CHIMÈRES
ont, indépendamment des deux paires do nageoires ordinaires, lesquelles sont écartées l'une de l'autre, comme dans les poissons dits abdominaux, deux nageoires impaires placées sur le dos ; l'antérieure est pourvue d'une forte épine garnie à son bord postérieur d'une double rangée de denticules marginaux. Ils ont aussi deux nageoires anales, dont la première petite, et la seconde allongée, se prolongeant sous la partie filiforme de la queue.
Les mâles sont pourvus d'un appareil copulateur comparable à celui des raies et des squales, ayant une forme très-singulière ; c'est une double paire de longues pinces dont les branches sont finement épineuses à leur bord de contacl.
Les dents constituent trois paires de grandes plaques, dont deux supérieures et une inférieure. Leur ensemble forme une sorte de bec de perroquet. L'estomac est à peine distinct de l'œsophage, et le canal intestinal est de torme spirale, c'est-à-dire en vis d'Archimède.
Le cœur et son bulbe artériel sont petits; il y a un renflement pulsatile sur le trajet des artères axillaires. Les branchies sont comparables à celles des raies et des squales et elles ont de même des orifices multiples ; mais, contrairement à ce qui a lieu chez les animaux qui viennent d'être cités, les ouïes des chimères ne débouchent à l'extérieur, de chaque côté, que par une seule ouverture, et il y a un rudiment d'opercule cartilagineux.
Le squelette est lui-même cartilagineux dans son ensemble et la corde dorsale est persistante; cependant il existe des rudiments de corps vertébraux auxquels cette corde sert d'axe commun.
Le crâne est également cartilagineux et il est d'une seule pièce ; sa forme est triquèlre, et rappelle le corps de certains ostracions. Le cerveau qui approche de celui des sélaciens par sa conformation en occupe la loge postérieure ; ses cavités orbitaires amples et peu profondes ne sont séparées que par une membrane. Les dents sont solidement attachées à sa partie antérieure et palatine. 11 n'y a pas de mâchoire supérieure distincte du crâne proprement dit, comme cela se voit chez les plagiostomes ou sélaciens ; le palais est large et concave. La mâchoire inférieure dont les deux branches assez courtes sont articulées par synchondrose, s'attache aux saillies latérales du bord inférieur externe du crâne que l'on a comparées à des os carrés soudés à celui-ci ; ses mouvements sont semblables à ceux de la mâchoire inférieure des chéloniens.
Les femelles des chimères, quoique fécondées au moyen d'une véritable copulation, dans laquelles les appendices externes propres aux mâles jouent le principal rôle, sont ovipares. Leurs œufs sont volumineux, villeuxà la surface et pourvus d'appendices qui doivent leur permet tre de s'attacher aux corps sous-marins, comme cela a lieu pour ceux des roussettes, des raies et d'autres sélaciens.
Les chimères dont on forme un groupe à part sous les noms de Chimériens, Chiméi"idés, Holocéphales, etc., doivent être placées avec les sélaciens (squales et raies) dans la grande catégorie des poissons placoïdes.
Des deux genres composant actuellement cette division, l'un est plus partulièrement répandu dans les mers de l'hémisphère boréal, l'autre dans celles de l'hémisphère austral; on leur a donné les noms de Chimère [Chiniœra) et de Callorhynque [Callorhynchus) .
Les chimères proprement dites ont la tête dépourvue des longs appendices en hïïoc de lanières qui caractérisent les callorhynques, et leurs nageoires dorsales sont presque continues. Des trois espèces composant ce genre, la plus connue est la chimère monstrueuse [Ch. monslrosa, L.), appelée par divers auteurs le
voi (les liarengs. Ou la Irouvc dans les légions boréales et clans la Médilcnaiiéc; ainsi elle n'est pas tiès-rare sur le marché de Nice et il s'en prend même an cap de Bonne-Espérance. Le mâle porte eu avant de la tète une tige terminée par ime boule garnie de petites épines dentilormes, (jni i)euvent déterminer des déchirures douloureuses du derme lorsqu'on les touche sans précaution.
Les callorhynques possèdent des expansions foliacées en avant de lu lèle; leurs dorsales sont disjointes. L'espèce la plus anciennement décrite est Te Callorhynqne antarctique (Call. antarcticus), propre aux mers australes. M. A. Dumeril, d'après ses propres observations ainsi que celles de Bennett et de Richai'dson, en ajoute quatre autres, également de l'hémisphère austral.
Il a existé des chimères dans les mers tertiaires, et des débris de ces animaux se rencontrent dans les terrains alors déposés en Europe, en Italie, par exemple, et à Léognan, près Bordeaux. (]enx de ce dernier gisement constituent le genre auquel j'ai donné le nom de Dipristis. Mais le nombre des animaux de la même famille qui ont vécu à des époques plus anciennes paraît avoir été bien plus considérable, et l'on a dû à cause de la diversité de leurs caractères en faire plusieurs genres distincts; il s'en rencontre jusque dans les terrains paléozoïques. Les uns sont décisifs d'après les dents; les autres d'après les aiguillons dorsaux, et il n'a encore été possible que dans un petit nombre de cas de réunir avec certitude espèce par espèce, ou même geiu'e par genre les dents et les aiguillons qui proviennent des mêmes animaux. Aussi les aiguillons ont-ils été pendant longtemps décrits à part, et on les a signalés sous la dénomination générale d'Ichthyodorulithes. Oiifhpu's-unes de ces incertitudes ont déjà disparu de la science, et chaque jour les observations des naturalistes apportent à leur égard de nouvelles rectifications. Certains chimériens des anciennes mers acquéraient de grandes dimensions.
Le Ch. nionstrosa est comestible; les Norwégiens en mangent les œufs et le Ibie, et th-ent du foie une huile employée en médecine. P. Gerv.
BicMOCRAPHiE. — Agassiz (L.). Recherclics sur les poissons fossiles, t. III. — Dumei\il (Aug.). Iliyl. nat. des ]>oissons, t. I, p. 663 à 697 ; 1865. P. G.
CIIIMIATKIL-:. Vojj. Chimie et .Médecine.
CHIMIE (Histoire de la). Tout d'abord, je préviens le lecteur que cet article rédigé pour le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, n'a pas la prétention d'être une œuvre d'érudition. Engagé, comme je le suis, dans la voie des recherches expérimentales, il m'eût été impossible de remonter aux sources pour une époque plus éloignée que le milieu du dix-huitième siècle ; la réunion des documents pour un travail consciencieux de ce genre devant, à elle seule, exiger plusieurs années. Fort Iieureusement, ces matériaux sont déjà accumulés dans d'excellents ouvrages sur l'histoire de la chimie, parus tant en France qu'eu Allemagne (Ferdinand Hoefer, Histoire de la chimie, 2 volumes in-S", 2« édition, Paris, 186(>, et Histoire de la physique et delà chimie, 1 volume in-12, Paris, 1872 ; Docteur Hermann Kopp, Geschichte der Chemie, 4 volumes, 2" édition, 1845; Dumas, Philosophie chimique, 1 volume in-8», 185G ; Wurtz, Histoire des doctrines chimiques depuis Lavoisier, Paris, 1868 ; Docteur A. Ladenburg, Entivickluncjs Geschichte der Chemie, 1869). Je n'hésite pas à l'avouer, j'y ai lai-gement puisé, pour tracer un rapide aperçu de l'origine et de la marche de la chimie, depuis les temps anciens jusqu'à Lavoisier. A partir de cette époque jusqu'à nos jours, l'étude des progrès et des développements de la chimie, faite par la lecture des sources, devient science] courante et l'une des nécessités de
réducation du chimiste; je ti'ai donc eu i)oui- la seconde et la plus importante partie de ce travail, qu'à rappeler, raviver et compléter mes souvenirs.
Au moment d'entrer en matière, nous nous trouvons en face d'une science qui> depuis un siècle, n'a cessé de progresser journellement, accumulant faits sur faits, théories sur théories, se modifiant sans cesse dans ses vues et ses tendances et dont les bornes se cachent encore derrière un horizon lointain. Nous plaçant à distance, comme l'observateur qui veut se rendre compte de la configuration générale d'une contrée, nous laisserons les détails s'effacer dans l'ombre, et nous ne saisirons que les faits saillants, ceux qui ont exercé sur les progrès de la science une influence sérieuse ; le reste se confondra dans une vue d'ensemjjlc caractérisée par les doctrines qui, tour à tour, ont régné sur la science.
Chaque ensemble de faits bien observés a eu pour résultat la conception d'une théorie destinée à les expliquer, et à les grouper en un faisceau homogène et cohérent. A chaque théorie, se rattachent les noms des savants qui ont le plus contribué à la faire prévaloir pendant un certain temps. Autour de ces maîtres se rangent les disciples qui, par leurs expériences, cherchent à fournira la théorie, pour laquelle ils combattent, une plus grande certitude. Ainsi, desfaits nouveaux, fruits de travaux souvent difficiles et remarquables, viennent s'ajouter aux richesses accumulées auparavant; les uns s'expliquent par les idées du jour; d'autres anormaux font naître le doute sur la valeur de ces doctrines ; des hérésies se forment qui deviennent en grossissant des foyers d'où sortiront de nouvelles idées générales, de nouvelles théories fécondes à leur tour, quand les anciennes seront devenues stériles.
Tel est le travail continu, progressif auquel nous assistons depuis que la chimie existe comme science.
Par science, nous n'entendons pas parler d'une réunion de faits d'observation ou d'expérience n'ayant entre eux d'autres liens que la parenté des sujets d'observation. Ces faits doivent amener à des conséquences générales, à des lois susceptibles elles-mêmes de fournir des déductions que l'expérience vérifiera.
En nous plaçant à ce point de vue, nous trouvons à la chimie une origine relativement récente.
Dès la plus haute antiquité, l'homme a été vivement frappé de la variété de corps que la nature offre à ses regards ; il a va ces corps se modifier et se transformer dans mainte et mainte circonstance, surtout sous l'influence dia feu. Les philosophes des anciens temps se sont préoccupés de la cause de ces changements dans les propriétés des corps ; mais méconnaissant les vraies voies du progrès scientifique, voulant résoudre à priori, par la seule puissance de leur génie, des problèmes dont nous poursuivons encore aujourd'hui la solution, malgré les belles découvertes du dix-neuvième siècle, ils n'ont pu formuler que des idées vagues, et sans valeur scientifique. Il est cependant remarquable que quelques-unes de ces théories ont devancé de plus ie deux mille ans, les idées actuelles sur la constitution de la matière.
C'est ainsi que les doctrines d'Aristote, si l'on peut donner ce nom à de purescréations de l'esprit, sans aucun appui expérimental et sans critique scientifique,, régnèrent en souveraines jusqu'au dix-septième siècle de l'ère chrétienne.
Depuis le troisième ou le quatrième siècle, jusqu'au premier quart du seizième siècle, l'art sacré, l'alchimie ou l'art de la transmutation des métaux représentent seuls la chimie. L'homme torture la matière de mille manières; il expérimente sans autre guide que des notions et des déductions erronées, des superstitions
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mystiques et des textes d'ouvrages aussi obscurs que les oracles de Delphes.
Ceux qui écrivent, loin de chei'cher à décrire leurs expériences avec clarté et précision, pour permettre au lecteur de répéter leurs procédés, s'efforcent, au contraire, de voiler leur pensée.
C'est que pendant cette période, le but poursuivi n'est pas comme aujourd'hui la recherche de la vérité, ce but est moins noble. Si l'alchimiste reste jours et nuits courbé sur un creuset ou sur un alambic, si son œil malgré la fatigue est brillant et fiévreux, ce n'est pas pour mettre la dernière main à une de ces grandes lois scientifiques que nous devons aux Newton, aux Lavoisier. Ce creuset doit lui donner la richesse ; cet alambic si fragile contient dans ses flancs le suprême bonheur, V immortalité.
Pour la centième fois, il croit tenir enfin cette pierre philosophale qui doit combler le gouffre ouvert par sa folie, où s'est peu à peu englouti son patrimoine.
Vers le commencement du seizième siècle, les tendances se modifient peu à peu ; ce sont les médecins qui s'emparent de la chimie, nous arrivons à Ylalrochimie. On cherche à expliquer les fonctions vitales, leurs perturbations et l'influence des médicaments par des réactions chimiques. En nous plaçant au point de vue des connaissances actuelles, maintenant que nous savons, par les résultats acquis, quel puissant secours la chimie prête à la physiologie, à la pathologie et à la tbéiapcutique, on peut être tenté de considérer comme une intuition du génie les tendances de l'école iatrochimique. Mais pour que cette alliance, aujourd'hui indissoluble de la médecine et de la chimie fût durable et réellement fructueuse, il faudrait que la chimie elle-même ait au moins acquis le développement que nous lui trouverons au début du dix-neuvième siècle.
En subordonnant les phénomènes de l'organisme à des réactions chimiques, Paracelse et ses disciples cherchaient à éclairer les ténèbres de la médecine avec une lampe bien fumeuse et bien vacillante. Partis d'une idée vraie en partie, ils arrivèrent à l'absurde parce que le temps n'était pas venu, ni les chemins frayés.
Disons cependant de suite que les tendances alchimiques et iatrochimiques ont rendu à la chimie un grand service en poussant vers l'expérimentation. Les alchimistes tout en poursuivant leur but illusoire ont trouvé sur leur chemin une foule de réactions intéressantes et de corps nouveaux dont les chimistes ont pu tirer parti plus tard. De même dans la période des médecins chimistes, nt)us aurons à enregistrer quelques découvertes expérimentales utiles.
Nous touchons au moment où la chimie va se constituer comme science indépendante. Jusque-là on a observé quelques faits que la force des choses devaienl amener sous l'œil le moins disposé à observer; on a opéré sur les corps, on les a soumis à l'action de la chaleur, on les a mis en présence dans des conditions Variées, non dans le but d'étudier leurs propriétés, leur manière d'être les uns vis-à-vis des autres et d'en tirer des déductions, mais uniquement pour trouver la richesse ou des médicaments utiles.
Toat en travaillant dans une voie bornée, sans programme et sans tendaiice scientifiques, les alchimistes et les iatrochimistes ont accumulé, pendant treize siècles, une riche collection de matériaux qui vont permettre aux savants futurs de franchir l'abîme qui sépare encore l'empirisme de la vraie science.
Ce n'est pas sans hésitations et sans tâtonnements que l'on est arrivé à une idée relativement juste de la constitution des corps et de leurs réactions réciproques. Pendant près d'un siècle, la théorie phlogistique de Stahl domine l'esprit des chimistes. Cette théorie, la première qui ait un caractère scientifique, parce
qu'elle repose sur l'observation d'un ensemble de faits expérinrientaux, estabsolument fausse et doit complètement disparaître dans la suite; mais peu importe, l'impulsion est donnée, le fleuve coule lentement vers la mer; il doit y arriver fatalement quelle que soit la longueur du parcours. On travaille maintenant dans la bonne voie; on a soif d'apprendre et d'éclairer les ténèbres. Les découvertes s'accumulent, rainant sourdement l'édifice de Stahl construit sur le sable.
Nous voilà au dernier quart du dix-huitième siècle ; le moment est venu et le terrain est préparé pour permettre au génie de Lavoisier de balayer l'erreur et d'inaugurer l'ère de ce que l'on nomme la chimie moderne.
Dans ce rapide aperçu, nous trouvons les éléments d'une division de notre travail historique. Nous partagerons l'histoire de la chimie en deux périodes.
La première, que nous appellerons préparatoire, comprend la chimie des anciens, l'alchimie et l'iatrochimie.
La seconde, ou période de la chimie moderne, commence à peu près à Boyle (1650) et finit à l'heure où je quitterai la plume.
Nous passerons rapidement sur l'histoire de la période préparatoire pour consacrer le plus de place aux développements sérieux de la chimie, qui ne datent que de la deuxième moitié du dix-septième siècle. Faisant abstraction de toute préoccupation de nationalité, nous nous efforcerons de donner à chacun la part qui lui revient dans le progrès de cet immense foyer de lumière. S'il est, en effet, un terrain neutre où notre pauvre humanité doit pouvoir s'affranchir des mesquines passions qui ensanglantent notre petite planète, c'est la science. Nous marchons tous vers un même but, la vérité; nous combattons sous un même drapeau, celui de la science. Sur ce terrain, la rivalité ne peut avoir qu'une fin noble et sérieuse, €elle de hâter le progrès par l'émulation. Si cette rivalité se transforme en basse jalousie, si elle nous porte h dénigrer, à amoindrir, à cacher la part qui revient à telle ou telle nation, à telle ou telle individualité, elle doit être flétrie par le mépris des honnêtes gens. Réjouissons-nous quand la lumière vient à luire dans un point resté obscur, sans nous inquiéter si la main qui a soulevé le voile est française, anglaise ou allemande.
I. L.v CHIMIE CHEZ LES ANCIENS. A vrai dire, la chimie n'existe pas. Quelques faits isolés, quelques observations pratiques, des connaissances restreintes en métallurgie, en teinture, en pharmacie, la préparation des aliments indispensables, du pain et du vin, telles sont les seules données que l'histoire nous permet d'attribuer avec certitude aux anciens.
Si dans quelques contrées, telles que l'Egypte, où la civilisation a pris un grand développement, la caste savante, celle des prêtres, possédait des notions plus étendues, voire même des doctrines et des théories, nous n'en savons plus rien de positif; et nous ne pouvons faire à ce sujet que des hypothèses.
Né faible et sans défense, l'homme a dû suppléer par son intelligence à la pénurie de ses moyens. La nécessité de se préserver contre les ennemis du dehors, J'intempérie des saisons, les maladies ; plus tard, le désir d'augmenter son bienêtre matériel et enfin de satisfaire ses tendances esthétiques, fruits d'une civilisation plus avancée, l'ont porté à utiliser les riches matériaux mis à sa disposition par la natin-e. Au début, les connaissances chimiques sont donc empiriques et ne quittent pas le domaine de l'industrie et de la pharmacie.
L'Egypte est le berceau de la civilisation ancienne ; c'est d'elle que sortent tous les arts utiles, pour se répandre en Palestine, en Grèce, en Italie. Les Phéniciens, peuple industrieux et remuant, ont également apporté leur contingent de décou-
vertes ; tandis que les Grecs et les Romains n'ont rien ajouté d'important aux connaissances pratiques qu'ils tenaient de leurs voisins et des pays subjugués. Nos maîtres dans l'art d'écrire, de parler, de reproduire avec le burin et le pinceau la beauté idéale, ces peuples dont nous admirons encore les monuments inimitables, professaient pour l'observation et l'expérience un dédain absolu et une confiance trop aveugle dans la puissance intellectuelle deTbomme. Ils pensaient pouvoir arriver, à priori, à la conception des lois de la nature. Aussi trouvonsnous chez eux, à la place de laits positifs, des spéculations philosophiques, des idées théoriques et des doctrines sur la matière et la nature des corps. Cependant quelques-uns de leurs écrivains nous ont laissé des renseignements précieux qui nous permettent de nous faire une idée de l'état des connaissances chimiques des anciens, jusque vers le milieu du premier siècle de notre ère. Tels sont : le Ti'aité des minéraux (Trîpî ),îOwv) de Théophraste de Lesbos, disciple de Platon et d'Aristote ; le Traité de matière médicale {mpi vlvi lurpiv-'hi) de Dioscoride (milieu du premier siècle) ; et surtout V Hislorianaturalis àe Pline l'ancien, né à Vérone en l'an 25 de notre ère, mort en l'an 79 pendant l'éruption du Vésuve.
Les découvertes de la fabrication du pain levé et.du vin se perdent dans la nuit des temps, et les inventeurs inconnus de ces utiles préparations sont transformés en divinités (Cérès, Baechus) par la reconnaissance naïve des peuples. On lit dans le Pentateuque « que les Israélites, lors de leur sortie d'Egypte, mangèrent du pain sans levain et cuit sous la cendre, parce que les Egyptiens les avaient si fort pressés de partir, qu'ils ne leur avaient pas même laissé le temps de mettre le levain dans la pâte [Exode xn, 59) ; d'un autre coté. Moïse (1 ,500 ans avant J. -G.) défend aux Juifs de faire usage de kharaets ou pain fermenté. Le mot hébreu yine, qui veut dire vin, signifie d'après son étymologie, produit de la fermentation. Ge mot se retrouve plus ou moins modifié ; non-seulement dans les langues sémitiques, mais aussi dans tous les idiomes Indo-Européens (olvo;, vinum, vino, wein, wine). L'usage de la bière se rencontre chez les nations les plus diverses. Egyptiens, Gaulois, Germains ; Tacite en parle très-clairement : « Potus ex Jiordeo aut frumento et i?i quamdam similitudinem vini corriiptus. »
Parmi les métaux, les anciens coiniaissaient l'or, l'argent, le plomb, l'étain, le cuivre, le fer, le mercure et quelques alliages, tels que le bronze ou airain, le chrysocal ou aurikhalque. L'or (ou zahab des Hébreux, de tzanab, briller) et l'argent (ou khesef, de kasaf, être pâle) , métaux natifs, remarquables par leur éclat et leur couleur, s'offrant d'eux-mêmes à l'homme avec leurs qualités propres, n'exigeant que peu de préparations pour être isolés et se .travaillant, grâce à leur extrême malléabilité, avec une grande facilité, ont été bien certainement les premiers représentants connus de la classe des métaux.
Les Egyptiens, puis les Hébreux, les employaient pour la confection de vases et d'objets d'ornements (coupes, encensoirs, candélabres) et comme moyens d'échanges, d'abord au poids (Histoire d'Abraham, 1 ,900 ans avant J. -G.), ensuite sous forme de monnaies.
Le plomb et l'étain formaient une branche importante du commerce des Phéniciens et des Carthaginois. Les îles Britanniques (Gassitérides) devaient leur nonj à leur richesse en minerais d'étain (Kao-o-t-rspo; œaswo;, Homère). Le plomb était employé ainsi que l'étain àl'affinage de l'or et de l'argent. La litharge formée pendant cette opération qui rappelle la coupellation se nommait chrysitis ou argyritis. La galène ou molybdaena fournissait, par la caleination, le minium employé en peinture et en médecine (emplâtre) . Lacéruse s'obtenait à Rhodes, àCorinthe
CHIMIE. bô
et à Sparte par des méthodes scmblaliles aux nôtres; elle servait comme fard, bien (jue les propriétés toxiques des préparations de plomb aient été conimcs des médecins anciens (Dioscoride, Pline, Galien). En calcinant la céruse, on obtenait un minium de qualité supérieure. Les Gaulois se servaient de l'étain pour recouvrir les vases en cuivre [vasa incoctilea) et connaissaient, par conséquent, l'étamage. Fondu avec les minerais de cuivre, l'étain fournissait l'airain {xo<.l-/.ô;, aes) ou bronze dont l'usage précéda celui du cuivre et du fer. L'airain joue un grand rôle dans l'antiquité, pour la préparation des armes et des instruments aratoires, avant que l'on sût travailler le fer. Sous le nom d'aerugo ou lo;, les Grecs et les Romains confondaient plusieurs sels de cuivre (sulfate, verdet et vert-de-gris) formés par l'altération du bronze dans diverses circonstances. A ce propos, Pline cite l'emploi du papyrus trempé dans une solution de noix de galles pour reconnaître la folsification de l'aerugo de Rhodes (sulfote de cuivre), au moyen du vitriol vert {atranientumsutoruiui), « s'il y a fraude, le papier noircit aussitôt. » C'est la pi'emière indication d'un papier réactif.
Le fer météorique a dû être connu dès la plus haute antiquité; nous trouvons ce métal signalé par les auteurs les plus reculés (Pentatcuque, Lévitique, Homère), mais ce a'est que peu à peu que l'art de le travailler et surtout de l'extraire de ses minerais s'est développé. Au commencement de l'Empire romain, l'usage en est très-répandu ; on connaît aussi les diverses qualités de l'acier suivant la trempe et la nature du minerai. Au moyen d'un enduit de poix liquide, de plâtre et de céruse (antipathie), on cherchait à le préserver de l'altération à l'air. La rouille et l'eau ferrée étaient employées avant Galien dans le traitement de la chlorose, de l'anémie. En fondant les minerais de zinc avec les minerais de cuivre, on obtenait un alliage jaune (aurikalque) et une matière blanche qui s'attachait à la voûte des fourneaux, pompholix (oxyde de zinc).
Dioscoride parle dans son ouvrage de la distillation du cinabre avec le fer qui fournit le mercure. Les anciens connaissaient la solubilité de l'or dans le merciu'e et l'application de cette propriété à la dorure. Les renseignements métallurgiques fournis par Pline sont très-incomplets, tandis qu'il donne des documents géographiques assez importants sur le gisement des minerais métallifères.
Le sulfure d'antimoine naturel, conmi sous les noms de stimmi, stibi, stibium, servait dans le traitement des plaies récentes et pour noircir les cils. Le sulfure d'arsenic ou sandaraque, auripigmentum entrait dans la composition des pommades épilatoires.
Le carbonate de potasse impur, obtenu par lessivage des cendres et évaporation du liquide, appelé Iiorith \)av les Hébreux; le neter (faire effervescence) , ou natron des lacs de l'Afrique (carbonate de soude impur) , servaient dans les opérations du blanchiment. Le nitre (nitrate de potasse), employé comme diurétique, se retirait des cavernes [colyces) de l'Asie. Le sal ou sel marin (de exsi- Ure, décrépitor), joua de tout temps un grand rôle dans ralimciitation ; il provenait des mêmes sources exploitées de nos jours (évaporation des eaux de la mer et mines de sel gemme). La Cyrénaïque, aux environs du temple de Jupiter Ammon, fournissait le sel ammoniac (annnos, to ày.f/.(>j-;i«-/.dv, sable), focile à diviser, dit Dioscoride, dans le sens de ses libres droites.
Les mots alumen et stypteria semblent désigner non-seulement l'alun, mais encore les sels astringents en général. Les îles de Chypre et de Mélos fournissaient des aluns très-estiniés, employés dans la préparation des laines et des cuirs, eu médecine contre les hémorrhagies et le traitement des ulcères et des plaies de
mauvaise nature. Les terres de Samos, de Chio, cimolienne ne sont autre chose que de l'alun calciné et lavé (alumine pure).
L'art de fabriquer le verre blanc et les verres colorés, parla fusion de la silice (sable siliceux) avec les sels alcalins et la chaux ou le calcaire, remonte à une très-haute antiquité. On en trouve la preuve palpable dans les ruines de ïhèbes et de Memphis. Plus tard, les Phéniciens établirent des verreries renommées à Sidon. L'usage et la fabrication des vitres en verre ne paraît pas remonter au delà du premier siècle de notre ère. On a trouvé des fenêtres en verre dans les salles de bains des ruines de Pompéï.
Les vases murrhins, si renommés et d'un prix si élevé dont il est fait mention dans les premiers temps de l'empire romain, étaient probablement une espèce de cristal opaque ou de porcelaine chinoise.
Tout le monde sait que les anciens, Égyptiens et Romains, excellaient dans l'art de la poterie et dans la fabrication des briques et des tuiles.
La teinture et la coloration des tissus de laine, de coton et de lin avaient acquis chez les Égyptiens et les Phéniciens (Tyr, Sidon) un degré de développement très-remarquable. Les diverses variétés de murex (mollusques de mer), fournissaient la pourpre de mer (àlnzôpovoo;), la garance {erijthrodanum) servait à la préparation de la pourpre végétale. Le passage suivant de Pline [Hist. nat.^ XXXV, p. il) prouve que ces peuples avaient des notions exactes sur l'emploi des mordants destinés à fixer la couleur sur étoffe : « En Egypte, on teint les vêtements par un procédé fort singulier. D'abord on les nettoie, puis on les enduit,, non pas ■de couleurs, mais de plusieurs substances propres à fixer la couleur. Ces substances n'apparaissent pas d'abord sur les étoffes; mais, en plongeant celles-ci dans la chaudière de teinture, on les retire, un instant après, entièrement teintes. Et ce qu'il y a de plus admirable, c'est que, bien que la chaudière ne contienne qu'une seule matière colorante, l'étoffe qu'on y avait trempée se trouve tout à coup teinte de couleurs différentes selon la qualité des substances fixatives employées. Et ces couleurs, non-seulement ne peuvent plus être enlevées par lavage, mais les tissus ainsi teints sont devenus plus solides. »
Humphry Davy a analysé avec soin les couleurs employées dans la peinture à fresque, appliquée sur la surface d'un stuc formé de marbre pulvérisé et de chaux, et fixée par une espèce d'encaustique. Le minium, le cinabre, l'ocre rouge, les ocres jaunes, le noir de fumée, le bleu et le vert au cuivre, les oxydes de manganèse et de fer forment la base de ces couleurs.
Les auteurs anciens, Dioscoride, Galien, Pline, mentionnent dans leurs ouvrages les effets d'un assez grand nombre de substances toxiques végétales, minérales et animales. Tels sont : l'opium, la jusquiame (û?;!rzùa:f/o;, fève de cochon), la racine d'aconit, la ciguë, la racine d'ellébore, les baies de l'if (taxus banata), la stramoine et la belladone confondues sous le nom de mandragore, les champignons, l'arsenic (orpiment, sandaraque), le cinabre, les préparations de plomb, la chaux vive, les animaux venimeux, etc.
Les propriétés médicinales des eaux minérales, la distinction des eaux naturelles en potables et non potables, n'avaient pas échappé aux anciens. « Chauffées dans le sein de la terre, et pour ainsi dire cuites dans les minéraux à travers lesquelles elles passent, les eaux acquièrent une nouvelle force et de toutes autres applications que l'eau commune (Vitruve). )» Les eaux pures cuisent les légumes et ne laissent pas de résidu appréciable après l'évaporation, d'après le même auteur.
Quant aux gaz et corps aériformes (spiritus, flatus, aura), nous ne trouvons rien d'assez net dans les écrits de l'antiquité pour nous faire admettre avec certitude que l'on savait en distinguer plusieurs espèces.
Quelques mots maintenant sur les théories au moyen desquelles les philosophes cherchaient à se rendre compte de l'essence du monde matériel. Nous avons déjà vu que ces doctrines sont plutôt le fruit de la pensée agissant seule, sans le secours de l'observation, que de l'interprétation logique des faits réels.
Pour Xénophane (500 ans environ av. J.-C.),laterreet l'eau sont les éléments de la matière. Rien n'a été créé; tout ce qui est existe de toute éternité et durera éternellement ; tout est un ; Dieu est l'univers, et l'univers est Dieu.
Empédocle (400 ans av. J.-C.) considère le feu, la terre, l'eau et l'air comme les quatre éléments constitutifs. Ils sont eux-mêmes formés de particules trèspetites, insécables (âTouoç).
Déjà Leucippe et Démocrite (480 ans av. J.-G.) avaient développé la théorie des atomes, dont la nécessité découle du principe que rien ne se fait de rien. Ces atomes, inégaux de grandeur, de forme et de poids, sont soumis à un mouvement intérieur, cause de toute combinaison et de toute décomposition. Ce mouvement c?t facilité par l'existence de pores ou d'espaces vides. Deux atomes ne peuvent jamais occuper la même place dans l'espace. Les mêmes philosophes cherchent à expliquer tous les phénomènes de l'univers par la seule action des forces physiques.
Aristote (mort 522 ans av. ,I.-C.) admettait cinq éléments : deux éléments opposés, la terre et le feu; deux intermédiaires, l'eau et l'air, et un cinquième, l'éthcr. Pour le philosophe péripatéticien, l'élément n'est pas, comme pour nous, une substance indécomposable entrant dans la composition d'un corps et susceptible d'être isolée, mais bien une propriété fondamentale se révélant à nous par les sens, tels que le froid, le chaud, la sécheresse et l'Immidité. L'élément terre symbolise le froid sec, l'élément eau le froid humide, le feu est le chaud sec, l'air le chaud humide.
 côté de ces spéculations purement philosophiques, novis devons relever dans les ouvrages d'Aristote (météorologiques) quelques observations très-remarquables. II parle de l'eau de mer rendue potable par l'évaporation : « Le vin et tous les liquides peuvent être soumis au même procédé; après avoir été réduits en vapeurs, ils redeviennent liquides.
