ÉTATS DE SERVICE DE L'AUTEUR
Luxembourg. — Au lieu d'aller à une petite école^ il nous plaisait parfois de. courir à une lieue de là sur les bords de la Bièvre, dans un endroit que Ton appelle la Glacière, à cause d un petit étang sur lequel on y a patiner Thiver, et dont ob tire la glace pour les cafés. — Nous appelions, nous, cet endroit le petit ruisseau. — Il faut dire que c'était alors une campagne charmante, sillonnée en tous sens par des ruisseaux de trois pieds et profonds de sept ou huit pouces. — Nous y allions prendre à la ligne et au filet des épinoches,— ^que nous appelions saveiiert^ à cause de leurs alênes. — Nous rapportions les prisonniers dans des fioles à eau de Cologne dérobées à nos mères. — Quelques-uns vivaient pendant quelques jours. Nous prenions aussi dès têtards, grenouilles ébauchées, auxquelles nous donnionsle nom de tète à cabootie. Cette pèche était un digne pendant de la chasse aux lézards et aux papillons, que nous pratiquions avec une égale ardeur. Gatayes, au lieu d'apprendre ses leçons, en donnait aux lézards verts, et obtenait des résultats que nos professeurs eussent été bien fiers d'obtenir de nous.
éme Gatayes dont j'ai dit plus tard
isTéritô:
itayes a plusleiira cordes à son'haTpe.
t, muslt^n, h&rpisle, écuyet-, habite -une de sesplttfi récentes incarnatioiiâft me un éctivain ti^justement esUtné [partialité et l'élégance de ses articles isique et sur Ife spOrl^ sanS que cela lui d'autre travail, pendant le tethps des •dinaires, qu'une parfeite régularité ercice de l'école buissonnière ^ — c*^, aais appris à Hre, ce ne peut «re qu'à patiner sur les étangs de la BièTrc, — lui ai jamais tu de livres clas^ques Bt de caBards, de bateaui de papiers indices déscdiligeants h l'abdomen des attrapées en classe, les jours où là iligeait à montrer aii collège tin visage et à produite sur les bancs le scandale ésence inaccoutumée. Après ces pre^ivenirs de pêdie, mes plus ancisDS re^ i Saint-Maur. — C'est là que mon chBtluisait mon frère et mtà faire de traies
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parties de pèche daos une Tme ritière, avec de vraies lignes auiquellQS mordaient de vrais poissons. — Mon père, Henri Karr> musicien et d&mpositeur distingué5 dont Balzac ^ parlé dans fr« PàreniBpaïïtffes^^ — était tfn de ces cinq OU ^ Allemands qui, de Tépinette el du clavei^iu^ mt fait le piano;
Il ftknait beaufiéup la pèche, et il nous àitnait beaucoup, qdoique DDus le méritassions moins* Son plaisir se composait pour les deux liëré de celui qu'il nous voyait prendre, et quand il avait an&lMicé une partie de pêche à Saint-Maur, s*il était coûtent de nous^-^Dieu sait combien il était peu exigeant, — que de savantes distrac^ tions, que d^ingénieui mensonges il faisait pour nous faire croire qu'il était satisfait 1 Pour lui, il ne se trompait pas; au fond il était content de nous, pourvu que nous fussions bien pestants, gais et joyeux. ^
Avec quelle anxiété nous observions le temps le sajnedi, depuis le matin jusqu'au soir! Aus^i le samedi matin, eu nous réveillant, il suffisait que le ciel ne fût pe^ caché par des nuages noirs^ qu'il ne plût pas à verse et qu'on liperçût un
petit morceau de bleu grand comme un mouchoir. Mon frère Eugène s*écriait : « Un temps superbe ! pas un nuage ! d On partait; on allait coucher à Saint-Maur, dans une auberge appelée rÉpée-de^BoiS| et le dimanche matin, xùon frère et moi nous réveillions les oiseaux. Je me rappelle encore Saint-Maur comme si j*y étais» et le vieux pont sous l'une des arches dilquel nous avions Thabitude de pêcher .«— Â une arche voisine, un églantier avait crû dans une fente du pont, et retombait en guirlandes jusque dans Teau. Près de là était un moulin à eau. Le bruit du moulin à eau a toujours iké pour moi une douce musique qui me chante la famille, Fenfance, la nature et les douces joies, à cet âge où Ton aime tout, excepté le latin.
Presque vingt ans plus tard à une époque où, accomplissant ce qu*on avait fait prendre pour un devoir à un jeune homme de vingt-cinq ans, disposé à s'exagérer le dévouement, je croyais choisir mon domicile pour toute ma vie; je suis allé habiter Saint-Maur. — Là, deux mauvaises créatures m*on t fait cruellement expier les plaisirs que j*y avais goûtés dans mon enfance; là.
