‹ Dictionnaire des mystères, ou, Collection générale des mystères, moralités, rites figurés et cérémonies singulières. Suivi d'une Notice sur le théâtre libreChapitre 12 sur 1429 · MARIE, ABRAHAM · texte numérisé non relu

MARIE, ABRAHAM

marie. Voici une chambre disposée pour nous ; le lit n'est point composé de mauvais matelas. Asseyez-vous, je vais tirer votre chaussure, vous vous" fatigueriez en vous déchaussant.

abraham. Fermez d'abord la porte à clef, pour que personne ne puisse entrer.

marie. Ne vous en inquiétez pas; je m'arrangerai de sorte que personne ne puisse aisément venir jusqu'ici.

abrahui (à pari). Il est temps d'ôter le grand chapeau qui cache mes traits et de montrer qui je suis. (Haut.) Orna fille adoptive ! ô partie de mon àme! Marie , reconnaissez-vous en moi le vieillard qui vous a nourrie avec l'affection d'un père, qui vous fiança au fils unique du Roi des cieux?

marie. Ah! c'est mon père et mon maître Abraham qui me parle (42)!

abraham. Que vous est-il arrivé, ma fille? marie. Un grand malheur.

ABRAimi.Qui vous a trompée? qui vous a séduite? m mue. Celui qui a causé la chute du premier homme.

abraham. Où est ce temps digne des deux que vous passiez ici-bas?

varie. Bien loin, écoulé.

abraham. Où est votre pudeur virginale? où est votre chasteté admirable?

UAKIE. Perdue !

abraham. Si vous ne vous repentez pas, pouvezvous espérer encore le prix de tant de fatigues, de vos jeûnes, de vos prières et de vos veilles, maintenant que vous êtes comme tombée des hauteurs du ciel, et noyée dans les profondeurs de l'enfer? marie. Hélas !

abraham. Pourquoi m'as-tu méprisé? pourquoi m'as tu délaissé? pourquoi ne m'as-tu pas révèle le malheur de ta chute. Mon ami Ephrem et moi, nous eussions fait pour toi les pénitences convenables.

marie. Tombée, tombée dans le péché, souillée, je n'osai plus m'approcher de votre sainteté.

abraham. Qui jamais fut exempt de péchés, hormis le fils de la Vierge ?

marie. Personne.

abraham. Le propre de l'homme est de pécher; ce qui est du démon, est de persévérer dans le péché. On doit blâmer non pas celui qui tombe par surprise, mais celui qui néglige de se relever aussitôt.

marie. Malheureuse que je suis!

abraham. Pourquoi te proslernes-tu? Pourquoi restes-tu à terre, immobile ? Lève-toi et écoute ce que je vais te dire.

m*rie. Je suis tombée, frappée de terreur, et ne pouvant supporter le poids de vos remontrances paternelles.

(42) < La légende indique ici énergiqnemenl le jeu

de scène. Elle nous montre Marie perterrefacla

lapidis instar immobilis. — La situation développée dans cette scène est une des plus pathétiques que l'on ait jamais mises au théâtre. > (ld.)

(45) M. Magnin a rapproché de ces belles paroles, qui ne sont qu'indiquées dans le légendaire, ces vers de YHamlet de Ducis :

abraham. Ne songe qu'à mon amour pour loi et cesse de craindre.

marie. Je ne puis. F? abraham. N'est-ce pas pour toi que j'ai quitté mon désert si regrettable et renoncé presque entièrement à l'observance de toute discipline régulière? Moi, véritable ermite, je me suis fait le compagnon de table de débauchés! Moi qui depuis si longtemps neconnaissais que le silence, j'ai proféré des paroles joviales, pour n'être pas reconnu! Pourquoi baisser les yeux et regarder la terre? Pourquoi dédaignes-tu de me répondre et d'échanger avec moi les pensées?

