PORPHYRE. RECONSTITUTION DU TRAITÉ
n'y fait jamais allusion et que ce silence assez curieux peut être diversement interprété. Quoi qu'il en soit, c'était une œuvre immense et, si elle n'est pas perdue sans retour (elle figurait encore, en 1575, sur un catalogue de la bibliothèque de Rodosto, et même, au xvne siècle, parmi les manuscrits du monastère Iviron, au Mont-Athos), c'est néanmoins un témoignage capital qui fait défaut. Il en reste seulement, dans un ms. du xc siècle, une brève mention (cf. von der Goltz, Eine textkristische Arbeil des x. bezw. vi. Jahrhunderts, dans Texte und Untersuch., t. xvn, fasc. 4, Leipzig, 1899, p. 41 sq.) où Eusèbe, à propos de Act., xv, 20, accuse Porphyre de calomnie.
Toutefois, l'évêque de Césarée, dans ses autres ouvrages d'apologétique, prend souvent à partie l'adversaire des chrétiens. Tantôt il en parle sur le ton ironique : « Ce prince de la philosophie grecque, cet admirable théologien, cet interprète des mystères », Prwp. evang., V, xiv; tantôt il l'invective : « Ce philosophe distingué, chez qui l'obscénité du fond l'emporte sur l'emphase de la forme », Preep. evang., III, vu. Mais, souvent aussi, ce qui vaut mieux pour nous, il le cite. Grâce à lui, nous avons conservé quelques bribes de la Philosophie des oracles, des Images des dieux, de la Lettre à Anébon, etc.
Parfois même, quoique très rarement, Eusèbe insère dans son argumentation quelque passage du Kaxà Xpicrnavûv. Deux de ces textes, en particulier, sont d'un grand intérêt. Hist. eccl., VI, xix, 4-8, et Prœp. evang., V, i, car ils nous révèlent, le premier, la façon dont Porphyre critiquait la méthode allégorique d'Origène, le second, la manière dont il répétait les calomnies du populaire contre le christianisme. Les autres extraits, Preep. evang., I, ix; X, ix, et Chron., il, prsef., qui ne reproduisent pas, à proprement parler, des objections, ont moins d'importance. En revanche, il est possible de reconnaître, à certains endroits de la Préparation ou de la Démonstration évangélique, des allusions à la critique de Porphyre. On a même cru retrouver dans le 1. III de la Démonstration une partie considérable de l'ouvrage contre le philosophe païen; cf. J. Stevenson, Studies in Eusebius, Cambridge, 1929, p. 36 sq. Quoi qu'il en soit, les attaques contre les évangélistes, Dem. evang., III, v, contre les prophètes, Dem. evang., VI, xvm, contre la foi et la conduite des chrétiens, Prœp. evang., I, i-ii; Dem. evang., I, n, constituent un réquisitoire qui ressemble à d'autres accusations du même genre, conservées ailleurs et mises sur le compte de Porphyre. Tant et si bien que le témoignage d'Eusèbe de Césarée est loin d'être négligeable. Il nous permet, pour le moins, de saisir l'ampleur et la variété des attaques du philosophe païen. Ancien et Nouveau Testament, problèmes d'exégèse ou de philosophie religieuse, recherches savantes ou diatribes du commun : Porphyre faisait flèche de tout bois et menait le combat sur tous les terrains.
3. Apollinaire de Laodicée. — Lorsque Julien l'Apostat entreprit une persécution d'un nouveau genre contre le christianisme, Apollinaire de Laodicée fut un ardent défenseur de la foi chrétienne. Il passa même à l'offensive contre les représentanPs les plus distingués de l'hellénisme. Sa réfutation de Porphyre, en particulier, était une œuvre de grande valeur et, si elle fut englobée dans une condamnation générale, elle n'en resta pas moins, longtemps, une mine de renseignements. C'est ainsi qu'en relisant à la loupe tout saint Jérôme, on aurait quelque chance d'en retrouver d'assez nombreuses traces. Toujours est-il que le savant docteur n'en rapporte d'une façon expresse que deux fragments. Comm. in Dan., prol. et ix, 24, P. L., t. xxv, col. 492 et 548. L'un est le résumé d'un argument de Porphyre contre l'authenticité du livre de Daniel. L'autre a pour nous encore moins de prix, bien
qu'il reproduise un court passage de la réfutation d'Apollinaire, car il ne fournit aucun renseignement sur la critique porphyrienne. Cf. Lietzmann, Apollinaris von Laodicea, t. i, Tubingue, 1904, p. 150, 205 sq. fragments 100, 107.
4. Le rhéteur Drepanius Pacatus. — Le personnage n'est guère connu et encore moins son traité contre Porphyre. Voici, toutefois, quel serait, d'après Harnack. op. cit., le mot de l'énigme :
a) Une réfutation latine de Porphyre a été composée, au début du v° siècle, par un certain Pacatus. La preuve en est dans les petits faits suivants : une Chaîne latine de Jean Diacre sur l'Heptateuquc (Pitra, Spicilegium Solesmense, t. i, p. 281 sq.) mentionne la réponse à une objection tirée de la Bible, sous le titre deux fois répété : Pacatus contra Porphgrium; une autre Chaîne latine de Jean Diacre (Pitra. ibid., p. lviii sq.) donne la solution d'une difficulté faite certainement par Porphyre (cf. S. Jérôme. Comm. in Dan., i, 1) et indique, comme source, Victor de Capoue d'après Pacatus; enfin, deux autres scolies de la même Chaîne (Pitra, ibid., p. lxii et lxiv) attribuées encore à Victor de Capoue, renferment deux objections tirées des évangiles et tout à fait dans la note de Porphyre. De cet ensemble d'observations on est en droit de conclure : il a existé une réfutation latine du Korrà Xp1.a71.avo.1v par Pacatus et les quatre passages cités plus haut doivent, selon toute vraisemblance, lui appartenir. En outre, grâce à certains indices littéraires assez sérieux, il est permis d'en fixer la date vers 410-430.
b) Les Pseudo-Polycarpiana, c'est-à-dire les cinq fragments mis sous le nom de saint Polycarpe, P. G.. t. v, col. 1025-1028, doivent constituer d'autres débris de cette réfutation latine de Porphyre par Pacatus. Chacun renferme, en effet, la solution et en même temps parfois aussi l'exposé d'une objection tirée de la Bible, suivant la méthode du philosophe païen. Or. d'une part, ces fragments, trouvés dans une Chaîne latine sur les quatre évangiles, ont été empruntés au grand ouvrage : Responsorum capitula de Victor de Capoue; cf. Bardenhewer, Gesch. d. allkirch. Lileratui\ t. i, 2e éd., 1913, p. 108 sq. D'autre part, d'après certains détails, Victor de Capoue lui-même aurait choisi ces morceaux dans un ouvrage de polémique écrit contre Porphyre par un auteur latin postérieur au ive siècle. Comme on n'imagine pas deux réfutations de Porphyre citées par Victor de Capoue, les Pseudo- Polycarpiana doivent aussi sans doute faire partie de l'ouvrage de Pacatus.
c) Quel était ce Pacatus? L'adversaire de Porphyre mis à part, on connaît deux autres personnes de ce nom : un rhéteur aquitain, ami d'Ausone, qui exerça diverses magistratures et prononça, en 389, un célèbre panégyrique, devant Théodose le Grand, P. L., t. xm. col. 477 sq., et un chrétien qui, après la mort de son ami Paulin de Noie (431), voulut écrire sa biographie en vers, P. L., t. lui, col. 859 sq. Or, il y a tout lieu de croire que ces trois Pacatus : le réfutateur de Porphyre, le rhéteur aquitain, l'ami de Paulin de Noie, ne sont qu'un seul et même personnage, car ils semblent, tous trois, appartenir au même milieu littéraire (cf. les objections de W. Baehrens, dans Hermès, t. lvi, 1921, p. 443-445).
