‹ Dictionnaire des pseudonymes (volume 4)Chapitre 103 sur 257 · GAVARNI · texte numérisé non relu

GAVARNI

Gavarni, dessinateur célèbre mon en 1866.

« L'orthographe de son vrai nom, m'écrit un aimable correspondant, est Chevallier y et ses prénoms sont Guillaume- Sulpice. Son père et sa mère l'appelaient Hippolyte; ses premiers essais ont été signés des initiales H. C. »

Gavarni était plus qu'un dessinateur, c'était surtout un philosophe (1); il a étudié, dans la série considérable de ses croquis, si travaillés et si parfaits malgré leur apparence rapide et négligée, l'histoire de ce temps où les gens de bourse, les gens de théâtre et les gens d'affaires représentent en quelque sorte à eux seuls la société tout entière.

Quant à son pseudonyme , voici l'origine qu'en donne Jules Claretie dans l'excellente étude qu'il a écrite en tête du volume de Gavarni offert en prime à ses abonnés par le Figaro :

« En 1828, Chevallier avait envoyé au salon deux aquarelles datées l'une et l'autre de Gavarnie. Au salon, on se trompe; on laisse de côté Chevallier, on catalogue M. Gavarnie. Les aquarelles ont du succès ; le nom de Gavarnie, dont on supprime bientôt Ve muet, est imprimé et répété. Et Chevallier de rire. Ce nom lui resta, ou pour mieux dire, il resta à ce nom.

« Les amis de Paul Chevallier l'appelaient aussi Chevalier de Gavarni. »

Une seule observation à notre ami Claretie : Chevallier ne s'est jamais nommé Paul, mais bien, comme je l'ai dit ci-dessus, Guillaume-Sulpice.

Gavarni avait épousé M"*" Léonie de Bonabry ; il en a eu deux fils ; l'un est mort dans sa douzième année, vers 1864; le survivant fait de la peinture.

( I ) Bourquelot l'appelle « le La Bruyère des lorettes, des bals masqués et des boudoirs. »

Dentu imprime en ce moment un ouvrage posthume de ee fin et charmant esprit ; c'est un recueil de notes, de nouvelles, d^aperçus divers, la plupart inédits, ou au moins dispersés et même oubliés, réunis définitivement sous ce titre : Ma^ nier es de voir et façons de penser (i vol., in- 18).

Gazul (Clara), comédienne et auteur dramatique espagnole inventée par Prosper Mérimée y et dont cet écrivain, aujourd'hui académicien et sénateur, a publié le soi-disant théâtre, composé tout entier par lui-même. C'était, prétendait-il, une traduction fidèle des œuvres de cette comédienne, célèbre au delà des Pyrénées, et dont il raconta même la vie, également imaginée par lui , dans une notice . placée en tête du volume, notice signée Joseph L^Esîrange. La première édition de cette curieuse mystification littéraire parut en 1 82 5 . Elle eut un succès considérable, et beaucoup des meilleurs et des plus compétents esprits de Tépoque s'y laissèrent prendre , à ce point que pendant quelque temps Clara Gazul eut un nom, des panégyristes et des biographes. On alla même jusqu'à faire son portrait d'après... je la donnerais en mille, si la chose n'était connue,., d'après Mérimée lui-même, qui n'est pas beau, et qui devait faire amusante et grotesque figure en costume d'actrice castillane. Le portrait fut gravé, on en tira quelques épreuves; mais au dernier moment on trouva sans doute la ruse trop forte et trop grossière, et on détruisit la planche. Il existe dans la bibliothèque de quelques bibliophiles enragés des exemplaires dé la première édition du Théâtre apocryphe de Clara Gazul, avec un de ces rarissimes portraits en tête du volume.

