‹ Dictionnaire de théologie catholique (volume 4)Chapitre 173 sur 437 · PIERRE D' UU BINA · texte numérisé non relu

PIERRE D' UU BINA

tous sont mauvais et de la sorte ta vie vertueuse devient inutile. Tout cela, affirme Pierre, est contra rationein et scnsum et contra fidem et Scripluram. C'est pourquoi il faut rejeter la thèse d'Averroès. Le maître franciscain démontre ensuite que cette théorie ne peut être admise, parce qu'elle manque de toute valeur probante. D'après Pierre de Trabibus, l'intelligence, d'un côté, n'est pas engendrée, parce que non educitur de potentia ad actum per generationem ; mais, d'un autre côté, elle est engendrée en ce sens que educitur de non esse in esse per creationem. Donc, conclut-il, l'intelligence n'est pas éternelle, comme l'affirme Averroès, parce qu'il est impossible que le monde soit éternel. D'où il suit qu'il ne peut y avoir d'infini en acte m natura.

A l'affirmation d'Averroès, qui, à la suite d'Aristote, affirme que les substances spirituelles sont oiseuses, quand elles ne meuvent pas un corps, Pierre répond que cette assertion est fausse et hérétique parce que ces substances spirituelles peuvent poser des actes plus parfaits, à savoir contempler Dieu. On constate ici l'influence bonaventurienne. Pierre énumère encore une quantité d'autres conséquences fausses, hérétiques et absurdes par rapport à l'intelligence et à la volonté, qui découlent nécessairement de la thèse d'Averroès, qu'il appelle une stultitia et conclut : lmpossibile est simpliciter non solum omnium hominum sed etiam et plurium esse animam unam, sed necesse est animam mulliplicari et numerari secundum hominum seu etiam humanorum corporum multiplicationem, non solum quoad sensitivam (ce que concède Averroès), sed quoad intellectivam. Pierre rejette donc complètement la théorie d'Averroès au sujet de l'unité de l'intelligence et aucun autre maître franciscain peut-être n'a été aussi clair, aussi logique, aussi résolu dans le rejet de la thèse averroïste.

6° Morale. — Dans la genèse du vice, Pierre de Trabibus suit de près Olivi et, comme lui, démontre que l'amour désordonné de ! oi-même est la source et la racine de tout péché. Il se rattache encore étroitement à son maître pour sa doctrine sur le péché originel et suit la doctrine de saint Augustin au sujet de sa transmission. Il enseigne aussi que les mouvements premiers et involontaires de la concupiscence sont imputables et constituent des péchés véniels. Pierre de Trabibus dépend encore d'Olivi dans ses théories sur le péché véniel, sur la difficulté de discerner le péché véniel du péché mortel, sur l'accumulation des péchés véniels et sur la note variable de leur gravité d'après le degré de perfection qui caractérise ceux qui les commettent. Il n'a cependant pas réussi à définir clairement l'essence du péché véniel, dont il exagère la malice, influencé qu'il est par les doctrines rigoristes de son temps. Cf. A. Landgraf, op. cit.

Conclusion. — Bien qu'il soit assez difficile jusqu'ici d'émettre un jugement d'ensemble sur l'œuvre littéraire et la position doctrinale de Pierre de Trabibus, en l'absence d'une édition de son commentaire, il faut reconnaître toutefois que cet auteur mérite de retenir l'attention à plusieurs titres. Sur le terrain scolastique il fait bonne figure à côté des grands maîtres du xmc siècle, à cause du nouveau courant doctrinal qu'il a inauguré et propagé avec Olivi et qui a exercé une influence indéniable sur sa philosophie et sa théologie. Bien qu'en quelques points importants, comme l'information du corps par l'âme et la théorie de la connaissance, il se sépare de saint Bonaventure et de l'école franciscaine, influencé qu'il était par l'exceptionnel métaphysicien et dialecticien qu'était Pierre Olivi, Pierre de Trabibus, cependant, pour un grand nombre de questions, suit fidèlement saint Bonaventure et l'école franciscaine, dont l'esprit continue à vivre fortement en lui. Il se rattache étroi-

tement au Docteur séraphique et à l'école franciscaine, surtout quand il s'agit de prendre position contre Averroès et contre Aristote, ainsi que contre leurs thèses de l'éternité du monde, de l'infini en acte et de l'unité de l'intelligence, qu'il combat comme déraisonnables, absurdes, fausses et hérétiques. Il avertit aussi avec soin les disciples d'Aristote de se mettre en garde contre ses théories : caveant ab ipsis (thesibus) Arislotelis sectatores. C'est la conception théologique qui, au fond, constitue la forma mentis de Pierre de Trabibus, comme d'ailleurs de saint Bonaventure et de son école. Et c'est pourquoi il s'exprime avec une certaine ironie sur le compte des philosophes rationalistes ou péripatéticiens : Quidam intendenies philosophiam statuere et theologiam sub ea captivare quivstiones theologicas omnino philosophice tractantes, quasi philosophi prophétie juerint vel evangelistse. Il combat et rejette ces philosophes, parce qu'ils sont antithéologiques et veulent subordonner la théologie à la philosophie. Se rapprochant beaucoup, pour un grand nombre de questions, de l'école augustino-franciscaine, combattant de toutes ses forces l'école aristotélico-thomiste, Pierre de Trabibus, en matière controversée, veut rester lui-même, ne jurer sur la parole d'aucun maître et ne dépendre servilement ni d'aucune école, ni d'aucun courant doctrinal.

L. Wadding, Scriptores ordinis minorum, Rome, 1900 p. 194; J.-H. Sbaralea, Supplementum ad scriptores ordinis minorum, t. n, Rome, 1921, p. 370-371 ; Rodolphe de Tossignano, Hisloriurum seraphicœ religionis libri 1res, Venise, 15S6, p. 333; Gonzaga, De origine seraphicœ religionis, t. i, Rome, 1587, p. 90; Jean de Saint-Antoine, Bibliolheca franciscana universa, t. il, Madrid, 1732, p. 474; Fr. Ehrle, S. J., Dos Studium der Ilandsehriften der mittelcilterlichcn Scholastik, dans Zeitschrift fur kalholische Théologie, 1883, p. 48; du même, Peints Johunnes Olivi, sein Leben und seine Schriften, dans Àrchiv fur Literatur-und Kirchengeschichle des Mittelalters, t. m, 1887, p. 459; R. Jansen, S. J., Vie Erkcnntnisslehre Olivis auf Grand der Quellen dargestelll und geiviirdigt, Berlin, 1921, surtout p. 27-30, 84-86; du même, Pelrus de Trabibus, seine spéculative Eigenart oder sein Verhâllnis zu Olivi, dans Abhandlungen zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters. Festgabe zum 70. Geburtstage Clemens Baumkers, dans Beilràge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, Texte und Untersuchungen, 2e suppl., Munster, 1923, p. 243-254; A. Landgraf, Dos Wesen der làsslichen Siinde in der Scholastik bis Thomas von Aquin, Bamberg, 1923, p. 220 sq., 348-362; E. Longpré, (J. F. M., Pietro de Trabibus, un discepolo di Pier Giovanni Olivi, dans Studi francescani, nouvi sér., t. vin, 1922, p. 267-290; F. Delorme, O. F. M., Pierre de Trabibus et la distinction formelle, dans La France franciscaine, t. vu, 1924, p. 255- 269; O. Lacombe, La critique des théories de la connaissance chez Dans Scot, dans Revue thomiste, t. xxxv, 1930, p. 145- 150; Cr. Krzanic, C). F. M., Grande lottatori contrit i'averroismo, dans Rivista di (ilosofai neo-scolastica, t. xxn, 1930, p. 101-208; B. Jansen, S. J., Beitràge zur geschichtlichen Enlwicklung der « Dislinctio formalis », dans Zeitschrift fiir katholische Théologie, t. Lin, 1929, p. 317-344 et 517-511; A. Ledoux, O. F. M., Pelri de Trabibus, O. F. M., queestiones duœ de œternitate mundi, dans Antanianum, t. vi, 1931, p. 137-152; M. Schmaus, Der « Liber Propugnutorius » des Thomas Anglicus und die Lehrunterschiede zwischen Tliomas von Aquin und Duns Scotus, t. Il, Die trinitarischen l.ehrdiffcrcnzen, dans les Beitrdge de Bàumker, t. xxix. Munster, 1930, p. 22-24, 48, 58-62, 100-102, 121-123, 189- 191 , 301-304, 467-469, 589-590, 654-655.

Am. Teetaert.

69. PIERRE D'URBINA, frère mineur espagnol (xvne siècle). Originaire de la province de Biscaye, il appartint à la province de Castille des frères mineurs dans laquelle il exerça les charges de lecteur a Alcala et de provincial. Il fut aussi commissaire général de la famille cismontaine des frères mineurs. Il fut élevé, le 2 mai 1644, au siège épiscopal de Coria et consacré évêque le M septembre de la même année; en UilK, il fut nommé archevêque de Valence cl, le 17 juil-

IMERRE D'URBINA

PIERRE LE VÉNÉRABLE

let 1658, ii fut transféré au siège archiépiscopal de Sévillc. Il mourut le G février 1663. C'est à tort que P.-B. Gams, Séries episcopomm, 2e éd., Leipzig, 1931, p. 21, l'appelle Jean d'Urbina. Ailleurs (p. 73 et 88), il le dénomme avec raison, et plus correctement, Pierre d'Urbina. Il faut noter encore que, d'après J.-H. Sbaralea, il aurait été transféré à Valence le 28 juin 1649. Cette date, toutefois, nous paraît moins correcte et moins vraisemblable que celle fournie par P.-B .Gains, puisque son prédécesseur à l'archevêché de Valence, Isidore de Alliaga mourut le 2 janvier 1648.

