V. Oblet
BALE (Concile de). On n'envisagera ici l'histoire du concile de Dàle qu'en tant qu'elle touche à l'histoire de la doctrine catholique. — I. État de l'Église et de la papauté, après le concile de Constance; causes de la réunion du concile de Bàle.II. Réunion du concile de Bàle ; l'œuvre qu'il se propose; ses ressources ; ses causes de faiblesse. III. Les débuts du concile de Bàle et son premier conllit avec le pape, touchant l'existence même du concile; rappel et confirmation des décrets du concile de Constance sur les rapports du pape et du concile général (juillet 1431-avril 1434). IV. L'œuvre du concile de Bàle à l'égard de l'hérésie hussite, de la réforme générale de l'Église et de l'union avec les grecs (1433-1436). V. Nouveau conllit et rupture du pape et du concile (juin 1436-décetnbre 1437). VI. Les dernières années du concile de Bàle, après la réunion du concile de Ferrare- Florencc; ses décrets schismatiques; élection d'un antipape; fin du concile (1438-1449). VII. De l'autorité du concile de Bàle.
I. Etat de l'Église et de la papauté après le concile DE CONSTANCE; CAUSES DE LA RÉUNION DU CONCILE DE Bale. — La restauration de l'unité de l'Église au concile de Constance avait été saluée dans toute la chrétienté par un immense cri d'allégresse. La fin inespérée de la terrible crise du grand schisme arrache cet aveu à un adversaire acharné de la papauté, Grégorovius : « Un royaume temporel y eût succombé ; mais l'organisation du royaume spirituel était si merveilleuse, l'idée de la papauté si indestructible que cette scission, la plus grande de toutes, ne fit qu'en démontrer l'indivisibilité. » Histoire de la ville de Rome au moyen âge, 3*édit, t. vi, p. 620.
Mais le concile de Constance avait à peine ébauché l'œuvre de réforme qui s'imposait à l'Église : on l'attendait du pape Martin V ; il ne l'accomplit que dans une
très faible mesure ; à vrai dire, la plupart des réformes réclamées tendaient à réduire les revenus du pape ; or, ces revenus lui étaient nécessaires, à moins qu'on ne renonçât au système de la centralisation de l'Église, ce qui eût été dangereux pour l'unité, et ce à quoi personne ne pensait. D'autre part, les plus ardents promoteurs de la réforme se refusaient en général à l'exécuter dès qu'elle les atteignait eux-mêmes. Martin V crut assez faire pour l'Eglise en complétant l'œuvre d'union faite à Constance par la restauration du pouvoir pontifical : il ramena le Saint-Siège à Rome ; il éteignit les restes du schisme et rendit, par de bons choix, son prestige au collège des cardinaux; enfin, il s'opposa résolument à la tendance qui s'était formellement manitestée à Constance de faire du concile général un rouage permanent et ordinaire du gouvernement de l'Église. In immensiint nomen concilii abhorrebat, a dit de lui Jean de Baguse. Momonenta conciliorum generalium sseculi XV, t. i, p. 66. Cependant les théories conciliaires jouissaient encore d'une trop grande faveur et particulièrement dans l'université de Paris, pour qu'il fut possible au souverain pontife de se soustraire à la décision des Pères deConstance exigeant la convocation d'un concile à l'expiration de périodes déterminées ; d'où le concile de Pavie-Sienne, en 1423-1421. Bien que dissous prématurément et à l'improviste, ce concile avait eu le temps d'en indiquer un nouveau qui devait se tenir à Bàle, en 1431. Martin V avait approuvé cette décision, mais le concile de Pavie-Sienne l'avait encore fortifié dans son aversion pour ces sortes d'assemblées. Le délai de sept ans qu'il avait devant lui, il l'employa à poursuivre énergiquernent le rétablissement des droits et des privilèges du saint-siège en France, en Angleterre, en Ecosse, en Pologne, en Portugal, à Venise, à Florence. Moins, toutefois, il paraissait disposé à convoquer le concile, plus les églises d'Occident le réclamaient; les princes, eux aussi, s'en mêlaient ; à la fin de 1429, le pape se décida à tenir sur ce sujet plusieurs conférences avec les cardinaux.
