INTRODUCTION. • XV
- Mais naturellement le premier qui entra dans la carrière n'en mesura point
toute l'étendue. Il recueillit comme des singularités dignes de remarque, comme
des difficultés à résoudre , tous les synonymes qui se présentèrent à son esprit ,
ne se doutant pas qu'ils fussent si nombreux. Dans sa première édition , Girard
naïvement que peut-être il en a oublié quelques-uns. De plus, son livre
,nque de plan. C'est un composé de pièces détacbées entre lesquelles l'auteur
soupçonne aucun enchaînement possible, ni pour la forme, ni pour le fond,
pour la méthode, ni pour les idées. « On n'a, dit-il, qu'à ouvrir mon ouvrage
-hasard, on tombera toujours sur quelque chose d'entier. » Ses articles , en
let, forment des tous isolés; mais, quoi qu'il en dise, ils ne sont déjà pas à tel
dut indépendants que Beauzée n'ait pu, dans les éditions suivantes, les ranger
japrès l'analogie des objets ou des idées dont ils traitent. Avant qu'on pût et
dur qu'on pût envisager le sujet d'une manière large, en concevoir la méthode et
l'unité et y opérer des divisions régulières en rapprochant les articles liés par
la communauté de leur idée générale , il fallait qu'on connût et qu'on eût déjà
distingué une grande quantité de synonymes. Par sa position seule , Girard dut
,re exclusivement occupé de détails; il ne faut pas s'attendre à trouver au point
a départ des sciences, ni de vastes théories, ni des conceptions encyclopédiques.
! L'abbé Girard avait dédié son livre à une dame, là duchesse de Berry. Il n'as-
irait, disait-il, qu'à l'avantage de lui plaire, se félicitant d'être à son service et
e pouvoir se produire dans le public sous une telle protection. En tête de l'ou-
v/age se trouvait représenté le Saint-Esprit avec cette épigraphe, SpiratSpiritusubi
ouït, l'esprit se fait sentir où il veut : emblème parfaitement approprié au sujet ;
car l'auteur a su rendre généralement intéressantes, par l'esprit qu'il y amis, des
recherches , de leur nature abstraites et peu propres à séduire le commun des
lecteurs. Aussi le goût s'en répandit promptement et les femmes surtout s'y
tonnèrent avec passion. Mais ce n'était pas une tâche à laquelle on travaillât
3 concert, mesurant ce qui restait à faire par ce qui avait été fait ; c'était une
)rte d'escrime dans laquelle chacun voulait s'essayer, un exercice au moyen du-
ael on cherchait à développer et à faire briller le tact et la finesse dont on était
!)ué. On se proposait des synonymes à distinguer comme des énigmes à ré-
udre : c'était moins une occupation laborieuse devant produire des résultats
utiles et durables qu'un amusement de société qui parfois dégénérait en jeux de
mots. Lorsque l'empereur d'Allemagne , Joseph II , visita l'Académie française
* 1777, le secrétaire perpétuel , d'Alembert , ne trouva rien de mieux à faire
î de lire en sa présence « quelques synonymes dans le goût de ceux de l'abbé
ard; et parmi ces synonymes était celui de Simplicité, modestie, qui finissait
;du moins, à en juger par les lettres de Mme de Sévigné, où il n'y a plus trace de synonymes ix/usion à l'entreprise primitive de son ami. C'était un homme de loisir, un amateur ou un bel up/it dans l'acception favorable de ces mots, et il voyait la meilleure société, Bossuet, Boileau, Bourdaloue. Mais il avait dans l'esprit plus d'ardeur que de constance : il devint de synonymiste légiste, et se jeta plus tard dans la mysticité. (Lettres de Mme de Sévigné, éd. Ledentu, II. Let- É a 656 et suiv.).