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i propos do dictionnaire de Nysten par !IH. Littré et Robin, et sur V Hygiène de l'âme, deFeuclitersleben. Cette dernière étude sert de préface à la traduction française du livre de Feucbtersleben par M. Sçhlesinger, Paris, 1860, in-8. A. L.
SËKËTBIUS, philosophe cynique, ami de Thraséas Pétus et de Séneqne, qui on parle fréquemment et avec la plus haute estime dans plusieurs de ses ouvrages^ vivait à Rome au temps de Néron et de Vespasien, et parait y avoir joui d'une très-grande considération, inspirée par l'austérité de ses moeurs et la noblesse de ses principes. Ainsi que la plupart des philosophes de son école, surtout à cette époque de décadence, il professait un profond mépris pour les connaissances purement spéculatives, et tout son enseignement se bornait à quelles préceptes de morale dont sa vie ne s'écartait jamais. La nature, disait-il, a marqué du cachet de l'évidence et rendu accessible à tous les esprits le petit nombre de vérités gue nous avons besoin de savoir pour bien vivre et être heureux. Nos véritables biens doivent être cherchés en nous-mêmes, dans la liberté et dans la force de notre &me; les objets extérieurs ne doivent exciter ni nos craintes ni nos espérances; la mort n'est pas un mal, mais une délivrance ; nous avons peu de chose a redouter de la part de nos semblables, et rien de la part des dieux ; nous devons toujours nous conduire comme si le monde entier avait les yeux fixés sur nous : enfin, les hommes, étant destinés lar la nature a vivre en société, doivent regarder a terre comme leur commune patrie : telles sont à peu près ces vérités évidentes par elles-mêmes dans lesquelles, au dire de Séneqne (£b. Lxn et Lxvii; de Provid., ch. m et v; d« Vita beata, ch. ivra ; de Benef., lib. Vil, c. i et vin), Démétrius faisait consister la morale et la philosophie tout entière. — Il a existé plusieurs autres philosophes du nom de Démétrius, mais tellement obscurs, qu'ils ne méritent pas d'être mentionnés. Nous ne parlerons pas davantage du fameux Démétrius de Phalère, bien qu'en sa qualité de disciple de Théophraste il soit ordinairement compris dans l'école péripatéticienne , et que nous possédions sous son nom un traité sur la même matière et portant le même titre que VHerménéia ou Traité de la proposition dAristote. La philosophie n'a rien de commun avec les actions et les événements qui l'ont rendue célèbre.
DËHIUROE (de <i]|uovp-r6«, ouvrier, artisan, architecte). Platon, et avant lui Socrate, sont les premiers qui, par une métaphore très-facile i comprendre, ont transporté dans la métaphysique cette expression de la langue usuelle. S'étant élevés à l'idée d'une cause première, intelligente et libre, et ne concevant pas qu'une telle cause ait pu développer sa puissance sans le secours de la matière, ils ont représenté Dieu comme l'architecte ou l'artisan du monde. Tel est le r61e que l'intelligence ou le voû( remplit dans la Genèse du Timée. Mais Platon n'a certainement pis prétendu établir une différence entre cette intelligence suprême, cause ordonnatrice et providence du monde, et ce qu'il appelle ailleurs l'Onité ou le Bien. Plus tard, dans l'école d'Alexandrie, on la langue et la dialectique platoniciennes ont été mises au service d'un système nouveau, on ne s'est pas contenté de concevoir l'intelligence et le bien comme deux choses distinctes, (nioique réunies dans la même substance, comme deux hypostases, dont la seconde est supérieure à la première: on a encore voulu faire du Démiurge une trouiième hypostase tout à fait distincte des deux autres, et non moins éloignée de la seconde que la seconde de la première. Tel est le sentiment de Flotiu, qui con-
fond le Démiurge avec l'&me du monde, moteur universel et intelligent, mais inférieur a l'intelligence elle-même ; car il ne convient pas à ce dernier principe de sortir, par le mouvement et par l'action, du caractère immuable qui lui est propre. Proclns a de nouveau élevé le Démiurge au rang de l'intelligence, mais sans le confondre entièrement avec elle, et en confondant encore moins l'intelligence elle-même avec l'Unité ou le Bien. Pour lui^ le Démiurge est le troisième degré de la trinité inteilectueile, l'intelligence devenue active et féconde, inférieure au pur intelligible. Son action se manifeste par les idées ; les idées, qui sont en même temps une cause efficace, communiquent leur puissance à l'&me universelle, et celle-ci, i son tour, gouverne l'univers (Theolog. $eeund. Plat., lib. V, c. zzm). Enfin les gnostiqnes^ mêlant à leurs idées religieuses plusieurs principes de l'école d'Alexandrie, ont conçu le Démiurge encore autrement. Les uns, par exemple Basilide et Valentin, l'ont représenté comme une émanation divine ayant une existence à part, formant un être ou plutôt une hypostase tout à fait distincte, mais éloignée du Dieu suprême par une foule d'existences intermédiaires : il sert, pour ainsi dire, de limite, de transition entre le monde supérieur ou le Plérême, et le monde inférieur, corrompu par le contact de la matière. Les autres, comme les ophites, les camites, les nazaréens, en ont fait un mauvais génie dont le seul but, en créant le monde, était de lutter contre la volonté de Dieu, et de tourmenter les lones émanées de son sein en les chargeant des liens honteux du corps (yoy. Gnosticishk). Si étrange qu'elle puisse semoler d'abord, cette idée d'un principe moteur, d'un Démiurge inférieur i Dieu, a son origine dans une difficulté très-réelle de la métaphysique, celle de concilier la natur» immuable ae la cause infinie avec les effets variables et contingents qu'elle produit dans le monde. Mais il s'en faut que cette difficulté soit résolue par l'hypothèse inintelligible de Plotin et de Proclus, ou par les grossières fictions de l'école gnostique.
