‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 231 sur 881 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

arrangement-, c'est une simple fente. Mais on dira jointure, en parlant des os , parce que leurs séparations sont, artistement disposées pour les mouvements des membres. & Les os sont brisés de distance en distance; ils ont des jointures où ils s'emboîtent les uns dans les autres. Cicéron admire avec raison le bel artifice qui lie les os. Qu'y a-t-il de plus souple pour les divers mouvements?»

FÉN

Au figuré , on dit ordinairement trouver le joint pour, trouver la meilleure façon de prendre une affaire; mais s'il s'agit d'une affaire difficile, jointure sera préférable. «Lés jésuites cherchaient depuis longtemps à s'emparer de la cure de Brest ; ils en trouvèrent la jointure et ne la manquèrent pas. » S. S. « Dieu est le plus subtil anatomiste de notre cœur : il entre jusque dans toutes les jointures , c'est-à-dire dans les plis et les replis de l'âme. » Bourd.

ENTAILLE, ENTAILLURE. Coupure avec enlèvement de parties.

V entaille est simple, faite en ligne droite. Il n'en est pas de même de Ventaillure. Ce dernier mot , du reste , se dit plutôt en termes d'arts et métiers. Un coup de sabre produit une entaille , et non pas une entaillure.

TEINTE , TEINTURE. Ils se disent tous deux en parlant d'une qualité que l'on ne possède que superficiellement.

La teinte se considère absolument et dans le sujet; la teinture apparaît comme un résultat. Il y a dans les paroles d'une personne une teinte de malice , de mélancolie , c'est-à-dire un peu de ces qualités ; on a quelque teinture de philosophie , de physique , de belles-lettres , c'est-à-dire qu'on en est un peu teint, qu'on les a un peu étudiées , un peu apprises. « On ne peut taxer Cicéron de la moindre teinte de superstition et de crédulité. » Lah. « L'esprit prend, malgré qu'il en ait, la teinture des choses auxquelles il s'applique. » Volt.

Il en est de même au physique. Les objets ont telle teinte. « La méléchryse offre la teinte rougeâtre du miel. » Buff. « H y a quelques spaths qui ont des teintes d'un rouge ou d'un jaune léger ; il y a des basaltes d'une feinte jaunâtre et comme rouilles. » Id. « Le front du petit-gris est mêlé d'une légère teinte de roux. »Id. —Mais si on représente la teinte comme un résultat , si on indique d'où elle vient aux objets , elle doit être nommée teinture. « Les diamants colorés tirent leur teinture du sol qui les produit. » Buff. « La terre d'ombre est une terre bitumineuse à laquelle le fer a donné une forte teinture de brun. » Id. « La substance des cailloux rouges opaques a reçu sa teinture par des parties métalliques plus grossières que les agates. » Id. « On ne peut guère attribuer cette teinture noire des coqs nègres qu'aux aliments que les oiseaux trouvent dans cette île. » Id.

TERMINAISONS MENT et URE.

Enchaînement , enchaînure. Déchirement, déchirure. Brisement, brisure. Enfoncement, enfonçure. Poliment, polissure. Plissement, plissure. Ligament , ligature. Parement , parure. Enjoli-

vement, enjolivure. Elargissement, élargi ssure Emboîtement , emboîture.

Les substantifs en ure étant à base verbale, ainsi que les substantifs en ment, se rapportent comme eux à l'action signifiée par le verbe radical. Mais , au lieu de marquer l'action elle-même comme ces derniers, ils en marquent le résultat; au lieu d'exprimer qu'une action se fait et la manière dont elle se fait, ils expriment l'état qui provient de l'action ; ils sont plutôt passifs qu'actifs , plutôt relatifs à l'effet , à sa qualité , qu'à l'action et à l'agent.

Une seconde différence , non moins essentielle , tient à ce que la modification représentée par ure comme étant subie par un objet , est presque toujours le résultat du travail de l'art, d'une opération manuelle de l'homme. Lors même que les deux synonymes désignent un état , un résultat ou un effet , celui qui se termine en ment se distingue toujours de l'autre . en ce qu'il est plus relevé , plus noble et s'emploie fréquemment au figuré, tandis qu'on se sert presque exclusivement du substantif en ure en termes d'art et en parlant de choses faites à la main. «La terminaison ure , dit Roubaud à ce sujet , est très-connue dans la langue des arts. »

* ENCHAÎNEMENT , ENCHAÎNURE. Liaison de choses qui , dépendantes les unes des autres , forment une chaîne ou une sorte de chaîne.

