‹ Dictionnaire des métaphores de Victor HugoChapitre 1 sur 221 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Je suis Académicien, mon cher Duval,etje croyais savoir, mieux qu'un autre, que la confection d'un dictionnaire est une très longue besogne. Aussi, lorsque vous êtes venu m* annoncer que vous faisiez un « Dictionnaire des Métaphores de Victor Hugo » et me demander quelques lignes d'introduction pour ce futur livre, je vous ai repondu tout de suite : « Bien volontiers. » Mais, je vous V avoue franchement, fêtais de mauvaise foi. fe croyais concilier mon désir de vous plaire, qui est vif, et ma paresse, qui est considérable ; fêtais persuadé que vous n'auriez jamais la patience d'achever un tel ouvrage et que je serais dispensé, par conséquent, d'écrire ma préface.

Eh bien, je n'ai que ce que je mérite. Vous avec courageusement fini votre livre, et moi, je dois te-

nir ma promesse. Quel travail \ Je vous admire, mon cher ami. Vous ave^ dénombré V innombrable, tout simplement. U armée de Xerxès a défilé devan t vous et vous l'ave^ passée en revue, depuis les premiers satrapes mitres d'or jusqu'au dernier goujat de V arrière- garde, sans oublier un seul éléphant de combat, un seul dro?nadaire chargé de bagages.

Voici que je m'exprime par images, ce qui est tout' naturel, convenez-en, à propos des métaphores de Victor Hugo. Permettez-moi encore une comparaison, une des plus vénérables qui soient au monde, une comparaison biblique. « Plus nombreuses que les étoiles du ciel. » Oui, c'est bien cela. Les images du maître, ce sont les étoiles, les douces, les sereines, les fascinantes étoiles ! Contemplez, par une pure nuit d'été, cette poussière de inondes. Qui les comptera ? Personne ? Si. L'observateur attentif de tous les minuits, le berger qui mène paître son troupeau sur les hauteurs et qui tient, pendant ses longues promenades nocturnes, ses yeux levés vers les abîmes infinis. Vous avez imité les pâtres chaldéens. En regardant, en admirant les astres éblouissants qui flamboient dans l'œuvre de Victor Hugo, l'idée vous est venue de les classifier, de les mettre en ordre, et, à force de méthode et de goût, vous y avez réussi. C'est tout un ciel poétique dont vous êtes V astronome.

Ah ! Comme vous ave% raison, comme nous avons raison, tous les deux, de rester fidèles à Victor Hugo ! N'est-ce pas qu'il y a des vers de lui — et des centaines ! des milliers ! — que nous savons par cœur et que nous ne pouvons jamais nous redire sans que notis monte au cerveau la délicieuse ivresse de V enthousiasme ? Et puis, vous et moi, nous l'avons connu; nous avons approché cet homme prodigieux. N'est-ce pas que nous n'avons jamais vu, sans un tremblement d'émotion, cette face puissante et auguste, sous ses cheveux drus et blancs, avec ses terribles yeux enfoncés sous leurs arcades, où brûlait la flamme du génie ? Pour nous autres, pour ceux de notre génération, il a été, il est, il restera toujours le Maître par excellence, le Poète suprême, le Dieu, Notre Père de Guemesey !

Mais, m'assure-t-on, parmi les jeunes gens, plusieurs deviennent froids pour Victor Hugo. Tant pis, et vous en sere^ triste comme moi, mon cher Duval. Nous vivons dans un temps de réaction contre les trop grands. C'est un effet des démocraties. N'essayait-on pas, l'autre jour, de « déboulonner » à coups de notules et de petits documents, l'homme de bronze, qui se tient toujours debout sur la colonne Vendôme ? Qu'importe ? Il s'en console sans doute, quelque pari^ avec ses seuls égaux, Alexandre, César et Charlemagnc. je plains ceux