Dès l'année 1628, alors qu'il était lecteur à Alcala, Pierre d'Urbina publia, à Madrid, une apologie pour la défense des doctrines de saint Bonaventure et de Duns Scot. Le titre en espagnol est celui-ci : Mémorial en defensa de l'as doclrinas del doclor san Buenaventura y Escolo, sobre el juramento que la universidad de Salamanca hizo de leer tan solamente la dodrina de san Agustin y santo Tomas, 1 vol. in-fol. En 1627, on avait voulu contraindre tous les candidats aux grades de théologie à jurer d'enseigner et de défendre la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin. Les franciscains et un grand nombre d'autres théologiens protestèrent énergiquement. L'acte de Salamanque fut cassé par le Conseil suprême en 1628 et la doctrine du Docteur subtil continua à être enseignée comme par le passé. Pierre d'Urbina rédigea encore quatre volumes de théologie selon la pensée de Duns Scot. Le premier traite de la foi, le second de la béatitude, le troisième de la pénitence et le quatrième de la vision. Ces volumes inédits étaient conservés à la bibliothèque du couvent des frères mineurs de la régulière observance à Madrid. Il composa aussi un Tractatus de sacramentis in génère el de virtute pœnitentiœ, qui était conservé, d'après J.-H. Sbaralea, dans le ms. A. 17 de la bibliothèque des prémontrés, à Madrid. Enfin, il est l'auteur d'une Apologia, in qua ostendit rhedarios suos capite aperto debere procedere, Valence, 1650, in-fol. et publia les Constilutiones synodales Valentini archiepiscopatus, Valence, 1657, in-fol.

J.-H. Sbaralea, Supplementum ad scriptores ordinis minorum, t. il, Rome, 1921, p. 372; Dominique de Caylus, Merveilleux épanouissement de l'école scotiste auXVll» siècle, dans Études franciscaines, t. xxv, 1911, p. 312; H. Hurter, Nomenclator, 3e éd., t. m, col. 891 ; P.-B. Gams, Séries epi.scoporum Ecclesiie catholicœ, 2° éd., Leipzig, 1931, p. 21, 73 et 88.

Ain. Teetaeht.

70. PIERRE LE VÉNÉRABLE, neuvième abbé de Cluny (1122-1156). I. Vie. IL Œuvres.

I. Vie. — Pierre le Vénérable a joué un rôle très important dans la vie religieuse de son époque, et a laissé des œuvres théologiques dignes d'intérêt. Né vers 1092, en Auvergne, de la noble famille qui devait au siècle suivant prendre le nom de Montboissier, Pierre fut voué par ses pieux parents, Maurice et Baingarde, à la vie monastique, et reçut une éducation soignée au prieuré voisin de Sauxilanges, qui dépendait de Cluny. Il fut admis vers 1109 à la profession religieuse par saint Hugues, qui devait mourir quelques mois plus tard. Sous l'abbatiat de son successeur, Ponce, dont la personnalité est encore mal connue (Revue bénéd., 1932, p. 351), Pierre fut affecté à l'abbaye de Vézelay en qualité d'écolâtre, puis de prieur claustral, et il y passa dix ans en compagnie de son propre frère Ponce. Il était depuis 1120 prieur conventuel de Domène, près de Grenoble, quand il fut élu abbé de Cluny, le 22 août 1122, à peine âgé de trente ans. Conformément aux exhortations du pape Calixte II, dans la bulle confirmant son élection, Pierre travailla à rétablir dans l'ordre de Cluny la discipline régulière : elle avait reçu de graves atteintes sous la mauvaise administration du trop célèbre abbé Ponce,

qui avait donné sa démission à Borne dans des conditions et des sentiments difliciles aujourd'hui à préciser; et la réforme n'avait pu être envisagée par le vieil Hugues II, durant les quatre mois de son abbatiat. Le jeune abbé appela à cet effet près de lui le prieur de Saint-Martin-des-Champs, Matthieu, qui devait être son meilleur auxiliaire et devenir cardinal d'Albano. Deux ans après son élection, pendant une visite qu'il faisait de ses monastères d'Aquitaine, il apprit que l'ancien abbé Ponce avait envahi à main armée l'abbaye de Cluny et la mettait au pillage; ce fut le pape Honorius II qui le remit en possession de sa charge et excommunia l'intrus, qui mourut de la malaria quelques mois plus tard (1126). De miraculis. 1. II, c. xn, P. L., t. clxxxix, col. 922-926. A son tour, l'abbé de Cluny eut l'occasion de défendre l'Église romaine, en 1130, lors du « schisme d'Anaclet »; mise au second plan par celle de saint Bernard, son intervention efficace en faveur d'Innocent II ne fut pas sans mérite, puisque la cause était en somme assez douteuse et que Pierre de Léon avait été moine clunisien. Son dévouement devait être assez mal récompensé; en effet, c'est à Cluny même, dont il avait consacré l'église, que le pape accorda aux cisterciens, en février 1132, l'exemption de la dîme, qui enlevait à Cluny la dixième partie de ses biens. Pétri Ven. epist., 1. I, 33-36, P. L., t. cit., col. 164-175.

Non content de remettre de l'ordre dans l'administration temporelle de l'abbaye mère, et de lui assurer mois par mois de suffisantes ressources (col. 1047), il veilla avant tout à la discipline régulière. Au carême 1132, il réunit un chapitre général de deux cents prieurs de l'ordre, et leur imposa, bon gré mal gré, un certain nombre de réformes qu'il est difficile d'apprécier aujourd'hui, puisque le détail n'en a pas été conservé. Il publia d'autres décrets plus modérés, à différentes époques. Ce sont ces statuts divers qu'il reprit en 1146, en 76 points relatifs à la liturgie, à la profession monastique et aux observances religieuses, où l'ordre même des sujets abordés permet de reconnaître la compilation de plusieurs décrets successifs.

Le souci de diriger l'ordre exigeait aussi de l'abbé de Cluny une correspondance active avec quelques protecteurs séculiers, avec les papes et autres dignitaires ecclésiastiques, et avec des représentants des divers ordres monastiques, qui avaient compris autrement que Cluny la réforme religieuse : tels les chartreux, les cisterciens, et de nombreux ermites; à tous, il montre combien il comprend leur genre de vie. Cependant, à un libelle émané des milieux cisterciens, il répondit, vers 1124, par une longue lettre où il défendait les coutumes de Cluny, et semblait du même coup réfuter l'apologie de saint Bernard pour Cîteaux; vingt ans plus tard (1143), il tenta à nouveau d'expliquer à son bouillant ami les divergences d'esprit qui marquaient les deux ordres. Epist., 1. I, 28 et 1. IV, 17. Ses lettres à ses propres moines sont relativement rares, et encore deux d'entre elles sont des consultations théologiques. Il encourageait d'ailleurs chez les clunisiens le goût des études par son exemple, par les conseils et les éloges qu'il leur donnait, par le soin qu'il prenait de leur procurer des manuscrits (col. 106) — la bibliothèque de Cluny, à sa mort, renfermait plus de 500 volumes des Pères et une centaine de volumes d'auteurs classiques (L. Delisle, Cabinet des manuscrits, t. ii, p. 458-481) — par sa constance enfin à défendre contre les cisterciens cette conception déjà traditionnelle dans son ordre. Cf. Pierre de Poitiers, Epist. ad Petrum Cluniacensem, P. L., t. clxxxix, col. 62.

Il fit six voyages à Rome, malgré le mauvais état de sa santé quand il se trouvait en Italie et les mésa-

PII. HHl'; LE VÉNÉRABLE. VIE

vent urcs qui lui advinrent à deux reprises au passage des Alpes. Plusieurs des missions qu'il reçut alors des papes, comme le retour de Guillaume d'Aquitaine au parti d'Innocent 11, la réconciliation de Pise et de Lucques (Mil) et l'examen du cas de l'évêque de Clermont (1145), ne furent pas couronnées de succès. Au contraire, les deux voyages qu'il lit en Angleterre, dont le second dura plusieurs mois, lui permirent d'y développer les maisons elunisiennes et de renouer des rapports amicaux avec Henri de Blois, son ancien moine, devenu évêque de Winchester, qui devait se retirer en 1 155 à Cluny avec son riche patrimoine. De même, dès 1126. il avait fait un séjour en Espagne, pour y visiter les nombreux monastères que Cluny avait fondés ou reçus des princes espagnols en ces frontières de la chrétienté, et pour continuer l'œuvre de soutien et de conciliation que son prédécesseur, saint Hugues, y avait inaugurée lors de la croisade sarrasine tic 1065. Pierre le Vénérable cemmença par réconcilier Alphonse II de Castille avec son rival malheureux Alphonse Ier d'Aragon. Puis, à son second voyage (fin de 1141), connaissant mieux désormais les besoins et les ressources des catholiques mozarabes, il crut bien servir la cause chrétienne en faisant traduire en latin le Coran. Il s'adressa sans doute à l'école d'interprètes fondée par Raymond, évêque de Tolède, et il chargea de ce travail Pierre de Tolède et deux esprits à tendances encyclopédiques, Hermann de Dalmatie et le prêtre anglais Robert Kennet ou de Rétines ; il leur associa un Arabe, du nom de Mahomet, pour vérifier le texte original, et son propre secrétaire, Pierre de Poitiers, pour revoir la traduction. Ce travail, qui lui coûta fort cher, fut achevé en 1143, et, malgré ses inexactitudes, devait servir de base à beaucoup de travaux postérieurs et à toutes les traductions en langues vulgaires jusqu'au xvne siècle.

