‹ Dictionnaire de théologie catholiqueChapitre 361 sur 400 · V. F.RMONI · texte numérisé non relu

V. F.RMONI

BRUCOLAQUE. Dans les superstitions populaires des Grecs et des Slaves, fantôme malfaisant qu'on se figure sortant la nuit du tombeau. — 1. Nom. II. Qui devient brucolaque. III. Moyen d'échapper à son inlluence. IV. Origine de cette croyance.

I. Nom. — Ce nom revêt une foule de formes. A coté de p pi y. 67 axa; et de fip-jxôXaxa:, qui sont les plus fréquentes, on trouve [3oypxdXaxaç, ppo-jxd>,axaç, (3ovpxo-j- Xaxaç, ou encore ptrjXxdXaxaç, pou6pd>.a/.a;, poupodXaxaç, Po-jp6oj).axaç, (îopêoXaxaç, poupëdXaxaç, po-jpëo-JXaxaî, et même fipo-jxdXxxo;, (îoupxoXâxc, (ISpo/.dXaxo. Le verbe qui en dérive et qui signifie devenir brucolaque, comporte lui aussi plusieurs orthographes. Les plus usitées sont les suivantes : po-jpxoXaxiâc>>, (îp'jxoXaxiâïo), (3oup- SoXa/.;âÇa>, ppoxoXaxiâSto, etc. Du reste, il n'y a pas que ce seul mot à exprimer l'être imaginaire en question. On le désigne ici par xaTa/avâ;, l'exterminateur, le glouton; là par irapxwixévo;, le ventru; ailleurs par àv«txa8o\5(j.evoç(=âvaxa8^[ievoç), lerevenant ; en d'autres endroits par xaraixôtç, le chevricr, sans parler des expressions plus rares de cpâvraxac, Xà;xTacr(j.a ou Xâ[i7taarpo, àvâppa/o, ctoi/sio, etc. Les savants se sont donné beaucoup de peine pour îournir du mot brucolaque une étymologie acceptable. La plupart le font venir du nom slave désignant le loup-garou. On ne peut, en eflet, s'empêcher de reconnaître entre ce dernier nom et le terme qui nous occupe une grande analogie. Le loupgarou s'appelle en slavon vlkodtak, en Slovène volkodlak et vukodlak, en bulgare vrkola'k, vrlak, frkula'k, vrakalôk, en serbe vukodlak, en bohémien vlkodlak, en polonais vilkoljak, vilkoljek, en albanais vourvoljak, en roumain vârcolac, valcolac, en turc vourcolak, etc. Dans ce composé, la première partie dérive du slavon vluku, « loup, » et la seconde d'un terme aujourd'hui perdu, mais qui se retrouve en serbe sous la forme dlak et en ancien bohémien sous la forme tlak, et qui signifie poil. Brucolaque signifierait donc étymologiquement loup à poils. Ilàtons-nous pourtant d'ajouter qu'il y a entre le loup-garou et le brucolaque une différence essentielle. Tandis que le premier de ces termes désigne un homme vivant qui revêt la forme du loup pour mieux nuire à ses semblables, le second ne désigne qu'un homme déjà mort qui sort la nuit de son tombeau. A rendre le mot brucolaque par un terme qui lui corresponde en réalité, c'est par vampire qu'il faut le traduire. Encore ce dernier mot dépasse-t-il le sens du premier. Le vampire est un être malfaisant qui suce le sang des vivants pendant leur sommeil; le brucolaque est souvent cela, mais souvent aussi c'est un simple revenant, au moins dans la croyance populaire des Grecs, dont le cadavre est momentanément vivifié par une âme d'emprunt qui n'est autre que le diable. Aussi les Grecs, qui ne veulent rien devoir aux étrangers, pas même un simple article du vocabulaire, rattachent-ils de préférence le nom qui nous occupe à deux vieux mots classiques, différents de forme, mais de même sens, ceux de lAopu.oXûxv] et de PpixsXo; ; le premier aurait produit la forme (3opêdXaxa; et ses congénères, le second celle de PptxdXaxa;. Cette étymologie, déjà proposée par Coray dans son édition d'Héliodore, t. n, p. 5, 119, et dans ses "AiaxTa, t. u, p. 8i; t. v, p. 31,

vient d'être reprise et vigoureusement défendue par N. G. Politis, MeXÉtat TCp't toO piou xai t% yt.uxrarn toO é)Xr|V.xoO XaoO, Athènes, 1901, t. m, p. 261. Je dois d'ailleurs ajouter qu'elle a beaucoup moins de vraisemblance que la première.