5. Macaire de Magnésie. — Ce personnage est encore moins connu que le précédent, mais l'œuvre mutilée qu'on lui attribue, Movoyevrçç y) 'ATCOxpiTtxèç Tzpoç "E/O^vaç, « le Fils unique ou Réponse aux Grecs . est d'un intérêt capital pour notre sujet. Voir l'art. Macaire de Magnésie. C'était un ouvrage en cinq livres dont la moitié environ a été conservée (n, 7iv, 30). L'auteur y reproduit les objections faites, soidisant dans des conférences publiques, par un philo-
PORPHYRE. HKC.ONSTITUTION DU TRAITÉ
sophc païen contre le Nouveau Testament. Il tâche insuite d'y répondre. Or, il est on ne peut plus vraisemblable que ces difficultés représentent, au moins substantiellement, les attaques du traité de Porphyre contre les chrétiens. Sans entrer dans le détail des preuves, il est du moins utile d'indiquer les principaux points de la démonstration.
a) Les objections de l'Apocriticus n'ont pas été composées par Macaire, mais elles sont l'œuvre d'un adversaire païen. Leur ton blasphématoire ne s'explique guère dans l'hypothèse d'un auteur chrétien. La faiblesse générale des réponses laisse aussi supposer que les questions n'ont pas été inventées par l'apologiste. Enfin, les divergences profondes de langue et surtout de style entre les objections et les réponses font encore ressortir davantage la dualité d'auteurs. Ce premier point est d'ailleurs admis aujourd'hui par tous les critiques.
b) Les objections de l'Apocriticus n'ont pas été formulées dans une réelle conférence contradictoire, mais elles sont tirées d'un ouvrage contre les chrétiens. A priori, la chose est fort probable, car ce genre de discussion, par demandes et réponses, était un procédé littéraire bien connu à l'époque : par exemple, les Dialogues de Justin avec Tryphon, de Jason et Papiscus, de l'Octavius, du De recta in Deum fide, etc. En réalité, le caractère factice de ce débat ne peut laisser de doute. Les citations de la Bible sont faites d'une manière différente dans la partie-objections et dans la partie-réponses : dans la première seulement, l'auteur suit un témoin du texte dit occidental. Les objections elles-mêmes ne se présentent pas dans le désordre inévitable d'une controverse publique. Elles portent successivement sur Notre-Seigneur : ses miracles et sa doctrine; sur la personne des apôtres Pierre et Paul; sur l'enseignement apostolique en général. C'est là un plan assez net, qui semble reproduirel'ordonnanced'un livre bien composé. Mieux encore. Alors que la plupart des questions s'enchaînent les unes les autres, il y a parfois entre elles des heurts qui dénotent visiblement des lacunes. Ce fait ne peut s'expliquer que si l'apologiste, en puisant lui-même les objections dans un ouvrage de polémique, en a écarté quelques-unes qui ne lui paraissaient pas convenir à son dessein.
c) Cet ouvrage, utilisé par Macaire, date de la seconde moitié du me siècle (252-302). Il n'a pu être écrit avant la persécution de Dèce (250) : certain membre de phrase (iv, 4) semble y faire allusion. En outre, l'auteur se place à un point de vue critique trop différent de celui de Celse pour n'avoir pas vécu assez longtemps après. Toutefois, plusieurs détails de son livre sur la situation légale des chrétiens et sur la compétence du Sénat en matière criminelle, n, 14; iv, 4, ainsi que d'autres menus traits ne permettent pas de descendre au delà de la persécution de Dioclétien (303).
d) L'ouvrage de polémique qui est à la base de l'apologie de Macaire doit avoir été composé par Porphyre. Il y a, en effet, de grandes ressemblances, de fond, et même de style, entre certains arguments présentés par le philosophe païen de l'Apocriticus et d'autres objections attribuées à Porphyre par les Pères de l'Église. Ces rapprochements, qu'il serait trop long d'énumérer ici, apparaîtront d'ailleurs dans les références jointes à l'exposé que nous ferons plus loin de 'a critique de Porphyre. Il suffît de noter que ces points de contact sont relativement nombreux, plus nombreux qu'il ne paraît au premier abord, puisque, malgré la rareté des restes authentiques du Kœrà Xp'.aT'.avwv, la moitié environ des attaques de l'Apocriticus y trouvent une correspondance assez exacte. Au reste, cette thèse est encore confirmée par plus d'un rapport frappant entre le caractère, la situation et les idées de
Porphyre, d'une part, et celles du philosophe païen chez Macaire, de l'autre : tous deux sont des Grecs vivant en Occident, ils ont le même goût pour la philosophie néoplatonicienne et pour les discussions érudites, ils se placent au même point de vue humanitaire, ils semblent, l'un et l'autre, avoir connu d'assez près le christianisme.
e) Toutefois, Macaire n'a pas emprunté directement ses objections au traité de Porphyre Contre les chrétiens; il a puisé dans un pamphlet anonyme du début du ive siècle, qui reproduisait en substance, sinon toujours textuellement, les attaques de Porphyre. La preuve en est dans une des réponses (m, 42) où Macaire oppose à son adversaire une sentence de la Philosophie tirée des oracles. S'il avait vu Porphyre dans le philosophe païen qui réfute, il n'aurait pas manqué de le mettre en contradiction avec lui-même. De plus, si l'on compare les quelques débris du Korrà Xpicruavcôv, conservés par les Pères de l'Église avec les objections de l'Apocriticus, on constate, malgré les grandes ressemblances de fond que nous avons signalées, quelque diversité dans le ton de la polémique, dans la longueur des développements et dans l'ordonnance probable des matériaux. De là, on est porté à croire que l'ouvrage dont s'est servi Macaire n'était qu'un résumé-plagiat du traité de Porphyre. Au lieu de quinze livres, il n'en comportait vraisemblablement que deux ou trois. Au début de la dernière persécution, l'œuvre du philosophe néoplatonicien a dû être ainsi allégée, en vue de la propagande, des parties trop savantes qui n'avaient aucune chance de succès auprès de la masse. Quel est l'auteur de ce pamphlet anonyme? Est-ce Hiéroclès, plagiaire émérite, au dire d'Eusèbe, Adv. Hier., 1, et dont le Philalèlhès en deux livres rappelle, d'après le résumé de Lactance, Inst. div., V, n, plus d'un point de l'Apocriticus? Est-ce l'autre philosophe, dépeint aussi par Lactance, ibid., comme l'auteur d'un ouvrage en trois livres sur le même sujet et dont le portrait correspond assez bien à celui de Porphyre? La question importe peu. Il suffit que l'adversaire païen de Macaire reproduise, au moins pour le fond des choses, les arguments du Kaxà Xpiemavâ>v.
6. Saint Jérôme. — Au premier abord, son témoignage semble très autorisé. Le fait qu'il renvoie volontiers aux objections de Porphyre, tout spécialement dans son Commentaire sur Daniel, le projet qu'il a formé de le réfuter en détail, In Gai., n, 1 sq., la façon dont il l'accable de ses traits : stultus, impiissimus, blasphemus, uesanus, sceleratus, impudens, sycophantes, calumnialor Ecclesiœ, latrans et rabidus adversus Christum canis, tout porterait à croire qu'il a examiné les attaques du philosophe païen dans le texte même.
A la réflexion, il est permis d'en douter. Souvent, en effet, lorsqu'il cite Porphyre, il nomme en même temps Méthode, Eusèbe ou Apollinaire : on dirait que ce sont là ses garants et qu'il n'en a pas d'autres. De plus, à de rares exceptions près, ses citations ne sont pas textuelles et ne font que résumer la difficulté. Il n'y en a même aucune qui témoigne clairement d'une connaissance personnelle du traité Contre les chrétiens. On se tromperait donc singulièrement si l'on tenait pour certain que saint Jérôme, dans sa critique de Porphyre, est un témoin direct.
Ses attestations n'en gardent pas moins une réelle valeur. On en compte plus d'une vingtaine. Quelquesunes, il est vrai, sont seulement probables : In Gai.. i, 1; v, 10, 12; In Matth., xv, 17; xxr, 21; xxvir, 45: In Os., i, 2, 8 sq. Mais, dans l'ensemble, elles permettent tout d'abord d'authentiquer les objections du philosophe païen de Macaire. De plus, certaines d'entre elles, qui portent sur de simples détails du texte sacré, manifestent combien était minutieuse l'exégèse de Porphyre : In Cal., t. 16; De psalm. /va i //; Qusest. in
PORPHYRE. SA POLÉMIQUE
Gen., i, 10; In Matth., m, 3; In Dan., i, 1; Adv. Pel., ii, 17. Enfin, si l'on rencontre surtout des attaques déjà connues contre les apôtres et les évangélistes : In Gai., prol. et n, 11 sq.; De psalm. lxxxi; Episl., lvii, 9; In Matth., ix, 9; In Joël., n, 28 sq.; Epist., cxxx, 14, il en est au moins quelques-unes de fort curieuses, par exemple, celle qui porte sur l'autorité des femmes dans l'Église. In Is., m, 12.
