‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 355 sur 881 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

trop cher. » Volt. « Cramer vient d'acheter chèrement une très-belle maison de campagne. » Id.

JUSTE, JUSTEMENT. Exactement, précisément.

Juste est objectif et n'a rapport qu'à la proportion , considérée en soi et quant à l'idée : cette chaussure va juste à mon pied. Justement est contingent et subjectif: il exprime le même rapport, non comme étant , mais comme se faisant , comme phénoménal : « Je vais trouver Agathe ; la voici justement.» Regn. Il est arrivé juste à l'heure du dîner se dira quand on n'aura égard qu'à la coïncidence de l'arrivée et de l'heure du dîner. Vous arrivez justement à l'heure qu'il faut , fait penser aussi au fait d'arriver', aux dispositions , à la conduite , au mérite ou au tort de celui qui arrive.

Deux passages de Molière suffiront pour expliquer et confirmer cette distinction. « Voici tout juste un lieu propre à servir de scène , et voici des flambeaux pour éclairer la comédie. » Tout juste, et non justement ; car un lieu n'est pas une chose qui se fasse, qui se passe , qui arrive. Mais, par la raison contraire, on dira avec le même auteur : « Voici justement un fâcheux! Il ne nous fallait plus que cela ! »

Si on dit parler et répondre juste, plutôt que justement , c'est qu'on songe à la nature des paroles et des réponses , et non pas au fait de les exprimer.

FERME , FERMEMENT. D'une manière ferme , solide , avec force.

Ferme n'est relatif qu'à l'effet; il ne donne l'idée ni d'un agent ni de son action : une chose tient ferme dans la muraille ; et , à la place de ferme i fermement serait ici tout à fait impropre. Mais on dira bien : attachez cette chose fermement, c'est-à-dire faites l'action de l'attacher, avec l'intention et la force nécessaires pour qu'elle tienne solidement.

Ferme ne se trouve guère avec un verbe actif, si ce n'est avec tenir, tenir ferme , parce qu'en tenant ferme , on ne produit pas de grande action apparente, et cette locution d'ailleurs ne fait penser qu'à l'effet , à la solidité , à la fixité , à la résistance, « Les nations repoussées dans le nord y tiendraient ferme. » Montesq. On disait autrefois faire ferme , au lieu de tenir ferme, « Le régiment de Diesbach et un autre faisaient ferme contre une armée victorieuse.» Volt. C'était une manière vicieuse de parler.

FORT, FORTEMENT. D'une manière forte et vigoureuse.

L'un est pour l'idée et caractérise-, l'autre est pour le fait et dépeint. Il faut frapper fort à la porte d'un sourd, a Si la sensation , dit Malebranche , touche l'âme assez fort , l'âme la juge dans son propre corps. » Et ailleurs , il dit : « Nos passions agissent très-fortement sur nous. » Un discours agit fortement sur quelqu'un, mais pas assez fort pour le faire changer de conduite.

Dans fort , la force est considérée en soi , quant à son degré intrinsèquement trop bas ou trop élevé , et quant à l'effet qui s'ensuit ; dans fortement, elle est considérée par rapport à sa manifestation et à son impression sensible et présente.

HAUT , FRANC , NET ; HAUTEMENT , FRANCHE- MENT , NETTEMENT. On parie haut, franc , net, comme on parle hautement , franchement , nettement, c'est-à-dire, sans crainte, sans déguisement, d'une manière ouverte et résolue.

Mais les qualités , exprimées par les adverbes à forme adjective, sont moins particulières au sujet qui parle que quand elles sont exprimées par les adverbes terminés en ment . Parler haut , franc , net , c'est parler un langage haut , franc , net; mais c'est là une qualification extérieure qui ne s'étend guère au delà des paroles , de l'air et du ton. Au contraire, hautement, franchement et nettement s'emploient pour exprimer la manifestation de sentiments propres à celui qui parle. C'est pourquoi , la netteté constituant une qualité extrinsèque , commune , et la franchise une qualité intérieure et particulière , on dit plutôt parler net que parler nettement, et parler franchement plutôt que parler franc. Franc, à la place de franchement, dans la phrase suivante de Molière, par exemple , ne conviendrait en aucune sorte : « Rien n'est plus condamnable qu'un ami qui ne vous parle point franchement. »

VITE, VITEMENT. Sans délai. Aller, courir, faire quelque chose vite ou vitement.