IL Qui devient rrucolaque. — Si l'origine du mot est douteuse, la croyance qu'il rappelle n'est que trop cerlaine, et il est bon d'y insister dans ce dictionnaire. Pourquoi, après sa mort, devient-on brucolaque? Les motifs, hélas! ne manquent pas. — 1° Un homme a-t-il commis durant sa vie de gros péchés, est-il mort surtout avant d'avoir été relevé d'une excommunication encourue, la terre ne saurait le garder clans son sein, suivant ces fréquentes imprécations populaires : Nà [aï|v tov Ss/t/j v) yï|, Tb xci>fa va tov SjspâtfYj, et il tombe fatalement dans le vampirisme. Un sort analogue attend quiconque cohabite avec sa marraine ou a été conçu à l'origine en un jour de grande fête, le jour de l'Annonciation en particulier. De telles conceptions vouent d'avance au vampirisme les créatures qui en sont l'objet; on les appelle, d'un terme flétrissant, Ta ytoupto- TTtâa-jj.axa, c'est-à-dire ■zh. ÉopT07uoco-jj.aTa; elles expient d'ailleurs par une mort précoce le crime des parents. Il faut ranger dans la même catégorie les victimes de l'avortementet les morts sans baptême, ceux qui meurent d'une blessure ou qui se noient, et, en général, tous ceux qu'une mort violente arrache à la vie ou qui s'en vont de ce monde maudits par leurs parents, ou pardessus le cadavre desquels un animal, un chat surtout, ou un homme aurait sauté. Ceux qui n'appartiennent pas à l'Église orthodoxe, les Latins et les Turcs par exemple, sont beaucoup plus sujets que les bons orthodoxes à cette triste destinée. Le contraire eût été bien surprenant. Certains de ces préjugés ne datent pas d'hier; ils sont déjà combattus par saint Jean Chrysostome dans deux de ses discours, d'où personne jusqu'ici ne s'est avisé de les tirer. Dans sa Concio il de Lazaro, P. G., t. xlviii, col. 983, le saint docteur s'exprime ainsi : IIoXXo'c tcov àçEXso-Tspojv vo;jiÇou<7i xàç ^ux™? Tt*>v fîtaia) OavaTw TeX.E-jrâvTdJv 8ai(j.ovaç ycv£<j6ai- Et ailleurs, In Malth., homil. xxvm, 2, P. G., t. lvii, col. 353, le même Père se sert d'une formule beaucoup plus générale : Ti Shoots Ôs xai toi; Taçotç èfJ.çiXo-/(opoû<riv ; 'OX.éOpiov 8<Sy|xa toi; ttoXXoïç EvOstvai povXd[i£vot, oîov ou al <]/uXaV' T^v àTreXôdvTwv Sat^ovs? Y'V0VTa'- Ces oa£fj.oveç en qui passent les âmes de certains morts ne sont pas autre chose que les (JpvxôXaxE; du folk lore moderne.

2» Ce n'est pas seulement par son genre de vie ou de mort, mais encore par certains signes extérieurs que se trahit le brucolaque. Voici un cadavre qui ne se décompose pas et dont la peau fortement tendue et horriblement tuméfiée prend la forme d'un tambour, il n'y a pas de doute : c'est à un brucolaque que l'on a affaire. Aussi, parmi les châtiments dont on menace les excommuniés, ne manque-t-on jamais, aujourd'hui encore, de mentionner celui-là par cette formule protocolaire : 6 toioOto; eï?j... T'j^itavcaïoi; xai y.e.za. ÔâvaTov aXufoç ; en d'autres termes, qu'il soit brucolaque, car c'est bien à -ce genre de châtiment posthume que font allusion les expressions susdites ou d'autres semblables, sans lesquelles on ne conçoit pas dans le monde orthodoxe de véritable excommunication.

3° Ne point subir les effets de la décomposition et rester gonflé comme un tambour fortement tendu, voilà une condition indispensable pour devenir brucolaque; mais cela ne suffit pas. Il faut encore que sous l'action d'un mauvais démon le cadavre ainsi tuméfié sorte du tombeau et aille sucer le sang des animaux ou des hommes, puis les étouffer dans leur sommeil. C'est aux personnes qui lui étaient le plus chères de son vivant, aux membres de sa propre famille, qu'il s'attaque de préférence. Plus d'un proverbe populaire mentionne

