LA PREMIÈRE MARIE
Devant le sépulcre du Seigneur, s'avancent d'abord trois frères vêtus de manière à représenter les trois Maries, marchant lentement et d'un air désolé; ils chantent tour h tour.
la première marie. Hélas.! le saint pasteur a succombé, sans péché et sans tache. O douloureux événement 1
la seconde. Hélas! le vrai pasieur est mort, source de vie pour les saints. O mort lamentable!
la troisième. OIi ! race des Juifs, mauvaise, cruelle, furieuse ; exécrable population !
la première. O race impie, jalouse, pourquoi as-tu condamné le pieux Jésus? O furie criminelle I
la seconde. Coiiiiiient le juste avait- il mérité la troix ? ô peuple condamné!
la troisième. Ab ! niallieureuscs, que devenir, veuves de notre doux maître! Ah! déplorable extrémité!
la première, llàlons-nous, accomplissons ce qui nous est possible, d'une âme dévouée.
la seconde Nous oindrons le corps très-saint des plus précieus aromates.
la troisième. Le nard défendra de toute corruption, dans le cercueil, celle chair bienheureuse. (Elles arrivent dans le chœur, cherchent dans le sépulcre, et chantent ensemble.)
les trois maries. Maiscomiiieul ouvrir le sépulcre sans aide, el qui ôtera la pierre de l'entrée?
(L'ange, assis au dehors, en avant du sépulcre, vêtu d'une robe blanche dorée, une mitre sur la têle [etsi deinlulalus,] tenant un branchage delamain gauche el de la droite des cierges, parle.)
l'ange. Qui cherchez-vous dans le sépulcre, chrétiennes?
les femmes. Jésus de Nazareth, qui a été crucifié, ù habitant des cieux.
l'ange , leur répondant. Chréliennes , pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant. H n'est pas ici, il est ressuscité, selon qu'il l'avait dit à ses disciples. Souvenez -vous qu'il a dit en Galilée : Il faui que le Christ ail sa passion el sa résurreciion glorieuse au troisième jour.
les femmes regardant le sépulcre. Nous sommes venues éplorées au tombeau du Seigneur, nous avons vu assis l'ange de Dieu, et il nous a dit que Jésus était ressuscité d'entre les morts.
marie-madeleine, laissant les deux autres, s'approche du sépulcre et regarde plusieurs fois au dedans. Oh ! douleur ! oh ! cruelle angoisse! oh! douleur! Suis je privée de la vue du Maître aimé? liélas ! qui a enlevé du cercueil ce corps chéri?
Kadeleine. (Elle va rapidement auprès de Pierre et de Jean debout, s'arrête devant eux, et désolée s'écrie :) On a ravi mon Seigneur, et je ne sais où on l'a placé; le tombeau a été trouvé vide, el le suaire gisant à côté des linges?
(Pierre et Jean, à cette nouvene, se précipitent en courant au sépulcre; saint Jean, le plus jeune, arrive le premier, mais il s'asseoit à l'entrée. Saint Pierre gui le suit, entre sans hésiter. Jean entre enton. Tous deux sortent bientôt.)
jean. Quelle merveille avons-nous vue? Le Seigneur a été ravi.
pierre à Jean. Je crois le Seigneur ressuscité selon sa parole.
jean. Mais pourquoi a-t-il laissé dans le sépulcre le suaire el les linges?
riERRE. A quoi lui eussent-ils servi, vivant, et n'étaieni-ce pas les indices de sa résurrection?
(Ils s'en vont, Marie s'approche du sépulcre en partant.)
marie. Oh! douleur! oh! cruelle angoisse! ohdouleur! Suis-je privée de la vue du Mailre aimé- Hélas ! qui a enlevé du cercueil ce corps chéri ?
(Deux anges assis [en dedans] au pied du sépulcre lui parlent.)
les deux anges. Femme, pourquoi pleures-tu?
marie. On a enlevé mon Seigneur el je ne sais où on l'a mis.
l'a.nge, au dehors. Ne pleure uns, Marie, le Seigneur csl ressuscité. Alléluia.
RES
RES
m uuE. Mon cœur brûle du désir. de voir mon Seigneur. Je cherche en vain où on l'a mis. Alléluia,! (0« voit venir alors une espèce, de jardinier qui s'arrête à la porte du sépulcre.)
le JARDINIER. Femme, pourquoi pleures- tu, cl qui cherches vaïlJean, xx, 13.j
. MARIE. Seigneur, si vous l'avez enlevé, rliles-nioi où vous l'avez mis, et je t'emporterai. (Ibid., 17.)
