1 1 juin, pour s'entendre signifier, et sans aucune aménité, la sentence qui avait frappé son maître. Elle s'esquiva dès le lendemain, sans même attendre le résultat du conclave qui, le 26 juin, donnait la tiare à Pierre de Candie (Alexandre Y).
Quoi qu'il en fût de la légalité de ces actes de Pise, ils ne laissaient pas de porter un coup sensible à l'autorité de Benoît XIII. Le fait surtout que la France avait reconnu Alexandre Y, puis son successeur Jean XXIII (Balthazar Cozza), élu en mai 1410, devait être fatal à Pierre de Luna. Sans doute, au lendemain de Pise, celui-ci conservait-il encore en son obédience l'Ecosse, la Sicile insulaire, l'Aragon, la Castille, la Navarre et, au midi de la France, les états du comte d'Armagnac. Sans doute encore, réfugié dans la forteresse imprenable de Peniscola, pouvait-il braver indéfiniment toutes les agressions. .Mais l'action de la France se chargeait d'émietter peu à peu le bloc de ses fidèles. En mai 1410, la ville d'Avignon, que Benoît se flattait de conserver ainsi que le Comtat, se déclarait pour le pape de Pise; le château des Doms, de nouveau assiégé, était obligé de capituler le 22 novembre 1411. Pour être de peu de conséquence en soi, l'événement était au moins un symbole de la déchéance de la papauté avignonnaise. Il ne tenait pas qu'à la France que les souverains d'Espagne ne se retirassent à leur tour de l'obédience de Benoît XIII (ambassade du printemps de 1414).
3. Le concile de Constance et ses suites. — Mais beaucoup plus grave encore pour Pierre de Luna était la réunion à Constance, le 5 novembre de cette même année 1414, du grand concile auquel la présence du pape de Pise, Jean XXIII, semblait donner une sorte de légitimité. On sait comment l'idée de la « triple cession » y fit une fortune rapide. Cela devait avoir pour conséquence et l'abdication « volontaire » de Jean XXIII (29 mai 1415) et le noble geste de Grégoire XII donnant spontanément sa démission ( 1 juillet). Pour que fût pacifiée définitivement l'Église, déchirée depuis près de quarante ans, il ne manquait plus que la renonciation de Benoît XIII. Tout fut mis en œuvre pour l'obtenir. Le roi des Romains, Sigismond, se transporta de sa personne à Perpignan, où s'était aussi rendu le roi d'Aragon, pour s'y rencontrer avec Benoît XIII et obtenir de lui une abdication pure et simple (septembre-novembre 1415). Or, bien loin de fléchir l'opiniâtreté de Pierre de Luna, les événements récents n'avaient fait que l'ancrer davantage en ses résolutions : la disparition de ses deux concurrents ne le laissait-elle pas seul pape en droit comme en fait? Le 13 novembre, Benoît XIII, après de longs pourparlers, quittait Perpignan, sans avoir rien conclu, et par Collioure regagnait son aire de Peniscola. Cette obstination eut au moins l'avantage de détacher de lui la plupart de ses derniers partisans. Le 13 décembre, les représentants de l'Aragon, de la Castille, de la Navarre et du comté de Foix signaient, sous la poussée de Sigismond, la « capitulation de Narbonne >• qui ne laissait à Benoît XIII que deux alternatives, l'abdication pure et simple, ou la déposition par le concile. La réponse de Benoît n'ayant pas été satisfaisante, l'Aragon prononçait, le 6 janvier 1416, la soustraction d'obédience, avec l'approbation de saint Vincent Ferrier, toujours convaincu pourtant de la légitimité de Pierre de Luna: la Castille
suivait, le 15 janvier, malgré l'opposition des archevêques de Tolède et de Sévillc; la Navarre et le comte de Foix en faisaient autant à l'été (16 juillet et 3 août ). En dehors de l'Ecosse, il ne restait plus au pape de Peniscola qu'un certain nombre de fidèles dans les possessions du comte d'Armagnac.