De retour à Cluny, il apprit bientôt la mort d'Abélard qu'il avait en vain invité, dès 1135, à se retirer à Cluny, et qu'il avait enfin reçu avec joie (1140) dans son abbaye, puis au prieuré de Saint-Marcel de Chalon, après sa double condamnation à Sens et à Rome; il lui dédia une épitaphe, élogieuse pour le philosophe fourvoyé dans la théologie, et il écrivit à Héloïse deux lettres pleines d'admiration pour Abélard et de sollicitude pour elle-même et son fils.

Philosophe lui-même par son amour de la méditation et de la solitude, il aime, au retour de ses voyages, à mener une vie studieuse et tranquille non pas à Cluny, ce « parloir de la chrétienté », mais à Marcigny ou dans un prochain ermitage, lui-même assez fréquenté des moines, mais ignoré du grand public. C'est là que ses correspondants le surprennent plusieurs fois vers cette époque : c'est le cas pour deux lettres de son grand prieur, où il lui fait part d'une cruelle épidémie de peste, qui fit de nombreuses victimes, à Cluny comme dans toute la France, vers 1145. De même, vers 1142, les lettres s'accumulent à Cluny et ne l'y trouvent pas; saint Bernard s'impatiente de ce silence et s'en déclare offensé; il fallut la réponse toute de douceur de l'abbé Pierre pour rétablir entre ces deux amis, qui ne cessèren jamais de s'estimer, le ton affectueux des anciens jours. Enfin, en 1150, il s'excuse auprès de saint Bernard à (ause de sa santé et d'un chapitre général qu'il doit tenir à Cluny le même jour, de ne pouvoir assister au concile de Chartres projeté en vue de la croisade.

Ses dernières années furent, semble-t-il, attristées par ses démêlés avec la commune de Cluny (charte inédite du ms. 220 5, nouv. acq. du fonds latin de la Bibl. nat. de Paris), par les troubles communaux de Vézelay contre son frère Ponce dont il dut s'occuper, par des dettes criardes auxquelles il ne put faire face que grâce aux libéralités de Henri de Winchester

DICT. DE THÉOL. C/VTIIOL

(il ID), qui devint de ce l'ait comme l'administrateur des biens de l'abbaye (Bruel, Chartes de Cluny, t. v, p. 188- 190), par des tendances séparatistes, auxquelles le grand abbé dut se prêter, de la part des prieurés clunisiens d'Angleterre et d'Italie (1151), en tin, par des résistances à Cluny même, qui l'obligèrent à mettre par écrit son système d'administration (1148) et ses statuts successifs de réforme, et d'y faire son apologie. Il chercha plus que jamais à rendre périodiques les chapitres généraux. Enfin, en 1153, il dut recourir à l'autorité du légat du Saint-Siège. Tout cela annonçait qu'après sa disparition la décadence de ce grand corps de Cluny ne tarderait pas. Pierre mourut le 25 décembre 1156 et l'ut inhumé dans le chœur de l'église abbatiale.

Doué des plus belles qualités physiques et morales, il avait augmenté magnifiquement la prospérité de son ordre : il avait porté de 300 à 400 le chiffre de ses moines à Cluny, et à 2 000 le nombre des maisons soumises à son obédience. Très vite, son renom de sainteté s'était répandu, et l'appellation de Vénérable, qui était devenue peu à peu comme un titre pour les abbés de Cluny, et lui avait été donnée par l'empereur Frédéric Barbero usse lui-même (1 153), lui reste affectée après sa mort. Il semble pourtant que des insuccès répétés, et d'incessantes attaques, à l'intérieur comme à l'extérieur du cloître, aient parfois découragé son action et lui aient fait prévoir la décadence qui allait frapper son ordre sous ses successeurs immédiats, décadence qui tenait au succès des nouveaux ordres, et à l'immensité même de cette famille clunisienne qui ne pouvait s'accommoder de chefs médiocres. Quant aux insuccès personnels de Pierre le Vénérable, ils s'expliquent à première vue par la discrétion excessive qu'il mit à user d'une autorité incontestée, à cause même de son caractère pacifique et des obstacles qu'il rencontra dès le début de son abbatiat; mais, si l'on y regarde de plus près, on verra que ses interventions, même les plus diligentes, ne furent pas toujours appréciées comme elles auraient dû l'être, parce qu'elles s'inspiraient toujours de cette recherche du juste milieu, qui n'a jamais été le lot du grand nombre. Voir P. L., t. cité, col. 883.

Mais cette qualité maîtresse a donné à sa vie intellectuelle un équilibre parfait entre les soins de l'action et ceux de la contemplation : les théologiens lui doivent quelques-unes des œuvres — mal connues comme son rôle religieux lui-même — les plus soignées et les plus attachantes de ce xne siècle, à la pensée si ardente et si variée, si audacieuse dans ses recherches et parfois si libre dans ses conclusions. L'historien des idées voit en lui « l'esprit le plus séduisant, le plus ouvert, le plus large d'idées, le plus pénétré du véritable* esprit évangélique ». C'est aussi un esprit curieux et supérieurement doué, qui n'a pas fait école et qui semble, jusqu'à plus ample informé, ne s'être fait le disciple d'aucun maître — sauf peut-être d'Abélard vieilli et assagi, V( ir itid., col. 306 — au point qu'on donnerait raison à son secrétaire, Pierre de Saint-Jean, quand il lui dit son admiration : lia quippe omnium liberalium disciplinarum scientiam vos asseculum videmus ut nisi ab Illo (Deo)... cor veslrum occulta inspiralione fugiter illustrari sciremus, hominem pœne adhuc primsevum... tanta comprelienderc potuisse... miraremur. P. /.., t. cit., col. 59-60.

Cet autodidacte écrit en amateur, sur des sujets varies, qui l'obsèdent, des traités théologiques d'un style clair et sobre, avec une méthode rigoureuse et bien équilibrée, qui fait leur juste part à la raison et à la foi, aux arguments d'autorité et aux diverses formes de raisonnements usitées désormais dans les écoles. Si son information patristique est assez courte, sa connaissance de la sainte Écriture est approfondie et —

PJKRHK LE VENERABLE. ŒUVRES

chose nouvelle — son exégèse cherche le sens littéral, celui (lu texte original et du contexte : jamais volontairement il ne recourt au sens figure.

II. Œuvres. — Sans pouvoir discuter ici les dates, nous mettons en tète trois lettres d'allure théologique qui semblent du début de son abbatial : c'est, en effet, dans l'un de ces traités que Pierre de Poitiers, sou secrétaire, voyait l'œuvre " d'un homme encore jeune » hominem pâme adhuc primsevum; or, il ne fut à son service qu'aux alentours de l'année 1134, et à ce moment Pierre de Cluny avait déjà 12 ans. Ainsi, de 1130 à 1136, l'abbé de Cluny composa à l'usage de ses moines deux de ces trois lettres théologiques que nous allons analyser; deux ou trois ans plus tard, il envoyait aux évêques de Provence son traité de controverse contre les partisans de Pierre de Bruys (1138-113!)): vers 1140, il composait son grand traité contre les juifs et, en 1143, il entreprenait, pour les besoins de l'Église universelle, une réfutation du Coran, se réservant de revenir en ses dernières années à ses sujets préférés, les sermons et le De miraculis.

1° Les lettres. — Elles furent constituées en recueil par Pierre de Poitiers, son secrétaire, col. 47, qui comptait sur la bonne volonté de certains correspondants pour lui renvoyer l'original ou la copie de quelques-unes. Col. 365 et 409. Ce recueil « en un volume » est signalé dans le catalogue des livres de Cluny de 1160, Delisle, Cabinet des manuscrits, t. n, p. 673, et la chronique de Cluny a spécifié que ce recueil contenait 215 lettres disposées en six livres. Dans quelle mesure Pierre de Montmartre, qui les édita en 1529, avec des interpolations, a-t-il suivi l'ordre des mss., et comment André Duchesne, voulant expurger cette édition, a-t-il été amené à changer l'ordre chronologique primitif? c'est une précision qui n'a pas ici sa place, d'autant qu'elle importe assez peu à l'étude de la théologie de Pierre le Vénérable. Il n'a laissé, en effet, que trois lettres proprement théologiques, dont deux écrites de 1130 à 1135.

