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PRÉDESTINATION. S. THOMAS, LE PRINCIPE DE PRÉDILECTION

volonté divine; il suit donc de là que notre liberté est détruite. » Il répond, ibid., ad 2um : Ex hoc ipso quod nihil voluniati divinse résistif, sequilur quod non solum fiant eo quœ Deus vull fieri, sed et quod fiant contingenter vel necessario quœ sic fieri vult.

Si, comme le remarquent sans exception tous les thomistes, ces décrets et la grâce qui assure leur exécution n'étaient pas eflicaces par eux-mêmes, mais seulement par notre consentement prévu, il arriverait, contrairement au principe de prédilection, que, de deux hommes ou de deux anges, également aimés et aidés par Dieu, l'un deviendrait meilleur que l'autre. Il deviendrait meilleur soit par un acte initial, soit par un acte final, soit par un acte facile, soit par un acte dillicile, sans avoir été plus aimé et plus aidé par Dieu, et ce serait donc en dehors de l'intention divine (dans l'ordre des futuriblcs, et ensuite dans celui des futurs) que plus de bien se trouverait en l'un de ces deux hommes également aimés, également aidés et placés dans les mêmes circonstances.

Ce fondement du principe de prédilection, saint Augustin l'avait énoncé en écrivant au sujet de l'efficacité de la grâce, dans le De preedeslinatione sanclorum, vin, 13 : Hœc itaque gratia quœ occulte humanis cordibus divina largitale tribuitur, a nullo duro corde respuitur, ideo quippe tribuitur, ut cordis dwitia primilus auferalur. Cf. ibid., x, 19; De dono perseveranlise , ix, 21-23; De correptione et gratia, xiv, 43; De gratia Christi, xxiv, 25.

Saint Thomas exprime non moins clairement que saint Augustin ce fondement du principe de prédilection en distinguant nettement la volonté antécédente, principe de la grâce suffisante, et la volonté conséquente, principe de la grâce efficace. Cf. Ia, q. xix, a. 6, ad lum : Quidquid Deus simpliciter vult, fil, licet illud quod antecedenter vult non fiât. Dieu veut simpliciter le bien qu'il veut comme devant s'accomplir hic et nunc, par exemple la conversion du bon larron, qui fut plus aimé et plus aidé que l'autre. Cependant, Dieu a rendu réellement possible l'accomplissement des préceptes à ce dernier, qui, bien par sa faute, a résisté à la grâce suffisante, offerte et même donnée par le Christ qui mourait pour lui.

Saint Thomas a souvent distingué ces deux grâces, par exemple dans son commentaire In Ep. ad Tim., il, 6, où il dit à propos du Christ rédempteur : Ipse est propiliatio pro peccalis nostris, pro aliquibus efficaciler, sed pro omnibus sufficienter, quia prelium sanguinis ejus est sufficiens ad salutem omnium, sed non habel efflcaciam nisi in eltetis, propler impedimentum. A cet impedimenlum, Dieu remédie souvent, pas toujours; c'est là le mystère : Deus nulli subtrahit debilum, Ia, q. xxm, a. 5, ad 3um ; sufficiens auxilium dal ad non peccandum, P-II16, q. cvi, a. 2, ad 2um. Quant à la grâce efficace, si elle est donnée à tel pécheur, c'est par miséricorde; si elle est refusée à tel autre, c'est par justice. Cf. ÎIa-II<e, q. n, a. 5, ad lum.

On pourrait citer de nombreux textes de saint Thomas, qui montrent clairement que, pour lui, la grâce est efficace par elle-même, comme les décrets divins dont elle assure l'exécution. Voir, par exemple, In Ep. ad Ephes., c. m, lect. 2 : Ipsam operationem (salutarem) confert Deus in quantum operatur in nobis, inlerius movendo et insligando ad bonum.., in quantum virtus ejus operatur in nobis et velle et perfieere pro bona voluntale. — Ia-IIœ, q. cix, a. 1 : Quantumcumque aliqua natura corporalis vel spirilualis ponalur perfecla, non polesl in suum aclum procedere, nisi movealur a Deo. — Ia-IIœ, q. cxn, a. 3 : Intentio Dei de/icere non polesl, secundum quod Auguslinus dicil in libro de dono persev. c. XIV, quod « per bénéficia Dei certissime liberantur quicumque liberantur ». Unde si ex intenlione Dei moventis est, quod homo, cujus cor movel, graliam conse-

