‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 301 sur 881 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

« L'obstination de fermer ma porte aux quidams cajoleurs etpleureux. » J. J- ENNUYEUX, ENNUYANT. Qui ennuie.

L'un énonce une qualité de nature, l'autre une qualité de fait; le premier qualifie le sujet en raison de ce qu'il est, et le second en raison de ce qu'il fait ou dit.

Condillac en juge ainsi dans le passage suivant: « Il me semble qu'on dit ennuyant en parlant d'une chose ou d'une personne au moment qu'elle ennuie, et qu'on dit ennuyeux quand on parle du caractère qui la rend propre à donner de l'ennui. Il est ennuyant signifie, il ennuie actuellement; il est ennuyeux signifie, il est fait pour donner de l'ennui. »

Ce qui prouve bien , d'ailleurs , que ennuyeux exprime une qualité inhérente au sujet, c'est qu'on le fait quelquefois substantif; ce qui n'a jamais lieu pour ennuyant.

Ajoutez que ennuyeux marque plus d'ennui, ou un ennui plus profond, plus fort, qu'ennuyant. « Fatigué de l'excessive longueur d'une marche pompeuse , Vespasien dit qu'il était bien puni, par cette ennuyante cérémonie, de^la faiblesse qu'il avait eue de désirer à son âge l'honneur du triomphe. » Roll. ce Soyez sûr qu'il n'y a rien de plus ennuyeux , de plus fastidieux que tous les écrite et tous leurs auteurs. » Dudeff.

OUTRAGEUX , OUTRAGEANT. Qui outrage.

Ces deux termes qualifient en faisant connaître, l'un ce qu'est le sujet, l'autre ce qu'il fait. Roubaud les a parfaitement distingués en leur appliquant la règle de distinction ci-dessus établie.

«Outrageux, dit-il, formé du substantif outrage, espèce particulière d'offense, désigne la nature de la chose , sa propriété ou son caractère, l'effet qu'elle doit par elle-même produire ; elle est faite pour outrager, c'est le propre de la chose d'offenser cruellement. Outrageant , participe présent du verbe outrager , converti en adjectif verbal , exprime l'action d'outrager , le fait , l'effet de cette action ; elle outrage , on' en est outragé , offensé cruellement. Ainsi , un discours, un procédé outrageant fait un outrage : le discours , le procédé outrageux fait outrage. »

Outrageux qualifie en soi , quant à la nature ou à l'idée, et s'emploie bien dans le dogmatique. « Il est de la bonté du prince de réprimer les médisances et les railleries outrageuses. » Boss. a Ne nous laissons jamais emporter à des dérisions outrageuses. « Id. « On appelle zèle ce qu'il y a dans la médisance de plus outrageux et de plus calomnieux.» Bourd. « Est-il un crime plus outrageux au Saint-Esprit que le scandale?» Id. <-. 11 faut savoir douter, et ne jamais s'exprimer avec une insolence outrageuses Volt. — Outrageant qualifie un fait ou en raison d'un fait , et est surtout d'usage dans les récits, dans l'historique. «Souvenez-vous des outrageantes paroles dont a usé M. Jurieu , en m'appelant déclamateur et calomniateur. » Boss. « Il fallait que la main ( de Wiclef et de Calvin ) traçât sur le papier tout ce que le cœur avait conçu de plus outrageant et de

plus insultant (contre l'Eucharistie). » Bourd. &V outrageante lettre au'il m'a écrite , que je vous ai renvoyée.» Volt.

Qui peut m'avoir écrit ce libelle outrageant? Dest. « Pourquoi me tenez-vous cet outrageant discours? » Les.

Du reste , outrageux , plein d'outrage , dit plus qu'outrageant , qui outrage ; aussi le premier estil seul applicable aux personnes : infâmes et outrageux chevaliers (Les.); un ennemi insolent et outrageux (Boss.). Outrageant ne convient qu'aux choses, parce qu'il est plus faible, et que les choses n'ont pas la plénitude de l'outrage, ne peuvent être la source de l'outrage, mais peuvent seulement l'avoir par communication.

RADIEUX, RAYONNANT. Qui jette des rayons.

