AVANT-PROPOS
Je songe depuis vingt ans au livre que j e publie aujourd'hui; c est-à-dire que pendant ce laps de temps f ai recueilli avec soin tout ce qui pouvait avoir trait au but que je m'étais proposé. Je ne me flatte pas d'avoir épuisé mon sujet, je crois, au contraire, qu'on pourra encore, après moi, glaner fructueusement ; mais ï ai la satisfaction de pouvoir me dire que, sans espoir d'être jamais complet, j' ai fait néanmoins pour l'être tous les efforts possibles. Ces efforts ont été grands, car le champ que j'avais à explorer est clairsemé de renseignements. L'histoire, en général, fait une maigre part aux architectes] tandis que les faits et gestes des peintres et des sculpteurs sont relatés complaisamment, c'est à peine si les architectes sont gratifiés d'une mention presque toujours concise et sèche, dont le seul avantage est de les sauver de l'oubli. Et, chose digne de remarque, cette injustice, qui est de tous les temps, se montre plus criante encore de nos jours. Une large part est faite à la critique des œuvres qui sont du domaine des arts et des lettres; chaque lundi nos journaux consacrent une de leurs pages au compte rendu du moindre livre et de la plus insignifiante comédie, ils prodiguent leur publicité aux auteurs et aux acteurs des dernières comme des premières catégories, ils s'occupent asse\ souvent des musiciens, quelquefois des peintres et des sculpteurs : ils ne songent jamais aux architectes! Singulière anomalie! le plus utile et le plus ancien des arts, celui dont les produits sont les plus grandioses et les plus durables, l'architecture, à qui l'on doit les magni-
Il AVANT-PROPOS.
figues monuments du Moyen Age et delà Renaissance, c'est-àdire les plus anciennes et les plus pures de nos gloires, l'architecture, dis je, est oubliée ou dédaignée, et les architectes, je parle même des pj entiers d'entre tous, restent à peu près inconnus. Qui sait lés noms des grands artistes auxquels sont dues les cathédrales de Paris, d'Amiens, de Reims, de Strasbourg? Combien de gens savent que le vieux Louvre est de Lescot et le Carde-Meuble de Jacques-Ange Gabriel?
C'est pour réparer, dans la mesure de mes forces, ce déni de iustiee dont est victime toute une classe d'artistes, que je viens soumettre au public ce travail, fruit de longues et patientes recherches.
Je n'ai pas la prétention d'avoir, le premier, traité le sujet dont il s agit; avant moi, Félibien, Dargenville, Pingeron, Quatremère de Qiiincy ont publié des biographies d'artistes, parmi lesquelles une part quelconque a été faite aux architectes; mais, outre que la liste des architectes dont se sont occupés ces auteurs est très-restreinte, la plupart de ceux qu'ils ont choisis sont étrangers : les Italiens surtout figurent là en trèsgrand nombre, et, tandis que telle notice consacrée à un artiste italien occupe che\ Qitatremère jusqu'à quarante-quatre pages, tout ce que fauteur a trouvé à dire de son compatriote Du
Cerceau se réduit à dix lignes!
Sans vouloir m' ériger ici en juge des livres que je viens de citer, qu'il me soit permis de dire que, suffisants pour les époques auxquelles ils appartiennent, ils ne le sont plus pour ce tempsci, oit l'étude et la curiosité des faits historiques, qu'il s'agisse des hommes ou des choses, exigent des informations si exactes et si précises! Félibien1 ne s'est occupé que de quelques artistes et il l'a fait de la façon la plus sommaire; Pingeron'*, dans un français dont l'élégance laisse souvent à désirer, s'est contenté
i . Recueil hist. de la vie et des ouvrages des plus célèbres architectes. Paris, 1687.
2. Vies des architectes anciens et modernes, etc. Paris, 1771.