‹ Dictionnaire de théologie catholique (volume 4)Chapitre 388 sur 437 · PREDESTINATION. S. AUGUSTIN. DIFFICULTÉS MORALES · texte numérisé non relu

PREDESTINATION. S. AUGUSTIN. DIFFICULTÉS MORALES

gentium in fuie et veritale el prsedestinationem toiles co'm-

mendavil et verbum Dei prœdicare non destitit ? xiv, 3 1. t. xi. v, col. 1013. L'Apôtre savait fort bien en concilier les thèses les plus rigoureuses avec les plus instantes exhortations : Numquid quia dixil « Deus est qui operalur in vobis et velle et operari pro bona voluntate (Phil., ii, 13), ideo non ipse et ut velimus quœ Deo placeant, et ut operemur hortatus est? Ibid.

■3. Inutilité' de la correction des pécheurs. — Toujours sous le faux prétexte que la grâce divine est exclusive clans l'œuvre du salut et que, par conséquent, au lieu de corriger le pécheur, de lui imposer une pénitence, il faut se borner à implorer en sa faveur la grâce de Dieu, les moines d'Hadrumète revenaient à la charge. Le mal est le fait de l'homme seul, répliquait Augustin : Tuum quippe vttium est quod malus es et majus vilium corripi nolle quia malus es. De corr. et grat.,v,7,t.XLTv,col.919. Sans doute la correction ne profite au pécheur que par la grâce de Dieu qui peut, aux mêmes fins, se passer d'elle : Tune aulem correptione proficil homo, cum miserelur el adjuvat. qui facil quos voluerit etiam sine correptione proficere, ibid.; mais ses effets psychologiques sont dans l'ordre du plan divin : Dolor quippe ille quo sibi displicet quando sentit correptionis aeuleum. excitât eum in majoris orationis afjecliim; ut,- Deo miserante. incremento charitatis adjulus desinat agere pudenda et dolenda el agal laudanda atque gralanda. Hœc est correptionis ulililas... Ibid.

Qu'on ne dise donc plus qu'il ne faut pas faire des remontrances à celui qui sort du droit chemin, mais seulement demander à Dieu son retour et sa persévérance. S'il est du nombre des prédestinés, Dieu fera, à coup sûr, tourner nos remontrances à son avantage : Si enim secundum propositum vocatus est iste, procul dubio illi etiam quod corripitur, Deus cooperalur in bonum. Ibid., ix, 25, col. 931 . Et, comme nous ignorons s'il est de ce nombre, que la charité, en fin de compte, nous dicte notre devoir, laissant à Dieu le soin de réaliser ses desseins : Ulrum aulem Ha sit vocatus quoniam qui corripit nescit, facial ipse cum charitate quod scit esse /uciendum : scil enim talem corripiendum; facluro Deo aul misericordiam, aut judicium. Ibid.

Toutes ces difficultés, on le voit, ne parviennent pas à infirmer la vigoureuse doctrine d'Augustin sur la prédestination des élus. Il sait qu'elle a des conséquences rigoureuses, entre autres l'immutabilité des décrets divins et l'efficacité intrinsèque de la grâce : dejinila sentenlia voluntatis Dei... gralia qua velitis el silis electi. Cependant il ne faut pas leur sacrifier en chaire l'absolue gratuité de la prédestination : Istu cum dicuntur Ha nos a confilenda vera Dei gralia, id esl, quœ non secundum mérita noslra dalur, et a confilenda secundum eam prœdeslinatione sanctorum delerrere non debent. De dono pers., xv, 38, t. xlv, col. 1016. Ces conséquences, en effet, ne sont pas plus alarmantes que celles de la prescience universelle de Dieu, tout aussi immuable, quoi que nous fassions : Sicul non delerremur a confilenda prœscientia Dei. A quoi s'ajoute le devoir de prévenir d'autres erreurs qui s'autoriseraient du silence même des prédicateurs : Numquid ergo. propter hujusmodi animas, ea quœ de prsescientia Dei vera dicuntur, vel neganda sunl vel lacenda, tune videlicet quando si non dicantur in alios ilur errores. Ibid., col. 1017.

