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chute de la seconde République, et après avoir publié quelques ouvrages de physiologie et d'histoire, mourut en 1866.
La philosophie de Bûchez est celle de l'école théologiqne ; elle ressemble beaucoup à celle de de Bonald, malgré la différence des conclusions ; elle s'inspire visiblement des opinions de Rosmini et elle se rapproche, malgré sa grande infériorité métaphysique, de la doctrine de Bordas- Sémoulin, qui poursuit le même but ou plutât la même chimère, la confusion de la science et de la révélation.... Elle manque surtout de profondeur et de cohésion; et malgré ses prétentions à l'originalité, Bûchez, qui laisse voir à chaque page une Ignorance profonde des travaux des philoso-
Sbes anciens et modernes, reproduit sous le nom 'innovations des erreurs souvent proposées avec plus de vraisemblance. Il se croit appelé à ouvrir une voie inconnue à la science, qui jusqu'à ce moment est restée païenne. Les Grecs qui, d'après lui, sont les serviles imitateurs des Orientaux, l'ont corrompue à sa source, et les chrétiens,
qu ( loppe, à savoir le matérialisme, le panthéisme, et surtout l'éclectisme. Il faut restituer à la philosophie la vérité religieuse, fondée sur la révélation, et la vérité historique qui se résume dansf la loi du progrès. L'intelligence humaine est mal connue, on en a dénaturé le fait capital, à savoir l'idée. L'idée est un phénomène complexe, impliquant deux éléments inséparables, à savoir, un acte de l'esprit et un mouvement moléculaire du cerveau. L'impression n'est pas seulement un antécédent ou une condition de la pensée, elle en est une partie constitutive; on ne l'en dégage que par une abstraction artificielle ; le fait cérébral et le fait intellectuel ne sont rien indépendamment l'on de l'autre, et le spiritualisme pur est aussi faux que le matérialisme. Si l'on objecte qu'il est difficile d'expliquer par \k certaines idées et entre autres celle de l'infini. Bûchez répond que cette idée se produit en nous par la répétition de nos actions et par la pensée que nous pouvons les répéter toujours, infiniment. Il croit de bonne foi que cette explication est décisive, et non moins sincèrement qu'elle n'a rien de commun avec le sensualisme. Cependant nous avons des idées qui ne viennent pas des sens : celle de l'àme, celle de Dieu, celle du devoir, f^ut-il admettre qu'il y a un mode de penser tout i fait pur et isole de 1 activité cérébrale ; faut-il reconnaître cette faculté mystérieuse qu'on appelle la raison ? Sans doute la raison est naturelle i l'homme, mais elle est • un lait physique et animal, • comme la connaissance. Ces idées qui sont hors de sa portée, nous viennent d'une révélation, et la première parole révélée c'est celle du devoir^ « la morale, loi de la fonction humaine. » vérité originelle qui sert de critérium à toutes les autres, et à la révélation elle-même, toujours connue, toujours entendue, principe de toute science, bien au-dessus des principes métaphysiques, source d'action et de connaissance ponr l'individu, idéal d'organisation pour la société. Cette parole féconde crée en nous-méme la conscience morale, c'est-i-dire la faculté de l'en- '3 tendre, car il n'y a rien d'inné dans nos âmes ; le monde extérieur d'une part, et la révélation de l'autre, y mettent tout ce que nous appelons nos idées. Nous sommes même obligés de raisonner pour nous convaincre qu'il y a un Dieu; et la meilleure sinon la seule preuve qu'on en puisse fournir, c'est que nous parlons, impuissants, comme nous sommes, à inventer le langage. Voilà le « complément du catholicisme. > Voilà
progrès est la loi universelle de la création, et confirme cette nécessité d'une ascension vers le meilleur. On en découvre les preuves dans les couches superposées du globe, dans la formation successive d'êtres vivants de plus en plus parfaits, dans les évolutions de la vie depuis ses premiers efforts dans l'embryon, jusqu'à son épanouissement dans l'animal complet. Partout la matière obéit à Dieu qui en diminue la passivité, non pas par son action directe, mais par celle des êtres qu'il crée successivement. Le monde est donc imparfait, mais il le sera de moins en moins : • Dieu le fera meilleur. • Quant à nous, sans doute nous devons disparaître et faire place i d'autres créatures moins misérables ; mais l'avenir ne nous en appartient pas moins. Nous ne sommes en déflmtive, chacun pris à part, qu'un mot de Dieu ; « nous retournerons prendre place dans sa mémoire, et y représenter notre existence terrestre tout animée encore des sentiments de la terre. > Toutes ces idées sont mêlées à des vues scientifiques qui, suivant le jugement de Geoffroy Saint- Htlaire [Revue encyclopédique, juillet et août 1833), ne sont pas plus solides que la philosophie aventureuse dont on vient de lire l'esquisse. Voy. Damiron, Essai sur Vhisloire de la philosophie au xix' siècle. Paris, 1834, t. Il;— Jules Simon, Philosophie de M. Buchex. Revue des Deux-Hondes, 15 mai 1841 : — Ott, Manuel d'histoire universelle, Paris, 1842. E. C.
