PREMIÈRE PARTIE
fl3t, le résultat, que représente dépeuplement dans cette phrase de Saint-pimon : «Quand un roi a un premier ministre , il ignore les fautes , les choix indignes et ce qui en résulte , la misère et les cris des sujets , la ruine , le dépeuplement. »
Au surplus , il se peut que ces deux mots diffèrent aussi en ce que dépeuplement entre plutM dans le langage commun , parce que sa terminaison est toute française et qu'il est formé d'un verfoe français , dépeupler; tandis que dépopula^ tûm a une terminaison toute latine et est formé d'un verbe latin , depopulari,
A propos des mots prosternation et prostemement , l'Académie commet une erreur semblable , et l'on peut faire de ses définitions la même critique* <t Un souverain est-il payé de ses peines par toutes les prosternations des courtisans? » Labr. oc II eut peine à se reconnaître et à se relever de ce prostemement où il était. » S. S.
Les bases verbales auxquelles s'ajoute ment sont toutes françaises, ainsi que cette terminaison elle-même ; et , au contraire , la terminaison ton est d'origine latine et s'ajoute toujours à des radicaux latins. De là résulte une différence souvent importante entre les substantifs en ment et leurs synonymes eil ton ; les uns sont du langage commun ou du langage des arts ; les autres appartiennent an style noble, figuré, ou bien ce sont des termes didactiques, de science ou dé spéculation.
Ainsi , repoussement ne se dit qu'en langage ordinaire , d'une arme à feu qui , pour être trop chargée, repousse celui qui la tire; répulsion est un terme de physique. — Isolement est communément usité pour désigner l'état d'une personne isolée , et isolation est un terme de physique qui signifie l'action d'isoler les corps qu'on veut électriser. — Convertissement n'est guère d'usage qu'en matière d'afiaires ou de fabrique de monnaie; tandis que conversion s'emploie en jurisprudence , en logique , en médecine , dans la théorie militaire et en matière de religion et de morale. — Fléchissement est plus commun que flexion dans les cas où ils se disent des mêmes choses ; mais , de plus , flexion est un terme d'anatomie. — On dit également, réfiéchissement et réflexion de la lumière , de la voix , du son ; mais , en langage de science , en physique , on se servira plutôt de réflexion , qui , d'ailleurs , est seul noble, et s'emploie seul au figuré. — Renouvellement est de tous les styles , même de la conversation ; rénovation ne se dit guère que dans le langage de l'Écriture ou de l'Église , dans le langage du parlais ou dans celui de la littérature : la rénovation de l'homme intérieur par la grâce , la rénovation d'un titre. « Dans le public imbu d'une saine littérature , ce ne sera jsunais à l'élite des bons esprits que l'on risquera de déplaire par d'heureuses innovations , par desrénovations utiles. » Marm.-^ Deiyéehement exprime , dans le langage commun , ce qu'exprime dessiccation en termes de chimie ou de botanique. — Il en est de même de mouvement à l'égard de motion : ce dernier est un terme didactique. — Enchantement signifie la même chose qu'incantation, l'action d'enchanter; seulement, incantation éunt tout latin se dit plu-
tôt par dérision , en psrlantde la prétendue science des magiciens , sans compter que ce mot a plus encore de rapport à l'action que son synonyme . et représente les cérémonies et les pratiques faites pour produire Y enchantement.
Il faut que la ressemblance entre ton et ment soit bien^ grande, car beaucoup de mots à présent terminés en ion l'ont été d'abord en iit^nl seulement ou en mient et en ion tout à la fois. Ainsi on a dit pressement (Nicod) avant de dire pression , et c'est un mot dont nous connaissons deux exemples dans Bossuet. Épuremeftt (Boss. , BopF.) paraît aussi antérieur à épuration. Élèvemjent s'est dit en même temps qu'élévation; il s'en trouve des exemples dans Pascal et jusque dans Massillon. — De plus , il arrive quelquefois à nos meilleurs écrivains de terminer en %nent les substantifs dont la désinence ordinaire est ton , soit qu'ils y soient entraînés par l'analogie seule , soit qu'ils aient le sentiment d'une nuance particulière à ment et qui. n'est point du tout rendue par ton. Ainsi, au lieu de dévastation^ Gondillac a employé dévastement; et, au lieu de perversion , de subcetsion et de suhmersion , Voltaire a dit pervertissement , subvertissement et submergement^ qui manquent dans les dictionnaires.
Pour nous , nous pensons que les deux formes devraient être permises et usitées , attendu que chacune modifie l'idée à sa manière. On peut s'en assurer encore par l'examen des exemples qui viennent d'être cités.
