I. Vie. — Bardesane est né à Édesse le 11 juillet
D'après Michel le Syrien, son père se nommait Nûhama' et sa mère Nahsiram. Ils n'étaient pas de race syrienne; ils avaient quitté la Perse (ou plutôt la Parthie) la quinzième année de Sahrûq, fils de Narsé', roi de Perse, l'an 455 des Grecs (144 de J.-C). Ils étaient d'Arbelles dans l'Adiabène selon Théodore bar Khouni. Ils arrivèrent à Édesse sous le règne de Manou VIII (139-163, 167-179).
C'est dans cette ville, près du fleuve Daisan qui la traverse, que Nahsiram eut un fils l'an 465 des Grecs (154 de J.-C; Élie de Nisibe écrit 134, ce qui nous semble moins probable). Elle le nomma le fils du Daisan ou Bar-Daisan du nom du fleuve. L'origine étrangère de Bardesane est confirmée par Jules l'Africain, son contemporain, qui l'appelle le Parthe et par Porphyre qui l'appelle le Babylonien. Babylone était alors occupée par les Parthes, et ce furent des tribus nabatéennes qui, sous la protection des Parthes, fondèrent Je petit royaume de l'Osrhoène avec Édesse pour capitale; aussi les parents de Bardesane, Parthes ou Perses, furent bien accueillis à Édesse; leur fils fut élevé à la cour avec Abgar, fils du roi Manou VIII, et reçut une brillante éducation.
Nous retrouvons les parents de Bardesane à Hiérapolis (Mabùg ou Membidj) où les avaient conduits sans doute les révolutions survenues à Édesse et où ils demeurèrent dans la maison du prêtre Anûdùzbar. Cette ville était adonnée au culte des idoles, Lucien, De Dea cura, et possédait un temple remarquable. Le prêtre cdopta Bardesane, l'éleva et lui apprit les cantiques (les rciences) des païens. Ses parents eux-mêmes étaient prêtres païens. Nous pouvons croire que Bardesane iipprit alors l'astrologie, indispensable aux prêtres à une époque et dans un pays, où les temples au soleil, à la lune, ou à quelques planètes se rencontraient dans chaque ville. L'esprit de Bardesane se complut dans ces spéculations, comme il le dit plus tard à ses disciples, et il put être ainsi conduit à un système cosmologique, ou, si l'on veut, de philosophie naturelle qui rappelait celui de Valentin ou plutôt des gnostiques astrologues.
A l'âge de vingt-cinq ans, c'est-à-dire en 179, Bardesane entendit par hasard à Édesse la parole de l'évêque Hystaspe, qui expliquait les Écritures au peuple. Il de-
manda à connaître les mystères des chrétiens, et l'évêque, apprenant son désir, en fit son disciple, l'instruisit, le baptisa et le fit diacre ou prêtre; cela signifie sans doute qu'il fit partie du conseil de l'évêque ou des presbytres. — En cette année 179 commençait précisément à régner Abgar IX le Grand, fils de Manou VIII (179-216), l'ancien condisciple de Bardesane, aussi celui-ci reprit sa place à la cour, où Jules l'Africain le vit souvent; il était l'un des plus adroits archers de l'Osrhoène et pouvait, en lançant des flèches, faire le portrait d'un homme, marquant tout le contour du corps et la place des yeux. Sa science, sa force, son adresse et sa situation à la cour le mirent en évidence à Edesse, il compta bientôt parmi ses disciples tous les grands de la ville. Il dut sans doute, dans sa ferveur de néophyte, chercher à adapter au christianisme une partie de ses connaissances antérieures et surtout la mythologie et l'astrologie chaldéennes, « ces sources de tout gnosticisme, » aussi Eusèbe put écrire qu'il ne se débarrassa jamais complètement de son ancienne erreur. Cependant la sincérité de son christianisme ne peut faire de doute, car il montra que la plupart des dogmes de Valentin n'étaient que des fables ; il fut un contradicteur résolu de Marcion et des autres hérétiques et il écrivit beaucoup en faveur des chrétiens persécutés. Un ami d'Antonin (Caracalla) voulut persuader à Bardesane d'abjurer le christianisme, mais il ne réussit pas et celui-ci fut presque mis au nombre des confesseurs de la foi, dit saint Épiphane, car il défendit la religion, répondit avec sagesse, et dit qu'il ne craignait pas la mort qu'il devrait toujours subir, quand bien même il obéirait à l'empereur. Ce fait concorde bien avec ce que Bardesane dit des chrétiens dans le Dialogue des lois des pays, p. 55.
