POLITI. OPINIONS THÉOLOGIQUES SINGULIÈRES
parler, en ce qui concerne Dieu, <lc science présente et non de prescience antérieure, il faut 1res exact emenl parler de motion totale divine présente en tout acte humain, en chaque élément d'acte humain, chaque acte humain, restant par ailleurs contingent, au point de vue humain, au regard de ses causes les plus prochaines.
Pour comprendre ce que Catharin va dire de la destinée de chaque homme fixée par Dieu, il faut bien se rendre compte que c'est parce que nous nous substituons à ce théologien que nous serions tentés de parler de prédestination humaine, de préjustification peutêtre. Sans doute, nous envisagerions bien la même théorie profondément thomiste qu'envisageait Catharin. Mais il faut s'attendre, d'autre part, que, dans- le langage de sa théologie, comme il a réprouvé pour désigner la connaissance, divine le mot de prescience cl s'en est tenu au mot de « science », de la même manière il va rejeter, du moins dans sa manière habituelle, les mots « prédestination », « préjustification ». Il dira : « destination », « justification ». 11 ne veut pas que ces aspects de la science divine, en tant qu'elle concerne chaque homme et gouverne sa destinée, ressemblent, en quoi que ce soit, à un art de devin, penché sur un avenir mystérieux et non encore réalisé, afin d'y faire des prévisions, au sens anthropomorphique du mot. L'infaillible et universelle science de Dieu constitue du présent par rapport à un Dieu qui vit dans un instant d'éternité. Cet instant d'éternité constitue aussi bien le jugement dernier que la création. Ces considérations amènent Catharin à une conception extrêmement compréhensive et philosophique des actions combinées, mais, en réalité, très diverses, de Dieu et de chaque homme. Tandis qu'au « plan humain », si l'on peut ainsi parler, les hommes sont justifiés par leurs œuvres, lesquelles représentent des opérations libres, responsables et du même coup des opérations méritoires, c'est-à-dire de la charité, du point de vue suréminent de Dieu, cette charité opératrice de salut humain est grâce divine, foi vive. De ce point de vue premier, c'est dans son éternel présent que Dieu, ramassant et jugeant chaque destinée, justifie, « destine » chaque homme. A en croire Catharin, il existerait seulement dans la masse des créatures humaines quelques privilégiés qui passent avant les autres, dans l'économie surnaturelle du genre humain. Tel est le cas, en effet, de la vierge Marie. De ces créatures privilégiées on pourra, et d'elles seules, dire qu'elles sont prédestinées, encore le sont-elles par rapport aux autres, et non par rapport à une antériorité de temps impensable dans la psychologie divine. Il est bon qu'on donne ici l'essentiel du texte de Catharin :
« De praedestinatione ergo Dei tractandum primum constituere oportet quid ea voce signifreetur. Est enim in Scripturis verbum hoc itpoopt'Çto, id est prœfinio, aut (ut jam receptum est) pnudestino, et compositum est a prœ et destino, ut praedestinare sit idem quod ante destinare. Destinare autem est mente de re afiqua fibere disponere et ordinare ad certum finem, sicut Paulus ait, « prout destinavit in corde suo », et quidam dixit : « Et me destinât ara; », videlicet ut mactaretiir. Cum vero de praedestinatione Dei fit sermo, Deus autem destinet omnia ad finem sapienlissime, haud dubium quod destinatio Dei posset generaliter omnium dici, cum omnia antequam sint, habeant praescriptum suum ordinem, Deo ab asterno destinante. Verum quia, pi se angelis et hominibus, vix ulla est de rébus caeteiis cura Deo — (ut ait Paulus) « numquid de bobus cura est Deo? » — ideo Dei praedestinationem restringimus ad bas praecipuas creaturas. Et cum circa hommes multiplex sit destinatio Dei : quidam enim destinantur ad praedicandum, alii ad regendum, alii ad prophetandum, et sic ad varia mimera, ut Spiritus ipse vult : quia tamen summus omnium finis quae circa nos sunt est ipsa nostra félicitas, ideo ad hoc arctatum est verbum hoc, ut praedestinationem eam intelligamus, quae est ipsius ultimi finis, summi
boni nobis praeordinati a Deo. liane enim declarabil nobis Apostolus illis verbis : quos praescivit et praedestinavif conformes Beri imagini filii soi . Nam in bac ad