Lie jardinier. M;irie.
mvrie, tombant à ses viens. Maître!
IBSCS, se reculant pour n'en être pas louché. Ne me touchez pas. je ne suis pas encore monté vers mon Père et le vôtre, mon Seigneur elle voire.
(Le jardinier disparait, Marie se tourne vers les spectateurs.) varie. Réjouissez-vous tous avec moi, ô vous qui
ai / le Seigneur, car j'ai vu celui que je cherchais;
au milieu île mes larmes auprès du sépulcre, j'ai vu le Seigneur, Alléluia.
(Les deux anges apparaissent alors à la porte du sépulcre et se montrent.)
i es DEUX ANGES. Venez et voyez le lieu où avait élé mis le Seigneur. Alléluia ! Soyez sans crainte; ne gardez plus ce sombre aspect; annoncez Jésus vivant, allez en G:ililée, et, s'il vous esl agréable de voir le Mailre, hâtez-vous. Dites néanmoins rapidement aux disciples que le Seigneur esl ressuscité. Alléluia.
les femmes s'éloignanl du sépulcre, au peuple [aux spectateurs]. Compagnons, voyez; ce sont les linges du corps bienheureux, qui gisaient abandonnés dans le sépulcre vide.
(Ella niellent le suaire sur l'autel, et en s'en allant elles chantent tour à tour.)
la PREWBRE. Aujourd'hui est ressuscité le Dieu des dieux.
la seconde. En vain lu avais scellé le granit, 6 nation juive.
la troisième, Haie-loi de l'unir au peuple chrétien.
la première. Aujourd'hui est ressuscité le Roi des anges.
la seconde. La multitude des hommes pieux est arrachée aux ténèbres.
la troisième. La porte des deux est ouverte.
(A ce moment, an 'ieu du jardinier, apparaît le Seigneur, enveloppé d'une dalmaligue blanche [candida inl'ula inl'ululii-], un philuelhe précieux sur lu léle, tenant de la droite un étendard oh esl peinte la croix, et dans la main gauche le voile d'or gui envelojipe le calice. Il dit aux femmes)
christ. Soyez sans crainte, allez, dites à mes frères de se rendre en Galilée: ils m'y verront, comme je I; leur avais prédit.
le choeur. Alléluia! Le Seigneur est ressuscité! (I la fin. tout le monde dit :)
Le Christ. Fils de Dieu, est un lion puissant (Léo forlis, Chrislus Fitius Dei [388*].)
le CHŒUR. Te Dcum laudamus, ele
xir siècle.
Angleterre ou Normandie. — Le Mystère de la Résurrection du Sauveur est lire du manuscrit n" 72G-*. 3. 3. A, format in-i° parvo, île la Bibliothèque impériale; le ms. est intitulé au dos et au catalogue : — Bible.
Il est malheureusement incomplet, la lin étant perdue.
L'âge du manuscrit, fixé pas son écriture au plus tôt au xu* siècle et au plus tard au
(*588) Celte expression, usitée dans le diocèse d'Orléans, se retrouve dans les rites de la fêle des Fous du diocèse de Sens, ut,. 1$.), — et dans ceux de la
xiu', ne permet pas de faire remonter le. drame plus haut que le xr siècle; il a semblé plus sûr d'en fixer le temps au xu' siècle seulement.
Le mystère est écrit en langue d'oïl.
M. Achille Jubinal l'a édité, avec une traduction en regard, pour la première fois sous le titre delà Résurrection du Sauveur, fragment d'un mystère inédit; Paris, Técher.er, 183V, in-8° de 35 pages. On le trouve, en second lieu, dans le Théâtre français du mot/en âge, publié par MM. Moiniierqiié et Francisque Michel (Paris, Delloye, 1839, gr. in-8*j; les seconds éditeurs ont reproduit la traduction de M. Jubinal, sauf quelques changements, el après une nouvelle collation du texte.
