PREMIÈRE PARTIE
Le juste , l'honnête , le bon sont dans la conscience de chacun fixes , invariables , immuables. L'homme de bien cherche à réaliser ces idées dans sa conduite , comme l'artiste cherche à réaliser celle du beau. La justice se lit dans les codes , et varie comme eux ; l'honnêteté et la bonté ne sont pas moins relatives. C'est par la méditation qu'on arrive à connaître tout ce qu'implique le bon, Vhonnéte et le juste; c'est par l'observation ou l'étude des mœurs et des lois seulement qu'on peut connaître la bonté , l'honnêteté et la justice.
L'INFINI, l'INFINITÉ.
L'infini est absolu , sans aucune relation à quoi que ce soit ; c'est , par exemple , dans la sphère des nombres , ce qui n'est ni pair ni impair , ce qui n'augmente pas par l'addition et ne diminue pas par la soustraction d'une unité. Si l'infinité ne s'emploie pas toujours avec désignation expresse des objets auxquels on la rapporte , elle est au moins très-propre à recevoir ce déterminatif , et partant à sortir du vague où s'enveloppe l'infini. « Toutes les grandeurs tiennent le milieu entre l'infini et le néant.... Nous sommes placés entre une infinité et un néant d'étendue , de nombre , de mouvement, de temps. » Pasc. L'infinité, d'ailleurs , se prend seule , dans un sens hyperbolique et relatif, pour signifier une grande multitude : l'infini ne descend point ainsi de sa hauteur et ne se prête point ainsi aux à peu près du relatif; il échappe à toute comparaison.
Le SUBLIME, la SUBLIMITÉ.
Le sublime est tout ce qu'il y a de plus élevé , ce au delà de quoi on ne conçoit plus rien. La sublimité est la qualité communiquée par le sublime , et presque toujours elle est présentée en relation avec les choses auxquelles elle appartient. Le sublime est plutôt pouj la conception, pour la théorie , on l'admire ; la sublimité , plus accessible , tombe dans le domaine de la pratique , on y atteint difficilement. C'est de cette façon que Condillac distingue ces deux mots. Voici ses propres termes : « On dit le sublime dans le style , dans le discours , et la sublimité d'une science , d'un art, d'une pensée, du génie. Le premier élève l'âme par le nombre des grandes idées qu'il lui offre en peu de mots et d'une manière simple; le second lui représente ce qu'il y a de plus élevé dans une science , un art , etc. , comme une chose à laquelle il n'est pas aisé d'atteindre. » « Aristote : En cherchant le sublime , je ne suis point tombé dans le galimatias. — Platon : Vous avez parlé d'une manière sèche et incapable de faire sentir la sublimité des vérités divines. » Fén. Bien sentir le sublime des auteurs sacrés; être agité, à la représentation d'une tragédie, des mouvements que la sublimité ou la violence des sentiments peut exciter dans le cœur (d'Ag.).
L'UTILE, FUTILITÉ; l'ÂGRÉABLE, l'AGRÉ- MENT.
Je voudrais qu'à l'utile on joignît Y agréable. Volt.
Toutes les distinctions établies en commençant s'appliquent très-bien ici. La seule chose à remarquer, c'est que l'utile et l'agréable ne sont point , comme le beau , le juste , etc. , des types , des idéaux dont l'utilité et l'agrément ne seraient
que des manifestations ; ils n'expriment que l'utilité et l'agrément portés au plus haut degré d'abstraction; l'utile et Y agréable, comme dit Roubaud avec raison , ont en partage et en propre l'utilité et l'agrément.
Le SOLIDE , la SOLIDITÉ.