7. Saint Augustin. — Au rebours de Jérôme, l'évêque d'Hippone parle toujours de Porphyre sur un ton plutôt bienveillant. Certes, il le reconnaît pour l'ennemi acharné des chrétiens, mais il ne peut s'empêcher de parler avec grand respect du philosophe néoplatonicien : Philosophus nobilis, magnus gentilium philosophus, doclissimus philosophorum, quamvis christianorum accerrimus inimicus. De civ. Dei, XIX, xxn, cf. XXII, xxvn. Une telle indulgence, de la part d'Augustin, s'explique par l'élévation de son esprit et parle rôle que jouèrent, lors de sa conversion, certains livres «platoniciens». Conf., VII, ix. Mais elle tient aussi sans doute à ce qu'il n'a pas eu entre les mains le Karà XpicTiavcôv et qu'il ne semble même pas avoir connu les réfutations grecques de Méthode, d'Eusèbe et d'Apollinaire. De fait, s'il parle souvent des autres ouvrages de Porphyre, il est très sobre de renseignements sur le traité Contre les chrétiens.
Son témoignage est tout entier contenu dans l'épître en à Déogratias, véritable petite dissertation intitulée : Sex quœstiones contra paganos expositœ, P. L., t. xxxm, col. 570-586. Saint Augustin nous apprend lui-même les circonstances historiques de cette lettre. Retracl., II, xxxi, t. xxxn, col. 643. Déogratias, en lui envoyant de Carthage le texte de six questions posées par un païen, avait sollicité une réfutation. Quelques-unes de ces difficultés étaient, paraît-il, tirées du philosophe Porphyre. L'évêque d'Hippone rendit volontiers le service qu'on lui demandait, non sans faire tout naturellement ses réserves sur l'authenticité des objections. En réalité, sa bienveillance, encore ici, le trompait. Porphyre doit être l'auteur des trois questions qui lui sont plus ou moins expressément attribuées : la deuxième, sur le retard apporté à la rédemption; la troisième, sur la ressemblance des sacrifices juifs et païens; la quatrième, sur l'interprétation d'une parole de Notre-Seigneur, Matth., xvi, 16. Bien mieux, il est fort possible que les trois autres difficultés : sur la résurrection, sur Jonas, sur une parole de Salomon, proviennent de la même source, car elles offrent quelques rapports avec certaines attaques authentiques de Porphyre. Ainsi donc, les citations contenues dans la lettre à Déogratias, surtout la seconde, qui semble rapportée textuellement, ne sont pas sans intérêt, bien qu'elles n'aient ni l'ampleur, ni la variété de celles de Macaire ou de saint Jérôme.
8. Les derniers témoins. — ■ A vrai dire, ils ont très peu d'importance, étant donné le petit nombre de fragments conservés et leur relation parfois incertaine avec le traité de Porphyre Contre les chrétiens. Aussi sufïira-t-i] de citer les noms avec les références : Némésius d'Émèse, De natura hominis, xxxvm, P. G., t. xl, col. 761 (sur l'enseignement chrétien de la résurrection); Théodoret, De cur. afject. grsec, vu, 36, t. Lxxxiii, col. 1001 (sur les prophètes et les sacrifices dans l'Ancien Testament); Sévérien de Gabala. De mundi creatione, orat., vi, t. lxi, col. 487 (sur Gen., m, 3 sq.); Anastase le Sinaïte, Hodegos,-x.ui, t.Lxxxix, col. 233 (sur la venue de Jésus en ce monde); Théophylacte, Enarralio in evang. Johan.. i, 2, t. cxxm, col. 1141 (sur la doctrine du Verbe).
3° Contenu. — • Ce n'est pas avec ces débris que l'on peut songer à une analyse, ni même à une reconstitution d'ensemble du KocTà Xpiemavûv. Les essais de Wagenmann (1878), de Georgiadès (1891), de Kleff-
ner (1896), de Crafer (1914), quelque méritoires qu'ils soient, restent trop peu concluants pour engager à poursuivre dans cette voie. Il n'y a, en effet, que sept fragments dont on connaisse l'appartenance à tel ou tel livre du traité Contre les chrétiens : la question de l'incident d'Antioche au 1. I (S. Jérôme, In Gai., prol.); la critique d'Origène et de sa méthode d'interprétation dans le Pentateuque au 1. III (Eusèbe, Hisl. eccl., VI, xix, 9); quelques détails sur Sanchoniathon et Philon de Byblos au 1. IV (Eusèbe, Praep. evang., I, ix, et X, ix), la critique détaillée des prophéties de Daniel au 1. XII (S. Jérôme, In Dan., prol.); une objection probablement sur Matth., xxiv, 15 sq. au 1. XIII (S. Jérôme, In Matth., xxiv, 16); enfin une attaque contre Marc, i, 2 au 1. XIV (S. Jérôme, Tractatus in Marci evangelium, dans Morin, Anecd. Mareds., t. m b, p. 320). En résumé, des 1. I, V-XI, XV, on ne sait absolument rien et des autres parties de l'ouvrage on ne possède qu'une brève indication qui ne renseigne pas toujours exactement sur leur contenu. Il ne peut donc être question de rétablir le plan d'une œuvre sur des données aussi restreintes.
Notre but ici est tout autre. Nous voulons seulement tracer une esquisse de la méthode et des arguments employés par Porphyre contre les chrétiens. Nous disposons pour cela d'une centaine de fragments qui nous sont parvenus d'une manière plus ou moins directe. Les uns, véritables extraits, doivent être considérés comme les ipsissima verba du philosophe païen; d'autres ne reproduisent que le sens de son objection: il en est même plusieurs sur lesquels il est permis d'élever quelque doute. Mais, somme toute, si l'on peut discuter sur l'authenticité de tel détail ou de telle tournure, s'il n'est pas toujours facile de déterminer comment et dans quelle mesure certains traits remontent à Porphyre, il y a là cependant un ensemble d'éléments qui constituent une base assez sûre pour donner une idée générale de sa polémique.
1. Jésus. — Au milieu des attaques outrancières de notre philosophe contre la foi chrétienne, sa réserve vis-à-vis du Christ est très remarquable. Ainsi, lorsqu'il critique avec violence les paroles ou les actions du Sauveur dans l'Évangile, il a soin à l'ordinaire de spécifier qu'il ne croit pas que Jésus puisse en être l'auteur. Cette maxime « insensée » : il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux, Matth., xix, 24, doit être attribuée à un pauvre désireux de s'enrichir. Apocrit., ni, 5. Il n'y a qu'un « nigaud » pour affirmer que les paroles du Christ resteront, Matth., xxiv, 35, alors que le ciel et la terre sont condamnés à disparaître. Apocrit., iv, 7. De même, l'histoire des pourceaux jetés à la mer, Apocrit., in, 4 ; Jérôme, Cont. Vigil., 10, renferme plus d'un trait indigne du caractère de Jésus : les démons imposteurs exaucés, le grand dommage causé au propriétaire du troupeau, le trouble jeté parmi les gardiens et dans la ville. Ce récit paraît plutôt une invention ridicule des évangélistes. Les « fausses » prédictions sur la fin du monde ne semblent pas davantage imputées au Sauveur. Apocrit., iv, 3, 5. En d'autres passages, Apocrit., n, 15, 16; in, 3, bien que Porphyre ne précise pas sa pensée, on a aussi l'impression qu'il ne met pas sur le compte du Christ ce qu'il appelle des « discours de charlatan » : Joa., v, 46; vin, 43-44; xn, 31. Quant à la promesse « brutale et absurde » faite par Jésus de donner sa chair à manger et son sang à boire, Joa., vi, 53, notre philosophe a tout l'air d'en rejeter la responsabilité sur l'apôtre Jean, car il note avec intention qu'elle ne se rencontre que dans le quatrième évangile. Apocrit., ni, 15.
Parfois, il est plus difficile de se prononcer, vu que l'objection de Porphyre est connue par la seule réponse de Macaire (n, 7, 8, 9, 10, 11). A notre avis, cependant,
PORPHYRE. SA POLÉMIQUE
il se pourrait que l'adversaire des chrétiens, en ces divers endroits, ne gardât pas à l'égard de Jésus une attitude aussi réservée que précédemment. Il devait trouver pour le moins étranges ces paroles du Sauveur : « Je ne suis pas venu apporter sur la terre la paix, mais le glaive », Matth., x, 34; « Qui est ma mère et qui sont mes frères? » Matth., xn, 48-49; « Pourquoi m'appelles-tu bon? Il n'y a de bon que Dieu seul. » Marc, x, 18. Il blâmait certainement sa réponse sévère au père de l'enfant lunatique : « O génération incrédule et pervertie... » Matth.. xvii, 16. Il semble enfin s'être servi de Joa., v, 31, pour mettre en doute la véracité du témoignage du Christ : « Je suis la lumière du monde. » Joa., vin, 12.