Beauzée et Roubaud n'ont pas eu grand'peine à trouver que le premier de ces deux mots ne se dit qu'au figuré des objets physiquement ou métaphysiquement dépendants les uns des autres , et le second que dans le sens propre des ouvrages de l'art dont les parties sont effectivement attachées par une chaîne ; de sorte que des causes , des idées , des malheurs et autres objets qui conduisent successivement de l'un à l'autre , forment un enchaînement , et des anneaux , des fils , des cordons et autres objets semblables, entrelacés les uns dans les autres , forment une enchaînure. Le Dictionnaire de l'Académie leur présentait cette distinction toute faite.

Cependant Roubaud avait trop de sagacité pour ne pas entrevoir et appliquer à ces deux mots la première règle ci-dessus établie. « Ment , ajoutet-il , employé substantivement , désigne la cause , l'action , ce par quoi la chose est telle : ure désigne particulièrement l'effet de cette cause , le résultat de cette action , ce qui est produit dans la chose même. Les rapports que les sciences ont entre elles forment leur enchaînement; ils les enchaînent ensemble : la disposition même des anneaux qui entrent les uns dans les autres est leur enchaînure; c'est l'état de la chose enchaînée. »

DÉCHIREMENT, DÉCHIRURE. Action de déchirer ou résultat de cette action.

Mais le premier marque plutôt l'action , et le second le résultat ; si bien que la déchirure est l'effet du déchirement , l'état dans lequel l'action de déchirer a mis la chose. C'est ainsi que la froissure est l'effet du froissement. Le déchirement des habits était , parmi les Juifs , une marque de douleur et d'indignation; on a une déchirure et non un déchirement à son habit.

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

D'ailleurs , déchirure se dit plutôt en parlant d'une action faite par .la main de l'homme: la déchirure d'une plaie ne doit pas s'entendre dans le même sens que le déchirement des muscles , des fibres. La mort de Jésus-Christ fut signalée par le déchirement et non par la déchirure du voile du temple.

Enfin , déchirement est plus noble et s'emploie seul au figuré : déchirements d'entrailles , déchirements du cœur ; l'Italie , au moyen âge , fut en proie à de longs déchirements.

Distinguez de même brisement et brisure : la brisure est l'effet du brisement. «Dieu secoue la terre et la brise , et il guérit en un moment toutes sesbrisures. »Boss.« Si nous tournons tout autour d'un bâton qui trempe à moitié dans l'eau , nous voyons que la brisure tourne comme nous. » J. J. — De plus , brisement se dit seul au figuré : brisement de cœur.

ENFONCEMENT, ENFONÇURE. Ces deux mots rappellent l'action signifiée par le verbe enfoncer.

V enfoncement est cette action même : l'enfoncement d'une porte , d'une barricade ; l' enfonçure est une cavité produite par un enfoncement: il y a plusieurs enfonçures dans ce pavé ou ce parquet. « Le vieillard couchait en une enfonçure du rocher. »Laf.

Enfoncement est seul d'usage au figuré : dans l'enfoncement de la vallée , de la scène , du tableau ; et , au contraire , enfonçure se dit des choses les plus communes , comme de l'assemblage des pièces qui forment le fond d'un tonneau et de l'assemblage des ais que l'on met à un bois de lit pour soutenir la paillasse et les matelas. « Les sciences spéculatives ont des recoins et des enfoncements fort peu utiles. 33 P. R. Montaigne , en pareil cas , se sert , mais à tort, du mot enfonçures: ail y a dans les sciences des étendues et enfonçures très-inutiles.»

POLIMENT, POLISSURE. Ils rappellent l'action de polir.

L'un fait penser à l'ouvrier qui taille ou frotte pour donner à un corps l'éclat ou le poli, et l'autre appelle l'attention sur le corps même qui a reçu cet éclat ou ce poli. « Combien soudainement viennent à mépris la polissure et richesse des vêtements ! » Montaign.

