SCÈNE XXXVII
LES MÊMES CHEVALIERS, l'iMPÉU ATIUCE
le deuxième CHEVALIER. En avant ! messirc Brun, dans ce désert, faites mourir celte dame; dépcchczvous.
le premier cnr.VAi.iER. Très-cher compagnon et doux ami, la pitié m'a gagné le coeur ; je ne saurai prendre sur moi de la toucher.
LE DEUXIÈME CHEVALIER. Et loi, Baudouin , Cil
avant, trappe! dépéche-loi.
.Baudouin. Seigneurs, non, vraiment, me donna t-on
un comté, le meilleur qui soit d'ici au Caire, je n'aurais pas le cœur de lui faire du mal ou des outrages.
LE PREMIER CHEVALIER. Ni moi non plllS, je ll'eil
ai pas le courage; rien au monde ne me déciderait à la voir mourir ou à lui faire du mal. Cependant il faut qu'elle meure par nos mains ; sinon ce serait à n 'us à mourir pour elle tous trois ensemble : c'est sûr.
le deuxième chevalier. Je vous dirai ce qui nie semble opportun}; et, si cela vous plait , nous le ferons: nous la mènerons à celle roche qui est située assez avant dans la nier; là nous l'abandonnerons. Certes, elle ne pourra pas y vivre deux jours entiers sans mourir d'angoisse. Quant à nous, nous nous en relo microns, el nous dirons à l'empereur qu'elle est mise à mort.
Baudouin. Par ma foi! c'est bien trouvé, car toujours l'orage y régne; mais vous le savez , il nous y faut aller en bateau. I
le premier chevalier. Baudouin, vous en avez un tout prêt : regardez ! — Enlrons dedans tous quatre, el dépêchons nous d'y aller. — Dame, entrez dedan-.
l'impératrice. Volontiers. — Hélas !. pauvre femme, sous quelle é oile suis-je née pour être ainsi destinée à aller mourir ignominieusement? — Eh, seigneurs! si vous devez détruire mon corps, pour l'amour de Dieu, failes que je meure proinptement, je vous en prie.
Baudouin. En avant! marchons sans relard , car je vous mènerai bien tous. J'ai fait ce métier à mou compte plus d'un au entier.
l'impératrice. Ah! Dame, qui êtes le vrai sentier et le porl de ceux qui soûl égarés, secourez une malheureuse pécheresse abreuvée de tribulations ; accourez à mon aide! Vierge, je vous eu prie de tout mon cœur, el puisse ma mort tellement purifier mon âme que j'obtienne la gloire éternelle.
le deuxième chevalier, ilolà, seigneurs ! il faut débarquer ; nous sommes arrivés à la roche. — Daine, déshabillez-vous, sans plus de difficultés; lès cho>es en étant à ce point, il faut se résigner.
l'impératrice. Seigneurs, puisque cela ne peut cire autrement, je consens à ce que vous voulez : je me déshabillerai ici dedans. — Ah! ah! empereur, cher sire , comment pouvez-vous être dur el barbare envers moi au point de nie faire périr suis raison? Certes , vous avez élé poussé à celte action par quelque traître; je n'en doule point. — Allons, amis! que Dieu vous pardonne! quant à moi je ne vous en veux pas.
le premier chevalier. Dame , nous ne pouvons vous garder davantage avec nous. Il vous faut, sans plus larder, descendre sur celle roche.
l'impératrice. Seigneurs, même pour mourir, je veux y descendre sans résistance. Vous lous, priez Dieu pour moi, je vous en conjure.
le premier chevalier. Dame, que le Roi de paradis vous soit miséricordieux, courtois cl doux; qu'il vous veuille pardonner aujourd'hui vos mauvaises actions cl vos mauvaises paroles, et puisse-t-il donner à voire âme la gloire éternelle!
Baudouin. Amen! Ainsi soil-il ! Allons-nous-en avant l'orage, tant que le vent csl encore favorable; je le conseille.
le deuxième chevalier. Allons ! je souhaiterais que nous fussions sur le seuil du palais de l'empereur.— Ma chère dame, nous vous reconiinauiloi.s à Dieu : puisse-l-il vous donne:- d"s consolations ! prenez bon courage; et ayez soin, quelque chose qui vous arrive, d'avoir toujours à la bouche le nom de Dieu : c'est ce que vous avez de mieux à faire.
le premier chevalier. Seigneurs, si vous ino v yez les yeux pleins de larme-, n'en soyez point étonnés : je suis, par Dieu ! saisi de pitié.
Baudouin. Holà ! descendons : voici le lieu où nous nous sommes embarqués.
le deuxième chevalier. Oui vraiment, et où nom av. mis trouvé ce bateau. Ici nous le prîmes, ici nous le laisserons; et, si l'on m'en croit, nous irons droit à l'empereur.
Baudouin. Vous ne m'y verrez pas le dernier. En avani, allons.