Il faut user pourtant d'une certaine prudence, de crainte que des auditeurs peu préparés ne soient mis en défiance : Quœ tamen ( prœdeslinalio ) non Ha populis prœdieanda est, ut apud imperilum vel lardioris intelligentiœ multitudinem redargui quodam modo ipsa sua prœdicalione videalur. Ibid., xxn, 57, col. 1028. Il faut avec l'Apôtre les encourager à l'effort salutaire et à voir dans cet effort même un signe de prédestination : Sed dicendum esl : « Sic currite ut comprehendalis »

(I Cor., ix. 24), alque ut ipso cursu veslro Ha vos esse prœcognitos noveritis, ut légitime currerelis. Ibid.

3° Objections contre la méthode de saint Augustin. — Non contents d'incriminer l'enseignement du saint docteur, ses adversaires ne ménageaient pas sa méthode elle-même, et il faut reconnaître que leurs reproches ne manquaient pas de gravité.

1 . Critique de l'exégèse auguslinienne. — Nous avons entendu déjà Augustin se blanchir de l'accusation d'antilraditionalisme. L'exposé de sa doctrine, quoi qu'on en ait dit, nous l'a montré jalousement fidèle à saint Paul. .Mais les semi-pélagiens, à plusieurs reprises, critiquèrent violemment son exégèse. Il alléguait, disaient-ils, des textes non canoniques, comme l'en avertissait Hilaire de -Marseille : Illud leslimonium quod posuisli « Ritptus est ne malilia mutaret inlellectum ejus » (Sap., iv, 11), lanquam non canonicum definiunl omittendum. Episl., ccxxvi, 4, t. xxxm, col. 1009. A quoi le saint évêque répondait qu'il avait exposé l'Écriture en théologien et non en commentateur : Hœc est tola causa cur diclum esl, a quoeumque sit dictum... Diclum esl enim secundum pericula hujus vitœ, non secundum prœscientiam Dei qui hoc prœscivil quod fulurum erat non quod futurum non eral. De prœd. sanct., xiv, 26, t. xliv, col. 979. Ce n'est pas d'authenticité qu'il était préoccupé, mais avant tout d'orthodoxie.

On l'avait accusé également d'avoir sollicité, en faveur de l'efficacité mystérieuse de la grâce, un passage du livre des Rois, et un endroit parallèle du I. I des Chroniques : Frustra itaque etiam illud, quod Regnorum el Paralipomenon Scriptura teste probavimus, cum Deus ouït fieri quod non nisi oolenlibus hominibus oporlel fieri, inclinari eorum corda ut hoc velint (I Heg., x, 26, et I Parai., xn, 11) eo scilicet inclinante qui in nobis mirabili modo el inefjabili operatur et velle, ad causam de qua disserimus, non pertinere dixerunt. Ibid., xx, 42, col. 990. Peine perdue! car, outre que l'accusation est gratuite, ce dont il se plaint brièvement : Quid esl aliud, nihil dicere et tamen conlradicere (ibid.), elle n'atteint pas sa doctrine. Pense-t-on que Dieu ait une double mesure et que, s'il peut amener les volontés à l'établissement de royaumes terrestres, comme ceux de Saiil ou de David, elles lui échappent dans la constitution du royaume du ciel? Cogilate aulem quale sit. ut credamus ad constiluenda régna terrena hominum voluntates operari Deum, et ad capessendum regnum cœlorum homines operari voluntates suas. Ibid. L'exégète s'efface, mais le théologien triomphe.

L'exégète, d'ailleurs, reparaît au sujet du texte de saint Paul (I Cor., iv, 7) que les semi-pélagiens refusaient d'étendre à la foi, laquelle, d'après eux, comme une sorte d'attribut essentiel, était restée dans la nature bien que déchue : Nec de hac fide posse dici : « Quid habes quod non accepisti »? cum in eadem naluru remanseril, licet vitiata, quœ prius sana ac perfecta donala sit. Episl.. ccxxvi, 4, t. xxxm, col. 1009.