1. La moins importante, et la première en date, a été placée par Pierre de Poitiers en tête du 1. II des lettres de son abbé (col. 175), avant une autre lettre qui ne peut être postérieure à 1132 : ce serait donc là le premier essai théologique dont il félicite son maître. Elle donne, en effet, une idée assez avantageuse de sa christologie, et combat l'apollinarisme. Elle est adressée à un moine, qu'il ne veut pas nommer, mais qui propage ses erreurs « depuis longtemps déjà » dans un des monastères soumis à son obédience. Pour lui, autant qu'il les connaît, l'auteur est un apollinariste qui s'ignore, puisqu'il dénie à Jésus-Christ toute âme humaine, tout en lui reconnaissant une humanité réelle : dicens Saluatorem nostrum humanam non liabuisse animam, cum in eo carnis humanœ non neges naturam. « N'ayant pas sous la main les écrits des Pères » qui ont combattu cette hérésie, l'abbé de Cluny dresse contre elle un réquisitoire en quatre preuves de plus en plus directes. La première fait appel à la croyance chrétienne au salut de l'homme, de son âme et de son corps, par le Christ qui a pris, pour cela même, une âme et un corps, quoniam quidquid saluatum, totum necessario oportet fuisse susceptum. Quod si totum susceptum est, anima, dignior pars Iwminis, exclusa non est. On reconnaît, mis en syllogismes, le décret de Damase et l'argumentation des Pères grecs. Second argument plus philosophique : la descente du Verbe dans l'humanité n'a pu se faire que dans une âme raisonnable, cum constet quod nulla creatura Creatoris susceptibilis esse possit, nisi eum et intellectu agnoscere, et amore diligere, et spontanco imleat obsequio venerari. Ce sont, on le voit, les conditions de l'union de grâce qui sont transposées à fortiori à l'union hypostatique. Autre argument de bon

sens, mis en forme dialectique : » Le Sauveur est-il un homme? Oui. Eh bien, quand avez vous vu un homme sans âme? Ce serait un demi-homme! ■ Dernière preuve très réaliste : tout apollinariste doit dire et c'est bien là ce que montre l'histoire de cette hérésie — ou bien que l'humanité du Christ était menée par une âme animale, ou bien que la divinité y faisait les fonctions de la vie et de la sensibilité. Mais aucune de ces opinions ne rend compte de la psychologie humaine du Christ telle qu'elle ressort des évangiles : comment expliquer la croissance de Jésus en sagesse? comment entendre l 'afflux en lui de l'Esprit du Seigneur au moment du baptême? On voit que le théologien de Cluny prenait au pied de la lettre les textes évangéliques. Il faut donc dire que le Christ a progressé, et a souffert dans une âme, sœur de la nôtre, dont l'existence d'ailleurs est affirmée en vingt passages des évangiles et supposée par la «■ voix apostolique », c'est-à-dire le symbole des apôtres.

2. La seconde lettre théologique de Pierre, 1. III, 7. col. 283-294, est une réponse assez prolixe, à une consultation d'un de ses moines, Grégoire, sur trois sujets de théologie mariale. On ne peut préciser la date de cette réponse, qui a pris place au 1. III de la correspondance, après une lettre de 1130 à Innocent II et une autre à Ponce, non encore abbé de Vézelay (1138); autant qu'on peut se fier à l'ordre chronologique de ce recueil des lettres, on peut placer celle-ci aux environs de 1135, celles du 1. IV datant de 1136- 1137. Les trois questions de Grégoire sont posées en termes scolastiques ; a) L'trum beatœ Virgini matri... in adventu Spiritus sancti die Pentecostes facto super apostolos, aliquid gratiarum auctum sit. b ) Qua ralione post conceptum Dei Filium..., gloriosa illa Maria aliquid in creaturis ignorewerit. c) [Hieronymiisj dicit « tempus non prœjudicasse sacramenlo uniti hominis et Dei, ita ut jam esset in illo per unitatem personee ab initia sœculi, qui needum erat natus de Maria virgine ». Scolastiques par leur objet, ces questions supposent à Cluny, sinon une école théologique, du moins un groupe restreint de moines habitués à ces sortes de problèmes et formés à les résoudre dans un certain sens, qui est bien celui de leur abbé. En effet, pour ce qui concerne l'accroissement de grâce en Marie, Pierre de Cluny adopte les arguments de Grégoire, et soutient l'opinion, déjà moins commune au xn° siècle, et aujourd'hui insoutenable, que la Vierge n'a pas crû en grâce après l'incarnation du Verbe, et que, d'ailleurs, elle surpassait en grâce, dès cet instant, tous les hommes et tous les anges réunis. Il va même plus loin, et, distinguant parmi les dons de la grâce les majora, sine quibus salus non est, et les minora, sine quibus salus intégra esse potest, il pensa que, parmi ce que nous nommons les gratiœ gratis data', la sainte Vierge reçut, même avant la Pentecôte, le don des miracles, mais qu'en ce jour elle ne partagea peut-être pas avec les apôtres le don des langues « puisque son rôle n'était pas de prêcher Évangile »; mais, sur ce dernier point, il se défend de rien affirmer.

Sur la seconde question, l'omniscience de Marie, il se montre tout à fait partisan de la négative, et les objections de son correspondant, qui reflétaient sûrement la pensée des milieux dévots de son temps, il les traite comme les arguments Videtur quod non de la Somme de saint Thomas : le mot de saint Paul : in quo erant thesauri sapientiœ s'appliquant au Christ et à sa mère quanquam aliter; celui de saint Grégoire : videnti Crealorem angusla est omnis creatura, n'étant qu'une pensée d'un auteur non infaillible, et qui d'ailleurs ne signifie pas ce qu'on veut lui faire dire; 'l'affirmation contraire d'un « auteur » anonyme lui paraissant venir de rudi et incircumspecto corde, et confondre pour Marie les conditions de la terre et celles de la vie future.

PIERRE LE VÉNÉRABLE. ŒUVRES

L'abbé de Cluny osi bien plus ci conspect pour résoudre la troisième difficulté du moine Grégoire, née d'un texte du pseudo-Jérôme (sermon sur l'assomption de Mario. /'. /... I. w\. col. 126) : < 11 faut donner tout notre soin, dit-il, à chercher un sons catholique à oos oxpressions moins usitées . qu'il avoue avoir entendues distraitement à l'office do matines; pour lui. et sans doute est-ce la pensée mal exprimée du sermonnaire, l'union de Dieu et de l'homme dans l'unique personne du Verbe n'est éternelle que dans le sacrement », le secret dos desseins de Dieu.

3. La troisième lettre théologique de Pierre sur la divinité do Jésus-Christ, ool. 187-508, est adressée à

Pierre, bon et pacifique vieillard », appelé dans le titre Pierre de Saint-Jean . et identifié dans deux autres lettres avec Pierre de Poitiers (col. 300 et 302). ( est donc à son vieux secrétaire, vers 1 1 10. que l'abbé do Cluny envoie cette consultation théologique; mais il l'a écrite à l'intention de moines plus jeunes et plus aventureux, qui se posaient cette question d'école : Pourquoi le Sauveur, dans les évangiles, ne s'est-il jamais appelé Dieu ouvertement? L'abbé, avec sa loyauté habituelle, aborde la difficulté par cette remarque d'ordre général : « Personne parmi les juifs, sauf quelques grandes âmes, n'attendait un Messie- Dieu... D'ailleurs, l'intelligence commune — des gentils comme des juifs — avait horreur de penser qu'un mortel fut Dieu... Sans doute, les païens avaient divinisé des rois, mais après leur mort ; et, seul, Alexandre, a son retour de l'Orient, poussa l'orgueil jusqu'à réclamer de son vivant les honneurs de l'apothéose. » Col. 493. Cette conception, basée sur une vue très juste de l'âme antique, explique pourquoi Pierre cherche les affirmations du Christ sur sa divinité dans des passages aussi voilés que Matth.. xxn, 48, et Joa., x, 24- 38; et dans les miracles de Jésus qui, à son sens, prouvent sa divinité. Quant aux affirmations qu'il appelle sans voiles » (Matth.. xvi, 10; Joa., iv, 20, et ix, 37; vin. 54-50; xiv, 1; xvn. 2. 5), il a beau les expliquer fuxla verbu Augustini, qui bus verbis [Christi] addil toangelista verba sua - car il distingue les paroles de saint Jean de celles de Jésus — il avoue que les paroles du Sauveur n'ont de valeur « que pour des chrétiens, non pour des juifs », et il sent bien, quoi qu'il en dise, qu'il n'a pas répondu entièrement à la question de ses pieux disciples, spécimen assurément très rare au Moyen Age d'une exégèse rigoureusement littérale.

1. Dans les lettres de Pierre le Vénérable, bien d'autres points sont touchés, qui concernent la théoe, surtout la théologie sacramentaire, les songes et la perfection religieuse. A chaque ordre, il reconnaît sa place dans l'Église et son excellence propre : aux moines noirs, ses frères. « la source et le principe de toute vie religieuse, qui ont donné aux autres instituts, leur matière et leur forme », Epist., 1. VI, 14, col. 415, il recommande le souci constant du progrès spirituel; aux chartreux. « de tous les ordres latins, celui que je préfère, écrit-il au cistercien Eugène III, col. 412, et qui ne met pas le royaume de Dieu dans le manger et le boire, dans le vêlement ni dans les travaux manuels », il demande de souffrir avec le divin crucifié, d'aimer leur solitude et leur repos en Dieu, et de prier pour lui, 1. I, 24, col. 103; à un ermite, Gislebert, qui n'avait pas de règle, il envoie une longue lettre sur les dangers de la solitude, et les remèdes à y apporter : la pureté du cœur, la pauvreté, l'humilité, puis, par ordre de dignité décroissante, la prière, la méditation, la lecture et le travail des mains, en particulier la transcription des saintes lettres, par quoi

l'ermite se fait évangéliste . Aux cisterciens, et à saint Hernard en particulier, qu'il regarde comme » la blanche et forte colonne sur quoi s'appuie l'édifice de l'ordre monastique , col. 338. il demande la concorde

et la charité pour leurs frères en saint Benoit. A ses deux nièces, moniales à Marcigny, il fait l'éloge de la virginité, en citant ceux qu'il appelle les docteurs rie l'Église latine : Augustin. Jérôme, Ambroisc, llilairc et enfin saint Cyprien, cunctis prsecedentibus sequalis offlcio, par magisterio, major martyrio. Col. 455.