qualur, infallibililer ipsam consequitur, secundum illud Juan., VI, 45 : ■■ Omnis qui audivit a Pâtre, et didicil, venitadme. • [»-II», q. x, a. 4, ad S*011 : Si Deus movel voluntalem ad aliquid, incompossibile est huit positioni, quod volunlas ad illud non movealur. Son lumen est impossibile simpliciter. Unde non sequilur, quod voluntas a Deo ex necessitate movealur.

C'est la nécessité de conséquence, non de conséquent, déjà bien expliquée par saint Albert le Grand, et mieux encore par saint Thomas, lorsqu'il a montré, Ia, q. xix, s. 8, que la volonté divine, à raison même de sa souveraine efficacité, s'étend forliler et suaviter, jusqu'au mode libre de nos actes; elle veut qu'ils s'accomplissent librement; et infailliblement c'est ainsi qu'ils s'accomplissent. Bossuet exprime admirablement la pensée de saint Thomas lorsqu'il écrit, Traité du libre arbitre, c. vin : « Ainsi Dieu veut, dès l'éternité, tout l'exercice futur de la liberté humaine, en tout ce qu'il a de bon et de réel. Qu'y a-t-il de plus absurde que de dire qu'il n'est pas, à cause que Dieu veut qu'il soit? Ne faut-il pas dire, au contraire, qu'il est parce que Dieu le veut, et comme il arrive que nous sommes libres par la force du décret qui veut que nous soyons libres, il arrive aussi que nous agissons librement en tel et tel acte, par la force même du décret qui descend à tout ce détail. •> Saint Thomas avait dit de même, De veritale, q. xxn, a. 8 : Deus voluntalem immulal sine eo quod voluntalem cogat. Polesl aulem Deus voluntalem immulare ex hoc quod ipse in voluntale operatur sicul in natura... Unde sicut volunlas polesl immutare aclum suum in aliud, ila et mullo amplius, Deus; et ibid., a. 9 : Solus Deus polest inclinalionem volunlalis quam ei dédit trans/erre de uno in aliud, secundum quod vult. Saint Thomas dit encore, De malo, q. vi, a. 1, ad 3um : Deus movel voluntalem immulabiliter propter efficaciam virtutis moventis, quœ deficere non polest, sed, propter naturam volunlatis rholx quœ indifferenler se habet ad diversa, non inducitur nécessitas, sed manet libertas. Les thomistes ne diront rien de plus dans la suite.

Saint Thomas considère même comme une vérité révélée cette efficacité intrinsèque des décrets divins relatifs à nos actes salutaires. Il cite en effet en ce sens, Contra -génies, 1. III, 88, 89, les textes scripturaires bien connus : Omnia opéra noslra operatus es in nobis, Domine, Is., xxvi, 12; sicut divisiones aquarum, ila cor régis in manu Domini, et quoeumque voluerit inclinabit illud. Prov., xxi, 1. Ailleurs, Ia, q. cm, a. 7, il cite les textes suivants d'Esther, xm, 9 : Domine, rex omnipotens, in dilione enim tua cuncta sunt posita et non est qui possil tuœ resistere voluniati, si decreveris salvare Israël; Ézéchiel, xxxvi, 26 : El dabo vobis cor novum et spirilum novum ponam in medio vestri; et auferam cor lapideum de carne veslra et dabo vobis cor carneum. El spirilum meum ponam in medio vestri et faciam ul in prœceptis meis ambulelis, et judicia mea custodialis et operemini; Phil., il, 13 : Deus est qui operatur in nobis et velle et perfieere pro bona voluntale. Dans ces textes scripturaires, saint Thomas voit l'efficacité intrinsèque de la grâce et de même dans plusieurs canons du IIe concile d'Orange, can. 4, can. 9, can. 12, càn. 16, can. 20; voir ici, t. xi, col. 1093 sq. Ces textes du concile d'Orange sont extraits pour la plupart des œuvres de saint Augustin et de saint Prosper; or, saint Augustin, nous l'avons vu, tenait que la grâce est efficace par elle-même. Les cinq canons du concile d'Orange que nous venons de citer expriment sous différentes formes cette vérité que tout bien, soit naturel, soit surnaturel, vient de Dieu ; or, c'est là le fondement même du principe de prédilection.

