En dépit d'une érudition souvent impression
nante, la méthode comparative tombe au xxr siècle dans les mêmes erreurs qu'au ir' et au ni0. Avec la même rapidité déconcertante, elle conclut d'une ressemblance à un emprunt et, quand les ressemblances se font nombreuses, nie toute originalité.
Et pourtant, que de questions il faudrait se poser au sujet de ces ressemblances! Trahissent-elles de véritables emprunts, ou bien procèdent-elles d'une tendance de la nature, partout la même? S'il y a dépendance, est-elle superficielle, de pure terminologie, ou profonde et doctrinale? Dans ce dernier cas, les idées empruntées ne reçoivent-elles pas, de la synthèse différente où elles sont intégrées, une âme nouvelle qui les transforme foncièrement? Car analogie n'est pas dépendance, et la dépendance même ne supprime pas nécessairement l'originalité. Beaucoup plus que des agents extérieurs, dans la genèse d'une doctrine ou d'un culte, il faut tenir compte du dynamisme intérieur des forces spirituelles. Méconnaître ces énergies cachées, c'est s'exposer à regarder comme entièrement nouveau ce qui était préformé et comme importé ce qui n'est qu'un épanouissement. Que valent les conclusions, quand la méthode est appliquée de façon si indiscrète? Sur la méthode comparative, consulter Pinard de La Boullaye, L'étude comparée des religions, 3» éd., 1929.
//. QUELLE FUT EN RÉALITÉ L'ATTITUDE DES ÉCRI- VAINS CHRÉTIENS A L'ÉGARD DU PLATONISME? —
1° Caractère complexe de celle attitude. — 1. On pourrait, en choisissant les textes, donner l'impression que cette attitude fut toute d'abstention malveillante. « Qu'y a-t-il de commun entre l'Académie et l'Église? clame Tertullien. Tant pis pour ceux qui ont inventé un christianisme stoïcien, platonicien, dialecticien! Pour nous, nous n'avons pas besoin de curiosité après Jésus-Christ. » De prœscript., 7, P. L., t. n, col. 23 B; cf. Apol., 46 et 47. Et Tatien ricane : « Les philosophes ont la langue bien pendue, mais leurs pensées sont absurdes. » Orat. adv. Grœcos, 14, P. G., t. vi, col. 836 B. Cf. col. 812 B.
C'est de la partialité; mais il y a des jugements sévères non seulement chez ces adversaires chagrins de toute spéculation, mais sous la plume de Théophile, l'évêque d'Antioche, de Justin, « le Philosophe », et d'Athénagore, de Clément d'Alexandrie et d'Origène. « Platon, qui passe pour le plus sage des Grecs, en quelles sottises ne s'est-il pas égaré! » dit Théophile. Ad Autol., m, 16, ibid., col. 1144 A, et il rappelle les honteuses doctrines morales dont certains philosophes et Platon lui-même se sont faits les théoriciens. Cf. Athénagore, Legatio, 7, ibid., col. 904 B; Hermias, Irrisio, ibid., col. 1169...; cf. Baltus, Dé/ense des SS. Pères..., 1. II, p. 96-241; J. Denis, De la philosophie d'Origène, p. 18-26, qui exagère l'hostilité du grand alexandrin à l'égard de la philosophie.
2. En ne retenant que ces textes et d'autres de même ton, on se tromperait gravement. Mais c'est une erreur aussi de présenter tous ces écrivains comme des philosophes avant tout soucieux d'helléniser la foi qu'ils ont embrassée. En vérité, leur état d'âme est complexe, fait d'hostilité souvent affichée et d'admiration pourtant transparente pour une sagesse qu'ils dénigrent et qu'ils envient. Comment ne considéreraient-ils pas comme un ennemi cet hellénisme qui détourne de la voie du salut et qui les ménage si peu? Et, cependant, devant lui, ils ont le sentiment douloureux d'une infériorité, et ce sentiment durera jusqu'à la fin du me siècle; ils supportent impatiemment les mépris des Creseent et des Celse contre une religion vulgaire et de petites gens, et brûlent du désir de s'approprier, comme autrefois les Juifs sortant d'Egypte, une richesse où ils reconnaissent leur patrimoine.