Vite est objectif et n'a rapport qu'au fait qui arrive en peu de temps ; aussi se dit-il très-bien des choses : cette horloge va trop vite; le plaisir finit vite ; le temps va ou coule vite; cela partit plus vite qu'un trait (SÉv.). Vitement est subjectif et se rapporte à un agent dont il dépeint l'empressement ou la promptitude : il ne se dit que des personnes. « Je n'oublierai jamais la hâte que vous aviez de vous divertir vitement , avalant les jours gras comme une médecine, pour vous trouver promptement dans le repos du carême. » SÉv.

Quand vous allez ou que vous agissez vite , assez ou trop vite, vous arrivez ou votre action est faite tôt , assez ou trop tôt ; quand vous allez ou que vous agissez vitement, vous vous montrez vite ou prompt.

Vitement se dit surtout avec un verbe à l'impératif : çà, payez-nous vitement (Mol.), achevez vitement (In.), dites vitement (S. S.), venez vitement (SÉv.), c'est-à-dire hâtez-vous ou dépêchez-vous de nous payer, d'achever , de dire , de venir.

Nous entendons vite une chose (SÉv.) , cela ne dépend pas de nous : nous offrons vitement un siège aune personne qui entre (Regn.), cela témoigne de notre part une attention empressée.

SOUDAIN , SOUDAINEMENT. D'une manière soudaine , instantanée.

Soudain est comme certes une formule abstraite qui signifie aussitôt, et n'exprime pas comme soudainement une minière d'agir ou une qualité du sujet portée à tel ou tel degré : on ne dit pas , plus , moins , aussi soudain , mais plus moins ou aussi soudainement. «C'est le destin des héros de se ruiner à conquérir des pays qu'ils perdent soudain.» Montesq.'« Il reçut l'ordre, et soudain il partit.» Acad.

« Un des regards de Mentor arrêtait tout à coup Télémaque dans sa plus grande impétuosité; Neptune n'apaise point plus soudainement les

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

noires tempêtes. » Fén. Neptune n'apaise point plus soudainement , c'est-à-dire n'est pas plus soudain ou plus prompt à apaiser. « De ce transport de douleur je tombai soudainement , selon ma coutume , dans un assoupissement profond. »

FÉN

Soudain marque une circonstance de temps, mais sans dépeindre le sujet en rappelant une de ses dispositions habituelles, et il a cela de particulier qu'il suppose d'ordinaire , comme aussitôt, un fait antérieur.

EXPRÈS, EXPRESSÉMENT. Avec intention, de propos délibéré.

Exprès signifie à dessein; et expressément , avec un dessein formel, tout particulier, avec insistance. C'est la différence qu'il faut mettre entre ces deux termes dans le passage suivant de Bossuet : « Souvent nous nous appliquons expressément à imaginer quelque chose , et souvent aussi il nous arrive d'exciter exprès et de fortifier quelque passion en nous-mêmes. »

Exprès marque la fin de l'action , et expressément la manière d'agir de l'agent , la fermeté de son vouloir. Il est venu exprès pour demander cet emploi (Acad.). « Les animaux sont incapables de rien apprendre des hommes qui s'appliquent expressément à les dresser. » Boss. « Dieu est expressément déterminé à nous refuser ces grâces.» BOURD.

CLAIR, CLAIREMENT. D'une manière claire, lumineuse ou évidente.

On voit clair dans une affaire , et on voit clairement les intentions de quelqu'un. La première de ces expressions représente la clarté objectivement , dans les choses vues ; la seconde la représente subjectivement dans la personne qui voit. Il n'y a plus d'obscurité dans une chose où l'on voit clair; on ne voit rien clairement qu'à force de clairvoyance. Celui qui parle clair dit des choses claires ; celui qui parle clairement est clair en parlant.

Quand on raisonne faux , le raisonnement , le résultat de l'opération est mauvais, ne vaut rien; quand on raisonne ou qu'on a raisonné faussement (Pasc), on se trompe ou on s'est trompé , on commet ou on a commis une erreur en raisonnant.