D'après l'historien arménien Moïse de Khoren, Bardesane évangélisa l'Arménie, sans grand succès d'ailleurs; « réfugié dans le fort d'Ani, il y lut l'histoire des temples où se trouvaient aussi relatées les actions des rois, il y ajouta les événements contemporains, mit le tout en syriaque, et son livre fut dans la suite traduit en grec. » Hist. arm., t. n, p. 66. Mais si l'on se rappelle que Moïse de Khoren aime appuyer sa reconstruction de l'histoire ancienne de l'Arménie sur l'autorité d'hommes célèbres par ailleurs, auxquels il prête ainsi ses fictions, cf. Carrière, La légende d' Abgar dans l'histoire d'Arménie de Moïse de Khoren, Paris, 1895, p. 357-414, on aura lieu de craindre qu'il n'ait imaginé cette évangélisation de l'Arménie par Bardesane afin de pouvoir lui prêter la composition d'une histoire d'Arménie et de s'appuyer ensuite sur cette autorité. D'ailleurs un prétendu passage de Bardesane cité par Moïse dérive en réalité de l'histoire d'Agathange. Cf. Carrière, Les huit sanctuaires de l'Arménie païenne, Paris, 1899, p. 28-29. Le témoignage de Moïse est cependant confirmé : 1° par les Philosophoumena qui appellent Bardesane ('Ap8r,<n<xvY]i;) l'arménien et 2° par deux autres historiens arméniens dont nous parlerons plus bas. Nous pouvons voir du moins dans les textes de Moïse de Khoren relatifs à Bardesane un hommage à l'orthodoxie, au zèle et à la renommée de ce dernier.
Enfin Bardesane mourut vraisemblablement à Édesse, à l'âge de soixante-huit ans (en 222). Il eutunfils nommé Harmonius. Voir Bardesanites. Michel lui attribue encore deux autres fils, nommés Abgarûn et Hasdù, dont on ne trouve pas de mention chez les autres auteurs.
Il nous reste à rendre compte d'une tradition divergente : d'après saint Épiphane, Bardesane fut d'abord un homme orthodoxe et composa beaucoup d'écrits tandis qu'il était encore sain d'esprit, mais il tomba plus tard dans l'hérésie des valentiniens. D'après Michel, Bardesane, d'abord païen, se convertit, devint diacre, écrivit contre les hérésies, puis adopta enfin l'enseignement de Valentin. L'évêque d'Édesse qui suc-
Ï5ARDESANE
coda à Hystaspc le réprimanda et, comme il ne voulut pas obéir, l'anathématisa. D'après Théodore Bar Khouni, Bardesane, d'abord païen, se convertit, devint prêtre et voulut devenir évéque. Déçu dans son ambition, il s'attacha à la doctrine de Yalentin, qu'il modifia légèrement afin de pouvoir donner son nom à une nouvelle hérésie. Ajoutons que, d'après Masoudi, Bardesane fut évèque d'Édesse.