L'eau de mer doit sa saveur aux sels qu'elle contient, de même que l'urine et la sueur qui doivent leur saveur à des sels qui restent au fond des vases après qu'on en a évaporé l'eau.
Les ouvrages de Galien (deuxième siècle de l'ère chrétienne) ne renferment rien sur les propriétés chimiques des corps et sur l'action chimique des médicaments. Prenant, comme point de départ, les éléments d'Aristote, il admet que les proportions respectives de ces éléments dans le corps déterminent l'état de santé ou la maladie. Les remèdes ont pour but de rétablir l'équilibre entre les qualités primordiales. Ainsi, depuis Pline jusqu'aux premiers écrivains qui traitent de Vart sacré ou de l'alchimie, nous restons dans les ténèbres en ce qui touche les connaissances chimiques.
Art sacré. Alchimie. C'est aux savantes recherches de Hoefer, à sa patiente collation des manuscrits grecs de la Bibliothèque nationale de Paris que nous devons tout ce que l'on sait aujourd'hui sur l'origine de la chimie. L'antiquité interrogée dans les vestiges matériels de sa civilisation et dans les ouvrages
qu'elle nous a transmis, ne nous laisse pas soupçonner que les phénomènes chimiques aient été envisagés dans leur ensemble de manière à constituer un art spécial ou une science.
L'art sacré {-céx^n Oux v.al îtpà), c'est-à-dire la chimie, enveloppée de symboles et de dogmes religieux, apparaît tout à coup vers le troisième et le quatrième siècle, à l'époque de la grande lutte du christianisme contre le paganisme, lorsque les mystères, longtemps dérobés au vulgaire, furent profanés et mis en discussion. On n'a commencé à employer le mot de chimie que vers le quatrième siècle. Alexandre d'Aphrodisée parle le premier d'instruments chymiques ou chyiques {■/yl-^.a. opyava, de y^ioi ou ;/siJw, couler, fondre).
11 résulte de l'étude de ces manuscrits que l'art sacré, la chimie, n'est j^as né au moment où nous en trouvons les premiers vestiges. Il constituait l'un des principaux mystères des prêtres égyptiens et remontait à une haute antiquité. Les écrits des maîtres de l'art sacré qui tous se rattachent à l'école d'Alexandrie ne laissent subsister aucun doute à cet égard. Ainsi Zosime le Tliébain ou le Panopolitain, appelé par Suidas philosophe d'Alexandrie, dans son traité sur les fourneaux et les instruments de chimie, affirme qu'il a vu, dans un ancien temple de Mempliis, les modèles des appareils qu'il décrit. C'était de véritables appareils distillatoires.
Dans ses commentaires sur l'art sacré, Olympiodore, également philosophe d'Alexandrie, nous dit : « Tout le royaume d'Egypte s'est maintenu par cet art. Il n'était permis qu'aux prêtres de s'y livrer. La physique psammuigique était l'occupation des rois... C'était une loi chez les Égyptiens de ne rien publier à ce sujet. Il ne faut donc pas en vouloir à Démocrite et aux anciens en général s'ils se sont abstenus de parler du grand œuvre. « Plus loin, l'auteiu* donne formellement à l'art sacré le nom de chimie [yjtu.iia). Les principaux maîtres qui ont écrit vers le troisième et le quatrième siècle sont Zosime, Pelage, Démocrite le Mystagogue, Synésius, Marie la Juive, Olympiodore. Pour tous, le but c'est la transmutation des métaux, l'art de faire de l'or. Afin de donner une idée du style de ces écrits et de la forme mystique sous laquelle ils cachaient les faits réels, nous citerons les passages suivants :
« La nature se réjouit de la nature, la nature dompte la nature, la nature domine la nature. »
« Pour faire de l'or, prenez du mercure, fixez-le avec le corps de la magnésie ou avec le corps du stibium d'Italie, ou avec le soufre qui n'a pas passé par le feu, ou avec l'aphroselium ou la chaux vive, ou avec l'alun de Mélos, ou avec l'arsenic, ou comme il vous plaira ; jetez la poudre blanche sur le cuivre, et vous verrez le cuivre perdre sa couleur. Répandez de la poudre rouge sur l'argent, et vous aurez de l'or ; si vous la projetez sur de l'or, vous aurez le corail d'or corporifié'. »
Après les conquêtes de l'islamisme, \ers le milieu du huitième siècle, on ti-ouve les recherches chimiques, l'alchimie, en grande faveur auprès des Arabes. Elles se répandent avec eux et par eux en Espagne, en France, en Angleterre et en Allemagne.
Les chimistes arabes de cette époque ne font pas de la recherche de la pierre philosophale leur préoccupation exclusive. Au contraire,- si l'on en juge par les écrits de Gebcr, il semble que la doctrine de la transmutation des métaux et de
* te corail d'or [xp^'^oxopu.jj.oi] était le chef-d'œuvre d'art, un seul grain cievait suffire pour produire une grande quantitj d'or; évidemment c'est la pierre philosophale.
la pierre plillosophale est venue se jeter à la traverse d'un courant d'idées plus sérieux et plus scientifique et l'a fait sortir de la voie du véritable progrès. C'est ainsi qu'il nous dit : « Une patience et une sagacité extrêmes sont nécessaires. Quand nous avons commencé une expérience difficile, et dont le résultat ne répond pas d'abord à notre attente, il faut avoir le courage d'aller jusqu'au bout, car une œuvre tronquée, loin d'être utile, nuit plutôt au progrès de la science. » Il nous avertit de nous défier de l'imagination, et rappelant à ce sujet la doctrine de la transmutation des métaux qui commençait alors à se répandre, il ajoute : « Il nous est aussi impossible de transformer les métaux les uns dans les autres, qu'il nous est impossible de cbanger un bœuf en une chèvre. »
Geber paraît avoir vécu dans la seconde moitié du huitième siècle, à l'école arabe de Séville. Ses connaissances chimiques sont assez étendues. Voici les titres de ses principaux ouvrages : Summa perfectionis magisterii; De investigatione yerfectionis metallorum; De inventione veritatis; De fornacibus conslruendis .
11 confond dans ses écrits ses propres découvertes et celles de ses devanciers ; mais peu importe; grâce à lui, nous pouvons nous former une idée assez exacte des connaissances chimiques chez les Arabes pendant le huitième siècle.
La distillation, la cristallisation par solution, la lîltration, l'emploi du bainmarie (indiqué par Marie la Juive), l'usage de fourneaux de formes appropriées à divers besoins, lui sont familiers. 11 donne une description très-complète de la coupellation de l'argent avec le plomb, au moyen de coupelles en cendres d'os. Il sait préparer l'acide sulfuriquc par la calcination de l'alun. En chauffant un mélange de vitriol et de salpêtre, il obtient l'eau-forte; celle-ci, mélangée au sel ammoniac, constitue l'eau régale, susceptible de dissoudre l'or. Avec l'eauforte et l'argent, il prépare le nitrate d'argent ou pierre infernale. En sublimant un mélange d'alun, de sel marin et de mercure, il obtient pour la première fois le sublimé cori'osif Par l'incinération de la crème de tartre et des varechs, il obtient la jiotassc et la soude, qu'il sait canstificr avec la chaux. Le soufre calciné avec la potasse constitue le foie de soufre, dont la solution aqueuse fournit avec l'acide acétique un précipité de soufre pur. On trouve en outre, dans ses ouvrages, une description très-complète des métaux, de la manière de les oxyder à Tair, de les sulfurer, de les amalgamer avec le mcrcuro.
C'est encore Geber qui parle le premier, comme d'une tradition, de la constitution des métaux. Les métaux, d'après lui, sont tous composés et renferment comme principes essentiels le soufre, le mercure et Yarsenic. Des proportions respectives et de la pureté de ces agents dépend la nature du métal. Le soufre et le mercure qui entrent dans la composition des métaux ne doivent pas être confondus avec les deux corps connus sous ce nom ; ce sont des principes primordiaux n'ayantdc commun avec eux que certaines analogies. Le mot mercure doit rappeler ici l'indécomposable, la source de l'éclat et des autres caractères métalliques; le soufre est le symbole de l'élément combustible, modifiable. Les proportions, la plus ou moins grande pureté et la fixité^ de ces parties essentielles varient d'un métal à l'autre.
Ainsi l'or contient beaucoup de mercure, peu de soufre, tous deux très-purs et dans un grand état de fixité. Cette théorie sur la constitution des métaux servit pendant très-longtemps de base aux doctrines alchimiques. Au soufre et au mercure on ajouta plus tard le sel comme élément métalliseur.
* On ne sait pas ce que les anciens cliimistes entendaient par cette espression de fixité.
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Parmi les auteurs arabes des neuvième, dixième et onzième siècles qui marchèrent sur les traces de Geber, nous citerons : Rhasès, qui indique des procédés pour préparer et concentrer l'alcool; Avicenne, Avenzoar, Alzaharavius» Averrhoes.
A mesure que l'on s'éloigne du huitième siècle, les tendancess des chimistes et médecins arabes inclinent de plus en plus vers la transmutation.
A partir du treizième siècle, la chimie n'est plus représentée parmi les peuples d'origine orientale; nous la trouvons au contraire florissante, mais tout à fait tournée vers le but unique de faire de l'or avec les métaux communs, chez les nations qui ont été en contact avec eux.
Appuyés sur les hypothèses de Geber, encouragés probablement par la lecture des maîtres de l'art sacré, les alchimistes du moyen âge s'acharnent à la recherche de la pierre philosophale, de cette pierre qui doit posséder la vertu de transformer le mercure et les métaux fondus en or et en argent ; de guérir les maladies, de rajeunir l'homme et de prolonger son existence. Cette singulière alliance d'une vertu chimique et d'une action curative n'a aucun rapport avec les idées des iatrochimistes dont nous parlerons plus loin. Les doctrines de Galien dominent encore, sans conteste, en médecine, et l'on est loin de penser qu'un médiment peut agir en modifiant la constitution chimique des organes. On pensait seulement que la merveilleuse pierre devait être douée de toutes sortes de qualités précieuses et remarquables.
Les alchimistes qui ont laissé derrière eux quelques résultats acquis, qtielque découverte utile, sont : Albert le Grand (né en Souabe, 1193) ; Roger Bacon (né à Ilchester, 1214); il répudie les tendances mystiques et la croyance aux influences surnaturelles dans les opérations chimiques; Villanovauus (né à Villeneuve, en Provence, 1235) fut le promoteur de l'emploi des préparations chimiques en médecine (préparations mercurielles, onguent mercuriel, dissolution d'or) ; il possède des notions étendues en toxicologie et signale l'action vénéneuse des substances putréfiées; Raymond Lulle (né à Majorque, -1255), auteur mystique et obscur qui a exercé sur ses successeurs une influence peu heureuse.
Le quatorzième siècle n'ajoute presque rien aux connaissances empiriques de la chimie. Négligeant les alchimistes purs tels que Mcolas Flamel, Jean et Isaac Hollaiidus, Bernard de Trévigo, Ripley, Norton, nous nous aiTèterons quelques instants à Basile Valentin, qui fut pour cette époque ce que Geber avait été pour le huitième siècle. Il règne sur la personnalité, la date et le lieu de naissance de B. Valentin les mêmes incertitudes que pour Geber. Selon la version la plus accréditée, il vécut à Erfurt, dans le couvent des Dominicains, au quinzième siècle.
Valentin décrit avec clarté l'arsenic et ses combinaisons avec le soufre, le bismuth, le zinc. Il parle de l'or fulminant, du nitrate de mercure, de l'acétate de plomb; de l'antimoine, du verre d'antimoine, des fleurs argentines, du beurre d'antimoine et du sulfure rouge d'antimoine. On lui doit l'application médicale de ces diverses préparations. La découverte de l'acide chlorhydrique lui est attribuée ; cependant il résulte d'un passage des livres de Marie la Juive, où il est question de l'acide de sel marin, que la découverte de ce corps a une origine plus ancienne.
Valentin constate le premier la solubilité des alcalis caustiques dans l'alcool et les phénomènes d'éthérisatiou qui résultent de l'action des acides sur Talcool. La précipitation des sels par les acides, les alcalis et les métaux ne lui est pas
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inconnue, pas plus que certaines notions d'analyse qualitative. Abstraction laite de ses recherches alchimistes, Yalentin peut, à bon droit, passer pour un fort habile chimiste.
Le moyen âge vit s'accomplir une grande révolution dans l'art de la guerre par l'introduction de l'emploi des armes à l'eu et de la poudre.
La découverte de cette préparation a été attribuée à divers auteurs; Albert le Grand, Roger Bacon; mais il est démontré aujourd'hui que le mélange explosif de soufre, de chai'bon et de salpêtre était connu bien avant eux et servait chez les Grecs de l'empire d'Orient pour la préparation de fusées et de pétards. On en trouve la première description dans le Liber ignium de Marcus Grgccus.
Le feu grégeois, dont le secret avait été livré à Constantin et qui permit aux empereurs de Constantinople de se défendre contre les attaques des Musulmans, se composait déjà de soufre, de salpêtre et de matières combustibles (sulfure d'antimoine, asphalte liquide) ; il a dvi conduire par des transformations successives à la découverte du mélange connu sous le nom de poudre. Quant aux propriétés balistiques de cette poudre et à ses applications pour lancer des projectiles, elles ne furent connues qu'au treizième siècle.
lalrochimie (seizième et dix-septième siècle). Les chercheurs d'or, que nous appellerons alchimistes, n'ont pas cessé d'exister; on croit encore généralement au grand œuvre, on en poursuit la réalisation; mais ces efforts stériles n'amènent plus de découvertes intéressantes et ne produisent plus d'écrivains saillants. La chimie et la médecine se confondent peu à peu et s'unissent. Nous ne pouvons suivre ici les modifications progressives des idées qui ont amené la transition entre l'époque alchimique et l'iatrochimie. Pour abréger, nous arrivons de suite à Paraccise et à ses disciples.
Philippe-Auréole- Théophraste Paracelse Bombast de llohenheim, né eu 1495, à Einsidlcu en Suisse, fut un charlatan viveur d'une grande intelligence. Paresseux et nomade, il parcourt jusqu'à l'âge de trente ans les diverses capitales de l'Europe. Gomme le dentiste forain, il a vu les pays où se lève le soleil, il sait tout, connaît tout; ses devanciers ne sont pas dignes de dénouer les cordons de ses souliers. Malgré cette fougueuse outrecuidance, grâce à elle, devrais-je dire, il acquiert en peu de temps, une immense réputation médicale et se trouve appelé, jeune encore, à l'université de Bàle, d'oti le feront chasser plus tard ses mœurs dissolues ; c'est que cet homme possède une originalité indiscutable, surexcitée par son ignorance même, jointe au besoin de briller et de dominer. Si, comme il s'en vante, il n'a pas ouvert un seul livre dans les universités qu'il a daigné honorer de sa présence, s'il brûle puhli([ucment les œuvres de Galien qu'il ne saurait comprendre, s'il rompt avec les vieilles traditions au point de parler la langue des profanes, il n'en a pas moins beaucoup vu, beaucoup appris, grâce à son intelligence facile. 11 ose et réussit là où d'autres ont reculé ou échoué. Servi par des connaissances chimiques assez étendues, il provoque dans l'art médical une véritable révolution, en propageant dans des proportions inusitées jusqu'alors l'usage pharmaceutique des préparations chimiques et des composés artificiels. Les poisons mêmes ne l'effrayent pas. C'est ainsi qu'on lui doit l'usage interne de beaucoup de préparations mercurielles, ferrugineuses et plombiques encore usitées de nos jours. Il substitue aux végétaux et à leurs infusions ou décoctions des extraits, des essences, des teintures où le principe actif se trouve concentré et auxquels il donne le nom de quintessences.
Paracelse attribue les causes des maladies à des phénomènes analogues à ceux
qui se passent dans les opérations chimiques. Telle est sa théorie du tartre. Le tartre est pour lui le symbole de la précipitation, au sein des liquides de l'organisme, de principes qui s'y trouvent dissous à l'état de santé et qui en occasionnent l'épaississcment.
Les idées et les tendances nouvelles dont il est le promoteur prendront plus d'importance et de netteté entre des mains plus sérieuses que les siennes.
Ce ne fut pas, du reste, sans une lutte très-vive entre les Galénistes et les partisans de Paracelse que les doctrines de ce dernier, épurées et notablement modifiées, parvinrent à se faire jour.
Les iatrochimistes qui se tirent le plus remarquer sont :
Léonard Tliurneisser ou Tlnirn, né à Bàle, '1530.
Josepli duChesne ou Quercetanus, néà Armagnac, 1521.
Turquet de Mayerne, né à Genève, 1573.
André Liban ou Libavius, né à Halle, mort en 1616. 11 découvrit : la préparation de l'acide sulfuriquc par la combustion du soufre au moyeu du salpêtre ; la liqueur fumante de Libavius (chlorure d'étain), obtenue par la distillation d'un mélange de sublimé corrosif et d'étain; la coloration du verre au moyen de l'or; quelques procédés d'analyse.
Tout en croyant à la transmutation et à l'action curative de l'or potable, il l'éagit contre le langage mystique et obscur de Paracelse et n'admit que la partie saine des idées de ce dernier.
Angèle Sala, né à Yiccnce. On lui doit en chimie la découverte de l'action de l'huile de vitriol sur le salpêtre; une étude approfondie du calomel et de ses applications médicales ; des notions plus claires et plus exactes que celles de ses devanciers sur la compositiou et l'origine des corps. Ainsi, le premier, il cherche à démontrer que si le fer plongé dans une solution de vitriol bleu se recouvre de cuivre, ce fait ne résulte pas d'une transmutation, mais bien de la préexistence du cuivre dans le vitriol bleu.
Jean-Bapliste Van Helmont, seigneur de Mérode, né à Bruxelles, eu 1577. Les travaux de Van Helmont en chimie dénotent une l'are sagacité et un esprit observateur supérieur. Nous trouvons dans ses écrits les premières notions précises sur les gaz. Par gaz, il désigne toutes les substances aériformes différentes de l'air ; il connaît les caractères qui distinguent les gaz des vapeurs ; les unes sont condensablcs parle froid, les autres ne le sont pas. Le gaz qui se développe pendant la fermentation, par la combustion du charbon, par l'action du vinaigre sur la craie, celui qui se développe dans l'estomac et les intestins et que dégagel'cau de Seltz, sont pour Van Helmont un même produit qu'il désigne sous le nom de fja: silvestre ou gaz carbonique. Ce gaz asphyxie les animaux et éteint les bougies en combustion. 11 formule plus clairement que Sala, en cherchant à l'appuyer sur des faits d'expérience, l'idée qu'un même corps peut entrer dans diverses combinaisons sans perdre son individualité, et peut de nouveau en être retiré avec toutes ses propriétés.
Au point de vue médical, Van Helmont fixe particulièrement son attention sur les propriétés chimiques des liquides de l'organisme et notamment sur l'alcalinité et l'acidité. La fermentation joue un grand rôle dans ses théories médicochimiques.
La fermentation est pour lui la cause de la multiplication et du développement ainsi que des transformations des matières organiques en d'autres analogues ; c'est grâce à elle que le liquide sanguin peut fournir aux organes leurs
éléments nutritifs. Aidé par le calorique animal, l'acide de l'estomac provoque la fermentation des aliments et leur digestion. L'acidité du suc gastrique ne peut se transmettre au reste de l'organisme, parce qu'il rencontre, dans le duodénum', la bile alcaline qui le sature. Si la bile ne suflit pas à cette neutralisation, l'acidité prédominante se porte sur divers organes et y provoque des maladies.
I II rejette le feu comme élément et ne voit dans la llamme comme produit matériel que la fumée et les gaz de la combustion ; la chaleur et la lumière ne sont pas matériels. Le soufre, le mercure et le sel des alchimistes, encore admis comme éléments par Paracelse, n'ont aucune valeur pour lui.
Par contre, il fait jouer à l'eau un rôle important dans la constitution d'une foule de substances et surtout des substances végétales et animales. Il est amené à cette vue erronée par l'expérience même qui lui fournit de l'eau par la combustion de ces produits. Il arrose une plante ([ui végète sur un poids connu de terre avec de l'eau de pluie, et constate qu'au bout de quelque temps la plante a augmenté de poids sans que le sol se soit appauvri. 11 en conclut que c'est l'eau qui a servi à former la plante. Ces erreurs mêmes démontrent une tendance expérimentale et une logique dans la direction des expériences que l'on ne rencontre pas avant lui.
Ajoutons, pour terminer cette rapide esquisse d'une grande figure, que, malgré son savoir et ses hautes facultés. Van Helmont a cru fermement à la pierre philosophale, dont il a même possédé une parcelle et dont il a expérimenté la vertu. 11 garde secrète la recette d'une prépaiation susceptible de dissoudre tous les corps (Alkahest) et jouissant de propriétés médicales très-puissantes.
L'influence de Van Helmont a eu pour effet de rendre plus 'intime l'alliance de la chimie avec la médecine, non-seulement par l'emploi thérapeutique de préparations connues ou trouvées par les médecins, mais surtout par l'introduction de théories chimiques en physiologie et en pathologie.
De le Boë Silvius, né à Hanau en 1614, a également donné aux doctrines iatrochimiques un éclat assez vif.
Gomme Van Helmont, il compare et assimile les phénomènes physiologiques et pathologiques aux réactions chimiques. Les maladies sont des perturbations de l'état chimique normal. Ce qui le distingue surtout, c'est son incrédulité dans la puissance de l'archée, force ou être immatériel dont l'intervention était considérée comme nécessaire. Les fermentations jouent un grand rôle dans ses théories et doivent tout expliquer. Le suc pancréatique acide, en se mélangeant à la bile alcaline et aux aliments digérés par la salive, produit une effervescence qui développe le chyle. Celui-ci, en arrivant acide dans le sang qui renferme de la bile alcaline, détermine une seconde effervescence (fermentation), d'où résulte la chaleur animale.
Telles sont, en résumé, les doctrines iatrochimiques les plus importantes. En voulant tout expliquer par la chimie, qui elle-même était encore à créer, cette école se suicida en tombant dans le ridicule. Laissant de côté les théories secondaires plus ou moins bizares imaginées par les disciples et continuateurs de Van Helmont, nous allons aborder sans trop de chagrin la seconde époque.
Cependant nous ne devons pas oublier deux hommes qui vécurent au siècle des médecins chimistes, mais qui, par la nature de leurs travaux et l'importance de leurs découvertes, doivent plutôt compter parmi les chim.istes propremeut dits.
Agricola Georges, né en 1494, à Glaucliau, pics de Mcissen, abandonna de bonne heure la médecine pour se livrer à l'étude de la métallurgie. Il consacre toute son existence à cette branche d'industrie chimique et lui fait faire de nombreux et importants progrès. La préparation des minerais, leur grillage, Ih fabrication et la purification du cuivre, la séparation de l'argent d'avec le cuivre et le fer au moyen du plomb, l'obtention du mercure, de l'antimoine et du bismuth, l'essai et l'analyse des minerais et des métaux précieux, l'inquartation, etc., l'occupent tour à tour.
Jean-Rudolph Glauber, né en 1604, à Karlsstadt, est un vrai chimiste. S'il croit à la possibilité de la transmutation, il ne la poursuit pas et avoue qu'il n'a jamais réussi à produire un phénomène de cet ordre.
Ses découvertes sont nombreuses et importantes. Nous citerons des perfectionnements sérieux dans la préparation des acides minéraux. Avant lui, ou distillait le sel marin ou salpêtre avec le vitriol pour obtenir les acides chlorhydrique et nitrique.
11 remplace le vitriol par l'acide sulfurique et obtient, comme seconds produits, le sulfate de potasse et le sulfate de soude (sel mirabile, sel de Glauber), dont il indique les applications médicales. Au moyen de l'acide azotique et de l'acide sulfurique, il prépare le nitrate et le sulfate d'ammoniaque en les faisant agir sur le carbonate d'ammoniaque. Glauber possède des notions plus exactes sur les chlorures métalliques qu'il obtient, non comme ses devanciers en distillant le métal avec le sublimé (beurre d'antimoine, liqueur de Libavius), mais en distillant les métaux avec du vitriol et du sel marin ou en dissolvant le métal dans l'acide chlorhydrique. Il prépare ainsi le chlorure de zinc et le chlorure d'arsenic. Ses idées sur la composition des sels sont en général plus près de la vérité que celles de ses devanciers. 11 ne prononce pas encore le nom d'affinité, mais il en parle implicitement; pour lui, les réactions de l'acide sulfurique sur le sel marin ou le salpêtre sont comparables à celles de la chaux ou de la potasse sur le sel ammoniac.
L'un des principes constitutifs du sel a plus d'amour pour l'acide sulfurique que pour l'autre principe. Les phénomènes de double décomposition sont aussi assez nettement compris.
Glauber sait préparer le caméléon minéral, le vinaigre de bois; il expérimente sur la solubilité à haute température des métaux dans le foie de soufre.
Il rend encore d'importants services à l'industrie en introduisant des perfectionnements notables dans la fabrication des produits chimiques, du verre, du vinaigre, du salpêtre, dans les opérations de teinture et dans la métallurgie. II se plaint amèrement de voir son pays, si riche en matières premières, les livrer à vil prix à l'étranger pour racheter fort cher les produits manufacturés du dehors.
II. Chimie proprement dite. La chimie devient une science indépendante au moment où, se dégageant de son rôle secondaire et cessant d'être l'humble esclave de l'industrie ou de la médecine, elle poursuit un but réellement scientifique et se voue, sinon exclusivement, du moins essentiellement à la recherche de la vérité.
Il est difficile de fixer l'instant précis où cette révolution a lieu ; il est évident, en effet, que ce n'est pas subitement qu'elle a pu se jnoduire et que la transition de la période iatrochimique à la naissance de la chimie proprement dite a dû être progressive et ménagée.
En tenant compte de cette cause d'incertitude, nous fixerons à peu près au milieu du dix-septième siècle l'origine de celte science.
Vers cette époque, en effet, nous voyous apparaître des hommes comme Boyle, Lemery, Becker, Stahl, Boerhaave, etc., qui, tout en se livrant à des recherches de laboratoire, comme leurs devanciers, travaillent, non en vue d'une application immédiate et utile de leurs expériences, mais pour arriver à la solution des nombreuses questions qui se posent relativement à la composition des coi'ps, à leurs décompositions, à leurs actions mutuelles. Envisagés ainsi pour eux-mêmes, ces problèmes conduisent à des travaux plus sérieux et dirigés par une logique plus serrée.
Pendant la première période de l'existence propre de la chimie, période appelée généralement phlogistique du nom de la théorie dominante, on ne se préoccupe que des phénomènes qualitatifs, des réactions de combinaisons ou de décompositions, en ce qu'elles ont d'apparent et se saisissable à la vue. Si Jean Rey, Mayow et Hooke montrent que les métaux en se transformant en terres augmentent de poids, comme l'avait déjà vu Beber, l'alchimiste du huitième siècle; si Beigmann, Kirwann, Weuzel et plus tard Richler établissent les fondements de la loi des équivalents, ces résultats passent inaperçus et ne trouveront leur valeur capitale que plus tard, lorsque Lavoisier par sa puissante influence a\u'a subordonné la chimie à la balance et fait admettre ce qui constitue aujourd'hui pour nous un principe fondamental et indiscutable, à savoir que la matière est immuable. Les corps peuvent se combiner entre eux, engendrer de nouveaux produits, mais le poids du composé est égal à la somme des poids des parties constituantes. Un corps peut se dédoubler en deux ou plusieurs autres doués de propriétés nouvelles, mais la somme des poids des nouveaux produits est égale au poids du composé initial.
C'est à partir de ce jour que la chimie appuyée sur une base aussi immuable que la matière elle-même peut s'élever par une série de découvei'tes rapides à la haute importance qu'elle a acquise de nos jours.
Combustion et respiration. Le phénomène chimique le plus saillant, celui auquel les observateurs ont attaché de tout temps la plus grande importance, c'est celui que nous appelons encore aujourd'hui combustion. A la combustion se rattache la première théorie chimique un peu sérieuse (phlogistique) au moyen de laquelle on cherche à expliquer les phénomènes. Le bois, le charbon, le soufre, chauffés au contact de l'air, s'enflamment, dégagent de la chaleur et de la lumière, et disparaissent sans laisser de traces ou en laissant un résidu de cendres comme le bois, en développant un acide comme le soufre ; les métaux perdent leur brillant caractéristique et sont convertis en matières terreuses de couleurs variables.
Les alchimistes et leurs successeurs les médecins chimistes savent en outre qu'en chauffant certaines de ces terres avec de la suie, on peut leur rendre l'éclat et les caractères métalliques.
Quelle est la cause de ces phénomènes ?
Parmi ceux qui ont cherché à les expliquer, les uns semblent ignorer complètement la nécessité absolue de la présence de l'air pendant la combustion ; d'autres, tout en la reconnaissant, n'y attachent qu'une importance secondaire et font jouer à l'air un rôle accessoire.
Rappelons cependant que l'on savait déjà depuis Geber que les métaux convertis en terres augmentent de poids, et que Jean Rey admet que dans cette
transformation ils fixent de l'air. Mais tout cela est bien loin encore d'une idée nette et précise sur la cause du phénomène de combus'tion.
Laissant de côté les idées anciennes, toutes plus ou moins fondées sur lea doctrines d'.\ristote ou des alchimistes, nous arrivons à la théorie du phlogistique imaginée par Bêcher et formulée d'une manière plus précise par son disciple Stahl (Bêcher, Jean-Joachim, né à Spire en 1655, mort en 1682; Slahl, Georges- Ernest, né à Ansbach en 1660, mort en 1754). Adoptée par la plupart des savants du dix-septième et du dix-huitième siècle, la théorie du phlogistique ne succomba qu'après une lutte très-vive sous les rudes coups que lui portèrent les travaux et la logique victorieuse de Lavoisier.
Pour Bêcher et Stahl, la combustion est une décompositio7i ; tous les corps combustibles sont composés; ils renferment un principe commun, terra pinguis, de Bêcher, phlocjiston ou pldoçjistique, de Stahl.
En se changeant en terres (en s'oxydant, comme nous dirions maintenant), un métal, tel que le plomb ou le cuivre, perd son phlogistique. Le soufre contient beaucoup de phlogistique uni à de l'huile de vitriol (acide sulfurique). Le noir de fumée est presque entièrement formé de phlogistique; aussi, chauffé avec une terre, il lui cède une partie de cette substance et le métal se trouve reconstitué par l'union de la terre avec le phlogistique du noir de fumée.
Ainsi cette célèbi'e théorie admet a priori qu'un corps qui brûle perd quelque chose, qu'une terre (oxyde métallique) qui se convertit en métal sous l'influence du noir de fumée (qui se réduit) gagne un nouveau principe, et cependant elle est en contradiction flagrante avec des faits d'expérience connus et bien établis, dont nous avons entretenu le lecteur (augmentation de poids des métaux pendant leur calcination à l'air).
Nous voyons par là combien peu les chimistes les plus éminents de cette époque faisaient cas des données quantitatives. Au moment où Lavoisier porte la hache sur cet arbre séculaire, Macquer, célèbre chimiste du dix-huitième siècle, s'émeut un instant ; il croit que l'on a découvert des faits impoiiants qui pourraient ruiner ses chères convictions, mais il se tranquillise tout à fait en reconnaissant qu'il ne s'agit que de rapports pondérables. Cependant ce simple fait de l'augmentation de poids des métaux transformés en terres ou brûlés reste un point noir à l'horizon, une véritable épée de Damoclès qui trouble la quiétude des adeptes les plus fervents. Beaucoup d'entre eux font intervenir de nouvelles hypothèses pour mettre leur conscience en repos.