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c'est moi qui avais mordu à rhameçon, c'est moi qui étais péché^ et mou cher père, qui hous y avait menés si joyeux, a dû plus d'une fois m'y apporter des consolations et des encouragements. Mais heureusement j'ai presque oublié cette deuiième époque, et la première se représente encore à moi avec une vivacité qui me fait battre le cœur.
C'est une faveur que la Providence a accordée à l'homme en vieillissant, il devient presbyte de l'esprit comme des yeux ; il ne voit comme il ne se souvient que de loin. C'est à Saint-Maur, lors de mon second séjour, que j ai écrit Fa dièze, le plus triste et le plus décourageant de mes livres.
Après Saint-Maur et les pèches que j'y ai faites — je me rappelle celles que, nous sauvant le soir de la pension de la rue Sainte-Anne» à Paris, nous allions faire sur les rives des bains Yigier, en traversant le Carrousel, parce que nos casquettes de lycéens nous interdisansnt les Tuileries, < — avec Alphonse Darne, le meilleur sans contredit et le plus cher de mes camarades de collège, — car Gatayes, qui sait
tocoQp de chofieSy n\ je crois, jamais rien aj^fis, sÎQOB le latin à la pêdie auK saTefiers, — le français à la chasse auxléxaréi,--^ la musiqpie dans Veau, — la harpe à eheTal. De là mes souvenirs me rq»ortenl à Samt-Qaen, près de Paris. J*aYais nn onele, Tienx soldat , qui s'y était retiré avec sa jeane famille, aujourd'hui bien dispersée! Là, associé avec M. Temaux, il se livrait à des expériences et à des fabrications auxquelles nous accordions peu d^altention ; — c'est là qu'A est mort et que je lui ai fermé les yeux. Depuis, j'ai toujours été Adèle à Saint-Ouen, à ses îles, à ses petites nvijtee& resserrées et aurdessus desquelles les saules entremêlent leurs branches. Là j'allais chercheir des wergiss-mein-nicht pour celle, dont l'amour m'a fait poète, — pour une femme qui m'a fedt faire dix miUe vers dont je n'ai jamais osé lui donner un seul. Une seule fois, en canot, je l'y ai promenée avec sa femiUe. Nous ne pouvions parler, mais nos regards s'arrêtaient ensemble sur les peats îlots les plus déserts, La pauvre femme a .perdu plus que «^i : elle a perdu loéme le souvenir et la douleur. Je gage que
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quelque part» si elle se rappelle ee tempa, elle y pense comme h un temps d'erreur et de folie I C*eat à Saint-Ouen surtout que je suis deveou uu habile nageur. Il y a encore à Saint-Quen un batelier appelé Bourdin qui m*a appris à conduire un bateau, et qui me menait me baigner au courant de la Seine jusqu'au milieu de rbi^er.
Gatayes et moi, nous coimaissons tout le fQBd de l^irivière en face de Saint-Quen. Nous pourrions dire encore. QÙ U y a du sable, et de la y^ase, et des moules;. A uœ certaine époque, Clataye^ allait beaucoup dans le monde ; moi, je restais toat Tété dans Vtle de SaJmt*Ouen, lo* géant au moulin ; le soir, je me coucbai^ daos mon bateau sur du foin odorant. U arrivait vers minuit ou une heure ; un coup de sifflet convenu me réveillait, j'allais le chercher et nous soupious. Quelquefois il avait recruté des convives qui arrivaient un peu effrayés des détails de nos habitudes. Je péchais alors desécrevisses dans les vannes du moulin, et de beauji goujons à la pointe de Tlle de Clichy.
C'est à Saint^Ouen que j'ai fait le métier de
batelier et de passeur pendant toute une année, et que je puis dire avoir mérité la confiance du public; c'est là qu'avec Gatayes nous avons retiré de l'eau un pauvre petit enfant blond, qui n'était pas resté deux minutes sous l'eau et qui cependant ne put être rappelé à la vie.
C'est à Saiut-Ouen, dans une petite ile, vis-àvis du moulin, que j'ai écrit Une Heure trop tard! Dans le creux d'un vieux saule je serrais mon papier et ma plume.
Avant ce temps j'étais allé pécber dans la Marne, à Chàlons, — - où je fis la tragédie dont j'ai inséré des fragments plus tard dans le roman appelé Fort en thème.
Là il m'est arrivé une chose, à ce qu'il parait, fort«dicule, car les journaux ne me l'ont jamais pardonnée, et on a publié dix caricatures à ce sujet. — J'ai retiré de l'eau un cuirassier qui se noyait. — Dumas, dans ses Mémoires, constate le ridicule ineffaçable dont cette action m'a couvert, et avoue qu'il n'a pu en trouver le côté plaisant.