lilium Dei COnformitate intégra nostra félicitas consistit. Nec tamen nie latet Augustinum, et alios quosdam, hoc abusos esse vocabulo ut etiam ad pœnam dicerent praedestinationem Dei. Nos autem seenndum quod plures ruine jam accipiunt, hac utcmui voce : videlicet ad significandum praedestinationem quae est ad aeternam vitam. Et cum prasdestinatio (ut jam dictimi est i sit idem quod ante destinatio, videndum est cujtis respectu diçatur id ante. Eril forte qui dixerit, quod cum omnis destinatio Dei sit in cjus mente, quae est aeteraa, aeternitas autem sublimitate sua omne tempus excellit, prasdestinatio merito dici possit, omnis Dei destinatio, et ol) lioc nostra de qua agimus. Quod si verum est, omnia quae de Deo dicerentur hujusmodi sic dicerentur, idest, creatio Dei, praecreatio diceretur, et omnis scientia Dei, praescientia, et voluntas, praevoluntas, et vocatio, praevocatio, et justificatio, praejustincatic et m; de :. «teric Sed Suripturae non sit loquunrur Dixit enim Paulus : quos praescivil et praedestinavit , ut ad scientiam et destinationem tanlum liane praepositionem, prae, adjiceret. Nam qua1 sequuntur et quos praedestinavit hos et voca\it, et quos vocavit lios et juslilicavit, etc. non liabent eam praepositionem, itt manifeste ostenderet pnv cognitionem suam et praedestinationem alio respectu dici, quant respectu aeternitatis ad ipsum tempus, cum vocatio ibi et justificatio, eliam secundum quod erat in aeternitate, non in tempore intelligatur : alioquin non verum fnisset, quod « quos praedestinavit Deus, eos etiam vocavit , cum multos praedestinaverit, quos tamen nondum vocavit, sed vocabit sua die. Quod non ineleganter consideravit Augustinus in libro De correptione et gratia. Quamobrem verius est praedestinationem alio dici respectu. Nemo autem dubitare débet praedestinationem ordine praecederevocationemacjustifîcationem.etc, quae sequuntur : atque ideirco eorum respectu forte dicitur prasdestinatio quia in mente Dei prius destinatur quis ad salutem, quam vocetur, aut iustilicetur. Milii tamen illud magis placeret dici praedestinationem respectu personarum : ut ideo quis praedestinatus dicatur : quia prae aliis est ordinatus in salutem, quod quibusdam procul dubio convenu, ut Jesu Çhristo, beatae Virgini, Joanni et nonnullis aliis, de qua re suo loco dicemus. Opuscula, p. 30-31.
Catharin précise ensuite que la justification de chaque homme se fait ante pnevisa mérita, car la fin qui est le. salut prime les moyens qui sont le mérite. Une opinion contraire risquerait, selon lui, d'être entachée de pélagianisme, p. 38. La différence essentielle entre le petit nombre des élus prédestinés et le grand nombre des appelés non élus, mais aboutissant quand même au ciel, sera le mode de cette justification. Dans cette théorie séduisante, parce qu'elle ne restreint pas le nombre des vies qui triompheront finalement, les simples appelés qui entendront et suivront l'appel seront justifiés par leurs œuvres comme par les grâces de Dieu. Les élus prédestinés auront pour leur salut des grâces non seulement suffisantes comme les appelés, mais essentiellement efficaces. Déjà, la distinction moderne entre « grâce suffisante » et « grâce efficace » est amorcée par Catharin, au lieu de la vieille distinction scolastique entre « grâce opérante » et « grâce coopérante ». Mais il ne s'agit pas dans les textes d'Ambroise Catharin de n'importe quel système de grâces efficaces et de grâces suffisantes. L'idée d'Ambroise Catharin sur la distinction des deux sortes de grâces correspond à une sorte d'ébauche de ce qui deviendra, au temps des disputes de Sorbonne et des Provinciales de Pascal, la théologie de la grâce de Jean Nicolaï. En effet, la grâce dont parle Catharin, comme la grâce dont parlera Nicolaï, quelle que soit sa modalité ou sa nature, restera toujours dans la logique de cette motion universelle divine qui n'empêche pas la liberté humaine.
On voit maintenant comment le vocabulaire spécial de Catharin et sa théorie d'une grâce suffisante non efficace, ont pu faire accuser ce théologien d'être sur la pente du pélagianisme. Cette théorie lui aurait fait