DËHOCOUTE. La vie do ce philosophe nous est beaucoup moins connue que sa doctrine; car de celle-ci, quoique le temps en ait détruit tous les monuments originaux, il nous reste encore un certain nombre de fragments, dont l'authenticité ne peut pas être sérieusement contestée : les rares documents que l'on possède sur celle-l& sont pleins de fables et de contradictions. Ou sait d une manière certaine que Dcmocrite reçut le jour à Abdère, colonie grecgue de la Thrace, qui s'était fait par son intelligence une réputation analogue à celle de la Béotie ; mais on n'est pas encore parvenu à fixer l'époque de sa naissance : les uns désignent la première année de la Lzxx* olympiade, c^est-à-dire l'an 460 avant J. C. ; les autres 1 an 470, faisant ainsi Démocrite d'une année plus &gé que Socrate ; enfin d'autres s'arrêtent à l'an 494. De ces trois opinions, la dernière, recommandée par l'autorité de Diodore de Sicile, est celle qui nous parait la plus vraisemblable et la plus facile à concilier avec la plupart des traditions qu'on a pu recueillir sur le philosophe abdéritain. Le père de Démocrite, pour lequel nous avons à choisir entre trois noms aussi incertains l'un que l'autre, possédait, i ce qu'il parait, une très-grande fortune; on rapporte que Xerxès, retournant dans son pays après la bataille de Salamine, c'est-àdire vers 480 avant J. C, reçut chez lui l'hospitalité et, par reconnaissance, lui laissa des mages pour instruire son fils, encore jeune, dans les sciences de la Chaldée et de la Perse. Quoi qu'il
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en soit de cette tradition, c'était une opinion unanime chez les anciens, c[ue Démocrite a puisé en Orient une grande partie des connaissances par lesquelles il s'est rendu célèbre. On dit qu'il Tbita rindo, l'Ethiopie, la Chaldée, la Perse, se foisant initier par les prêtres de ces différents pays aux sciences dont ils étaient alors les seuls dépositaires. On a du moins quelques raisons de croire qu'il passa plusieurs années en Egypte, où Pythagore l'avait i)récédé, et qui fut vraisemblablement l'institutrice de la Grèce pour la géométrie et les sciences mathématiques. Il est probable qu'il visita aussi la Grande-Grèce, oii fiorissaient alors les deux écoles rivales de Pythagore et de Zenon d'Élée, l'une et l'autre parfaitement connues de Démocrite, et dont il semble avoir voulu combattre les principes par son propre système. Enfin, rien n'empêche qu'attiré par la câébrité d'Athènes, il ait assisté, comme on le prétend, sans se faire connaître, aux leçons de Socrate et d'Anaxagore. Sans parler de l'ajoalogie qui existe entre l'hypothèse des homéoméries et celle des atomes, nous pourrions signaler plus d'un point de contact entre l'astronomie d'Anaxagore et celle du philosophe abdéritain. Quant à Leucippe, qui passa généralement pour son maître, et dont le nom est rarement séparé du sien dans la bouche des premiers historiens de la philosophie, nous ne savons ni en quel lieu ni à quelle époque de sa vie il le rencontra; nous ignorons même quelle part il faut faire à chacun d'eux dans le système qui leur est attribué en commun. Ce qui nous reste à dire de la vie de -Démocrite est encore plus incertain s'il est possible, mais peut servir à nous donner une idée de son immense réputation chez les anciens, de l'impression que sa science et son génie avaient produite sur leur imagination. On raconte qu'après avoir passé dans tous ces voyages la plus grande partie de sa vie^ il revint dans sa patrie entièrement ruiné et obligé de demander un asile i un de ses frères appelé Damasns. Une loi de son pays privait des honneurs de la sépulture ceux qui avaient dissipé leur patrimoine. Démocrite, pour se soustraire aux effets de cette loi plus que sévère, aurait lu en public son principal ouvrage, connu sous le nom de Mévac Stixocrvio;, et Te peuple en aurait été charme à ce point qu'il accorda i l'auteur, en témoignage de sa satisfaction, la somme énorme de 500 talents ou de deux millions et demi de notre monnaie, et décida que ses funérailles seraient & la charge du trésor public. II alla même, à ce qu'on prétend, jusqu'à confier à Démocrite le gouvernement de l'État; mais le philosophe, après avoir accepté cet honneur, ne tarda pas à y renoncer pour reprendre sa vie et ses travaux accoutumés. Ce récit, comme tout le monde le remarcpera, ne s'accorde guère avec la triste célébrité des Abdéritains ni avec une autre tradition, d'après laquelle Démocrite, passant aux yeux de ses concitoyens pour un homme frappe de démence, aurait été confié par leur pitié aux soins d'Hlp-
rorate, appelé tout exprès de Cos pour le rendre la raison. On ne saurait ajouter plus de foi à ce rire inextinguible avec lequel Démocrite nous est ordinairement représenté. Nous pensons, avec an historien moderne de la philosophie, que ce n'est là qu'une expression exagérée a dessein de l'insouciance et du mépris enseignés par le philosophe pour tout ce qui peut afiiiRer ou réjouir les nommes. C'est en exprimant d'une manière analogue- son amour pour la science qu'on a pu dire qu'il se priva lui-même de la vue, ou qu'il errait sans cesse av milieu des tombeaux, afin de n'être point distrait de ses méditations. Il
mourut i Abdère dans un âge fort avancé, à 104 ans selon les uns, à 108 ou à 109 ans selon les autres; nous adoptons la version de Diodore de Sicile, qui le fait vivre 90 ans.