A l'automne de 1416, les envoyés de toutes les puissances, qui venaient ainsi de rompre avec Benoît XIII. arrivaient à Constance, où le concile continuait à siéger. Le procès de Pierre de Luna fut commencé sur nouveaux frais, sans que l'on tînt compte ainsi l'avait décidé la capitulation de Narbonne des
informations de Pise. Il traîna neuf mois. C'est seule ment le 26 juillet 1417, à la xxxvn0 session, que Pierre de Luna fut condamné et déposé comme parjure, schismatique incorrigible et hérétique. Le 1 1 novembre Othon Colonna, élu par un conclave recruté de manière toute spéciale, devenait le pape Martin Y. Les amis de Pierre de Luna lui conseillèrent alors de pacifier définitivement les consciences, qui pouvaient demeurer inquiètes, en usant du procédé suivant : il lèverait les censures qu'il venait de fulminer contre Othon Colonna, rendrait celui-ci, de la sorte, apte à exercer la papauté, démissionnerait lui-même, et laisserait ses cardinaux porter leurs suffrages sur l'élu de Constance. Benoît XIII s'y refusa derechef. Alors, les quelques cardinaux qui demeuraient encore autour de lui l'abandonnèrent; il n'eut plus que la ressource de lancer, chaque jeudi saint, l'anathème contre ces déserteurs; l'on possède ainsi les bulles In cœnaDomini des années 1419-1422. L'Ecosse, cependant, l'avait aussi abandonné dès 1418, bien que certains y soient encore demeurés fidèles jusqu'en 1420. A partir de ce moment, son obédience se réduit aux états de Jean IY d'Armagnac, qui, malgré les efforts des légats de Martin Y, continuait à reconnaître le pape de Peniscola.
Seule la mort de celui-ci dénouerait une situation si embrouillée. En juillet 1418, Pierre de Luna avait été victime d'une tentative d'empoisonnement, dont il accusa le légat de Martin Y d'être l'auteur. L'accusation est impossible à prouver. La robuste constitution du vieux pontife lui permit de se rétablir. Ce nonagénaire vécut encore quatre ans, car il semble bien qu'il faille, avec N. Valois, op. cit., t. iv, p. 450 sq., fixer au 29 novembre 1422 la date de sa mort (plusieurs dates ont été proposées : 23 mai, septembre, 17 novembre de l'année 1424 et même 29 novembre 1425). Avant de mourir, le 27 novembre, plus persuadé que jamais qu'il était le seul pape, anxieux que la lignée des pontifes légitimes ne s'éteignît avec lui, il avait nommé, quatre cardinaux — depuis la défectipn de l'année 1418 il n'en avait plus dans son obédience. Ceci donne la mesure de la robustesse de ses convictions. Des quatre nouveaux élus, l'un, Jean Carrier, était absent de Peniscola, assiégé qu'il était en son repaire du château de Tourène. Les trois autres, après avoir laissé longtemps secrète la mort de Pierre de Luna, entrèrent en conclave le 23 mai 1423, et, finalement, élurent, en dehors de leur collège, le 10 juin 1423. Gilles Munos (Clément VIII) lequel d'ailleurs ne se fit couronner qu'en mai 1426, pour abdiquer le. 26 juillet 1429. C'est après la soumission de Clément VIII que le corps de Pierre de Luna fut transporté, par les soins de sa famille, de Peniscola à Illueca, lieu de sa naissance (1430). Entre temps. Jean Carrier, échappé de Tourène, était survenu à Peniscola le 12 décembre 1423, avait découvert que l'élection de Gilles Munos était entachée de simonie, l'avait finale ment annulée, puis, le 12 novembre 1425, avait élu. lui tout seul, comme pape Benoît XIV, un sacriste de Rodez, Bernard Garnier, dont il se réservait, d'ailleurs, de ne communiquer le nom que plus lard. Le