BUDDËE ou BUDDEUB (Jean-François), qu'il ne faut pas confondre avec notre Guillaume Budé, naquit en 1677 à Anidam, dans la Poméranie. Après avoir terminé ses études à l'université de Wittemberg^ il enseigna successivement la philosophie à lena. les langues grecque et latine au gymnase de Cobourgj la morale à Halle ; puis il revint à léna en nOa, pour y occuper une chaire de théologie, et mourut en 1729. Plus théologien que philosophe, plus distingué comme professeur que comme écrivain, Buddee a cependant rendu de grands services à la science ptulosopbiqnepar ses recherches sur l'histoire de la philosophie, et les ouvrages qu'il publia sur ce sujet ont obtenu, pendant un temps, une véritable estime. Il a combattu le dogmatisme de Wolf, et s'est déolaré franchement éclectique; cependant l'on se tromperait si l'on croyait que cet éclectisme fût entièrement au profit de la science et de la raison. Dans les questions difficiles, mais qui sont pourtant du ressort de la philosophie, Buddée en appelle souvent à la révélation et ne recule pas même devant le mysticisme. C'est ainsi qu'il cherche à établir psychologiquement, comme un fait possible, l'apparition des esprits et leur influence sur l'ime humaine. Il est plus heureux lorsqu'il soutient, contre Descartes, que la nature de l'esprit ne consiste pas dans la seule pensée, et qu'il cherche à établir l'influence de la volonté. Haissoitdans la volonté, soit dans la pensée ou l'entendement, Buddée reconnaît deux états : l'état de maladie et l'état de santé. L'entendement souffre dans le doute, dans l'erreur, dans la défiance, dans l'étonnement même. Les maladies de la volonté peuvent toutes se réduire à l'égoïsme. Il reconnaît aussi des altérations des fonctions de l'àme qui ont leur source dans le corps, et qu'il explique en même temps par le dogme de la chute de l'homme; tels sont la folie, le délire, l'idiotisme, et, en général, toutes les infirmités de ce genre. Dans ses recherches historiques, Buddée est plein de conscience et d'érudition; mais sa critique manque de profondeur. Voici la liste de ceux de ses écrits qui peu» vent intéresser ce Recueil: Historiajurunatit-
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rœ, etc., contenu dans un ouvrage plus général «ni a pour titre : SeUcla juri» naturœ et gentium, in-8, Halle, 1704; — EUmenta phiïosophice iruti^mentali» «eu inttitutionum philotophù» eeUcticas, 1. 1, in-8. Halle, 1703; 7" édit., nX9j — Elementa philosophiœ Iheoreticœ seu inttitutionum phildophiat eckctieœ, t. U, in-8, Balle. 1703; 6' édit, 1717; — Elementa philotophicepraclicœ seu institutionimi philoaophiœ eclectica, t. III, in-8^ Halle. 1703 ; 7- édit., 1717 ; — Thèses de atheiamo et tuperstitione, in-8, léna, 1717; trad. ail. du même ouvrage, in-8, 1723; trad. franc, avec des remarq. hist. et phil., in-8, Amsterdam et Leipzig, 1756; — Analecta hittoriae philosophiœ, in-8. Halle, 1706; 2- édit., 1724; — (ntroductio ad historiam philosophiœ Hébrœorum, in-8, Halle, 1702, réimprimé en 1721 ; — Sapientia vetenim, h. e. Dicta iUtistriora sepiem Qraecioe sapientium explipata, in-4, Halle, 1699; — De -xaBapoti pythagorico-
{>latonica, in-4. Halle, 1701, et réimprimé dans es AnaUcta, dont nous avons parlé plus haut; Introductio in philotophiam sloicam, en tête des (Euvres d'Antonin (Uarc-Aurèle), édition de Wolle, m-8, Leipzig, 1729; — Exercitationes hislortco-pMtosophicce, in-8. Halle, 169&-1696; — Isagoge historieo-tkeologica ad Ihiologiam universam, etc., 2 vol. in-4, Leipzig, 1727 ; — Buddei dissertai^onuv^ aliorumque scriplorum a se aut suis auspiciis edilorum isagoge, in-8, léna, 1724, 3' édit. ; — Ré/lexiona sur la philosophie de Woif, in 8, Fribonrg, V2i laM); — Modeste réponse aux observations de Wolf, in-8, léna, 1724 (ail.); — Modeste démonstration pour prouver que les difficultés proposées par Bud- <feu» subsistent, in-8, ib., 1724 (ail.).
BXJFFIER (Claude) naquit en Pologne, de parents français, en 1640. Encore enfant, il fut ramené en France et naturalisé Français. U acheva ses études au collège de Rouen, tenu par les jésuites, et entra dans leur compagnie a l'&ge de dix-neuf ans. A la suite d'un démêlé avec l'archevéque de Rouen, il alla à Rome, et de Rome il revint i Paris, dans le collège des jésuites, oii il passa une vie consacrée tout entière à l'étude et a l'enseignement. U mourut en 1737. — Il a composé un grand nombre d'ouvrages sur la philosophie, sur l'éducation et la religion. La plupart ont été réunis par l'auteur en une collection à laquelle il a donné pour titre : Cours des science» sur det principes nouveaux et simples, in-f>, Paris, 1732, et qui forme une véritable encyclopédie où l'intelligence et l'application des vérités scientifiques sont mises i la portée de tous les esprits.
Quoique Voltaire ait dit dans son Siècle de Louis XIV que le P. Buffier était le seul jésuite qui eût écrit quelque chose de raisonnable en philosophie, quoique Reid et Destntt de Tracy aient blit de lui de grands éloges, il est demeuré trop oublié et n'a pas encore obtenu la place qui lui «st due dans l'histoire de la philosophie française.
Le P. BnfQer, comme philosophe, relève à la fois de Descartes et de Locke. Un jésuite à demi cartésien au commencement du xvui* siècle, c'est quelque chose de piquant et d'étrange pour quiconque connaît l'histoire de la philosophie cartésienne? En effet, que n'avait pas entrepris contre cette philosophie l'ordre des jésnitesl U avait provoqué des arrêts de proscription, il avait suscité un vrai commencement de persécution. Cependant, quelques années plus tard, la compagnie approuve le P. Buffier, qui adopte la plupart de ces mêmes principes auxquels elle avait si vivement déclaré la guerre. Dans un changement aussi rapide il faut voir la victoire complète de la rérolution cart&sienne et la force triomphante
de ses principes. Le P. Buffier est tout entier animé de l'esprit philosophique nouveau; il a complètement dépouillé ces formes de la scolastique pour lesquelles son ordre avait longtemps combattu, et il fait bon marché des accidents absolus et des formes substantielles. Mais l'influence de Descartes se révèle plus encore par ce qui se trouve dans le Traité des vérités premières, que par ce qui ne s'y trouve pas. En effet, le P. Buffier adopte le critérium de l'évidence ; il suit la méthode de Descartes, il professe de l'estimé pour le fameux • Je pense, donc je suis; • il admet des idées innées au sens même oii l'entend Descartes. Mais, à côté de l'influence de Descartes, on reconnaît l'mfluence de Locke, dans la philosophie du P. Buffier. Il manifeste pour Locke la plus vive admiration; comme lui, il restreint la philosophie dans les bornes d'une analyse de l'entendement humain: comme lui, il combat la preuve cartésienne de l'existence de Dieu par l'infini et confond l'infini avec l'indéfini. Mais, sur la question de l'origine des idées, le P. Buffier se sépare de Locke pour revenir a Descartes, et il soutient contre Locke l'existence de principes innés auxquels il donne le nom de vérités premières, par des arguments qui contiennent en germe tous ceux que, depuis, a développés l'école écossaise.