Augustin dissipe cette objection en faisant appel au contexte. L'Apôtre n'y tend qu'à refréner l'orgueil de l'homme par l'exaltation exclusive de Dieu : Videtisne nihil agere Apostolum nisi ut humilietur homo et exaltetur Deus? De prœd. sanct., v, 9, t. xliv, col. 967. C'est pour conclure diverses considérations dans ce sens qu'il s'écrie : Quis enim te discernit, quid habes quod non accepisti? Si aulem el accepisti, quid gloriaris quasi non acceperis (I Cor., iv, (î, 7). Sa pensée ne fait aucun doute et il est d'une absurdité sans bornes de soupçonner que Paul songe aux dons naturels de Dieu, lorsqu'il mentionne la justice originelle, ou ce qui en reste après la chute : In hac Apostoli evidenlissima intentione, qua contra humanam superbiam loquilur, ne quisquam in aomine, sed in Domino glorielur. dona Dei naluralia suspicari, sive ipsam lolam per/ectamque nalu-

mm qualis in i>rima conditione donala est, sire oitiata aaturx qualescumaue reliquias, nùnis quantum existimo, absurdum est. De prœd. sanet., v, 10. t. xi.iv, col. 967. Paul ne parle-t-U pas d'un discernement? Or, les dons naturels, que tout le inonde possède, ne peuvent y servir, mais seulement les dons surnaturels comme la foi. la justice et autres. L'Apôtre prévient l'arrogance de ceux qui s'en prévaudraient : Talibus occurrens cogitationibus bonus doclor : « Quid aulern habes, inquit, quod non accepisti? ■> Ibid. Ils les ont reçus de celui-là même qui discerne en les distribuant à son gré.

Et le théologien, en saint Augustin, de donner raison à l'exégète par une distinction ; ce qui est essentiel à la nature, c'est de pouvoir avoir la foi, comme de pouvoir avoir la charité, mais non de les avoir de fait : Proinde posse habere /idem, sicul posse habere charitatem naturœ est hoihinum, habere autem [idem, quemadmodum habere charitatem gratin est ftdelium. Ce n'est donc pas la possibilité naturelle d'avoir la foi qui peut être une base de discernement, tandis que la foi du fidèle le distingue d'avec l'infidèle : Ipsa vero fldes discernil ab infideli fidelem. Ibid.

Sur les difficultés enfin que pouvait créer le passage paulinien sur la volonté salvitique universelle, nous nous sommes expliqué, plus haut.

2. Contradictions. — Enfin les semi-pélagiens allaient jusqu'à opposer à saint Augustin ses propres paroles. Expliquant la venue apparemment tardive du Christ dans le monde, Episl., en, 14, 15, le saint docteur avait fait appel à la prescience divine : Tune faillisse hominibus apparere Christum, apud eos prsedicari doctrinam suam, quando sciebat et ubi sciebat esse qui in eum (itérant credituri. De prœd. sanct.. ix, 17, t. xliv, col. 973. Pourquoi donc refusait-il d'expliquer par elle la prédestination des élus? Mais le saint docteur de remettre les choses au point, 'fout d'abord, en invoquant la prescience divine, il n'avait point prétendu épuiser la question : Sine priejudicio eliam aliarum forte causarum, quee a prudentibus vestiqari queunl. De plus cette explication laissait intacte la question de la gratuité de la foi et de la prédestination. Rien de plus vrai que la prescience du Christ relative à ses futurs fidèles : Quid enim est vertus quam prsrscisse Christum qui et quando et quibus locis in eum /ueranl credituri. Mais restait à savoir si ces fidèles auraient la foi par eux-mêmes ou la recevraient de Dieu comme un don. Augustin n'avait pas cru nécessaire, à ce momentlà, de l'élucider : Sed ulrum. prœdicato sibi Chrislo, a se ipsis habituri essent fidem, an Deo douante sumpturi, id est utrum tanlummodo eos prwscierit (de cette prescience qui est étrangère à la prédestination), an eliam prsedestinaveril Deus, quœrere utque disserere tune necessarium non pulavi. Ibid.

.Même insuccès de l'objection qui se fondait sur ces autres paroles : « le salut est pour ceux qui en sont dignes ». Le saint docteur n'avait eu qu'à préciser d'où venait cette dignité pour affirmer, une fois de plus, la gratuité absolue de la prédestination qui est l'alpha et l'oméga de son inébranlable doctrine : Si disculiatur et qiueralur unde quisque sit dignus, non desunt qui dicant volunlale humana : nos aulem dicimus, grutiu uel prsedestinalione divina. Ibid., x, 19, col. 974.