Le 8 novembre 1430, au lever du jour, ou trouva affichés sur les murs du palais du pape et en divers points de Rome, des placards dont les auteurs — deux princes chrétiens — proclamaient la nécessité du concile, prévenaient le pape que, s'il ne l'ouvrait pas dans le délai voulu, ils se verraient obligés de sortir de son obédience, rappelaient que les princes temporels sont tenus de défendre la foi, déclaraient enfin que le pape et les cardinaux, s'ils résistaient plus longtemps, devraient être considérés comme fauteurs d'hérésie et pourraient être déposés par le concile réuni de plein droit. Ces placards, dont on ignorait l'origine, produisirent une grande sensation et déterminèrent ceux qui, à Rome, étaient partisans du concile, à parler sérieusement au pape. Celui-ci avait désigné le cardinal Julien Césarini comme légat apostolique auprès des chefs de la croisade qui allait s'ouvrir contre les hussites (1er janvier 1431). Un mois après il décida que, dès le moment où le concile s'assemblerait à Bàle, le même cardinal en prendrait la présidence et la direction. On prépara pour lui deux bulles, datées du 1er février 1431, la première le chargeant de cette fonction, la seconde l'autorisant à prononcer la dissolution du concile ou sa translation dans une autre ville. Cette seconde bulle montre que Martin Vêtait disposé à briser l'assemblée, si elle reprenait les traditions de Pise et de Constance. La mort le dispensa delà lutte; il mourut d'apoplexie, le 20 février 1431, avant que les bulles fussent parvenues à Césarini, alors à Nuremberg.
Le 3 mars suivant, le cardinal Gabriel Condulrnaro était élevé au souverain pontificat et prenait le nom d'Eugène IV (1431-1447). Le jour même de son couronnement^ mars), il confirmait Césarini dans salégation près des hussites et près du concile. Il avait dû jurer
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une capitulation imposée par les cardinaux à l'élu quel qu'il. lût : le futur pape s'engageait à réformer la cour pontificale dans son chef et dans ses membres ; il ne pourrait pas la transférer d'une ville à une autre sans le consentement du sacré collège ; il devrait réunir le concile général et procéder avec son concours à la réforme générale de l'Église, clercs et laïques; il se conformerait, pour la nomination des cardinaux, aux règles établies à Constance; il ne se permettrait aucun acte pouvant atteindre un cardinal dans sa personne ou dans ses biens, sans l'assentiment de la majorité de ses collègues; il ne ferait rien pour restreindre la liberté de tester des cardinaux ; tous les vassaux et fonctionnaires des Étals de l'Église prêteraient serment de fidélité au collège des cardinaux comme au pape; le sacré collège jouirait de la moitié de tous les revenus de l'Église romaine ; enlin le pape ne pourrait se passer de son approbation, dûment exprimée, avec le nombre des votants, pour toutes les mesures d'importance, la paix ou la guerre, par exemple, concernant les États de l'Eglise. Raynaldi,an. 1431, n. 5. Telles étaient les conditions que le cardinal Condulmaro avait acceptées et qu'Eugène IV publia aussitôt après son élection. C'était un état de choses nouveau, contraire à la constitution de l'Église, et qui ne pouvait avoir de durée, que ce partage du pouvoir entre les cardinaux et le pape. Mais les prétentions des cardinaux et les dangers qu'elles taisaient courir à la puissance pontificale n'étaient rien à côté des exigences et des menaces qui allaient venir du concile.
II. Réunion du concile de Bale ; l'œuvre qu'il se propose; ses ressources; ses causes de faiblesse. — Le concile aurait dû s'ouvrir en mars 1431. A cette date, l'abbé de Vézelay était seul arrivé; en avril, on vit venir trois députés de l'université de Paris et un évoque. Ce ne fut que le 23 juillet que, sous la présidence de Jean de Palomar, représentant le cardinal Césarihi, alors à la croisade, le concile put inaugurer ses séances; encore la salle était-elle à peu près vide.