De fait, nous le savons par ailleurs, il n'hésite pas à mettre Jésus en contradiction avec lui-même. Certes, là encore, il tâche bien quelquefois de faire retomber sur les évangélistes cette incohérence. Ainsi, à propos de Pierre, Apocrit., m, 19, appelé d'abord le fondement de l'Église, Matth., xvi, 18, ensuite Satan. Matth., xvi, 23. Peut-être aussi au sujet de Jean, qui n'est pas mort martyr, malgré la prédiction de Matth., xx, 23, dans Pacatus, Pseudo-Polycarpiana, n. 2, P. G., t. v, col. 1025 sq. Mais Porphyre n'use pas toujours de ces précautions oratoires. Pour lui, Jésus s'est contredit en plusieurs circonstances. Tantôt il le démontre avec l'habileté d'un sophiste. Par exemple : Apocrit., n, 9, le Christ a dit : « Dieu seul est bon », Marc, x, 18, mais il a dit aussi : «L'homme bon tire le bien du bon trésor de son cœur», Luc, vi, 45; ou encore dans saint Augustin, EpisL, en, 2 : le Maître menace de supplices éternels ceux qui ne croiront pas en lui, Marc, xvi, 16, et, d'autre part, il affirme qu'au jour du jugement on sera mesuré, Matth., vu, 2, c'est-à-dire puni avec quelque chose de borné. Cf. aussi Pacatus, Pseudo- Polyc, n. 4, à propos de Luc, xiv, 12-13, P. G., t. v, col. 1025 sq. Tantôt il suffît presque à Porphyre de citer les textes, Apocrit., m, 7 : « Moi, vous ne m'aurez pas toujours », Matth., xxvi, 11, et : « Je serai avec vous jusqu'à la consommation du siècle », Matth., xxvin, 20. Jérôme, Adv. Pelag., n, 7 : « Montez-vous, à cette fête; pour moi, je n'y vais point », Joa., vu, 8, et « Lorsque ses frères furent partis, lui-même monta aussi à la fête », Joa., vu, 10. De là, la conclusion de Jérôme : Latral Porphyrius, inconstantiœ ac mutationis accusai.
Toutefois, cette accusation, chez notre philosophe païen, ne. paraît être qu'un procédé courant de polémique, destiné à mettre un adversaire dans l'embarras. Il y a dans la figure du Christ d'autres traits qui le déconcertent et le scandalisent bien davantage. Il y a surtout celui-ci qui les résume tous : une opposition fondamentale à l'idéal de la sagesse grecque. Les sages de ce monde, Jésus n'a pour eux que du dédain et il va jusqu'à remercier son Père, Matth., xi, 25, de leur avoir caché les mystères chrétiens pour les révéler aux petits. Apocrit., iv, 9. Il déclare même, Luc, v, 31-32, être venu sur la terre pour appeler non les justes, mais les malades et les pécheurs. Apocrit., iv, 10. Il se plaît avec les pauvres et les ignorants; il s'adresse à eux en des termes obscurs et vulgaires, Matth., xm : « Le royaume des cieux est semblable à un grain de moutarde, à un levain, à un marchand qui cherche de belles pierres ». Apocrit., iv, 8. Il est aux antipodes d'un vrai philosophe.
Passe encore sur sa naissance obscure, quoiqu'il se dût de descendre du ciel dans tout l'appareil de sa gloire! Anastase le Sinaïte, Hodegos, 13. Mais, au cours de sa vie, c'est toujours la même absence de majesté. S'il recommande le courage à ses disciples, Matth., x, 28, il se laisse lui-même dominer par la crainte. Ainsi, lors de la tentation, Matth., iv, 6, quand il hésite à confirmer sa mission par un miracle de pre-
mier ordre, en se jetant du haut du temple en présence du peuple. Apocrit., in, 18. De même, au Jardin des oliviers, Matth., xxvi, 39, où sa prière dénote un manque total de caractère en face de la mort. Apocrit., m, 2. Son silence durant la passion n'est pas moins répréhensible. Pourquoi n'a-t-il pas gardé son francparler devant ses juges? Pourquoi surtout a-t-il supporté les insultes et les mauvais traitements sans élever une tière protestation? On le dirait sorti de la lie du peuple. Apocrit., m, 1. Et puis, ce prétendu Messie a été crucifié comme un criminel. « Pourquoi a-t-il accepté de subir le supplice de la croix et non tout autre châtiment? » Méthode, éd. Bonwetsch, p. 503 sq. Au reste, ses paroles, au dernier moment, sont incohérentes; elles attestent tantôt la confiance, Luc, xxin, 46, tantôt le désespoir, Marc, xv, 34. Le Christ n'a pas eu la force morale nécessaire pour s'exprimer clairement. Apocrit., n, 12. Enfin, après sa mort, au lieu d'apparaître à des gens de qualité, réunis en corps et absolument dignes de foi, par exemple à ses juges, comme il le leur avait promis, Matth., xxvi, 64, il se montre à de pauvres femmes dont le témoignage est sans valeur. Apocrit.. n, 14. Quelle différence avec Apollonius de Tyanel Voilà un grand thaumaturge et un vrai philosophe! Il s'explique en toute franchise devant l'empereur Domitien et, par une sorte de coup de théâtre, il quitte instantanément la cour impériale pour apparaître au loin quelques heures après. Apocrit., m, 1; iv, 5; cf. Jérôme, Tract, de psalm. lxxxi, Anecd. Mared., t. m b, p. 80. Jésus, lui, n'a rien d'un sage, ni d'un homme divin.
L'opinion de Porphyre touchant la personne du Sauveur n'est donc plus celle de la Philosophie tirée des oracles. Sans doute, il se refuse toujours à le tenir « pour un Dieu, pour le Logos de Dieu, pour le créateur du inonde ». Apocrit., ni, 3. Si Jésus était Dieu, il n'aurait pas manqué de le prouver clairement et il ne laisserait pas d'innombrables martyrs endurer les pires tourments à cause de lui, Apocrit., n, 14; iv, 4; mais aujourd'hui Porphyre, imbu plus fortement qu'hier des préjugés de l'hellénisme et lancé davantage dans la polémique, va jusqu'à enlever au Christ cette auréole de sagesse qu'il se plaisait jadis à lui décerner. Néanmoins, il semble que cette belle figure lui en impose encore. A en juger par les quelques fragments que nous possédons, l'adversaire des chrétiens garde vis-à-vis de Jésus, malgré le scandale de la croix, une discrétion dans l'attaque, qui pourrait bien être la marque d'une estime et d'une sympathie à demi conscientes. Cf. l'opinion contraire de P. de Labriolle, Revue d'histoire de la philosophie, t. ni, 1929, p. 418 sq.
2. Les évangélistes. — A leur endroit, au contraire, Porphyre perd toute retenue. Il semble n'avoir ménagé le Christ que pour mieux les accabler. D'un mot, ce sont des faussaires. Ils ont embelli les faits, ils en ont même inventé de toutes pièces pour faire croire aux miracles. Ces menteurs (Porphyre en venait facilement aux injures, Eusèbe, H. E., Vf, xix, 2) ont écrit des contes à dormir debout pour les femmes et les enfants; ce ne sont pas des historiens. Apocrit., n, 12, 15; ni, 4; Jérôme, Epist., i.vn, 9; Quxst. in Gen., i, 10; Eusèbe, Dem. evang., III, v.
Il y a du reste des degrés dans leur fourberie et leur sottise. Apocrit., ni, 15. Le plus « niais » de tous est sans contredit saint Jean. Apocrit., n, 13. C'est lui qui fait dire à Jésus, même avant le crucifiement, Joa., xvii, 4 : «J'ai achevé l'œuvre que tu m'as donnée de faire. » Pacatus, Pseudo-Polyc, n. 5, P. G., t. v, col. 1027 sq. C'est lui qui prête aux juifs cette erreur, Joa., n, 20; «On a mis quarante-six ans pour bâtir le temple. » Pacatus, éd. Pitra, op. cil., p. lxii. C'est lui qui met sur le compte du Sauveur ces sornettes : Joa., v, 46: « Moïse a écrit de moi », Apocrit., ni, 3; Joa., vin, 1 1 :
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« Votre père, c'est le diable », Apocril., n, 16; Joa., xii, 31 : « Le prince de ce monde va être jeté dehors », Apocrit., il, 15; lui qui ose faire récompenser la lâcheté de saint Pierre, Joa., xxi, 15 : « Pais mes agneaux ». Apocrit., m, 22. Aussi bien, lorsqu'il raconte des choses impossibles, par exemple, dans l'épisode du coup de lance, xix, 31-37, l'eau et le sang qui sortent d'un cadavre, il a beau déclarer que son témoignage est véridique, on. sait à quoi s'en tenir. Apocril., il, 13.