Ainsi Dieu a voulu efficacement de toute éternité que la vierge Marie consentît librement au mystère de l'incarnation, qui devait infailliblement s'accomplir, et, sous une grâce très forte et très douce, Marie a dit

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infailliblement son fiai avec une pleine liberté; ainsi encore le Christ a voulu librement mourir pour nous sur la croix à l'heure immuablenienl lixée d'avance; ainsi le boa larron et le centurion se sont convertis comme Dieu l'avait efficacement voulu. C'est pour saint Thomas la suite normale de la toute-puissance de la volonté et de l'amour dé Dieu; le grand mystère commence surtout avec le péché. Ce qui est manifeste, pour saint Thomas comme pour saint Augustin, c'est que tout bien, même celui de notre détermination libre salutaire, vient de Dieu, et vient tout entier de lui comme cause première, lors même que cette détermination libre vient tout entière de nous comme cause seconde. Ia. q. xxm, a. 5 : Xon est distinction quod est ex libero arbitrio et ex prœdestinalione, sicut nec est distincturh quod est ex causa secundo et ex causa prima.

Or, si les décrets divins relatifs à nos actes salutaires et si la grâce actuelle, qui assure l'exécution de ces décrets, n'étaient pas efficaces par eux-mêmes, mais seulement par notre consentement prévu, la science et la volonté divines ne seraient plus cause de ce qu'il y a déplus intime et de meilleur dans nos déterminations libres salutaires; il y aurait quelque bien et même le meilleur de nos mérites qui ne viendrait pas de la source de tout bien; de plus, à l'égard de cette détermination libre salutaire, la science et la volonté divines n'étant plus causes, seraient passives ou dépendantes; il faudrait admettre une passivité dans l'acte pur; sa science, à l'égard de certaines déterminations d'ordre créé et à l'égard même des meilleures, serait passive, mesurée par cette réalité créée au lieu de la mesurer. Cf. Ia, q. xiv, a. 8; q. xix, a. 4 et 8. F.ntin, il faudrait rejeter le principe de prédilection : nul être ne serait meilleur qu'un autre, s'il n'avait été plus aimé par Dieu. I», q. xx, a. 3.

4° La nature et la raison de la prédestination selon saint Thomas. — C'est à la lumière de ce principe de prédilection que saint Thomas a écrit toute la question de la prédestination dans sa Somme théologique, I», q. xxm, où il donne l'expression définitive de sa pensée sur ce point. On peut dire que tous les articles de cette question sont autant de corollaires du principe de prédilection. Notons attentivement la conclusion de chacun et sa preuve; nous y reviendrons dans la partie théorique de cet article.

1. L'article 1" définit la prédestination : ratio transmissionis crealurœ ralionalis in finem vilœ œternœ; nam destinare est mittere. C'est donc dans l'esprit de Dieu le plan de l'aboutissement de tel homme ou de tel ange à la fin ultime surnaturelle; c'est ce plan, à la fois ordonné et voulu, qui, de toute éternité, détermine les moyens efficaces qui conduiront tel homme ou tel ange à sa fin dernière. En cela, saint Thomas est pleinement fidèle à la définition donnée par saint Augustin : Prœscienlia et prœparatio beneficiorum quibus cerlissime liberantur quicumque liberantur (De don.pers., xiv, 35); prœdestinalione Deus novil quid ipse sit faclurus (De prsed. sanct., x, 19). Il ne s'agit pas d'une prescience de nos mérites qui supposerait en Dieu une passivité ou dépendance à l'égard de nos déterminations libres futuribles, puis futures; il s'agit de la prescience de ce que Dieu fera, des grâces efficaces qu'il accordera pour conduire tel homme ou tel ange à sa fin dernière. La prédestination est ainsi, à raison de son objet, comme une partie de la providence. Il faut bien noter que la prédestination ainsi définie est la prédestination à la gloire « in finem vilœ œternœ r,, le texte est formel. Du reste, la prédestination à la grâce seulement n'est pas la vraie prédestination, puisqu'elle ne s'oppose pas à la réprobation. Cela est admis non seulement par les thomistes, mais par les congruistes à la manière de Bellarmin et de Suarez, et môme par des molinistes comme le P. Billot.