Démocrite fut un de ces rares génies qui, non contents de rassembler en eux toute la science d'une époque, y ajoutent encore les fruits de leurs propres méditations. Il peut être regardé comme l'Aristote de son temps, et l'on a le droit de supposer que ses recherches sur les animaux et sur les plantes ne furent point perdues pour le philosopne de Stagire. Malneureusement nous serons toujours condamnés sur ce point à de simples conjectures; car des nombreux ouvrages que Démocrite a composés (Diogène Laêrce en compte jusqu'à soixante-douze), et dont le style, si nous en croyons Cicéron, a la fois clair et brillant de poésie, aurait pu rivaliser avec celui de Platon, il ne nous est parvenu que les titres et quelques rares lambeaux. Encore a-t-on contesté l'authenticité de ces titres, où nous voyons représentées la logique, la morale, la physique, les mathématiques, l'astronomie, la médecine, la poésie, la musique, la grammaire, et jusqu'à la stratégie, en un mot toutes les branches des connaissances humaines. Quant aux fragments qui nous restent de Démocrite, et que l'on trouve disséminés dans une multitude d'auteurs, ils se rapportent presque tous à son système philosophique, que nous allons maintenant essayer de faire connaître.
Ainsi que nous en avons déjà fait la remarque, le système de Leucippe et de Démocrite est entièrement l'opposé de celui qu'enseignait l'école éléatique. Les philosophes de cette école, ne concevant pas de milieu entre ce qui est d'une manière absolue et ce qui n'est pas, étaient conduits à nier tous les phénomènes, et, par conséquent, le mouvement, sans lequel ni la génération, ni la mort, ni aucun autre changement nest possible. Or, comme le mouvement leur semblait avoir pour condition le vide, ils dirigeaient surtout leurs efforts contre cette dernière idée, la déclarant incompréhensible et absolument inconciliable arec celle de l'être. Ils s'attaquaient de la même manière à la pluralité des êtres ou à la divisibilité, non-seulement de la matière, mais de l'être en général. Si l'être est divisible, disaient-ils, il l'est à l'infini; car il demeure toujours semblable à lui-même, et chacune de ses parties doit avoir les mêmes propriétés essentielles que le tout. Mais la divisibilité à l'infini est une idée contradictoire," elle détruit la réalité même de l'être en détruisant son unité; donc rien n'existe que l'un et l'immuable, c'est-à-dire l'absolu. Leucippe et Démocrite choisissent précisément pour bases de leur doctrine les deux idées que repousse l'école éléatique. Ils soutiennent, l'un et 1 autre, !• que le vide existe aussi bien que le plein, et le non-être aussi bien que l'être ; 2° que la divisibilité de l'être, conséquence inévitable de l'existence du vide, a nécessairement des limites. Ainsi se déclare, des le premier pas, le caractère matérialiste de cette pnilosophie ; car évidemment la propriété qu'on donne ici à l'être en général n'appartient qu'à la matière : elle seule peut être limitée et divisée par l'espace. Chacun de ces deux principes était l'objet d'une démonstration particulière. On prouvait l'existence du vide par le mouvement et par quelques expériences dont l'honneur revient à Leucippe. On montrait que dans un vase rempli de cendre il est toujours possible de faire pénétrer une certaine quantité d'eau, égale au vide qui s'y trouve. On alléguait la compression dont certains corps sont susceptibles, et la nutrition qui intro-
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doit sans cesse des éléments nonveanx dans la substance des êtres Tivants.
C'est par le raisonnement suivant, jtarticnlièrement attribué à Démocrite, qu'on démontrait le second point de la doctrine, \ savoir : que la matière se compose nécessairement de parties indivisibles. Qu'on divise nn coips autant de fois qu'on le voudra, il faudra qu'il en reste quelque chose ou qu'il n'en reste rien. Dans la dernière hypothèse les corps se composent de rien et viennent de rien : ce qui est parfaitement absurde. Si, an contraire, 11 reste quelque chose, quelle sera la nature de ce reste? Sera-t-il étendu on inétenduT S'il est inétendn. on se trouve tout aussi embarrassé que dans l'hypothèse qui a déjà été écartée ; car comment des points inétendns donneraient-ils pour résultat de véritables corps? Si, au contraire, on est forcé de s'arrêter à quelque chose d'étendu, il est faux que la matière soit divisible i l'infini. A cette preuve, qni est la plus importante, Démocrite en joignait une antre que l'on pourrait appeler arithr tnétique : • De l'unité, disait-il, ne peut pas sortir la pluralité, ni la pluralité de l'unité (Àrist., Métaph., Uv. VII, on. xm) ; 'par conséquent, le nombre des éléments dont la matière se compose, demeure invariable. > Ces éléments, ou les portions de matière étendues et cependant divisibles, c'est ce qu'on appelle les atomes. Les atomes et le vide, c'est-à-aire la matière et l'espace, voilà donc quels sont, aux yeux de Démocrite, ces principes de l'univers et les seules conditions de toute existence.