L'abbé de Cluny consacre deux lettres (I. VI, £6 et 27) à exposer au grand maître des templiers et au pape Eugène III le cas de Ilumbert de Beaujeu, qui a quitté son ordre, et, de retour en France, a repris sa femme et rétabli brillamment sa situation. En considération du bien qu'il l'ait dans le pays, Pierre le Vénérable propose au pape de le laisser dans cet état pour deux raisons : sa femme ne s'était pas engagée, paraîtil, à vivre dans la continence, et l'ordre qu'il a abandonné n'est pas de quolibet antiquitus instiluto ordine; al, cum nonnisi de militia ad militiam transierit... Avocat du lien dans ce cas particulier, l'abbé rie Cluny semble, dans une autre occurrence, multiplier les causes d'invalidité d'un mariage : d'après ce qu'il en écrit au pape Eugène III, ce mariage a pu être invalide par défaut d'âge nubile au temps du contrat et par non-consommation dans la suite; mais, ce qui étonnera un canoniste moderne, Pierre donne comme suffisants divers autres motifs : opposition antécédente de l'évêque, interdit subséquent, etc. L. VI, 43, col. 461.

La réitération de l'extrême-onction, refusée aux malades par Geoffroy de Vendôme et Yves de Chartres, est autorisée sans aucun scrupule par l'abbé de Cluny, fort de la bonne tradition qui s'était établie dans ses monastères; il en donne pour raison, col. 392, qu'à l'inverse du baptême, de la confirmation et de l'ordination, « qui marquent que l'effusion de la grâce du Saint-Esprit est un fait accompli qui se suffit à luimême et qu'il n'y a plus besoin, pour le chrétien, d'être armé d'un autre esprit, ni d'autres armes » — c'est ainsi qu'il décrit à sa manière le caractère sacramentel — au contraire, l'extrême-onction, comme la pénitence, a pour but la rémission des péchés, et doit être réitérée comme les péchés eux-mêmes. C'est bien d'ailleurs, dit-il, ce que laisse entendre saint Jacques : Infirmalur quis in vobis? inducat prœsbifieros Ecelesiir (Jac, v, 14) nuila mentionc unius, binœ, vel tenue unclionis facta. Et il faut s'en tenir aux termes de l'Apôtre, puisque c'est ici une institution propre au Nouveau Testament, bien différente, sous ce rapport, des consécrations d'églises et de vases sacrés, que l'usage chrétien, s'inspirant de la législation mosaïque, se refuse à réitérer! L'auteur, presque trop affirmatif sur la permanence de ces bénédictions d'objets, l'est beaucoup moins sur le caractère sacramentel : pour le baptême, il semble confondre le caractère définitif avec la. grâce effective du sacrement : Utquid enim jam bapiizatus inungilur, nisi ut jam collata, non conferenda, baptizato per Spirilum Dei peccatorum remissio demonstrelur? Pour la confirmation, c'est de la suffisance et de la revi • viscence de cette grâce postbaptismale qu'il conclut à sa non-réitération : Et potest quidem... his armis deposilis vinci; potest et eisdem resumptis iterum hostem vincere. Pour l'ordre seul, dont il n'admet aucune réitération, il entrevoit la notion de caractère inamissible : Sacramentum enim, quod semel a Spirilu Dei accipiunt (sacerdolcs ac ponli fiées ), eliam judicio Ecelesise ab ofjicio saspensi vel depositi, nullo paclo perdere, nulla ratione amittere possunt. Col. 393. Sur ce point Pierre est plus ferni3 que be; ucoup de ses contemporains.

C'est dans le recueil de ses lettres qu'on trouvera les quelques renseignements dont on dispose sur la composition et la publication rie ses différentes oeuvres, par exemple sur la traduction du Coran. 1. IV. 17. col. 339-344, sur ses poésies liturgiques, I. IV, 30. col. 300, et 1. VI, 32, col. 440, sur ses traités rie controverse, I. IV. 17 et 35 que nous allons résumer.

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2° Les traités de controverse. - 1. Le traité contre les partisans de Pierre de Bruys (col. 719-850), que l'on doit dater des alentours del 138, combat des hérétiques assez mal connus; ce qu'on sait de l'hérésiarque par Pierre de Cluny est résumé à l'art. Bruys (Pierre de), t. II, col. 1151-1156, et 1 attitude exspeelante de celui-ci au sujet de Henri, un sectateur de Pierre de Bruj s, est marc] née à l'art. Henri, t. iv.col. 2158-2162. Aux archevêques d'Arles et d'Embrun, aux évêques de Die et de Gap, à qui il adresse son traité, il conseille non seulement la prédication aux hérétiques et aux catholiques chancelants, mais encore le recours au bras séculier. Quant aux cinq points sous lesquels il résume leurs erreurs, voici seulement quelques traits de sa réfutation.

lui faveur du baptême des enfants, il recourt à la pratique de l'Église et aux témoignages des Pères latins, et s'excuse de ne pas citer les Pères grecs, cuni homo tantum latinus, peregrinœ linguœ quam ignoro testimoniis uli non valeam. Col. 730. Mais, ce qui vaut pour les catholiques hésitants, les hérétiques n'en ont cure; il faut donc recourir aux Écritures qu'ils admettent. On a bien dit que les pétrobrusiens rejetaient tout l'Ancien et le Nouveau Testament; sed, quia fallaci rumorum monstro non facile assensum prœtere debco, culpare vos de incerlis nolo. Et, parlant des évangiles, que la plupart d'entre eux admettent comme inspirés, Pierre le Vénérable entreprend de démontrer par le IIIe évangile, la canonicité des Actes du même saint Luc, et leur historicité par le fait de l'Église; puis, par les Actes eux-mêmes, l'autorité des épîtres de saint Paul; enfin, celle de tout l'Ancien Testament par les citations qu'en font les évangiles. La démonstration est neuve et bien conduite.

Au terme de cet excursus, l'auteur prouve par l'Écriture la suffisance de la foi sans le baptême dans le cas des martyrs et, du même coup, la suffisance du baptême sans la foi personnelle, dans le cas des enfants, englobés dans l'université du péché et de la justification par le Christ. Rom., v, 17. Par les mêmes livres saints, l'abbé de Cluny démontre la sainteté des églises chrétiennes, églises multipliées avec les populations converties, depuis « ce temple que Pierre construisit au Christ dans la capitale de l'empire et ces oratoires et autels que nous avons vus de nos yeux dans les anciennes catacombes romaines », col. 770, jusqu'à « ces basiliques, bâties par les apôtres de la Gaule et gardées jalousement par les fidèles in memoriam anliquitatis et sanctilalis eorum ». Col. 771.

Contre les énergumènes qui brûlaient les croix, comme des rappels de l'opprobre du Christ, l'auteur prouve que la croix est désormais le signe du triomphe du Sauveur, qu'elle doit être honorée et adorée d'un culte relatif de latrie : Adoramus hac adoratione Christian; adoramus et crucem, immo in cruce ipsum, qui Deus et homo est, crucifixum. Col. 785.

La messe, qu'ils tournaient en dérision, est légitimée par la nécessité du sacrifice, supprimé d'ailleurs « par les Juifs, les Sarrasins et quelques peuplades païennes voisines de la mer de Crimée »; et le sacrifice unique, c'est celui de la cène, que le Christ a demandé de renouveler en mémoire de sa mort, sacrifice qui comporte une transsubstantiation : hoc est substantiels in substantiels virlute divina posse mutari, et qui consiste essentiellement en ce que l'Église offre chaque jour la victime qui s'est offerte une fois sur la croix : Non enim aliud lune oblatum est, aliud mine offerlur; sed quod semel Christus oblulit, hoc semper Ecclesiœ suie ofjerendum reliquit. Col. 798. Et pourquoi cette représentation? Juslum /uit ut mortis Chrisli memoria non tantum audiretur per aures, sed et etiam visu per oculos juvaretur. Ea de causa signum hoc a Christo propositum est; quod ita signum est, ut sil tamen idem quod signal. Col. 612.

A propos de l'opinion lancée par Pierre de Bruys que

les offrandes des vivants ne peuvent servir aux morts, qui ne sont plus en état de mériter, l'abbé de Cluny qui avait reçu tant de donations dans ce but — institue une large discussion pour montrer d'après l'Écriture et la tradition, ce que les vivants, puisant flans les trésors de l'Église, peuvent faire pour les vivants, les vivants pour les morts, les morts pour les morts et les morts pour les vivants.

L'objection finale contre l'usage du chant et des instruments dans les églises est résolue par les exemples de l'Ancien Testament.

2. Advcrsus judœorum inveteralam duritiem. - - Ce deuxième opuscule de polémique de Pierre de Cluny fut écrit vers 1140. Il s'inspire bien quelque peu de ses lointains devanciers, Tertullien et saint Augustin, à qui il emprunte certains aperçus; cependant, il n'a pas voulu, comme eux, marquer la position catholique vis-à-vis de l'Ancien Testament, ni rappeler aux fidèles les prescriptions canoniques à l'égard des juifs, comme Agobard, ou défendre en théologien les dogmes qu'ils attaquaient; c'est une œuvre originale plus voisine que toutes les précédentes du traité apologétique tel que nous l'entendons aujourd'hui. /-*. L.. t. cit., col. 507-650.