Après avoir signalé les deux grandes influences philosophiques qu'a subies le P. Buffier, nous allons exposer ce qu'il y a de plus original dans sa propre philosophie. Cette philosophie est contenue tout entière dans le Traité des vérités premOres, et elle est résumée sous forme de dialogues dans les Éléments de Métaphysique mis à la portée de tout le monde.
Y a-t-il des vérités premières, c'est-à-dire des propositions qui n'aient pas besoin d'être prouvées, qui soient évidentes par elles-mêmes? Rien n'est plus important qu'une pareille recherche, la possibilité de la science dépend de son résultat. Car, s'il n'est point de premières vérités, il n'en est point de secondes, ni de troisièmes, il n'en est d'aucun ordre et d'aucune nature. Or, selon le P. Buffier, il existe de telles vérités; d'abord il en est qui découlent du sentiment de notre propre existence. Ainsi, cette vérité, que nous pensons, que nous existons, n'est-eile pas une vérité première, évidente par elle-même? Mais si le sens intime est une source de vérités premières, il n'est pas la seule, comme quelques pbilosopnes l'ont prétendu. A suivre le sentiment de ces philosophes, il n'y aurait rien d'évident que le fait de notre propre existence; par conséquent nous ne pourrions être certains ni de l'existence de la matière, ni de l'existence de nos semblables. De telles conséquences sont extravagantes, donc le principe d'où elles découlent est lui-même extravagant, et il faut admettre l'existence d'une autre source de vérités premières. Ce raisonnement par l'absurde est le raisonnement favori du P. Buffier, et d'ordinaire il n'en emploie pas d'autre.
Quelle est cette autre source de vérités premières? C'est le sens commun, qu'il définit : « la disposition que la nature a mise dans tous les hommes pour leur faire porter, à tous, un jugement commun et uniforme sur des objets différents du sentiment intime de leur propre perception, jugement qui n'est point la conséquence d'un jugement antérieur. • Il décrit ensuite, en développant cette définition, les caractères auxquels, toujours, sans se tromper, on peut reconnaître ces vérités premières. Elles sont universelles, elles se manifestent chez quiconque est doué de raison. Celui qui ne les aurait pas en son esprit ne pourrait porter aucun jugement vrai et certaia sur tout ce qui n'est pas sa propre existence.
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Non-seulement elles sont nniverselles, mais encore elles déterminent nécessairement l'esprit : ainsi il nous est tout aussi impossible de juger que la nature n'existe pas, qu'il nous est impossilile de juger que nous-mêmes n'existons pas. Enfin elles n'ont point de vérités antérieures; et si quelau'un niait une de ces vérités, il serait impossible de la loi démontrer par aucune vérité plus simple et plus évidente. Le P. Buffier donne les exemples sorvants de ces premières vérités : « 1° Il y a d'autres êtres et d'autres hommes que moi au monde; 2* il y a dans eux quelque chose qui s'appelle vérité, sagesse, prudence : 3' il se trouve dans moi quelque chose qui s'appelle intelligence et quelque chose qui n'est point cette intelligence et qu'on appelle corps; 4° ce que disent et pensent les hommes en tous les temps et en tous les pays du monde est vrai ; &' tous les hommes ne sont
I saurait des
parcelles dematière remises au hasard former un ouvrage d'un ordre et d'un mouvement régulier. »
Cette liste, que le P. Buffier n'a pas la prétention de donner comme complète, présente de nombreuses analogies avec la liste que Reid a donnée des mêmes principes sous le nom de premiers principes des vérités contingentes. Dans l'une et l'antre liste on peut remarquer des défauts analogues, des lacunes, du vague et des répétitions. Le P. Buffier, prenant ensuite une à une chacune des vérités, montre qu'elle porte avec elle les caractères distinc tifs des vérités premières.
Cette théorie du sens commun est ce qu'il y a de plus important et de plus caractéristique dans la philosophie de Buffier. C'est au nom de ces vérités premières du sens commun qu'il juge tous les systèmes, et qu'il tranche ou déclare insolubles, sans hésiter, la plupart des questions de la métaphysique, et toute discussion se résume, pour lui, en un appel au sens commun. B^ un mot, il a la même méthode, les mêmes
frocédésj le même horizon philosophique que école écossaise. Pour nous, ce n'est pas tout i fait ainsi que nous concevons le râle de la philosophie. Sans doute elle doit constater l'existence de vérités premières, évidentes par elles-mêmes ; mais là n'est pas toute sa tâche. L'existence de ces vérités étant établie, il faut en rechercher l'origine, il faut remonter à leur source. Comment se fait-il que certaines vérités marquées du double caractère de l'universalité et de la nécessité se retrouvent dans toutes les intelligences T Quelle est la source commune d'où elles découlent? C'est là nne question que le P. Buffier n'a pas résolue, qu'il ne s'est pas même posée. En outre, s'en tenir aux affirmations pures et simples du sens commun, c'est retrancher de la philosophie toute l'ontologie, et les questions qui de tout temps ont eu le privilé^ d'intéresser au plus haut degré le genre humain. La philosophie, sans nul doute, ne doit jamais aller contre les vérités universellement reconnues; mais elle peut, mais elle doit aspirer à en rendre compte. En effet, à quoi se bornent les affirmations de vérités du sens commun? Elles nous attestent que tout phénomène se rapporte à une substance et à une cause; mais elles ne nous apprennent rien sur la nature de cette substance et de cette cause. Le sens commun nous affirme l'existence du temps et de l'espace ; mais si vous l'interrogez sur la nature du temps et de l'espace, il ne vous répondra pas. De même, il nousamrme l'existence d'une beauté, d'une justice; mais il ne sait pas en quoi consiste l'eiience de cette beauté et de cette justice. Donc, ti U philowphie comprend nécessairement ces grandes queftions relatives à la nature de la
substance, de l'espace, du temps, de la justice, de la beauté, la philosophie ne peut s'en tenir au sens commun, puisque sur ces questions le sens commun est muet. Or l'esprit humain ne se pose-t-il pas ces questions, et la philosophie ne doit-elle pas, en conséquence, les agiter et s'efforcer de les résoudre? Ainsi, la philosophie, comme Buffier, Reid et la plupart des philosophes écossais semblent le croire, ne doit pas se tenir dans les bornes des croyances du sens commun, elle doit les approfondir et les expliquer sous peine d'en demeurer à un dogmatisme vulgaire. A cêté de la théorie du sens commun, on trouve encore dans le Traité des vérités premières quelques questions que le P. Buffier a traitées avec une certaine originalité, et résolues à l'avance dans le sens de "école écossaise : telles sont les deux questions de la valeur du témoignage des sens^et de la nature des idées. Tous les philosoplies'de tontes les écoles s'accordaient, à cette époque, à déclarer suspect et trompeur le témoi-