Il y a peu de chose à dire sur la nature du vide, dont la seule propriété est l'étendue : une étendue infinie où l'on ne peut distinguer ni nant, ni bas, ni milieu, ni extrémités. Le réle qni lui est confié dans la formation des choses est un rôle purement passif; en divisant la matière par sa seule présence, il rend possibles le mouvement et la pluralité des êtres.
Les atomes sont infinis en nombre comme le vide en étendue. Il ont toujours existé et ne seront jamais détruits, conformément à ce principe implicitement recoimu partons les anciens, mais exprimé pour la première fois peut-^tre par Démocrite d'une manière daire et précise, que rien ne peut venir du néant ni se perdre en lui. Quoiqu'us possèdent les deux qualités essentielles de la matière, l'étendue et la solidité, les atomes ne sont pourtant pas accessibles a nos sens ; nous ne les voyons que par la raison (XéYt|> 6iupnT&), nousles concevons comme les éléments nécessaires de tous les corps, c'est-i-dire de tons les êtres. Il n'y a pas plusieurs espèces d'atomes, comme dans le système d'Anaxagore il y a plusieurs espèces d'homéoméries ; mais ils sont tous de la même espèce ou de la même nature ; car U n'y a que le semblable qni agisse sur le semblable, et le même qui pnisse connaître le même. Or notre esprit, ainsi que nous le verrons bientôt, n'est, comme le reste, qn'nn agrégat d'atomes.
Outre la solidité qui suppose nécessairement l'étendue, Démocrite attribuait encore aux atomes la figure, qu'il faisait varier à l'infini, maisnon la pesanteur, comme le prétend Aristote. L'opinion d'Aristote est positivement démentie par mille témoignages contraires, qui nous montrent la pesanteur des atomes comme une innovation introduite par Ëpicure dani; le système de son maître. D'ailleurs, comment Démocrite, en reconnaissant la pesanteur parmi les propriétés essentielles des corps simples, pouvait-il nier comme il le fait le mouvement rectiligne, et soutenir que les atomes sont naturellement immobiles?
L'un des points les plus obscurs du système de Démocrite, c'est la manière dont il explique le mouvement. N'oublions pas qu'il s'agit ici d'une philosophie qui veut rendre compte de l'existence de tous les êtres par des lois purement mécaniques, et on, par conséquent, le mouvement doit iouer un très-grand rêle. Hais d'où vient ce phénomène, qui n'est rien moins ici que l'àme de la nature ? quelle en est l'origine? quel en est le principe? Nous savons déjà qu'il n est pas inhérent à l'essence de la matière, qu'il n'est point compris parmi les propriétés fondamentales des atomes. Nous savons aussi qu'il n'est point produit par une cause première djsdincte du monde, par un moteur spirituel comme celui qu'admettait Anaxagore. Démocrite le regardait comme éternel, sans s'inquiéter ni de son principe ni de son origine. De ce qu'il existe maintenant, il en concluait qu'il a toujours existé, aussi bien que le temps, qm n'a pas non plus été créé. Il distinguait trois espèces de mouvements: 1* le mouvement ordinaire ou par impulsion, celui qui se communique d'un corps à un autre par un choc extérieur j 3* le mouvement oscillatoire, résultant de l'impulsion réciproque de plusieurs atomes mis en contact les uns avec les autres ; 3' le mouvement circulaire ou en forme de tourbillon. Il nous semble que ce dernier, qni exerce la plus grande influence sur la forme générale de 1 univers, a dû être regardé comme le mouvement primitif; la seconde place appartiendrait alors an mouvement oscillatoire, et la troisième au mouvement par l'impulsion, lequel n'est qu'un phénomène particulier dans la nature déjà organisée.
Quoi qu'il en soit, le mouvement et les pro-
Sriétés des atomes suffisent à nous rendre compte e tous les phénomènes et de la formation même de l'univers, sans le secours d'aucune providence ni d'aucune cause intelligente, sans obéir à d'autres lois qu'à celles d'une aveugle nécessité. Tons les corps dont l'univers est l'assemblage se forment par la combinaison des atomes: ils périssent, sans changer de nature, quand les atomes se séparent ; ils s'altèrent quand les atomes cliangent de position, et leur variété s'explique par la variété qui existe dans la figure des atomes, par la difTerence de leur rang et de leur position. Ainsi naissent et périssent nonseulement les êtres qui peuplent notre planète, mais des mondes sans nombre dont les uns se ressemblent, dont les autres offrent entre eux les plus grandes différences. La terre a été formée la première : d'alwrd petite et légère, elle errait dans l'espace; mais, grossie peu à peu par l'agglomération des atomes, elle finit par arriver au centre du monde, et y reste fixée par sa forme, qni est celle d'un cylindre creusé en dessous. Quant aux autres détails de la cosmologie de Démocrite, il est inntile de les exposer ici; car ils sont, comme nous l'avons déjà dit, presque tous empruntés du système d'Anaxagore. hk physique, et même la psychologie de Démocrite, sont fondées sur les mêmes principes que sa cosmologie. Qu'est-ce qui fait la différence des quatre éléments dont se compose toute la nature? Rien que la figure et le volume des atomes. Les plus petits, et par conséquent le* plus légers, sont ceux qui entrent principalement dans la substance de l'air ; les plus grands et les plus lourds forment la terre et l'eau ; enfin, le feu se compose d'atomes ronds et aussi petits que ceux de l'air. Les qualités et les propriétés de ces différents corps s'expliquent de la même manière que leur forme, et comme il en est plusieurs qu'il est impossible de faire dériver d'un arrangement purement mécanise des ato-
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mes, Démocrite, ouvrant la porte au scepticisme de Protagoras, les faitpasser pour de pures sensations ou pour des affections personntlles auxquelles ne répond aucune réalité extérieure. II comprend particulièrement dans cette classe le chaud et le froid, les couleurs, les saveurs, et ce qu'on a appelé plus tard les qxuiUtis secondes de la matière.