Girard prétend que le solide a plus de rapport à l'utilité , et la solidité à la durée ; mais il ne prend le mot solidité que dans un sens physique , ou , tout au moins , peu abstrait. Il est bien vrai qu'effectivement la solidité est un mot moins abstrait que le solide , et cela doit être d'après la règle générale. Mais il eût fallu considérer les deux mots dans le cas où ils sont le plus synonymes , c'est-à-dire tous deux abstraits , quand , par exemple , on parle de la solidité d'une preuve (P. R.) ou d'une réponse (Boss.), auquel cas on n'a évidemment aucun égard à la durée de ces choses. — La solidité est quelque chose de moins abstrait , c'est la qualité de ce qui n'est pas facile à ébranler ou à détruire , aîi physique et au moral. Le solide , c'est , d'une manière très-étendue et très-abstraite, ce qui fait qu'il y a dans les objets de la réalité , du fond , quelque chose qui n'est ni vain ni frivole , comme par exemple dans les objets qui ont de la solidité. Le solide est donc ce qui constitue la solidité , ce qui en est l'essence , ce sans quoi il n'y aurait point de solidité; c'est l'être abstrait dont la solidité est la qualité propre. Aussi dit-on d'une manière tout absolue le solide , et d'une manière relative la solidité d'une chose , quelque solidité. «. Le Diable boiteux est un roman agréable et utile , c'est-à-dire utile par l'agréable et le solide : c'est ce qu'on veut aujourd'hui dans les écrits, c'est-à-dire, outre l'utilité de plaisir, quelque solidité, de l'instruction , des mœurs , du vrai. » Les. « Servezvous de cette pensée pour chercher le solide et la consistance. » Boss. « Notre piété n'a point encore cette solidité et cette consistance qui est le fruit de la prière. » Fén.
Les EXTRÊMES , les EXTRÉMITÉS.
Les extrêmes sont, comme le solide, l'utile, l'agréable; ils se prennent dans un sens trèsabstrait. Ainsi, en arithmétique, on dit, les extrêmes d'une proportion , en parlant du premier et du dernier terme , au lieu que dans la géométrie, science moins abstraite, on considère les extrémités de la ligne. En général, les extrêmes signifient des oppositions vagues , indéfinies , qui ne sont de mise que dans des phrases absolues peu précises, et dans les mêmes circonstances les extrémités offrent un sens plus déterminé. On dit , par exemple , porter les choses à Y extrême ou à l'extrémité : les porter à Y extrême, c'est les porter jusqu'au delà de toute limite ; les porter à l'extrémité , c'est les porter jusqu'à la dernière limite. La première locution emporte un excès auquel il n'y a pas de bornes ; la seconde , un excès concevable , aussi grand qu'il peut être par la nature de la chose; c'est seulement porter les choses jusqu'à la rigueur, et c'est pourquoi on dit bien la dernière et les dernières extrémités. Toutes les fois, du reste, que l'excès est déterminé par ce qui précède ou ce qui suit , le mot extrémité est le seul propre. Dans les Provin
SYNONYMES QUI ONT LE MEME RADICAL
eiales , le père jésuite ayant dit qu'il est permis de tuer pour un vol, l'interlocuteur demande : Combien faut-il que la chose vaille pour nous porter à cette extrémité ? Enfin , comme le su- Mime , les extrêmes se disent plutôt quand il s'agit de théorie, de spéculations, d'opinions, et les extrémités quand il s'agit de pratique, de conduite.
Le ROUGE , la ROUGEUR.
Le rouge est abstrait et absolu ; la rougeur est concrète et relative. Le rouge se prend , comme le blanc et le noir , dans le sens le plus général et le plus vaste pour marquer le type d'une sorte de couleur, type invariable, subsistant seulement dans l'esprit et qui n'est considéré par rapport à aucun objet particulier ; la rougeur , comme la blancheur et la noirceur , exprime dans divers objets une qualité qui tombe sous les sens , qui se manifeste à tel degré et de telle manière ; c'est une réalisation du rouge : aussi dit-on la rougeur , et non le rouge , de quelque chose , des joues, des lèvres, par exemple. — On dit bien, en parlant d'une personne, que le rouge lui monte au visage , et que la rougeur lui monte au visage ; mais l'une de ces deux expressions s'entend toujours comme marquant une coloration du visage produite par un sentiment de l'âme, tel que la pudeur ou la colère , au lieu que l'autre peut n'indiquer que le fait physique du sang qui monte au visage. — Que si parfois on emploie aussi rougeur pour signifier qu'on rougit par l'effet d'un sentiment qu'on éprouve , ce mot se distingue toujours par sa relativité : on dira donc la rougeur , et non le rouge , de la honte ou de la modestie , une aimable rougeur , une rougeur subite , et non un aimable rouge , un rouge subit ; et , au sujet d'une personne , sa rougeur et non son rouge. Enfin on se sert de rougeur pour les cas particuliers : à ces mots , dans telle occasion , on vit la rougeur lui monter au visage ; remarquez la rougeur qui lui monte au visage. Rouge, au contraire , est réservé pour les phrases générales : on ne peut entendre de pareilles choses sans que le rouge monte au visage. « Le rouge au visage et le feu aux yeux sont un signe de la colère. » Boss.