Les critiques récents ont noté avec Manitius que l'abbé de Cluny y avait apporté « une douceur, remarquable pour cette époque, et qui était d'ailleurs le trait fondamental de sa nature ». Cette appréciation est équitable; car l'auteur marque, en somme, des intentions pacifiques et des procédés honnêtes de discussion; et les mots violents dont il admoneste ses adversaires faisaient alors partie intégrante de la polémique antijuive. Dans son prologue, il les appelle à la réflexion : « N'êtes-vous pas touchés du moins de voir que toute la force de la foi chrétienne, toute l'espérance du salut de l'humanité, a son origine dans vos Livres saints? N'êtes-vous pas touchés de ce fait que les patriarches, que les prophètes annonciateurs du salut, que les apôtres ses prédicateurs, que la souveraine et « surcéleste » Vierge, mère du Christ, que le Christ lui-même, l'auteur de notre salut, qui a été appelé « l'espérance des nations » par votre prophète..., que tous ceux-là sont de votre race, et que ces descendants de la lignée du grand Abraham, nous les avons reçus comme ancêtres? »

Dans la discussion, il se garde de s'appuyer sur l'Évangile, sinon pour exalter les espérances chrétiennes; il se réfère uniquement aux livres de l'Ancien Testament, « aux psaumes et aux prophètes que les juifs entendent réciter dans leurs synagogues », et qu'il leur interprète à son tour dans leur sens littéra'. celui que les juifs voulaient seul connaître. Il y avait donc un élagage sérieux à faire dans la masse des textes messianiques usités dans la prédication courante. C'est évidemment dans ce sens que se sont portés les soins de Pierre de Cluny; et, si l'on compare son œuvre à celle de Pierre Damien — qu'il n'avait d'ailleurs peut-être pas entre les mains — il est manifeste qu'il a prudemment choisi dans sa Bible, et interprété assez rigoureusement, une vingtaine de textes messianiques, sinon tous admis par la critique moderne, du moins de grand poids pour un juif du xne siècle. Il va jusqu'à se référer au texte hébreu, de préférence au texte des Septante, ici moins affirmatif, col. 527; il a le scrupule de vérifier ses citations « sur l'idiome hébraïque , et de faire constater par des philologues qu'il donne bien « le sens de la lettre même » : Licet enim simus Latini, nihil tamen nos veracium scripturarum vestrarum latere potuit, quos multorum in ùtraque lingua peritorum cruditio copiosa inslruxit. Col. 617.

Dans le même dessein de clarté et de loyauté, il écarte de la discussion toutes les controverses parti-

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culières qui encombraient les polémiques de Gilbert Crispin ou d'Odon do Cambrai sur des points particuliers du dogme chrétien. Il réduit la sienne à quatre points essentiels, qu'il résume ainsi : « J'ai donc prouvé, ô juifs, en quatre chapitres : loque le Christ prédit et prêché par les prophètes doit être regardé comme le Fils de Dieu, et non pas à la façon de quelques nommes, qui, à cause d'une grâce reçue de Dieu, ont été appelés fils de Dieu, mais à cause d'une filiation naturelle de l'essence du l'ère. J'ai prouvé: 2° que ce Fils de Dieu était aussi Dieu lui-même, et non pas du nombre de ces dieux dont il est écrit : « Le Dieu des dieux, le Seigneur a parlé » (ps. xlix), mais que vraiment, comme il est lumière de lumière, il est Dieu vrai de Dieu vrai. J'ai prouvé : 3° que ce même Christ ne doit pas être envisagé comme un roi terrestre et charnel, ni son règne comme un règne temporel, car on a montré que le principat terrestre ne convient pas à Dieu, ni des avantages périssables à l'Éternel. J'ai prouvé: 4" que le Christ est déjà venu, et que Celui qui est déjà venu ne doit pas être désormais attendu par les juifs, ni par d'autres. » Col. 569.

De ces quatre chapitres, les deux premiers, où il reprend les arguments scripturaires de la lettre au moine Pierre, sont encore bien théologiques, et l'auteur lui-même semble s'en être aperçu; mais ils étaient restés depuis saint Justin dans la littérature du sujet, et Pierre de Cluny eut le grand mérite de ne pas chercher la révélation de la sainte Trinité dans les livres des juifs. Mais le troisième chapitre sur la royauté spirituelle du Messie, s'il est quelque peu outré, nous semble très digne de remarque pour cette époque, et les mobiles que l'abbé de Cluny assigne aux errements politiques des juifs dénotent en lui une connaissance profonde de leur âme; et il en vient, dans des termes parfois hargneux, à accuser les dispositions morales de ses adversaires. Col. 539. Quant à la date de la venue du Messie, le quatrième point de son réquisitoire, il ne pouvait guère se dispenser de suivre Tertullien dans l'interprétation traditionnelle de la prophétie de Jacob et des soixante-dix semaines de Daniel. Voir plus haut, Daniel, t. iv, col. 93.

La véritable originalité de l'apologiste clunisien se montre dans les longs appendices de son œuvre (col. 570-C01); là, sous forme de réponses aux objections des juifs, il expose, d'une façon un peu touffue, des questions strictement apologétiques, et d'abord l'abolition de l'ancienne alliance. Col. 573. Il tente de se libérer, par une exégèse hardie, des mots testamenlum seternum, à grand renfort de textes des prophètes, voire de Virgile et d'Horace : cum conslet et aucloribus sacris et humani usus exemplis, œternitatis nomine non semper res infinitas, sed quandeque finitas signari. Col. .579. Mais il sent le nœud de la difficulté, pour lui comme pour son adversaire : Solve. si potes, objeclum nodum sensu judaico; aut, si non potes (quod vere non potes), acquiesce sano ac veraci intellectui christiano. Col. 575. Ce sens chrétien, c'est celui de saint Augustin, qui distingue la portée morale de l'ancienne Loi, toujours en vigueur, et sa portée rituelle toute précaire, parce que figurative des réalités chrétiennes ou éternelles : finitum dico [tegem], ut quidam magnus ex noslris ait, non quantum ad modum agenda' vitœ, sed quantum ad modum significandœ vitir. Col. 580. Finiunlur illa [sacrificia et similia ], sed vita, ad quam ducunt, non finitur seterna. Col. 581. Nous sommes loin encore de la réponse si précise de saint Thomas, I'-IP, q. en, a. 2, et des considérations de Pascal sur ies deux ordres de grandeurs, mais nous sommes sur la voie.

La preuve par les miracles est donnée dans un certain désordre, mais avec une grande rigueur de raisonnement. En voici l'énoncé : « Jésus s'est dit le

Messie, le Mis de Dieu, Dieu lui-même et roi éternel. Si ces prétentions étaient fausses, non seulement aucun miracle ne les aurait suivies ou accompagnées, mais plutôt il aurait été condamné comme menteur, blasphémateur et impie. Et comme toutes ces affirmations sur lui-même, il les a enseignées, et que, ceux qui les ont crues, il en a fait comme de tout-puissants thaumaturges à leur tour, il est clair que tout ce qu'il a dit de croire sur sa personne, il faut le croire sans la moindre hésitation. » Col. 588. Là-dessus, l'auteur prouve l'historicité de ces miracles par l'existence même des livres du Nouveau Testament, puis par la conversion du « monde presque entier » au christianisme : Jacet jam substrata Christo mundi superbia,et lotus mundamv gloriiv faslùs, damnati ab hominibus et crucifixi ignominiiv servit. Il y a loin de cette conversion du monde au Christ, à une époque de pleine civilisation, à la diffusion de l'idolâtrie aux temps barbares, et même au succès du mahométisme, dans un pays particulier : point n'est besoin pour « cette hérésie » de miracles, ni de raisons, là où la force publique et l'instinct du plaisir travaillaient de concert.

Au contraire, pour que le monde entier se trouve converti au christianisme, aucune raison suffisante en dehors des miracles du Christ. Car, ici ne joue ni la tradition d'un pays, ni la raison philosophique, mais, au contraire, c'est l'opposition des païens charnels, et la persécution des empereurs. Col. 589-593. Jamais encore, malgré ce que l'information historique peut avoir d'unilatéral, cette preuve par la conversion du monde n'avait été résumée avec une telle vigueur.

Les miracles chrétiens, que l'on suppose nécessaires, sont d'ailleurs plus grands que ceux de Moïse et d'Élie, col. 570; comme ceux-là, ils sont historiquement prouvés et non obtenus par la magie. Col. 594-596. Mais ceux des anciens prophètes étaient dus à leur prière, tandis que ceux du Christ sont faits par sa propre puissance, col. 597; « ils sont donc divins, vrais et solides, et — signe particulier — ils sont utiles : sola enim vere utilitas miraculorum Chrisli, etsi cuncta supradicta deessent, ad idem [ = veracitalem ] probandum sufficeret... Discernit et dividit prorsus a diapolis figmentis divina miracula utilitas humana... Novi enim mages... multa quandoque lucrari...; non de his ego cammodis ago..., sed de illis miraculis quse aut œlernas animarum saluti jamulantur, aut quorum saltem remediis corpora humana curanlur. Col 598. Tout cela s'inspire d'une belle confiance dans la droite raison, d'un humanisme tranquille et d'une saine appréciation des valeurs spirituelles. Sa prédilection pour les miracles amène Pierre à se prévaloir des prodiges contemporains : moderno tempore facta, tantaque ut, si et antiqua deessent, ad integrum christianie fidei robur sufficere possent. Col. 600. Pourquoi faut-il qu'il en arrive à se porter garant du feu mystérieux du samedi saint au Saint-Sépulcre. Col. 601. Pourquoi aussi a-t-il cru nécessaire d'allonger son apologie d'un quart en réfutant les fables ridicules du Talmud? Col. 602-630. Les juifs sans doute l'y avaient obligé par leurs injures et il espérait en convertir quelques-uns. Col. 603.