Dans son édition de la Re'surrection du Sauveur, M. Achille Jubinal a déclaré insoluble la question de savoir, « si l'espèce de prologue ou plutôt la description de mise en scène, dont [ce mystère] offre le seul modèle |anssi ancien] connu jusqu'à présent, était chose destinée à être récitée avant la représentation, ou si elle n'a été ajoutée à l'œuvre dramatique que lors de sa transcription. »
M. Maguin, dans son cours professé à la Faculté des lettres en 1835, considérait le mystère de la Résurrection comme composé en Angleterre et représenté par des laïques. (Jottrn. yen. de l'Inslr. publ., \" nov. 1835, p. k.) Le même savant s'est, depuis lors, arrêté de nouveau à l'étude de ce reste précieux des représentations théâtrales , non écrites en latin, dont on ne connaît pas d'exemple antérieur. Ce mystère est moins fiançais qu'anglo-noiinand. Toutes les indications scéniques ont été ajoutées après coup et pour la lecture. Il est écrit en vers de huit syllabes et presque toujours en rimes plates, les tirades monorimes paraissant avoir été composées dans une intention rhythmique déterminée. L'âge du manuscrit est fixé par les indices paléograplnques, qui dénotent une écriture anglonormande du xiii* siècle, et par la rencontre, dans le même manuscrit, d'une ballade relative à Hugues de Lincoln, assassiné en 1255, dont l'auteur fait des vœux pour Henri III, roi d'Angleterre, mort en 1272; mais la rédaction du mystère anonyme, incomplet, ne portant ni le titre de jeu, ni celui de mystère, d'une roideur et d'une concision liturgiques bien éloignées des libertés prolixes qu'on remarque dans les ouvrages laïques un peu plus récents, attestent sou antériorité et en reculent la date au moins aux dernières années du xu' siècle. Le mystère a dû être représenté en dehors de l'église, sur la place publique, et non pas récité ou lu par quelque trouvère, connue le prétendent quelques critiques, entre autres M. Onésiuie Leroy. (Eludes sur les mystères; Paris, Hachette, 1837, in-8°, p. 35), les distiques ou quatrains qui COQ lien- Résurrection, diocèse de Soissons. — Voy. ci-det- «»î,Kites figurés il* cl xi!' siècles.
RES
RES
nentdes indications scéniques ayant dû être insérés a rès cuuopourla lecture du drame, comme il a été lit (dus haut. * On n'y rencontre aucune plaisanterie indécente... tout au élus noti-ra-t-on un ou deux traits de naïve ignorance, qui trahissent une main laïque ou celle d'un clerc peif lettré. Par exemple, une des sentinelles chargées de la garde du sépulcre proteste que si quelqu'un vient pour enlever le corps de Jésus,
IN'aver.ii membre que ne li loille, Ju ne quer que prestre, me soille.
« Çaïohe, le grand prêtre des Juifs, est qualitié d'évéque.
Veez ci l'evesqne Caîphas... »
{Journal des savants, 18V6, cahier d'août.) En effet, dans ses Etudes sur les mystères (Paris, 1837, in-8% p. 35-39), M. O. Leroy no trouvait <i&ns]a Résurrection du Sauveur rien d'un drame; c'était une de ces récitations comme on eu trouve encore dans les ollices du l'Eglise, où l'action n'entrait que pour très-peu de chose, quoiqu'il y eût « du naturel dans les vers et de l'imagination dans le sujet... » Un peu plus tard, le même auteur, changeant d'opinion, avouait dans ce drame le premier monument du théâtre français, en cela qu'écrit en langue vulgaire et tombé en des mains laïques, il représentait un point du développement de nos mœurs, tandis que les pièces latines antérieures ne rappelant que les traditions ecclésiastiques, n'avaient rien des temps où elles lurent écrites et représentées dans les églises ou les cloîtres. « Un fait remarquable, dit-il. et qui tient à l'enfance de l'art, c'est que tout n'est pas dialogué dans ce mystère ; un personnage chargé de la partie narrative annonce le sujet, et se mêle au drame, qui probablement était débité par plusieurs interlocuteurs et par ce narrateur. »(0. Leroy, Epoques de l'Itist. deFr.; Paris, 18V3, in-8", p. 71.)
Entin, le dernier critique qui s'en soit occupé est M. Paulin Paris, dans les Manuscrits françois de la bibliothèque du Roi; Paris, Techener, 18i8, t. Vil, p. -2G0. « Le morceau cnrieux, dit cet ériidil, a été publié deux fois : la première, par M. Jubinal, in-8', Pans, Techener, 183i; la seconde, par 51. Francisque Michel, Théâtre français au moyen dge, gr. in-8°; Paris, Delloye, 1839, p. 10 a 20. Les deux éditeurs ont oublié de faire remarquer la patrie du copiste de notre volume... s
M. Magnui, depuis 1835, en avait pourtant signalé l'origine anglaise ou normande. Raynouard en loucha quelques mots dans le Journal des savants, 1836, juin (p. 309). M. Emile Morice, dans son Etude sur la mise en scène des mystères, ■ ubliée par la Revue de Paris, aimées 1833- 183i, et MM. Chabailles et Dessales, dans ^Avantpropos de leur édition du Mystère de saint Crëpin, ont donné lieu, par .eurs erreurs, à quelques cihiques de détail.
Li RESURRECTION DU SAUVEUR.