Boerhaave attribue au phlogistique une densité négative ; un autre, Guyton de Morveau, se tire d'embarras en appliquant le principe d'Archimède d'une manière défectueuse. Quelques-uns admettent à la fois le départ du phlogistique et la fixation d'un principe terreux ou salin contenu dans l'air qui rend compte de l'augmentation de poids.
La découverte de l'hydrogène par Cavendish semble apporter à la théorie un puissant appui. Ce gaz, éminemment combustible, léger, brûlant sans laisser de trace, est considéré par Kirwan comme le phlogistique lui-même à l'état de pureté.
En mettant un métal tel que le zinc en présence d'un acide étendu, le zinc dégage son phlogistique (hydrogène) et devient terre ; celle-ci se dissout dans l'acide. Si l'acide est concentré (acide sulfurique, azotique), le phénomène est différent, parce que le phlogistique, au lieu de se dégager, s'unit à l'acide pour donner l'acide sulfurique phlogistique (ou acide sulfureux), l'acide nitrique phlogistique (ou acide nitreux). Lorsque l'hydrogène réduit un oxyde, la produc-
tion du métul est le. résultat de la combinaison de la terre avec le phlogistiquc (hydrogène). Ainsi moditiée, la tliéoiio phlogistique semblait indiscutable, mais on ne s'apercevait pas qu'elle ne s'appliquait plus, sous cette forme, aux transformations des métaux chauffés à l'air d'où était née l'idée mère de Stahl. On peut se demander, en effet, ce que devient le phlogistique dans ce cas.
Lorsque Bayen trouva eu 1774 que l'oxyde rouge de mercure chauffé se convertit en mercure métallique, le fait étant complètement en contradiction avec les principes, il fallut supposer que l'oxyde rouge de mercure n'est pas une terre. Pour pouvoir donner à la combustion sa véritable signification, il manquait un élément essentiel. Il fallait connaître l'élément comburant, ïoxygène, qui, comme nous le savons maintenant, se combine aux combustibles avec dégagement de chaleur et de lumière; il fallait de plus démontrer que cet élément comburant existe dans l'air mélangé avec un autre gaz inerte.
L'existence d'un principe particulier {spiritus nitro-aereo] contenu dans l'air et jouant un rôle actif dans la respiration et dans la combustion, avait été admis par Mayow, chimiste anglais {Tractatus qiiinque medico physici, 1669). Avant lui déjà. Van Helmont et Silvius de le Boë comparaient, sous certains rapports, le l)hcnomène physiologique et la réaction chimique; ils savaient que dans un air confiné la combustion d'une bougie s'arrête avant que tout l'air ait été absorbé, que de même un animal ne peut respirer que pendant un temps limité dans un air non renouvelé.
Mayow, considérant que le salpêtre est formé d'une partie fixe, Y alcali, et d'une partie volatile, fait observer que les matériaux salpêtres après le lessivage se chargent de nouveau de salpêtre s'ils restent exposés à l'air pendant quelque temps ; la partie volatile de ce sel doit donc provenir de l'air, tandis que l'élément fixe, l'alcali, est fourni par les plâtras. L'acide nitrique ne peut exister tout formé dans l'air qu'il rendrait irrespirable, mais il prend naissance aux dépens d'un principe aérien, et le principe est le même que celui qui entretient la («mbustion et la respiration; c'est le spiritus nitro aerei. Ainsi, dans les idées du chimiste anglais Mayow, la respiration, la combustion dans l'air et le pouvoir comburant du salpêtre sont produits par un seul et même principe.
Les citations suivantes, empruntées par M. Kopp à l'ouvrage précédent, et que l'importance du sujet historique nous engage à donner, ne laisseront aucun doute sur la netteté d'intuition de ce savant :
« Quanquam autem spiritus nitri totaliter ah aère non procedit^ credendma tamen est, parlent ejus aliquam ab aère oriundam esse.
« Concedendum esse arbitrer, nonnihil, quicquid sit, aereum ad flammam quamcunqiie conftandam necessarium esse, at non est existimandum, pabuluni igneo aereum ipsum aerem esse, sed tantumpartem ejus magis activam subtilemque.
« Arbitrari fas est, particulas aeris igneas, ad flammam quamcunque sustinemlam necessarias, in sal nitro hospitari, partemque ejus magis activam igneamque constituer e .
« Partem nitri-aeream nikil aliud. quam particulas ejus igneo-aereas esse, quœ ad flammam quamciimque couflandam omnino necessariœ sunt. Quocirca particulas istas igneas, aerique communes, particulas nitro-aereas sive spiritum nitro-aereum in futurum nuncupare liceat.
« Credendum est, animalia ignemque particulas ejusdem generis ex aère exhaurire. »
WCI. EiNC. XVI. ' ' 5
Pour Mayow, ces particules nitro-aériennes ne sont ni acides ni fixes ; ellessont nécessaires à la combustion, à la transformation des métaux en terres, c'est leur addition qui détermine l'augmentation de poids ; elles sont contenues dansles acides. La combustion d'un corps ou la respiration d'un animal dans un espace limité d'air produit une diminution de volume, et il reste un air qui ne peut ni entretenir la combustion ni maintenir les phénomènes respiratoires. Par le fait de la respiration, les particules nitro-aériennes sont absorbées par le sang par l'intermédiaire des poumons; ils y provoquent une fermentation accompagnée de dégagement de chaleur, comme les pyrites s'échauffent en absorbant les particules nitro-aériennes et en se convertissant en vitriol. Cette fermentation est la cause de la chaleur animale, et c'est à l'action des particules nitro-aériennes qu'il faut attribuer la coloration rouge du sang artériel. Willis, contemporain et compatriote de Mayow, fait un pas de plus (1671). Pour lui, la combustion, la transformation des métaux en terres et la respiration ne se ressemblent pas seulement parce qu'il y a dans les trois cas absorption des particules nitro-aériennes, mais^ la chaleur animale est le résultat, non d'une fermentation, mais d'une combustion véritable qui ne diffère des autres que parce qu'elle est lente.
Comment des vues aussi nettes, aussi claires, aussi près de la vérité sur les phénomènes les plus impoiiants de la chimie et de la physiologie ont-elles pu louiber dans l'oubli le plus complet pendant plus d'un siècle, comment les idées fausses et erronées de Stahl ont-elles pu après cela prendre des racines si profondes et voiler la lumière qui commençait à percer les ténèbres?
Il n'a manqué à Mayow, pour saisir dans son ensemble le phénomène de la combustion, comme Lavoisier l'a fait un siècle plus tard, que d'isoler ces particules nitro-aériennes dont il analyse si bien les effets, et qu'il entrevoit plutôt par un effort de génie qu'il n'en démontre l'existence par l'expérience ; il lui a manqué aussi cette puissance et cette logique expérimentales qui conduisirent Lavoisier à fixer sur des bases inébranlables le nouveau système qui triompha du phlogistique. Le terrain, il faut le dire, n'était pas aussi bien préparé qu'à la fin du dix-huitième siècle.
A ce moment, dans les premières années du dernier tiers de ce siècle, de grandes découvertes se succèdent coup sur coup. Elles sont faites presque simultanément par des chimistes travaillant indépendamment les uns des autres. Mais les faits nouveaux sont d'abord mal interprétés dans les idées de Stahl et ne conduisent pas aux conséquences qui en découleront plus tard.
Entre les années 1771 et 1774, Priestley (Joseph) *■ observe que l'air fixe (acide
1 Né à Fieldhead CYorkshire), Angleterre, en 1753. mort en 180i, cllimi:^te anplais, célèbre par ses nombreuses découverles, suriout en ce qui touche les gaz et leur maniement.
En mi il fil paraître les premières observations sur différentes espèces d'air. 11 substitua le mercure à l'eau pour recueillir les gaz salubres; découvrit l'oxygène, le bioxyde d'azote, isola comme Scheele, l'azote sans donner à cette expérience sa véritable signification. L'acide chlorhydrique gazeux, l'ammoniaque gazeuse, l'acide sulfureux gazeux, l'hydrogène bicarboné et l'oxyde de carbone furent isolés, étudiés et reconnus comme des espèces spéciales.
Par ses méthodes expérimentales Priestley aida puissamment au développement de l'étude des gaz. de ce que l'on a appelé chimie pneumatique. Il avait été précédé dans cette voie par Van Helmont, par Moilrel d'Elément (1719, Manière de rendre l'air visible et assez sensible pour le mesurer par pintes], par Haies, né en 1677, mort en 1761 à Londres, qui le premier se servit d'un tube adducteur courbé pour relier le matras ou la cornue d'où se dégage un gaz au ballon plein d'eau et renver.-é sur la cuve à eau, destiné à l'emmagasiner. Haies recueillit ainsi un certain nombre de gaz (hydrogène, hydrogène sulluré, bicarboné et protocarboné, acide carbonique). Mais tous ces gaz, malgré leurs propriétés si caractéris-
carbonique) développé par la respiration des animaux, et qui rend l'atmosplière asphyxiante, se transforme sons rinfluenco des plantes en air respirable ; il fait remarquer que le bioxyde d'azote fait éprouver à Tair une diminution de volume d'autant plus grande que cet air est moins vicié par la respiration. Un charbon enflammé dans un \olumc d'air confiné produit de l'air fixe, et le volume de lair I converti en air fixe devenu absorbable par la chaux est d'environ le cinquième de l l'air employé. Le résidu non absorbable n'entretient ni la combustion, ni la res- Ipiration; il n'est pas absorbé par un mélange humide de soulie et de fer. lEn 1772, il constate que le salpêtre chauffé dans un canon de fusil dégage un gaz éminemment apte à la combustion. Enfin, en 1774, il obtient par la calcinalion de l'oxyde rouge de mercure et du minium un gaz non absorbable par l'eau et doué d'un pouvoir comburant très-remarquable, infiniment supérieur à celui de l'air. La terre raercurielle était préparée en chauffant le mercure dans des vases ouverts. Priestley considère son gaz nouveau, qu'il distingue fort bien du protoxyde d'azote, et qu'il reconnaît être plus lourd que l'air, connue le principr respiratoire et comburant; pour lui, c'est de l'aie déph logistique qui S2 trouve mélangé dans l'air ordinaire à un autre gaz, l'air phlogisliqué (oxygène).
En Ï772,Ruthcrford montre que l'air confiné dans lequel ont respiré des animaux n'est pas seulement devenu impropre à la coudtustion el, à la respiration [tar suite de la présence de l'air fixe qui a pris naissance, mais parce qu'il contient par lui-même un principe irrespirable et non combuiant. En effet, en enlevant l'air fixe au moyen de l'eau de chaux, on n'améliore pas les qualités de l'air vicié. Eu 1777, Scheele' publie ses expériences sur la composition de l'air et l'oxy-
liques, n'étaient pour lui que de l'air atmosphérique, modifié par divers mélanges; Blaci; .losepli, né à Bordeaux de parents écossais, mort à Cullen en 1799, se sert de l'appareil de Haies. 11 étudia particulièrement l'acide carbonique ou gaz silvestre de Van Helmont, il reconnut ses propriétés acides, son existence dans les alcalis non caustifiés et la craie, dans le gaz de la fermentation et de la respiration (au moyen de l'eau de chaux). 11 lui donne le nom d'air fixe {/ixcd air).
La notion de gaz ou fluides aériformes distincts par leur composition et leurs propriétés de lair atmosphérique est une de celles qui ont mis le plus de temps à se consolider dans l'esprit des savants et ce n'est pas une des parties les moins intéressantes de l'histoire delà chimie que de suivi e sur ce point les progrés de l'esprit humain et sa marche vers la vérité ; mais pour donner à cet historique une forme saisissante et prouver la vérité de ce que nous avançons, il nous faudrait entrer dans des développements et des détails que ne comporte pus cet article.
" Sclieele, Charles-Guillaume, né à Straisund, en 1742, mort en 1786. Par l'importance et le nombre considérable de ses découvertes, il occupe une des places les plus élevées parmi les savants du dix-huitième siècle. L'exactitude de ses observations, comparée à l'insuflisance des moyens pratiques de manipulations dont il disposait, l'ont fait, à bon droit, considérer comme un expérimentateur de premier ordre.
Il était fils d'un petit marchand, chargé d'une nombreuse famille et commença par être apprenti pharmacien chez M. Bauch, à Gotheburg.
En 1767, il vint à Stockholm, où il se lia intimement avec Bcrgmann. L'amitié des deux savants ne se démentit jamais. Bergmann ne demandait qu'à pousser son jeune ami dans les honneurs et les bi'iilantes positions, mais Scheele préléra la retraite et le rôle modeste de pharmacien à Kœping. C'est là qu'il exécuta ses plus beaux travaux, que Bergmann se hâtait de publier et de répandre par l'autorité de son nom et de ses écrits.
Ses découvertes les plus importantes sont : L'acide fluorhydrique ou fluorique (acide du spathfluor) 1771. L'oxygène retiré du manganèse (magnésie noire) au moyen de l'IiuJle de vitriol (17 24). Le chlore produit par l'action de l'acide marin sur la magnésie noire (1774). La baryte, nouvelle terre (terre pesante) dilférente de la chaux. Ces découvertes sont comprises dans ses Bec/ierches sur la magnésie noire (1774). L'acide arséniqiie (J775J.
L'acide urique. L'acide oxalique artificiel par laction de l'acide nitrique sur le sucre. Le vert de Scheele, l'acide molybdique, l'acide lactique, le sucre de lait, l'acide tungstique, l'acide prussique, la glycérine, l'acide citrique.
gène. Elles datent, d'après Bergmann, des années 1774 et 1775, et ont été faites tout à fait indépendamment de celles de Priestley dont le chimiste suédois n'avait pu avoir connaissance. Il traite des volumes limités d'air par divers réactifs absorbants, sulfures alcalins, sulfites, phosphore enflammé, et constate une diminution de volume de 20 à 30 p. 100.
Le résidu plus léger que l'air est appelé air vicié, air impropre à prendre du phlogistique , le gaz qui a disparu est l'élément comburant propre à s'unir au plilogistique, avec lequel il a formé de la chaleur qui traverse les parois du vase. Guidé par ses théories fausses, Scheele est cependant arrivé à découvrir l'oxygène qu'il prépare en chauffant fortement un mélange de salpêtre et d'huile (le vitriol; il croit que dans ce cas la chaleur est décomposée; le phlogistique se porte sur l'acide nitrique qu'il rend fumant et il reste du gaz hydrogène {Feuer luft). Un peu plus tard, le chimiste suédois retire l'oxygène du hioxyde de manganèse chauffé avec de l'acide sulfurique ou de l'acide phosphorique, du salpêtre chauffé à une température élevée. Ici encore, pour Scheele, c'est la chaleur qui . se décompose en phlogistique et en air comburant ; le phlogistique se porte sur le salpêtre et donne du salpêtre phlogistique.
Scheele admet donc (pic l'air atmosphérique est formé de deux gaz : l'air vicié, plus léger que lui, l'air comburant pyrogéné {Feuer luft), plus lourd.
Lavoisier^. A l'époque où Priestley isolait pour la première fois l'oxygène, Ijavoisier était armé pour donner à cette découverte sa véritable signification et on tirer des conséquences capitales pour le développement de la chimie. Dans un pli cacheté déposé à l'Académie des sciences (1 772j, il conlirme par des expériences indiscutables l'augmentation de poids éprouvée par les métaux chauffés à l'air, et démontre que le phosphore et le soufre donnent par leur combustion des produits dont le poids est plus élevé que celui du soufre ou du phosphore employés ; il attribue cette augmentation à l'absorption d'une certaine quantité d'air.
Il reconnaît, comme l'a fait Black, que l'étain chauffé au contact de l'air, dans un espace clos et restreint, détermine une diminution dans le volume de cet air; en même temps le métal a augmenté de poids d'une quantité représentant exactement le poids de Voir qui rentre dans le vaisseau au moment de son ouverture, ou, ce qui revient au même, égale au poids de l'air absorbé {Œuvres de Lavoisier, t. II, p. 105). Dans un mémoire antérieur {loc. cit., t. II, p. 1), il a prouvé que de l'eau chauffée pendant cent jours à l'ébullition dans un vase fermé de forme convenable (pélican) pour laisser recouler les vapeurs condensées n'a pas changé de poids, qu'il n'a donc pas pu s'introduire de la matière ignée. La terre engendrée dans cette expérience ne dérive pas, comme on le pensait alors, d'une translbrmation de l'eau elle-même, mais elle a été détachée du récipient ; en effet, cette terre recueillie pèse autant ou à peu près que la perte de poids éprouvée par le pélican après l'expéiience ; la faible différence observée est
« Si l'on voulait le suivre dans toutes ses recherches, a dit M. Dumas, il faudrait parcourir avec lui toutes les parties de la chinùe.
Exaiiiiiiez ses mémoires, vous u'y trouverez pas une erreur dans tout ce qu'il dit des corps et de leurs propriétiis. On ne saurait trop l'admirer tant qu'il se renferme dans les faits. »
' Antoine-Laurent Lavoisier, né à Paris en 1743, mort en 1794, victime des odieuses tueries de la terreur. Issu d'un père amoureux de science et qui fit donner à son fils une brillante et solide éducation, richement doué du côté de l'intelligence, possesseur d'une grande fortune, Lavoisier se trouvait dans les meilleures conditions pour donner à son génie l'essor qui devait en l'aire le réformateur de la chimie.
atlriLiiée à une erreur d'expérience. Ainsi nous le voyons, dès le début, procéder dans toutes ses recherches, balance eu main.
I/air déphlogistiqué ou le gaz pyrogéué de Priestley et de Scheele dont il répète les expériences devient de suite pour lui la partie de l'air atmosphérique qui dans la combustion s'unit au combustible et augmente son poids [loc. cit., t. 11, p. 125).
L'nir éminemment pur s'obtient par la seule calcination de la terre mercurielle ; la terre mercurielle chauffée avec du charbon se réduit comme d'autres terres en fournissant de l'air fixe (acide carbonique). Ce même air fixe se forme par la combustion du carbone dans l'air et par la combustion du diamant dan? l'oxygène. En rapprochant ces divers faits dont la plupart étaient connus des chimistes, mais qu'il rend plus frappants par des mesures et des pesées plus précises que jamais, il arrive à conclure avec autorité que c t air éminemment pui est combine un mercure dans la terre mercurielle, d'oîi la chaleur le dégage ; que l'air lixe engendré par l'action du charbon sur les terres est le résultat d'une véritable combustion aux dépens ne l'oxygène que ces dernières renferment uni à un métal, et que cette combustion est comparable à celle du carbone dans l'oxygène. En 1777, Lavoisier fornmle avec plus d'ampleur la théorie de la combustion {loc. cit., t. 11, p. 226), et la développe dans ses travaux ultérieurs pour arriver à en faire la base de tout un système de chimie.
Par l'importance et la multiplicité des phénomènes qu'elle explique, par la précision des expériences, leur méthode et la logique rigoureuse et serrée qui les a dirigées, cette théorie est sans contestation possible une des plus belles conceptions et des plus grandes conquêtes de l'esprit humain ; elle a été pour la chimie ce que la théorie des ondulations et la théorie de l'équivalent mécanique de la chaleur sont pour l'optique et l'étude du calorique. Il est intéressant de voir un homme entouré, comme l'était Lavoisier à son époque, d'idées fausses, de notions vagues et confuses sur la nature des corps, saisir une pensée juste et vigoureuse, s'y attacher avec une conviction inébranlable, et marcher droit au but sans s'égarer jamais. En i-ésumé,je crois pouvoir dire que si, par découverte, en chinîie. on entend seulement l'apparition inattendue de corps nouveaux, l'illustre cliimiste français n'aurait que peu de droits à passer à la postérité; mais si l'on veut avec nous attacher quelque prix au penseur qui sait grouper des faits épars et sans lien, en former un tout homogène, au génie qui voit la lumière là où d'autres s'égarent dans les ténèbres, à l'expérimentateur habile qui dirige ses travaux avec une logique indiscutable et les fait converger tous vers un même but, en les mettant au service d'une idée juste et forte, on ne pourra dénier à cette grande figure le titre de réformateur de la chimie. Les principaux travaux chimiques, eu dehors de ceux déjà cités, roulent sur la combustion du carbone et la composition de l'acide carbonique, sur la combustion du phosphore et la composition de l'acide phosphorique, sur la composition de l'acide sulfurique, de l'acide azotique et hypoazotique. 11 démontre que tous les sels sont formés par la combinaison d'un acide oxygéné avec un oxyde métallique, et que dans le cas de la formation d'un sel par l'action d'un acide étendu sur un métal, le dégagement d'hydrogène est dû à la décomposition de l'eau, dont la constitution avait été établie par Cavendish et confirmée par les expériences de Lavoisier. L'oxygène de l'eau se porte sur le métal pour former un oxyde. L'idée première du rôle de l'eau dans la dissolution des métaux dans les acides, avec dégagement d'hydrogène, est due à Laplace. Après avoir établi par ses expériences et l'interprétation exacte de
celles de ses devanciers que les acides résultent de l'union d'un radical avec l'air vmincmnient pur, Lavoisier donne à ce gaz le nom de principe oxygène ou l'oxygène dont nous nous servirons dorénavant.
Nous résumerons en quelques lignes le système nouveau de chimie qu'il oppose aux doctrines phlogistiques :
1" Les corps ne brûlent que sous l'influence de l'oxygène.
2" L'oxygène est absorbé pendant la combustien et se combine au corps combustible, dont le poids augmente par là d'une quantité égale au poids de l'oxygène utilisé.
3" La combustion engendre soit un acide avec les corps non métalliques, soit un oxyde salifiable avec les métaux. La première partie de cette proposition absorbait tellement Lavoisier et s'était emparée de son esprit avec tant de force, qu'il recherchait avec soin l'acide qui peut se former dans la combustion de l'hydrogène, alors que Cavendish avait déjà reconnu qu'il ne se formait que de l'eau.
4 ' Dans la combustion d'un corps, il y a dégagement de lumière et de matière de feu ou de calorique, mais ces derniers sont sans poids. Lavoisier le démontre par des expériences directes. La chaleur dégagée est due à la mise en liberté du calorique latent de volatilisation de l'oxygène, si le produit de la combustion est solide, ou à un changement dans la capacité calorifique si le produit de la combustion est un gaz. Mais cette question se rattache plutôt à l'histoire des travaux de physique de Lavoisier.
5° Un sel est formé par l'union d'un acide avecim oxyde.
Lavoisier a porté aussi son attention sur les principes organiques végétaux et animaux. Il y démontre la présence du carbone, de l'hydrogène, de l'oxygène, et fournit des procédés pour doser ces éléments.
Par élément, Lavoisier entend comme Boyle une substance indécomposable par nos moyens d'action.
Une réforme aussi complète dans la science exigeait une transformation du langage usité jusqu'alors, langage qui se ressentait trop du frottement de la chimie avec l'alchimie, l'iatrochimie et le phlogistique, pour être très-clair. Les bases de la nomenclature proposée par Guyton de Morveau et propagée grâce à l'appui de Lavoisier, Fourcroy et Berthollet (1787), sont trop connues pour qu'il soit nécessaire d'en parler ici.
Nous terminerons ce rapide aperçu des serTices rendus par Lav isier en traçant l'historique de la respiration des animaux en ce qui touche ses rapports avec la chimie.
Boyle ' avait démontré qu'aucun animal ne peut vivre dans le vide. Mayow, Hooke, Willis, Yerrati et d'autres physiologistes de cette époque prouvèrent qu'une bougie s'éteint et qu'un animal meurt lorsqu'on les laisse quelque temps dans l'air confiné ; en même temps, il disparaît une certaine proportion d'air. Boyle établit de plus que l'air dans lequel des animaux ont séjourné contient de l'air fixe (acide carbonique). Nous avons déjà parlé plus haut des opinions trèsrappr.chées de la vérité émises par Mayow et Willis sur le phénomène respiratoire.
En 1757, après avoir constaté que l'acide carbonique est irrespirable, Black ajoute que le changement produit sur l'air salubre par l'acte de la respiration, provenait principalement, si ce n'est uniquement, de la conversion d'une partie
• loyle. Robert, né en Irlande 1021, mort en 1691.
de cet air en air fixe. Il trouve, en effet, qu'en soufflant au moyen d'un tube dans ■de l'eau de cliaux, il fait précipiter la chaux.
Avant 1772, Priestley prouva que l'air fixe (acide carbonique) , l'air commun ■qui a oxydé les métaux, l'air vicié par la combustion d'une bougie, par la termentation, par la putréfaction, font périr les animaux comme l'air altéré par leur respiration. Cet an' contient dans ces divers cas de l'air fixe; pour lui enlever ses propriétés délétères, le rendre respirable, il suffit de le tenir pendanL quelques jours en contact avec une plante en pleine végétation. Après la découverte de l'oxygène, il montre que ce gaz entretient la respiration des animaux plus longtemps que l'air commun et renferme aussi a[)rès rexpérience de l'air fixe qui le rend irrespirable.
D'après ses travaux (Expériences anr les gaz, 1777, Paris), l'air comnmn et l'oxygène (air déphlogistiqué) ont seuls la propriété de rendre au sang veineux la couleur rutilante du sang artériel, tandis que le sang artériel rutilant prend la couleur noirâtre du sang veineux quand on le met en contact avec de l'air phlogistiqué (azote), de l'air inflammable (liydrogène), de l'air fixe (acide carbonique). Mais auiant Priestley est intéressant dans le dom:iiiie des faits expérmientaux, autant il s'égare en cherchant à expliquer ces phénomènes par le phlogistique, dès qu'il entre dans le domaine de la théorie.
Tel était l'état de la question, lorsque Lavoisier entreprit ses recherches sur la respiration.
Après avoir vérifié ou constaté à nouveau les faits énoncés plus haut [Mem. de l'Acad. des se, 1775, p. 520), il établit {Me'm. de VAcad. des se, 1777, p. 185 et suiv.) :
1" Que la calcination des métaux dépouille l'air d'oxygène, laisse l'azote intact et ne dégage aucun gaz nouveau ;
2» Que la respiration des animaux dépouille l'air d'oxygène, ne fait subir aucune modilication à l'azote, mais remplace l'oxygène disparu par un volume à peu près équivalent d'acide carbonique. Pour rendre à l'air vicié par la respiration ses propriétés initiales, il faut non-seulement enlever par l'eau de chaux l'air fixe qu'il renferme, mais lui restituer une quantité d'oxygène à peu près «gale à celle de l'air fixe qu'il renferme.
Lavoisier conclut dans ce mémoire que l'oxygène de l'air est converti dans les poumons on acide crayeux, ou bien qu'il se fait un échange dans ce viscère, l'oxygène étant absorbé et l'acide crayeux (acide carbonique) étant restitué à la place en quantité presque égale en volume.
Dans son mémoire sur la combustion en général, le célèbre chimiste compare le phénomène respiratoire à la combustion. (( L'air pur, dit-il, en passant ■dans le poumon, éprouve une décomposition analogue à celle qui a lieu dans la -combustion du charbon. Or, dans la combustion du charbon, il y a dégagement de la matière du feu (calorique), donc il doit y avoir également dégagement de ià m-atière du feu dans le poumon, dans l'intervalle de l'inspiration à l'expiration, et c'est cette matière du feu sans douïe qui, se distribuant avec le sanodans toute l'économie animale, y entretient une chaleur constante de 52 degrés 1/2 environ au thermomètre Réaumur. Il n'y a d'animaux chauds que ceux qui respirent habituellement, et cette chaleur est d'autant plus grande que la respiration est plus fréquente. »
Plus tard, en 1789, il développe et complète l'ensemble de ses idées sur la
respiration et la graduation de la clialcur animale, et il peut tirci- à bon droit de l'ensemble de ses expériences celte conclusion générale :
« La machine animale est principalement gouvernée par trois régulateurs principaux : la respiration, qui ((insomme de l'oxygène et du carbone et qui fournit du calorique; la transpiration, qui augmente ou diminue suivant qu'il est nécessaire d'empoi-ter plus ou moins de calorique; enfin la digestion, qui rend au sang ce qu'il perd par la respiration et la transpiration. »
Et ce ne sont plus ici de simples conceptions théoriques, des hypothèses plausibles et peureuses comme colles de Mayow.
C'est une doctrine établie sur une série concluante d'expériences d'une rare précision, qui s'impose à tous, force les plus incrédules au silence, et que tous os travaux ultérieurs ne feront que confirmer en en développant les détails.
Nous citerons à ce sujet les travaux de Magnus, Lothar Meyer, etc., sur les gaz du sang; ceux de Regnault et de Pctteukoffer sur la respiration; les belles recherches de Boussingault, etc., etc.
Combinaisons chimiques; forces qui les produisent; lois suivant lesquelles s'opèrent ces combinaisons. La chimie étant l'étude des phénomènes de combinaisons et de décompositions des corps, n'a pu se constituer comme science, qu'à partir du moment où l'on a commencé à se former une idée à peu près juste de ces phénomènes en général. Dès l'instant où l'on a admis que deux corps réagissant l'un sur l'autre pour en produire un troisième doué de propriétés nouvelles, ])réexistent encore dans le nouveau produit ; que celui-ci n'est pas une ci'éation, mais le résultat d'une union intime des substances intégrantes, on a dû se préoccuper de la force qui provoque le phénomène. C'est à cette force que nous donnons encore aujourd'hui le nom d'affinité.
Comment et à quelle époque s'est-on formé une idée juste sur la nature des combinaisons chimiques? On considéra d'abord chaque substance caractérisée par des propriétés spéciales, comme une individualité indépendante. La formation d'un corps nouveau résultant du concours de deux ou plusieurs autres est une création. Si, avant le seizième siècle, on trouve formulé qu'un corps fait partie d'un autre, c'est plutôt dans le sens de mélange qu'il convient de comprendre cette expression. 11 est vrai que Geber et les Alchimistes considéraient les métaux comme formés de soufre et de mercure; mais cette opinion vague et sans preuve expérimentale ne pouvait exercer une grande influence sur les progrès de la philosophie chimique.
Dans son Credo mi/ti (1477), Norton s'exprime ainsi : « Metalla manent in sua intégra compositione, ciim ab aquis fortibns dissolvanlur . »
Malgré cela, on continuai croire pendant longtemps qu'un principe en entrant dans une combinaison est anéanti. Vers le milieu du dix-septième siècle, la conception de la vraie nature des combinaisons se dégage avec plus de clarté. Pour Angélus Sala (Synopsis apJwrismorum clnjmistricorvm, 1620), le sel ammoniac est un composé d'acide chlorhydrique et de sel alcalin volatil ; le cuivre séparé jjarle fer d'une solution de vitriol bleu préexiste dans ce sel.
A propos de la solution de l'argent dans l'eau-forte, Van Helmont (1648) dit : « Licet argentum, in chrysulca dissolidum, periisse quatenus aqiiœ forma, videatur, permanet tamen in pristina sui essentia ; prout sal in aqua solutum, sal est., manet et inde reperitiis, sine salis mutatione. » Le même auteur en nous faisant connaître la préparation delà liqueur des cailloux, par la fusion de la silice pilée avec un excès de potasse, ajoute : « En y versant une quantité d'eau-forte
suffisante pour saturer tout l'alcali, ou voit toute la terre siliceuse se précipiter au foud, sans avoir été changée dans sa composition. » L'expression srtterare se trouve ici appliquée pour la première fois à la neutralisation d'une base par un acide. Remarquons, en outre, que pour Van Ilelmont, la silice se retrouve intacte avec ses qualités, sa composition et même son poids après sa séparation de la liqueur des cailloux.