3. Adversus nefandam sectam Saracenorum, P. L., t. cit., col. 663-719. — Ce traité, dont nous n'avons plus que les deux premiers livres, fut composé par Pierre à son retour d'Espagne, vers 1143; il devait avoir la même étendue que V Adversus judœorum inveleratam duriliem et répondait aux mêmes intentions apologétiques assez spéciales : tenter de ramener à la vraie foi quelques égarés, et montrer que l'Église a réponse à toutes les hérésies : Noscitur in republica magni Régis qusedam fieri ad tutelam, quœdam ad decorem, quœdam ad utrumque, col. 651, écrit-il à saint Bernard dans la lettre où il lui envoie sa notice sur le mahométisme et la traduction qu'il a fait faire

PIERRE LE VENERABLE. ŒUVRES

du Coran. Quand il vit que son illustre ami ne Se souciait pas d'entreprendre cette réfutation, comme il désirait se dispenser de lire en entier le Coran, l'abbé de Cluny confia à son secrétaire, Pierre de Poitiers, le soin d'établir un schéma de son travail, puisqu'il en avait fait une lecture attentive en revisant en Espagne le texte latin de Pierre de Tolède et de Robert de Pampelune, col. 661, qui avaient eux-mêmes fait la traduction avec l'aide d'un certain Mahomet. Ce travail, malgré tout, n'est pas exact et, dans l'édition de Zurich de 1543, Huet et Erpenius ont signalé bien des contresens. Pierre de Poitiers, naturellement plein de confiance en son texte, rédigea successivement deux plans, dont le second a été conservé; et credo quod multo dislinctius ordinata sint [capitula] quam unie Col. 661. La réfutation y tenait en quatre livres; mais, quoi qu'en dise son auteur, les sujets étaient mal ordonnés : le 1." I traitait de la conservation des saintes Écritures par les juifs et par les chrétiens; mais le 1. II passait des turpitudes de la vie de Mahomet aux contradictions doctrinales du Coran; le 1. III prétendait s'occuper de l'absence des miracles dans la carrière du prophète de l'Islam, et y mêlait la question de ses prophéties; ces dernières faisaient encore l'objet du 1. IV, lequel se terminait par un énoncé des horreurs doctrinales du Coran et de leur lointaine origine dans les sectes hérétiques!

Nous ne pouvons savoir le plan général que l'abbé de Cluny a donné à son ouvrage, puisque nous ne possédons que les deux premiers livres de cette réfutation qui devait en contenir cinq, d'après la Biblio- Iheca Cluniacensis : c'était en effet la disposition logique des vingt-neuf chapitres que lui avait soumis son grand prieur. Mais, à lire ce qui nous reste, on voit que Pierre le Vénérable s'est donné tout le temps ab aliquul annis, col. G85, de réfléchir sur le Coran traduit par ses soins. Évidemment, il s'est servi du schéma de son secrétaire qu'il avait sous les yeux; il en a même transcrit tels quels certains raisonnements compliqués qui n'étaient pas dans sa manière. Cf. Capitula, 1. III, 5, col. 663, et 1. II, 16, col. 710. Mais il n'est pas moins manifeste qu'il répugnait à entrer dans les détails, parfois s:abreux, de ce réquisitoire (cf. Capitula, 1. II, 6 et 7) : il ne cite que quatre textes, importants d'ailleurs, du Coran et ne dit rien de la vie de Mahomet. Et cette aversion l'a amené à substituer à la controverse irritante qu'on lui proposait, une apologétique du seuil» qui était assez inusitée de son temps : a I nécessité pour l'Église de réfuter cette nouvelle « hérésie ou cette secte païenne », comme on voudra l'appeler, à l'imitation des apologistes anciens et des Pères de l'Église; ici il insère une liste suffisamment complète et neuve, semble-t-il, des anciennes controverses;

b) appel au salut et à la vraie religion : Invita vos ad salulem, non qu;e transit, sed quse permanel, col. 674;

c) nécessité pour les Sarrasins d'écouter ceux qui ne désirent que les éclairer sur leur religion, « car tout esprit raisonnable cherche à savoir la vérité sur le monde et sur Dieu », et, à rencontre du précepte du Coran qui demande à ses sectateurs de se boucher les oreilles, et de prendre leur sabre, les chrétiens sont prêts « à rendre raison de leur foi et de leur espérance », comme le demande saint Pierre. D'ailleurs, comme l'a remarqué saint Jean, « celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour que soit manifestée sa conduite », rappel discret des dispositions morales indispensables. Col. 675-685. Ainsi firent jadis les Angles qui se convertirent à la voix d'Augustin.

Une fois bien défini le but de l'apologétique de tous les temps, Pierre de Cluny se trouvait devant la question préalable de la valeur des Livres saints, à laquelle il consacre tout le 1. I : c'est un fait que le Coran emprunte des enseignements et des preuves à

l'Ancien et au Nouveau Testament. Tient-il donc ces livres comme d'origine divine'? Alors il devrait les suivre jusqu'au bout. Col. 686. Mais les docteurs de l'Islam prétendaient que l'un et l'autre avaient été corrompus et. si leur hypercritique avait été moins burlesque, elle aurait pu mettre à une sérieuse épreuve les juifs ef les chrétiens. L'abbé de Cluny se borne à mettre en relief le zèle conservateur des premiers et des seconds, col. 689, la multiplicité des exemplaires et le respect dont on les entourait, aussi bien sjiis Esdras que sous les empereurs persécuteurs. Après une esquisse plutôt simpliste de l'origine du Nouveau Testament et de l'histoire du canon, il tire argument des différentes versions des Livres saints, et des citations, tronquées et mêlées de mensonges, qu'en :\ faites Mahomet dans le Coran.

Le 1. II, Contra sectazn Saracenorum traite, non du miracle, mais de la prophétie, chez les chrétiens et les mahométans, et il trahit un réel embarras. L'auteur, en effet, se heurte à cette tranquille assurance d'Allah dans le Coran : « Nous vous donnerions bien des prodiges et des miracles, si nous ne savions qu'ils ne vous croiraient pas, de même qu'ils n'ont pas cru aux autre-, thaumaturges. » Pierre le Vénérable, si amateur de prodiges, a beau se moquer de cette dérobade de Mahomet, puisque les deux fondateurs de religion. Moïse et Jésus, ont fait appel aux miracles; il ne comprend pas que Mahomet, après ce'a, puisse être appelé « le Prophète », sans avoir fait la moindre prédiction, même pour ses propres expéditions militaires; car les prophéties contenues dans la Généalogie de Mahomet et autres livres postérieurs au Coran ont été reniées d'avance par Mahomet lui-même et ne sont pas authentiques. Le controversiste en est donc réduit à défendre le caractère prophétique des voyants de l'Ancien Testament et à établir des distinctions toutes scolastiques entre les prophètes : Prophilarum vel qui juerunt, vel qui dicuntur, alii boni, alii mali. Bononun alii prxdicentes universalia, alii particularia. Malorum alii /allaces, alii veraces. Col. 712-72). Bien long détour qui ne servait à rien.

3° Œuvres d'édification. — ■ 1. Le De miraculis fut l'occupation des dernières années de l'abbé de Cluny. L'édition qu'en a donnée la Bibliotheca Cluniacensis est très défectueuse et, dès le prologue, omet une incidente qui marque une nuance importante de la pensée de l'auteur sur les miracles : nostris temporibus plerisque in locis miracula, licet rarius quam priscis temporibus, proveniunt; surtout elle ne présente qu'une seule des deux ou trois recensions successives que Pierre le Vénérable en a données. Le premier noyau de son livre (1. II, c. iv-xxm) était constitué par ce qu'il appelait dans une lettre de 1146, la Vita domni Malthci episcopi, notice nécrologique sur son ancien prieur Matthieu, mort cardinal d'Albano (f 1135), panégyrique mêlé d'histoire générale qu'il gardait à part lui du vivant de son héros, et qu'il se décida à publier en le faisant précéder de trois autres notice^ anecdotiques et d'un prologue où il déclare vouloir remédier, pour son compte, à l'indigence déplorable de bons historiens dans l'Église occidentale des derniers siècles : « Aussi possédons-nous une foule d'histoires anciennes, d'actes ecclésiastiques, de livres d'une grande doctrine, qui renferment les préceptes et les exemples des Pères; quant aux faits qui se sont passés à des époques voisines de la nôtre, je ne voudrais pas assurer que nous possédions un seul livre qui en traite. » Col. 908. Mais, avant que cette contribution à l'histoire de son temps fût sortie du cercle de Cluny, le vénérable abbé, après 1146, se décida à lui adjoindre un premier essai, d'allure apologétique et pieuse, relatant les miracles accomplis dans l'Église contemporaine, et relatés sans ordre de date. col. 913,