marie. La conscience de mon péché me confond , je n'ose lever les yeux vers le ciel, ni mêler mes paroles aux vôtres.

abraham. Ma fille, n'aie ni crainte, ni désespoir ; mais arrache-toi à cet abîme de désespérance et mets ta confiance en Dieu.

marie. L'énorinité de mes péchés me tient courbée au plus profond du désespoir.

abraham. Vos péchés sont bien grands, je l'avoue : mais la bonté de Dieu est plus grande que toutes les choses créées (45). Brisez donc avec ces abatte ments et ne laissez pas écouler, sans bouger, le peu de temps qui vous est donné pour vous repentir; car la grâce divine abonde davantage là où ont le plus abondé les désordres et l'abomination.

marie. S'il y avait quelque chance de pardon, ce n'est pas l'ardeur du repentir qui ferait défaut.

abraham. Ayez donc pitié des fatigues que j'ai supportées pour vous et laissez de côté ce funeste accablement, plus funeste à notre sens que toutes les fautes accomplies. Car celui qui ne croit pas à la pitié de Dieu pour les pécheurs commet un péché irrémissible. En effet, de même que l'étincelle du caillou ne peut embraser la mer, de même le comble de nos forfaits ne saurait altérer la douceur de la bonté de Dieu.

marie. »e ne nie pas la grandeur de la bonté suprême , mais à l'aspect de renommé de moa crime , j'ai peur d'être impuissante à faire une pénitence sullisante.

abraham. Votre iniquité sera toute en moi ; seulement retournez au lieu d'où vous avez fui et reprenez le genre de vie que vous avez abandonné.

marie. Je ne m'opposerai jamais à aucun de vos désirs et j'obéis de suite à vos ordres.

abraham. C'est bien là, je le déclare, l'enfant que j'ai élevée, et maintenant c'est toi que je dois chérir plus que tout.

marie. Je possède un peu d'or, des vêtements; j'attends votre volonté et votre décision à cet égard.

abraham. Acquis par le péché, abandonnez tout cela au péché.

marie. Je pensais à distribuer ces objets aux pauvres ou bien à les offrir aux saints autels.

abraham. Le produit du crime n'est certainement pas une offrande agréable à Dieu.

marie. Eh bien, n'y pensons plus.

abraham. L'aube parait, le jour vient; partons.

marie. C'est à vous , père chéri , de précéder , comme le bon pasteur, la brebis retrouvée; moi, marchant sur vos pas, je suivrai mon guide.

abraham. Non certes; j'irai à pied , mais vous monterez sur mon cheval, de peur que l'aspérité du chemin ne blesse la plante de vos pieds délicats (44).

Votre crime esl horrible, exécrable, odieux

Mais il u'est pas plus grand que la boulé des cieux!

' (44) Encore un doux souvenir de Virgile. — Marie aura bien raison tout à l'heure de remercier le bon ermite de sa tendre compassion. U'est impossible de prêcher la pénitence à un cœur de femme avec une plus douce, plus charitable et plus consolante onction. (Id.)

ABU

MCTIONNAlUt l»t.S MYSTERES.

ABU

marie. Oh! comment vous oublier? comment vous prouver ma reconnaissance? C'est moi, si indigne de pitié, qui n'éprouve ni contrainte ni terreur. Vous ne m'excitez à la pénitence que par les plus douces attentions.

Abraham. Je ne vous demande rien autre chose que le service fidèle et assidu de Dieu durant le reste de votre vie.

marie. Je m'attacherai à Dieu de toute ma volonté, de toutes mes forces, et si le pouvoir me manque, jamais du moins ce ne sera le désir.

Abraham. Cette ardeur aux vanités doit être désormais transformée en passion du service des désirs divins.

marie. Tout mon souhait est que , par vos mérites, s'accomplisse en moi la volonté, de Dieu.

Abraham. Hâtons notre retour.

marie. Hâtons-nous, tout délai nie pèse.

Page 1