2. L'article L' montre que la prédestination est en Dieu et non dans le prédestiné, mais qu'elle a pour effets en lui la vocation, la justification et la glorification.

3. L'article 3 définit par opposition la réprobation : c'est une partie de la providence qui permet que cerluins tombent pour toujours dans le péché (réprobation négative) et qui, pour cette faute, leur inflige la peine de la damnation (réprobation positive). Mais, taudis que la prédestination est cause de la grâce et de nos actes salutaires, la réprobation n'est nullement cause du péché. Ad 2um. On ne trouve nullement dans cet article que la réprobation négative consiste, comme l'ont pensé plus tard certains thomistes, dans une exclusio positiva a gtoria titulo beneficii indebiti, c'est seulement la non electio et la volonté de permettre que certains tombent pour toujours dans le péché. Quant au motif de cette réprobation négative, il est indiqué par saint Thomas, a. 5, ad 3um, comme nous allons le voir.

. 4. L'article 4 montre que les prédestinés sont élus par Dieu, de telle sorte que la prédestination présuppose l'élection, et celle-ci la dilection : « prœdestinalio secundum rationem prœsupponit electionem, et electio dilecdonem ».

C'est ici qu'on voit l'application de deux principes méconnus par plusieurs théologiens postérieurs. Tout d'abord ce principe que Dieu, ici comme toujours, veut la fin avant les moyens, et elonc qu'il veut aux prédestinés la gloire avant de leur vouloir la grâce qui la leur fera mériter. Ce n'est donc pas Duns Seot, comme on l'a récemment prétendu, qui a introduit ici ce principe. Saint Thomas dit nettement (ibid., a. 4) : Non autem prœcipilur aliquid ordinandum in finem, nisi prœexistente volunlale finis. Unde prœdestinalio aliquorum, in salulem œlcrnam prœsupponit secundum rationem, quod Deus illorum velit salutem, ad quod pertinet electio el dileclio. Dilectio quidem, in quantum vult eis hoc bonum salutis œternœ, nam diligere est velle a'icui bonum, ul supra dictum, q. xx, a. 2 et 3. Electio autem in quantum hoc bonum aliquibus prœ aliis vult, eum quosdam reprobel, ul art. 3, dictum est.

Le second principe appliqué ici est celuide prédilection : nul ne serait meilleur qu'un autre s'il n'était plus aimé par Dieu. Saint Thomas, sans aucune allusion à la prévision de nos mérites, soit futuribles, soit futurs, écrit en excluant toute passivité ou dépendance dans la prescience divine -.Electio tamen et dilectio aliter ordinanlur in nobis el in Deo, eo quod in nobis volunlas ditigendo non causât bonum, sed ex bono prœexistente incilamur ad diligendum; et ideo cligimus aliquem, quem diligamus; el sic electio dileelionem prœcedit in nobis; in Deo autem est e converso : nam volunlas ejus, qua vult bonum alicui diligendo, est causa quod illud bonum ab eo prœ aliis habeatur. Et sic palet quod dileclio prœsupponitur eleclioni secundum rationem, et electio prœdeslinationi. Unde omnes prœdeslinati sunt tlccli cl ditecli. Pour les pélagiens, Dieu est seulement le spectateur, non l'auteur, du bon consentement salutaire qui distingue le juste de l'impie. Pour saint Thomas, comme pour saint Augustin, co qu'il y a de meilleur et de plus intime dans la détermination libre de ce bon consentement doit dériver de la source de tout bien. Nul ne l'a mieux aflirmé que le Docteur angélique.