DROIT, DIRECTEMENT. En ligne droite, par le plus court chemin , sans s'écarter.

Le premier de ces adverbes est objectif et qualifie extérieurement , indépendamment de l'action et de l'intention du sujet; le second est subjectif et signifie une manière volontaire d'aller droit , dont on peut demander compte à l'agent. Celui qui ne va pas droit au but , a besoin d'être remis dans la voie ; celui qui ne va pas directement au but , s'amuse , biaise , prend des détours. Là, vous n'avez égard qu'à la manière d'aller , en soi , absolument ; ici , vous considérez le mit d'aller ainsi et le sujet qui va ainsi.

Il est à remarquer que la même règle de distinction convient à plusieurs autres adverbes synonymes , tels que certes et certainement , comme et comment. Quoique certes et comme ne soient pas des adjectifs , ils peuvent néanmoins passer pour des radicaux simples , dont sont composés certainement et comment par la simple addition

de la terminaison ment , dans laquelle seule encore réside tout élément de différence.

CERTES , CERTAINEMENT. En vérité , sans mentir, assurément.

Certes est une sorte de formule affirmative générale dont on se sert pour donner à ses paroles une force objective absolue , et qui équivaut presque à un jurement. Mais il n'exprime pas , comme certainement , une conviction personnelle au sujet , une assertion qu'il soit prêt à soutenir , dont il accepte la responsabilité. En employant l'adverbe certes , on prétend énoncer une vérité qui n'a pas besoin de garantie , qui ne souffre pas de contradiction et dont on est si certain qu'on ne daigne pas la supposer contestable. C'est pourquoi on l'emploie à tout propos et sans conséquence , et c'est pourquoi il a toujours quelque chose de doctoral et d'un peu pédantesque. Déjà Labruyère le trouve vieux , mais il lui reconnaît de la force sur son déclin. « Certes , il n'y a point pour l'homme un meilleur parti que la vertu. » Labr.

Certes, plus je médite, et moins je me figure

Que vous m'osiez compter pour votre créature. (Agrippine à Burrhus). Rac.

« Certes , mon père , lui dis-je , on ne saurait trop estimer un si beau fruit de la double probabilité. » Pasc. ce Tout se fait par raison dans les arbres , mais, certes, cette raison n'est pas dans les arbres. » Boss. « Certes, c'était lors de la prise de Constantinople par Mahomet II qu'il eût fallu des croisades.» Volt.

Mais dans les passages suivants, où il s'agit d'assertions particulières sur des faits particuliers, certes , à la place de certainement , serait impropre. « La prétendue lettre du roi de Prusse est certainement de d'Alembert. » J. J. «Certainement la cause de ces changements ne vint pas de moi. » Id.

J'aurai certainement grande joie à le voir. Mol, a Ai-je j dit le malade , toute la force nécessaire pour me servir de mes jambes? — Non certainement , dit le médecin.» Pasc. ce J. C. a dit : qui a des oreilles pour ouïr , qu'il écoute : certainement il ne parlait pas à des sourds, mais il savait qu'il y en a qui en écoutant n'écoutent pas. » Boss. ce M. l'archevêque de Paris et M. l'évêque de Meaux ont certainement lu ces manuscrits. » Fén. — Dans toutes ces phrases, certainement revient à , je vous le certifie , au lieu que certes signifie proprement , cela est certain objectivement, en soi, absolument, indépendamment de l'assertion de tels ou tels.

COMME, COMMENT. De quelle façon ou de quelle manière.

L'un est objectif ou relatif à l'effet; l'autre est subjectif ou relatif à l'action. En conséquence on dira, voyez comme cette chose est faite , et comment elle se fait ou s'est faite ; voyez comme il travaille, c'est-à-dire examinez son travail ou son ouvrage , et voyez comment il travaille , c'est-à-dire regardez-le travaillant ou à l'œuvre. « Vous connaissez l'envie , vous savez comme ce vilain monstre est fait. » Volt, ce il faut que vous vous promeniez, sans faire semblant de rien; elle v^ venir, sans faire semblant de rien.... voilà

Page 1