fnage des sens; Buffier, néanmoins, entreprend 'en défendre en une certaine mesure la légitimité. Il explique assez bien la vraie cause des prétendues erreurs attribuées aux sens. Ce ne sont pas les sens qui nous trompent, mais les jugements que nous portons à l'occasion du témoignage des sens : les sens ne nous montrent jamais que ce qu'ils doivent nous montrer conformément aux lois générales de la nature. Ainsi l'objet propre de la vue, c'est la couleur. Toutes les couleurs que nous montre la vue n'ont que deux dimensions et sont toutes sur un même plan; néanmoins nous voulons juger par la vue de ce qui est l'objet propre du toucner, à savoir : des distances et des cQmensions des corps, et alors il nous arrive de nous tromper; mais l'erreur vient de ce jugement par lequel nous étendons arbitrairement les affirmations immédiates dn sens de la vue au delà de leurs vraies limites, et non du témoignage de la vue. Toutes les erreurs imputées à l'ouïe et aux autres sens s'expliquent de la même manière; toutes proviennent, non du témoignage direct et immédiat de chacun de ces sens, mais des jugements par lesquels nous en étendons arbitrairement la
Sortée. Reid a traité la même question avec plus 'étendue, et il la résout aussi de la même manière et à peu près avec les mêmes arguments. Buffier a encore devancé Reid sur la question de la nature des idées, sans toutefois y attacher la même importance. En effet, dans un chapitre intitulé : Ce (fu'on. peut dire cCintelligible sur les idées, il définit les idées de pures modifications de notre âme, qui ne peuvent pas plus être distinguées de l'entendement que le mouvement dn corps remué. Dans ses observations sur la métaphysique de Halebranche, il soutient encore que les idées ne sont pas des êtres réels distincts de l'esprit qui connaît, et que leur réalité est une réalité purement idéale. Il est impossible de condamner d'une manière plus expresse la théorie des idées représentatives.
Tels sont les points les plus remarquables et les plus originaux du Traite des vérités premières. Le P. Buffier, dans le même ouvrage, aborde bien, il est vrai, une foule de questions métaphysiques relatives a la nature des êtres, à la nature de l'àme, à la liberté, à l'immortalité^ mais il les traite et les résout un peu superficiellement, et le plus souvent il ne semble pas même entrevoir les vraies difficultés. Néanmoins, et malgré ses défauts et ses lacunes, la philosophie dn P. BufSer, placée entre la philosophie de Descartes, qui, comme système, va bientêt mourir, en laissant toutes les sciences et toute la société pénétrées do son esprit et de sa méthode, et la philosophie
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de Locke qui va Ini succéder, possède une certaine originalité qui lui est ftropre et mérite assurément une part dans les élo^ qui ont été prodigués î la pnilosophie écossaise. Entre Reid et le P. Buffier, les analogies sont nombreuses: tons deux se proposent de remettre le sens commun en honneur j tons deux, an nom du sens commun, combattent la plupart des systèmes de leur temps; tons deux proclament l'existence d'un certain nombre de vérités premières qu'on ne peut méconnaître et même chercher a démontrer sans tomber dans les conséquences les plus extravagantes de l'idéalisme et du scepticisme; tous deux ont le tort de s'en tenir trop souvent à ces affirmations du sens commun, sans chercher à les expliquer, comme doit le faire tonte vraie philosophie. Les analogies n'existent pas seulement dans le fond, mais encore dans la forme : tous deux combattent leurs adrersaires avec l'arme de l'ironie', et, au nom dn sens commun, ne se font pas faute de les renvoyer aux petites maisons; toutes deux enfin ont une clarté quelquefois un peu superficielle et un pen dinuse, puisée, en partie, dans les hidiitudes de l'enseignement. &ifîn il y a dans le P. Bulfier une certaine libéralité d'esprit mi'on est étonné de rencontrer chez un Père jésuite, et qui le rapproche encore de Reid et des
Shilosophes de l'école écossaise. Cette libéralité 'esprit se manifeste surtout dans son examen de«j>réjngés vulgaires, où. sous la forme d'un Iwdinage ingénieux et léger, se cachent des apologies de la liberté de penser et d'écrire, et des protestations souvent justes et hardies contre les opinions le plus généralement reçues dans la société. Il s'y élève contre la censure, qui, sons prétexte d'arrêter les mauvais livres, en arrête une foule de bons ; il soutient qu'il y a beaucoup moins de mauvais livres que d'ordinaire on ne se l'imagine, et que dans presque tous il y a quelque bon câté. Enfin il développe et justifie, crnne manière fort galante, cette thèse, que l'intelligence des femmes est tout aussi apte aux sciences que l'intelligence des hommes. F. B.
BOFFON (Georges-Louis Leclerc, comte de), ni i Uontbar le 7 septembre 1701, mort à Pans au Jardin du roi le 17 avril 1788.
La plus grande gloire de BuS'on est celle de récnvaitt et du savant; mais la science, à la hauteur où elle s'élève avec le génie, est inséparable de la philosophie. Outre que les travaux de Bvffon sont remplis de ces vues générales où la philosophie et la science proprement dites ne se distinguent plus, on y rencontre aussi certaines théories particulières sur des questions ^ui agitent q>écialement les philosophes, sur l'esprit humain, sur la différence qui sépare l'homme de la bête, sur les sens, sur la vie, sur la nature et sur Dieu. Renvoyant le lecteur aux nombreux historiens de la littérature ou de la science qui ont jugé le style de l'écrivain et les mérites du naturaliste, et aux hiograi^es plus nombreux encore de Buffon, nous nous bornons à exposer dans ce Dictionnaire des sciences philosophiq[ues l'ensemble de ses idées philosophiques, soit générales, soit particulières.
Si l'on ne bit pas des travaux de Buffon une étude complète et suffisamment attentive, comme il peut arriver à celui qui y chercherait surtout les beautés de son langage ; si on lit sans ordre, sans suite et sans tenir compte des dates quelques fragments détachés de son œuvre immense; si l'on rapprocha certains passages de la Théorie de la Urre, des Époqttes de la nature, on de toute antre partie de VHiatoire naturelle, on peut, on doit même être frappé de la différence et parfois de la contradiction des opinions et des théories
de Buffon sur un même sujet. Quelques-uns en ont conclu que Buffon était un magnifique écrivain, un peintre admirable de la nature, mais au demeurant un savant médiocre, un esprit sans méthode et peu philosophique. Cette diversité, cette contradiction même dans les idées sont réelles, mais une élude sérieuse de l'œuvre entier de Bufl'on les explique et les fait tourner à la glorification plutôt qu'à l'amoindrissement de son génie philosophique.