Là , j'ai encore fait bien des vers au son des
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cloches des treize églises de la \ille. Là, j*àUais passer des jourDées entières dans une petite lie, que j'appelais Vile des Wergiss-mein-mcht, et qui était en eifet tapissée de ces petites fleurs bleues dont j*ai raconté Fhistoire dans Einerley. Là, j*ai YÙ le premier dahlia, et j'ai trouvé un méloé cuivré que j'ai rapporté fièrement à M. S..., qui était entomologiste très-distingué.
Plus tard , dans un ruisseau qui m'a appartenu pendant quelque temps» à quelque distance de Vendôme, j'ai péché et mangé des éere visses qui m'auraient rendu grand service en m'étranglant.
C'est alors que je suis venu repêcher à Saint- Maur, où mon frère Eugène prenait tant de perches dans la Marne, et où, avec Gatayes, nous avons un jour trouvé à propos de ^sser en canot par dessous la roue d'un moulin qu'on avait soulevée pour la réparer. Nous avions avec nous mon chien Freyschûtz , que Gatayes tenait couché avec lui au fond du canot , dans lequel j& me jetai moi-même quand il fut engagé sous la roue, car les bords du canot rasèrent la roue du moulin.
OÙ û-je péché ensoile?
C'est alors que j'allai à Étretat, ensuite j'allai à "Viehy, où je pris force ablettes dans le Sichau et où je fis Hartense, puis à Imphy , près de Nevers, — où mon frère dirigeait une partie des forges. — Là, nous primes ensemble , à Véper¥îer, un brochet de vingt-deux livres. Et, un jour, dans un trou de la Loire, avec une petite seine, nous ramassâmes tant de carpes et de barbillons^ que nous deux, et trois forgerons, nous dûmes prier un batelier de nous aider à rapporter notre poisson à la forge.
A Palaiseau, dans l'Yvette , Keu sait ce que j'ai péefcé d'écrevisses; puis j'allai pêcher des gardms dans le lac de Genève. C'est du lac de Genève qu'on envoyait, tous les ans, à Pradier quelque montrueuse truite qui était l'occasion d'un dtner qu'il donnait à ses amis. Au dernier auquel j'ai assisté, et qui fut l'avant-dernier, — je ne pus venir au dernier de tous, — il y avait Victor Hugo , Adolphe Adam , le général (ifcvaignac; c'était au mois de janvier 1849. Quelqu'un voulut parler politique, et j'arrêtai cette tendance intempestive en disant : — Mes-
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sieurs, ne parlons pas politique par égard pour les yainqijiisurs.
G*est auprès de Genève, à Montrieul, que j*écriyis Pour ne pas être treize.
Puis j*allai à Dives sur mer pêcher de petites anguilles dans la Dive , et des notes pour faire la Famille Alain. Dans le chapitre précédent, je Yous ai parlé de meà pèches de Sainte-Adresse* A Sainte-Adresse j*ai passé une soirée avec Vio» tor Hugo sur cette iner qui devait ^ quelques mois après, lui prendre sa fille, et j*y attendais Lamartine en 1848. Je devais lui faire voir la Normandie , que ce grand et illustre voyageur ne connaissait pas, et que sans doute il De connaît pas encore.
Je ne parle pas d'autres amis avec lesquels j*ai fait dans le sable cette péohe aux équilles si amusante , parce que leurs noms — et je les an félicite — n'appartiennent pas à la publicité.
Aujourd'hui je suis près de Gânes, où je vais pêcher dans la Méditerranée, je n'ai encore pris que des oursins en plongeant dans les rochers.
Voilà à peu près mes états de services , — si j'y ajoute une pêche que j'ai faite rue Laffilte, au cinquième étage. — Je faisais une visite à une femme de lettres de nos amies , à Gatayes et à moi; elle me fit demander la permission de finir quelques lignes.
Au bout d'un quart d'heure, m'impatientant un peu, et ne voulant pas, cependant, m'en aller, parce que Gatayes devait venir me trouver, je pris dans une boite à ouvrage du fil et une épingle; j'allai demander un peu de mie de pain à la camérière du bas-bleu , et au moyen de ma canne, je fis une ligne, avec laquelfe je me mis en mesure de pêcher un gros poisson rouge, qui tournait dans un bocal, sur une console. Il ne tarda pas à mordre et à rouler sur le plancher. Je le remis en toute hâte dans son domicile, en entendant arriver la maltresse du logis. Quelques jours après le p«»sson mourut subitement. Jç mis sur le bocal son épitaphe, adressée à sa maîtresse :
Aucun sujet ne bouge Sous ton aimable loi ; Même ton poisson roige Est mort d^amoar pour toi.