Par ses études sur la nature et la formation des sels, notamment les sulfates et les nitrates alcalins, sur le beurre d'antimoine et d'autres chlorures obtenus ■ d'une manière analogue, Glauber (1048-1670) arrive à des conclusions à peu près exactes sur la nature et la composition de ces corps. Voici par exemple comment il explique ce qui se passe lorsqu'on verse de la liqueur des cailloux dans une solution d'or : « L'eau régale qui tient l'or en solution, tue le sel de tartre (potasse) de la liqueur des cailloux, de manière à lui faire abandonner la silice ; et, en échange, le sel de tartre paralyse l'action de l'eau régale, de manièi'c à lui faire lâcher l'or qu'elle avait dissous. C'est ainsi que la silice et l'or sont tous deux privés de leurs dissolvants. Le précipité se compose donc à la fois d'or et de silice, dont le poids réuni représente celui de l'or et de la silice employés primitivement. » Avant Glauber, on considérait le beurre d'antimoine formé par la distillation d'un mélange de sublimé corrosif et de sulfure d'antimoine comme de l'huile de mercure, oleiimmercnrii. Voici l'interprétation qu'il donne delà réaction: « Dès que le mercure sublimé (bichlorure de mercure), mêlé avec l'antimoine naturel (sulfure d'antimoine), éprouve l'action de la chaleur, l'esprit qui est combiné avec le mercure, se porte de préférence sur l'antimoine, et l'attaque en abandonnant le mercure, pour former une huile épaisse (beurre d'antimoine) qui s'élève dans le récipient. Le beurre d'antimoine n'est donc autre chose qu'une dissolution de régule d'antimoine dans l'esprit de sel. Quant au soufre de l'antimoine naturel, il se combine avec le mercure, et donne naissance à du cinabre... Celui qui s'entend bien à la manipulation peut retrouver tout le poids du mercure employé. »
Robert Boyle * qui vivait en Angleterre à peu près à la même époque que Glauber, concourut puissamment par ses écrits et ses travaux à constituer la chimie en science indépendante {Œuvres de Boyle, édition complète, Londres, 1744, 5 volumes in-folio ; Recueil d'expériences, Paris, 1679, édition française. « Les chimistes, dit-il, dans son discours préliminaire, se sont laissé jusqu'ici guider par des principes trop étroits et sans aucune portée. La préparation des aliments, l'extraction et la transmutation des métaux, voilà leur théorie. Quant à moi, j'ai essayé de partir d'un tout autre point de vue: j'ai considéré la chimie, non pas comme le ferait un médecin ou un alchimiste, mais comme un philosophe doit k' faire... Si les hommes avaient plus à cœur le progrès de la vraie science que leur
' Robert Boyle, né en Irlande en 1627, mort en 1691, fondateur de la Société royale de Londres.
On lui doit, entre autres, la première publication d'un procédé de fabrication du phosphore. Brand, négociant ruiné à Hambourg, venait d'iSoler ce corps curieux et gardait son procédé secret, ['revenu de cette découverte par Kunckel, un nommé Krafft de Dresde, se hâta d'acheter à Brand, au prix de 750 francs, le secret de la préparation. Krafft passa en Angleterre et se fit beaucoup d'argent en montrant son phosphore. Boyle sut par lut que l'on emploie pour l'obtenu' quelque chose qui appartenait nu corps humaiiv. C'est sur cette seule indication que l'illustre chimiste anglais parvint à percer le mystère de Brand et de Krafit.
De son côté Kunckel, joué par Brand et Krafit, s'était mis à l'œuvre, sachant que Bratid avait travaillé sur l'urine et fut assez heureux pour trouver la préparation du phosphore qu'il communiqua à Homberg. Ce dernier !a lit connaître à l'Académie des sciencas.
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propre réputation, il serait aisé de leur faire comprendre que le plus grand service qu'ils pourraient rendre au monde, ce serait de mettre tous leurs soms à faire dos expériences, à recueillir des observations, sans chercher à établir aucune théorie avant d'avoir donné la solution de tous les phénomènes qui peuvent se présenter. « ^ L'illustre chimiste anglais ne s'en tient pas à d'aussi sages conseils, il prêche d'exemple et, par ses travaux et les déductions qu'il en tire, il arrive à des conclusions remarquables pour son époque. C'est ainsi qu'il distingue très-nettement le mélange (mixture) de la combinaison [compound mass) : « Dans un mélange, les corps qui y entrent conservent chacun leurs pro- ',, priétés caractérisliquos, et sont faciles à réparer les uns des autres; dans une ■', (■(itiilmiaison, les parties constituantes perdent leurs propriétés primitives et sont (hIlicih'S à séparer. Le premier, il conqirend qu'il n'v a aucune raison den'admettre tpi'iiii nombre restreint d'éléments (trois, quatre ou cinq) ; il soupçonne qu'il \i('ii(ha]>('iit-èti(' un jour oîi l'on en découvrira un nombre beaucoup plus consiilérablc. Ainsi pour lui, l'or et les métaux en général, sont indécomposables. « h voudrais bien savoir comment on parviendrait à décomposer l'or en soufre, en mercure et en sel ; je m'engagerais à payer tous les frais de cette opération, .l'avoue (pie pour mon compte, je n'ai jamais pu y réussir. « Ses vues ne sont pas nioi\is nettes sur la nature des condiinaisons. « Il est très-possible que tel (•(M'iis ((inqiosé renferme seulement deux éléments particuliers; tel autre, trois; Ici aniir, (|ualic, etc. ; de manière qu'il pourrait y avoir des substances qui se (■(iMi|i(isciai('iil cliacnnc d'nn nombre différent d'éléments. Bien plus, tel composé IKHU'iail avoir des éléments tout différents, dans leur essence, de ceux d'un au tiv composé, comme il y a des mots qui ne contiennent pas les mêmes lettres que ifautres mots. » Il pensait, ce qui est vrai dans beaucoup de cas, que le feu seul ne saurait décomposer les corps ni leurs éléments hypostatiques, que le feu ne lait qu'arranger les molécules dans un ordre différent, en donnant naissance à des produits nouveaux qui sont, pour la plupart, composés. Aussi toutes les tentatives, faites pour déterminer par l'analyse pyrogénée la composition des corps, lui paraissent illusoires.
IJoyle avait aussi observé que la présence d'un élément constant dans plusieurs composés peut communiquer à ceux-ci des qualités communes. Ainsi le cuivre rend biens ou verts tous les sels dans lesquels il entre.
Les idées de Boyle sur les combinaisons chimiques, traduites, avec ses ouvrages, en latin, en français et répandus ainsi dans tous les pays civilisés pendant la seconde moitié du dix-septième siècle et la première moitié du dix-huitième siècle, s'implantèrent peu à peu avec une force croissante dans l'esprit des savants. Nous les retrouvons dans les écrits de Mayow (1608), de Bocrhaave (1732). Stahl paraît avoir le premier fait entrevoir que les différences de propriétés entre deux corps ne dépendent pas uniquement de leur composition qualitative, mais aussi des proportions relatives des parties constituantes. C'est ainsi qu'il considère le soufre et l'acide sulfureux comme de l'huile de vitriol phlogistiquée à divers degrés.
A partir de ce moment, les idées les plus générales sur la nature des combi-
* Boyle nous rappelle, par son indépendance scientifique, l'inventeur des rustiques figulines, Bernard Palissrj, si célèbre par ses travaux dans l'art des émaux et de la poterie. Palissy, né près d'At>en en 1499, .s'élève avec force et esprit contre les pratiques des alchimistes et des médecins à panacées. Ses ouvrages sont remplis d'observa lions critiques, qui démontrent que longtemps avant François Bacon certains esprits élevés savaient s'alfranchir des vaines théories et amener la science dans sa vraie voie, l'expérimentation.
CHIMIE. "ÏS
liaisons chimiques n'ont plus guère changé. On admet encore aujourd'hui que dans un composé formé de deux ou pkisieurs éléments, ces éléments préexistent et peuvent toujours être dégagés d'une manière ou d'une autre, avecleurs qualités et leur p ids. Mais si nous voulons aller plus loin dans la solution du prohlème et nous demander dans quel état se trouvent les parties intégrantes dans une combinaison, nous touchons à une des parties les plus controversées et dont l'histoire sera faite plus loin.
Affinité. Lorsqu'en présence d'un composé binaire, le chlorure d'argent par exemple, on met un troisième élément, le zinc, ce dernier métal déplace l'argent et forme du chlorure de zinc. Pour expliquer ce phénomène, on dit ordinairement que le zinc a plus d'affinité pour le chlore que n'en a l'argent. S'exprimer ainsi, c'est couvrir notre ignorance du voile d'un mot. Si la cause des combinaisons et des décompositions chimiques était nettement définie, si nous savions ce que c'est que l'affinité, que nous faisons intervenir à tout propos, la chimie serait, comme l'optique, une science mathématique, et l'expérience n'aurait plus pour but que de contrôler les données de l'analyse algébrique. Malheureusement, nous n'en sommes pas encore arrivés à ce haut point de perfection.
Nous devons nous contenter de résumer ici l'origine du mot affinité, employé en chimie, et les principales idées que l'on s'est tour à tour formées de cette force.
Le mot affinité ou des périphrases qui le remplacent se retrouvent à une époque assez reculée dans les écrits alchimiques. Albert le Grand (1518, Derehus metallicis) dit: « Sulpintr, propler affinitatemnalurœ metalla adurit. « Suivant Glauber (1648, Novi furni philosophici) , le sable et le sel de tartre ont de grandes ressemblances et s'aiment au point qu'il est difficile de les séparer. Dans Silvius <]e le Boë (1659) nous trouvons ces mots : Quoties aliud metallum prœdicto acido magis affine additur solidioni. »
Barchusen (1698) auquel on attribue, à tort on le voit, le premier emploi du mot affinité en chimie, dit dans sa Pyrosophia, au sujet des quatre principes élémentaires entrant dans la constitution de tous les corps, que ceux-ci se trouvent toujours mélangés de quelque chose de terrestre, « car ils ont entre eux une affinité étroite et réciproque qui fait que... » Ailleurs, il constate que le feu ne produit pas de substances nouvelles, mais que sous son influence, le merveilleux assemblage d'éléments, qui constitue les corps, se détruit et ces éléments se séparent les uns des autres, ou simplement se groupent entre eux de diverses manières. Cette dernière proposition avait déjà été formulée par Boyle qui prononce également le mot affinitas (Chymisto scepticus, 1661) , à propos de l'action de l'esprit de sel sur le carbonate d'ammoniaque. « Quœ duo sibi in vicem valde sunt affmiœ. » L'idée d'affinité devait être beaucoup plus claire chez Boyle que chez ses contemporains. Ce chimiste admet, en effet, que tous les corps sont formés de particules très-petites ; c'est de l'attraction mutuelle de ces particules que dérivent les phénomènes de combinaison et de décomposition. Sans prononcer le mot, Glauber fait très-bien voir qu'il comprenait la cause des réactions mutuelles des corps et l'attribuait à des préférences.
11 est intéressant de voir comment Lémery, dans son Cours de chymie, 1675, cherche à expliquer la précipitation des métaux les uns par les autres. « Quand dit-il, on met du cuivre dans la dissolution d'argent, l'eau-forte quitte l'argent, à mesure qu'elle dissout le cuivre. Je crois qu'on ne peut mieux éclaircir ce fait, qu'en disant que le phlegme de la dissolution détache des petits corps de cuivre, lesquels nagent dedans la liqueur, et comme ces petits corps rencontrent les
pointes de l'eau-forte chargées de particules de l'argent, ils les choquent et les ébranlent, en sorte qu'ils les rompent, d'où Aient la précipitation de l'argent, car les pointes qui les suspendent étant rompues et le phlegme n'étant pas assez fort pour les soutenir, il doit se précipiter par sa propre pesanteur. »
Jusqu'à la lin du dix-septième siècle, l'idée d'affinité est généralement subordonnée à celle d'analogie, de parenté. On croit, avec Hippocrate, que l'union ne peut se faire qu'entre deux choses semblables, parentes, d'où le mot allemand verwandschaft. Le soufre a de l'aflinité pour les métaux parce que ceux-ci contiennent du soufre. Ainsi Bêcher (fin du dix-septième siècle) admet, comme principe fondamental en chimie, que l'union de deux corps ne peut avoir lieu que s'ils ont un principe commun. Affijiis et affinitas sont pour lui synonymes A' analogues ai d'analogie.
Au commencement du dix-huitième siècle, Boerhaave {Elementa chemiœ, 1752) modifie cette manière de voir et adopte les idées de Boyle : « Causa certa requiritur, quœ efftcit, nt parlicnlœ dissolventis a se mutuo recedentes potins pétant nias matcriœ dissolvendœ particulas. qiiam ut in antiqua stalione maneant. An non similis ratio exigitur, cum particiiUe solvendi, jam divulsœ per virtutem solventis, sicquejam separatœ, potins maneant mine nnitœ illis menstrui partibus, perquas solutio fada fuit, quam ut iterum post solutioncm peractam. particulœ solventis, et solutce, deniio se affinitate suœ naturœ colligant in corpora homogenea. » Par dissolvants, Boerhaave comprend surtout ici ceux qui modifient chimiquement les corps dissous, tels que les acides agissant sur les métaux.
En même temps que l'on reconnaissait la nature des combinaisons et que 1 on attribuait l'union des corps à l'influence d'ime force (affinité), on était amené à voir que cette force n'agit pas également d'un corps à l'autre, que par conséquent elle est variable en intensité. C'est ainsi que Glauber range les métaux dans l'ordre suivant d'après leur affinité pour le mercure : or, argent, cuivre, fer: Boyle observe que le cuivre qui précipite l'argent de ses solutions est à son tour précipité par le zinc ou le fer ; Stahl fait voir que dans leurs combinaisons avec le soufre, le fer déplace le cuivre, le cuivre déplace le plomb, celui-ci l'argent, et que l'antimoine déplace le mercure. Le même chimiste classe les métaux d'aprè? leur ordre de solubilité dans les acides : zinc, fer, cuivre, plomb, étain, mercure, argent. Il sait que l'acide sulfurique met en liberté l'acide nitrique, et que celuici dégage l'icide chlorhydrique des sels correspondants.
Geoffroy (1718) nous dit : « Toutes les fois que deux substances qui ont quelque disposition à se joindre l'une avec l'autre se trouvent unies ensemble, s'il en survient une troisième qui ait plus de rapport avec l'une des deux, elle s'y unit en faisant lâcher prise à l'autre. » Appuyé sur ce principe, le chimiste français dressa les premières tables de rapports ou d'affinité des bases pour les acides en général, et en particulier pour les acides sulfurique. azotique, chlorhydrique ; des acides pour l'alcali fixe, des métaux pour le soufre.
Dès 1758, Stahl établit la distinction entre l'affinité révélée à la température ordinaire et celle qui se manifeste à chaud; en 1775, Baume sépare avec plus de netteté les tables d'affinité obtenues par voie humide et celles que donne la voie sèche.
Plus tai'd, Bergmann ' donne aux tabks d'affinité une grande importance.
' Torbern Bergmann, né à Catharinenberg, en Suède, en 1755, mort en 1784, professeiu' à l'université de Stockholm. On lui doit. Des recherches sur l'acide aérien (acide carbonique), il en établit nettement le rôle acide,
Grâce à sou autorité, l'usage de ces tables s'étend jusqu'à la fin du mx-liuitième siècle, où nous voyons Lavoisier dresser une table d'affinité des métaux; jioinl'oxygène, et Thenard fonder sur ce caractère une classification des métaux (jui s'est maintenue jusqu'à nos jours dans l'enseignement classique français. Pour Bergmann, l'attraction entre deux corps est une grandeur constante. Il se sert de la méthode des déplacements de Geoffroy pour déterminer la valeur relative de l'affinité de deux ou plusieurs corps par rapport à un troisième. Ayant de plus observé que le poids d'une base nécessaire pour saturer une quantité déterminée d'un acide est constante, il cherche expérimentalement les poids des diverses bases nécessaires à la saturation d'un poids constant d'un acide, et tire de la comparaison des résultats trouvés la conclusion fausse que l'aftinité d'un corps est en raison inverse de la dose d'un autre corps nécessaire pour saturer le premier. Ainsi, l'affinité d'une base pour un acide serait d'autant plus giande que le poids d'acide qui s'y combine est petit. Kirwan, par des analyses plus exactes que celles de Bergmann, arrive aux mêmes conclusions que lui, en ce qui touche les bases, tandis que, contrairement aux idées du chimiste suédois, l'affinité d'un acide pour une base serait d'autant plus petite qu'il s'unit à une dose plus forte d'un acide. Cette manière de mesurer l'affinité était, dès le début, trop en contradiction avec les faits pour attirer vivement l'attention des savants.
Wenzel (1777) mesurait l'affinité d'un corps pour un dissolvant par le temps nécessaire pour opéier la dissolution. Guyton de Morveau [Encycl. méthodique, 1786), rapprochant les phénomènes d'attraction chimique de l'adhésion, emploie les détei'minations relatives à cette dernière force comme moyens de comparaison de l'affinité. Enfin Fourcroy (1800) utilise dans le même but la température nécessaire pour détruire la combinaison une fois formée. Pour Berthollet ' [Recherches sur les lois de [affinité, 1801 ; Essai de statique chimique, 1805), l'affinité chimique est le résultat de l'attraction universelle s'exerçant, non comme dans la gravitation, sur des masses, mais entre les dernières particules de la matière. Cette attraction est modifiée dans ses effets par la forme de ces particules et aussi par la tendance des particules à prendre soit l'état solide (cohésion), soit l'état gazeux. Si l'affinité ne dépendait que de l'attraction des corps entre eux, en mettant un composé ab en présence d'un corps c, il ne pourrait se former qu'un composé abc, tandis que les choses se passent autrement dans beaucoup de cas.
il constate sa présence dans les eaux minérales gazeuses, dont il indique la préparation artilici^e, dans l'air atmosphérique, dans la craie et les alcalis carbonates. H connaît la solubilité de la craie et de la magnésie dans l'eau chargée d'acide carbonique.
Au sujet de la composition rie 1 air, il développe des idées très-rapprochées de la véi'ité. « L'air commun est un mélange de trois fluiJes élastiques, savoir: de l'acide aérien libre, mais en si petite quantité, qu'il n'altère pas sensiblement la teinture de tournesol, d'un air qui ne peut servir ni à la combustion, ni à la respiration des animaux et que nous appellerons air vicié, jusqu'à ce que nous connaissions mieux sa nature ; enfin, d'im air absolument nécessaire au leu et à la vie animale, qui fait à peu près le quart de l'air conmiun, et que je regarde comme l'air pur. Ces idées londées sur des fails connus à ce moment de la plupart des chimistes (voy. Combustion) allaient être confirmées par la découverte de l'oxygène par Priestley et Scheele.
On lui doit encore de nombreux procédés d'analyse quantitative, la découverte de l'acide oxalique aniiîciel (acide du sucre) et un grand travail de philosophie chimique sur les attractions électives.
1 Claude-Louis Berthollet, né en 1748, à Taillaire, Savoie, mort en 1822. Outre ses travaux théoriques sur l'aflinité, on lui doit :
La découverte de l'acide cliloriiiue, la préparation de l'oxygène par le chlorate de potasse, le blanchiment, l'analyse de l'ammoniaque de l'acide sullureux.
L'affinité entre deux corps ne i)eiit s'exercer que lorsque leurs particules sont amenées en cout;ic(, pur le fait de la solution; par conséquent, un corps échappe à l'action chimique dès qu'il prend la forme solide ou l'état gazeux. Lorsque deux corps, en solution, sont mis en présence, l'action chimique dépend de la grandeur de l'aflinité et du rapport des masses. La grandeur de l'affinité est la conséquence do la forme des particules. D'après cela, mettons en présence et à l'état de solution un corps a et un autre hc ; admettons pour commencer qu'il ne se produit pas de précipité et qu'il ne se dégage pas de gaz : soient a l'affinité de a pour c, et p celle de h pour le même corps c; soient ABC les masses respectives des corps ahc. Les deux corps a et fc se partageront c proportionnellement à leurs
Aa
masses et à leurs affinités. C sera ainsi paitagé en deux portions ; l'une - — ■ — -— c
BS . , . . l
sera combinée à A, l'autre — - c sera unie à B, et l'on arrivera à un état
d'équilibre stable. Berthollet appelle masse chimique le produit de la masse par l'affinité. Si nous supposons maintenant que l'un des nouveaux corps formés parle partage se précipite, en raison de son insolubilité, ou se dégage à l'état de gaz, l'équilibre sera rompu, et l'action déplaçante du corps a par rapport à b pourra continuer jusqu'à ce que h soit devenu libre et que c soit entièrement soustrait à toute attraction, par son introduction dans une combinaison insoluble
ou gazeuse.
On voit par ce rapide aperçu des tliéories de Mertbollet que ce chimiste n'admet pas la loi des proportions définies qui fut établie de sou temps. Malgré cela, une partie de ces considérations, modifiées dans le sens de cette loi, a survécue, surtout en ce qui touche les sels et leurs réactions mutuelles, l'action des acides et dos bases sur les sels. On les connaît en chimie sous le nom de lois deBerthollef.
Nous ne dirons rien des théories dynamiques de l'affinité, imaginées par Kant, Schelling et autres. Pour ces philosophes, l'équilibre de la matière est le résultat de deux forces contraires, l'une attractive, l'autre répulsive. Ces théories n'ont amené la découverte d'aucun fait nouveau, ni pu provoquer aucune recherche expérimentale.
A l'époque où nous sommes arrivés, on admettait assez généralement que l'affinité chimique est une attraction s'exerçant entre les particules des corps ; les uns (Newton, Buffon, Bergmann) voyant dans cette attraction un cas particulier de l'attraction universelle de la matière et attribuant les modes d'agir variidiles de cette force aux différences de formes et aux positions respectives des particuîes ; d'autres, au contraire, en faisaient une force à part, spéciale, ayant un mode d'action original.
11 nous reste à parler de l'intervention de l'électricité dans la théorie de l'affinité, intervention qui a exercé sur les idées des chimistes de la première moitié de ce siècle une si grande influence, grâce à l'autorité de H. Davyet de Berzélius.
En 1800, Nicholson et Carlisle observent pour la première fois la décomposition de l'eau par le courant électrique. Trois ans plus tard, Berzélius et Hisinger, étudiant les décompositions électro-chimiques des sels, reconnaissent que l'oxygène et l'acide se rendent au pôle positif, tandis que l'hydrogène, la base ou le métal apparaissent au pôle négatif.
Vers 1806, sir Humphry Davy *, appuyé sur de nombreuses expériences et sur
' Humphry Davy, né àPenzance (comté de Goniouailles) 1778, mort à Genève en 1829.
des découvertes de premier ordre, comme celle des métaux alcalius obtenus pour la première fois par lui au moyen d'un courant électrique puissant, agissant sur la potasse et la soude, admet que les combinaisons et les décompositions chimiques résultent d'attractions et de répulsions électriques. Pour l'illustre chimiste anglais, les phénomènes électriques et chimiques dépendent de la même cause ; les premiers apparaissent quand les corps agissent les uns sur les autres en grandes masses, les seconds dérivent d'actions particulaires. L'affinité est la conséquence d'une tension électrique. Au moment de la combinaison, il y a neutralisation des électricités de noms contraires, tandis que la décomposition électrique est un retour des particules à l'état initial. La chaleur et la lumière qui accompagnent la combinaison sont comparées à l'étincelle électrique.
La théorie de Davy eut un succès presque général ; entre les mains de Berzelius ', elle servit à consolider par des bases physiques solides les vues dualistiques de Lavoisier sur la constitution dos corps composés. Le chimiste suédois ' y ajouta l'hypothèse de Schweigger sur la polarité atomique. Dans cette hypothèse, on suppose que les atomes des corps simples ont deux pôles (+ et — ), mais tantôt c'est l'électricité positive qui domine, tantôt c'est la négative. L'union s'eftèctue entre des corps doués de polarités différentes, et de la neutralisation des électricités résultent les phénomènes physiques (chaleur, lumière) qui accompagnent les couibinaisons. Les éléments sont divisés eu électro-positifs et électro-négatifs. L'ordre électrique de prédominance de l'une ou l'autre électricité ne marque pas le degré d'affinité ; celui-ci dépend de la quantité absolue d'électricité accumulée aux deux pôles.
Depuis Davy et Berzelius, nous ne trouvons plus de théorie sur la nature de l'affinité qui ait captivé les suffrages des savants. Les chimistes ont compris que le moment n'est pas encore venu de se faire une idée exacte sur la cause des combinaisons. Au lieu d'hypothèses primitives, des travaux sérieux ont été dirigés en vue d'étudier l'affinité dans ses diverses manifestations. Nous citerons, entre autres, les belles recherches de H: Sainte-Claire Deville et de ses élèves sur la dissociation, les mesures thermo-chimiques inaugurées par Lavoisier, Dulong, poursuivies par Fabre et Silbermann, Fabre seul, Berthelot, Troost et Hautefeuille, Thomsen. La théorie mécanique de la chalein-, dont l'histoire est du domaine de la physique, est destinée à jeter un grand jour sur les lois et les manifestations de l'affinité chimique ; les travaux de tliermo-chimie serviront de pont entre cette théorie et la chimie. Dans un autre ordre d'idées, nous trouvons encore : les recherches de Berthelot et Péan de Saint-Gilles sur les réactions des acides et des alcools (éthérification), celles plus récentes de Berthelot et Saint-
1 étudie en 1789 les propriétés physiologiques du protoxyde d'azote, connu depuis ses iravaux sous le nom de gaz hilarant.
En 1807 il isole pour la première fois les métaux alcalins.
En 1815 il invente la lampe des mineurs et plus tard le procédé de préservation du doublage des \aisseaux.
Nous parlerons plus loin de ses travaux sur la constitution du chlore, de l'iode, de l'acide chlorhydrique et des acides en général.
• Cerzelius, né en Suéde en 1779, mort en 1848 est une des grandes figures de la chimie modei'ne, par l'influence qu'il a exercé sur ses conlemporains, grâce à ses travaux et à ses découvertes, mais aussi par ses traités de chimie et ses rapports annuels. Qui de nous n'a eu entre les mains les œuvres de Berzelius.
En dehors des travaux qui touchent aux questions générales de la chimie et dont il est question dans le texte, Berzelius onricliit la chimie par la découverte de plusieurs corpssimples. Silicium 1809, Sélénium 1817 ef contribua au progrès par ses méthodes d'analy5C.
Martin sur l'état, des sels ueuties et acides dans une solution, et de Malagntli sur le même sujet; les cxpi'-riences de Bunsen sur les lois de combustiou d'un mélange de gaz combustibles, de Debus sur la précipitation de l'eau de cliaux ou de baryte par une solution étendue d'acide carbonique, etc., etc. Les résultais obtenus sont du domaine de la science contemporaine, et nous ne pouvons pas entroidans ])lus de développements à ce sujet.
Williamsou {Ann. Cli. u. PItarm., t. LXXVII) a proposé assez récemment une théorie, ou plutôt une hypothèse, qui sort des idées que l'on se forme généralement de l'affinité. Selon lui les atomes, dans un gaz composé comme l'acide chlorhydrique , changent continuellement de place. Ainsi le même atome de chlore serait successivement eu rapport avec les divers atomes d'hydrogène. H. Sainte-Claire Deville {Leçons de la Société chimique) propose de supprimer complètement la notion d'affinité comme inutile, vague et tout à fait hypothétique, et ne veut voir dans l'acte de combinaison que les phénomènes apparents tels que le dégagement de calorique. Pour lui, le cuivre de sulfate de cuivre n'est plus le cuivre du métal libre, ni le cuivre contenu dans le chlorure.
Nous verrons plus loin comment, de la comparaison des compositions quantitatives des corps appuyée sur la théorie atomique de Dalton, s'est formée la tiiéorie de l'atomicité des éléments et des groupes d'éléments. Cette théorie introduit, à côté de l'affinité proprement dite ou de la force qui tend à unir les corps entre eux, une notion nouvelle, celle de la capacité de saturation des atomes ou des groupes d'atomes, capacité distincte et variable d'un corps à l'autre, et qui im- [irime aux composi's, engendrés par tel ou tel élément, une forme spéciale.
Notions sur la composition quantitative. Jusqu'à présent nous avons lait riiistoiique de l'aflhiité en l'envisageant à un point de vue qualitatif; nous allons revenir sur nos pas et étudier la question balance en main. Ainsi se révélera à nous un côté très-important qui a exercé une influence capitale sur les progrès des doctrines chimiques.
La notion de poids, de quantité limite nécessaire pour produire un effet chiuii(pie donné, se retrouve, quoique confusément, à une époque assez reculée. Llle est née de l'étude des sels, ou plutôt de l'action des acides sur les alcalis, les |>hénomènes de saturation étant dans ce cas faciles à saisir. Ainsi, Geber fixe la dose de vinaigre qu'il convient d'employer pour précipiter le soufre dans le foie de soufre. Van Helmont (lG40j dit que, pour précipiter la silice d'une solution de liqueur des cailloux, ilfaut ajouter la quantitéd'acide nécessaire pour saturer l' alcali.
L'idée de neutralité des sels était familière à Boyle. Vers la fin du dix-septième siècle (i699j, Guillaume Honiberg' détermine la dose de divers acides (acétique,
' Guillaume Homberg, né à Batavia en 1652, mort à Paris en 1715 précepteur du duc d'Orléans, régent de PVance.
Fit le premier coimaître en Finance les travaux de Kunckel sur le phosphore. On lui doit des expériences sur la lusibilité et la volatilité des métaux. Il découvrit le chlorure de calcium (phosphore de Homberg), par la calcinaiion du sel ammoniac avec la cliaux.
Jean Kunckel, dont il est question ici, est né à llendshourg, en 1650, mort en 1702, fût p.irlisan de h doctrine expérimentale de Bacon et antagoniste des alchimistes. « En chimie, dit-il, il y a des décompositions, des combinaisons, des purifications , mais il n'y a pas de transmutations. Moi, vieillard, qui me suis occupé de chimie pendant soixante ans, je n'ai pas encore pu découvrir ce que c'est que le sulfur fixum, et comment il fait partie constitutive des métaux.
Il décrit dans ses ouvrages la préparation du pourpre de Cassius et du rubis artificiel (verre rouge). 11 étudie les fermentations, leconnait l'aciion des toiles métalliques sur la llamme, reproduit le phosphore de Brand et le phosphore de Eaudouin, qui se forme par la calcination du nitrate de chaux.
nitrique, sulfuriquc, chlorliydrique) nécessaire pour saturer une once de sel de tartre (carbonate de potasse), en recherchant l'augmentation de poids éprouvée par l'alcali mis en contact avec ces acides, après évaporation à siccité. Aussi Boerhaave pouvait-il dire, en 1732, dans son traité de chimie, qu'en ajoutant peu à peu un acide à du sel lixiviel, on arrive à un point de la réaction où l'alcalinité disparaît. Ce point est appelé saturation ; alors le composé obtenu n'est ni acide, ni alcalin, mais formé par la réunion de ces produits [salia, sic dicta ïieulra).
Les recherches de Homberg restèrent longtemps sans continuateurs, et ce n'est que vers 1775 que nous retrouvons Bergmann et Kirwan occupés de l'analyse quantitative des sels. Nous savons déjà dans quel esprit théorique ces travaux étaient entrepris. La comparaison des nombres adoptés de nos jours et de ceux publiés par ces chimistes montre que l'analyse n'avait pas encore pris entre leurs mains un haut degré de précision.