L'âme est de la même nature que le feu ; elle se compose d'atomes ronds et subtils qui, par leur légèreté et par leur forme, ont la propriété de se glisser dans toutes les parties du corps et de les mettre en mouvement, et avec le mouvement ils leur donnent aussi la chaleur, la vie et la sensibilité. Il y a de tels atomes répandus
aussi dans les plantes ; enfin. Us se conservent et se renouvellent en partie par la respiration. En effet, en nous pressant de toutes parts, les corps qui nous environnent expriment de notre propre corps une partie de ces atomes précieux par lesquels nous vivons et nous pensons ; mais comme il y a des atomes semblables répandus autour de nous, ceux-ci, entrant dans notre poitrine par la respiration, n'ont pas seulement pour effet de réparer la perte que nous avons faite, mais ils ferment le passage aux particules vitales qui nous restent et les empêchent de se répandre dans l'espace. Aussitôt que ce mouvement de résistance est vaincu, l'animal a cessé de vivre. La conséquence la plus immédiate de cette doctrine, conséquence avouée par Leucippe et Démocrite, c'est que l'&me est périssable comme le corps.
C'est la même àme, nous voulons dire les mêmes atomes, qui, dans le système de Démocrite, servent aux phénomènes de la vie et à ceux de la pensée. Cependant il a donné pour siège aux derniers la poitrine, et aux premiers toutes les autres parties du corps. Mais qu'est-ce que la pensée dans une ime purement matérielle? Evidemment elle ne saurait se distinguer d'une manière essentielle de la sensation, et ce dernier phénomène, par quelque sens qu'il nous arrive, doit toujours se réduire à une sorte de toucher. C'est en effet l'opinion que soutient Démocrite. Il suppose que les corps laissent constamment échapper de leurs surfaces certaines émanations qui en sont la représentation exacte. Ces petites images, oUj comme on les appelle plus ordinairement, ces tdoUa (clStoXa), formées à l'égal du reste par une combinaison d'atomes, se glissent par le canal des sens jusqu'à l'àme, et lui font connaître en la touchant les objets qu'ils représentent. C'est ainsi que nous percevons, non-seulement la forme des corps, mais leurs diverses propriétés, comme les couleurs, les odeurs, les sons, le froid et le chaud. Et qu'y a-t-il d'étonnant & cela? Pour Démocrite, ces propriétés ou n'existent pas, ou sont des combinaisons purement mécaniques des atomes. Ainsi, le chaud, c'est une combinaison d'atomes ronds ; le noir, c'est le raboteux pour l'œil : le blanc, c'est le poli pour le même organe ; les saveurs &cres sont une combinaison d'atomes anguleux, etc. n faut seulement remarquer que chaque organe des sens a son rdle particulier dans la transmission des idoles : l'oreille est nécessaire pour donner passage à l'air au moyen duquel nous arrivent les sons; c'est également une image formée d'air qui, s'appliquant sur l'œil, avec la substance duquel elle a beaucoup d'analogie, nous donne ridée des couleurs et des formes visibles; enfin, le tact, l'odorat et le goût semblent se confondre en un sens unique.
Par une étrange contradiction, inséparable du matérialisme, Démocrite est cependant obligé de se défier de la sensation et de placer audessus d'elle la raison ou le raisonnement. Kn effet, d'une part nous avons des sensations qui ne répondent à aucune réalité extérieure, et même les objets réels n'arrivent à notre connaissance que par des images variables et fugitives qui, au moment où eUes parviennent jusqu'à nous, ne ressemblent plus aux corps dont elles sont une émanation. D une autre part, les atomes et le vide, ces deux principes éternels de l'univers, ne sont connus que par la raison. Donc, le témoignage de la raison doit être préféré à celui des sens. Hais comment cela est-il possible, lorsqu'au fond ces deux facultés ne diffèrent Sas l'une de l'autre, quand les principes mêmes ont la raison nous découvre l'existence sont purement matériels et sensibles, et qu'on n'arrive à les concevoir que par l'observation du monde extérieur? Aussi Démocrite (cela ne peut pas être l'objet d'un doute) a-t-il fini par le scepticisme, qui est comme la conclusion logiçtue de son système. Toute l'antiquité (Arist., iiélaph., liv. iV, ch. v ; Diogène Laêrce, liv. IX, ch. Lxxi et Lxxii ; Sextus Empir., Adv. Mathem., lib. VII, p. 163; Cic, Acad., I, liv. II, oh. xxiii) place dans sa bouche des paroles comme cellesci : « Il n'y a rien de vrai, ou s'il y a du vrai, nous ne le connaissons pas. — Il nous est impossible de connaître la vérité sur quoi que ce soit : la vérité est au fond d'un abîme. — Nous ne savons pas même si nous savons quelque chose ou si nous vivons dans la plus complète i^oranee ; nous ne savons pas davantage s'il existe quelque chose ou si rien n'existe. > Si le sens de ces propositions pouvait laisser quelque doute, nous y ajouterions le témoignage de l'histoire, qui nous atteste que les plus déterminés sceptiques de l'antiquité, Protagoras, Diagoras de Helos et Pyrrhon lui-même, ont été formés par les leçons ou par les écrits de Démocrite.
