PRÉDESTINATION. LES DISCIPLES DE S. AUGUSTIN
icrtaiiie et restreinte. Elle est gratuite, parce que la grâce, sans laquelle l'homme ne peut faire aucun bien salutaire, est un don de la pure miséricorde de Dieu. De verit. prœdeslin., 1. I. La prédestination est certaine, en vertu de la toute-puissance de l'immuable volonté de Dieu. Ad Mon., I, xn. Elle est enfin restreinte aux élus appelés à manifester la miséricordieuse bonté de Dieu. Ibid., I, xxvi; De verit. prœdeslin., II, n. 33.
Quant à la volonté salvifique, saint Fulgence la limite comme le faisait saint Augustin dans les textes où il parlait de la volonté salvifique infailliblement efficace. Cf. De verit. prœdesl., III, n. 14-15, 17-22, col. 658 sq. ; Epist., xv, 15, col. 441. Il ne nie pourtant pas cet autre point de la doctrine augustinienne : Deus impossibilia non jubel, ou Dieu veut rendre réellement possible à tous l'accomplissement des préceptes, qui sont la voie du salut. Saint Fulgence rejette nettement la prédestination au péché, Ad Mon., I, iv-vn, xvnxxx, et il explique que ceux que Dieu n'a pas élus, il les abandonne justement soit à cause du péché originel, soit à cause de l'orgueil qui en est la suite. Ibid., I, xvir.
4° Saint Césaire d'Arles (470-543) conserve aussi dans ses sermons la doctrine de saint Augustin sur la prédestination. Comme le dit P. Lejay (article Césaire d'Arles, t. n, col. 2178) : « Le problème du salut et de la damnation est résolu de la même manière que dans saint Augustin. Si la méchanceté des pécheurs les conduit à l'endurcissement, c'est que Dieu leur a soustrait sa grâce (Serm., xxn, 4). Si l'on demande pourquoi Dieu donne aux uns la grâce et la refuse aux autres, Césaire répond comme Augustin : Judicia Dei plerumque sunt occulta, numquam tamen injusla (Serm., cclxxv, 1). Et il oppose, comme saint Augustin, les textes connus : O altitudo ! O homo tu quis es ut respondeas Deo ! »
On voit cependant que saint Césaire, comme son maître, distingue entre la permission divine du péché, sans laquelle celui-ci n'arriverait pas, et la soustraction divine de la grâce, qui, comme une juste peine, suppose au contraire la prévision du péché. C'est ainsi qu'il écrit : « Le pharaon est endurci par la soustraction de la grâce, mais aussi à cause de sa méchanceté. » (Serm., xxn.)
Le mystère reste dans la permission divine des péchés qui ne seront pas remis. Dieu relève souvent des péchés qu 'il a permis, souvent , mais pas toujours ; c'est là le mystère même.
5° Le IIe concile d'Orange (529), où saint Césaire d'Arles eut une influence prépondérante, mit fin aux luttes entre augustiniens et antiaugustiniens, en Gaule, en approuvant les points fondamentaux soutenus par Augustin. Il contient d'abord huit canons extraits par Césaire des œuvres d'Augustin (1-8), plus (n. 10), une autre proposition ajoutée par l'évèque d'Arles, ensuite 16 propositions (9 et 11-25) tirées par Prosper des œuvres d'Augustin et envoyées par le pape Félix IV. Le pape suivant, Boniface II, confirma, le 25 janvier 531, ces décisions auxquelles Rome avait eu déjà une grande part et il déclara la profession de foi du synode consentanea catholicis Patrum regulis.