Saint Matthieu n'est guère moins stupide. Il attribue à Isaïe un psaume d'Asaph, Matth., xm, 25. Jérôme, Tract, de psalmo LXXVI1, Anecd. Mareds., t. m b, p. 60. Il se trompe dans la généalogie de Jésus et fait de Jéchonias un fils de Josias, Matth., i, 11-12. Jérôme, In Daniel., i, 1; Pacatus, éd. Pitra, op. cit., p. lviii sq. Il attribue au Créateur, Matth., xrx, 5, les paroles d'Adam, Gen., n, 23. Pacatus, Pseudopolgc, n. 1, P. G., t. v, col. 1025 sq. Lors de sa vocation, Matth., ix, 9, quand il suit inconsidérément le premier venu qui l'appelle, il a bien l'air d'un insensé, à moins qu'il ne soit un imposteur. Jérôme, In Matth., ix, 9. Il fait dire à Jésus que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre Pierre, Matth., xvi, 18, et celui-ci sera cependant crucifié après quelques mois d'apostolat. Apocrit., m, 22.
Porphyre devait attaquer saint Marc et saint Luc avec moins d'acharnement. En tout cas, nous n'avons pas conservé un aussi grand nombre de critiques à leur égard. Il reprochait toutefois au premier d'avoir confondu Isaïe et Malachie, Marc, i, 2; cf. Jérôme, In Matth., ni, 3 ; Tract, in Marci evang., Anecd. Mared., t. m b, p. 320, et d'avoir exagéré à plaisir, Marc, v, 13, le nombre des pourceaux dans l'épisode du démoniaque au pays des Géraséniens. Apocrit., ni, 4. Il traitait aussi le second de plagiaire, à propos d'Act., xv, 20, dans Eusèbe ; cf. v. d. Goltz, op. cit. Mais sa verve s'exerçait beaucoup plus librement encore sur les contradictions flagrantes entre les évangélistes et sur leur façon légendaire d'écrire l'histoire. Luc dans Act., i, 16 sq., et Matthieu, xxvn, 3 sq., sont en opposition au sujet de la mort de Judas. Apocriticus, d'après la note marginale d'un manuscrit étudié par Schalkhausser, Zu den Schri/ten des Makarios Magnes, Leipzig, 1907, p. 13, dans Texte und Unters., t. xxxi, fasc. 4. Marc, xv, 25, et Joa., xix, 14, ne s'entendent pas sur l'heure du crucifiement. Jérôme, Tract, de psalmo LXXVII, Anecd. Mareds., p. 60; Pacatus, éd. Pitra, op. cit., p. lxiv. Tous les quatre commencent le récit de la vie du Sauveur d'une manière complètement différente. Pacatus, Pseudo- Polyc, n. 3, P. G., t. v, col. 1025 sq. Tous les quatre aussi racontent la mort du Christ avec tant de variations qu'on est en droit de se demander s'il s'agit bien du même personnage. Apocrit., n, 12. L'un fait dire à Jésus : « Je remettrai mon esprit entre vos mams », Luc, xxin, 46; l'autre : « C'est consommé », Joa., xix, 30; celui-ci : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » Matth., xxvn, 46; celui-là : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous déshonoré? » Marc, xv, 34, dans D. On ne sait à qui entendre. De même, dans Marc, xv, 36, on offre au Christ du vinaigre, qu'il accepte, Joa., xix, 30, tandis que, dans Matth., xxvn, 34, on lui présente du vin mêlé à du fiel qu'il ne veut pas boire. Tout autant de contradictions formelles.
Ajoutez à cela les invraisemblances les plus criantes. Ainsi, dans l'histoire des porcs jetés à la mer, comment pouvait-il y avoir dans la région un si grand nombre de ces animaux considérés par les juifs comme impurs? Comment surtout auraient-ils pu tous se noyer dans cette mare qu'est le lac de Tibériadee Apocrit., ni, 4. Les évangélistes l'appellent bien un? t mer » pour donner le change, Apocril., ni, 6; Jérôme,
Quœsl. in Gènes., i, 10, mais ceux qui connaissent le pays savent qu'il s'agit d'un très petit lac qu'on peut traverser en moins de deux heures, sans avoir à redouter ni vagues, ni tempête. L'épisode de la marche de Jésus sur la mer, Marc, vi, 45-52; Matth., xiv, 22-33, où les apôtres luttent contre les flots pendant neuf heures, est donc encore une invention ridicule, un conte pour les petits enfants. Apocril., m, 6.
3. Saint Pierre, saint Paul et les premiers apôtres. — Les violences de Porphyre à l'adresse des évangélistes ne sont rien, toutefois, en comparaison de celles dont il gratilie les compagnons du Sauveur et les premiers ouvriers apostoliques. Saint Pierre est particulièrement visé. « Ce coryphée des apôtres, ce porte-clés du royaume des cieux! » Apocril., ni, 19, est avant tout un lâche. Au seul nom de Jésus, prononcé par une pauvre servante, il se met à trembler de tous ses membres et se parjure jusqu'à trois fois. Apocrit., m, 19 et 21. Loin de mépriser la mort, il s'échappe de prison pendant la nuit, Act., xn, 3-11, 18-19, sans s'inquiéter des conséquences déplorables de sa fuite pour ses gardiens, Apocrit., m, 22. A Antioche, c'est aussi par crainte qu'il agit, lorsqu'à l'arrivée des envoyés de Jacques, Gai., n, 12, 13, il règle sa conduite sur l'opinion des hommes et se met à vivre dans la dissimulation. Apocrit., m, 22. Quel étrange « prophète de la voix de Dieu»! Sa poltronnerie n'a d'égale que sa cruauté. Bien qu'il ait reçu l'ordre de pardonner soixante-dix fois sept fois, Matth., xvm, 22, du premier coup il tranche l'oreille du serviteur du grand prêtre, Matth., xxvi, 51, qui n'a fait qu'obéir à son maître, Apocrit., ni, 20, et, plus tard, il met à mort, sans autre forme de procès, Ananias et Sapphire dont le seul crime était de n'avoir pas donné toute leur fortune. Apocrit., m, 21 ; Jérôme, Epist., cxxx, 14. Saint Paul l'a bien jugé dans son épître aux Galates, Apocrit., in, 22; Jérôme, In Gai., prol., i, 1, 16; n, 11 sq.; v, 10, 12, tout spécialement lorsqu'il l'a traité d'hypocrite. Gai., n, 13, et quand il l'a couvert de mépris, ainsi que les autres colonnes de l'Église, par cette expression : « ni la chair ni le sang », Gai., i, 16, car il dit ailleurs, I Cor., xv, 50 : « la chair et le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu ». Ce prétendu chef, qui vivait avec une femme, I Cor., ix, 5, n'est donc qu'un faux apôtre et un mauvais ouvrier, II Cor., xi, 13. Apocrit., m, 22. Sa mort honteuse est le juste couronnement de sa vie. Apocrit., iv, 4.