qui font des réserves devant Victor Hugo, le plus grand lyrique de tous les siècles. Il sont quelquesuns, cependant. En parlant de lui, certains critiques récents prennent des airs pinces, épluchent la queue du lion pour y chercher des puces. L'un fait cette belle découverte que la postérité choisira ses morceaux de prédilection dans cette œuvre babélique.Un autre préfère Lamartine , comme si Mozart gênait Beethoven, comme si Raphaël empiétait sur la gloire de Michel- Ange. Vous me dire^ que la critique n'est, après tout, que la critique. Ce qui est plus grave, à mes yeux, c'est que les poètes d'hier, les tout nouveaux, ne prononcent pas souvent le grand nom, ne se réclament que de Baudelaire. Parbleu ! Une me déplaît pas que la Jeunesse soit irrespectueuse. C'est forcé. Ils m' 'intéressent ces archi-délicj.ts, ces « décadents », comme ils se nomment eux-mêmes avec une crânerie, avec un brave mépris de ridicule, qui méfait sourire et qui me rappelle le temps où J'étais fier d'être appelé parnassien. Qu'ils sont heureux d'être jeunes ! Ils cherchent du neuf à tout prix, ils jouent la difficulté, comme on dit autour des billards, ils veulent faire de la poésie « fugue 'e ».

Pourquoi p a

Seulement je les trouve ingrats pour Victor Hugo. Ils ont l'ai:' de ne pas l'avoir lu, ils semblent ne

pas se douter que nul, plus et mieux que lui, n'a fait de la musique avec Us rythmes, de la peinture avec les mots, et cela en respectant le clair génie français et la bonne et lumineuse syntaxe. Tene^, j'aimerais à tenir, devant moi, un groupe de ces enfants raffinés, en leur adjoignant, pour V antithèse, quelque normalien très subtil, un peu dégoûté même — mon ami Jules Lemaître, par exemple, — et je voudrais leur lire, là, comme je les sens, à pleine voix et à plein cœur, /# Tristesse cTOlympio ou le Booz endormi. S'ils rt éclatent pas, à la fin du poème, en larmes d'admiration et de joie, c'est qu'ils n'y entendent goutte, aux vers sublimes.

Victor Hugo !... Mais nous en sommes pénétrés, mais nous l'avons dans le sang, mais le plus beau de notre ne^ en est fait, comme dit V énergique langage du peuple ! Et c'est ainsi pour nous tous qui tenons une plume, oui, pour nous tous, sans en excepter ce superbe bourreau de travail, ce puissant Zola, qui ne se doutera jamais à quel point il est romantique.

Je songeais à tout cela, mon cher Duval, en lisant les épreuves de votre livre, f ajoute que je le trouve utile et excellent. Je souhaiterais que tous les assembleurs de rimes l'eussent sur leur table de travail ; car il leur rappellerait, de temps en temps, deux vérités essentielles : d'abord que la

Poésie vit d'images , et ensuite que, parmi tous les poètes de l'humanité, Victor Hugo est celui qui a inventé le plus d'images, et les mieux suivies, les plus frappantes, les plus magnifiques.

François Coppée.

Abcès.

Peux-tu guérir Y abcès du volcan poitrinaire.

L'Ane.

Abeille.

Que de vierges, abeilles, Dont les cieux sont remplis.

Le progrès, ténébreuse abeille, Fait du bonheur avec nos maux.

Les Châtiments.

Elle fit sa petite moue dédaigneuse, dressa la tête comme un oiseau, puis éclata de rire, et le poignard mignon disparut comme il était venu, sans que Gringoire pût voir où Y abeille cachait son aiguillon.

Notre-Dame de Paris.

ABL — 2 — ABL,

La poésie de Shakespeare a le parfum pur du miel fait en vagabondage par Y abeille sans ruche.

Td.

Rien ne ressemble à une âme comme une abeille. Elle va de fleur en fleur comme une âme d'étoile en étoile, elle rapporte le miel comme l'âme rapporte la lumière. *

Ov.atre--zingt-trcixe .

De loin elle semble V abeille qui tremble Au bout d'une fleur.