Dans ces canons du concile d'Orange, sont clairement affirmées la nécessité de la grâce pour tout bien surnaturel et sa gratuité; par là le semi-pélagianisme était définitivement écarté. Sur la question de savoir si l'efficacité de la grâce dont parle ce concile est intrinsèque ou extrinsèque, c'est-à-dire si elle est indépendante ou non de la prévision divine de notre consentement, les théologiens modernes ne s'accordent pas. Ceux qui, comme les augustiniens et les thomistes, admettent l'efficacité intrinsèque de la grâce, citent surtout les canons suivants : can. 3, Si quis invocalione humana graliam Dei dicii posse conferri, non uulem
DICT. DE THÉOL. CATHOL
IPSAH QRATIAM FACKitE ut invocetur a nobis, conlradicil Isaiœ prophétie, vel Apostolo idem dicenti : « Inventus sum a non quœrentibus me ; palain apparui his, qui me non interrogabant. » (Rom., x, 20; Is., i.xv, 1.) — Can. 4, Si quis, ut a peccalo purgemur, volunlalem noslram Deum exspectare contenait, non autem, ut eliam purgari velimus, per Sancli Spiritus infusionem et operationem in nos FIERI confitetur, resislit ipsi Spirilui Sanclo per Salomonem dicenti : « Prœparalur voluntas a Domino » (Prov., vin, 25), et Apostolo salubriter prœdicanti : « Deus est, qui operatur in vobis et velle et perficere pro bona voluntale » (Phil., n, 13). — Can. 6, Si quis... non ut obedienles et liumiles sirrius ipsius grati/e donum esse consentit, resislit Apostolo dicenti : « Quid habes, quod non accepisti? » (I Cor., iv, l),et « Gratia Dei sum id, quod sum » (I Cor., xv, 10). — Can. 9, Quoties enim bona agimus, Deus in nobis atque nobiscum, ut operemur, operatur. — Can. 10, Adjulorium Dei eliam renatis et sanatis semper est implorandum, ut ad fwem bonum pervenire, vel in bono possint opère perdurare. — Can. 12, Taies nos amat Deus, quales fuluri sumus ipsius dono, non quales sumus nostro merilo. — Can. 20, Nulla facit homo bona, quœ non Deus prœstat ut facial homo. — Can. 22, Nemo habet de suo nisi mendacium et peccalum. La théologie en précisera plus tard le sens : l'homme ne fait aucun bien surnaturel sans le secours surnaturel de Dieu, ni aucun bien naturel sans un secours d'ordre naturel.
Le concile d'Orange n'affirme rien de positif sur la prédestination à la gloire et à la grâce; mais on voit que celle-ci est la conséquence des canons que nous venons de citer, en particulier du canon 20 : Nulla facit homo bona, quœ non Deus prœstat ut facial homo. Ces dernières paroles et celles du canon 12 : Taies nos amat Deus, quales fuluri sumus ipsius dono, non quales sumus nostro merilo, unies au Quid habes quod non accepisti, ne reviennent-elles pas à dire que nul ne serait meilleur qu'un autre s'il n'était plus aimé et plus aidé par Dieu, et que, dans l'œuvre du salut, tout est de Dieu, en ce sens qu'on ne peut y trouver le moindre bien qui serait exclusivement de nous et non pas de lui? L'Indiculus de gratia Dei annexé à la lettre xxi du pape Célestin parlait de même; cf. Denzinger, n. 134, 135, 139, 142 : Ad confitendum graliam Dei cujus operi ac dignalioni nihil penitus subtrahendum est, salis sufficere credimus quidquid secundum prœdictas régulas aposlolicœ Sedis nos scripla docuerunl : ut prorsus non opinemur catholicum, quod apparueril prœfixis senlenliis esse conlrarium.
Enfin le concile d'Orange réprouve nettement la prédestination au mal : Aliquos vero ad mal uni divina potestate prsedestinalos esse, non solum non credimus, sed eliam, si sunt qui tantum mali credere velint, cum omni detestatione illis anathema dicimus. Denzinger, n. 200. Au même endroit, le concile affirme que tous les baptisés peuvent se sauver s'ils veulent accomplir les commandements : Hoc eliam secundum fidem catholicam credimus quod, post acceplam per baplismiun graliam, omnes baplizali Chrislo auxiliante et coopérante, quœ ad salutem animœ pertinent, possint et debeanl, si fideliler laborare voluerint, adimplere. Denzinger, ibid. C'est l'équivalent de la parole de saint Augustin que le concile de Trente (Denzinger, n. 804) citera contre les protestants : Deus impossibilia non jubel, sed jubendo monel et lacère quod possis et pelere quod non possis (De nul. et gral., xliii, 50), et Deus sua gralia semel fustificaios non deseril, nisi ab eis prius deseratur (ibid., \xvi, 29).
Par là étaient affirmés les deux aspects extrêmes du mystère : là gratuité et la nécessité de la grâce d'une part, et de l'autre la réelle possibilité du salut au moins pour tous les baptisés.
