C. Toussaint
BRENTIUS (ou BRENTZEN, BRENZ) Jean, réformateur de la Souabe, un des disciples les plus zélés de Luther. Né à Weil en Souabe, le 24 juin 1499, il étudia dès l'âge de treize ans à l'université d'Heidelberg, y suivit les cours de J. Kneller et de J. Œcolampade. Luther étant venu le 26 avril 1518 au couvent des augustins d'Heidelberg pour y soutenir une discussion publique, où il développa ses idées sur la justification par la foi seule, sur l'impuissance de la volonté de l'homme, et la faiblesse des bonnes œuvres entachées par le péché, au nombre des auditeurs qu'il séduisit se trouvait Brenz. Devenu en 1520 chanoine de l'église du Saint-Esprit à Heidelberg, puis ordonné prêtre par l'évèque de Spire, il professa à son tour la philosophie et la philologie, et dans une explication de l'Évangile selon saint Matthieu se rendit suspect d'hérésie; une enquête fut entreprise sur son orthodoxie, et il dut quitter l'université. Il fut donc heureux d'accepter le poste de prédicateur qu'on lui offrait dans la ville impériale de Halle en Souabe, 1522; il continua d'abord d'y célébrer la messe, au moins de temps en temps, tout en déclarant qu'il la considérait comme un secours inutile aux vivants et aux morts; il finit par abolir tous les rites du culte, en particulier de celui des saints, qui lui paraissaient contraires à l'Évangile. En 1526 il publia sa 1" Ordonnance ecclésiastique pour la ville de Halle et son territoire, puis il écrivit le 1er catéchisme de la foi évangélique pour la jeunesse de Halle. A ce moment l'Allemagne était divisée par la querelle des sacramentaires; l'ancien maître de Brenz, Œcolampade, soutenait que la parole du Christ : Hoc est corpus meum, avait un sens figuré, et les zvvingliens étaient de son avis. Brenz prit contre eux le parti de Luther, soutenant avec lui la doctrine de la présence réelle, et de concert avec quatorze de ses collègues, théologiens wurtembergeois, tels que Schnepf, Lachmann, Isenmann, Grâter, il rédigea la déclaration connue dans l'histoire de la Réforme sous le nom de Syngramma suevicum.
Lorsqu'en 1529, pour réunir toutes les forces de la Réforme, le landgrave Philippe de Hesse convoqua le colloque de Marbourg, Brenz y soutint encore la doctrine de la présence réelle tout en s'efforçant de se mettre d'accord, sur la question de l'eucharistie, avec Zwingle et Œcolampade, comme il l'était déjà avec Luther, Bucer, Mélanchthon. Une trêve temporaire en résulta, et l'année suivante, 1530, à la diète d'Augsbourg, un nouveau compromis fut tenté, mais cette fois entre luthériens et catholiques; Brenz y assista, et s'y montra arrogant et maladroit dans la défense qu'il y présenta des doctrines formulées dans la célèbre confession luthérienne d'Augsbourg.
A son retour de cette diète, la même année 1530, il épousa une veuve et revint vivre à Halle, où il resta
BRENTIUS — BRTARD
jusqu'en 1536; il fut alors appelé à Tubingue par le duc Ulrich de Wurtemberg qui lui confia la direction de l'université de cette ville, avec Camerarius et Fuchs. En 1537 il assista au convent de Smalkalde; il retourna prêchera Halle en 1540, et ne quitta cette ville que pour aller assister aux derniers colloques entre catholiques et protestants allemands :à Haguenau en 1540, à Worms et à Ratisbonne en 1541. La guerre de Smalkalde qui éclata en 1546 entre l'électeur de Saxe et Charles-Quint, s'étant terminée en 1547 par la victoire de l'empereur àMuhlberg, Halle fut occupée par les soldats impériaux; Brenz, qu'on accusait d'avoir fomenté cette guerre, dut s'enfuir. Mais Charles-Quint vint lui-même à Halle et comme il n'inquiéta pas les habitants au sujet de leur religion, Brenz y revint et y resta jusqu'à ce qu'on voulût, en 1548, lui imposer l'Intérim d'Augsbourg. Il protesta par un écrit où il qualifie cet accommodement d'Interitus. Granvelle ordonna alors aux habitants de Halle de l'envoyer encha'né à Augsbourg. Averti de ce dessein, auquel avaient accédé ses concitoyens qu'il avait évangelisés pendant vingt-quatre ans, Brenz se retira d'abord dans le voisinage, puis erra longtemps, ainsi que sa femme malade et ses six enfants. Informé de ses malheurs, et au risque de s'attirer la vengeance impériale, le duc Ulrich de Wurtemberg permit à Brenz d'exercer, sous le nom de Huldrich Œngster (Hudericus Encaustius, c'est-à-dire brûlé), la charge de bailli de llornberg dans la Forèt-Noire. Sa femme était morte pendant cet exil, et il se remaria en 1550 avec la sœur de son ami Isenmann; il en eut douze enfants. La même année, Ulrich mourut et son fils, le nouveau duc Christophe, rappela Brenz à Stuttgart; il en lit son ami et son principal conseiller; en 1553 il le nomma prévôt de l'église collégiale de Stuttgart.