La pression cause le pressement'; le pressetnent est l'état de la chose qui a subi la pression. Vous exercez sur cet objet voie pression trop fbrtc; te pressement éprouvé par cet objet l'a tout endommagé. La pression se considère pendant, et le pressement après. — D'ailleurs , pourquoi pression ne signifierait-il pas , comme renonciation et sensation , une action plus saillante , c'est-à-dire extérieure et physique, tandis que pressement^ comme renoncement et sentiment, se dirait d'un acte intériear , de l'âme et de ce qui en dépend? a Notre Dieu entre avec nous en société , s'égale et se mesure avec nous par les tendresses de son amour , par les pressements de sa miséricorde , qui attire à soi notre cœur. » Boss.
L' épuration est une opération par laquelle on donne aux choses la qualité que signifie épurement, Vépwration se fait »rec plus ou moins de lenteur; Vépurement est plus ou moins parfait. Agis, roi de Lacedémonà, entseprit r^ralton des mœurs de ses sujets ; c'est qu'en effet Vépurement des mœurs pouvait seul faire refleurir sa patrie corrompue. ~- Ensuite , épurement paraît mieux convenir aussi , non pas au figuré en général , mais quand on parle de l'âme et de son perfectionnement, a La croix est la vraie épreuve de la foi, le vrai fondement de respéraxioe, le parfait épurement de la charité. a> Boss.
Mêmes différenceB entre élévation et éUvêmeM. On parvient kV élévation; on se trouve dans VéUvement. L'un montre la personne ou la chose passant par divers degrés; l'autre la fait voir en possession du rang qu'elle occupe. On travaille à Vélévation d'un mur dont Vélèvement me nuiis beaucoup , parce qu'il me privera d'air et de lu*
SYNONYMES QUI ONT LE UËME RADICAL
mière. — D'autre part, élèvement pourrait être particulièrement appliqué à ce qui regarde Tâme. Ainsi , Massillon appelle l'orgueil un ^/èoement du cœur.
Detostatton , dévastemenU Lorsque l'ennemi est dans un pays , la campagne est en proie à la d^o^tatûm, et le décatiement est l'état de la campagne après la retraite de l'ennemi. La dévastation cesse et disparaît aussitôt que le dévastateur s'éloigne; le dévastemerU reste et marque la trace laissée par le passage du dévastateur. Quelle détoMUUion: c'est-à-dire, comme on dévaste/ avec quelle furie J Quel dévastementl c'està-dire, comme le pays a été dévasté l que de ruines! Les Athéniens, pendant la guerre du Péloponnèse , voyaient du haut de leurs remparts la dévastation de leurs champs; et, plus d'un siëde après, ils se ressentaient encore du dévastentent de leurs champs.
La perversion est d'un homme qui va se pervertissant; le perreriitsement est d'un homme perverti , et la pereerstié d'un houMne pervers. Les deiupremiezs, les seuls à considérer ici, désigneot un changement de hien en mal; mais perversion le montre se produisant, dans son développement, et pervertissement le représente comme produit ou effectué, comme un résultat. < Prétendre que la secte chrétienne n'est que le perrertissement de la religion naturelle. » Volt. « L'idée des sorciers et des possédés est un pervertissement de la raison. » In. — Peut-être aussi perversion a-t-il plus de rapport à l'extérieur, aux actions proprement dites, et pervertissement à l'intérieur , à la partie de l'homme dont les actions sont des actes, c'est-à-dire quelque chose qui éclate et qui frappe moins ; en sorte qu'on dirait, en parlant de la conduite d'un libertin : y oyez Jusqu'à quel point il porte la perversion; et en ayant égard k son caractère seul : On ne saurait rien ajouter au pervertissement de son âme .
La subversion est une espèce de crise dont le subvertissement est le résultat. La subversion met et le subvertissement montre les choses sens dessus dessous. « Le gouvernement de France était, sous Charles IX, parvenu à cet excès de subvertissement que deux mille soldats du pape étaient un secours utile. » Tolt.
Submersion présente à l'esprit l'image d'une scène : il peint les vagues qui s'approchent , qui g^agnent, envahissent et finissent par engloutir. Submergement est tout abstrait : il signifie le fait accompli. Bleu voyant le pervertissement des honomes, vengea l'abandon de son culte par une submersion effroyable : le submergement de la terre fut iataie à l'espèce humaine, parce qu'il rendit la nature moins forte et moins vigoureuse , et qu'il affaiblit la première constitution de l'univers. La submersion de l'Egypte est due aux inondations du Nil; et le submergement de ce pays fait sa fertilité.
On pourrait citer encore d'autres exemptes et 1& distinguer de même. Ainsi on trouve abrègement pour abréviation dans la Logique de Port- Royal, et Beaumarchais a dit protégement pour protection, anmdement pour annulation, tergi~ versement pour tergiversation.