Radieux marque plus d'éclat : le corps radieux est tout rayonnant de lumière. L'effusion abondante de la lumière rend le corps radieux; et l'émission de plusieurs traits de lumière le rend rayonnant. Le soleil est radieux à son midi; à son coucher il est encore rayonnant.

En second lieu , le mot radieux marque la propriété , la qualité de la chose , et le mot rayonnant , le fait présent. Un corps lumineux par luimême est plus ou moins radieux ; et quand il répand sa lumière , il est plus ou moins rayonnant. Radieux exprime l'état ou la nature, quelque chose de constant. « Boufflers , au comble dés honneurs , de la gloire , de la confiance , n'avait qu'à demeurer en repos , à jouir d'un état si radieux. »S. S. Dans le Lutrin , Sidrac raconte qu'autrefois il y avait dans le chœur un vaste lutrin qui cachait le chantre ,

Tandis qu'à l'autre banc le prélat radieux ,

Découvert au grand jour, attirait tous les yeux. «La tête et le cou du paon se dessinent avec grâce sur ce fond radieux ( formé par sa queue qu'il relève). » Buff.— Rayonnant désigne un fait, un accident, quelque chose qui arrive, a Tel fut le discours de Julie à son lit de mort; ses yeux brillaient d'un feu surnaturel, elle paraissait rayonnante. » J. J. « Il délivra l'âme du purgatoire : l'âme lui apparut rayonnante et en habit blanc. » Volt.

Au figuré , on dit un visage , un air radieux ou rayonnant , pour signifier qu'on voit éclater sur le visage, ou dans l'air, la joie, la satisfaction. Mais l'un indique une satisfaction plus solide, plus pleine et plus constante, comme celle qui résulte de la santé ; l'autre , une satisfaction plus vive et plus passagère , comme celle qui provient d'un accès de joie ou d'exaltation.

Enfin radieux est un terme absolu qui s'emploie seul et se comprend de lui-même ; au lieu que rayonnant est relatif et ordinairement suivi d'autres mots qui le déterminent : rayonnant de lumière , rayonnant de gloire , de joie , de grâces et de beauté (Fén.) , une femme rayonnante de diamants (Marm.).

LANGOUREUX, LANGUISSANT. Qui est dans un état d'abattement et de faiblesse.

Le langoureux est tout plein de langueur; le languissant languit. On dira d'un convalescent qu'il est encore un peu languissant , et d'un au-

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

tre , qu'il est encore tout langoureux. Vous appellerez langoureux celui qui paraît toujours languissant.

Mais comme langoureux est peu usité au propre, c'est au figuré surtout que les deux mots ont besoin d'être distingués.

Or , dans cette acception , langoureux , en vertu de la terminaison de son radical, langueur, signifie presque toujours qui outre ou affecte la langueur ; d'autant plus que de l'idée de plénitude à celle d'excès et d'affectation le passage est tout naturel. On a l'air languissant , et on prend l'air langoureux; un malheureux qui souffre vous demande assistance d'un ton languissant; un mendiant rusé vous demande l'aumône d'un ton langoureux. Un écrivain et des vers languissants sont froids, manquent de vigueur : «M. Huet trouve Fénelontrop languissant.» V olt. Un écrivain et des vers langoureux sont fades et pleins d'une tendresse feinte ou exagérée. La paresse est languissante (Laroch.); Fénelon reproche à Racine ses héros langoureux.

Même différence entre langoureusement et languissamment.

AMOUREUX, AMANT. Celui qui aime une femme.

V amoureux est plein d'amour; Y amant fai l'action d'aimer, aime ouvertement, au su de tout le monde. Ce qu'on considère dans l'un, c'est la plénitude du sentiment , la réalité de la passion; et, dans l'autre, c'est le fait notoire, patent, de s'attacher par choix à telle personne. Amoureux désigne une qualité du tempérament , un penchant dont le terme amant ne réveille point l'idée. On ne peut empêcher un homme d'être amoureux; il ne prend guère le titre d'amant qu'on ne le lui permette.

Amoureux rappelle davantage le substantif amour, et représente avec plénitude cette qualité comme inhérente au sujet; amant se rapproche plus du verbe aimer, et marque simplement le fait de prendre telle femme , qui y consent , pour objet de son amour et de ses assiduités , ou de ses assiduités seulement.