En 1777, Wenzel (né à Dresde en 1740) publie un traité de l'affinité qui, au moment de son apparition, eut peu de retentissement, mais contribua plus tard à assurer à sou auteur une place distinguée parmi les fondateurs de la chimie quantitative. Ses analyses, mieux faites que celles de Bergmann et Kirwan, inspirèrent peu de confiance, par cela même que les résultats différaient des leurs. La conséquence capitale que Wenzel tire de ses travaux, est l'explication de la conservation de la neutralité lorsque deux sels réagissent l'un sur l'autre par voie de double décomposition. Bergmann n'avait pu donner une interprétation acceptable de ce fait. Se fondant sur de nombreuses analyses, Wenzel démontre que si la neutralité subsiste après la double décomposition, c'est que les quantités d'alcalis et de terre qui saturent un même poids d'un acide, sont également satui'ées par un poids constant d'un autre acide. Ainsi :
181,5 parties d'acide sulfurique saturent. . ( t^-, P"".'" ^« '^'"""^•
^ 1 222 parties de potasse,
2iO parties d'acide nitrique saturent . . . f 1!^ 1'"""' "î^ "'""'•
( 22U ))arties de potasse.
Un peu plus tard que Wenzel (1789-1802), Richter de Breslau s'occupe de questions analogues touchant la composition des sels. Il réunit en tableaux (séries de masses ou de saturation) les poids des diverses bases alcalines ou terreuses qui saturent un même poids d'un acide et les poids des divers acides capables de saturer un même poids d'une base. Il observe que deux séries parallèles, se rapportant par exemple aux acides comparés à deux bases différentes, renferment des nombres qui sont dans le même rapport d'une série ù l'autre. Ainsi un poids A d'une base se combine à des poids a, b, c, d, etc., de divers acides; un poids B d'une autre base se combinera à des poids m X«, TOXfc, mXc, mxd, etc., des mêmes acides. Étant donnée une série complète, on peut donc calculer les autres, en déterminant pour chacune d'elles le rapport m qui la caractérise. De là, à réunir toutes les séries de Richter eu deux séries, dont l'une comprend les bases et l'autre les acides, il n'y avait qu'un pas. C'est ce que fit Fischer du vivant même de Richter. 11 est presque inutile d'ajouter que ces deux séries, à l'exactitude près, ne sont autre chose que les tables d'équivalents des acides et des bases, dont nous nous servons encore aujourd'hui.
Fixant son attention, comme l'avait déjà fait Bergmann, sur les phénomènes do précipitations métalliques dans les sels et sur la conservation de la neutralité après la réaction, Richter tire la conclusion que les poids du métal précipité et mcT. liXG. XVI. 6
du métal précipitant qui entrent en jeu, sont en raison inverse des poids d'oxygène que ces métaux sont susceptibles d'absorber; en d'autres termes, pour saturer une même quantité d'acide, les deux métaux exigent la même quantité d'oxygène. Ainsi formulée, cette loi est la traduction, dans le langage de Lavoisier, des vues exprimées par Bergmann sur le même sujet, dans le langage phlogistique.
A côté de lois remarquablement exactes, Richter développe des doctrines hypothétiques ; telles sont ses tentatives pour grouper en progressions géométriques et arithmétiques ses séries de saturation des acides et des bases. Aussi les travaux du chimiste de Breslau n'inspirèrent-ils au début que peu de confiance et trouvèrent-ils peu d'adhérents. Ce n'est que plus tard que l'on sut démêler et; qu'ils avaient de réellement bon et philosophique, et que le nom de Richter vint se placer à côté de celui de Wenzel parmi les fondateurs de la chimie quantitative.
Il résulte de ce que nous venons de dire et de l'histoire des travaux de Lavoisier, qui trouvera sa place à propos de la combustion, qu'à la fin du dernier siècle l'invariabilité dans la composition quantitative d'un produit détini, ou ce que l'on nomme la loi des proportions définies, était généralement admise par les chimistes. Les travaux de Proust' (1801-1808) sur la formation et la composition des oxydes, des sulfures et des sels confirmaient pleinement cette manière de voir, et il pouvait dire en toute certitude : « Les proportions toujours invariables, ces attributs constants qui caractérisent les vrais composés de l'art, ou de la nature, en un mot, ce pondus naturœ, si bien vu de Stahl, tout cela, dis-je, n'est pas plus au pouvoir du chimiste que la loi d'élection qui préside à toutes les combinaisons. «
A cette époque s'engagea une lutte mémorable entre Proust et Berthollet. Nous avons déjà vu, en effet, que dans l'opinion de ce dernier, l'attraction qui s'exerce entre deux corps est modifiée par la masse des substances en présence, de sorte que deux corps mis en présence d'un troisième pour lequel ils ont de l'affinité se partagent ce dernier proportionnellement aux masses et au coefficient d'affinité; il en résulte nécessairement que les combinaisons de deux corps peuvent s'effectuer en toutes proportions ; c'est la négation de la loi de proportions définies. Malgré son talent incontestable, Berthollet devait succomber, par la force de la vérité, lorsque Proust eut montré clairement que lorsqu'un corps simple forme avec un autre élément deux ou plusieurs combinaisons, les proportions respectives des parties constituantes varient brusquement, par sauts, d'un composé à l'aiftre, et non progressivement comme le supposait Berthollet. Ainsi, pour les deux oxydes de cuivre et d'étain, il trouve :
Cuivre .
OxvRène
qo
Étain .....
Oxygène ....
Si Proust avait fait un pas de plus et calculé ses résultats, non pour 100 parties de matière, comme on en avait l'haljitude, mais pour un poids constant de
* Proust, Joseph-Louis, né à Angers en 1755, mort en 1826, professeur de chimie, à Ségovie, Salamanque et Madrid.
Un lui doit de nombreux et très-bons travaux sur l'étain, le cuivre, le feu, lo nickel, l'antimohie, le cobalt, l'or, l'argent, le mercure et leurs combinaisons (sullm-es, oxydes, sels). II distingue le premier le sucre de raisin comme différent du sucre de canne ; étudie l'urée, la caséine, 1 acide prussique.
; l'uu des éléments, il ravissait à Daltoii l'honneur de la découverte de la loi des
: proportions multiples.
Vers le commencement du siècle, Dalton*, professeur à Manchester, étudiant la composition des deux seuls carbures d'hydrogène connus alors, le gaz des marais et le gax oléfiant, trouve que pour un même poids de carbone ces deux gaz renferment des poids d'hydrogène qui sont dans les rapports de 1 à 2. Cette loi, si simple, fut vérifiée presque immédiatement pour les deux oxydes du carbone et les composés oxygénés de l'azote. Un esprit aussi perspicace et aussi éclairé que Dalton devait chercher une explication à cette loi rcmarqualile par sa simplicité ; il la trouva en reproduisant, sous une forme rajeunie, l'hypothèse ■tles atomes déjà proposée par Leucippc et Epicure. Les corps simples sont, à ses yeux, formés de particules indivisibles ou atomes. Pour chaque matière élémentaire, l'atome possède un poids invariable. La combinaison entre deux ou plusieurs éléments résulte, non d'une pénétration de leur substance, mais de la juxta-position de leurs atomes. Cette hypothèse, ainsi posée, rend également bien compte de la loi des proportions nmltiples et de celle des proportions définies. En prenant, avec Dalton, l'hydrogène comme terme de comparaison et en admettant que son atome pèse un, les poids des divers corps simples qui se
, combinent à 1 d'hydrogène seront les poids relatifs des atomes de ces corps. C'est ainsi que le chimiste anglais construisit la première table des poids atomiques relatifs. Cette table est inexacte quant aux résidtats numériques, mais le fait d'en avoir tenté la réalisation constitue un grand progrès scientifique (1807). La loi des multiples fut étendue aux combinaisons des acides, avec les bases, par Wollaston' (Recherches sur les oxalates de potasse). Dalton montra de plus que Je poids atomique d'un composé (poids moléculaire) est égal à k somme des poids des atomes élémentaires.
Ces idées théoriques trouvèrent en même temps des adhérents convaincus et <le puissants adversaires ; parmi ces derniers devait nécessairement figurer Ber- Ihollet, dont les vues étaient diamétralement opposées. Cependant les tables des poids atomiques furent généralement admises dans la science et développées en raison de leur haute utilité pratique. Ces tables sont aussi connues sous les noms de tables des nombres proportionnels (H. Davy), tables des équivalents (Wollaston). En 1810, Thomson publie une table des poids atomiques pour les acides et les bases; en 1814, Wollaston fait paraître une table à' équivalents en prenant comme unité comparative 10 parties d'oxygène ; ses derniers résultats sont déjà plus exacts que ceux de ses devanciers. Mais ces premières tentatives devaient disparaître devant les travaux si complets et si exacts de Berzelius. Le iirand chimiste suédois consacra à la détermination des poids atomiques des éléments une partie de sa longue et laborieuse carrière scientifique. Les tables de Berzelius ont fait loi jusqu'en ces derniers temps et n'ont .^ubi que quelques rectifications de détail, dues aux importantes reclierches de Dumas et Stas, de Marignac, de Dumas seul, de Stas seul, etc. Il nous est impossible de suivre Berzelius et ses continuateurs dans leurs expériences et leurs méthodes magis-
^ JoJin Dalton, né en 176', dans le duché de Cumberland à Eaglesfield, mort en 1844.
Outi^e ses beaux travaux signalés dans le texte, nous rappellerons ses recherches sur l'absorplion des gaz par l'eau, sur l'eudiométrie.
- Wollaston, né à Londres en 1706, mort en 1828.
Chimiste et physicien, il découvre en 1804 le palladium et le rhodium, dans la mine de platine, d'où Tennant avait retiré en 1803, l'osmium et l'iridium.
traies; mais nous engageons le lecteur qui veut se rendre un compte exact des difficultés vaincues et du hiiut degré de précision apporté par ces savants chimistes, de lire les mémoires originaux.
Dans son grand mémoire sur les équivalents, Dumas joint, à l'exposé expérimental, des rapprochements ingénieux entre les nombres équivalents de certains groupes d'éléments. Ces rapprochements se rattachent à des considérations philosophiques sur l'unité de la matière et à l'idée émise en 1815 par Proust. D'après ce dernier, les poids atomiques des éléments sont des multiples du poids atomique de l'hydrogène. Dumas cherche à démontrer que la loi de Proust devient exact, pour la plupart des corps simples, si on compare leurs poids atomiques, non à l'unité, mais à 1/2 ou à 1/4.
Les déterminations rigoureuses de Stas tendent, au contraire, à faire adraeitre que cette loi n'est pas exacte, ou tout au moins qu'elle n'est qu'approchée.
Après avoir exposé dans son ensemble l'histoire des poids atomiques ou des équivalents cliimiques, nombres qui expriment dans quelles proportions les divers corps simples se combinent à une même quantité de l'un d'eux prise comme unité (oxygène ou hydrogène), et fait remarquer que les travaux de Wenzel, de Richter et de Berzelius conduisent à la conclusion que ces nombres expriment en même temps dans quelle pioportion ces divers corps se combinent entre eux ; nous reviendrons sur nos pas, pour trouver, en 1808, Gay-Lussae occupé à découvrir sa belle loi sur la combinaison des gaz. La loi de Gay-Lussac est du domaine de la science, nous n'avons pas besoin de la formuler ici. Sa simplicité avait été méconnue par Lavoisier, qui en s'occupant de questions analogues n'avait pu arriver à un degré de précision suffisant pour la démêler. Gay-Lussac confirma, en même temps, pour les combinaisons en volumes, ce que Dalton avait trouvé pour les poids. Le premier travail de Gay-Lussac, sur la composition de l'eau, a été fait en commun avec A. de Humboldt. La simplicité du rapport (2 : 1) entre les volumes de l'hydrogène et de l'oxygène combinés fut ensuite retrouvée par Gay-Lussac dans d'autres combinaisons gazeuses. Mentionnons encore : la loi de Berzelius sur la composition des diverses classes de sels (1810 et 1811); la loi
* Josepli-Louis Gay-Lussac, né en 1778 dans la Haute-Vienne, mort en 1850 à Paris, ancien élève de l'École polytechnique.
Les principaux travaux, en dehors de ceux qui touchent à la loi de combinaison des gaz, sont :
Découverte et étude du cyanogène et de ses composés, 1815.
Chlorométrie, alcaliuiétrie, acidimétiie, alcoométrie.
11 lit aussi beaucoup de recherches en commun avec Thenard.
Thenard, Louis-Jacques, né près de Nogent-sur-Seine en 1777, mort en 1857, exerça une grande influence comme professeur.
En 1800, il étudie les combinaisons de l'arsenic et de l'antimoine, avec l'oxygène, le soufre, puis les oxydes et les sels de mercure, les phosphates, les tartrales.
Il découvrit le bleu de cobalt (bleu de Thenard), l'eau oxygénée. Thenard fut l'élève de Vauquelin et de Fouixroy.
Ces deux chimistes avaient à la fin du dernier siècle une grande autorité comme savants et professeurs. Leurs travaux n'ont pas exercé sur la marche des doctrines chimiques une assez grande influence pour que leur nom ait pu trouver place dans lexposé liisloiique, mais nous ne pouvons pas les passer tout à fait sous silence dans cet apergu historique.
Louis-Nicolas Vauquelin, né en iSormandie en 17Gô, mort en 1829, découvrit le chrome 1797, et la glucyne 1798. L'analyse chimique minérale lui est redevable de nombreux procédés.
Antoine-François de Fourcroy, né à Paris en 1755, mort en 1809, partisan zélé de la théorie antiphlogistique de Lavoisier, la plupart de ses travaux ont été faits en commun avec Vauquelin.
tleDiilonget Petit sur les clialeurs spécifiques des atomes (1819); celle de l'isomorphisme formulée par Mitsclierlicli (1820), et nous aurons épuisé la nomenclature des grandes lois numériques sur lesquelles s'appuyaient et s'appuient encore les doctrines chimiques sur la constitution des composés minéraux jusqu'au moment où les développements de la chimie organique longtemps vassale de la chimie minérale, vinrent influer à leur tour sur la manière de voir des savants.
Erposé sommaire de ces doctrines. Pour les uns, les modes de formation et de décomposition d'un corps composé sont susceptiblesde révéler la position respective des parties intégrantes. Alors, suivant les réactions et les procédés de synthèse auxquels on donne la préférence, auxquels on accorde le plus d'importance, la constitution sera différente. Ainsi pour Lavoisier, Fourcroy, Vauquelin, Gay- Lussac, Berzelius, un acide oxygéné anhydre contient un métalloïde plus de l'oxygène, une base est formée d'un métal uni à l'oxygène, un sel renferme un acide oxygéné placé à côté d'une base. Un acide hydraté est un acide anhydre plus de l'eau. L'acidité dépend d'une manière absolue de la présence de l'oxygène uni à un métalloïde. Cette manière de voir avait tellement envahi l'esprit des savants de cette époque, que l'on méconnut longtemps la portée des faits qui se trouvaient en contradiction directe avec elle. Ainsi nous trouvons Gay-Lussac et Thenard persuadés que l'acide chlorhydrique est un composé oxygéné. Pour justifier sa production par l'union directe du chlore et de l'hydrogène, et le dégagement d'hydrogène par l'actiondes métaux sur l'acide chlorhydrique, ils préfèrent deux hypothèses gratuites à l'explication si simple de Davy, qu'ils avaient cependant entrevue sans vouloir l'adopter. Pour eux, l'acide chlorhydrique ou muriatique est la combinaison d'un radical inconnu, h mnriaticum, avec de l'oxygène et de l'eau ; le chlore de l'acide nuuiatique plus de l'oxygène, moins de l'eau (Ac. muriatique anhydre (?) oxygéné). Davy considérait, au contraire, le chlore comme un corps simple et l'acide chlorhydrique comme une combinaison de chlore et d'hydrogène. Après la découverte de l'iode, entrevue par Courtois, et étudié par Clément Désormes, Davy et Gay-Lussac lui même, après celle de l'acide iodhydrique (1815, Clément et Désormes, Davy, Gay-Lussac) et l'analyse faite par ce dernier de l'acide prussique, analyse par laquelle il constata dans ce corps l'absence d'oxygène, Gay-Lussac dut se ranger à l'opinion de Davy sur la composition des acides chlorhydrique et iodhydrique. Malgré cela, Berzelius et les chimistes français restèrent fidèles aux idées de Lavoisier. Aux acides oxygénés et aux sels correspondants, ils opposèrent la classe des hydracides c'- des sels halogènes, en établissant une ligne de démarcation tranchée entre ces deux genres de composés si voisins. Ou admit que les oxacides devaient leurs propriétés acides à la présence de l'oxygène, tandis que pour les hydracides, ce caractère était la conséquence du radical halogène (chlore, iode, cyanogène) uni à l'hydrogène.
Davy, de son côté (1815), combat cette manière de voir et la bat en brèche par des arguments d'une grande valeur. Si l'acidité dépend de l'oxygène, comment peut-il se faire qu'eu ajoutant cet élément au chlorure de potassium, qui est un sal neutre, pour le convertir en chlorate, on ne change pas la neutralité? L'hydrogène en s'unissant au cldore ou à l'iode qui sont des corps simples, donne des acides puissants, de même l'hydrogène combiné à 1 équivalent d'iode plus 6 équivalents d'oxygène ou encore à 1 équivalent de chlore, plus 6 équivalents d'oxygène, produit également des acides énergiques (iodique et chlorique). Le caractère
acide dépend donc de la présence de l'iiydrogène et non de celle de l'oxygène. Tous les acides sont des hydracides, ou des combinaisons de l'hydrogène soit avec un corps simple, soit avec un corps composé. Les sels sont des acides dans lesquels l'hydrogène se trouve remplacé par un métal. Lorsqu'un acide réagit sur un oxyde, l'hydrogène forme de l'eau avec l'oxygène de l'oxyde. Cette théorie qui fut admise par Dulong (1816) en France, présentait l'avantage marqué de détruire la barrière qui séparait les hydracides et leurs sels d'avec les oxacides et les sels oxygénés.
Les fonctions basiques de l'ammoniaque, uniquement formée d'azote et d'hydrogène, comme l'avait montré BerthoUet, devaient aussi gêner beaucoup les idées de l'époque. Cependant cette difticulté fut assez promptement levée par l'hypothèse de l'ammonium, et par l'oliservation que tous les sels ammoniacaux renfermaient de l'eau de constitution. La base de ces sels n'est donc pas AzH* mais (AzH*) 0.
La manière de voir de Davy sur la constitution des sels et des acides attaquait les opinions dualistiques de Berzelius dans ce qu'elles avaient de plus cher pour le chimiste suédois, et en apparence de mieux fondé, elle conduisait directement à la théorie unitaire dont Laurent et Gerhardt ont été les plus chauds et les plus éloquents champions. Dans sa méthode de chimie, Laurent fait observer, en insistant beaucoup, que les réactions de synthèse et d'analyse ne peuvent fournir une idée exacte de l'arrangement des éléments dans un composé. Si le sulfate de baryte prend naissance par l'union directe de l'acide sulfurique anhydre et de la baryte caustique (SO" + BaO — =SO^BaO), on l'obtient également bien par l'union de l'acide sulfureux avec le bioxyde de barium (SO' + BaO^ = SO'BaO^), ou par l'oxydation du sulfure de barium (SBa + 0* = SBaO*). A laquelle de ces trois formules donnera-t-on la préférence ? Ne vaut-il donc pas mieux et n'est -il pas plus scientifique d'abandonner entièrement les formules d'arrangement, et de ne représenter que par une formule brute la composition pondérable? Gerhardt, dont le nom doit être associé à celui de Laurent dans la lutte mémorable soutenue entre l'école unitaire et l'école dualistiquc, défendue par le puissant athlète suédois, ne rejette pas, d'une manière absolue, dans la dernière expression de sa pensée, les formules rationnelles. Elles ne lui représentent pas, il est vrai, la constitution des corps, mais elles sont une manière abrégée de i-ésumer tout un ordre de réactions. Aussi, suivant le genre de réactions que l'on envisage, un corps peut-il avoir deux ou plusieurs formules ratiomielles. Considérant la double décomposition comme le phénomène chimique le plus général, il cherche à rattacher tous les corps à quatre types simples, l'iiydrogène, l'eau, l'acide chlorhydrique et l'ammoniaque. Pour bien faire saisir l'idée de Gerhardt à ce sujet, nous devons dire quelques mots des doctzJnes de l'époque sur la constitution de la matière elle-même.
Les chimistes qui, de parti pris, ne veulent admettre aucune hypothèse sur la constitution de la matière, et s'en tenir strictement à l'expérience, rejettent la notion d'atome proposée par Dalton et qui explique si bien les lois numériques de la chimie. Les poids atomiques sont, pour eux, de simples rapports, des nombres proportionnels, des données d'expérience. Berzelius admettait, au contraire, a constitution atomique des corps, mais il ne confond plus comme Daiton, les poids atomiques et les équivalents. 11 a à sa disposition une donnée de plus, c'est la loi deGay-Lussac interprétée par Avogadro et Ampère. En 1811, Amedeo Avogadro émet l'opinion que les gaz simples ou composés sont formés de particules
intégrantes assez espacées pour être alTranchies de toute attraction réciproque, et n'obéir qu'à l'action répulsive de la chaleur. En admettant de plus que pour des volumes égaux de gaz, le nombre de ces particules est le même, on explique pourquoi les gaz ont tous, à peu de chose près, les mêmes propriétés physiques (comprcssibilité, dilatabilité et capacité calorifique) ; en même temps, on arrive à cette conséquence que les densités des gaz sont proportionnelles aux poids de ces particules appelées aujourd'hui molécules. L'hypothèse si ingénieuse d'Avogadro avait peu éveillé l'attention; elle fut reproduite, trois ans plus tard, à peu près sous la même forme, par Ampère.
Revenons maintenant à Berzclius. L'eau est formée de 2 vol. hydrogène uni à 1 volume d'oxygène. Ce fait d'expérience établi par Gay-Lussac et Al. de Humboldt se traduit ainsi dans l'hypothèse d'Ampère : « L'eau est formée par l'union de 2 atomes d'hydrogène et de 1 atome d'oxygène. Pour Berzelius, l'atome d'oxygène pèse 100 (unité adoptée) ; la quantité pondérable d'hydrogène qui s'unit à 100 d'oxygène est rigoureusement d'après ses expériences confirmées par Dumas et Stas 12,5, donc l'atome d'hydrogène pèse la moitié de 12,5 ou de ce que l'on a l'habitude d'appeler équivalent (quantité d'un corps qui s'unit à 100 d'oxygène). Berzelius qui a introduit dans la science, il est utile de le rappeler ici, l'usage si commode des notations abrégées, écrit l'eau HO (0= 100 H = 12,5). Seulement, et c'est en cela que sa notation diffère de celle des chimistes non atomistiques, pour rappeler la composition en volume ou en atome, il barre le symbole de l'hydrogène (H). En d'autres termes, l'équivalent b irré renferme deux atomes. Pour des raisons analogues, il barre les symboles du chlore (Gl), du brome (Br), de l'iode (l), de l'azote, du phosphore, de l'arsenic, tandis que les symboles de l'oxygène, du soufre, du carbone et des métaux, dont les équivalents correspondent, d'après lui, à un seul atome, restent sans modification.
Sur des considérations fondées surtout sur l'examen attentif des réactions et des relations des corps organiques et sur l'hypothèse d'Avogadro et d'Ampère, Laurent et Gerhardt adoptèrent pour les poids atomique de l'oxygène, du soufre, dn carbone, une valeur double de celle de l'équivalent, dans ce cas les poids atomiques de l'hydrogène, du chlore, de l'azote deviennent 1 — 55,5 — 14, etc., et la formule de l'eau s'écrit H'a (H:=:la=16), au lieu de HO (S =: 1 0 ^:= 8). Les rapports numériques sont les mêmes. Nous verrons bientôt que ces différences dans la notation ont une importance plus grande qu'on ne serait tenté de le croire à un examen superficiel. Berzelius n'avait appliqué l'hypothèse d'Ampère qu'aux gaz simples, aussi arrive-t-il à ce résultat que le volume occupé par 1 atome d'hydrogène est la moitié du volume occupé par la plus petite quantité possible d'acide chlorhydrique (CIH). Laurent et Gerhardt établissent nettement la distinction entre ces deux ordres de particules. Ils appellent atomes, pour les éléments et les groupements composés qui fonctionnent comme cléments (radicaux composés), la plus petite quantité de cet élément qui peut entrer dans un composé ; la molécule, au contraire, représente la plus petite quantité d'un corps qui peut exister en liberté. Ainsi (CIH) est une molécule d'acide chlorhydrique; comme conséquence de l'hypothèse d'Avogadro, les corps simples eux-mêmes, lorsqu'ils sont en liberté, sont moléculaires et non atomiques. Ainsi dans le chlore libre, les particules intégrantes assez espacées pour être affranchies de toute attraction réciproque, sont composées de 2 atomes de chlore (Cl-). La même chose pour l'hydrogène. Dans cette manière de voir, 1 litre d'acide chlorhydrique et 1 litre de chlore, renferment le même nombre
(le ces particules ou de molécules. Il est maintenant facile de saisir comment Gerhardt a pu envisager comme des doubles décompositions des réactions entre éléments, qui ne semblent être que des phénomènes de combinaison directe. Lorsque le chlore agit sur riiydrogène, le phénomène se passe entre une molécule de chacun des corps. On a :
cl.cl + ii.ii = cihh-h.cl
2 vol. 2 vol. 2 vol. 2 vol.
1 molécule de chlore -f- 1 molécule d'hydrogène donnent 2 molécules d'acide chlorhydrique ; le volume ne change pas. Les types de Gerhardt, dont nous parlions tout à l'heure, sont les molécules d'hydrogène (H. H), d'eau (H. H. 0), d'acide chlorhydrique, Cl. 11, d'ammoniaque (11.11. H. Az). En remplaçant dans ces types tout ou partie de l'hydrogène par une quantité atomiquement équivalente d'un élément ou d'un groupe composé, fonctionnant comme élément (radical), on arrive à construire la plupart des combinaisons de la chimie.
Ainsi les oxydes et les hydrates d'oxydes se rattachent au type eau comme le montrent les formules
K^a et Klla
Pola^-e Hydiale anhydre. Je potasse.
De même les acides anhydres et hydratés
(AzaTôet(AzO^).H.a
Dans ces formules, il est impossible de mettre à part de l'eau (IPô) que les dualistes supposent préexister dans les acides hydratés et les hydrates d'oxydes.
Au type hydrogène se rattachent les métaux W, à l'acide chlorhydrique les chlorures, bromures, iodures, etc.
Au type ammoniaque, les composés tels que AzH^K AzIlK^ AzK^ obtenus en chauffant le potassium dans un courant d'ammoniaque.
Cette manière d'envisager la composition des corps a exeixé sur les progrès de la chimie une grande et légitime influence. Elle a été l'avant-coureur immédiat lies doctrines actuelles et de la théorie de l'atomicité dont l'exposé trouvera mieux sa place dans l'histoire de la chimie organique. C'est du reste aussi dans les travaux de chimie organique que Gerhardt a puisé les éléments de sa classification typique et les arguments les plus solides à l'appui de ses idées. La chimie organique, après être restée longtemps l'humble vassale de son ainée la chimie minérale, et avoir été dominée par les doctrines issues de l'étude des composés minéraux a pris un développement rapide et indépendant. Sous la puissante impulsion de Dumas, Laurent, Gerhardt, Wurlz, Bertheiot en France, de Liebig, Kolbe, Kekule en Allemagne, de Williamson en Angleterre, elle est arrivée à son tour à produire des doctrines et des théories. Nous devons donc, pour compléter cet exposé des progrès de la chimie moderne, nous adresser à cette jeune branche de la science.
Si nous nous sommes surtout attaché dans cet exposé, à relever les découvertes et les travaux qui ont directement influé sur les doctrines scientifiques, nous ne pouvons cependant pas quitter la chimie minérale sans mentionner quelques grands faits d'expérience qui, jusqu'à présent, n'ont encore reçu qu'une application pratique. Tels sont les phénomènes photochimiques et électrolytiques qui ont conduit à la pliotographic, à la galvanoplastie, à la dorure et à l'argenture
électrique; rétude des raies brillantes du spectre dues à la présence des métaux et des métalloïdes dans une flamme. Tout le monde sait que la spectroscopie est devenue depuis les beaux travaux de Bunsen et Kirchholï, une métliode précieuse d'analyse qui, dès le début, a conduit à la découverte de nouveaux éléments restés inconnus jusqu'alors à cause de leur diffusion en petites quantités (Rubi- ' dium , cœsium , thalliuni , indium) , et a permis d'atteindre la constitution chimique des astres qui ne se révèlent à nous que par la lumière qu'ils nous lenvoient. La découverte du brome par Balard, les belles synthèses de minéraux effectuées par H. Sainte-Claire Dcville et ses élèves, la préparation en grand de l'aluminium, celle du bore cristallisé (Deville etWoehIer), l'étude des phénomènes de diffusion par Graham, celle des phénomènes de sursaturation et bien d'autres travaux mériteraient d'être étudiés ici, si le cadre restreint qui nous est donné ne s'y opposait pas.
Chimie organique. L'histoire de cette branche importante de la chimie peut être euvisayée à deux points de vue : le développement des faits et les idées théoriques que l'on s'est formé à diverses époques sur la constitution des corps dits organiques ou dérivés d'une manière plus ou moins directe des organismes vivants. 11 est inutile de faire ressortir la connexité étroite et suivie qui a dû relier les faits à la théorie, puisque celle-ci n'est qu'une généralisation plus ou moins heureuse des phénomènes observés. Néanmoins, cette distinction a une certaine valeur historique, en ce sens que dans le début on s'est plus particulièrement préoccupé de l'étude des phénomènes chimiques, et que les travaux de reclierches étaient dirigés avec plus d'indépendancs vis-à-vis de la théorie qu'ils ne le sont aujourd'hui. Plus tard, lorsque grâce aux nombreux matériaux accumulés par leurs devanciers et par eux-mêmes, certains esprits puissants et généralisateurs sont parvenus à grouper les faits connus et à les relier à des idées générales sur la constitution des corps, les recherches ont été de plus en plus dirigées en vue de vérifier ou d'infirmer les théories mises en avant. Cette tendance s'accentue de jour en jour davantage. Ainsi aujourd'hui, pour ne citer que l'exemple le plus proche de nous, les trois quarts des travaux de chimie organique sont inspirés par la théorie de l'atomicité qui a réuni les suffrages du plus grand nombre des savants de notre époque. En nous exprimant ainsi, nous constatons un fait de statistique, sans vouloir discuter ici la valeur de cette théorie qui rencontre encore des opposants illustres.
En ce qui touche le développement des découvertes, nous ne pouvons qu'indiquer sommairement celles qui ont le plus éveillé l'attention des savants, qui ont provoqué les déductions théoriques les plus sérieuses, ou conduit aux applications pratiques les plus intéressantes; vouloir aller plus loin, ce serait dépasser les bornes assignées à cet article et faire un traité de chimie organique.
Beaucoup de composés organiques étaient connus bien avant l'époque de Lavoisier, dans un état de pureté plus ou moins grand. C'est ainsi que l'alcool a été, dit-on, découvert par Arnaud de Villeneuve, médecin de Montpellier (en 1300) ; Biaise de Vignère décrit l'acide benzoïque sous le nom de fleurs de benjoin (1608) ; en 1657, Agricola mentionne le sel de succin volatil (acide succinique) ; plus tard,Barchusen, Boulduc etBoerhaave en reconnaissent la nature acide. Le sucre était connu de toute antiquité, en Chine et aux Indes ; on attribue aux Arabes la découverte de l'art de faire cristalliser et de raffiner le sucre. L'acide acétique étendu d'eau ou vinaigre est mentionné par Moïse ; les alchimistes le préparent plus pur en distillant le verdet (vinaigre radical).
Les anciens chimistes connaissaient l'acide acétique du bois sous le nom d'acide pyroljgneux. L'acide oxalique est décrit par Doclos en 1688 (Mémoires de l'Académie des sciences). Le sucre de lait servait depuis longtemps dans la pharmacie. Au dix-septième siècle, Samuel Fischer retirait l'acide des fourmis.