BRUCOLAQUE — BRUEYS

celle prédilection du brucolaque, celui-ci par exemple : 'EyivTjXE ppixoXaxaç xai TpoiyEi au' t/} ytvià to'j, que l'on retrouve avec des variantes diverses sur tous les points du monde grec. Voir N. G. Politis, op. cit., t. m, p. 259- 265. Un homme vient-il à mourir d'une maladie inconnue, on en fait aussitôt la victime d'un brucolaque. Les visites de ce dernier ont surtout lieu la nuit. Il frappe aux portes et appelle quelqu'un de la maison ; si celui-ci a l'imprudence de répondre, il meurt le lendemain ; mais il n'y a aucun danger à répondre à un second appel, car le brucolaque n'appelle jamais qu'une fois. Souvent il se comporte en simple esprit frappeur, renversant les meubles, éteignant les lampes, battant les gens ou leur montant sur le dos; s'il a laissé en mourant une veuve, il vient parfois cohabiter avec elle. C'est ordinairement pendant la nuit qu'il se livre à ces excentricités et à cent autres semblables; mais il opère aussi durant le jour, et alors son action n'est point toujours malfaisante. On cite des brucolaques qui ont veillé à l'entretien de leur famille; un cordonnier de Santorin venait ressemeler au xvne siècle les souliers de ses enfants. Fr. Richard, Relation de ce qui s'est passé de plus remarquable à Sant-Erini, île de l'Archipel, depuis l'établissement des Pères de la Compagnie de Jésus en icelle, in-8», Paris, 1657, p. 208 sq.

III. Moyens d'échapper a leur influence. — Comment se mettre à l'abri de ces êtres importuns? La réponse se trouve tout entière dans le Nomocanon de Manuel Malaxos, qui a servi durant quatre siècles d'unique manuel de droit canonique au clergé grec. La voici textuellement : "IIJEUpê Se on, orav EÛpeOr] toûto tô XenJ'avov, to ôtcoÏov eivai spyov to-j ôiaoéXov, u>ç eÎ7rou.ev, vàxa>.éa7|T£Toù; ÎEpsî; va ^aV/.ouv 7rapâxXrj<riv r^ç 6eotoxov, va xâu,ovv xai [xixpôv âytaufxôv, etra va XeiToupyï|<Touv xai va û(]/(offouv itavaycav e'tç 6or,6eiav •jtâvnov xal va xc<u.ouv xai |j.v7][x6<xuva (xerà xoXOêoov. Etra tûuç àcpopxto-- [ioù; toû [xeyàXou BaaiXefou xa\ roùç 8<jo à<popxicr|i.o-jç tîjî fSaTCTfoeax; SiaëâÇetç àuâvw eîç tô Xetyavov. tiSte [û tô ây;a(j-]j.a ôiroO £xa|J.Eç toû u.ixpov âyiaor^oO va pdtVTfjç tôv Xaôv, ôiroO va Tuyjn èxei, xa'i tô uEpiTo-ÔTEpov va tô •/û<Tr1; è7râvto Et; tô Xs^avov xa\ x^P'T1 XpiaroO ÇE-jyEi tô Satjj.dviov an avTÔ tô Xec'^avov. Voir Aliatius, De Grsecorum hodie quorundam opinationibus, Cologne, 1645, p. 144; Nomocanon manuscrit de la bibliothèque des assornptionnistes à Cadi Keuï, p. 68. En général, on commence par célébrer un service ([xv-rçu-ôo-uvov) pour le défunt suspect de vampirisme. En cas d'insuccès, on ouvre le tombeau, et, si le cadavre présente les signes extérieurs indiqués plus haut, le prêtre prononce sur lui les exorcismes et le relève de l'excommunication en récitant une formule délivrée par l'évêque du lieu. On peut en voir des exemples dans Goar, Euchologion, Paris, 1637, p. 686-690. Cela fait, le cadavre doit entrer en décomposition, pourvu toutefois qu'on l'ait exhumé un samedi, le seul jour de la semaine où le brucolaque ne peut quitter le tombeau. La décomposition tarde-t-elle avenir, il n'y a plus qu'à recourir aux moyens violents : arracher le cœur du mort et le brûler avec le reste du cadavre après l'avoir réduit en pièces, ou encore clouer solidement le défunt par les mains et les pieds, et le livrer aux flammes. Mais, comme la police interdit aujourd'hui ces mesures, on se borne souvent à déterrer le cadavre trop remuant pour aller l'ensevelir à nouveau dans quelque îlot solitaire, d'où il ne sortira plus, car le brucolaque ne peut traverser l'eau salée.