Le FAUX, la FAUSSETÉ.
Le faux est absolu, et la fausseté relative. Le faux , comme le vrai , est un idéal , quelque chose de vague et d'étendu qui s'applique sans exception à tout ce qui est faux , et à l'aide de quoi on distingue la fausseté partout où elle se trouve. La fausseté, au contraire, est le faux qui se fait voir, qui se manifeste effectivemen dans les êtres particuliers. On dit le faux d'une manière toute générale, sans penser à rien de réel : discerner le vrai d'avec le faux (Acad.) ; « le faux est toujours fade. » Boil. On dit bien la fausseté avec détermination des personnes ou des choses : la fausseté • d'un homme ou d'une nouvelle. — Toutefois le faux se prend aussi relativement , mais c'est seulement dans la sphère de l'idéal, dans les matières abstraites, à l'égard des choses pensées et non à l'égard des choses existantes : on dit bien le faux d'un système (Gond.), le faux d'une conséquence (Buff.), le faux des
expériences d'un physicien (Volt.); mais on ne dit point le faux , comme on dit la fausseté d'un homme, de son caractère, de son visage. Et encore même alors le faux n'est qu'incomplètement relatif; car on ne dira point le grand faux, mais la grande fausseté d'un système ou d'un raisonnement. A quoi on peut ajouter que le faux se sent et que la fausseté se démontre. Le faux est plus vague et l'objet d'Une aperception presque instinctive : « A la lecture , le faux de cette conception saute aux yeux. » Lah. La fausseté est mieux délimitée , mieux circonscrite , plus définissable et quelquefois moins essentielle que dépendante de la forme.
Le FRIVOLE, la FRIVOLITÉ.
Le frivole est abstrait et absolu ; la frivolité est concrète et relative. On peut en théorie recommander de fuir le frivole , sans penser aux choses frivoles qui existent; mais en voyant les choses de ce monde on dira : laissez là ces frivolités. Le frivole est la qualité en soi , considérée intellectuellement, et la frivolité cette même qualité montrée par l'expérience , se manifestant , faisant impression sur nous : le frivole est insignifiant , la frivolité est insupportable ; le frivole des choses de ce monde les rend indignes de notre ambition, et nous sommes continuellement frappés de la frivolité des choses de ce monde.
Le GRAND, la GRANDEUR.
Le grand est abstrait et absolu : c'est une abstraction , un idéal , un type , qui n'admet ni degrés ni variations , et dont les diverses grandeurs sont des images ou des imitations plus ou moins approchantes. Ce mot exprime d'une manière précise , abstraction faite des objets et des personnes , ce qui s'élevant au-dessus de l'ordinaire est digne de notre admiration. La grandeur est quelque chose de réel et de relatif qui tombe sous les sens et qui est plus ou moins conforme au grand. Le grand est une chose conçue; la grandeur, une chose perçue. On vise au grand; on admire la grandeur d'un héros. — D'ailleurs le grand se dit surtout dans l'ordre des idées , dans les matières de spéculation ou de littérature. <c Le grand , le solide de la religion prend la place dans un bon esprit de tout le frivole qui l'avait amusé. » Mass.
Le FORT, la FORCE.
Le fort est une qualité abstraite , intrinsèque ; la force , une qualité effective et se faisant présentement sentir : le fort d'un argument le rend solide, la force d'un argument le rend victorieux ; vous êtes incapable d'apercevoir le fort de cet argument , et de résister à la force de cet argument. L'homme qui est au fort de l'âge , c'està-dire au milieu de l'âge ou de la vie , dans l'âge Viril , peut être très-faible par lui-même ; car le mot fort est pris ici dans un sens vague , absolu , et il n'exprime ni une force propre au sujet , ni une force qui se développe actuellement. L'homme qui est dans la force de l'âge est vigoureux.