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Toutes choses ne sont qu'une seule et même substance

6. Il y a deux matières principales; le chaos infini ou li; l'air ou tai-kie, émanation première de li : cette émanation contient en soi l'essence de la matière première, qui entre conséquemment dans toutes ses productions.

7. Après la formation du ciel et de la terre, entre l'un et l'autre se trouva l'émanation première ou l'air, matière la plus voisine de toutes les choses corruptibles.

8. Ainsi tout est sorti d'une seule et même essence, substance, nature, par la condensation, principe des figures corporelles, par des modifications variées selon les qualités du ciel, du soleil, de la lune, des étoiles, des planètes, des éléments, de la terre, de l'instant, du lieu, et par le concours de toutes ces qualités.

9. Ces qualités sont donc la forme et le principe des opérations intérieures et extérieures des corps composés.

10. La génération est un écoulement de l'air primitif ou du chaos modifié sous des figures, et doué de qualités plus ou moins

pures; qualités et ligures combinées selon le concours du soleil, et des autres causes universelles et particulières.

11. La corruption est la destruction de la figure extérieure et la séparation des qualités, des humeurs et des esprits unis dans l'air : les parties d'air désunies, les plus légères, les plus chaudes et les plus pures, montent; les plus pesantes, les plus froides et les plus grossières, descendent : les premières s'appellent a^j'/i et hoen, esprits purs, âmes séparées; les secondes s'appellent kuei, esprits impurs ou les cadavres.

12. Les choses diffèrent et par la forme extérieure et par les qualités internes.

13. Il y a quatre qualités : le chùig, droit, pur et constant; ]e pien, courbe, impur et variable; le iu?ig^ pénétrant et subtil; le se, épais, obscur et impénétrable. Les deux premières sont bonnes et admises dans l'homme; les deux autres sont mauvaises et reléguées dans la brute et les inanimés.

lli. Des bonnes qualités naît la distinction du parfait et de l'imparfait, du pur et de l'impur dans les choses : celui qui a reçu le premier de ces modes est un héros ou un lettré; la raison le commande; il laisse loin de lui la multitude : celui qui a reçu les secondes qualités est obscur et cruel ; sa vie est mauvaise; c'est une bête sous une figure humaine : celui qui participe des unes et des autres tient le milieu; c'est un bon homme, sage et prudent; il est du nombre des hien-lin.

15. Taic-kie, ou la substance universelle, se divise en lien et vu ; vu est la substance figurée, corporelle, matérielle, étendue, solide et résistante; lieu est la substance moins corporelle, mais sans figure déterminée, comme l'air; on l'appelle vu-kung-hieu, vu-kung, néant, vide.

16. Le néant ou vide, ou la substance sans qualité et sans accident, tai-vu, tai-kung, est la plus pure, la plus subtile et la plus simple.

17. Cependant elle ne peut subsister par elle-même, mais seulement par l'air primitif ; elle entre dans tout composé; elle est très-aérienne ; on l'appelle ki : il ne faut pas la confondre avec la nature immatérielle et intellectuelle.

18. De li pur, ou du chaos ou séminaire universel des choses, sortent cinq vertus : la piété, la justice, la religion, la prudence et la fidélité avec tous ses attributs; de /« revêtu de

Î3fi CHINOIS.

qualités et combiné avec l'air primitif, naissent cinq éléments physiques et moraux, dont la source est commune.

19. Li est donc l'essence de tout, ou, selon l'expression de Confucius, la raison première ou la substance universelle.

20. Li produit tout par ki ou son air primitif; cet air est son instrument et son régulateur général.

21. Après un certain nombre d'ans et de révolutions, le monde finira ; tout retournera à sa source première, à son principe; il ne restera que li et ki; et li reproduira un nouveau monde, et ainsi de suite à l'infini.

22. Il y a des esprits; c'est une vérité démontrée par l'ordre constant de la terre et des cieux, et la continuation réglée et non interrompue de leurs opérations.

23. Les choses ont donc un auteur, un principe invisible qui les conduit; c'est chu, le maître; xin-kuei, l'esprit qui va et revient; ii-kium, le prince ou le souverain.