PIERRE LK VÉNÉRABLE

« au fur et à mesure qu'on les lui rapportait : cette seconde relation correspond au Ie* livre actuel des Miracula; mais elle était divisée en deux livres après le c vin; et les e. xxm. xxiv et xxv étaient rejetés après l'actuel C xxvi ; telle est la leçon du Paris, lai. 14 463, et celle du manuscrit S. V.. dont la Iiiblio theca Cluniacensis a noté quelques variantes textuelles. Enfin, vers 1150, Pierre le Vénérable ajouta quelques notices sur les miracles à son second essai, quelques récits de visions à sa Vie de Matthieu d'Albano, et il réunit les deux compilations en un ouvrage unique, qui a été reproduit seul dans la Bibliotheca et traduit par d'Avenel : La vie de Pierre le Vénérable, suivie de ses re'eits merveilleux. Malgré la discrétion que l'abbé de Cluny affiche envers les miracles et les visions, I. Il, c. xxv. col. 937, malgré quelques enquêtes consciencieuses, col. S71. il a admis une foule de prodiges controuvés ou exagérés, dont les péripéties laissent peu de place aux développements théologiques. On y trouve pourtant quelques remarques sur l'efficacité de l'eau bénite ex opère operautis, col. 859 et 862, efficacité qui est assimilée cependant sur ce point à celle des principaux sacrements de l'Église: sur l'efficacité des prières et offrandes pour les morts, col. 003; l'efficacité de la confession sincère, col. 860; sur la défiance qu'on doit avoir contre certains songes, col. 038; sur l'activité des démons contrôlée par Dieu, col. 878.

2. Sermons. — On a conservé quatre sermons de Pierre le Vénérable, qui se lisent encore dans le lectionnaire de Cluny du XIIe siècle (ras. Paris, lat. 17 716), ce qui montre qu'ils ont servi pour l'office liturgique et qu'ils ont même été composés pour cet usage, lors de l'introduction de ces nouvelles fêtes à Cluny, durant l'abbatiat de Pierre.

Le î", De transflguratione Doniini, le seul qui ait été donné par A. Duchesne dans la Bibliotheca Cluniacensis, est un commentaire moral de l'Évangile, avec les préoccupations d'exégèse littérale et d'apologétique familières à l'auteur. Le n'\ In lauclem sepulcri Domini, publié comme les deux suivants par dom Martène, Thésaurus nov. anecdot., t. v, col. 1417, fait état du miracle annuel du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Le ive sermon, In veneralione quarumlibet reliquiarum. a été prononcé à la date du G janvier, lors de l'arrivée à Cluny de reliques du pape martyr saint Marcel; et le me, plus spécialement intitulé De sancto Marcello, est un essai historique sur la vie de ce saint martyr, d'après des Actes plus que suspects.

3. Office liturgique de la transfiguration. — Cet office, qui est noté dans le lectionnaire de Cluny du xne siècle, Paris, lat. 17 716, et transcrit par A. Duchesne dans le 942 du même fonds, avec la mention : officium a S. P. Maurilio dicto Venerabili editum, est bien vraisemblablement l'œuvre de Pierre le Vénérable; mais si l'arrangement est de lui, beaucoup de pièces ont été prises à l'ancien répertoire, comme les hymnes et quelques antiennes; on peut croire cependant, sur la foi de l'ancien lectionnaire, qui porte : Responsoria a domno Pelro Venerabili composita, que les douze répons de cet office monastique ont été écrits par lui : le texte en est d'ailleurs scripturaire ou patristique, et la mélodie centonisée sur des airs plus anciens. On trouve dans les mêmes manuscrits des tropes sur la Kyrie ou le Sanctus faits ou réunis par le pieux abbé.

4. Poésies. - La plupart d'entre elles sont également liturgiques : une prose, In laude Salvaioris : A Paire miltilur. col. 1012; une autre. De resurrectione Domini : Morlis portis jortis vim intulit; deux proses, In honore Moins Domini; une dernière. In honore sanctw Mariai Mugdalemr, toutes éditées d'ailleurs sans aucun souci des stiques, marqués pourtant par des assonances assez puériles pour devoir être remarquées; deux hymnes en vers classiques a saint Benoît : Inter œternas mperum

coronas et Claris conjubila, que l'abbé avait composées pour remplacer d'anciennes productions « remplies de fautes de prosodie et d'une vingtaine de mensonges », col. 360; une hymne très longue à saint Hugues, abbé de Cluny : Hugo, plus pater. Un trope versifié : Christe Dei splendor, mentionné par lui dans une de ses lettres, col. 146, est aujourd'hui perdu. Le théologien a d'ailleurs peu de chose à glaner dans ces compositions liturgiques, et rien dans les épitaphes du comte Eustache, du prieur Bernard, de l'archevêque Raynaud, et enfin d'Abélard, qui terminent la série des oeuvres de Pierre de Cluny, ni dans les essais poétiques pour la défense de son secrétaire, Pierre de Poitiers, col. 1005- 1(112. et pour l'encouragement du moine Ravmond, col. 354.

1° Textes. l.es œuvres de Pierre le Vénérable,

publiées fragmentairemenl à Paris en 1522, complétées du traité contre P. de Bruys à Intfolstadt en 1546, ont d'abord été rassemblées par dom Marrier et A. Duchesne dans la Bibliotheca Cluniacensis, in-fol., Paris, 1614, col. 622-1420, avec les statuts de Cluny et des diplômes clunisiens de son époque, mais sans tes trois sermons de l'auteur, qui furent publiés en 1717 par Martène, Thésaurus anecdntorum, t. v, col. 14 17- 1452, ni leContra Surraeenos, dont les deux premiers livres furent trouvés par Martène également, en 1733, Vetcrum scriptor. amplissima collectif), t. ix, col. 1120-1184; on n'y trouve pas non plus la Dispositio rci familiaris donnée par Baluze dans ses Miscellanea, t. m, p. 74. Tous ces opuscules ainsi que des chartes de Pierre de Cluny, ont été reproduites dans Migne, P. /.., t. ci.xxxix, col. 9-1054, d'après les anciennes éditions. Ce qui est pris à la Bibliotheca Cluniacensis laisse beaucoup à désirer pour la correction du texte et la disposition en alinéas; aussi, pour les lettres à saint Bernard, il faut consulter l'édition des œuvres de ce saint par Mabillon, et pour les lettres aux rois et aux papes, on peut recourir à l'édition partielle annotée par dom Brial, dans le Recueil des historiens des Gaules, t. xv.

Depuis Migne, on n'a guère publié que des fragments sans importance : la principale contribution est celle de A. Bruel, Recueil des chartes de l'abbaye de Cluny, t. v, Paris, p. 321- 538, qui fournit une dizaine d'actes inédits de Pierre le Vénérable. On trouve encore une lettre de Pierre, prieur de Domène dans le Cartul. S. Pétri de Domina, Lyon, 1859, p. 230; une autre à saint Bernard dans Huiler, Ungedruckte Bernard lirieje, p. 21o, et une lettre de saint Bernard — très élogieuse — à Pierre de Cluny, cf. Satabin, Études religieuses, t. lxii, p. 322, et P. Séjourné, dans .Saint Bernard et son temps, t. Il, p. 260. On pourrait signaler d'autres inédits d'importance secondaire, tels que la concession à Clairvaux des dîmes d'Arconville (1147», conservée aux archives de l'Aube avec le sceau | Petrus Cluniacensis abbas; de même V Officium trans figurations Domini secundum usum Cluniacensem que lui attribue le Paris, lat. S42 peut fort bien remonter jusqu'à lui dans son arrangement général. Mais on n'a pas retrouvé encore le Carmen de virtute que signale Fabricius, ni l'opuscule De veslimentis fratrum, ni surtout les trois derniers livres du Contra Sarrucenos. Quant à la traduction latine du Coran qui fut faite par son ordre, elle ne fut republiée ni dans la Bibliotheca Cluniacensis, ni dans la P. L.; elle avait pourtant été imprimée à Zurich, en 1513, parBibli inder, et avait pris place dans la Max. biblioth. Patr. de I.yoi, t. xxn. La Biblioth. de Paris, 1644, t. x, avait donné un opuscule de Pierre le Vénérable : De sacrificio misses, qui n'est qu'un extrait de son traité contre Pierre de Bruys. Cet extrait fut traduit en 1573, par N. Chesneau sous le. titre : Traité du saint sacrifice de la messe, recueilli des écrits du vénérable abbé Pierre. L'ensemble du traité le lut par Bruneau, Les œuvres du bon et ancien P. Pierre, abbé de Cluny... contre les hérétiques de son temps, Paris, 1581. Des autres œuvres de Pierre le Vénérable, seul le De miraculis a été traduit et présenté au public par .1. d'Avenel sous ce titre : Vie de Pierre le Vénéra hic, suivie de ses rteits merveilleux, Paris, 1874.

IL Sources. — Pierre de Poitiers, son secrétaire, mit en tète du recueil de ses lettres, sur l'ordre même de l'abbé de Cluny; quatre pièces de vers dithyrambiques. 11 n'existe sur Pierre le Vénérable qu'une Vie contemporaine, celle de Raoul, compagnon de plusieurs de ses voyages, qui écrivit ses brefs souvenirs vers 1160, et d'après Martène devint abbé de Cluny (1 173-1176); cette Vila fut donnée par Martène d'après un manuscrit de Souvigny. Amplis*, coll.,

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