L'œuvre qui s'imposait au concile était immense comme étendue et comme difficulté. Il fallait reprendre la réforme laissée inachevée à Constance ; il fallait essayer de mettre un terme à l'hérésie hussite et de rendre la paix à la chrétienté déchirée, tant par la guerre des Français et des Anglais, que par l'épouvantable guerre de religion que les hussites avaient déchaînée sur l'Allemagne ; il fallait enfin travailler à l'union de l'église grecque et de l'église latine, les Grecs se sentant de plus en plus pressés par les Turcs. Or, à chacune de ces œuvres s'opposaient de grands obstacles.
1° La reforme. — Le concile passait pour la panacée de tous les maux de l'Eglise ; parce qu'un concile avait mis fin à une funeste scission, on s'imaginait qu'un autre concile n'avait qu'à le vouloir pour accomplir la réforme ; mais comment triompher de la mauvaise •volonté' des intéressés? Comment vaincre, sans provoquer le plus grave des conllits, les défiances trop souvent justifiées de la papauté elle-même? Asoulever tant de questions, à heurter tant d'intérêts, ne risquait-on pas de renouveler le schisme?
2" La question hussite. — Voir Hussites. La condamnation de Jean IIuss et de Jérôme de Prague par le concile de Constance n'avait pas mis lin à l'hérésie. Les Tchèques avaient vu dans le supplice de l'hérésiarque unt injure jetée à la face de leur race. Les questions religieuse et nationale, déjà si étroitement liées pendant les querelles de l'université de Prague, s'étaient confondues. lies le mois de septembre qui suivit la mort de Jean lluss (1415), les seigneurs tchèques formèrent une ligue hussite à laquelle répondit une ligue catholique formée surtout d'Allemands. Le symbole des Tchèques était, par allusion à la communion sous les deux espèces qu'ils réclamaient, le calice substitué à la croix, d'où le nom deçaliXtinSfOU.d.'utraquisleS. De très bonne heure la masse
populaire alla beaucoup plus loin, s'exaltant dans les réunions où elle s'organisait peu a peu. Iiéjà paraissaient les chefs, un prémontré, Jean de Zéliv, qui s'était échappé de son couvent, éloquent, très populaire, sans scrupules et sans craintes; deux chevaliers, Nicolas de Hus et Jean de Trostnor, si célèbre plus tard sous le nom de Ziska. Le 30 juillet 1419, une émeute dirigée par Jean de Zéliv (défenestration de Prague) avait donné le signal des guerres hussites qui allaient, pendant près de vingt ans, couvrir la Bohème et une partie de l'Allemagne de ruines et de sang. Sigismond de Luxembourg avait dû signer les quatre articles de Prague qui lormaient la base des revendications hussites : 1° libre prédication; 2° communion sous les deux espèces; 3° suppression des biens du clergé et réforme des mœurs; 4° punition des péchés publics.
Mais ce programme ne satisfaisait plus les avancés du parti, ceux qui prenaient le nom de taborites (de leur camp de Tabor, devenu leur centre et leur capitale). Ceux-ci n'admettaient d'autres sacrements que le baptême et l'eucharistie, altéraient le caractère du sacrifice de la messe qu'ils célébraient en tchèque, et reconnaissaient à tous les laïques le droit de prêcher l'Évangile et de l'interpréter. Ils voulaient aussi établir un ordre politique et social nouveau : quelques- uns allaient jusqu'au communisme. La masse des paysans et des chevaliers fut taborite : c'est eux surtout qui portèrent le poids de la guerre. Pendant onze ans, de 1420 à 1431 , l'empire et le Saint-Siège lancèrent des armées de croisés contre les hussites ; toutes furent vaincues; à Taus, en 1431, il n'y eut même pas de combat; les Allemands prirent honteusement la fuite. Les choses en étaient là, au moment où le concile de Bâle se réunissait ; Césarini, témoin du désastre de la croisade et des dispositions effrayantes d'une partie de l'Allemagne, apportait au concile la pensée qu'on ne réussirait pas à dompter les hussites et qu'il fallait négocier, à tout le inoins, avec les plus modérés d'entre eux. Tel n'était pas l'avis d'Eugène IV, mais le concile devait s'y ranger.