[Molina s'écartera de cet article fondamental de saint Thomas en affirmant dans sa Concordia, éd. de Paris, 1870, p. 51, selon une définition de la liberté inconciliable, aux yeux des thomistes, avec le principe de prédilection : Fieri potest, ut duoruiti, qui sequali auxilio inlerius a Deo vocantUT, unus pro libellais siu arbilrii coavérlalur et aller in infidelitate permaneat. Il affirme même, ibid., et p. 565, que, de deux pécheurs, celui qui se convertit, c'esl parfois celui qui a été le

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moins aide par Dieu; il devient ainsi meilleur que l'autre sans avoir été plus aimé par Dieu, contrairement au principe de prédilection formulé par saint Thomas et énoncé sous diverses formes par beaucoup de ses prédécesseurs. On s'explique dès lors que Molina, ibid., p. 429, dise contrairement à saint Thomas : Electio non antecessil prœdestinationem. 11 reconnaît que l'opinion contraire paraît être celle de saint Thomas, a. 4, mais il ajoute : Hirc lumen sentenlia mihi nunquaihplacu.it. Ilparledemême,i&jtf.,p. 152, à propos de la motion divine et, p. 547-550, en regrettant que saint Thomas et la plupart des scolastiques aient admis avec saint Augustin une prédestination non fondée sur la prescience des mérites. On saisit ici le point sur lequel, dans la suite, thomistes et molinistes seront en désaccord ; il s'agit entre eux de savoir si le principe de prédilection, qui suppose l'eflicacité intrinsèque des décrets divins et de .la grâce, est vrai ou faux. ]

5. Dans l'article 5, saint Thomas déduit d'autres conséquences du principe de prédilection, en se demandant : la prescience des mérites est-elle cause de la pré-, destination? il répond négativement et explique cette réponse par plusieurs conclusions précises dans le corps de l'article et J'ad 3um.

C'est surtout à propos de ce point capital que saint Thomas nous donne son interprétation des principaux textes de saint Paul relatifs à la prédestination.

a) Épîlre aux Éphésiens. — Voyons d'abord son exégèse des deux passages de l'épître aux Éphésiens, i, 3-5 et 11-12 : Benedixit nos Deus in omni benediclione spirituali in cœlestibus in Christo, sicut elegit nos in ipso ante mundi conslilulionem, ul essemus sancli et immaculali in conspeclu cjus in cariiale; qui pr.edestinavit nos in adoplioncm filiorum per Jesum Christum in ipsum, secundum proposilum voluntalis suée, in laudem gloriœ yratiœ suœ... In quo (Christo) etiam et nos sorte vocali sumus, prœdeslinati secundum proposilum ejus, qui operalur cmnia secundum con^ilium volunlatis suœ ut simus in laudem gloriœ ejus.

Dans son commentaire sur cette épître, saint Thomas fait trois remarques importantes, signalées ensuite par tous les thomistes.

a. 11 note que, lorsque l'Apôtre écrit : prœdestinavit nos in adoplionem filiorum, on peut l'entendre de la filiation adoptive réalisée dès ici-bas par la grâce sanctifiante, mais que ces paroles se réfèrent mieux encore à la parfaite assimilation à Dieu, réalisée dans la patrie, selon ce que saint Paul dit lui-même, Rom., vin, 23 : « Nous qui avons les prémices de l'Esprit, nous gémissons en nous-mêmes, attendant l'adoption (définitive) des enfants de Dieu. » La grâce, en effet, est ordonnée à la gloire et, selon saint Thomas, Ia, q. xxm, a. 4, Dieu, comme tout sage, veut la fin avant les moyens. De plus, la prédestination à la seule vie de la grâce, et non à la gloire, n'aurait plus de la prédestination que le nom, puisqu'elle se vérifie en beaucoup de réprouvés.

Cette remarque de saint Thomas est conservée en substance par plusieurs exégètes modernes, comme le P. Lagrange (Épître aux Romains, 1916, c. ix) et le P. Vosté (7/i Ep. ad Eph., i, 11), d'après lesquels, dans ce texte de saint Paul, il s'agit immédiatement de l'élection générale des chrétiens à une vie de sainteté, mais de telle façon que les principes énoncés à ce sujet s'appliquent par voie de conséquence à l'élection particulière de tel homme plutôt que de tel autre. C'est sur ces principes énoncés par saint Paul qu'insiste saint Thomas. -

b. Il remarque que Dieu nous a élus non pas parce que nous étions saints, mais pour que nous le devenions : Elegit nos, non quia sancli essemus, quia nec eramus, sed ad hoc elegil nos : ul essemus sancli virtulibus et immaculali a vitiis.