La morale de ce philosophe est & la fois celle d'un sceptique et d'un sensualiste. Ne se passionner pour rien ; se tenir également éloigne de la crainte et de l'espérance; être préparé a tout; fuir toutes les causes de trouble et de soucis, même, et en premier lieu, le mariage; adopter des enfants plutôt que d'associer son existence i celle d'un femme; enfin, mettre le souverain bien dans une constante égalité d'àme : telles sont les règles de conduite qu'il propose au sage, et que nous retrouvons presque littéralement dans la morale d'Épicnre.
Il est évident que, dans un pareil système, toute croyance religieuse, toute idée d'une cause première et distincte du monde est inadmissible. Cependant cette idée existe dans l'esprit des hommes, et a existé de tout temps. Démocrite, sans la regarder comme vraie, lui qui ne crevait pas à la vérité, ne pouvait donc s'empêcher d'en rendre compte par les principes généraux de sa doctrine, et c'est vraisemblablement dans ce bot qu'il a imaginé la grossière hypothèse que voici : Autour de la terre voltigent certains agrégats d'atomes d'une grandeur extraordinaire et d'une forme semblable à la forme humaine. Ces fantômes, périssables comme nous, quoique leur existence soit plus longue, ont une certaine action sur notre vie ; il en est de bienfaisants et de malfaisants; ils nous appraissent pendant le sommeil par des images qui les représentent, et c'est à eux que s'adresse notre culte (Sextus Empir., Adv. Malhem., lib. VII, p. 312, édit. de Genève). D'après une autre tradition, également rapportée par Sextns Empiricus, Démocrite aurait simplement nié l'existence des dieux, en
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disant que les hommes en ont conçu l'idée sous l'ioipression do la terreur, excitée en eux par certains phénomènes naturels, comme le tonnerre, la foudre, les éclipses, les conjonctions des étoiles. Si telle n'est point l'opinion de Démocrite, elle appartient du moins à son disciple Diagoras.
Nous avons porté ailleurs un jugement général sur la philosophie atomistique (voy. Atohishe) ; il nous suffira de remarquer ici que le système de Démocrite, commençant par le matérialisme, et finissant par le scepticisme, sans cesser d'être inconséquent, est un fait du plus grand intérêt pour la vérité philosophique et pour l'histoire de la pensée humaine.
Nous ne citerons pas ici tons les auteurs anciens qui nous ont conservé des fragments de Démocrite; nous nous contenterons d'indiquer les traités modernes dont ce philosophe a été l'objet. Ma^eni, Democritu* reviviscent seu Vita et Philosophia Democriti, in-12, Pavie, 1646, et Leyde, 1648; — Genderij Democritus, Abderita philosophus, aceuratissimus ab injuriis vindicatus, in-4, Altd., 161)5; — Jenichen, Progr. de Democrito philosopha, in-4, Leipzig, 1720; — Ploucquet, de Placitts Democriti Abderilce, in4, Tnbing., 1767; — Hill, de Philosophia Epicurea, Democritea et Theophraslea, in-8, Genève, 1669; — Goedingi^ Dissert, de Democrito jusque philosophia, in-8, Upsal, 1703; — Schwartz, Dissert, de Democriti Iheologia, in-4, Cobourg, 1718; — Lùtkemann, Disput. Democrit. eiealicœ seclas antistilem, etc., in-4, Greifsw., 1718; — Ritter, article DemocnU, dans le Dictionnaire de Ersch et Gruber, in-4, Leipzig, 1833 ; — Benjamin Lafaist, Dissert, sur la phiiososophie atomistique, in-8, Paris, 1833; — Ad. Franck, Fragments qui subsistent de Démocrite, dans les Mémoires de la Société royale de Nancy, in-8, Nancy, 1836.
DËHOMAX DE Chypre, philosophe cynique , qui vivait à Athènes pendant le n* siècle de l'ère chrétienne, et dont il ne reste d'autre souvenir que l'écrit de Lucien qui porte son nom. Quelques-uns ont même révoqué en doute son existence, persuadés que, sous le nom de Démonax, Lucien a seulement voulu peindre l'idéal du sage d'après les principes de l'école cynique. Mais cette opinion est dépourvue de toute vraisemblance, et Démonax parait bien avoir été un personnage réel. Les idées qu'on lui attribue sont une sorte d'éclectisme, où les doctrines morales de Socrate étaient reunies, nous ne savons pas trop de quelle manière^ à celles de Diogène et d'Aristippe. Il admettait l'existence de la Divinité, tout en rejetant le dogme de l'immortalité de l'àme, et en méprisant toutes les cérémonies du culte. Au reste, la philosophie de Démonax se montrait essentiellement dans sa vie et dans ses actions. Sans tomber dans les excès et les affectations ridicules de son école, il se proposait le même but : il voulait se suffire à lui-même et se rendre complètement indépendant, en se plaçant à la fois au-dessus de tout vain attachement pour les biens de ce monde, et de toute crainte diine autre vie. X.