Le succès inattendu de ce premier livre de Mérimée lui valut des « commandes ». La mode était alors aux traductions de poésies étrangères ; Fauriel venait de publier une

traduction de chants patriotiques et autres de la Grèce, alors si malheureuse et si exaltée. La vogue en avait été immense. La librairie Levrault demanda à Mérimée s'il ne saurait trouver, lui aussi, quelques poésies originales et oubliées, dont la traduction pourrait avoir la même vogue. Il s'engagea aussitôt à fournir un volume de ce genre, sans trop savoir, certes, comment il s'y prendrait pour découvrir le texte national qu'il lui fallait traduire, et moins d'un an après, en 1827, la maison Levrault publia simultanément à Paris et à Strasbourg la Cuzla (i), ou Choix h poésies illyriques, traduites du poète Hyacinthe Maglanovichy par Mérimée, avec biographie dudit poëte par son traducteur.

Le livre eut du succès, et on loua partout dans le monde et dans la presse le charme, la naïveté et l'originalité de ces chants si pleins de fraîcheur, et, disait-on surtout, de si sincère et authentique provenance. On aurait cependant dû se défier de Mérimée, qui riait sous cape de l'effet de sa supercherie. Il avoua en effet, peu de temps après, que le recueil la Guzla n'était pas plus original que le Théâtre de Clara Gazul, et qu'il était l'inventeur du poëte illyrien aussi bien que de ses poésies.

Ce fut d'ailleurs la dernière tentative de ce genre risquée par Mérimée, qui depuis nous a donné, sans les attribuer à d'autres qu'à lui seul, une série de petites nouvelles et de chroniques historiques qui sont des chefs-d'œuvre.

Son troisième livre fut d'abord publié sans nom d'auteur, la Jacquerie^ scènes féodales, par l'auteur du Théâtre de Clara-Gazul (^1^28, in-8«).

Le quatrième et suivant, Chronique du règne de Charles IX ,

(1) Guitare dont se servent les improvisateurs dans les provinces des bords de l'Adriatique.

est le premier qui ait porté son nom sur la première

édition.

Dans la préface des éditions postérieures de la Guzla , je trouve de cu< rieux détails donnés par Mérimée lui-même relativement à ce recueil :

« En fait de poésies, nous n'admirions que les poésies étrangères et les plus anciennes : les ballades de la frontière écossaise , les romances du Cidy nous paraissaient des chefs-d'œuvre incomparables à cause de la couleur locale.

« Je mourais d'envie d'aller l'observer là oh, elle était encore; hélas! pour voyager il ne me manquait qu'une chose, l'argent ; mais comme il n'en coûte rien pour faire des projets de voyages, j'en faisais beaucoup avec mes amis. En avisant au moyen de les mettre à exécution, l'idée nous vint d'écrire d'avance notre voyage, de le vendre avantageusement, et d'employer nos bénéfices à reconnaître si nous nous étions trompés dans nos descriptions. Alors l'idée était neuve , mais malheureusement nous l'abandonnâmes.

« Pour me préparer au travail de la Guzla, je lus le Voyage en Dalmatfk de l'abbé Fortis, et une assez bonne statistique des anciennes provinces illyriennes, rédigée, je crois, par un chef de bureau du ministère des affaires étrangères. J'appris cinq ou six mots de slave et j'écrivis, en une quinzaine de jours, la collection de ballades que voici. Cela fut imprimé mystérieusement à Strasbourg , avec notes et portrait de l'auteur, et mon secret fut bien gardé.

« Deux mois après la publication, M. Bowring, auteur d'une anthologie slave, m'écrivit pour me demander les vers originaux que j'avais si bien traduits.

« Puis M. Gerhart, conseiller et docteur quelque part, en Allemagne, m'envoya deux gros volumes de poésies slaves traduites en allemand, avec la Guzla traduite aussi, et en vers, ce qui lui avait été facile, disait- il dans sa préface , car sous ma prose il avait découvert le mètre des vers illyriques. Les Allemands découvrent bien des choses !

c( Enfin M. Pouchkine a traduit en russe quelques-unes de mes historiettes.

« Un si brillant succès ne me fit point tourner la tète. Fort du témoignage de MM. Gerhart, Bowring et Pouchkine, je pouvais me vanter d'avoir fait de la couleur locale ; mais le procédé était si simple, si facile, que j'en vins à douter du mérite de la couleur locale elle-même, et que je pardonnai à Racine d'avoir policé les sauvages héros de Sqphocle et d^Euripide. » — {La Guzla ^ édition de 1840.)

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