On doit à Scheele (derniers vingt ans du siècle passé), toute une série brillante de découvertes en chimie organique : la glycérine, les acides tartrique, malique, citrique, lactique, urique, gallique, cyanhydrique ont immortalisé le nom de l'illustre chimiste suédois.
A l'époque où Lavoisier préparait l'importante transformation de la chimie, dont nous avons parlé dans les précédents chapitres, on connaissait, outre les acides déjà cités, les acides pyromuqueux, obtenus par la distillation du sucre ; l'acide camphorique, formé dans l'oxydation du camphre au moyen de l'acide nitrique (Hosegarten, 1785) ; l'acide saccholactique ou mucique (Scheele) ; l'acide sébacique, preuve que l'on avait déjà commencé à soumettre les principes immédiats organiques aux influences des réactifs chimiques. On savait que ces corps renferment du carbone, de l'hydrogène, de l'oxygène et quelquefois de l'azote; que les uns jouent le rôle d'acides, que d'autres sont neutres. A partir de ce moment, et comme conséquence des travaux de Scheele, les procédés d'analyse nnmédiate se perfectionnèrent; on sut de mieux en mieux extraire, séparer et purifier, sans les altérer, les divers corps mélangés dans les tissus végétaux et animaux, en même temps que l'on étudiait avec plus de succès leurs dérivés sous l'influence de la chaleur, des oxydants, des acides et des alcalis, etc. Les recherches de cet ordre furent bientôt aidées par un puissant moyen d'action, l'analyse élémentaire organique, sans laquelle la chimie organique serait restée une science confuse et sans grand intérêt. Nous ne croyons pas inutile de rappeler en quelques mots la naissance et les progrès de ce mode d'investigation. Lavoisier, le premier, arrive à des résultats approchés pour certains corps (alcool, huile, cire), en les brûlant au moyen d'une lampe posée sous une cloche remplie d'oxygène ; le volume de l'acide carbonique formé, de l'oxygène employé et le poids de la matière ■ brûlée lui donnaient les éléments du calcul. Trente ans après, en 1 81 1 , Gay-Lussac et Thénard remplacent l'oxygène libre par le chlorate de potasse, et grâce à une ingénieuse disposition d'appareil, arrivent à des nombres assez exacts avec une vingtaine de substances; en 1814, Berzelius fait usage d'un mélange de chlorate de potasse et de sel marin, et substitue au tube vertical de Gay-Lussac et Thenard un tube horizontal ; à la suite de ces essais, Gay-Lussac lui-même, puis Dœbereiner se servirent de l'oxyde de cuivre; enfin, en 1830, Liébig donne au procédé d'analyse élémentaire la forme qu'il a à peu près gardée, et qui permet son emploi journalier dans les laboratoires. Grâce à cette méthode, on apprend avec certitude (jue les composés organiques obéissent à la loi des proportions définies et à celle des proportions multiples, que les différences de propriétés dépendent ici surtout de la composition quantitative plutôt que de la nature des éléments combinés. Cependant, dès les premiers travaux de Berzelius, il se révèle un fail impoi'tant, c'est que dans certains cas deux ou plusieurs corps peuvent offrir de^^ caractères bien tranchés, sans que la composition qualitative ou quantitative permette de prévoir cette divergence; nous reviendrons sur cette question, sous le nom d'isomérie, lorsque nous parlerons du développement théorique de la chimie organique.
Une fois lancée dans cette voie d'analyse immédiate et de transformations successives, la chimie organique fit de rapides et d'immenses progrès. Il nous est
inipossilile de citer tous les faits acquis, même les plus importants; nous ne mentionnerons qu'en passant la découverte si féconde de Sertiirner, en 1816, du premier alcaloïde végétal, suivie de près des travaux de Pelletier et Caventou sur des sujets analogues ; les belles recherches, devenues classiques, de Chevreul sur les corps gras et les acides gras ; les travaux de Liebig et Wôhler sur l'acide urique et ses dérivés; ceux de Pasteur sur l'acide tartrique; les analyses immédiates végétales de Payen, de Fremy, etc., de lierthelot sur les sucres.
L'analyse élémentaire ne permit pas seulement de classer les principes immédiats d'après leur composition et de la représenter par des formules analogues à celles de la chimie minérale, elle établit un lien numérique et régulier entre ces corps et les nombreux termes dérivés sous l'influence des agents physiques et chimiques; les réactions peuvent être représentées par des équations. De là à chercher à tirer parti de ces réactions bien connues dans toutes leurs manifestations, pour se faire une idée de la constitution intime des c:orps, de l'arrangement des particules ultimes les unes vis-à-vis des auti'es, il n'y avait qu'un pas; il fut franchi d'une manière plus ou moins heureuse par un grand nombre de savants, comme nous le verrons bientôt.
L'étude des réactions assure un autre progrès. Lorsque l'on eut soumis les principes immédiats aux actions décomposantes de la chaleur, des oxydants, des acides et des alcalis, etc., et que l'on eut reconnu qu'ils se transformaient ainsi en produits successivement plus simples dans leur composition, jusqu'aux éléments constitutifs, on se demanda si l'on ne pourrait pas remonter l'échelle que l'on venait de descendre, et reconstituer par des réactions inverses et progressives les composés complexes contenus dans les organes vivants. Cette branche de la chimie organique, qui a acquis de nos jours un ^i grand développement et qui est connue sous le nom de synthèse organique, est restée pendant longtemps à letat de germe, malgré la remarquable expérience de ^Yôhler (1828) sur la production artificielle de l'urée. La principale raison qui a ainsi enrayé le développement des recherches synthétiques résidait dans l'idée assez généralement répandue que les composés organiques étaient formés sous l'influence d'une force spéciale, dont le chimiste ne peut disposer et qui appartient exclusivement aux êtres vivants, la force vitale. Certains savants considéraient la force vitale comme l'emportant sur les forces qui unissent les éléments de la matière inorganique, et déterminant exclusivement les productions chimiques qu'on observe dans les corps vivants.
Cependant dès 1837, Dumas, dans une note intitulée : Sur l'état actuel de
la chimie organique, et à la suite des beaux travaux exécutés par lui et ses
disciples, par Liebig et son école, s'exprime ainsi : « Comment, à l'aide des lois
de la chimie minérale, peut-on expliquer, classer les êtres si vai'iés qu'on retire
des corps organisés, et qui presque tous sont formés seulement de charbon,
d'hydrogène et d'oxygène, éléments auxquels l'azote vient s'ajouter quelquefois?
C'était là une grande et belle question de philosophie naturelle, une question
bien faite pour exciter au plus haut degré l'émulation des chimistes ; car, une
fois résolue, les plus beaux triomphes étaient promis à la science. Les mystères
de la végétation, les mystères de la vie animale allaient se dévoiler à nos yeux;
nous allions saisir la clef de toutes ces modifications de la matière, si promptes,
SI brusques, si singulières, qui se passent dans les animaux ou les plantes ; bien
plus, nous allions trouver le moyen de les imiter dans nos laboratoires. Eh bien,
nous ne craignons pas de le dire, ce n'est pas de notre part une assertion émise
y2 CHIMIE.
à la légère, cette grande et belle question est aujourd'hui résolue; il reste seulement 1 dérouler toutes les conséquences que sa solution entraîne. )> Amsi, au moment où Dumas écrivait ces lignes, on était déjà à même de se tan-e sur la constitution des corps organiques une idée assez nette pour que leur syntliese, au moyen des forces chimiques, ne parut plus une illusion trompeuse.
Berzelius (1849) laisse également une porte ouverte à la possibilité de la synthèse : « Dans la nature vivante, dit-il, il se manifeste sans doute des phénomènes physiques et chimiques, tellement différents de ceux de la nature inorganique, qu'on pourrait se croire autorisé à admettre une force vitale chimique ; mais en examinant les choses de plus près, nous reconnaîtrons facilement les effets des forces naturelles ordinaires placées sous l'influence d'une multitude de conditions difléreiites qui ne se présenleiit que très-rarement, et dont la plupart ne s'offrent jamais dans la nature inojganiciue. » Et plus loin il ajoute : « En résumé, le principe inconnu ([ue nous appelons vie préparc, d'une manière à nous incompréhensible, des conditions infiniment variées, qui servent au développement de l'alfinilé dos éléments, et déterminent, par l'accession des éléments du dehors, la loniKiliou do combinaisons nouvollos ti'ès-variées. « Gerhardt définit la chimie organique en disant qu'elle est l'étude dos lois d'après lesquelles se métamorplioscnl lis iiialièrcs qui constituent les plantes et les animaux. Elle a pour but la coniiaissatioo des niovons propres à composer les substances organiques en dehors do récou(unie vivanlo. 11 jirévoit donc les synthèses organiques, et distingue dans l'étude des êtres vivants deux catégories de substances, les substances organiques et organisées.
Los unes obéissent aux lois générales de l'affinité chimique; les autres tels <nie muscles, nerfs, feuil'es, etc, sont des mélanges de substances coordonnées par la force vitale.
Ma1nr(' ces prévisions, la synthèse organique ne commence à apparaître sélicusomcnt dans la science que vers l'année 1850. A cette époque, un jeune chimiste révéla toute une série nouvelle de réactions dirigées dans cette voie avec autant de succès que de logique. Ses méthodes tendaient, non-seulement à permettre de remonter des termes simples de la chimie organique à dos composés plus complexes, mais encore à reproduire ces produits simples en parlant des éléments constitutifs. Au moment où Berthelot inaugura sa brillante suite de travaux, les exemples de synthèse étaient rares, isolés et peu léconds. Le savant chimiste sut au contraire fonder une méthode générale qu'il résume lui-même avec netteté, en disant qu'il lui suffit de suivre une marclie inverse de celle de l'analyse. II commence par former de toutes pièces, au moyen des composés minéraux et des éléments eux-mêmes, les principaux carbures d'hydrogène qu'il considère comme les composés binaires fondamentaux de la chimie organique Les carbures d'hydrogène deviennent à leur tour le point de départ de la synthèse des alcools. Ces deux premiers points acquis, grâce à l'intervention des actions lentes, des affinités faibles et délicates, on peut, en s'appuyant sur les mêmes méthodes, pousser plus avant; à mesure que l'on s'élève à des composes plus compliqués, les réactions deviennent plus variées et plus faciles, les ressources de la synthèse augmentent à chaque pas nouveau, et celle-ci étend ainsi ses conquêtes, depuis les éléments jusqu'au domaine des substances les plus compliquées, sans que l'on puisse assigner de limites à ses progrès.
Le lecteur désireux de suivre Berthelot dans le développement de ses idées
et de ses recherches, consultera avec Iruit hi chimie organique fondée sur la synthèse par Berthelot (1860), le traité de chimie organique du même autevu- (1871), ainsi que les nombreux mémoires publiés par notre illustre savant dans les annales de chimie (5* et 4" série) et dont nous ne pouvons pas même donner ici les titres. Nous devons nous contenter de mentionner ses découvertes les plus saillantes qui sont :
La synthèse de l'acide formique par la combinaison directe de l'oxyde de carbone et de l'eau ; celle du j^az des marais, de l'éthylène du propylcne par la ; distillation sèche du Ibrniiate de baryte.
La synthèse de l'acétylène par combinaison directe du carbone et de l'hydrogène, sous l'inlluence de l'arc voltaïque, celle de la benzine et du styrol par condensation de l'acétylène sous l'inlluence de la chaleur.
Les synthèses de l'alcool oi-dinaire et l'alcool méthylique, des alcools propylique, amylique, caprylique, éthalique. La synthèse des corps gras naturels par l'intermédiaire des acides gras et de la glycérine.
La production artificielle de l'essence de moutarde. Les travaux sur ses combinaisons neutres des matières sucrées avec les acides, sur les combinaisons directes des liydracides avec les carbures alcooliques, sur la théorie et le mode de formation des carbures pyrogénés, sur l'action de l'acide iodhydrique sur les produits (irganiques, etc, etc.
Les recherches de Berthelot dans la voie synthétique ont embrassé une période de près de vingt années.
Pendant ce temps il ne resta pas seul à parcourir ce vaste champ d'investigations. Des méthodes nouvelles et originales de synthèses organiques furent découvertes par un grand nombre de chimistes contemporains.
Wurtz déjà célèbre par la découverte des ammoniaques composés, arrivait, en s'appuyant sur des considérations théoriques, à lormer toute une classe nouvelle d'alcools prenant place entre l'alcool ordinaire et la glycérine, les glycols, auxquels se rattachent l'oxyde d'éthylène et ses homologues ainsi que les alcools polyéthyléniques et certaines bases oxygénées qui se forment par l'action de l'ammoniaque sur l'oxyde d'éthylène. Citons encore du même, la synthèse de la glycérine, celle des radicaux alcooliques mixtes. Les recherches sur l'acétal, l'aldéhyde, l'acide lactique, les pseudo-alcools ou hydrates de carbures d'hydrogène qui ont à la fois un grand intérêt au point de vue des synthèses organiques et de la théorie sur la constitution des corps organiques.
11 en est de même des travaux de Cahours sur les radicaux organo-métalliques, de Cahours et Hoffmann sur une nouvelle classe d'alcools et sur les bases phosphorées, de Friedel sur les acétones et les composés organiques du silicium, de Chancel sur les éthers composés mixtes.
En Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Russie, la tendance synthétique des recherches est tout aussi marquée, et grâce au nombre considérable de chimistes distingués répandus sur tous les points de l'Europe, nous voyons depuis plus de quinze ans se dérouler une longue suite de découvertes plus ou moins remarquables qui confirment pleinement les prévisions de Dumas.
Parmi celles-ci, nous devons faire ressortir comme ayant un intérêt pratique tout particulier, les synthèses des matières colorantes naturelles (Alizarine par Graebe et Liebermann; Orcine, par Henninger et Vogt; Indigotine, par Payer), celle des matières colorantes artificielles dérivées des goudrons de liouiile.
La physiologie aièuiiale a profité pour une large part des progrès de la
chimie organique. Le perfectionnement des méthodes d'exploration amena à de hrillantes découvertes en ce qui concerne la composition des tissus et des liquides de l'organisme animal; le sang et l'urine étaient explorés par toute une armée de chercheui's.
Demarçay et après lui Strecker révélèrent la constitution de la bile.
Claude Bernard découvrait la fonction glycogénique du foie et la présence du glycogène.
Liebig retirait du suc musculaire de nouveaux principes cristallisables (créatine, créatinine, inosite, ac. inosique). Strecker y trouvait une nouvelle base organique la sarcine.
Le cerveau et le tissu nerveux exerçait la sagacité d'une foule d'expérimentateurs Fremy, Liebreich, etc.
Magnus retire le premier les gaz du sang au moyen du vide.
Les phénomènes digestifs sont poursuivis jusque dans leurs dernières limites. En même temps les relations que l'on avait su établir entre les corps d'apparences diverses au moyen des réactions et des synthèses, permettaient de se rendre compte avec plus de netteté des phénomènes chimiques de l'organisme et des transformations (Stoffwechsel) , des corps au sein de l'économie. Lavoisier avec son génie avait su immédiatement appliquer aux êtres vivants la théorie de la combustion, du même coup il expliquait les phénomènes respiratoires et découvrait la source de la chaleur animale.
En comparant la composition élémentaire des matières alimentaires et celle de nos tissus, Liebig jetait une vive lumière sur les phénomènes de nutrition et établissait la loi des écjuivalents nutritifs.
Dumas par ses recherches sur le sang, par son essai de statique des êtres organisés, ses recherches sur les matières azotées neutres de l'organisme (Dumas et Cahours), par ses travaux sur l'engraissement des bestiaux et la formation du lait (Dumas, Boussiugault et Payeu), fait faire d'importants progrès à la physiologie. Les travaux de Dulong et Despretz sur l'origine de la chaleur animale, ceux de Regnault et Reiset sur la respiration , les recherches de Boussingault par la méthode indirecte [Ann. ch. phys., 2^ série, t. LXXI, 3^ série, t. XI). Celles de Liebig (Chimie organique appliquée à la physiologie animale) méritent une place à part et sont devenus classiques. Les idées que l'on se forme actuellement sur la relation qui existe entre la chaleur et le mouvement et qui ont conduit à la détermination de ce que l'on appelle l'équivalent mécanique de la chaleur (Mayer), ont eu leur influence en physiologie et l'on a cherché à déterminer dans les derniers temps des relations expérimentales entre Je travail musculaire ou intellectuel et la quantité de substances brûlées dans l'organisme (Fick, Wislicenus, etc.).
Aux recherches de chimie physiologique, nous devons rattacher les beaux travaux de Pasteur sur les fermentations et les conti"o verses qu'il eût à soutenir avec divers savants notamment Liebig. Nous ne voulons pas terminer ce rapide coup d'œil sur la physiologie, sans rendre hommage en passant à une foule de savants consciencieux, dont les patientes recherches ont su jeter la lumière sur une série de points obscurs de ce sujet difficile. A côté des grands savants des divers pays qui se sont préoccupés de cette question si philosophique, nous trouvons toute une phalange de travailleurs : Denis, Verdeil, Lehmann, Gorup- Besanez, Kiihne, Hoppe-Seyier, etc. etc., dont les noms tîgufent avec honneur dans les publications périodiques de la seconde moitié de ce siècle
Des doctrines en chimie organique. Lorsqu'il s'agit des faits, cliaque découverte est la propriété de son auteur, et l'histoire, si nous voulions être complet, deviendrait un traité de chimie; aussi avons-nous dû faire de nombreux et souvent pénibles sacrifices en ne relevant que les découvertes les plus saillantes.
Pour les doctrines, nous ne ferons apparaître que quelques grandes individualités résumant chacune toute une doctrine, et nous négligerons les dissidences partielles que nous trouvons chez les disciples.
Dans sa Chimie élémentaire, chap. XI, Lavoisicr s'exprime ainsi :
(( Nous avons fait voir que les substances combustibles simples étaient susceptibles de se combiner les unes avec les autres pour former des corps combustibles composés, et nous avons observé que les huiles en général, principalement les huiles fixes des végétaux, appartiennent à cette classe et qu'elles étaient toutes composées d'hydrogène et de carbone. Il me reste à faire voir qu'il existe des acides et des oxydes à base double et triple ; que la nature nous en fournit à chaque pas des exemples, et que c'est principalement par ce genre de combinaisons qu'elle est parvenue à former, avec un si petit nombre d'éléments ou de corps simples, une aussi grande variété de résultais. »
« Tous les acides du règne végétal ont pour base l'iiydrogène et le carbone, le tout combiné avec une proportion plus ou moins considérable d'oxygène. Le règne végétal a également des oxydes qui sont formés des mêmes bases doubles et triples, mais moins oxygénées. »
(( Les acides et oxydes du règne animal sont encore plus composés ; il entre dans la combinaison de la plupart quatre bases acidifiables : l'hydrogène, le carbone, le phosphore, l'azote. »
« Les oxydes végétaux à deux bases sont le sucre, les différentes espèces de gomme que nous avons réunies sous le nom générique de muqueux, et l'amidon. »
« Ces trois substances ont pour radical l'hydrogène et le carbone, combinés ensemble de manière à ne former qu'une seule base et portés à l'état d'oxyde par une portion d'oxygène; ils ne diffèrent que par la proportion des principes qui composent la base. On peut, de l'état d'oxyde, les faire passer à celui d'acide, en leur combinant une nouvelle quantité d'oxygène, et on forme ainsi, suivant le degré d'oxygénation et la proportion de l'hydrogène et du carbone, les différents acides végétaux. »
Lavoisier propose, pour désigner les acides végétaux et les oxydes, les noms d'acides et d'oxydes hydro-carboneux, hydro-carbonique, carbone hydreux, carbone hydrique, hydro-carbonique oxygéné. « Il est probable, ajoute-t-il, que cette variété de langage sera suffisante pour indiquer toutes les variétés que nous présente la nature, et qu'à mesure que les acides végétaux seront bien connus, ils se rangeront naturellement dans le cadre que nous venons de présenter. »
Quantum mntatus ab iUo ?
A la suite de leurs recherches quantitatives sur la composition des matières organiques, Gay-Lussac et Thenard (1811) reconnurent que lorsque dans une matière végétale l'oxygène et l'hydrogène se trouvent combinés dans les proportions pour former de l'eau, cette matière est neutre (sucre, amidon, etc). Si l'oxygène dépasse cette proportion, la matière possédera les propriétés d'un acide; si l'hydrogène est, au contraire, en excès, la matière appartiendra à la classe des résines,' des huiles ou des alcools. Ces principes ne tardèrent pas à être battus en brèche par les travaux ultérieurs.
flf. CHIMIE.
Ouelqucs années plus tard (1815 à 1817), Borzelius ayant observé que les acides organiques se combinent aux oxydes métalliques souvent en proportions multiples, considéra les corps organiques oxygénés comme des oxydes, avec cette différence que le radical de ces derniers est composé, tandis que le radical des composés minéraux est simple. C'est ainsi qu'il s'exprime en 1817 dans son Traité de chimie ; en même temps il compare les acides organiques ou oxydes à radicaux composés à l'ammoniaque, base à radical composé.
Ce sont à peu près, on le voit, avec une certaine différence de langage et une plus grande précision due à des notions plus étendues, les idées de Lavoisier.
Cependant les beaux travaux de Gay-Lussac sur l'éther et l'alcool (1816), qui lui montrèrent que le premier peut être considéré comme formé de 2 volumes de gaz oléliant et de 1 volume de vapeur d'eau, le second de 2 volumes de gaz oléfiant et de 2 volumes de vapeur d'eau, les rechercbes classiques de Dumas et Boullay sur les éthers composés lirent naître deux doctrines opposées. D'après l'une, énoncée par Dumas, l'alcool, l'éther, les éthers composés et simples dérivent de l'hydrogène bicarboné uni soit à de l'eau, soit à des hydracides, soit à des acides oxygénés anhydres plus de l'eau. L'illustre chimiste compare la composition de ces divers corps à celle de l'ammoniaque et des sels ammoniacaux.
Berzelius, au contraire, introduisant en chimie organique ki notion dualistique, chercha à foire voir (rapport annuel, 1854) que tous les composés de l'éther avec les acides et les corps lialogènes s'accordent mieux avec la théorie d'après laquelle l'éther est regardé comme l'oxyde d'nn radical organique.
11 montra que cet oxyde peut, comme les oxydes minéraux, s'unir aux acides anhydres tant inorganiques qu'organiques et que, sous l'influence des hydracides, l'hydrogène de ceux-ci se combine avec l'oxygène de l'oxyde, pendant que le corps halogène se porte sur le radical de l'oxyde organique pour former une espèce d'éther qui se comporte avec les éthers formés par les oxacides comme un sel haloïde avec un oxysel.
Berzelius eut la joie de voir ses idées adoptées momentanément et développées par les plus grands noms de la chimie. Liebig, en Allemagne, en devint un chaud partisan et l'appuya avec Woëhler par ses beaux travaux sur le radical benzoïle. En 1857, Dumas se rallia aussi à la théorie des radicaux et des combinaisons binaires.
Dans sa note sur l'état actuel de la chimie organique dont nous avons déjà parlé, il dit : « En effet, pour produire avec trois ou quatre éléments des combinaisons aussi vai'iées et plus variées peut-être que celles qui composent le règne minéral tout entier, la natiu'e a pris une voie aussi simple qu'inattendue; car, avec des éléments, elle a fait des composés qui jouissent de toutes les propriétés des corps élémentaires eux-mêmes. Et c'est là tout le secret de la chimie organique, nous en sommes convaincu. Ces radicaux se combinent entre eux ou avec les éléments proprement dits et donnent ainsi naissance, au moyen des 'lois les plus simples de la chimie minérale, à toutes les combinaisons orgajiiqucs. ))
Liebig commence son Traité de chimie organique par ces mots : « La chimie organique est la chimie des radicaux composés. »
Au moment où Dumas formulait une éclatante adhésion à la théorie des radicaux composés et aux idées dualistiques, le même savant commençait une série de recherches qui devaient l'amener à modifier profondément ses idées sur la constitution des corps organiques.
Il généralisa le fait déjà observé par Gay-Lussac sur la cire, à savoir que le chlore et le brome, en agissant sur un grand nombre de matières organiques, enlèvent de l'hydrogène sous forme d'hydracide et qu'une partie de l'élément halogène prend la place, équivalent pour équivalent, dans la molécule organique, de l'hydrogène soustrait. Dans quelques cas plus rares, le chlore est absorbé sans production de gaz chlorhydrique, ou bien encore le volume du gaz ehlorhydrique est inférieur à celui du chlore absorbé.
Dumas démontre encore que lorsque le chlore ou lu brome i)rcunent ainsi la place de l'hydrogène dans un acide, la capacité de saturation, plusieurs des propriétés et la forme cristalline sont conservées intactes.
Il arrive aussi à établir en principe que le chlore et le brome, en se substituant à l'hydrogène, équivalent pour équivalent, jouent dans la nouvelle combiiiaison le même rôle que l'hydrogène. Le rôle d'un élément, dans un composé organique, ne dépend plus de ses propriétés primitives, mais de la place qu'il «occupe dans le composé.
Cette conséquence inévitable et logique de la loi des substitutions découverte par Dumas a été énoncée en premier lieu par Laurent ; Diniias ne s'y est rallié qu'un peu plus tard, mais il s'y rallia franchement et sans restriction comme le démontre la doctrine des types dont il lut le prouioteur, alors que les notions sur les substitutions avaient pris un grand développement grâce aux travaux de Dumas, de Laurent, de Regnault, de Malaguti.
Parmi les chimistes qui marchèrent sur les pas de Dumas dans cette voie, Laurent mérite une place à part pour la fécondité de ses découvertes et la profondeur de ses vues théoriques.
D'après Ja nouvelle théorie des types, les éléments s'unissent entre eux, dans la nature organique, de manière à former des types ; dans chacun de ces types les éléments sont groupés d'une façon déterminée, et ce groupement se retrouve dans tous les corps appartenant au même type ; dès lors les caractères du com- |)osé dépendent tellement de l'ordre dans lequel les atomes sont groupés, qu'il fist indifférent de faire occuper la place fixe par tel ou tel élément. La loi de la :Substitution laisse entrevoir, dit Dumas, l'élimination de tous les éléments et leur remplacement par d'autres ; un élément pourra ainsi être remplacé par un corps composé, de telle manière q,ue non-seulement l'oxygène, mais encore le cyanogène, l'oxyde de carbone, l'acide sulfureux, l'oxyde nitrique, l'acide hypoiîitrique, l'amide et d'autres corps composés pourront occuper la place de l'hydrogène.
Nous ne suivrons pas les diverses péripéties de la lutte qui s'engagea entre Dumas et son école et Berzelius. Ce dernier devait succomber, parce que sa théorie électro-chimique était chaque jour battue en brèche par de nouvelles découvertes, et que, pour l'adapter à ces découvertes, il se voyait forcé d'accumuler hypothèses sur hypothèses, radicaux sur radicaux. Il est presque inutile de faire ressortir combien le fait que le chlore électro-négatif peut jouer le même rôle que l'hydrogène électro-positif est contraire au dualisme électro-chiinique.
Pour se rendre compte de !a constitution des nombreux corps qu'il avait obtenus sous l'influence de diverses réactions ou qui étaient connus avant lui, Laurent s'écarta des idées de Dumas et de la théorie des types. l\ imagina la théorie des noyaux.
Le noyau esl nu édifice ou assemblage primordial d'atomes divers de carbone,
©icï, esc. XVI. 7
d'hydrogène, comparable à un cristal sur les angles duquel seraient posés desatomes de carbone et sur les arêtes duquel se trouveraient les atomes d'hydrogène.
Sur ce noyau on peut opérer des modifications de deux espèces : les unes de substitution en remplaçant un atome par un autre ou par un groupement complexe; les autres d'addition en groupant comme appendices, autour du noyau, des atomes ou des radicaux composés. Ces idées, qui n'eurent que peu d'influence sur le développement de la chimie et n'obtinrent qu'un succès d'estime,, se relient par certains côtés à la théorie des types.
La manière dont Persoz envisageait la constitution des composés organiques (Chimie moléculaire. Introduction) mérite d'être mentionnée ici, parce qu'elle rappelle vaguement, sur certains points, la manière actuelle. 11 part du principe que les coriis formés de carbone et d'hydrogène unis à l'oxygène doivent être considérés comme des carbures hydriques dans lesquels des équivalents d'hydrogène sont remplacés par de l'oxyde carbonique, et qu'une pareille combinaison peut ensuite s'unir à l'acide carbonique. Ainsi, par exemple, en exprimant la formule empirique de l'alcool pai- CMl^U^ on a, suivant Perso», la formule ration-
„ GMl»
nellc ,
\a\ formule rationnelle do l'acide acétique est, d'après cette idée, -t-CO*.
Aujourd'hui on écrit l'acide acétique C'H' — GW— 110*.
Cette théorie passa prcs([iie inaperçue et n'exerça aucune influence sérieuse. Nous arrivons à Gerhardl dont nous avons déjà parlé ailleurs; nous nous contenterons de faire ressortir son influence en chimie organique. Nous savons déjà connnent à l'idée dualistique sur la composition des sels se substitue le point de vue unitaire, appli(juaMt et généralisant les idées émises par Dumas et Laureiit ■ sur les combinaisons oiganiqucs; comment les combinaisons des corps deviennent pour lui des doubles décompositions ou des échanges d'éléments ou de groupes d'éléments. Pour Gerbardt, les formules rationnelles ne peuvent pas représenter la véritable constitution ou le groupement des atomes; elles ne font que résumer un ensemble de réactions et suivant qu'on aura en vue telle ou telle série de phénomènes, on est amené à adopter telle ou telle formule rationnelle. L'idée que les réactions chimiques ne sont pas de natui'e à nous i-évéler la constitution intime des corps se trouve également développée dans la méthode de chimie de Laurent. Pour Gerbardt, les radicaux sont des êtres imaginaires non isohibles et ne doivent êti-e envisagés que comme les l'ésidus de doubles décompositions pouvant passer d'un corps à l'autre, mais non susceptibles d'être isolés. Laurent et Gerbardt en s'appuyant surtout sur la loi d'Ampère et d'Avrogardo, distinguèrent l'atome ou plus petite quantité d'un corps ou d'un radical con)posé qui peut entrer dans une combinaison d'avec la molécule, ou plus petite quantité d'un corps qui peut exister libre ou intervenir dans une réaction.
Par le développement si heureux qu'il sut donner à l'idée des types chimiques, en rapportant les divers composés aux types hydrogène (H. H. unemolécule formée de deux atomes), acide chlorbydrique Cl. H, ammoniaque Az H^, eau H'ô, types dans lesquels l'hydrogène peut-être remplacé en tout ou en partie par des atomes simples ou des atomes composés ; par son ingénieuse classification des coi'ps organiques en séries parallèles et verticales comprenant les corps pouvant dériver les uns des autres par des réactions, et en séries horizontales comprenant tous les corps appartenant au même type et remplissant les mêmes fonctions ;
enfin en amenant de concert avec Laurent, le changement de notation chimi(jue qui consistait à représenter los atomes de l'oxygène, du soufre, du carbone par un poids double de l'ancien équivalent. Gerbardt contribua pour une large part aux progrès de la chimie organique et prépara, comme nous le verrons tout à l'heure, les idées qui ont encore cours actuellement parmi le plus grand nombre de chimistes.
La formation des types de Gerhardt fut puissamment secondée par les beaux travaux de Wurtz et de Hoffmann sur les ammoniaques composés, de Dumas sur les amides, de Williamson sur l'éthérification et les éthers mixtes. Le chimiste anglais compara le premier à l'eau, non-seulement l'alcool et les éthers, mais encore les acides, les oxydes et les sels de la chimie minérale. Il sut prévoir la découverte des anhydrides organiques monobasiques faite plus tard par Gerhardt, et qui prêta un si grand appui à la théorie des types.