Une intelligence supérieure n'a pu travailler durant cinquante années consécutives, avec une régularité proverbiale, douze et quatorze heures par jour au milieu des richesses du cabinet du roi et des matériaux affinant de toutes les parties du monde, étudier les cieux, la terre, les minéraux, l'nomme, les quadrupèdes, les oiseaux, en plein xvm* siècle, lorsque les sciences physiques et naturelles n'étaient pas encore constituées, sans faire d'immenses progrès dans la découverte de la vérité, sans que ses yeux s'ouvrissent aux nouvelles lumières que lui apportaient tons les jours des faits nouveaux, sans rejeter quelquesunes des erreurs inévitables du passé. Dans de semblables circonstances, l'inconséquence avec soi-même est presque une condition et une garantie du progrès. Lorsqu'on 1739 Buffon entreprit son grand ouvrage, il était loin de savoir tout ce qu'il devait apprendre peu à peu; son siècle même était, comme lui, d'une ignorance relative, et il ne connaissait pas tout ce que savait déjà son siècle. Il avait traduit la Statique des végétaux de Haies et la Théorie des fluxions de Newton; mais il n'était ni botaniste, m astronome. ni géologue, ni anatomiste, ni zoologiste. Il
Prêterait Tournefort à Linné et subissait encore influence do Descartes. Dans son Discours sur la manière d'étudier et de traiter l'histoire naturelle, de 1749, il ne voit dans la méthode et dans les classifications que des procédés purement artificiels, que des mots commodes pour alléger la mémoire et ordonner l'exposition; il fait consister l'histoire naturelle dans la peinture des individus; il range les quadrupèdes selon les services qu'ils nous rendent. Mais dans l'Histoire des oiseaux il applique cette méthode qu'il mé-
Ï irisait autrefois dans Linné, et tout en conservant 'éclat de son pinceau, il essaye de classer les espèces et les genres. Il commence par se railler, dans la Théorie de la terre, des faiseurs de romans qui recourent, pour expliquer la formation du
S lobe, i des causes lointaines et possibles; mais ans son article de la Formation des planètes, il met en œuvre ces mêmes causes possibles, et il finit, dans ses Époques de la nature, par construire le plus beau de ces romans physiques. C'est en s'instruisant avec cette patience dont il a fait luimême une des formes du génie que Buffon est parvenu à établir ou à deviner quelques-unes des plus grandes lois de la nature. C est ainsi qu'il a conçu le premier cette idée que la nature suit un plan général et unique dans la structure des êtres, dont le développement fait la gloire de- Geoffroy Saint-Hilaire. De même Buffon a proclamé la continuité de l'échelle des êtres toujours unis les uns aux autres par des nuances graduées ; conceptions trop absolues sans doute et fondées sur l'observation insuffisante des seuls vertébrés, mais qui, corrigées par les progrès de la science, renferment une grande part de vérité. Si Ouvier a démontré scientifiquement, Buffon a du moins deviné la loi de la subordination des organes et des caractères. Il a devancé de même la fameuse distinction de Bichat entre les deux vies qu'il nommait animale et organique et auxquelles il assignait déjà pour caracftres opposés l'intermittence et la continuité. Il a soupçonné la vérité
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sur les fossiles. Il a découvert la loi générale de la distribution des animaux sur le glob^ qu'une science plus avancée n'a fait que confirmer et étendre. Personne n'a mieni affirmé l'unité de l'espèce humaine sous la diversité des races : « L'homme, blanc en Europe, noir en Afrique, jaune en Asie et rouge en Amérique, n'est que le même homme teint de la couleur du climat. » A cette belle raison qui se corrige elle-même, à ces idées générales qui embrassent facilement l'ensemble des faits et des êtres, à ^es grandes vues qui devancent l'avenir, on ne saurait méconnaître un esprit vraiment philosophique. Rien n'est plus propre à donner une idée des changements et des progrès apportés par le travail et les années dans les doctrines de Bufi'on que la ^mparaison de la Théorie de la terre et des Epoques de la nature, le premier et le dernier de ses ouvrages. Dans le premier, distinguant les causes actuelles, présentement visibles, par lesquelles on donne de ce qui est une explication Ïiositive, des causes lointaines et possibles, par esquelles on ne fait qu'imaginer ce qui peut être, il construit une histoire et une théorie de la terre. Partout jusque sur les montagnes on trouve des amas de coquilles, donc la mer a couvert la terre. I>es couches de la terre sont horizontales, donc elles n'ont pu être déposées que par les eaux. Enfin les angles des montagnes, toujours correspondants, n'ont pu être aim^i formés que par les courants. La terre est l'ouvrage des eaux. Puis, dans son article sur la Formation desplanêles, il met en œuvre ces causes éloignées, possibles et non plus actuelles et lentes, avec lesquelles on bAtit des romans et des systèmes, et u bAtit le sien à son tour. Du reste il ne prétend
rB l'imposer à la raison ; né de l'imagination, c'est l'imagination seule que le système s'adresse. Buffon imagine donc qu'une comète a frappé obliquement le soleil et en a détaché des parties qui sont devenues les planètes, par conséquent brûlantes et lumineuses à l'origine. En se refroidissant, cette matière du soleil est devenue opaque ; les vapeurs se sont condensées en mers et Pair s'est dégagé des eaux. Cette terre du passé est donc l'ouvrage du feu. Ce sont deux époques différentes de la terre, l'une historique, l'autre romanesque. C'est aussi la première ébauche des Époques de la nature. Dans ce second ouvrage séparé do premier par trente années d'étude, et le plus grand qui soit sorti de sa plume, Buflbn complète, modine son système, et distingue sept grandes époques de la nature. Remarquant que « la terre est enflée i l'équatenr et abaissée sous les pèles dans les proportions qu'exigent la pesanteur et la force centrifuge, » il en conclut qu'elle a d'abord été fluide: de ce que le globe terrestre a une chaleur intérieure