VI. Conclusion : la définition augustinienne de la prédestination. — Nous avons déjà rencontré plusieurs définitions de la prédestination par saint Augustin. Celle dont nous allons montrer la richesse, il la formula, en bon philosophe, presque à la fin de l'ouvrage qui devait la légitimer, comme le fruit mûr de ses longues investigations. Seul le génie du grand docteur pouvait suppléer aux siècles de labeur philosophique et théologique que suppose une définition, digne de ce nom, c'est-à-dire compréhensive, en sa brièveté, d'une science tout entière. Augustin écrivait

donc dans le De dono perseverantiw : Hicc est priedestinatio sanctorum nihil àliud; preescientia scilicet et prseparalio benefteiorum l)ei. quibus certissùne liberantur quicumque liberantur. xiv, 35, t. xlv, col. 1014. Connaissant le caractère de son enseignement, nous serions vains de voir là, exprimés en forme, un genre prochain et une différence spécifique. Augustin définit ainsi non l'imperium de l'acte divin, mais la prédestination globale, adeequale sumpta, dira-t-on plus tard.

Nous retrouvons l'idée du choix, en tant que point précis du mystère de la prédestination dans l'indétermination intentionnelle du pronom quicumque, qui fait songer au quos i>ra'scivit de saint Paul.

L'ordre éternel est impliqué dans le caractère d'antériorité que revêtent la prescience et la pnvparatio benefteiorum. On remarquera qu'Augustin ne mentionne pas l'élection comme appartenant à cet ordre, mais nous avons vu que la prescience, celle qui intègre la prédestination, est une prescience élective.

L'ordre de la réalisation dans le temps est notifié par le résultat même de la prédestination : quibus certissime liberantur. îl s'agit d'une libération de fait.

Le principe augustinien de la permission divine du mal, ainsi que la maleria circa quam de la prédestination, sont suggérés par cette libération, cet affranchissement qui évoquent la marsa darhnationis. Nous avons vu. en effet, que l'action de la grâce dans la réalisation de la prédestination, allait à rendre à ellemême la liberté humaine, victime au moment du péché originel, de sa propre abdication.

La transcendance de l'action divine et la subordination de l'action humaine, en un mot l'efficacité non nécessitante de la grâce, tiennent merveilleusement dans ce mot liberantur. 11 indique, certes, une passivité et, pour autant, affirme l'action divine, mais en quoi consiste pour l'homme cette passivité, sinon à recevoir de Dieu l'exercice même de sa propre liberté : Agit Omnipotens in cordibus hominum eliam motum voluntatis eorum. De grat. et lib. urb., xxi, 42, t. xliv, col. 908.

L'infaillibilité de la prédestination est expressément signifiée : certissime liberantur. 11 faut en chercher la raison, comme nous l'avons établi longuement, dans l'infaillibilité de la prescience, ayant elle-même pour objet l'action de Dieu : Quse danda essent et quibus danda essenl Deum non prœscire non potuisse, De dono pers., xvii, 43, t. xlv,- col. 1020, et nullement l'action de l'homme ni ses mérites futurs, qui, en tant que futurs, seraient pour Dieu contradictoires : in prœscientia Dei non fuluris.

Enfin l'absolue gratuité de la prédestination envahit la définition augustinienne tout entière. Elle est liée à l'impossible détermination par l'homme des prédestinés: quicumque. L'homme ne saurait en effet donner des raisons du choix divin. L'action divine qui a toute initiative dans l'ordre d'intention ( prwscientia et prœparalio), une efficacité intrinsèque dans l'ordre d'exécution (quibus certissime liberantur ). en un mot. la grâce (benefteiorum Dei), qui réalise la prédestination, ne laisse aucune place aux mérites antécédents de l'homme et rend absurde leur prévision comme règle du plan divin.

Ajoutons que la définition de saint Augustin perd toute cohérence, si la libération dont elle parle n'est pas définitive, et les bienfaits de Dieu sans repentanec, bref si Augustin n'entend pas définir exclusivement la prédestination gratuite et infaillible des élus ad gloriam. Htec est prœdestinatio sanctorum, nihil aliud : preescientia scilicet et prasparatio bar l'iciorum Dei, quibus certissime liberantur, quicumque liberantur,

.]. Saint-Martin.

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