3° Question de l'union avec les grecs. — Cette affaire se présentait, à première vue, mieux que les deux précédentes. La chute de Thessalonique (mars 1430) qui mettait Constantinople à la merci des Turcs avait fait grandir le parti de l'union. L'empereur, Jean VIII Paléologue, était décidé à venir la négocier lui-même en Italie. Mais l'intention, manifestée par le pape, de traiter directement avec l'empereur et le désir formellement exprimé par les Grecs de tenir en Italie, dans la région d'Ancône, le concile d'union, faisaient prévoir pour le concile de Bàle nouveau conllit et nouvelles difficultés.
4° Causes de faiblesse. — Pour résoudre ces questions, le concile de Bàle était loin d'avoir la force et l'autorité morale du concile de Constance. Ce qui avait fait la force de ce dernier concile, c'avait été' la division de la papauté, la présence de l'empereur résolu à le soutenir, l'ardent désir de tous les princes chrétiens d'en finir avec le schisme, etenfin, la réunion à Constance de tout ce qu'il y avait d'éminent dans la catholicité. En face du concile de Bàle se dressait la papauté unifiée: la chrétienté tremblait de voir renaître la division ; l'empereur se défiait. Si, au début, il soutint les Pères de Bàle, ce fut d'abord pour satisfaire l'opinion en Allemagne, ce fut aussi pour exercer une pression sur le pape, afin que celui-ci procédât à son couronnement. Il ne fit qu'une courte apparition à Bàle et ensuite se retourna du côté d'Eugène IV par opposition aux tendances révolutionnaires du concile. Enfin ce concile ne comptait qu'un lies petit nombre de hauts dignitaires ecclésiastiques, de sept à onze cardinaux qui, à l'exception du cardinal d'Arles, ne restèrent pas longtemps, une centaine d'évèques qui se réduisirent à une ving-
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taine, cinq ou six cents docteurs, théologiens étroits et orgueilleux qui prétendaient imposer leurs opinions, votaient pèle-méle et n'étaient pas toujours respectables même dans leur conduite privée. Les hommes illustres qui avaient fait la gloire du concile de Constance étaient tous morts. On vit cependant quelques hommes éminents à Bàle : d'abord le cardinal Julien Césarini, de qui Vespasiano da Bisticci a pu dire : « J'ai connu beaucoup de saints hommes, mais pas un qui fût comparable au cardinal Césarini ; depuis cinquante ans, l'Église n'a pas eu son pareil, » Vite di uomini illustri del secolo xv, dans Mai, Spicilegium romanum, Rome, 1839, t. i; puis Nicolas deCusa, également remarquable comme théologien, comme géomètre et comme écrivain politique; enfin, les deux cardinaux qui conduisirent avec bonne foi, mais avec passion, la campagne contre Eugène IV, l'Espagnol Jean Cervantes, cardinal de Saint- Pierre-aux-Liens, et l'archevêque d'Arles, Louis d'Aleman, à qui ses vertus et les miracles accomplis sur son tombeau méritèrent une réputation de sainteté que l'Eglise a consacrée. (Il fut béatifié en 1527, sous Clément VII, en même temps que Pierre de Luxembourg. Gallia christiania, Eccl. Arelat., t. i, col. 584.) Par le fait même de sa composition, le concile de Bàle avait un caractère démocratique très prononcé et fort peu conforme à la tradition de l'Eglise : ce caractère se manitesta encore par le mode antitraditionnel adopté pour les délibérations, une fois que le concile fut assez nombreux, c'est-à-dire à partir d'octobre 1132. Déjà à Constance, on avait rompu avec les usages en délibérant par nations. A Bàle, ce fut bien autre chose. On se partagea en quatre députations ou commissions, renouvelables tous les trois mois, chargées : la première, des affaires de la foi, la seconde, delà paix de l'Église ; la troisième, de la réforme; la quatrième, des affaires générales. Chaque députât ion devait contenir un nombre à peu près égal de représentants de chaque nation et de chaque ordre de clergé : cardinaux, évêques, abbés, docteurs; on y admit même des laïques. On se réunissait ensuite en sessions générales et on votait par députations. La majorité était ainsi assurée aux clercs inférieurs.