Dans cet ordre d'idées, Schûtzenberger montra en 1863, que dans un type salin (acétate par exemple), on pouvait remplacer non-seulement un métal par un autre, mais encore un métal par des éléments électro-négatifs tels que le chlore, le brome, l'iode.
Tous ceux qui ont commencé leurs études de chimie à peu près à l'époque où Gerhardt a publié son grand Traité de chimie organique se rappellent l'influence considérable qu'il a dû exercer sur leur manière de voir. La classification par types fut comme un trait de lumière dans un chaos obscur ; elle permit d'embrasser d'un seul coup d'œil l'ensemble de ce vaste édifice de la chimie organique et d'en saisir toute la beauté. Cependant, le flot montant de découvertes ne tarda pas à montrer l'insuffisance des quatre types de Gerhardt.
Les acides polybasiques conduisent à la notion du type eau condensée deux ou trois fois avec introduction d'un radical polyatomique (Williamson). Au type simple condensé vient s'ajouter le type mixte. Ainsi, un radical biatomiquepeut réunir deux molécules appartenant à deux types différents (eau, acide chlorhydrique), en remplaçant dans chacune un atome d'hydrogène. Ainsi, naît aussi, en même temps, la notion de la polibasicité des radicaux composés, nom qui fut changé plus tard en celui de polyatomicité.
Les découvertes de Berthelot sur les combinaisons glycéi'iques, l'interprétation donnée par Wurtz à ces faits, la synthèse d'un alcool bibasique, leglycol (Wurtz), étendirent aux radicaux alcooliques la noti n de polybasicité appliquée d'abord aux radicaux acides.
De la notion de polyatomicité des i-adicaux composés à celle de la polyatomicité ou d'une manière plus générale, de l'atomicité des éléments, il n'y avait qu'un pas, il fut franchi par Kekule qui fit ressortir {Ann. Cliim. und Pharmacie, ch.vi, 1858) la tétratomicité du carbone. Cette idée fut aussi heureuse que féconde en résultats. Elle expliqua la raison d'être des types de Gerhardt qui ne sont que la conséquence de la monoatomicité du chlore, de l'hydrogène, de la diatomicité de l'oxygène, de la triatromicité, de l'azote.
Ainsi, aux quatre types de Gerhardt, vient s'en ajouter un cinquième CH* d'oii l'on peut dériver par substitution tous les composés, même les plus complexes de la chimie. Par atomicité d'un radical ou d'un élément on entend sa capacité de saturation.
Je m'arrête ici ; mon but n'est pas de poursuivre la théorie atomique dans tous ses développements et ses modifications de détails, ni d'eu donner au lecteur une idée complète. On consultera sur cette question les leçons faites par
400 CHIMIE (bibuograpuie).
M. Wurtz à laSociété chimique, les articles du Dictionuaire de M. Wurtz Atome, Atomicité, Hyurocai'.bures, etc.
Je me contente aussi de mentionner certaines théories de détail telles que celle des matières aromatiques de Kekule (Kekule. Chemie der Benzoïlderivate). Dans cette nouvelle phase de la chimie, on a abandonné la réserve de Gerhardt qui ne voulait pas voir dans les formules rationnelles, la représentation de la constitution intime des corps. Aujourd'hui, au contraire, on aligne sur le papier des édifices entiers de formules destinées à donner au lecteur la carte topographique d'un corps. Il est vrai que les moyens de toucher à cette délicate question se sont multipliés ; aux réactions de décomposition et de double échange, on a pu joindre une série de réactions synthétiques. Les nombreux cas d'isomérie observés semblent trouver leur explication dans les formules de constitution et servent de contrôle.
Toute une armée de chimistes est occupée à construire des édifices chimiques avec des matériaux divers, les plus adroits sont ceux qui en construisent le plus et de la manière la plus originale. Malgré l'intérêt qui s'attache à ce genre de recherches, le besoin de vues plus larges et plus sérieusement philosophiques commence à se faire sentir. Parmi les chimistes qui n'ont pas adopté la théorie de l'atomicité et ses conséquences, nous devons citer Berthelot qui continue à se servir des anciens équivalents. On trouvera ses vues sur la constitution des corps, dans son Précis de chimie organique; elles méritent d'être lues.
SCHUTZE-NBERGER.
Biiii.toGiiAPHiK. — Gkbeu. Siimma perfectionis magisterii. — De invesligatione perfectionis mvlallorum. — De inventivne veritatis. — De fornacihus consliuendis. — Testantenlutn [Geberi, rtgis indice). — Albukasis. Servilor. — Albertus Magnus. De Alcliymia. — De rébus metalticis ei mineralibus, iibri quinque. — Composilum de compositis. — Secretorum tractatus. — Brève compendium de ortu mctallorum. — Concordantia philosophorum de lapide. — Philosophia pauperum. — Liber octo capitiim de pliilosophorum lapide. — De niirabilibus mundi. — Roger Bacon. Opus majus. — Spéculum alchemiœ. — Epistola de secretis operibus arlis et naturce, et nullitate magiœ. — Brève breviarium de dono Dei. — Aknolols Villanovancs. Rosarius philosophorum, Thésaurus incoinparabilis. — De viiiis. — De venenis. — Antidolarium. — Raïmundus Lullus. Testamenlum, duobus libris universam artem chimicam conqûectens. — Codicillus, seu vademecum. — Expérimenta. — BasimiiS Valextiaus. Currus triumpkalis antimonii. De magno lapide anliquarum sapientum. — Repelitio de magno lapide et Apocalypsis chemica. — Teslamentum ullimum. — Conclusiones. — Paracelse. Archidoxa : De tinctura physicorum. — Paramirum: De morbis ex lartaro oriundis. — Traites des choses naturelles, des herbes, des métaux, des minéraux, dus pierres précieuses. — Agricola. De re metallica, Iibri XII. — De natura fossilium, Iibri X. — De ortu et causis subterraneorum. — De veterihus et 7iovis metallis.
— Bermnnnus sive de re metallica dialogus. — Libavjus. Alchymia collecta accurate explicala et in integrum corpus redacta. — Praxis Alchymiœ, 1605. — Ars probandi mineralia. — De judicio aquarum mineralium. — Van Helmont. Ortus medicinœ tel opéra el opuscula omnia, 1648. — Glaueer. Furni novi philosophici. — Miraculum mundi. — Pharmacopoea spagijrica. — Glauberus concentratus . — Laboratorium Glauberianum. — Su vius DE LE BoË. Alimentorum fermentatione in ventriculo. — De C/iyli mutatione in sanguineni. — De rcspiratione usugue pulmonujn. — De vasis hjmphaticis ac lymplia. — Praxeos tnedicœ idca nova. — Metkodus medendi. — Tachenius. Uippocrates chymicus.
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CHIMIE (bibliographie). 101
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102 CHIMIE (liiBLioGr.AniiE).
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CHIMIQUES (fabrique de produits). 105
■de chimie, — Chimie médicale. — Bertiielot. Annales de cidmie et de physique. — Compt. rend. ac. des sciences. — Journal de pharmacie. — Bulletin soc. chimique. — Leçons soc. ■chimique. — Chimie organique fondée sur la .synthèse. — Traité de chimie organique . — Revue des cours scientifiques. — Pour l'histoire de la chimie contemporaine on consultera encore : Thomson chimie (traité de). — Annalcn der Chemie nnd Pharinacie. — Jahresberichte fiir Chemie Physik. — Journal fur praktische Chemie. — Poggendorff's Annalen. — ■Gmeliti's Chemie. — Graham Ollo et Kolbe. — Lehmann's. Gorup-Besanez, Hoppeseyleu's, Kiihne's phijsiologische Chemie. — Dictionnaire de chimie de Watt's (anglais). — Dictionnaire de chimie de Wurtz (français). — Bulletin des Soc. chimiques de Paris. Berlin, Londr. — Leçons de la Soc. chimique de Paris. — Annuaire de chimie de Milon et Reiset. — Kekule organische Chemie. — Kekule Chemie der aromatischen Korper. — Comptes rendus des Académies de Berlin, Vienne, Saint-Pétersbourg. — Kopp (Hermann). Geschichte der Chemie. Hœfer. Histoire de chimie. — Histoire de la chimie et de la physique — Wurtz. Histoire des doctrines chimiques. — Ladendijrg. Entwicklungsgeschichte der Chemie. Sch.
CHIMIQUES (Fabriques DE produits). Hygiène publique. Nous parlerons à part des maladies ou plutôt des accidents auxquels les chimistes sont exposés ; nous allons examiner ici les inconvénients qui peuvent résulter pour le public du voisinage des fabriques dites deproduits chimiques, et dans lesquelles on prépare des substances très-diverses quant à leur état, solide, liquide ou gazeux, et à leurs propriétés, plus ou moins nuisibles ou complètement iiioriensivcs. Il est bien évident que si, dans un même établissement, on prépare plusieurs produits, le classement sera déterminé par celui qui offre le plus d'inconvénients. C'est là, du reste, ce qui rend fort difficiles des considérations générales à donner sur ces fabriques, dontles unes sont tout à fait innocentes, tandis que les autres peuvent présenter des dangers plus ou moins sérieux pour le voisinage.
D'après leur degré de nocuité, ces industries figurent dans les trois classes admises par l'administration, et là elles occupent des degrés différents en rapport avec l'importance des inconvénients qu'on leur reconnaît.
1° Établissements de première classe. Ceux qui doivent être éloignés des habitations particulières, mais qu'il n'est pas nécessaire d'éloigner de l'enceinte des villes. Les travaux sont soumis à des prescriptions spéciales, et rigoureusement surveillés.
Acide arse'nique (Fabrication de 1'), au moyen de l'acide arsénieuxet de l'acide azotique, quand les produits nitreux ne sont pas absorbés ; vapeurs nuisibles. — Acide chlorliîjdrique, par décomposition des chlorures de magnésium, d'aluminium et autres, quand l'acide n'est pas condensé ; émanations nuisibles.
— Acide oxalique (fabrication) par l'acide nitrique sans destruction des gaz nuisibles ; fumée. — Acide picrique, quand les gaz nuisibles ne sont pas brûlés ; vapeurs nuisibles. — Acide sulfurique (fabrication) par combustion du soufre : •émanations nuisibles. — Arséniate de potasse, fabrication au moyen du salpêtre, quand les vapeurs ne sont pas absorbées ; émanations nuisibles. — Cyanure de potassium (fabrication) et de bleu de Prusse par la calcination directe des matières animales avec la potasse. — Ether, fabrication et dépôts, lorsque ces •dépôts contiennent plus de 40 litres à la fois; danger d'explosion et d'incendie.
— Nitrate de fer (fabrication) lorsque les vapeurs nuisibles ne sont pas absorbées ■ou décomposées. — Phosphore (fabrication) danger d'incendie. — Poudres et matières fulminantes, danger d'explosion et d'incendie. — Rouye de Prusse, •émanations nuisiblos. — Soudes brutes de Varech dans les établissements per-^ manents; exhalaisons, nuisibles à la végétation et portées à de grandes distances.
— Sulfate d'ammoniaque, fabrication par le moyen de la distillation des matières animales: odeur très-désagréable et portée au loin. — Sulfate de cuivre.
104 CHIMIQUES (fabrique de produits).
l'abrication au moyen du grillage des pyrites ; exhalaisons désagréables et nuisibles à la végétation. — Sulfate de mercure, fabrication quand les vapeurs ne sont pas absorbées. — Sulfate de soude, fabrication par la décomposition du sel marin et de l'acide sulfuricpie, sans condensation de l'acide chlorhydrique : exhalaisons désagréables et nuisibles à la végétation.
2" Établissements de deuxième classe. Ceux dont l'éloignement des habitations n'est pas rigoureusement nécessaire, mais dont il importe néanmoins de ne permettre la formation qu'après avoir acquis la certitude que les opérations qu'on y pratique sont exécutées de manière à ne plus incommoder les voisins ni à leur causer des dommages.
Acide arsénique, fabrication au moyen de l'acide arsénieux et de l'acide azotique quand les produits nitreux sont absorbés {votj. 1'''^ classe). — Acide chlorhydrique, par décomposition des chlorures de magnésium, d'aluminium et autres quand l'acide est condensé ; émanations accidentelles [voy. l'" classe). — Acide oxalique, fabrication par la sciure de bois et la potasse; fumée {voy. 1" classe).
— Acide pyroligneux, quand les produits gazeux ne sont pas brûlés. — Acide pyroligneux, purification; odeur. — Chlore, quand ce produit est employé dans les établissements mêmes où on le prépare ; odeur désagréable et incommode quand les appareils perdent. — Chlorure de chaux ; id. — Chlorures alcalins eau de javelle, etc. ; id. — Cyanure de potassium et bleu de Prusse, fabrication par l'emploi de matières préalablement carbonisées en vases clos; odeur (voy. l'* classe). Potasse, fabrication par calcination des résidus démêlasse; fumée et odeur. — Protochlorure détain ; émanations nuisibles. — Soufre, fusion, distillation; danger du feu, odeur désagréable. — Sulfate de baryte, décoloration au moyen de l'acide chlorhydrique à vases ouverts ; émanations nuisibles. —
— Sulfate de mercure, quand les vapeurs sont absorbées {voy. 1''^ classe). — Sulfate de peroxyde de fer, fabrication par le sulfate de protoxyde de fer et l'acide nitrique. — Sulfate de soude, fabrication par la décomposition du sel marin par l'acide sulfurique avec condensation complète de l'acide chlorhydrique {voy. l'^ classe).
5° Établissemoits de troisième classe. Ceux qui peuvent rester sans inconvénients auprès des habitations, mais qui réclament quelques prescriptions spéciales et doivent rester soumis à la surveillance de la police.
Acide nitrique; production. — Acide oxalique, fabrication par l'acide nitrique avec destruction des gaz nuisibles: fumée accidentelle {voy. l'" et 2* classes).
— Acide picrique, avec destruction des gaz nuisibles {voy. l'^ classe). — Acide pyroligneux, quand les produits gazeux sont brûlés {voy. 2' classe). — Acide sulfurique de Nordhausen, par la décomposition du sulfate de fer {voy. i^" classe).
— Ammoniaque, fabrication en grand par la décomposition des sels ammoniacaux. — Blanc de zinc, fabrication par la combustion du métal. — Céruse ou blanc de plomb, fabrication. — Chlorure de chaux, dans des ateliers fabricant au plus 300 kilogr. par jour {voy. 2"^ classe). — Chromate de potasse, fabrication. — Cyanure rouge de potassium ou prussiate rouge de potasse ; émanations nuisibles. — Minium, fabrication. — Nitrate de fer, fabrication quand les vapeurs nuisibles sont absorbées ou décomposées {voy. i"''^ classe). — Perchlorure de fer, fabrication par dissolution du peroxyde de fer; émanations nuisibles. — Sel de soude, fabrication avec le sulfate de soude ; fumée et émanations nuisibles.
— Sidfate de peroxyde de fer ou couperose verte, fabrication par l'action de l'acide sulfurique sur la ferraille ; fumée et émanations nuisibles. — Sulfate
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de fer, sulfate d'alumine et de l'alun, fabrication par le lavage des terres pyriteuses et aluminenses grillées ; fumée et altération des eaux.
Si l'on examine, en les comparant, les industries renfermées dans ces trois classes, on sera frappé de la différence de rang qu'elles occupent suivant la différence des pi'océdés mis en usage pour les obtenir; ainsi, telle substance qui, fabriquée d'une certaine manière, figure dans la première classe, retombe dans la troisième quand elle est produite par des moyens perfectionnés.
Quant à la réalité des inconvénients très-graves présentés par les fabriques rangées dans lapremière classe, elle est attestée par un grand nombre de rapports, d'enquèles, etc. Parmi ces documents divers, nous en examinerons seulement deux qui, en raison du mérite exceptionnel des savants qui les ont rédigés, méritent une attention sérieuse.
Le plus ancien en date est celui de MM. Braconnot et Simonin de Nancy. Des réclnniations très-nombreuses, très-instantes avaient été soulevées par des propriétaires à l'occasion d'une fabrique d'acides sulfurique et chlorhydrique qui devait être établie près de Vie (Meurthe) ; on sefondaitparticulièrement surce qui se passait à Dieuze dans une fabrique analogue. Le préfet désigna MM. Braconnot et Simonin pour examiner cette question. Leurs observations ont dû nécessairement porter sur l'usine de Dieuze qui était le terme de comparaison donné de cette enquête. Dans cette ville, la saline et la fabrique de produits cbimiques sont contiguës, elles produisent annuellement 280,000 quintaux métriques de sel ; 57,000 d'acide sulfurique, 65,000 de soude, 8,000 de chlorure de chaux; 50,000 d'acide chlorhydrique, 2,000 d'acide nitrique, 400 de sels d'élain, 500 de colle forte. « C'est près de cette immense fabrication, jamais interrompue, disent les auteurs, c'est autour de ces ateliers dont les hautes cheminées versent et mêlent incessamment à l'air des torrents de vapeur et de fumée que nous nous sommesplacés. Dans la direction du vent, à quelques kilomètres de distance, on sent déjà une odeur pénétrante d'acide sulfureux, d'acide chlorhydrique, de fumée de houille qui irrite la gorge et provoque la toux. Cet effet est plus intense près de la ville et dans son intérieur; il fautplusieurs jours pour s'yhabituer et n'en plus être incommodé. La vapeur et la fumée se répandent sous forme de brouillards, enveloppent la ville, les jardins, les champs, ou sont chassées au loin comme un nuage, selon que l'air est tranquille ou que le vent souffle avec plus ou moins de force. « En masse et vue de loin, la campagne et les cultures paraissent florissantes et ne point souffrir ; mais, de près, examinée en détail et sur les points où les vents soufflent le plus fréquemment, la terre est nue, stérile; l'herbe est brûlée, les feuilles desséchées, le jardinage mal venu. Dans le voisinage delà fabrique d'acide sulfurique, les arbres sont flétris du côté qui regarde les bâtiments desquels s'échappent des vapeurs acides. A peine écloses les feuilles sont frappées de mort. Nous avons vu des champs d'orges, de plantes oléagineuses, dévastées presque entièrement sur une étendue de plusieurs centaines de mètres.
(( Sur d'autres points (et nous pouvons citer les jardins du bâtiment, dit Hôtel- Dieu, vis-à-vis la fabrique de produits chimiques), les plantes potagères et d'agrément sont languissantes, les arbres anciens périssent en grand nombre chaque année, ceux que l'on plante ne peuvent réussir, malgré la bonté et la protondeur du sol ; les constructions elles-mêmes sont promptement détériorées ; les ferrements sont profondément corrodés, les gouttières, les conduits des eaux pluviales en fer-blanc ou en zinc sont percés et mis hors de service en très-peu de temps ; les peintures sont altérées tout de suite, ainsi que les meubles et les ustensiles
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domestiques. Ces faits sont si évidents, ils ont été tant de fois signalés que l'administration des salines les accepte et doit faire, dans son budget, la part des indemnités. »
Quelles sont donc les émanations qui donnent lieu à de pareils désordres? L'examen chimique a démontré sur les plantes et particulièrement dans la rosée, des traces incontestables d'acide sulfurique et cidorhydrique et à de grandes distances, surtout dans la direction des vents régnants. Quant aux inconvénients éprouvés par les individus, on a signalé, mais sans grandes preuves, la perte des dents, desophthalmies et des affections pulmonaires dans la population de Dieuze.
Ces résultats'si positifs démontrent la nécessité d'exigences sérieuses de la part de l'administration, dans les autorisations à accordera ces fabriques quand elles sont aussi considérables ou multipliées sur un même point. Ils prouvent l'importance des modifications à apporter dans la préparation des produits. « Les vapeurs, les émanations nuisibles aux ouvriers, disent les auteurs du rapport, sont expulsées par des ouvertures, des courants d'air, de hautes cheminées d'appel; mais c'est les déplacer seulement, les disséminer à de plus grandes distances ; leur puissance est, à la vérité, diminuée, affaiblie, les effets en sont moins immédiats, moins visibles, mais n'existent pas moins. Ces moyens convenables, pour de trèspetits établissements, ne le sont plus lorsqu'il s'agit de grandes exploitations. Ce qu'il ftmt obtenir, c'est V entière destruction de la fumée, des vapeurs toujours incommodes, même quand elles ne sont point insalubres » (Braconnotet Simonin Note sur les émanations des fabriques de produits chimiques. In Ann. d'hyg. publ. 1" série, t. XL, p. 128, 1848).
Un autre rapport plus intéressant encore, parce qu'il a été établi sur une plus vaste échelle, est celui qu'a présenté une commission composée de médecins, de chimistes, de botanistes et d'agriculteurs, et nommée par le gouvernement belge pour répondre à des réclamations incessamment formulées. Une sous-commission formée de chimistes se livra à un examen très-minutieux des divers éléments de cette vaste question ; examinant les matières premières, suivant les opérations dans leurs différentes phases, analysant la quantité, la qualité desgazquis'écha})pent par les cheminées des usines, et que l'on regardait avec raison comme la cause la plus puissante des détériorations qui étaient partout signalées. Ces observations portèrent plus spécialement sur les usines où l'on prépare l'acide sulfurique, l'acide nitrique, le sulfate de soude, l'acide chlorhydrique, la soude, le chlorure de chaux et surtout le sulfate de fer. De ces diverses fabriques, celles d'acide sulfurique sont peut-être les plus nuisibles de toutes, parce qu'elles donnent lieu au dégagement de deux gaz, dontil est très-difficile d'obtenir la condensation et qui s'échappent des chambres de plomb ; ce sont les acides sulfureux et hypoazotique, tous les deux également dangereux. Viennent ensuite les fabriques de soude, dont les inconvénients analogues aux précédents sont dus surtout aux gaz entraînés hors de l'usine et dont les effets semblent même s'étendre plus loin. Ces gaz lancés par les cheminées indépendamment des produits de la combustion de la houille, sont l'acide sulfureux et, en proportion beaucoup plus considérable, l'acide chlorhydrique. Voici, au total, lerésultat de cette enquête pour les deux ordres de fabrication dont nous venons de parler: 1" les gaz, même ceux qui se dissolvent avec le plus de facilité, et en plus grande quantité dans l'eau, résistent à la dissolution lorsqu'ils sont mélangés à des gaz insolubles, et cela d'autant plus que la propoziion de ces derniers est plusconsidérable ; 2" la rapidité du tirage dans les cheminées par lesquelles s'écoulent les mélanges gazeux,
CHIMIQUES (fabrique de produits). 107
produit encore un résultat analogue; 5" si les hautes cheminées, en délayant dans un grand volume d'air les vapeurs acides avant que celles-ci retombent sur lesol, ont la propriété de les rendre moins délétères, elles ont d'autre part le grave inconvénient, en déterminant un appel trop énergique, de contrarier les moyens d'absorption, et d'étendre sur un plus grand rayon les produits de ces émanations. Aussi la commission était-elle d'avis de supprimer les hautes cheminées dans ilesusinesde cette nature, ou du moins de supprimer toute communication entre ces clieminées et les appareils d'absorption, et de les remplacer par des cheminées basses qui n'opposeront pas une résistance aussi grande à l'absorption des gaz produits, et qui, grâce à leur tirage restreint, forceront les fabricants à tenir les appareils dans un état parfait de conservation. L'influence sur la végétation, cet objet principal de l'enquête, s'exerce d'une ' manière différente, suivant la direction des vents, l'humidité de l'atmosphère, la pluie, la configuration topographique du sol, les reliefs qu'il présente, etc. On a reconnu que les altérations sont plus sensibles dans la direction la plus constante du vent, sous l'influence d'un temps brumeux, ou de la pluie, et lorsque, par la ^' disposition du terrain ou la direction du vent, la fumée était ramenée sur le sol. Dans toutes ces circonstances, on a démontré, par les réactifs, la présence des agents chimiques auxquelsrallération était due. Ce sont ordinairement les acides "^ chlorhydrique ou sulfurique. Tandis qne sur les végétaux de même espèce, ne ''' présentant pas de signes d'altération, on ne peut constater la présence des "' mêmes acides. D'après ces recherches, certains végétaux seraient plus sensibles qued'autres aux causes d'altération; en tête des premiers figureraient le charme, 11" la charmille, le coudrier, le chêne ; parmi les plus réfractaires, le framboisier, ** lesspirées, le houblon et l'aune.
M' Cette partie du travail est terminée par les conclusions suivantes: « 1" 11 s» s'échappe des fabriques de produil s chimiques des émanations acides qui nuisent il* à la végétation d'un certain nombre de plantes ; 2" toutefois cet effet se produit • f d'une manière très-inégale pour les diverses espèces de plantes ligneuses ou heripiii bacées, cultivées ou spontanées, de telle façon que certaines espèces paraissent itiiî résister très-bien à l'influence nuisible des gaz acides, tandis que d'autres sont i,fci altérées par ceux-ci, mais à des degrés très-différents ; 3" le rayon dans lequel iciè s'exerce l'influence nuisible des gaz acides, dépendant de plusieurs circonstances j# essentiellement variables, ne saurait êlre iixé d'une manière absolue ; mais, dans jii6 chaque cas donné, on peut le déterminer pratiquement en observant jusqu'à 11(1 quelle distance les végétaux qui, comme les charmilles, sont très-attaquables par |ji: les émanations des fabriques, cessent d'offrir aucune des altérations spéciales qui iillf doivent être attribuées à l'action de ces émanations; 4" déterminé par ce procédé, jlila le rayon d'influence nuisible a différé beaucoup non-seulement pour les différents 0 établissements, mais encore dans les diverses directions autour du même établis- (iili! sèment, puisque c'était constamment dans la direction des vents dominants, et ij(|i: d'après les faits qui ont pu être observés d'une manière précise, l'influence ne id ^'étendait pas au delà de 2,000 mètres au maximum et ne descendait pas i((|)(( au-dessous de 600 mètres au minimum.
ijjjî Relativement à ïinfluence de ces usines sur la population elle-même, le juij; gouverneur de la province de Namur a fait recueillir les documents officiels jj^ji relatifs au mouvement des naissances et d«s décès pendant les cinq années qui j.|); ont précédé et suivi l'érection de ces établissements ; la moyenne a été favorable à .«jiii'accroissement de la population, tant dans les communes où les fabriques sont
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établies que dans les localités voisines . Ainsi , pour la première période (1859-1 843) , le chiffre des décès est de 1 sur 58, et pour la seconde (1844-1848) de 1 sur 66. D'autre part, M. Cambrelin, président de la commission médicale de la province deNamur, affirme que les émanations que répandent les fabriques de produits chimiques de la vallée de la Sambre, ne donnent lieu à aucune affection particulière, et que les maladies de poitriue ne sont pas plus fréquentes aujourd'hui qu'autrefois dans les communes où ces établissements existent ; la santé générale des populations limitrophes est restée la même que par le passé, et même celle des ouvriers employés dans les fabriques n'a pas été sensiblement ni sérieusement affectée. Si, parfois, ceux-ci sont atteints au début de leur apprentissage d'une laryngite, d'une bronchite, ou d'une gêne de la respiration, l'accoutumance ne tarde pas à faire disparaître ces indispositions, qui ne se renouvellent plus; la même observation a été faite sur les chevaux employés dans les établissements. Du reste, l'aisance et le travail que ceux-ci ont nécessairement répandus dans les localités voisines sont assurément pour quelque chose dans les résultats observés (Bussy. Examen de l'enquête faite en Belgique, concernant l influence des fabriques de produits chimiques sur la végétation et V hygiène publique. In Jour, de pharmac. et de chirn. t. XXXIII, p. 175 ; 1858).
Au total, il demeure bien entendu que, pour Braconnot et Simonin, comme pour les commissaires belges, la prophylaxie consiste: non dans l'emploi des hautes cheminées qui laissent retomber les vapeurs nuisibles ou les envoient au loin porter leur influence destructive, mais dans la combustion qui détruit les fumées, et dans la condensation ou la combinaison des gaz acides, de manière à rendre presque nulle la partie qui s'échappe. Or les chefs de ces usines sont généralement des hommes de science, parfaitement en état de trouver les moyens d'yparvenir, et qui sentent de leur intérêt de ne pas laisser perdra des produits possédant une certaine valeur.
C'est ce qui ressort d'un travail très-intéressant publié par un industriel distingué, M. Kuhlmann, lequel est arrivé à la solution de plusieurs points de ce problème. Il a fait connaître les améliorations qu'il a introduitesdanslesiabriques de soude artificielle, dont nous signalions plus haut les inconvénients ; il a condensé les vapeurs chloriques, les a unies à la baryte, de manière à obtenir, à trèsbas prix, du chlorure de baryum, que l'on peut avantageusement utiliser à divers usages chimiques.
Dans une labrique de noir animal, les vapeurs en sortant des fours à calcinanation des os dans lesquels l'ammoniaque, produite par cette calcination, se trouve mêlée à l'air brûlé des foyers, sont dirigées, avant d'arriver à la cheminée, dans une grande auge en pierre, où se meut un moulinet en fer muni de palettes en tôle; l'auge est couverte par un couvercle demi-cylindrique en métal. Pendant que les vapeurs traversent librement ce cylindre creux, en se dirigeant vers la cheminée, le moulinet soulève constamment et projette dans l'espace occupé par les gaz une pluie de gouttelettes d'une dissolution de chlorure de manganèse, résidu de la fabrication du chlore. M. Kuhlmann parvient ainsi à condenser àl'état de muriate, non-seulement l'ammoniaque que donne la calcination, mais encore celle que donne la combustion de la houille. Ce produit peut être utilisé dans l:i préparation de l'ammoniaque, et aussi comme engrais. Ces exemples que nous pourrions multiplier encore montrent qu'il s'est accompli à cet égard de sérieux progrès dans l'industrie au grand bénétîce des industriels et des populations voisines.
Reste une autre question qui, d'ailleurs, dépend entièrement des procédés mis
CHIMISTES (hygiè.^e). 109
en cÈuvre et de l'extension que peuvent prendre au dehors les produits nuisibles delà fabrication: c'est la distance qu'il est utile de maintenir entre les fabriques insalubres et les habitations qui les entourent. Cette question a été traitée par Darcet avec cet esprit pratique dont il possédait si bien le secret: « Si tous les vents, dit-il, soufflaient pendant des temps égaux, et toujours avec la même intensité, il est évidcntqu'il faudrait placer les fabriques au centre d'un cercle, à elles consacré, dont la circonférence servirait de limite aux habitations du voisinage, et auquel il faudrait donner un rayon d'autant plus grand que les émanations de la fabrique seraient plus intenses. » Mais, comme il le fait observer, les choses ne se passent pas ainsi : il y a des vents régnants, c'est -à-dire qui soufflent plus souvent et avec plus d'intensité que d'autres. Dès lors, le rayon de nocuité est nécessairement plus long dans la direction des vents régnants.
Uarcet, ayant relevé à l'Observatoire les observations météorologiques faites pendant huit années (1835-1843), a constaté le nombre moyen de jours pendant lesquels ont soufflé annuellement les différentes variétés de vents qui constituent ce qu'on appelle la rose des vents, l^ousne donnons ici que les résultats généraux pour les quatre vents cardinaux, dans lesquels nous englobons leurs variétés et sous-variétés, et nous trouvons les chiffres annuels moyens: Nord, 65; Est, 42; Sud, 130; Ouest, 129. Ainsi, dans notre région, lesvents régnants sont manifestement ceux du sud et de l'ouest; et c'est par conséquent du côté du nord et de l'est que doit se rencontrer la plus grande distance à laquelle il convient de \>hcer les fabriques nuisibles, par rapport aux habitations particulières et aux cultures importantes. Ainsi, les usines seront établies dans un polygone trèsirrégulier, près des angles ouest et nord et loin des angles est et sud. La figure et les proportions des rayons qui sont dans le rapport de fréquence des différentes espèces de vents doivent donc être tracées à l'aide d'une série d'observations semblables à celles qui ont servi de base au travail que nous venons d'snalper (darceL Des rapports de distance qu'il est utile de maintenir entre les fabriques insalubres et les habitations qui les entourent. \i\Ann. dlvjg. l^e série, t. XXX, p. 521; 1845.) E. Beaugrand.