3ui lui est propre, il conclut qu'il a été incanescent, et distingue une première et une seconde époque, « lorsque la terre et les planètes ont pris leur forme, » et < lorsque la matière s'étant consolidée a formé la roche intérieure du globe.» La présence des coquilles dans les plaines et sur les montagnes lui permet d'établir une troisième et une quatrième époque, « lorsque les eaux ont couvert nos continents, > et • lorsque les eaux se sont retirées et que les volcans ont commencé d'agir. > De la présence des débris d'éléphants dans les régions septentrionales du vieux et du nouveau monde, il induit une cinquième et une sixième époque, • lorsque les éléphants et les autres animaux du Midi ont habité les terres du Nord, • et • lorsque s'est faite la séparation des continents. • Eniin l'absence de débris humains dans ces monuments du passé lui permet de distinguer une septième et dernière époque,
• lorsque la puissance de l'homme a secondé celle
de la nature.» Plusieurs de ces inductions hardies sont erronées; il était réservé k Cuvier et & quelques autres savants plus modernes qui ont mieux connu les faits de corriger ces erreurs; mais, comme le dit M. Flourens, • Buffon avu que l'histoire du globe a ses &ges, ses changements, ses révolutions, ses époques, comme l'histoire de l'homme. Il a été le premier historien de la terre. Cet art de faire renaître les choses perdues de leurs débris, et le passé du présent, ce grand art, le plus puissant de l'esprit moderne, c'estABuffon qu il remonte. »
Entre ces deux ouvrages se place l'histoire naturelle de l'hommo, des quadrupèdes, des oiseaux et des minéraux. C est diaa l'histoire de l'homme surtout que se rencontrent certaines théories particulières sur des questions essentiellement philosophiques. Ce ne sont plus ici de ces vues générales pour lesquelles Buffon a eu des successeurs et des égaux, mais point de supérieurs ni presque de devanciers. Quand il parle de l'homme, Buffon a derrière lui le xvii* siècle et les noms imposants de Ocscartes et de Locke; or il est aise de reconnaître que ses idées sur l'homme procèdent à la fois de celles de ces deux grands philosophes, et qu'il est incontestablement inférieur à l'un et i l'autre. Ses hypothèses, b&ties sur des &its trop peu nombreux observés par quelques-uns de ses contemporains et dont il se bite de tirer des inductions générales et arbitraires, manquent, non-seulement de vérité, mais de nouveauté, de clarté et de précision. Tremblay et Ch. Bonnet ont remarqué, en hachant par morceaux des polypes d'eau douce, que chaque morceau devient un polype complet; en coupant les pattes et la queue d'une salamandre, que pattes et queue repoussent, peutêtre indéfiniment; qu'en séparant un ver de terre en deux parties, ces tronçons se complètent, la tête poussant une queue nouvelle et la queue une nouvelle tête. BuDbn en conclut avec Bonnet qu'un individu vivant est composé d'une iniSnité d'êtres organiques, dont chacun peut devenir semblable au tout. Ce sont des germes accumulés qui peuvent former autant d'individus complets. Ch. Bonnet expliquait la génération par une hypothèse empruntée l Leibniz, celle de l'emboUement des germes. Il supposait que les germes de tous les êtres préexistent dans la matière et sont enfermés les uns dans les autres, c'est-à-dire les enfants dans les parents, que les générations présentes étaient dans les générations passées indéfiniment et en sont sorties par un simple développement, que les générations futures sont de même contenues dans les présentes et se développeront de même. Buffon accepte les germes accumulés, mais il repousse l'emboîtement de Bonnet et oe Leibniz. Il suppose, pour expliquer la nutrition et la génération, que la matière est pleine de molécules or^niàues de diverses espèces, en nombre inflm. indestructibles, tout à fait semblables aux homeaméries d'Anaxagore. Ces molécules organiques servent à la nourriture de l'animal que Buffon représente comme une sorte de moule intérieur élastique, qui s'accroît sans changer de formes ni de proportions, par l'admission de molécules respectivement semblables A chacune de ses parties, à peu près comme croit et se renouvelle la machine corporelle dans la physique de Descartes. Quand le corps a atteint sa croissance, le surplus des molécules convenables, au lieu d'être rejeté comme les autres molécules organiques qui ne conviennent pas A l'homme, s'accumule dans de certains organes et y forme, sons la condition indispensable du mélange des liqueurs des deux sexes.
BUFF
BUHL
des individos semblables an père et à la mère par la réunion de molécules semblables à toutes les parties du corps. Le nouvel individu est m&le ou femelle, selon que l'apport de molécules provenant du père ou de la mère est plus considéble. Buffon croyait voir ces molécules organiques dans les animaux infusoires ou spermatiqnes dont il méconnaissait la nature. Il admettait même, malgré les expériences de Rédi, la génération
rntanée par l'union de ces molécules qui, lées d'activité, se rapprochaient et donnaient naissance, à l'état libre, à des êtres inférieurs, champignons on vers de terre, et même dans l'intérieur des corps vivants, aux parasites.