Dès lors, Brenz consacra tout son temps à la diffusion du luthéranisme. Depuis la mort de Luther en 1546, il était considéré comme son successeur. Bien que modéré dans la forme, il était animé d'un esprit de prosélytisme très actif. Aussi le duc de Wurtemberg l'envoya en 1552 présenter aux Pères du concile de Trente et défendre la profession de foi luthérienne dite Confessio Suevica ou Wurlembergica, que Brenz avait rédigée l'année précédente avec plusieurs théologiens de Tubingue, dans des termes entièrement conformes aux principes fondamentaux de la confession d'Augsbourg. Mais celui-ci n'eut pas l'occasion de soutenir cette profession de foi, les Pères du concile ayant été contraints de se disperser peu après son arrivée à Trente. En 1552, le dominicain Pierre Soto, confesseur de l'empereur, et alors professeur à l'université de Dillingen, composa un écrit : A dsertio fdei calholicse circa articulos confessionis Wirtembergicx, Brenz y répondit par son Apologia confessionis Christophori ducis Wirtembergici. Vers cette époque, il discuta aussi en divers écrits les doctrines d'Osiander, et montra en quoi ce dernier s'était écarté des paroles et des écrits de Luther qu'il prétendait interpréter. Il réfuta aussi les écrits de Bullinger, disciple et successeur de Zvvingle, et soutint contre lui la présence réelle. En 1562, il s'occupa des réformés français, et en compagnie du duc Christophe, il eut, à Saverne, une entrevue avec le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. Après avoir terminé l'organisation de l'Eglise luthérienne du Wurtemberg, il mourut, âgé de soixante-onze ans, à Stuttgart, le 11 septembre 1570.
Brenz a toujours été considéré comme un des plus remarquables théologiens partisans de la confession d'Augsbourg. Il a prétendu rester lidèle à la doctrine de Luther sur la prédestination, la justification par la foi seule; il enseignait que Christ n'a pas bâti son Église sur la personne de Pierre, mais sur la foi : le rocher c'est Christ lui-même, Pierre signifie seulement : qui adhère à ce rocher. Selon lui, Christ a ordonné' trois choses : la prédication, le baptême, la cène. La parole
de Christ concernant la cène renferme une promesse indéfectible et toute-puissante. Si on veut n'y voir qu'une figure, on s'attribue le droit de discuter tous les enseignements et tous les actes de Christ. La foi ne fait pas le sacrement, pas plus que l'intention de ceux qui le reçoivent, mais c'est la puissance de Christ qui agit par la parole même de la promesse. Cette parole porte le corps de Christ dans le pain, le convertit en corpus corporale Christi.X la fin de sa vie, sans employer l'expression d'ubiquité, Brenz professait que le corps de Christ, comme sa divinité, est présent partout depuis l'ascension. Cette nouvelle manière d'expliquer la présence du corps du Christ dans l'eucharistie fut imaginée surtout contre les zvvingliens, et adoptée par la secte des ubiquitaires.
Les œuvres de Brenz forment 8 in-fol., Tubingue, 1576-1590; Amsterdam, 1GG6. Beaucoup sont reproduites dans le Corpus reformatorum. Voir aussi les Anecdota Brentiana de Pressel, Tubingue, 1868. Sa vie a été écrite par Hartmann et Jœger, Johann Brenz, nach gedruckten und ungedruckten Quellen, 2vol., Hambourg, 1840 1842, et dans la collection : Voter und Begrùnder der lutherischen Kirche, Elberfeld, 1862, t. vi. Voir Michel Adam, Vitx germanorum thcologorum, p. 436 sq. ; Beyschlag, Lebensbeschreibung des Joh. Brenz, Nuremberg, 1735; Cammerer, Joli. Brenz, der ivùrtembergische Beformator, Stuttgart, 1840; Moreri, Dictionnaire, t. h; Janssen, L'Allemagne et la Béforme trad. Paris, Paris, 1892, t. m, passim ; 1895, t. iv, passim; Kirchenlexikon, t. H, col. 1234-1242; Realencyclopiidie, t. IV, p. 376-388; Kœhler, Bibliographica Brentiana, 1903.