c. Saint Thomas fait observer que, pour saint Paul, la raison de la prédestination ne se trouve pas dans nos mérites prévus, mais dans le dessein ou décret éternel, prsedestinavit nos secundum propositum voluntalis suœ, dessein bienfaisant, cjui provient de son amour très pur. Saint Thomas insiste particulièrement sur ce point, In /:'/). ml Ephes., ibid. : Quod autem aliquis prœdestinalur ad vilam œlernam... est gratia pure gratis data.., quia nullis merilis prœcedenlibus. 11 s'agit non seulement de la prédestination à la grâce, mais de la prédestination à la gloire, la seule qui ne puisse être commune aux élus et aux réprouvés.

Le saint Docteur y insiste encore, à propos du f. 1 1 : In quo... sorte vocali sumus, prœdeslinati secundum propositum ejus..., « la raison de la prédestination n'est donc pas, dit-il, la prévision de nos mérites, mais la pure volonté de Dieu : propler quod subdil secundum proposilum ejus, qui operalur omnia secundum consilium volunlatis suœ ». Ces derniers mots nous montrent que, d'ailleurs, tout ce qui arrive dépend de la volonté de Dieu. Rien dans ce texte de saint Paul aux Éphésiens ne montre donc que la prédestination ait sa raison dans la prévision de nos mérites.

b) Épître aux Romains. — La pensée de saint Paul est encore plus clairement exprimée, selon saint Thomas, dans l'épître aux Romains, vm, 28, où il est directement et explicitement qu8stion de la prédestination qui a pour effet la glorification : Scimus autem quoniam diligentibus Deum. cmnia cooperanlur in bonum, iis qui secundum proposilum vocali sunt sancli. Xam quos prœscivil et prœdeslinavil conformes fieri imagini Eilii sui, ut sit ipse primogenilus in multh fralribus. Quos autem prœdeslinavil, hos et vocavit, et quos vocavit, hos et juslificavit, quos autem juslificavit, illos et glorificavil.

Saint Thomas, dans l'explication de ce texte, insiste sur ceci que tout concourt au bien dans la vie de ceux qui persévèrent jusqu'à la fin dans l'amour de Dieu, c'est-à-dire dans la vie des prédestinés secundum Dei proposilum. Il reluse de voir dans les mots quos prœscivil la prescience des mérites, car, selon saint Paul, les mérites des prédestinés sont effets de la prédestination. 11 pense aux textes si souvent cités à ce sujet : Quis enim le discernil? Quid autem habes quod non accepisli? I Cor., iv, 7; Deus est qui operalur in vobis et velle el perficere, pro bona volunlate. Phil., il, 13. Saint Thomas tient donc que, d'après ce texte de saint Paul, Rom., vin, 28-30, tout ce qui ordonne le prédestiné au salut éternel est l'effet de la prédestination. Ce sera la formule définitive de la Somme, Ia, q. xxm, a. 5 : Quidquid est in h- mine ordinans ipsum in salutem comprehenditur totum sub eflectu prœdestinalionis, même la détermination libre salutaire.

Ouant au chapitre ix de l'épître aux Romains, saint Thomas reconnaît qu'il traite d'abord de l'appel des gentils à la grâce du christianisme et, par contraste, de l'incrédulité des Juifs, mais qu'il contient aussi des principes qui s'appliquent aux individus. Comme le dit le P. Lagrange (Épître aux Romains, 1916, p. 244), dont la pensée s'harmonise parfaitement avec 'celle de saint Thomas : « Il est incontestable que cet appel des gentils est en même temps un appel au salut. On pense invinciblement au sort de chacun, on transpose les termes, on applique les principes de saint Paul au salut individuel. Dieu appelle à la justice par pure faveur... Mais Dieu ne procède pas de la même façon envers ceux qu'il appelle et envers ceux qu'il n'appelle pas... D'après saint Paul, l'homme est vraiment cause de sa réprobation (positive) par ses péchés : cf. ix, 32 : Offerenderunt enim in lapidem ofjensionis.' »

Saint Thomas est ainsi conduit à expliquer le f. 13 : Jacob dilexi en généralisant, et il formule le principe de prédilection en ces termes : Eleclio et dilectio aliter

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