DiaiONSTBATION [demonslratio, inàSt^u;; de à*otii%yv[u, montrer, faire voir, en partant de prtnctpet évidents). D'une vérité générale, quelle (ju'elle soit, tirer ou faire sortir les vérités partjculiëres qu'elle renferme, c'est déduire; d'une vérité universelle et nécessaire tirer les conséquences qui en sortent nécessairement, c'est démontrer. La déduction est l'opération intellectuelle opposée à l'induction; le syllogisme est la forme générale et le moyen extérieur de la déduction; la démonstration est la déduction
partant de principes nécessaires, le' syllogisme concluant le nécessaire. Cette définition remonte jusqu'à l'auteur même de la Logique, c'est-à-dire jusqu'à Aristote {Prem. Analyt., liv- I, ch. \, n et iv), et elle est restée consacrée dans la science, parce qu'elle repose sur des rapports parfaitement vrais. En effet, il y a pour l'intelligence des principes primitifs, immédiats, d'une certitude absolue, et qui, universels et a] plicables à tout, paraissent contenir la dernière raison de tout ce qui est. Rattacher une vérité à un de ces principes, établir qu'elle n'est que ce principe appliqué et réalise dans un cas particulier, et par suite qu'elle est vraie comme ce principe, c'est démontrer, c'est savoir. La démonstration est donc la fin suprême du procédé déductif et la véritable condition de la science.
Assurément il y a de la science en dehors de la démonstration; les vérités générales que, dans les sciences d'observation, le procéda inductif dégage des cas particuliers, sont de la science. Mais cette science n'est point, comme celle que donne la démonstration , invariable et à jamais acquise. Ce ne sont point des vérités définitives, complètes ; ce sont des vérités qui peuvent s'accroître, se modifier par de nouvelles découvertes, et qui ne deviennent invariablement déterminées que quand elles peuvent être soumises à la démonstration et rattachées, par elle, à des principes absolus.
La démonstration ne nous donne point de connaissances nouvelles, en ce sens qu il faut, pour démontrer, posséder les principes sur lesquels la démonstration s'appuiera et avoir déjà entrevu ce qui est à démontrer. Elle suppose donc la vue spontanée et confuse de la vérité; mais cette
Fremière vue, elle la fait passer et l'élève de état d'anticipation, comme dirait Bacon, à l'état de science proprement dite.
La certitude qui accompagne les vérités élémentaires se distingue de toute autre certitude. Partant de principes absolus, évidents par euxmêmes, et ne tirant de ces principes que des conséquences également évidentes, les sciences de démonstration produisent une certitude absolue, complète, et supérieure, si cela peut se dire, à celle des autres sciences. Assurément, la certitude est toujours égale à elle-même; elle est ou elle n'est pas, elle n'admet pas de degrés ; et, en ce sens, nous sommes aussi certains de la circulation du sang^ que du rapport qui existe entre les carrés faits sur les câtés du triangle rectangle. Hais il y a cependant une énorme différence entre ces deux vérités. La première est marquée d'un caractère de nécessité tel, qu'une fois connue, il est impossible qu'elle le soit mieux ou autrement. Nous sommes certains de nous rendre parfaitement compte des rapports sur lesquels elle se fonde, et nous savons de la même manière pourquoi ces rapports ne sauraient changer. Il n'en est certes pas de même de la circulation du sang; nous savons qu'elle est, mais nous avons encore beaucoup i apprendre sur ce phénomène, et nous ne pouvons pas rattacher ce que nous en savons à un principe qui nous fasse évidemment voir que ce qui est ne peut pas être autrement. Ce qui est ao-
Î|uis dans les sciences de démonstration, dans es mathématiques, par exemple, est absolument parfait; ce qui est acquis dans les sciences d'observation est infiniment perfectible , on , da moins, garde ce caractère jusqu'au moment où la démonstration devient possible. C'est ainsi que dans les sciences physi(^es la démonstration intervient et fait de certains principes obtenus par voie d'expérience des vérités nécessaires; par exemple, on peut voir la loi de la chute des
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corps dans une foule d'expériences et la démontrer ensuite en la rattachiant aux lois générales du mouvement; et, dans l'astronomie, après avoir constaté les phénomènes célestes par l'observation, on peut démontrer la nécessite de leurs lois par le principe de la pesanteur universelle, et tout réduire par ce moyen i un simple problème de mécanique rationnelle; ce qui faisait dire à Laplace que l'astronomie était la plus parfaite de tontes les sciences. C'est ainsi qu'en Shilosophie, après avoir constaté la liberté par es phénomènes de conscience, la raisonnement fait voir comment la liberté est une conséquence de nos idées nécessaires sur le bien, la destinée humaine, la Providence.
Cette puissance de la démonstration a été nonseulement reconnue, mais exagérée; et cette exagération a donné lieu à quelques opinions erronées dont il convient d'apprécier la valeur.
De ce que la démonstration produit la certitude scientifique absolue et parfaite, on a conclu que, pour toute science , la démonstration était le seul procédé & suivre, qu'il n'y avait qu'à tirer de certains principes universels les vérités particulières qu'ils renferment, indépendamment de toute expérience et de toute observation.