Dans beaucoup de tragédies on voit une héroïne aimée tout à la fois par deux personnages : l'un qui aspire ouvertement à sa main , et dont elle connaît et accepte la tendresse, c'est son amant; l'autre qui soupire en secret, et dont elle rejette les sentiments aussitôt qu'elle en est instruite; ce dernier est Y amoureux. Ainsi dans le Cid Rodrigue est Y amant de Chimène , et don Sanche en est amoureux; c'est même ce qui est formellement indiqué dans la liste des personnages. De même, dans Horace, Curiace et Yalère par rapport à Camille; dans Cinna, Cinna et Maxime par rapport à Emilie ; dans la Bérénice de Racine , Titus et Antiochus par rapport à Bérénice ; dans Britannicus , Britannicus et Néron par rapport à Junie; dans les Frères ennemis, Hémon et Créon par rapport à Antigone ; etc.

On est plus ou moins amoureux, parce que ce mot exprime une qualité; on n'est pas plus ou moins amant , comme on n'est pas plus ou moins époux, parce que ces deux derniers mots signifient des titres.

TERMINAISONS EUX et IF.

Oiseux , oisif. Impérieux , impératif.

Eux marque la possession pleine , abondante permanente , habituelle , d'une qualité , et if la simple possession d'une propriété active ou passive. Il suit de là que les uns qualifient en caractérisant , et les autres sans caractériser ; c'est-àdire que les uns expriment une manière d'être constante , et leî autres un état actuel , passager. De son côté, if rappelle toujours de quelque façon l'idée d'activité et de puissance , soit qu'il ait plus de rapport que son synonyme avec un verbe correspondant , soit que , comme lui , il ait un nom pour base.

OISEUX, OISIF. Termes qui annoncent également l'inaction des êtres actifs , et l'inutilité des choses.

En parlant des êtres actifs ou qu'on regarde comme tels , oisif s'emploie proprement pour exprimer que , au lieu d'agir , ils ne font rien , ils sont actuellement sans occupation ou dans l'inaction. Quand on leur applique la qualification à' oiseux , ce qui est plus rare , on les représente comme ayant l'habitude , le goût de l'oisiveté , comme croupissant dans l'inaction. Dé sorte que avec du loisir on est oisif, et avec de l'oisiveté oiseux. Oisif rappelle par opposition , de même que passif, une puissance d'agir dont on ne fait pas usage ; oiseux , étranger à cette idée , désigne , en vertu de sa terminaison , l'habitude , le goût, la qualité ou l'état permanent, l'inertie.

En parlant des choses , oiseux à son tour est le mot propre ; il se dit de toutes les choses pleinement inutiles , qui ne sont bonnes à rien; et oisif, toujours pourvu de l'idée de puissance, se dit seulement de celles qui ont un principe d'activité , qui sont propres à quelque chose , qui ont la puissance de servir à quelque chose , et qu'on néglige pourtant d'employer. Goûts, ornements oiseux; disputes, questions, occupations, considérations, paroles, épithètes oiseuses. La valeur est oisive pendant la paix ; il y a bien des talents oisifs; l'argent est oisif dans un coffre. Lafontaine dit au sujet des richesses:

Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu'ils sont frivoles. La vie oiseuse est stérile , ne produit rien de bon; la vie oisive se passe à ne rien faire au lieu de se passer à agir; l'inutilité fait l'une et l'inaction l'autre.

IMPÉRIEUX , IMPÉRATIF. Ils se disent du ton et de l'air d'un homme qui commande. Impérieux , d'imperium , empire , plein d'empire ; impératif, du verbe imperare, imperatum, commander, qui .a la force ou la puissance de commander.

Donc, d'une part, impérieux marquera un empire plus plein, plus absolu, plus habituel, plus despotique ; et , de l'autre , impératif exprimera simplement la signification , la valeur , la force des gestes et du ton. Un maître , un supérieur, ont d'ordinaire l'air et le ton impérieux. Les domestiques et les enfants doivent savoir comprendre l'air impératif des maîtres et des parents, a L'éléphant distingue le ton impératif, celui de la colère et de la satisfaction.» Buff.

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