PRÉDESTINATION. LA CONTROVERSE DU IXe SIÈCLE
6° A/irès le concile d'Orange. — Saint Grégoire' le Grand est aussi nettement augustinien, il enseigne la nécessité d'une grâce prévenante pour le commencement de la foi et des bonnes œuvres, Moral., XVI. 30, P. L., t. lxxv, col. 1135, et la prédestination absolument gratuite à la firàce et au salut, tel le cas du bon larron. Moral., XVIII, 63, 64, t. lxxvi, col. 73-74.
Au vne siècle, saint Isidore de Séuille enseigne aussi que les élus sont gratuitement prédestinés au ciel, Sentent., II, vi, P. L., t. lxxxiii, col. 606, et que Dieu a préparé aux réprouvés les châtiments que méritent leurs fautes par lui permises. A la question : pourquoi Dieu a-t-il gratuitement choisi les uns et non les autres? saint Isidore répond : In hac lanla obscurilate non valet homo divinam perscrulari disposilionem et occullum prsedestinationis perpcndere ordinem. Ibid., n. 6.
Telle est la doctrine que l'on trouve chez les disciples de saint Augustin. Les deux aspects extrêmes du mystère sont affirmés par eux : la gratuité de la prédestination et la réelle possibilité du salut pour tous les adultes au moins pour tous les baptisés; de plus, tous s'accordent à dire que nul ici-bas ne saurait voir l'intime conciliation de ces deux vérités, car ce serait voir l'intime conciliation de l'infinie justice, de l'infinie miséricorde et de la souveraine indépendance ou liberté de Dieu. L'équilibre se trouvait dans l'affirmation de ces deux aspects extrêmes du mystère et dans la contemplation supérieurede l'infinie bonté de Dieu, qui est à la fois le principe de sa miséricorde et de sa justice : la souveraine bonté est d'une part diffusive de soi, c'est le principe de la miséricorde, et elle a droit à être aimée par-dessus tout, c'est le principe de la justice.
Les disciples d'Augustin gardaient l'équilibre de l'esprit par la contemplation aimante de ces vérités dans l'obscurité de la foi; cet équilibre sera compromis au ixe siècle par les assertions de Gotescaîc.
R. Garrigou-Lagrange, O. P.
IV. LA CONTROVERSE SUR LA PRÉDESTINA- TION AU IXe SIÈCLE. — ■ Le problème théologique de la prédestination a donné lieu, au ixe siècle, à une très vive querelle, qui mit aux prises les augustiniens déclarés et les adversaires de l'augustinisme intégral. — I. Avant le concile de Quierzy de 853. IL Les conciles antagonistes de 853 à 860 (coi. 2920).
I. Avant le concile de Quierzy (849-853). — 1. Les débuts, l'affaire de Gotescaîc. 2. Premières controverses autour de Gotescaîc. 3. L'intervention de l'Église de Lyon.
/. LES DÉBUTS. OOTESCALC, SES ADVERSAIRES, SA CONDAMNATION A MAYENCE ET A QUIERZY. — Le
concile d'Orange, célébré en 529, mit fin pour trois siècles aux controverses sur la prédestination. Elles reprirent un peu avant 850 et agitèrent fortement l'Église des Gaules pendant plus de dix ans. Gotescaîc, oblat à Fulcla, qui avait demandé en vain d'être libéré de ses engagements et qui s'était retiré à Corbie d'abord, puis à Orbais (au diocèse de Soissons, sufîragant de Reims), fut cause de toute cette agitation. Voir l'art. Gotescalc. Sur ses premières difficultés et son transfert à Orbais, voir Hefele-Leclercq, Hist. des conciles, t. iv, p. 137 sq.