Les objets dont l'ensemble compose l'univers peuvent être étudiés, on dans leurs qualités abstraites et absolues, ou dans leurs qualités concrètes et leur réalité actuelle. De la deux grands ordres de sciences : les sciences de raisonnement ou de démonstration, et les sciences de fait on à'obtervation. Les premières ne s'occupent point de ce qui est, de la réalité actuelle, mais de ce qui doit être et sans égard pour les faits : ainsi les sciences mathématiques, par «xemple, s'appliquent d'une manière générale et absolue à l'ensemble du monde, et n'empruntent i. l'observation que les idées de grandeur et de mesure. Les sciences d'observation, au contraire, s'occupent d'une manière particulière de tontes les propriétés que l'expénence nous révèle dans les objets que nous pouvons atteindre et que nous pouvons faire agir les uns sur les autres, pour découvrir tous les phénomènes qui résultent de leur action mutuelle. Dès lors, il est facile de voir le procédé qui convient à chacun de ces deux ordres de sciences. Les vérités, objet des sciences mathématiques, étant éminemment simples, absolues et indépendantes de la réalité, n'ont pas besoin d'être obtenues par l'observation de la nature et des faits. Le maihématicien ayant posé & son point de départ des principes aiostraits, évidents par eux-mêmes, avance de propositions en propositions, et arrive à de nouvelles vérités par la vue du rapport nécessaire qui les unit au point de départ : en un mot, il démontre. Le physicien n'a pas de principes généraux évidents par eux-mêmes: il faut, au contraire, que, partant des faits, il s élève à des principes non absolus, mais relatifs, non complets, mais marqués du caractère d éventualité et de progrès qu'entraîne toujours l'étude des faits; en un mot, le physicien observe et induit ; et ce que nous disons des sciences physi- .ques doit s'appliquer, sans distinction, à toutes les sciences qui doivent nous donner la connaissance des faits. Ici la démonstration pure ne conduit qu'à l'hypothèse et à l'erreur.
La seconde opinion que nous avons à examiner est une conséquence de la première. S'appuyant sur ce principe que la démonstration est le seul procède à suivre pour arriver à la science, on ajoute que les sciences mathématiques sont les seules auxquelles la démonstration s'applique et, par conséquent, les seules capables de la certitude. ^£ette opinion s'aponie sur un principe faux et
aboutit à une conclusion erronée. En effet, i quelles sources les mathématiques prennent-elles les axiomes sur lesquels elles s'appuient? Elles les prennent dans l'intelligence, dans la raison. Il serait fort étrange que la raison ne fournît que des axiomes relatifs a la grandeur et à la mesure : mais une étude même superficielle de la raison nous apprend qu'il se trouve en elle des axiomes, des principes premiers d'une tout autre nature. Par exemple , les propositions : « Tout devoir suppose un droit. — Il y a obligation à faire ce qui est bon. — Le bien est ce qui conduit un être a sa fin^ » et tant d'autres , sont des axiomes tout aussi évidents et tout aussi nécessaires que ceux-ci : « Le tout est égal à la somme de ses parties. — Si de quantités égales on retranche des parties égales, les restes seront égaux. » S'il en est ainsi, on peut employer la démonstration pour constituer la science morale, comme pour édifier les mathématiques. Et, si on le peut, on le doit. C'est même le seul moyeu de donner à la morale cette unité et ce caractère immuable qu'elle demanderait vainement à ceux qui prétendent la constituer par des procédés purement empiriques.
De là résulte que les principes employés par la démonstration, les axiomes dont elle part pour arriver à une suite de conséquences étroitement enchaînées les unes aux antres, peuvent se partager en plusieurs classes, quoiqpie tous marqués d'un caractère de nécessité : on peut distinguer, par exemple, les principes mathmatiqties, les principes métaphyaigues, les principes moraux. Hais le procédé de la démonstration, partout le même, se fonde sur le principe suivant : « Deux choses comparées à une troisième, et trouvées égales à celle-ci, sont égales entre elles. » Au fond^ ce principe ne diffère pas de celui de la contradiction, reconnu par Aristote {Métaph., liv. III, ch. m) comme le premier des axiomes, et énoncé en ces termes : « Il est impossible que le même attribut soit et ne soit pas dans le même sujet, au même instant et sous le même rapport. »
Malgré cette identité de fond, le procédé de la démonstration peut revêtir plusieurs formes ou plusieurs modes : 1°, prenant pour point de départ un principe général, elle peut descendre, par une suite d'intermédiaires, jusqu'à la conclusion que l'on affirme ou que Pou nie : c'est la démonstration descendante ; 2* il peut partir du sujet lui-même et de ses attributs pour s'élever de degrés en degrés jusqu'au principe général, duquel on conclut ensuite la proposition mise en question : c'«st la démonstration ascendante. Procéder ainsi, c'est toujours rattacher une vérité à un principe général, c'est toujours déduire; 3* quelquefois encore on admet par hypothèse la proposition contradictoire i celle qu'on veut démontrer : puis on fait voir que cette supposition conduit i une absurdité, c'est-à-dire à une impossibilité ou à une contradiction. C'est ce qu'on appelle démonstration par l'impossible, réduction à l'absurde, ou démonstration itidirecte, par opposition aux deux autres modes qui constituent la démonstration directe.
Quelle est maintenant la valeur de ces diverses manières de procéder, et quelles sont les circonstances dans lesquelles il est à propos de les employer?
La réduction à l'absurde ne doit être employée que quand on ne peut faire autrement, et qwon ne peut démontrer la question directement. En effet, si une semblable démonstration peut convaincre, elle n'éclaire point et ne fait point connaître la cause et le pourquoi des choses, ce qui doit être le but et le résultat de toute démon-
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