24. Autre preuve des esprits, ce sont les bienfaits répandus sur les hommes, amenés par cette voie aux cultes et aux sacrifices.

25. Nos pères ont offert quatre sortes de sacrifices; lui, au ciel et à xangh-ti son esprit ; in, aux esprits des six causes universelles, dans les quatre temps de l'année, savoir : le froid, le chaud, le soleil, la lune, les étoiles, les pluies et la sécheresse; vuang, aux esprits des montagnes et des fleuves; ^j?>;?, aux esprits inférieurs et aux hommes qui ont bien mérité de la république.

D'où il suit, 1° que les esprits des Chinois ne sont qu'une seule et même substance avec la chose à laquelle ils sont unis; 2° qu'ils n'ont tous qu'un principe, le chaos primitif; ce qu'il faut entendre du tien-chu, notre Dieu, et du xangh-ti, le ciel ou l'esprit céleste ; 3° que les esprits finiront avec le monde, et retourneront à la source commune de toutes choses; h° que relativement à leur substance primitive, les esprits sont tous également parfaits, et qu'ils ne sont distingués que par les parties plus grandes ou plus petites de leur résidence; 5° qu'ils sont tous sans vie, sans intelligence, sans liberté; 6° qu'ils reçoivent des sacrifices seulement selon la condition de leurs opérations et des lieux qu'ils habitent; 7° que ce sont des portions de la substance universelle, qui ne peuvent être séparées des êtres où on les suppose, sans la destruction de ces êtres.

20. 11 y a (les esprits de génération et de corruption qu'on |)eM l'appeler (\y)ril.s jj/tysiqucs, parce qu'ils sont causes des cllels physiques; et il y a des esprits de sacrifices qui sont ou I)ien ou malfaisants à l'iioninic, et qu'on peut appeler politiques.

27. La vie de l'homnic consiste dans l'union convenable des parties de l'homme, qu'on peut appeler Veutiic du ciel et de la terre; l'entité du ciel est un air très-pur, très-léger, de nature ignée, qui constitue r//ofy?, l'àme ou l'esprit des animaux; l'entité de la terre est im air épais, pesant, grossier, qui forme le corps et ses humeurs, et s'appelle pe, corps ou cadavre.

28. La mort n'est autre chose que la séparation de hoen et depe; chacune de ces entités retourne à sa source; hoen au ciel, pe cà la terre.

29. Il ne reste après la mort que l'entité du ciel et l'entité de la terre : l'homme n'a point d'autre immortalité; il n'y a proprement d'immortel que li.

On convient assez de l'exactitude de cette exposition ; mais chacun y voit, ou l'athéisme, ou le déisme, ou le polithéisme, ou l'idolâtrie, selon le sens qu'il attache aux mots. Ceux qui veulent que le // des Chinois ne soit autre chose que notre Dieu sont bien embarrassés quand on leur objecte que ce li est rond; mais de quoi ne se tire-t-on pas des distinctions? Pour disculper les lettrés de la Chine du reproche d'athéisme et d'idolâtrie, l'obscurité de la langue prêtait assez : il n'était pas nécessaire de perdre à cela tout l'esprit que Leibnitz y a mis.

Si ce système est aussi ancien qu'on le prétend, on ne peut être trop étonné de la multitude surprenante d'expressions abstraites et générales dans lesquelles il est conçu. Il faut convenir que ces expressions, qui ont rendu l'ouvrage de Spinosa si longtemps inintelligible parmi nous, n'auraient guère arrêté les Chinois il y a six ou sept cents ans : la langue effrayante de notre athée moderne est précisément celle qu'ils parlaient dans leurs écoles.