Si Porphyre s'appuie sur saint Paul pour condamner saint Pierre, ce n'est pas qu'il ait dessein de ménager l'apôtre des gentils. Tout au rebours, il s'acharne contre lui avec une rigueur implacable. Lors de l'incident d'Antioche, Paul a fait preuve d'abord d'impudence, en osant s'élever contre Pierre, ensuite de jalousie, véritable motif de sa résistance, enfin peutêtre aussi de vantardise, car son récit ne doit pas être pris au pied de la lettre. Jérôme, Epist., cxn, 6, 11. Ses conquêtes apostoliques sont le résultat de son amour de la vaine gloire et de sa cupidité. Il pousse même si loin son âpreté au gain qu'il va jusque fausser le sens des Écritures, I Cor., ix, 7-10, cf. Ps., vin, 8 sq., pour justifier ses vues intéressées. Apocrit., m, 32; Jérôme, Tract, de psatm. LXXXI, Anecd. Mareds., p. 80. Sa rhétorique grossière est remplie d'absurdités. Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner un peu sa façon de raisonner, I Cor., vu, 29-31 : « Celui qui possède doit être comme celui qui ne possède pas, celui qui se réjouit comme celui qui ne se réjouit pas. » Apocrit., iv, 1. Après cela, comment se fier à un tel maître, lorsqu'il vous enseigne, I Thess'., iv, 17, au mépris de toutes les lois fixant l'ordonnance du monde, que les justes voleront dans les airs lors de la parousie prochaine du Seigneur? Apocrit., iv, 2. Comment croire ce singulier prophète, qui s'est trompé de la manière
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la plus grave, lorsqu'il prétend, Act., xvm, 10, que personne ne pourra lui faire du mal? Apocril., iv, 4. Mais ces nombreux défauts de l'apôtre des gentils : orgueil, jalousie, cupidité, faiblesse d'esprit, viennent se fondre dans une dernière accusation qui, aux yeux de Porphyre, résume en quelque sorte toutes les autres: Paul est un charlatan. Il a varié sans cesse dans sa doctrine et dans sa conduite. C'est un attrape-nigauds qui soutient tour à tour les contradictoires pour plaire à tous les partis. Il déclare maudits ceux qui opèrent la circoncision, Gai., m, 10, et il circoncit lui-même Timothée à Lystra, Act., xvi, 2 sq. Bien mieux, il se vante de sa mauvaise foi en proclamant, I Cor., ix, 19, qu'il s'est fait l'esclave de tous pour en séduire le plus grand nombre. Apocril., m, 30. Effectivement, il se dit tantôt juif, Act., xxn, 3, et tantôt Romain, Act., xxn, 27, tantôt Grec et tantôt barbare. Apocril., m, 31. Ses déclarations ressemblent à celles des jongleurs de foire. Il aflirme que la Loi est spirituelle et sainte, Rom., vu, 12, 14, néanmoins il en fait la source du péché, Rom., v, 20; I Cor., xv, 56. A plusieurs reprises, il pratique l'obéissance à la Loi, Act., xxi, 20-26, et cependant, Gai., m, 1, il reproche aux Galates de ne pas obéir à l'Évangile. Apocril., ni, 33, 34. Il regarde la manducation des viandes comme une chose indifférente, I Cor., vin, 4, 8, et, l'instant d'après, I Cor., x, 20, il défend de les manger. Apocrit., m, 35. Il loue parfois la virginité, I Cor., vu, 1. 7, 8, quitte plus tard, I Tim., iv, 1-3, à changer d'opinion. Apocrit., m, 36. Toutes ces contradictions ne sont pas seulement l'indice d'un manque de culture : àTratSsjTOç, Apocrit., m. 34 ; il y a chez Paul de la perversité morale. C'est un brouillon, mais aussi un menteur. Il a beau protester parfois de sa loyauté, Rom., ix, 1, on a vite fait de le reconnaître à son masque hypocrite. Apocrit., ni, 31.
Les autres ouvriers apostoliques de la primitive Église ne sont guère moins répréhensibles. Ils n'avaient pas la foi, puisque jamais on ne les a vu transporter des montagnes. Jérôme, In Malth., xxi, 21; cf. Macaire, Apocrit., m, 17. Ils maniaient à l'ordinaire le sophisme, Eusèbe, Dem. evang., III, v; Macaire, Apocrit., m, 6; iv, 2, et ils abusaient de l'ignorance crédule de leurs auditeurs. Jérôme, In Joël., n, 28 sq.; cf. Macaire, Apocrit., m, 31. C'étaient, en somme, de petits esprits ridicules, de pauvres gens dominés par l'appât du gain. Augustin, Epist., en, 22; Macaire, Apocrit., m, 4, 6. S'ils ont accompli quelques merveilles, c'est à l'aide de la magie. Ainsi s'explique leur succès auprès des femmes riches qu'ils ont fini par ensorceler. Jérôme, Tract, de psalmo LXXXI, Anecd. Mareds., p. 80; cf. Apocrit., m, 5.
4. L' Ancien Testament. — Eusèbe rapporte que Porphyre, « non content de déchirer les chrétiens, poursuivit des mêmes outrages et les Hébreux, et Moïse, et les prophètes qui lui succédèrent ». Prsep. evang., X, ix. En fait, hors ses attaques contre le livre de Daniel, on ne possède qu'un petit nombre de fragments sur ce sujet. Il reste néanmoins qu'il critiquait violemment les absurdités des Écritures judaïques » et qu'il s'élevait avec force contre la méthode d'interprétation allégorique d'Origène, empruntée aux Grecs à seule fin de supprimer les incohérences du texte biblique. Eusèbe, Hist. eccl. ,Yl, xix, 4-8. Il semble même avoir étudié de très près l'histoire des juifs en la comparant à celle des peuples voisins. Eusèbe, Chronique, n, prœf. Ainsi, quand il vante l'ancienneté des sources et la sûreté du témoignage de Sanchoniathon, l'historien de la Phénicie, Eusèbe, Prœp. evang., Y, i; X, ix, c'est sans doute pour ruiner l'autorité de Moïse et discréditer les livres mosaïques, reconstitués seulement par Esdras 1180 ans après la mort de leur auteur. Apocrit., m, 3.
Toutefois, Porphyre ne se bornait pas à des observations d'ordre général, il entrait dans le détail des
textes. II demandait pourquoi, dans Gen., n, 17, Dieu défend la connaissance du bien en même te nps que celle du mal. Sévérien de Gabala, De mundi créai., vi, P. G., t. lvi, col. 487. Il s'appuyait sur certaines paroles des prophètes pour critiquer l'organisation des sacrifices chez les juifs. Théodoret, De cur. a/]ect. grsec, vu, 36, P. G., t. lxxxiii, col. 1001. Il se pourrait aussi qu'il eût épluché les passages suivants : Osée, i, 2 sq., entendu au sens littéral : le prophète, sur l'ordre de Dieu, a épousé une femme de mauvaise vie, Jérôme, In Os., i, 2, 8 sq. ; Jonas, ri, 1 sq., histoire absurde et incroyable, Augustin, Epist., en, 30; cf. Jérôme, In Jon., ii, 1 sq.; Isaïe, vu, 14, qu'il n'a pas dû vouloir interpréter de la naissance virginale du Sauveur, cf. Pacatus, éd. Pitra, op. cit., p. 281 sq. ; Zacharie, xiv, 1 sq., prophétie posl eventum qui décrit les événements du règne d'Antiochus Épiphane. Eusèbe, Demonst. evang., VI, xvm.
En tout cas, il est certain que cette dernière difficulté était encore soulevée par Porphyre au sujet des prophéties de Daniel. On peut même dire que son attaque contre ce livre repose tout entière là-dessus : Daniel a vécu en Judée au temps d'Antiochus Épiphane; son récit des faits antérieurs à ce prince est conforme à l'histoire, mais, dès qu'il s'aventure à prophétiser, il tombe dans les plus grossières erreurs; en somme, il raconte beaucoup plus le passé qu'il n'annonce l'avenir et l'endroit où s'arrêtent les données exactes, soi-disant prédites, sert précisément à fixer l'époque où il écrivait. Jérôme, In Dan., prol. Saint Jérôme, au cours de son commentaire, attribue, en outre, à Porphyre de nombreuses objections de détail, d'où il ressort que l'adversaire des chrétiens devait passer en revue le texte sacré chapitre par chapitre, peut-être même verset par verset. A propos du songe de Nabuchodonosor, Dan., n, Porphyre voyait le peuple d'Israël dans la pierre qui se change en grande montagne, il traitait de pure fiction les honneurs divins rendus à Daniel et il blâmait le prophète d'avoir accepté une situation aussi brillante à la cour. Jérôme, op. cit., n, 40, 45, 46, 48 sq. Plus loin, il se moquait de la reine qui, au festin de Balthasar, en remontrait à son mari touchant l'histoire du royaume. Jérôme, op. cit., v, 10. Dans la vision des quatre bêtes, il semble avoir appliqué à Judas Macchabée ce qui est dit du « fils de l'homme », vu, 13-14; en tout cas, il regardait la quatrième bête aux dix cornes comme le symbole des nombreux rois qui se partagèrent l'empire d'Alexandre et la petite corne comme la figure d'Antiochus Épiphane qui aurait détrôné trois des premières cornes : Ptolémée Philométor, Ptolémée Évergète et Artarxias, roi d'Arménie. Jérôme, op. cit., vu, 7, 8, 14. Dans la prophétie des semaines, il interprétait xi, 21-45, du règne d'Antiochus Épiphane en montrant la concordance exacte entre le texte biblique et les expéditions de ce prince. Il tenait non moins fermement la finale, xi, 4-45, pour la description de sa dernière campagne et de sa mort à Tabès. Jérôme, op. cit., xi, 11 sq., 25, 27, 29, 31-43, 44-45. Il allait même jusqu'à voir dans xn, 1-3, une résurrection, entendue au sens spirituel, du peuple d'Israël après la persécution d'Antiochus et dans xn, 7-13, la durée de cette calamité. Jérôme, op. cil., xn, 1 sq., 5, 7, 11-13. Enfin, son réquisitoire contre Daniel était complété par une remarque sur l'histoire de Suzanne, xm, 54-55, 58-59. Il y a là, observait Porphyre, un jeu de mots qui ne peut être fait que sur le grec. La langue originale du livre n'est donc pas l'hébreu et l'auteur n'est pas un juif contemporain de la captivité. Jérôme, op. cit., prol. Il est permis de penser que notre philosophe discutait de même les autres prophéties de l'Ancien Testament pour ruiner une des raisons de croire le plus souvent invoquées par l'apologétique chrétienne de son temps.