Poliment , suivant l'Académie , est peu usité dans l'acception où il signifie l'état de ce qui est poli ; peut-être ne l'est-il point du tout. Mais l'Académie a raison de dire , sans restriction , que polissure signifie l'action de polir ou le résultat de cette action. Seulement nous devons ajouter que poliment exprime plutôt l'action de polir des choses de prix et relevées , les diamants , les glaces, le marbre; et polissure, celle de polir des choses communes : la polissure de la vaisselle.

PLISSEMENT, PLISSURE. Ils renferment tous deux l'idée signifiée par le verbe plisser.

Plissement est l'action , et plissure l'art de plisser. Plissure est relatif, non pas à l'agent, mais aux qualités que reçoit son ouvrage. Ce plissement est pénible ; cette blanchisseuse n'entend rien à la plissure. Ensuite , plissure marque quelquefois simplement , non pas l'action, mais j

le résultat de l'action de plisser : cette plissure est bien ou mal faite.

LIGAMENT, LIGATURE. Ces deux termes techniques expriment ce qui attache des choses ensemble.

L'un est un terme de science , c'est-à-dire d'anatomie; l'autre un terme d'art, c'est-à-dire de chirurgie. L'un exprime des liens qui n'ont pas été faits de main d'homme , des parties blanches et fibreuses qui servent , dans le corps de l'animal, à attacher des os ou des viscères; l'autre exprime des liens ou des bandes , produits de l'industrie humaine , et dont les chirurgiens font usage dans différentes opérations.

« Les os sont percés dans les endroits où doivent passer les ligaments qui les attachent les uns aux autres. » Fén. ce N'est-ce rien faire dans un corps humain que d'en ôter les nerfs et les ligaments? C'est un pareil attentat d'ôter à un discours les particules qui en font la connexion. » Boss. «Il y a une sorte de ligament qui tient d'un bout à la face extérieure du fond de la vessie, et de l'autre au nombril. » Buff. « Ces graines restent attachées par leurs ligaments à leurs sutures et à leurs valvules. » J. J. — Quand on veut saigner une personne , on lui lie le bras , et « la veine enfle au-dessous de la ligature. » Pasc. «Pécheurs, il y a déjà trop longtemps que l'enflure de vos plaies est sans ligatures.» Boss.

Du reste , ligature a cela de particulier , qu'il s'emploie quelquefois dans la langue commune. ce Rien de trop juste sur les membres d'un corps qui croît , rien qui colle au corps ; point de ligatures. » J. J. « Les papes liaient et ils déliaient tout sur la terre. Cette ligature les rendait maîtres du continent. » Volt.

PAREMENT, PARURE. Ce qui pare ou orne.

Parement est d'un usage très-restreint ; mais , dans les limites où on l'emploie , il signifie une parure riche , noble , distinguée , destinée à des objets relevés. Un parement d'autel est l'étoffe qui décore le devant d'un autel. « On voyait dans la messe luthérienne et les parements et les habits sacerdotaux. » Boss. « La grande aigrette a un magnifique parement de plumes soyeuses.» Buff. «Dans la classe des oiseaux appelés combattants, la crinière des mâles est pour eux un parement de guerre et une sorte d'armure. » Id. Nos parements d'habits n'ont été ainsi appelés primitivement que parce que les hommes portaient autrefois sur leurs manches de riches étoffes.

Parure comprend tout ce que la main de l'homme fabrique pour parer, y compris tous les colifichets qui n'ont de valeur que par le caprice de la mode. Il faut ajouter aussi que parure entraîne presque toujours une idée de vanité ou de frivolité.

ENJOLIVEMENT , ENJOLIVURE. Ce qui enjolive ou rend joli.

Enjolivement signifie quelque chose de plus grand , de plus relevé , de plus noble , qui ajoute considérablement à la beauté d'un édifice, par exemple. Les enjolivures , dit l'Académie , sont des enjolivements qu'on fait à de certains petits ouvrages de peu de valeur, comme un étui.— Enjolivure semble aussi supposer une opération pure-

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