La Esmeralda.

le l'enfant travaille, humble et vermeille, Dans les songes ainsi que dans les fleurs V abeille.

L'Art d'être grand-père.

Je composais cette ieune Comme Vabcille fait son miel.

Beau, joyeux, l'âme éveillée, Comme une abeille mouillée De rosée au mois d'avril !

Idem .

Ablution. — Elle sortit du lit et fit les deux ablutions de l'âme et du corps, sa prière et sa toilette.

Les Misérables.

AEO — 3 — AIG

Abo'ement. — Et des troupeaux de canons inouïs nous jetant V aboiement de l'abîme ;

La Légende des siècles.

Accoudé.

Nous sommes accoudés sur notre destinée. L'œil fixe et l'esprit frémissant.

Les Contemplations.

Accusé. — Un génie est un accusé.

Shakespeare.

Achills. — Comme Achille traînant Hector, la tragédie grecque tourne autour de Troie.

Préface de Cromwell.

Aïeule.

Et, sans lui faire mal, dans la forêt, aïeule Des sources et des nids, il l'avait emporté.

L'Art d'être grand-père.

Voir Epouse.

Aigle.

Son jour vint ; on le vit, vers la France alarmée, Fuir, traînant après lui comme un lambeau d'armée, Chars, coursiers et soldats, pressés de toutes parts. Tel, en son vol immense atteint du plomb funeste, Le grand aigle, tombant de l'Empire céleste, Sème sa trace au loin de son plumage épars.

Odes et Ballades.

Nos chants volent à Dieu, comme l'aigle au soleil.

Idem.

AIG — 4 — AIG

L'ange vole plus haut que V aigle.

Les Contemplations.

la fanfare, Comme un aigle agitant ses bruyants ailerons, Chantait claire et joyeuse au front des escadrons,

La Légende des siècles.

La pensée est un aigle à quatre ailes, qui va Du gouffre ou Noé flotte, à l'île où Jean rêva.

Les quatre vents de l'Esprit.

Aiglon.

Surpris par l'ouragan comme un aiglon sans ailes, Qui tombe du grand chêne au pied de l'arbrisseau, Faible enfant, du malheur j'ai su les lois cruelles. L'orage m'assaillit voguant dans mon berceau.

Odes et Ballades.

Et puis il revenait avec la grande armée, Encombrant de butin sa France bien-aimée,

Son Louvre de granit, Et les Parisiens poussaient des cris de joie, Comme font les aiglons, alors qu'avec sa proie

L'aigle rentre à son nid.

Les Chants du Crépuscule.

Aigrette.

Au front du vieil Etna met une aigrette d'or.

Les Feuilles d'automne.

Voir Casque.

Aiguillon. — La légèreté de l'aile sert la furie de V aiguillon ; qui est agile est terrible ; et, dans

AIG — 5 - AIL

sa Forêt Xoire, le lourd caporalisme allemand, assailli par toutes les flèches qui sortent du bourdonnement parisien, pourra bien connaître le repentir que donnent à l'ours les ruches irritées.

Actes et Paroles (aux rédacteurs de la Renaissance.

Aiguiser.

Quelquefois comme Horace aiguise un anapeste,

Les quatre -cents de l'Esprit.

Aile.

La citadelle crénelée, Ouvrant ses bras sur la vallée, Comme les ailes d'un vautour.

Odes et Ballades.

Ainsi que l'oiseau met sa tête sous son aile. L'enfant dans la prière endort son jeune esprit.

Les Feuilles d'Automne.

Toutes les ailes de l'aurore, Toutes les griffes de la nuit.

Les Contemplations.

De chacun d'eux s'envole un rayon fraternel, L'un plein d'humanité, l'autre rempli de ciel ;

Dieu les prend et joint leur lumière, Et sa main, sous qui rame, aigle de flamme, éclot, Fait du rayon d'en bas et du rayon d'en haut

Les deux ailes de la prière.

Idem,

Page 1