Hommes et animaux se forment de même, mais Buffon établit entre eux une différence qui rappelle, sans en avoir an moins la clarté, l'b^^otbèse cartésienne des animaux-machines. Descartes refusait aux bêtes, non pas la vie, puisque la vie, même dans l'homme, n'était pour lui qu'un mécanisme, mais l'intelligence et jusqu'à la sensibilité. II expliquait la production de leurs actes, si semblables aux nAtres en apparence, par le jeu des esprits animaux danslesnerfs et le cerveau. Buffon accorde aux bêtes, outre la vie, la sensibilité, des passions, une sorte de mémoire, en un mot un certain degré d'intelligence, mais le tout procédant de la même matière, et il remplace le jeu des esprits animaux par celui de ce qu'il appelle Icséoranlemenlsorpanigues. Pour l'homme, il pense; la pensée est la seule forme de l'âme indivisible, immatérielle. Voilà un pur souvenir de Oescartes. Hais, sans contester ce spiritualisme tout cartésien de Buffon, il faut reconnaître qu'il n'est pas toujours, ni très-conséquent, ni trèsintelligible; que, tout en admettant la doctrine de Descartes sur l'àme et en reproduisant ses paroles, Buffon subit également l'influence de Locke et des tendances générales du xvm* siècle. C'est par la contrariété de ces deux influences que sexplii^e cette singulière distinction de deux mémoires, de deux sensibilités, de deux intelligences, l'une dérivant de la matière et qui appartient aux bêtes, l'autre de l'esprit et qui est celle de l'homme. Buffon est plus heureux lorsque, s'abandonnant, à la suite de Locke, avec Condillac et Bonnet, au courant qui entraine tout son siècle, il chercne ce que l'homme doit à ses sens. C'est le meilleur morceau philosophique de Boffon, que celui où il compare les cinq sens comme avait fait Aristote, attribue à chacun sa valeur et donne la palme au toucher dont il fait par excellence le sens de l'homme, tandis que l'odorat est celui du quadrupède et la vue celui de l'oiseau; oîi, sans tomber dans les excès d'Helvétius, il montre quels changements apportent dans les idées et dans les passions le développement et l'exercice des organes des sens, le climat et la nourriture. Ces pages sont moins brillantes sans doute, mais bien plus vraies que le monologue si vante du premier nomme, œuvre magnifique d'imagination et de style, qui n'a qu'une assez mince valeur philosophique. Cet Adam qui s'éveille n'est plus vivant que la statue de Condillac ou de Ch. Bonnet que parce qu'il est une fiction poétique en même temps que l'instrument artificiel d'une trop légère analyse. Hérault de Séchelles attribue à Buffon ce discours : « J'ai toujours nommé le Créateur, mais il n'y a. qu'à êter ce mot et mettre à la
5 lace la puissance de la nature. » Il est difficile e repousser nn tel témoignage, mais c'est là une parole bien invraisembl&le. On comprendrait plus aisément que Buffon eut dit au contraire : • J'ai toujours nommé la nature, mais il n'y a qu'à êter ce mot et mettre à la place la puissance de Dieu. » En effet, tout en disant que la nature
est nn être idéal auquel on a coutume de rapporter les phénomènes de l'univers, Buffon la fait agir comme agirait un Dieu. Le fait incontestable et qui ressort de tous les écrits de Buffon, c'est qu'il n'a pas donné de ce mot nature, si souvent employé par lui, une définition constante et précise ; c'est aussi que, s'il a nommé Dieu souvent comme l'auteur de l'univers, la contemplation assidue de ses œuvres ne paraît pas lui en avoir inspiré un sentiment aussi profond qu'à Linné (^ui voyait Dieu passer]: Deum tempiUrnum, \mmensum, omniieiwn omnipotentem expergefectiis a tergo trantcunlem vidi et obalupui!
Les meilleures éditions de Buffon sont : la première^ donnée par Buffon lui-même sous ce titre : Histoire naturelle générale et particulière avec la description du cabinet du roi, Paris, Imprimerie royale, 1149-1789, 36 vol. in-4. — Celle de Lamouroux et de Desmarest, Paris, 1824-1830, 40 vol. in-8.
G. Cuvier avait formé le projet de donner luimême une édition des Œuvres de Buffov\; l'édition de Richard est souvent appelée, mais à tort, édition du baron Cuvier, parce qu elle contient un supplément de Cuvier sur les oiseaux et quadrupèdes connus depuis Buffon.
On peut consulter : ,Vicq d'Azyr, Éloge de Buffon ; — Condorcet, Éloge de Buffon ; — G. Cuvier, Article Buffon dans la Biographie universelle de Michaùd;— Geoffroy Saint-Hilaire, Etude sur la vie, les ouvrages et les doctrines de Buffon. Paris, 1838, in-8 ; — Flourens, Buffon, histoire de ses travaux et de ses idées, Paris, 1850, in-12: — Hérault de Séchelles, Voyage à Montbar, Paris, an IX, in-8: — H. Nadault de Buffon, Correspondance inédite de Buffon, Paris, 1860. 2 vol. in-8. A. L.
BUHIJ: (J. Gottlieb), né à Brunswick en 1763, professa la philosophie d'abord à Goêttingue, puis a Moscou, et enfin à Brunswick, où il mourut en 1821. Il s'est borné à enseigner età développer la doctrine de Kant; mais s'il occupe un rang peu élevé comme penseur, il a rendu à l'histoire de la philosophie de nombreux et d'importants services. Lorsque l'Académie de Goêttingue arrêta le projet d'une Histoire encyclopédique des connaissances humaines, ce fut lui qui fut chargé d'écrire l'Histoire de la philosophie moderne, depuis le rétablissement des sciences jusqu'à Kant. Son ouvrage parut sous ce titre à Goêttingue, en 6 vol. in-8, de 1800 à 1805 ; il a été traduit en français par J. Jourdan, 7 vol. in-8, Paris, 1816. Buhle avait publié précédemment une Histoire de la raison vhilosophigue, 1793, 1 vol. (ouvrage non continué), et un Manuel de Vhisloire de la philosophie, avec une Bibliographie de cette science, 8 vol. in-8, 1796-1804 (alL). L'Histoire de la Philosophie moderne de Buhle manque en général de méthode et de proportion. Les systèmes y sont exposés dans un ordre arbitraire qui ne permet pas d'en saisir l'enchaînement; l'auteur ne mesure pas assez, d'après l'importance des doctrines, la place qu'il leur donne dans son livre. C'est ainsi que Bruno occupe plus de cent pages, la Pneumatologie de Ficin cent cinquante-six, Gassendi cent vingt, et Descartes soixante-dix à peine. Malgré ces graves défauts, l'Histoire de la philosophie moderne ne laisse pas que d'être éminemment utile par l'exactitude irréprochable et l'abondance des résumés et des extraits qu'on y trouve. Buhle avait aussi entrepris une traduction de Sextus Empiricus, demeurée inachevée, in-8, Lemgo, 1793, et une édition d' Aristote, dont cinq volumes seulement ont paru, Deux-Ponts, 1791-1800. Le premier volume contient plusieurs biographies d' Aristote, une dissertation sur lea
BURI
BURI
■ i.t«ret<i«roama%ue8 et eaM><^rt9ue(, le catalogue des éditions et des traductions du Stagirite, la nomenclature historique de ses commentateurs et le traité des Catégories. Les autres volumes renferment la suite des ouvrages logiques, la Bhétorique et la Putligue, accompagnés d'une traduction latine et suivis de notes explicatives. Cette publication fait le plus grand honneur au savoir de Bnhle, et il est à regretter que les circonstances ne lui aient pas permis de la terminer. — On trouvera un examen de l'Histoire de la Philosophie moderne de Buble dans les Fragments de philosophie contemporaine de H. Cousin. X.
