SEIGNEURS DE LA COUR, VALETS
(La seine se passe dans la partie de la Gaule conquise déjà par les Francs.)
aurélien. Mon très-cher seigneur redouté, queMatiomet, par la bonté duquel vous tenez le royaume de France, vous maintienne en cette puissance ! et, de même qu'il Tait croître les biens (de la terre), qu'il vous grandisse en honneur , vous garde en bonne Vie et vous mette, sire, heureusement à bout de vos entreprises.
le roi. Ami Aurélien , je souhaite que Mahom vous défende de tout mal ! Cependant dites-moi des nouvelles de Bourgogne, car vous n'êtes pas si maladroit, puisque vous en venez , que de rien connaître de La situation du roi Gondebaut; j'ai besoin d'en savoir tout de suite quelque chose.
aurélien. Sire, je ne vous mentirai pas, et je crois que vous le savez bien. Relativement à ce que vous lui avez écrit, voici, cher sire, ce qu'il vous répond^ Aurélien donne à Clovis la lettre de Gondebaut.) Mais j'ai à dire encore quelque chose que j'ai vu. Après bien des informations j'ai su que Gondebaut a une nièce, et je vous jure qu'il y a longtemps que je ne vis une demoiselle aussi sage et aussi gracieuse. Beau maintien dans son allure , et langage si courtois que chacun s'en émerveille; le teint entremêlé de lis et de roses. Tout montre bien qu'elle est issue de race royale et d'un sang élevé. Bien que le roi Gondebaut ait tué son père Chilpéric, nonobstant qu'ils fussent frères, je vous affirme comme une chose vraie qu'elle est digne d'avoir un roi pour mari.
clovis. Seigneurs , je veux vous découvrir un dessein hardi (que j'ai conçu). Approchez tous de moi, et écoutez, je vous prie.
le premier chevalier. Cher sire, dites sans hésitation votre vouloir. Nous vous écouterons tous de bon cœur, n'en doutez pas.
le deuxième chevalier. Oui, vraiment, et j'ajouterai que, s'il vous faut conseil, vous en aurez, sire, à voire honneur.
clovis. Bien ; voici ce que je veux dire : je me crois d'âge à me marier avec quelque femme dont il me puisse venir une lignée royale qui dans l'avenir gouverne et tienne mon royaume et le défende cl le soutienne comme sien après' ma mort. Or, le roi Gondebaut, dit-on, a une nièce belle et gentille; j'ai envie de la demander pour femme, si vous me le conseillez; je vous prie, que vous en semble?
LE PREMIER CHEVALIER, AL' TROISIÈME. Seigneur,
répondez pour nous tous, nous nous en rapportons à vous; tout ce que vous direz sera fait.
LE TROISIÈME CHEVALIER. SeiglICllrS, CC dont VOUS
me chargez ne m'est pas trop facile; et pourtant, en deux mots, voici mon avis : Si vous me Croyez, roi Clovis, certes, vous vous marierez le plus tôt possible. Si Gondebaut vous donne sa nièce pour femme de bon gré, prenez -la, c'est mon conseil surtout à causedeson bon renom et du grand bien qu'on en dit. Si, au contraire, il ne consent pas, il faudra en chercher ailleurs une autre qui soit digne de tous et de sang royal.
le deuxième cutVAi.iER. En vérité, ce conseil est bon et loyal.
le premier chevalier. Par mon âme ' cher «ire , et sans autre discours, il s'en est bien acquitté, hous sommes tous de son avis, je vous assure.
clovis. Viens donc ici, Aurélien. 11 faut aller encore en Bourgogne pour cette affaire-ci ; car, où trouver, pour la mettre en bon chemin, un meilleur légat? Voici ce que tu feras : D'abord tu entreras de suite en relation secrète avec la demoiselle dont tu m'as entretenu : n'y manque pas. Tu lui présenteras, comme don de noces, ces vêtements d'or; et enfin, tu lui donneras cet anneau en mon nom. H n'y a point, en tout ceci, de manquement au devoir; d'autant qu'elle sera ma femme : je le veux.
aurélien. Sire, en vérité, je ferai votre volonté le mieux et le plus sagement que je pourrai. Je vais donc prendre ici congé de vous et appeler mou écuyer. — Avance , Huchon Passe-Porte ; tiens , emporte ce paquet-ci sous ton bras.
l'écuyer. Volontiers, monseigneur ; je crois que c'est de la toile.
aurélien. Quoi que ce soit, il ne faut pas en parler, nous emporterons cela avec nous quand nous nous en irons. Va toujours. — Cher sire, un dernier mot : que Mahomet vous ait en sa garde ! Je m'en vais; mais je reviendrai le plus tôt possible, sans aucun doute.
clovis. Allons, va et reviens avec la réponse de 'a demoiselle : sache surtout s'il lui plaira bien d'être ma compagne.
aurélien. Mon redouté seigneur et maître, n'ayez pas d'inquiétude, tout ce qu'elle me dira sera écrit en mon cœur , si profond que je n'en oublierai rien, et je vous le répéterai exactement au retour.
clovis. Tôt , tôt ; n'arrête pas , en route, et a l'œuvre.
;scène II.
renier, pauvre; deuxième pauvre
(La scène se passe en Burgundie.)
le premier pauvre. Attends-mot, attends, Renier, Renier ! arrête, que je te parle. Par ta foi! où vastu si vite? Ne me ments pas.
le deuxième pauvre. Je presse le pas tant que je peux et je suis en peine, malgré ma diligence, d'être avec les autres à la distribution.
le premier pauvre. Par qui sera-t-elle faite, et où?
le deuxième PAUVRe. Ne le sais-tu pas bien, dis, nigaud. Clolilde, la nièce du roi , sitôt hors de l'église, donne de ses mains l'aumône aux pauvres qui sont devant elle et qu'elle voit en besoin; aux uns plus, et moins aux autres, suivant que son goût et sa dévotion l'y portent? Et moi, je vais savoir, c'est mon dernier mot, si j'aurai quelque chose d'elle par charité.
le premier pauvre, ivenier , sache en vente qu'elle n'est allée nulle part aujourd'hui ; elle n'est pas même sortie de son logis, j'en suis bien informé; allons-nous-en donc tout doucement devant l'église pour l'attendre, et tendons nos mains [aux autres personnes pour demander.
le deuxième pauvre. C'est bien dit, et je n'y vois rien à reprendre. Allons, amis !