Nous croyons que Bardesane fut d'abord païen, car le paganisme était la religion dominante, et le premier roi chrétien d'Édesse, qui fut Abgar IX, ne se convertit Vraisemblablement qu'après 201. Rubens Duval, Hist. d'Édesse, p. 48, Cî-65. Il fut même valentinien, au moins par certains côtés de ses théories philosophiques, puis se convertit au christianisme dont il combattit les adversaires, mais ne parvint jamais à se débarrasser complètement de ses anciennes erreurs. Car : 1° cette opinion, basée sur le témoignage d'Eusèbe, explique le caractère d'oeuvre de transition que présente le Dialogue des lois des pays. Cet ouvrage enlève aux astres la plus grande partie des prérogatives que les païens leur attribuaient et que Bardesane lui-même, comme il nous l'apprend, p. 37, leur avait attribuées, mais il leur en accorde encore trop, et ces concessions devaient plus tard paraître excessives. 2° Saint Éphrem semble être le premier adversaire des bardesanites, alors tout puissants à Édesse. Il ne nous apprend nulle part que Bardesane ait été anathématisé par un évêque d'Edesse ou qu'il ail voulu devenir évèque et soit tombé dans l'hérésie par ambition déçue. 3° Saint Ephrem n'accuse pas Bardesane d'être devenu valentinien. 4° Les récits tardifs de Théodore Bar Khouni, de Michel et des Arabes, ne cadrent aucunement avec le rôle joué par Bardesane à la cour d'Edesse, rôle qui est attesté par Jules l'Africain son contemporain, par Porphyre, qui faisait partie de la génération suivante, et même par saint Épiphane.
Il semble donc que l'on imagina et que l'on chercha à expliquer un retour de Bardesane à l'hérésie de Valentin pour trouver là l'origine de l'hérésie subséquente des bardesanites. Il est à craindre que cette assimilation des bardesanites aux valentiniens une fois admise, on n'ait attribué aux premiers quelques fictions des seconds, par exemple sur le nombre et la génération des mondes et sur la nature du corps du Sauveur. Théodore Bar Khouni, Michel et Théodoret, Epist., cxlv, P. G., t. lxxxiii, col. 1380.
II. Écrits. — /. engénéral. — Bardesane composa des dialogues et des ouvrages en langue et écriture syriaque; les nombreux disciples que lui attirait son éloquence les traduisirent du syriaque en grec. Eusèbe, H. E., iv, 20, P. G., t. xx, col. 397, 400; S. Jérôme, De viris UL, 33, P. L., t. xxm, col. 647. D'après saint Épiphane, il était versé dans la connaissance des langues grecque et syriaque, disputa avec Avida l'astronome au sujet du destin, et on lui attribuait beaucoup de traités au sujet de la vraie foi. Théodoret vit ses écrits sur le destin et contre l'hérésie de Marcion, ainsi que beaucoup d'autres. User, fab., 1, 22, P. G., t. lxxxiii, col. 372. En somme, on trouve mentionnés: 1° Des dialogues contre Marcion et sur divers sujets. 2° Un très célèbre dialogue Sur le destin adressé à Antonin. Cet ouvrage est distinct du Dialogue des lois des pays dont nous parleronsplus loin; il est adressé à l'empereur Caracalla (21 1-217) ou plutôt à Iléliogabal (218-222), car ces deux empereurs sont désignés dans Eusèbe par le seul nom d'Antonin. H. E.,\i, 21, P. G., t. xx, col. 573. D'ailleurs, le premier vint en Mésopotamie et fut tué entre ('arrhes et Édesse; le second avait été élevé à Eincse dans le temple du Soleil cl devait s'intéresser à un ouvrage syrien sur le destin, c'est-à-dire sur l'influence du soleil et des planètes. Le nom commun Antonin, mis en tête du dialogue, prêta à ambiguïté et parut désigner Antonin le pieux ou Antonin