BTTONAXXDE (Appiano), philosophe et pnbliciste italien du dernier siècle. 11 naquit à Commachio, dans le duché de Ferrare, en 1T16, entra en 1745 dans l'ordre des célestins, fut nommé professeur de théologie à Naples, en 1T40, et occupa successivement plusieurs ahbayes. II mourut en 1793j général de son ordre. Il céda à l'influence des idées du xviii* siècle, dont on retrouve les qualités et les défauts dans les ouvrages suivants, remarquables d'ailleurs par l'originalité du style : Isloria crilica e fllosofica del suieido, in-8, Lucques, 17G1 ; — Isloria délia indole di ogni filosofia, 7 vol. in-8, Lucques, 1772, Venise, 1783 : c'est, sans contredit, le meilleur et le plus estimé de ses ouvrages; — délia Restauratione Sogni filosofia ne' seeoli xvi, xvn e xvni, 3 vol. in-8, Venise, 1789. Les idées de Buonafede sur le droit naturel et public ont été exposées dans deux ouvrages à part : délie Conquiste ceUbri etaminalc eol naluraU diritlo délie penti, in-8, Lacques, 1763; Sforta crilica del moaerno diritto m natura e délie genti. in-8, Pérouse, 1789. Dans un écrit intitulé : Bitratti jKietiei, ttoriei « eritici di varj modemi uomini di léltere, il imite avec assez de bonheur la manière satirique de Lucien. Enfin il est aussi l'antenr d'un recueil de comédies philosophiques : Saggio di commedie filosofiche, in-4, Faenza, 1754, puLlié sous le nom de Agatopisto Cromatiano.
BUIUBAM (Jean), l'un des plus célèbres et des plus habiles défenseurs du nominalisme. On ne connaît ni l'époque précise de sa naissance ni celle de sa mort ; mais on sait qu'il naquit à Béthone, qu'il suivit les leçons d'Occam, dont plus tard il enseigna les doctrines avec un immense succès: qu'en 1327 il était recteur de l'Université de Paris, et qu'en 13&8 il vivait encore, ftgé de pius de soixante ans. Nous n'hésitons pas à regarder comme une fable la tradition suivant laquelle Bnridan, après avoir cédé aux séductions de Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, aurait échappé comme par miracle à la mort qui l'attendait au sortir du lit de cette princesse : car c'est par ce moyen, dit-on, que la reine adultère achetait le silence de ses complices. Jeanne de Navarre est morte en 1304 à un &ge assez avancé, et cinquante-quatre ans plus tard nous trouvons Bnridan encore plein de vie. On a dit aussi qu'obligé de fuir les persécutions exercées contre son parti, c'est-à-dire contre les nominalistes, il se réfugia en Autriche, et qu'il y fonda une école devenue le berïëau de l'Université de ^j^enne. La date qu'on assigne à cet événement est 1356 : or on sait que l'Université de Vienne fM fondée en 1237 par l'empereur Frédéric II. Qmjit aux prétendues persécutions dont il fut 1 objet, elles commencèrent longtemps après sa mort, quand nnïT ordonnance royale, signée par Louis XI, proscrivit ses oeuvres avec tontes celles ou le nominalisme te trouvait enseigné.
Dans un temps où la philosophie et la théologie étaient presque entièrement confondues, il y a cela de remarquable dans Buridan, qu'il a évité
avec précaution tontes les questions théologiques Il se bornait, dans son enseignement comme dans ses écrits, à expliquer les œuvres les plus importantes d Aristote sur la logique, la métaphysique, la morale, et la politique. Or on sait qu i cette époque on ne connaissait pas d'autre manière de cultiver la philosophie que de commenter les écrits du Stagirite. £n logique, il s'est appliqué surtout à rassembler un certain nombre de règles à l'aide desquelles on devait trouver des termes moyens pour toute espèce de syllogisme. C'était recommencer le grand art de Raymond Lulle, et réduire la pensée à une opération presque mécanique, qu'on a nommée par dérision le pont aux ânes. En morale il penche visiblement au fatalisme ; mziis la manière dont il pose le problème de la liberté, les objections quil élève contre cette faculté, quoique sans force en elles-mêmes, témoignent d'une dialectique habile, d'une intelligence très-exercée aux oiscussions philosophiques, et contiennent en germe tout ce qu'on a écrit plus tard en faveur de la même cause. Selon Bnridan. toute la question se réduit à savoir si, placé entre deux motifo opposés, nous pouvons nous décider indifféremment pour l'un ou pour l'autre. Sommes-nous privés de ce pouvoir; adieu la liberté 1 Si, au contraire, nous l'avons, l'action elle-même devient impossible, car elle est sans raison et sans but. Comment, en effet, choisir entre deux partis pour lesquels nous éprouvons une égale indifférencet Que si l'on prétend que notre volonté incline naturellement et nécessairement vers le souverain bien, mais que nous avons toujours le choix des moyens, la situation n'aura pas changé ; car il nous faut une raison pour nous arrêter à un moyen plutôt qu'à nn autre. S'il est nécessaire que cette raison l'emporte, nous ne sommes pas libres. Dans le cas contraire, notre détermination est sans motif et sans règle; elle échappe à toutes les lois de la raison, ce qui est également incompatible avec l'idée que nous nous faisons de la liberté (in Ethicam Nicomachi, lib. III, quzest 1). Il ne pensait pas que la liberté puisse consister à choisir le mal, quand nous avons devant nous les moyens de faire le bien, à agir d'une manière déraisonnable quand Dieu nous a donné la raison, et enfin à nous montrer moins parfuts que nous ne le serions sans elle. Il faisait consister le libre arbitre dans la seule faculté de suspendre nos résolutions et de les soumettre à un examen plus approfondi. Quand nous donnons au mal la préférence sur le bien, c'est que notre esprit est troublé ou dans l'ignorance; aest que nous mettons l'un à la place de l'autre (ubi supra, quaest. 3, 4, sqq.).
Quant à l'argument auquel Buridan a donné son nom, et qui nous montre un &ne mourant de faim entre deux mesures d'avoine également éloignées de lui, ou mourant de faim et de soif entre une mesure d'avoine et nn seau d'eau, dans l'instant où ces deux appétits le sollicitent en sens contraire avec une force égale, on le chercherait vainement dans les écrits du célèbre nominaliste, et il n'est pas facile de dire quel en pouvait être l'usage ; car Buridan s'occupe de la liberté des hommes et non de celle des animaux, que personne ne songeait i défendre. Nous admettrons volontiers avec Tennemann {Histoire de la philosophie, t. VIII, 2* part.) que cet argument célèbre était plutôt nn moyen imaginé par ses adversaires pour tourner en ridicule son opinion sur la liberté d'indifférence.
Voici les titres des ouvrage de Buridan : Summula de dialectiea, in-^, Paris, 1487 ; — Compendium Ipgicot, in-P, Venise, 1489; — Qucesliones in X libros Ethiconan Arislolélis, in-f', Paris,