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5. L' Église et son enseignement. — Les attaques de Porphyre, soit contre le fondateur et les premiers témoins du christianisme, soit contre l'Ancien et le Nouveau Testament, n'avaient pas, en effet, pour lui qu'un intérêt spéculatif. Engagé dans un duel sévère avec l'Église chrétienne, il ne se contente pas de la frapper ainsi à la base, aux sources mêmes de son enseignement, il entend pousser à fond son ardente polémique et combattre à outrance les dogmes et les pratiques religieuses des communautés de son temps.
Non pas qu'il paraisse toujours très éloigné de la foi qu'il abhorre. On est, à l'occasion, surpris d'avoir affaire avec un homme aussi croyant, aussi pieux. Il reconnaît en Dieu un être tout-puissant, infiniment bon, infiniment sage. Sa puissance n'est limitée que par sa nature et par les lois de la raison; il ne peut pas devenir mauvais, il ne peut pas davantage faire que deux fois deux ne fassent quatre. Apocrit., iv, 2, 24. Sa bonté est sans limites, elle s'étend à tous les êtres de l'univers, jusqu'aux plus humbles et aux plus petits, jusqu'aux animaux eux-mêmes. Apocrit., in, 4, 32. Sa sagesse éclate dans l'ordonnance parfaite et immuable de ses œuvres : le Verbe divin, par l'intermédiaire duquel il a tout créé, gouverne le monde sans rien y changer. Apocrit., iv, 1, 2. Le mal qu'on y constate est l'œuvre des démons, de ces mauvais esprits qui prennent plaisir à répandre toutes sortes de maux. Apocrit., m, 4. Aussi bien, l'homme a besoin du secours de Dieu : nos ancêtres étaient déjà accablés sous le poids de leurs péchés et maintenant encore une intervention divine est nécessaire pour nous sauver. Apocrit., m, 4; iv, 10.
Toutefois, la hauteur de ces vues et de ces aspirations ne doit pas donner le change. Le monothéisme de Porphyre n'exclut pas la pluralité des dieux. Notre philosophe s'explique même en détail sur ce point : un vrai monarque ne saurait régner que sur ses semblables, sans cela sa majesté serait fort compromise. Apocrit., iv, 20. fa Bible, en plusieurs endroits, Ex., xxn, 28; Jos., xxiv, 14; I Cor., vin, 5, 6, reconnaît du reste l'existence de divinités inférieures, Apocrit., iv, 23; leur nom (anges, dieux ou démons) importe peu et varie suivant les pays, leurs images ne sont que des symboles pour nous rappeler leur présence, Apocrit., iv, 21, 22; l'essentiel est de reconnaître qu'ils participent à la nature divine et qu'ils ont droit à un culte réglé par la plus ancienne tradition. Apocrit., iv, 21,
23. Au sujet de la nature de Dieu, on dirait que Porphyre cherche quelque accommodement avec le dogme chrétien et propose une sorte de transaction.
Au rebours, le conflit est on ne peut plus aigu touchant la nature du monde et de l'homme. Pour le sage païen, le ciel et la terre sont éternels; il faut être stupide pour croire que le ciel, cette merveille de la création, puisse disparaître; la terre elle-même, véritable œuvre d'art, doit subsister toujours, parce que soumise à des règles invariables. Apocrit., iv, 1, 2, 6, 7,
24. On trouve bien dans le Nouveau Testament l'annonce de la fin prochaine du monde, I Thess., iv, 15- 17; Matth., xxiv, 4-5, 14, mais les événements se sont chargés de la démentir. Apocrit., iv, 2-5. Quant à l'homme, il est absurde de prétendre que son corps pourra ressusciter. Comment changerait-il tout d'un coup de nature pour voler, comme dit Paul, I Thess., iv, 17, dans les airs au-devant du Christ? Apocrit., iv, 2. Comment arriverait-il à réunir ses divers éléments corrompus et dispersés depuis si longtemps? Apocrit., iv, 24. Déjà, lors de la prédication apostolique, les aréopagites d'Athènes avaient refusé d'entendre saint Paul, dès qu'il avait abordé le problème de la résurrection. Act., xvn, 31 sq. Au temps de Porphyre, les esprits n'ont pas changé à ce point de vue dans le monde païen; c'est toujours la même opposi-
tion irréconciliable à la doctrine chrétienne. Notre philosophe y ajoutait seulement quelques objections sur l'état des corps ressuscites, sur l'éternité des peines d'outre-tombe. Augustin, Epist., en, 2 et 22.
Les autres dogmes chrétiens étaient aussi, de sa part, l'objet des attaques les plus vives. L'incarnation est impossible : Dieu n'a pas de Fils, Augustin, Epist., en, 28; Jésus ne peut être le "Verbe divin, Théophylacte, Enarratio in evang. Joh., i, 2, P. G., t. cxxin, col. 1141; Apocrit., ni, 3; un Dieu ne saurait prendre chair dans le sein d'une vierge, Augustin, De civ. Dei, X, xxvm; Apocrit., rv, 22; pourquoi d'ailleurs a-t-il retardé son apparition jusqu'au temps du Christ, alors que les générations antérieures avaient tant besoin de son secours, Apocrit., iv, 10; Jérôme, Epist., cm, 9; Augustin, Epist., en, 8, et quelle est, en définitive, l'utilité réelle de sa venue sur la terre? Méthode, éd. Bonwetsch, p. 503 sq. En tout cas, sa mort sur la croix était absolument inutile et il est même contraire au bon sens qu'un être impassible puisse souffrir. Méthode, op. cit., p. 503-506. Porphyre admet bien la nécessité d'un ou de plusieurs sauveurs, mais il se les représente sous les traits de philosophes, tels qu'Apollonius de Tyane, enseignant la plus haute sagesse et appuyant sa doctrine sur des miracles. Pour lui, le salut semble consister avant tout dans une gnose, dans la science des règles qui facilitent l'affranchissement des passions. Apocrit., iv, 5, 10. Il est évident que les rites ne servent à rien. Comment l'eau baptismale pourrait-elle suffire à purifier les péchés? Ce serait trop commode et, au fond, entièrement immoral. Apocrit., iv, 19. Quels sont même, au juste, les effets du repentir? Méthode, op. cit., p. 507. Et qu'on ne dise pas que les rites chrétiens ont un sens mystique et doivent s'interpréter allégoriquement, car cette méthode ne peut être employée quand il s'agit de mystère aussi grossier que la croyance à l'eucharistie. Apocrit., ni, 15.
En un mot, l'Église chrétienne, malgré quelques apparences, est le grand adversaire de l'hellénisme. Les « mythes étrangers » qu'elle propose à la foi de ses adeptes sont contraires à la plus ancienne et à la plus ferme tradition des Grecs. Eusèbe, Hist. eccl., VI, xix, 7; Apocrit., n, 14; m, 31. Il est donc juste de traiter de pervers et d'impies ceux qui méprisent les conceptions et les coutumes religieuses les plus sacrées. Ajoutez à cela que la foi des chrétiens est une foi aveugle, irréfléchie, irraisonnable, un asservissement complet de l'esprit, d'où le nom de « fidèles » qu'on leur a donné. Leur enseignement n'a pas plus de valeur que « les commérages des vieilles femmes » et « les boniments des bateleurs ». Apocrit., m, 35; rv, 8, 9. Au fond ce sont des barbares, des révolutionnaires qui rompent avec le passé et menacent l'ordre établi; ce sont des ennemis irréconciliables de la pensée païenne et de la civilisation hellénique. Eusèbe, Prœp. evang., I, i-n ; Demonst. evang., I, n.