1° Gotescalc avant le concile de Mayence. — 1. A Orbais. — « Dans sa nouvelle résidence, dit Hefele, Gotescalc s'appliqua assidûment à l'étude des écrits de saint Augustin et de saint Fulgence, et commença à réciter devant les autres moines divers passages de ces Pères qu'il présentait dans un sens prédestination parce qu'il les isolait du contexte et les écourtait. Ayant, au dire d'Hincmar, continué ses prédications durant des jours entiers, il avait mis le trouble dans l'esprit des faibles et gagné à ses idées beaucoup d'imprudents; cf. P. L., t. cxxvi, col. 45, lettre au pape Nicolas. Son ancien condisciple, Walaf'rid Strabon, le
surnomma Fulgence à cause de son zèle à prêcher la prédestination. Il ne se contenta pas de parler, il entra en relation avec divers savants, en particulier Ratramne de Corbie et Loup, abbé de Ferrières, et leur proposa des questions sur la prédestination et d'autres sujets. Nous avons de Loup une réponse sur la question de savoir si les élus, après la résurrection, verront Dieu des yeux du corps. L'abbé de Ferrières trouve que son correspondant ferait mieux de ne pas s'occuper de problèmes aussi oiseux et de lui épargner ses compliments. Plusieurs s'abstinrent de lui répondre, en quoi peut-être ils furent sages. »
La conduite de Gotescalc à Orbais pose un problème : Hincmar l'accusera d'avoir été ordonné à l'insu de son évêque Rothade par Rigbold, chorévèque de Reims, et d'avoir voyagé à l'étranger, en particulier à Rome, contre la règle et sans l'autorisation de son abbé. P. L., t. cxxv, col. 84, 85.
2. Voyage en Italie. — A son retour de Rome (847- 848), il séjourna chez le comte Eberhard de Frioul, gendre de Louis le Débonnaire. Il y rencontra Noting, évêque nommé de Vérone, qu'il entretint naturellement du problème qui le préoccupait surtout, celui de la prédestination. Mal impressionné, Noting fit part de ces discours à Rhaban Maur, qu'il rencontra peu après à la cour de Louis le Germanique. Il fut convenu que l'archevêque, qui savait peut-être déjà à quoi s'en tenir sur les idées du moine, écrirait un traité sur la prédestination. Il composa en effet un opuscule qu'il expédia à Noting avec une lettre d'envoi, où il explique qu'il a composé ce petit traité, ad convincendum errorem eorum qui de Deo bono et juslo lam nequiter senliunt ut dicant ejus prsedestinalionem facere, quod nec homo ad vitam prsedestinalus possit in mortem incidere nec ad mortem prsedestinatus ullo modo se possit ad vilam recuperare. P. L., t. cxn, col. 1530. Il ne nomme pas Gotescalc, mais parle, en général, de certains bavards (vaniloqui ) par lesquels le semeur de zizanie répand non solum oliosa sed et noxia et blasphemiis plena eloquia. lia ut quidam eorum perdilionis suse Condilorcm asseranl auctorem, dicentes quod, siculi hi qui per prœscientiam Dei ac prœieslinalionem ujcali sunt ad percipiendam gloriam œternae vitse, non possunl non salvari, ila et illi qui ad œternum inlerilum vadunl, prœdestinatione Dei coguntur, et non possunt evadere inlerilum. P. L., t. cxn, col. 1531.
Pour montrer l'erreur de cette doctrine, Rhaban cite des passages de saint Prosper et de Y Hypomneslicon (considéré alors comme étant de saint Augustin), qui distinguent entre prescience et prédestination. Non omne quod prsescit (Deus) prsedestinat, mala enim lanlum prœscil et non prœdestinal; bona vero et prsescil et prsedestinat. La massa perdilionis que constituent les hommes après la chute d'Adam est vouée à l'enfer, non condemnatione divina generaliler sed ex débita. Venia vero, non merito, sed Dei justi judicis misericordise largilate conferlur. Col. 1553. Une miséricorde toute gratuite prédestine les uns à la vie, les autres sont frappés de peines méritées parce que Dieu a prévu ce qu'ils feraient. Non tamen puniendos ipse fecit aut prsedeslinavil, sed lanlum... in damnabili massa preescivit. Dieu veut sauver tous les hommes, Jésus-Christ est mort pour tous. D'ailleurs, l'Écriture annonce aux bons leur récompense à cause des bonnes œuvres qu'ils peuvent accomplir par la grâce, et aux méchants leurs châtiments pour les méfaits dont leur liberté est seule responsable. Elle réfute ainsi l'erreur d'après laquelle la prédestination de Dieu est cause de la perte des réprouvés. Que les élus soient sauvés, c'est miséricorde ineffable, que les pécheurs soient éternellement punis, c'est justice, et non nécessité de la prédestination. Col. 1533-1541.
Rhaban cite les réponses de Prosper : Ad capitula