IV. ORIGINE. — Cette curieuse croyance, qui est très répandue dans tout le monde grec, doit venir de fort loin; elle se rattache sans doute à la doctrine des anciens sur l'état des âmes après la mort. D'après Platon, Phœdon, p. 81, les âmes des méchants, en punition de leur vie antérieure, errent autour des tombeaux comme des ombres. I)e même, une âme sortie du corps par une mort violente ne pouvait yoùter de repos. Voir

Lucien. P/iilops., 29; Héliodore, jEUiiop., n, 5; S. Jean Chrysostome, loc. cit. Suivant une croyance commune aux Grecs et aux Romains, un défunt restait-il sans sépulture ou ses funérailles se faisaient-elles en dehors des rites établis, son âme, au lieu de descendre aux enfers, était condamnée à errer sans relâche à la surface de la terre. Homère, lliad., xxm, 71 sq. ; Odys., xi, 51 sq.; xu, 12 ; Virgile, Ain., vi, 325 sq.; Pline, Epist.,\u, 27, 5-11; Lucien, Philops., 38 sq. ; Tertullien, De anima, c. LVI, P. L., t. n, col. 745-746. Et, pour parler d'un autre caractère des brucolaques, certains auteurs de l'antiquité font mention de cadavres qui se nourrissent du .sang des vivants. Euripide, Récube, 536 sq. ; Sophocle, CEdip. Col., 621 sq. D'autres nous représentent des revenants s'acharnant à donner la mort aux vivants. Zenobius, Centur., m, 3; Pausan., n, 3, 7; vi, 6, 7-10; ix, 38, 5. Ces exemples suffisent pour montrer que si les Grecs ont emprunté aux peuples voisins, aux Slaves surtout, quelques traits de leur vampirisme, ils en ont reçu le plus grand nombre de l'antiquité elle-même.

Aux éléments fournis par la tradition classique, se sont mêlés de bonne heure des apports nouveaux provenant des idées chrétiennes. Qu'un cadavre sorte du tombeau, ce n'est plus, comme dans le paganisme, sous l'intluence d'une âme privée de tout repos; c'est le démon qui s'en est emparé et qui accomplit par son intermédiaire mille forfaits. Aussi les meilleurs moyens de préservation sont-ils directement dirigés contre l'esprit mauvais. La croix surtout joue un grand rôle. A Rhodes, on dépose dans la bouche du mort une vieille pièce de monnaie, sur laquelle le prêtre a préalablement ligure les cinq alphas mystiques et la légende : 'I^o-oûç Xpiarbç vtxS. Ailleurs, on répand sur le cadavre un peu d'huile prise à une lampe brûlant devant une image de saint .lean-Raptiste. D'autres procédés, absolument révoltants, ne sont ni chrétiens ni païens; c'est de la pure sauvagerie. Voir les Échos d'Orient, t. vu (190i), p. 26 sq. On sait que les Grecs ont sur la destinée de l'âme après cette vie des idées assez llottantes. On ne sera donc pas trop surpris d'apprendre, et c'est par là que je voudrais Unir, qu'une fois l'absolution prononcée sur le brucolaque, son âme, jusque-là entre les mains du diable, s'en va tout droit en paradis. Telle est du moins l'affirmation de Malaxos. Voir Aliatius, op. cit., p. 157.

Les préjugés des Slaves sur les brucolaques sont, à l'exception de quelques détails, identiques à ceux des Grecs. Chez les Serbes, on attribue souvent aux vlkodlaci les éclipses du soleil ou de la lune. Même croyance chez les habitants de l'Ukraine, et aussi chez les Roumains, quoique, pour ces derniers, les vârcolaci soient le plus souvent les âmes errantes des enfants morts sans baptéme. Mais à mesure que l'on se rapproche des peuples germaniques, en Bohème par exemple, le vlkodlak tend à se confondre avec « l'homme-loup », avec le loupgarou.

Les brucolaques ont fait l'objet d une foule d'articles plus ou moins étendus et complots. Bornons-nous à citer les principaux : Aliatius, De templis Grsecorum recentioribus, ad Joannem Morinum ; de narthece ecclesix veteris, ad Gasparem de Simeo>iibus ; née non de Grsecorum hodie quorundam opinationibus, ad Paullum Zacchiam, in-8°, Cologne, 1G45, p. I'i2- 158; Tournefort, Voyage du Levant, Lyon, 1717, t. I, p. 15S-1C4; Hoïdis, Oî ppuxoWs; ti>:;h£|w"v<'<. dans Vretos, 'E8vhi4d 'HftpoXoyiov de l'an 18G9, p. 412-421; B. Sclimidt, DfflS Volksleben drr New griechen, in-8«, Leipzig, 1871, p. 157-171; C. Jirecek, Das /•'»>•stenthumBulgarien,in-8°, Vienne, 1891, p. 99-102; C. F. Abb n. Macédonien Folklore, in-8», Cambridge, 1908, p. 217-222. Une étude complète sera publiée par N. G. Politis, a l'article Vujtf (âme), dans ses Mi^itou ^ifî toO pîou «»i tîj? yAciffmK toS IXXijvixoS >,ao3 actuellement en cours de publication dans la Bibliothèque Marasli.

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