Voilà les progrès qu'ils avaient faits dans le monde intellectuel lorsque nous leur portâmes nos connaissances. Cet événement est l'époque de la philosophie moderne des Chinois. L'estime singulière dont ils honorèrent les premiers Européens qui débarquèrent dans leurs contrées ne nous donne pas une haute idée des connaissances qu'ils avaient en mécanique, en astro-

nomie et dans les autres parties des mathématiques. Ces Européens n'étaient, même dans leur corps, que des hommes ordinaires; s'ils avaient quelques qualités qui les rendissent partiticulièrement recommandables, c'était le zèle avec lequel ils couraient annoncer la vérité dans des régions inconnues, au hasard de les arroser de leur propre sang, comme cela est si souvent arrivé depuis à leurs successeurs. Cependant ils furent accueillis ; la superstition, si communément ombrageuse, s'assoupit devant eux; ils se firent écouter; ils ouvrirent des écoles; on y accourut; on admira leur savoir. L'empereur Cham-hy^ sur la fin du dernier siècle, les admit à sa cour, s'instruisit de nos sciences, apprit d'eux notre philosophie, étudia les mathématiques, l'anatomie, l'astronomie, les mécaniques, etc. Son fils Yong-Tcking ne lui ressembla pas, il relégua à Canton et à Macao les virtuoses européens, excepté ceux qui résidaient à Pékin, qui y restèrent. Kien-Long^ fils de Yong-Tching, fut un peu plus indulgent pour eux; il défendit cependant la religion chrétienne, et persécuta même ceux de ses soldats qui l'avaient embrassée; mais il souffrit les jésuites, qui continuèrent d'enseigner à Pékin.

11 nous reste maintenant à faire connaître la philosophie pratique des Chinois : pour cet effet, nous allons donner quelques-unes des sentences morales de ce Gonfucius, dont un homme qui aspire à la réputation de lettré et de philosophe doit savoir au moins quelques ouvrages entiers par cœur.

1. L'éthique politique a deux objets principaux : la culture de la nature inteUigente, l'institution du peuple.

2. L'un de ces objets demande que l'entendement soit orné de la science des choses, afin qu'il discerne le bien et le mal, le vrai et le faux; que les passions soient modérées; que l'amour de la vérité et de la vertu se fortifie dans le cœur, et que la conduite envers les autres soit décente et honnête.

3. L'autre objet, que le citoyen sache se conduire lui-même, gouverner sa famille, remplir sa charge, commander une partie de la nation, posséder l'empire.

h. Le philosophe est celui qui a une connaissance profonde des choses et des livres, qui pèse tout, qui se soumet à la raison, et qui marche d'un pas assuré dans les voies de la vérité et de la justice.

5. Quand on aura consommé la force intellectuelle à approfondir les choses, rint<'nlion et la volonté s'épureront, les mauvaises affections s'éloigneront de l'âme, le corps se conservera sain, le domestique sera bien ordonné, la charge bien remplie, le gouvernement particulier bien administré, l'empire bien régi ; il jouira de la paix.

6. Qu'est-ce que l'homme tient du ciel ? la nature intelligente : la conformité à cette nature constitue la règle ; l'attention à vérifier la règle et à s'y assujettir est l'exercice du sage.

7. Il est une certaine raison ou droiture céleste donnée à tous; il y a un supplément humain à ce don quand on l'a perdu. La raison céleste est du saint; le supplément est du sage.

8. Il n'y a qu'un seul principe de conduite : c'est de porter en tout de la sincérité, et de se conformer de toute son âme et de toutes ses forces à la mesure universelle; ne fais point à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse.

9. On connaît l'homme en examinant ses actions, leur fin, les passions dans lesquelles il se complaît, les choses en quoi il se repose.

10. Il faut divulguer sur-le-champ les choses bonnes à tous : s'en réserver un usage exclusif, une application individuelle, c'est mépriser la vertu, c'est la forcer à un divorce.

11. Que le disciple apprenne les raisons des choses, qu'il les examine, qu'il raisonne, qu'il médite, qu'il pèse, qu'il consulte le sage, qu'il s'éclaire, qu'il banisse la confusion de ses pensées et l'instabilité de sa conduite.

12. La vertu n'est pas seulement constante dans les choses extérieures.

13. Elle n'a aucun besoin de ce dont elle ne pourrait faire part à toute la terre, et elle ne pense rien qu'elle ne puisse s'avouer à elle-même à la face du ciel.

Ih. Il ne faut s'appliquer à la vertu que pour être vertueux.

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