Dans leur conduite, les chrétiens du commun font preuve de la même niaiserie et les chefs de la même duplicité. Ils critiquent le service du culte officiel, comme si leur Dieu n'avait pas autorisé expressément les sacrifices, Augustin, Epist., en, 16, comme si leurs temples n'étaient pas construits sur le modèle des temples païens. Apocrit., iv, 21. Ils pratiquent l'ascèse, mais leurs vierges sont des personnes au cerveau malade, qui prétendent être remplies du Saint-Esprit, tout comme la Mère de Jésus. Apocrit., ni, 36. A force de répéter : « Vends ton bien, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel », les prêtres ont fini par suborner quelques femmes riches qui ont cédé toute leur fortune et se sont réduites, sous prétexte de piété, à la vie la plus misérable. Apocrit., ni, 5. D'autres matrones jouent dans l'Église un rôle encore plus sin-
PORPHYHK. JUC.IM l.\ I
gulier : elles y commandent en maîtresses et disposent à leur gré des dignités sacerdotales. Jérôme, In Is., m. 12. Hieit mieux, chefs spirituels et simples fidèles n'ont plus la foi, cette foi qui devrait transporter les montagnes. Matth., xvn, 10. Aussi bien, il y a dans un autre passage de l'Évangile, Marc, xvi, 17, un mode de scrutin tout indiqué pour choisir • les élus du sacerdoce et surtout ceux qui ambitionnent l'épiscopat »; « à chacun on offrirait un poison mortel et celui que le breuvage n'aurait pas incommodé serait préféré aux autres ». Apocrit., ni, 16, 17. On retrouve ainsi à chaque page, chez Porphyre, le ton haineux et les accents railleurs du persiflage voltairien. Toutefois, il ne peut contester ni le développement rapide et prodigieux de la religion nouvelle, Apocrit., iv, 3, ni la constance invincible des martyrs. Apocrit., n, 14; iv. 4. Certaines de ses objections laissent même supposer qu'il est entré jadis en contact assez intime avec la pensée et la vie chrétienne. Apocrit., m, 4, 6, 22. Sa haine contre l'Église renferme une aigreur particulière, qui semble révéler l'ancien amour d'un cœur ulcéré. Jusque dans ses sarcasmes les plus perfides, il y a comme un hommage involontaire rendu à la force grandissante du christianisme.
Ainsi donc, de l'œuvre de Porphyre, nous ignorons le plan et c'est à peine si nous pouvons juger de ses qualités littéraires. Nous sommes, à cet égard, beaucoup moins favorisés que pour l'étude du Discours véritable de Celse ou même du traité Contre les chrétiens de Julien l'Apostat. Toutefois, d'après quelques indices, il se pourrait que l'ouvrage du philosophe tyrien tint plus d'un commentaire détaillé des saints Livres que d'un large plaidoyer contre la foi chrétienne. L'aperçu que nous en avons tracé ne doit pas induire en erreur sur ce point. Il vise seulement à fixer, en l'état actuel des documents, les principaux traits de l'argumentation de Porphyre contre l'Église. Il permettra, en outre, d'en déterminer plus exactement la valeur.
III. Jugement sur l'œuvre antichrétienne de Porphyre. — Notre but n'est pas de la critiquer dans le détail, mais d'en souligner les qualités et les défauts caractéristiques.
1° Originalité. — De très bonne heure, le populaire attribua aux chrétiens toutes sortes de crimes, même les plus infâmes, et, jusqu'à la fin du ne siècle, dans les milieux lettrés, les adversaires du christianisme ne firent, le plus souvent, que reprendre ces absurdes calomnies. Les gens cultivés, ajoutaient d'autres griefs un peu plus sérieux : les chrétiens se désintéressaient des affaires publiques, ils répugnaient au service militaire, ils se recrutaient parmi les parias de la société. Bien pis, ils avaient du succès, et c'était peut-être la chose que le monde des philosophes et des rhéteurs officiels devait le moins pardonner. Toujours est-il que, pendant longtemps, les défenseurs du paganisme n'ont pas étudié, de parti pris, les livres et la doctrine de l'Église. Les apologistes de la foi chrétienne, tel saint Justin, ont beau inviter leurs adversaires à une enquête personnelle; des rhéteurs comme Fronton, des philosophes comme Crescens ou Lucien, ne consentiront jamais à faire effort pour s'élever au-dessus du niveau de l'opinion commune.
Avec Celse il en va autrement. Dans le Discours véritable, on ne retrouve guère les sottes accusations populaires contre les chrétiens. En fait, l'auteur a pris soin de recueillir quelques renseignements auprès des fidèles eux-mêmes; il a consulté la Bible; il a lu divers ouvrages d'apologétique chrétienne. En particulier, dans sa critique des évangiles, il ne se borne pas à relever les récits suspects, il lui arrive quelquefois de comparer les documents et de tirer parti de leurs variantes. Cette façon de recourir aux textes montre
dict. de théol. cathol.
qu'il comprend toute l'importance de l'histoire biblique. A dire vrai, il reste encore bien superficiel. Ses attaques contre la religion chrétienne en reviennent toujours aux difficultés intellectuelles et aux répugnances sentimentales dont était pénétré son esprit païen. Mais, chose rare à l'époque, il ne condamne pas en bloc : il ne craint pas de faire une exception pour la morale de Jésus. Sa polémique tourne même finalement à l'exhortation chaleureuse : le Discours véritable se termine par un appel aux chrétiens pour qu'ils renoncent à leur isolement dans l'État et travaillent, de concert avec les autres citoyens, à la grandeur de la patrie romaine.
Cent ans plus tard, avec Porphyre, nouvelle transformation dans la manière d'argumenter contre l'Église. Certes, la chose n'apparaît pas de prime abord. Le traité du philosophe néoplatonicien est parvenu à la postérité sous forme de fragments trop maigres pour qu'on ait de suite l'impression d'une œuvre originale. Il renferme d'ailleurs beaucoup de traits qui rappellent la polémique antichrétienne des siècles précédents. A. von Harnack, Marcion, 2e édit., Leipzig, 1924, Beilagen, p. 70, 77, 101, 336 sq., en signale plusieurs qui ne sont pas sans analogie avec les objections des marcionites. En outre, les ressemblances avec le Discours véritable, sans être littérales, sont si nombreuses qu'on a pu croire à une dépendance de Porphyre vis-à-vis de Celse : mêmes difficultés touchant certaines paroles de Jésus, Apocrit., m, 5 et Contra Cels., vi, 16; Apocrit., iv, 8-9 et Contra Cels., i, 62, son agonie au Jardin des oliviers, Apocrit., m, 2 et Contra Cels., il, 24, sa douceur durant la passion, Apocrit., m, 1 et Contra Cels., n, 35, l'épisode du coup de lance, Apocrit., ii, 13 et Contra Cels., n, 35, les apparitions aux saintes femmes, Apocrit., n, 14 et Contra Cels., n, 63, etc. D'autre part, les attaques contre les dogmes de l'Église, « les mythes étrangers » : la création, l'incarnation, la fin du monde, la résurrection des corps, ainsi que les accusations de plagiat portées contre les juifs et les chrétiens, tout cela n'ajoute pas grand'chose aux arguments de là polémique antérieure. Ce sont des armes rouillées et empruntées par habitude au vieil arsenal des écoles philosophiques. Il y a même dans le Kocxà XpiCTTtavwv comme un relent des calomnies populaires : l'allusion aux festins de Thyeste, Apocrit., m, 15, et le rappel des calamités publiques « depuis que Jésus est l'objet d'un culte ». Eusèbe, Prœp. evang., V, i.
Néanmoins, un examen attentif des divers fragments de l'ouvrage révèle, dans la manière de Porphyre, trois aspects nouveaux :
1. Son point de vue n'est pas étroitement national. — Notre philosophe se pose avant tout en défenseur de l'hellénisme, et les intérêts de l'empire ne le préoccupent que par contre-coup. Il reste, sous ce rapport, le disciple du maître qui estimait sans importance la ruine de sa propre patrie, Ennéades, I, iv, 7, et qui demandait aux adeptes de son école de ne pas participer aux affaires publiques. Vita Plotini, 7, 12. La doctrine néoplatonicienne élargissait ainsi les horizons bornés du Discours véritable. Celse n'a que mépris pour les Juifs, les Orientaux, pour tout ce qui n'est pas foncièrement romain. Ses arguments se ramènent à la raison d'État et il est à croire que le « couvent » de Plotin lui eût été un scandale. Porphyre, lui, possède, de toute évidence, une autre formation qui lui fait envisager sous un jour différent le conflit avec le christianisme. Sa confiance dans les destinées de l'empire ne pouvait être que médiocre et il ne songe pas à reprocheraux chrétiens une attitude qui devait lui paraître légitime à tant d'égards. Il croit, si l'on peut dire, à « la primauté du spirituel ». Il se soucie bien plus des principes de la sagesse grecque que dis