Verus, aussi longtemps qu'on ne connut pas les dates exactes de la naissance et de la mort de Bardesane. 3° Cent cinquante psaumes ou plutôt hymnes, à l'imitation du roi David. S. Éphrem, Ujiera syriaca, t. II. p. 553. Tous les habitants d'Édesse les chantèrent. Bardesane créa ainsi la poésie syriaque, il utilisa surtout le mètre pentasyllabique. Hahn, Bardesanes gnosticus, p. 32-37. Les ouvrages mentionnés jusqu'ici sont complètement perdus, hors quelques vers cités par saint Éphrem. Adv. hœr., serm. lv, Opéra, X. n, p. 557, 55^. 4° Un ouvrage sur l'Inde d'après des renseignements que lui fournirent des ambassadeurs hindous envoyés à Iléliogabal, dont quelques fragments, cités par Porphyre dans les traités IIsp\ Sruyo; (conservé par Stobée) et I7.Ep\ àizoyr^ l\tAf\iyu>v, IV, 17, 18, ont été reproduits par Langlois, Fragmenta liistoricorum grœcorum, Paris, 1870, t. v b, p. 68-72. 5° Une histoire d'Arménie, à laquelle Moïse de Khoren, comme nous l'avons déjà dit, fit des emprunts. Hist. Ami., t. n, c. lix, lxvi. Langlois a traduit ces chapitres, loc. cit., p. 63-67, ainsi que deux passages de Zénob de Glag et d'Ouktanés d'Édesse, historiens arméniens, qui attribuent à Bardesane une histoire d'Arménie et la rédaction d'un colloque entre Tiridate et Hratché. 6° Des ouvrages d'astrologie auxquels saint Ephrem fait allusion et dont Georges, évêque des Arabes, a reproduit un fragment. Cf. Ryssel, Georgs des Araberbischofs Gedichte und Briefe, Leipzig, 1891, p. 48. Enfin, 6° le Dialogue deslois des pays que nous allons étudier.
//. le dialogue des lois des pays. — 1» Citations dece dialogue. — Ce petit ouvrage rédigé, sans doute en syriaque, par Philippe, disciple de Bardesane, est le plus ancien monument de la littérature syriaque, en dehors des traductions de la Bible. Eusèbe, Prsep. ev., vi,. 10, P. G., t. xxi, col. 464-476, cite de longs extraits de la traduction grecque de ce « dialogue de Bardesane avec ses disciples ». Il le distingue donc du dialogue surle destin adressé à Antonin dont il a parlé dans son Histoire ecclésiastique. Diodore, évêque de Tarse, le réfuta, car il reproche avec raison à Bardesane de s'être arrêté à mi-chemin dans son argumentation contre le destin des planètes. Saint Épiphane l'a lu, car il mentionne l'un des principaux interlocuteurs, l'astronome Avida ( 'AëeiSâ) ; il a surtout remarqué, comme Eusèbe et Diodore, l'argumentation contre le destin; enfin le dernier compilateur des Récognitions, Césaire, frère de Grégoire de Nazianze, et Georges Hamartolos lui font des emprunts, sans doute par l'intermédiaire d'Eusèbe.
2° Editions. — Le texte syriaque du Dialogue des lois des pays, dont on ne connaissait que des extraits d'une traduction grecque, a été découvert par Cureton en 18i5, dans le ms. du British Muséum, add. 14658, du vi°-vh« siècle. Le même savant en a donné une édition, aujourd'hui épuisée, avec une traduction anglaise. Spicilegium syriacum, Londres, 1855. Nous l'avons réédité, Bardesane l'astrologue, le livre des lois des pays, Paris, 1899, et avons fait tirer à part l'introduction avec la traduction française. Nous avons ajouté les traductions du fragment astrologique et eschatologique cité par Georges, évêque des Arabes, et d'un texte inédit de Moïse Bar Cépha qui reflète assez exactement, croyons-nous, les idées cosmogoniques de Bardesane. Il existe encore une traduction française de ce dialogue publiée par Langlois, op. cit., p. 7't-95, et une excellente traduction allemande due à Merx, Bardesanes von Edessa, Halle,
3° Analyse. —Le Dialogue des lois des pays n'est pas haché en courtes phrases comme certains dialogues de Socrate; ici le maître n'a pas pour méthode d'arracher la vérité lambeau par lambeau à l'esprit de ses auditeurs, il provoque les questions et y répond : « Si donc, mon fils, tu as des idées sur la question que tu poses, développe-les-nous; si elles nous plaisent, nous serons