Bibliographie. — Tillet. Obser. faites par ordre du roi, sur les côtes de Normandie, au
sujet des effets pernicieux, qui sont attribués dans le pays, à la fumée de Varech, lorsqu'on
brûle cette plante pour la réduire en soude, la Méni. de l'Acad. des se, p. 307, 1771. —
y Bellot, De la Rivière et Desessartz. Rapport sur le laboratoire du sieur Charlard, et les
inconvénients qui peuvent résulter pour les maisons voisines, de la distillation d' eau- forte
qui se pratique journellement dans ledit laboratoire. Paris, 1774, in-i". — Darcet. Des rap-
IPU ports de distance qu'il est utile de maintenir entre les fabriques insalubres et les habita-
Ljl,} lions qui les entourent. In Ann. dhyg., 1" sér., t. XXX; 1845. — Chevalier et Guérard.
1^ MétH. sur les rendus liquides iirovenant des établissements industriels. Ibid., t. XXXVI,
" p. *J'J; 1846. — Braconnot et Simonin. Note sur les émanations des fabriques de produits
lièf chimiques. Ibid., t. XL, p. 128; 1848. — Kchlmann. Mémoire sur les améliorations dans
ijjll l'hygiène des manufactures de produits chimiques. In Journ. de pliarm. et dechim.,l. XXX,
I p. 381; 1856. — Zwei Gutachten der k. preuss. wissensch. Députai., etc., betreffend die
T Anlage einer Essig- und Bleizucker-Fabrik. In Casper's Vierteljahrschr . , t. XI, p. 105;
i0 1857. — Schauenstein. Die Sodafabrikation in gesundheitspolizeihcher Hinsicht. lu WochenbL
,jjj der Zeilschr. der k. k. Gesellsch. der Aerzte zu Wien, p. 529, 1857. — Bus>y. Extrait de
' l'enquête ordonnée par le ministre de l'intérieur en Belgique, concernant l'influence des
1"'* fabriques de produits chimiques, sur la végétation et l'hygiène publique. In Journ. de
0'- pharm. et de chim., t. XXXUI, p. 175; 1858. — Plus un grand nombre de rapports dans
jjjj'J l'exposé des travaux d'hygiène des divers départements, dans lesquels sont conseillés ou con-
„ stalés, les différents modes d'absorption et de combinaison des gaz nuisibles. E. Bgd.
ef* CHIMISTES (HïGiÈNE professionnelle). Les travaux qui s'accomplissent is* dans les laboratoires de chimie, la préparation ou l'analyse des diflérents corps.
no CHIMISTES (hygiène).
la température élevée qui est souvent nécessaire dans ces opérations, les propriétés particulières explosives ou vénéneuses des substances sur lesquelles on agit, expliquent suffisamment la fréquence et la gravité des accidents auxquels les chimistes sont exposés. Une excellente thèse sur cette question a été soumise, en 1866, à la Faculté de médecine de Paris, par M. Thelmier, victime lui-même d'un accident de laboratoire. Déjà, cependant, il faut le dire, on avait signalé depuis assez longtemps les dangers des travaux de ce genre, et sans parler des faits particuliers sur lesquels nous aurons occasion de revenir, il y a plus d'un siècle, Samuel Prieur, avait, en 1751, soutenu à Halle une très-curieuse dissertation, intitulée : De morbis pharmacopœorum et chymicorum. Nous y ferons plus d'un emprunt. On sait, enfin, que dans le moyen âge des alchimistes ont été victimes de leurs bizarres opérations.
Dans l'examen des faits dont il nous reste à parler, ce que nous avons de mieux à faire c'est de suivre l'ordre adopté par M. Thelmier, seulement nous remonterons plus haut que lui dans le passé, et aux observations récentes qu'i. rapporte nous en joindrons d'autres de date plus ancienne et non moins intéressantes.
M. Thelmier ramène à trois groupes les accidents qui peuvent se produire dans les laboratoires : 1» les brûlures; 2 les empoisonnements ; o" les explosions.
I. Brulukes. Elles ont lieu par les corps sous leurs différents états, et sont, on le comprend, en rapport, par leur gravité, avec le degré de température du corps comburant.
1" Brûlures par les gaz et par les vapeurs Elles sont très-fréquentes et agissent généralement, en raison de la prompte diffusion de ces substances, sur des surfaces assez étendues. Les corps qui y donnent lieu le plus ordinairement sont les vapeurs d'acide chlorhydrique, de phosphore, d'acide fluorhydrique, etc. Lesueur, chef du laboratoire d'Orfila, démontant un appareil dans lequel on avait préparé de l'acide fluorhydrique, les vapeurs se répandirent sur sa main, et malgré l'immersion immédiate dans l'eau froide, il en résulta une inflammation très-violente, remontant jusqu'au tiers supérieur du bras, avec fièvre intense; la guérison se fit attendre plus d'un mois. M. le professeur Isidore Pierre a longtemps souffert de brùlui'es faites en préparant l'éther bromique avec le brome liquide, etc. (Thelmier).
2» Brûlures par les liquides. Elles présentent, ou peut le dire, un danger permanent. On sait ce qui peut résulter des imprudences de verser de l'alcool, du pétrole, dans une lampe pendant qu'elle brûle; on connaît l'action corrosive des acides sulfurique, nitrique, chlorhydrique, etc., quand ils sont concentrés; tout le monde a présente à l'esprit l'histoire d'un jeune chimiste, plein d'avenir, PolydoreBoullay, mortellement briilé parla rupture d'un flacon d'éther.
3° Brûlures par les solides. Elles sont occasionnées par tous les corps solides poi'tés à une très-haute température, mais surtout par ceux qui sont susceptibles de déflagration, et à la tête desquels on peut citer le phosphore. Plusieurs chimistes ont essuyé de graves brûlures pour en avoir imprudemment mis dans leur poche. Pelletier, père, fut ainsi cruellement brûlé à la cuisse, et mit plus de six mois à se rétablir ; un élève de l'Ecole pratique, atteint de la même manière, perdit un testicule. Mais, c'est surtout, en moulant le phosphore dans des tubes de verre, ce qui se fait par une aspiration avec la bouche, que les accidents se produisent. Le phosphore trop vivement aspiré entre dans la bouche, de là des désordres très-graves.
CHIMISTES (hygiène]. Hl
Moyens prophylactiques. Des gants en caoutchouc ou enduits d'un corps gras préviendront les accidents produits par les gaz ou les vapeurs, et par les liquides corrosifs, tels que les acides concentrés. Quand il y a des métaux en fusion dans des creusets, on saisira ceux-ci avec de longues pinces afin d'en ■^ opérer le transvasement sans danger. Enfin, dans le moulage du phosphore, il faut avoir soin de placer au-dessus de celui-ci une couche épaisse d'eau dans le tube aspirateur, quand le liquide innocent arrive aux lèvres on s'arrête aussitôt. Dans ces sortes de brijlures, M. Malaguti, conseille les lavages répétés avec une eau alcaline ou de l'eau de javelle ; avec un peu de magnésie, les douleurs disparaissent alors assez prompteracnt, mais la cure en est généralement longue (Thelmier). II. Empoisonnements. Contrairement à ce que l'on pense habituellement, l'asphyxie par les vapeurs de carbone paraît aujourd'hui tellement rare, que M. Thelmier n'en a pu citer un exemple. Autrefois ces accidents étaient beaucoup plus fréquents, ainsi Pi'ieur, en 1751, fait observer que, pendant l'hiver, les laboratoires étant tenus exactement fermés, les chimistes sont exposés aux vapeurs carboniques ; qui déterminent souvent des phénomènes d'aspliyxie, quelquefois mortels, et d'autrefois suivis d'un état morbide plus ob moins piolongé.
De même que les briilures, les empoisonnements peuvent être déterminés par les corps sous leurs trois différents états.
1" Les ya% et les vapeurs sont les substances qui agissent le plus souvent ; on connaît l'action irritante que le chlore exerce sur les bronches et les accidents aigus auxquels il peut donner lieu quand il a été respiré en certaine quantité. L'acide nitreux est excessivement grave, et son aspiration a plus d'une fois donné lieu à des désordi-es mortels : nous avons cité des exemples (1"^^ sér.. t. V. p. 649, et suiv.).
Les vapeurs arsenicales ont déterminé plusieurs cas d'empoisonnements bien connus. Le premier en date est celui de Tachenius, célèbre chimiste du dix-septième siècle. Voulant entièrement sublimer l'arsenic jusqu'à ce qu'il ne restât au fond du vase que de l'arsenic fixe, il ouvrit le vase après de nombreuses sublimations, et sentit une odeur tellement agréable qu'il n'en avait, dit-il, jamais respiré de semblable. Mais au bout d'une demi-heure, il fut pris de douleurs et de spasmes de l'estomac, avec état convulsif des membres, dyspnée, pissementde sang, coliques, etc. Cet état dura au moins une demi-heure, et ne se dissipa que par l'usage du lait et de l'huile; mais sa santé resta longtemps chancelante, et longtemps il demeura en proie à une sorte de fièvre hectique (Hy>pocr. Cliemicus, cap. XXIV, Paris, 1869, p. 202, in-12''). Plus près de nous se place l'observation du chimiste Gehlen, professeur à Munich, mort en 1815, après plusieurs jours de souffrances, pour avoir respiré une faible quantité d'hydrogène arsénié. R. Schindler éprouva également de graves accidents pour avoir inspiré un peu d'hydrogène arsénié, mais il finit par guérir; cette observation a été relatée en détail par son frère {Grœfe's und Walt's J., t. XXVI, p. 624, 1837).
Le professeur Robertson, de Calcutta, montrant, en 1857, l'appareil de Marsh, à ses élèves, un courant d'air violent dirigea le jet d'hydrogène arsénié au visage du professeur, qui éprouva sur-le-champ un sentiment de brûlure et de constriction tel qu'il fut obligé d'interrompre sa leçon ; malgré des accidents trèsgraves il finit par guérir {Bristish and For. Med. Rev., 2" sér., t. XX, p. 521, 1857). O'Reilly a vu succomber un gentleman, qui, dans une expérience, avait respiré ce gaz funeste (ibid.). Enfin, M. Mettrais, pharmacien, ayant, dans une expertise de médecine légale, fait fonctionner un appareil de Marsh, dans un
H2 CHIMISTES (hygiène).
local mal ventilé, éprouva des accidents dont il finit par se remettre heureusement (J. flechim. mal., ¥ ser., t. X, p. 69, 1864).
Suivant un chimiste ancien, Juncken, l'antimoine est formé de soufre doré, acide âci'e, très-volatil, et d'un alcali; c'est, dit-il, ce que démontrent les vapeurs qui viennent frapper ceux qui préparent le verre d'antimoine, sous l'influence de la chaleur, et qui occasionnent des vertiges, des accidents du côté de la poitrine, peuvent irriter l'estomac et amener des accidents très-graves [Chini. expériment., sect. V. cap. ii. Franco!, A. M., 1701, p. 291).
Prophylaxie. Existe-t-il des moyens de prévenir ce« accidents? Au commencement du siècle dernier, Geoffroy l'aîné, signale les dangers, pour l'opérateur, des dissolutions que l'on fait de substances métalliques par le moyen des esprits corrosifs. Les exhalaisons du mercure, de l'antimoine, du plomb, du cuivre, les vapeui's des esprits corrosifs du nitre, du vitriol, du sel, sont tout à fait pernicieuses, et encore plus quand ces fumées corrosives et métalliques sont réunies ensemble. On prend, dit-il, la précaution de faire ces sortes d'opérations, au grand air ou sous les cheminées; mais on n'est pas toujours le maître de prendre ces précautions, ou bien, par quelque hasard, elles se trouvent rendues inutiles. L'auteur propose pour supprimer entièrement ces vapeurs, de couvrir la dissolution d'une matière capable de retenir les exhalaisons; les huiles végétales lui paraissent remplir parfaitement cette indication, etc. (ilfe'?3i. de l'Acad. des se, 1719, p. 71).
Les moyens employés aujourd'hui ne s'éloignent pas beaucoup de ceux qui étaient autrefois en usage et dont parle Geoffroy : c'est toujours une cheminée perfectionnée sous le nom de cheminée d'appel, dont le tirage est sollicité par un fourneau. On peut aussi se servir d'un ventilateur.
P. ur prévenir les dangers résultant de la présence de l'hydrogène arsénié, on peut faire de légères fumigations chlorées ; pour l'acide cyanhydrique, dont les émanations sont très-dangereuses, on opérera en plein air, comme cela se faisait déjà du temps de Geoffroy, et l'on fera dégager du chlore, qui en amène la décomposition.
2" Par les liquides. Pour qu'un empoisonnement puisse avoir lieu par uu liquide, il faut qu'une surface dénudée assez étendue ait été mise en contact iivec la substance toxique, ou que celle-ci ait corrodé la peau et qu'elle ait ensuite été absorbée par les tissus mis à nu. L'ingestion par les voies ordinaires ne peut guère avoir lieu que par le fait d'une distraction. C'est ce qui arriva, on le sait, à l'illustre Thenard qui, pendant uue leçon, avala une gorgée d'une solution de sublimé, croyant prendre de l'eau sucrée. L'usage des blancs d'œui's le sauva et amena une prompte guérison (Thelmier) .
5" Par les solides. Ces cas sont également très-rares et ne peuvent guère amener que de simples accidents, quand on goûte, par exemple, des substances incolores afin de les reconnaître (Thelmier).
III. Explosions. Telle est, sans contredit, la source la plus commune et la plus redoutable des accidents de laboratoire. Ces accidents sont devenus plus fréquents, cela se conçoit, à mesure que les progrès de la science ont augmenté le nombre des substances explosiblcs.
Ici, comme dans les paragraphes précédents, nous examinerons les corps dans leins trois différents états, et, quant aux faits, nous n'aurons, en vérité, que l'embarras du choix.
1" Explosion du gaz. Ou en possède de très-nombreuses observations; ainsi,
CHIMISTES (hygiène). HZ
par exemple, quand on a commencé à fondre de la craie, du platine et autres corps réfractaires à l'aide d'une flamme due à l'inflammation d'un mélange d'hydioffène et d'oxygène, il est survenu des détonations ; on en a prévenu le retour en interposant des toiles métalliques entre l'orifice de sortie du gaz et l'extrémité du tube oii s'opère la combustion, et surtout en faisant arriver séparément ciiacun de ces gaz pris dans un générateur isolé (Thelmier). Liebig a communiqué a M. Thelmier deux cas d'explosions très-violenles résultant, l'une, d'un mélange de sulfure de carbone et de bioxyde d'azote ; l'autre, d'un mélange destiné à de; feux de ben/^ale et dans lequel se trouvait du chlorate de potasse. La rupture d'un appareil en fonte employé par Thilorier, pour la liquéfaction de l'acide ca-bonique, a frappé mortellement un jeune préparateur de l'École de pharmacie, Osmin Ilervy. On évite maintenant les dangers de cette préparation, en se servant d'un appareil en fer forgé, et doublé de plomb à l'intérieur, en cas de rupture le plomb se déchire sans projeter d'éclats (Thelmier).
2° Erplosions de liquides. La déciruverte et l'étude du chlorure d'azote ont coûté au célèbre Dulong un œil et deux doigts de la main. M. Wurtz, en faisant réagir du protochlorure de phosphore sur le sodium, a été victime d'une violente détonation : le ballon s'est brisé en éclats, des fragments ont été projetés dans l'œil droit, et la vue de ce côté fut assez longtemps compiomise.
M. Lippmanu a été renversé et a eu la main droite hachée par des éclats de verre provenant de l'explosion d'un vase, imprudemment remué, et dans lequel il préparait de l'acétate de chlore, en faisant passer un courant d'acide hypochloreux sur l'acide acétique anhydre, etc. (Thelmiei').
o" Explosions de corps solides. On peut ranger dans cette classe tous les mélanges détonants, l'iodure d'azote, l'oxalate d'argent, et surtout les fulminates d'argent et de mercure. (Pour les sinistres arrivés dans les fabriques, voy. Fulminates.) Les observations relatives aux dangers de ces explosions sont loin d'être nouvelles ; en voici la preuve : Fred. Hoffmann rapporte qu'un apothicaire ayant mis dans une cornue de verre assez épaisse, du baume de soufre térébenthine, la plaça sur un bain de sable après avoir bien bouché les jointures du récipient, il poussa la matière avec un feu un peu vif. Tout à coup une explosion terrible eut lieu, un garçon qui pilait les drogues dans la cour, près de l'officine, fut jeté contre le mur, vm autre fat renversé sans connaissance à la porte de cette même cour (Ohs. plujsico-chimiques , lib. III, obs. 15, Halle 1722, in-4"). Un pharmacien, à Limboiu'g, voulant pulvériser de l'or fulminant, dans un mortier avec un pilon de fer, il se fit une explosion épouvantable : le pharmacien fut jeté à Verre le visage tout brûlé (Dolaeus, Ephem. nat. cur., dec. 1, ann. IX, X, obs. 1S6, 1678). Suivant Hannœus, For fulminant récemment préparé doit être séché avec boQucoup de précautions; l'auteur pilant, lui aussi, quelques grains \ de cette substance dans un mortier, l'explosion eut lieu, le mortier et le pilon volèrent en éclats {Ibid. ,iec. Il, ami. X, obs. 155, 1691).
Un élève en pharmacie a été lue à Munich en 1817, par la détonation d'un mélange de chlorate de potasse, de soufre, de sucre, et de cinabre destiné à la fabrication d'allumettes et qu'il triturait dans un mortier de serpentine. M. Fordos a été gravement atteint à la figure par un accident de ce genre, dans la préparation de l'antimoniure de potassium. Le docteur Oppenheim scellait à la lampe un matras plein d'oxalatc d'argent, quand une explosion eut lieu; il fut jeté à la renverse et grièvement blessé au visage et au bras droit. Le fulminate d'argent a été cause d'accidents assez nombreux. L'auteur de la thèse que nous avons tant
DICT. ENC. XVI. 8
iU CIHMOPHILA.
de fois citée, M. Thelmicr, a eu la muiu droite affreusement mutilée, la gauche, jiinsi que le visage hachés par des éclats de verre, et la vue compi'omise par l'explosion d'un flacon qu'il débouchait et qui contenait 5 grammes de fulminate d'argent (Thelmier).
Prophijlaxie. Nous avons dit ce qu'il y a à faire pour les gaz ; voyons les moyens propres à conjurer les dangers pour les autres cas. Si l'on fait chauffer un liquide explosible dans un bain d'huile, le récipient doit être entouré d'un manchon de fer. Généralement on se sert d'un tube de verre, on y verse le liquide, et on l'introduit dans le manchon, sur lequel on visse un couvercle de même nature.
Quand on n'a pas besoin de porter le liquide à une température supérieure à 100", il n'est pas nécessaire d'employer le bain d'huile : on se sert alors d'un bain-marie ordinaire, et, au lieu d'un tube de fer, on prend pour manchon protecteur un simple tube en fer-blanc.
Si l'on opère à feu nu sur une substance explosible, il est bon de i-ecouvrir d'une toile métallique le creuset ou le matras qui la renferme; de cette façon les éclats du l'écipient ne peuvent frapper l'opérateur. Il est utile, dans tous ces cas, de protéger le visage à l'aide d'un masque en fils métalliques plus fins que ceux dont on fait usage dans les salles d'armes. De cette façon les plus petits fragments de verve ne peuvent compromettre les organes de la vue. 11 n'existe aucun autre moyen qu'une très-grande prudence pour se mettre à l'abri des accidents de ce genre. Lorst|ue l'on triture dans un mortier un mélange détonant, on a cru remarquer qu'il fallait toujours faire décrire au pilon des cercles concentriques dans le même sens. Lorsqu'on mélange dans un ballon de verre des substances capables de faire explosion, il est bon de s'entourer d'un linge épais humide ou sec suivant la nature des corps sur lesquels on opère. De cette manière les débris ne pourront blesser l'opérateur (Thelmier) .
Mais malheureusement f)our les chimistes, comme pour les ouvriers employés à des travaux dangereux, l'habitude du péril fait trop souvent négliger l'emploi des moyens propres à le conjurer. E. Beaugkand.
Du'.LioGRAiJHiE. — DoL Kus ^J.l. Dc aitii. fulmiiiautis improvisa detonatione. \viEphem. N. C. dec. 1, an. IX, X, obs. -ISO; 1678. — HANN.t:us. Aurum fubninans sine igné accensum. Ibid., Dec. II, an. X, obs. 153; -1691. — Geoffroy Et.-Fr.). Moyen facile d'arrêter les vapeurs nuisibles qui s'élèvent des dissolutions niélalligues. In Mém. de l'Acad. des se., p. 11, ni9. — Phieik [S.). De morbis pharmacopœorum et chyndcorum. Halse Magdb., 1731, in-4''. — ScHiN'DLER (H.-B.). Vergiflung diirch Arsenikwassersloffgaz. In Grœfe's und Waltliers Joui-n., t. XXVI, p, 62i; 1837. — Richabdson (B.-W.). Poisoning by Arseniurelted Hydrogen [HalfYearhj Rep., etc.). In Bril. and For. Bev , 2« sér., t. XX. p. 521 ; 1857. — Metthais. Sur l'empoisonnement par les vapeurs d'hydrogène arsénié. In Joui'n. de ckiw-, 4"> scr., t. X, p. 6'J; 186i. — Thelmier (J.-Andr.). Des accidents dans les lahoratohvs de chimie. Th. de Paris, 1866, n° 174. E. Ugp.
CHimoPHILA (on a souvent aussi écrit Chimaphila). Genre déplantes, du croupe des Pirolacées (c'est-à-dire des Éticoïdées), détaché du genre Pirola luimême par Pursh, dans sa Flore de V Amérique du Nord (I, 500), principalement pour les P. macidata L. et umbellata L. Les caractères généraux de ce j:enro sont toutefois ceux des Piioles. « Les sépales y sont, avons-nous dit (Adansonia, l, 196), unis à leur partie inférieure, ce qui arrive dans beaucoup de viiiis Pirola, notamment dans le P. secunda L. Mais les pétales m'ont paru entièrement indé|jendants. Les anthères ont les pores de déhiscei. ce dirigés en bas alors qu'elles sont extrorses. Quant à l'expansion membraneuse que l'on aperçoit
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à la base de leur filet, elle ne dépend aucunement du disque. Il y a un véritable disque liy[iogyne annulaire à la base de l'ovaire, mais il est fort peu développé. Les Chimophila sont, en somme, fort peu différents des Piroles proprement dites. Leurs grappes prennent souvent un peu la forme ombcllce, et leur style est trèscourt, de façon que les cinq lobes stigmatifères se trouvent comme appliqués directement sur le sommet de l'ovaire. Mais ces lobes sont bien d'origine placentaire, et ils sont superposés aux sépales, c'est-à-dire alternes avec les loges ovariennes. )) Le Chimophila umbellata de Nuttall {Gen. amer., I, 274), qui est le C. corymbosa de Pursli, ou mieux le Pirola umbellata L. {Spec. plant., 567), est une petite plante berbacée, vivace, qui croît dans les forêts ombreuses du nord de l'Amérique, de l'Asie et de l'Europe. Sa soucbe souterraine rampe sous lerre; il s'en dégage des branches dressées, un peu anguleuses, qui sont chargées des cicatrices de feuilles tombées. Ses fenilles sont ra[)procliées en verticilles irré^uliers, au nombre de un à quatre ; elles sont persistantes, coriaces, cunéiformes-lancéolées, aiguës, dentées eu scie, lisses, luisantes, un peu plus pâles ■en dessous, avec uu pétiole très-court. Les fleurs sont réunies en une sorte de corymbe; les pédicelles portent vers le milieu de leur hauteur d'étroites bractées linéaires. Le calice est à cinq dents aiguës ou un peu arrondies, bien plus court que les pétales qui sont arrondis, concaves, d'un blanc crémeux, avec la base teintée de pourpre. Les dix étamines hypogynes ont un filet si^moïde, charnu, triangulaire, pubescent et dilaté dans sa moitié inférieure, fililorme supérieurement. Les anthères ont leurs deux loges terminées par un orifice tubuleux, porricide, dont le sommet est dirigé en Las dans le boulon, mais se redresse dans Ja Heur épanouie. Le pollen est blanc. L'ovaire, arrondi, déprimé, à cinq lobes ■obscurs, est surmonté d'un style droit, inséré dans la concavité apicule de l'ovaire dont il égale environ la moitié eu longueur. 11 est obconiijue, et sa grande base sedilate en un sommet convexe, pelté, divisé en cinq lobes stigmatifères peu prononcés. Le fruit est une capsule dressée, déprimée, quinquéloculaire, s'ouvrant en cinq valves à partir du milieu environ de la hauteui-. Cette petite plante porte en Amérique les noms vulgaires de Winler-Greeii et Pipisewa. Les Françai^ lui donnent le nom significatif à' Herbe-à-pisser et de Paigné. C'est le Harnkraut, Waldmangold ou Nabelkraut des Allemands. Ses feuilles persistantes sont d'abord douces au goût, puis amères. On les dit astringentes, et c'est un de ces remèdes locaux qu'on a proposés pour couper les fièvres d'accès ; mais il faut, dans ce cas, les employer en décoction et non eu infusion qui est beaucoup moins active. Le L)'' Somerville qui a publié un travail (in Medico-chir. Trans., V, 540) sur « les propriétés diurétiques du C. umbellata, » a surtout vanté cfaUe plante contre les hydropisies, apiès l'avoir administrée avec succès dans l'ascite et avoir reconnu que, comme diurétique, « elle a au moins les propriétés de YUva ursi. D'après la thèse de Mitchell (in Barton Collect.. II, 2), elle a même été présentée aux États-Unis comme un remède du cancer, avec deux observations de guérison. C'est au Canada surtout qu'on l'emploie comme diurétique. On l'administre comme palliatif dans les cas de straugurie et de colique néphrétique; elle diminue, dit-on, la cuisson uréthrale lors du passage des urines des blennorrhagiques. Les souches et les branches aériennes sont amères et un peu piquantes. Comme les feuilles, elles ont été prescrites topiquement et sont, dans ce cas, dit-on, stimulantes.. D'autres assurent que la feuille fraîche est acre, rubéfiante, vésicante même. C'est surtout comme tonique et stomachique que^ cette espèce a de la valeur. Je ne sais sur quoi se fonde sa réputation populaire
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comme anti-scrofuleuse. Il y avait à Londres, d'après Lindley (FI. med., 375), un charlatan, ignorant fieffé, qui prescrivait des médicaments d'origine américaine et notamment un spécifique contre les états scrofuleux les pins graves; on ci'oyait que c'était simplement le C. umheUata. Généralement, cette lierbe s'emploie coupée en morceaux ténus, « à la dose d'une once pour une pinte d'eau, infusée pendant douze heures, puis réduite par l'ébuUition à moitié. L'extrait est usité à la dose de cinq scrupules par jour. « Le C maculata Pup.sh, originaire aussi de l'Amérique du Nord aurait, dit-on, les mêmes propriétés et servait aux mêmes us;iges. On l'a dit narcotique ; ce qui ne semble pas être l'opinion de Pursh. Wood et Back ont établi qu'il avait les mêmes vertus que le C. iimbellata. H. Bn.
Radius, Dissert, de Pi/rola et Chimaphila. Leipzig, 1821, in-4<', c. fig. — Nuttall, Gen. amer., I, '274. — Lamk, Illiistr.,t. 5G7, 2. — Don, in Mcm. Werner. Soc, V, 245. — Hooker (W.-J.). FI. bor-amer., t. 138. — Méuat e! Del., Dict. Mat. méd., V, 564. — Endl., Gen., n" 4548. - ToRREY, FI. N. Amer., I, 435. — Bigelow, Med. Bot., W, t. 21. — Lixdl., Veg. Kingd., 450. — Endl., Enchiridio7i, 374. — Guie., Drog. simpl, éd. 6, III, 6. — Rosenthal, Sijn. plant, diaph. 522.
cniMPANZË (Troglodïtes). Plusieurs genres de singes diffèrent de tous les autres par une ressemblance encore plus marquée avec l'homme que celle dont les animaux de celle famille nous donnent en général l'exemple. Ils ont le visage plus analogue au nôtre et d'une expression qui serait peu différente si elle ne conservait encore en partie le type bestial ; leur cerveau est plus volumineux, leur taille plus élevée et leur station presque droite. Leur intelligence est supérieure à celle des singes ordinaires, et dans le jeune âge on les croirait peu inférieurs à l'enfant sous ce rapport. (]es singes ont le sternum aplati ; ils manquent tous de queue, et, sauf les gibbons, ils ne portent pas de callosités fessières. Mais ce sont des quadrumanes dans le senspropre de ce mol, puisqu'ils ont les pouces des quatre extrémités opposables aux autres doigts, et si, par leur structure particulière, ils s'élèvent au-dessus des mammifères de leur propre groupe, ce ne sont cependant pas des hommes puisque les dispositions anatomiques qui les distinguent ne les placent pas à la hauteur de ces derniers, et que. pour la plupart, elles sont appropriées à un autre genre de vie que le notre. Il est toutefois convenable de faire de ces pi-emiers quadrumanes un groupe particulier et on a constitué pour les y classer, la tribu des singes anthropomorphes; ce sont les mêmes que Liiuié réunissait dans son genre homo à l'homme luimême, savoir : l'orang-outang, le chimpanzé, le gorille, confondu avec le chimpanzé par l'auteur du Systema naturœ, et les gibbons. On y a ajouté récemment trois genres fossiles propres aux terrains tertiaires de l'Europe et que l'on a observés, les deux premiers en France, et le troisième en Italie. Ces genres, actuellement disparus, ont i-eçu les noms de ilryopithecus {Lsirlel) , pliopithecus (P. Gerv.) et oreopithecus [idem). L'orang-outang, le gorille et les gibbons, devant faire l'objet d'autant d'articles séparés, nous n'ayons à nous occuper ici que du chimpanzé celui de tous les anthropomorphes qui ressemblerait le plus à notre espèce, si, à des proportions plus rapprochées des notices, il ne joignait un cerveau encore moins semblable au cerveau humain que ne l'est celui de l'orang.
Le chimpanzé, que Linné nommait/iomo troglodytes, ai dont on fait aujourd'hui le genre troglodyte (troglodytes), a la tète presque globuleuse, mais avec une dépression déjà évidente dusynciput. un épaississement considéi'able des arcades sourcilières, une brièveté singulière du nez qui est comme écrasé, un écarte-
CHIMPANZE. 117
ment des yeux plus grand que cela n'a lieu chez l'homme, un prognathisme plus notable encore que celui des dernières races humaines, et une ampleur des oreilles que notre espèce ne présente dans aucun cas. Ses oreilles sont en outre débordées à leur pourtour et elles manquent de lobule; cependant la partie supérieure de la conque n'y prend pas cette disposition relevée en pointe qui donne à cet organe chez beaucoup de singes le cachet de bestialité que la statuaire attribue aux faunes et aux satyres. Le cou est court sans que la tète soit pour cela mieux équilibrée au-dessus de lui, surtout lorsque l'animal prend la station droite de notre espèce, attendu que la plus grande partie de la masse céphalique se porte en avant du trou occipital, ce qui est en rapport avec le maintien naturellement incliné de l'animal et sa marche plutôt obliquement quadrupède que réellement bipède. En effet, le corps porte dans l'un et dans l'autre cas sur les membres de derrière, ici plus courts que chez l'homme, et en même temps sur les antérieurs qui sont au contraire plus longs que dans notre espèce et servent comme de crosses ou de béquilles pour assurer la solidité des poses ou la régularité de la progression et empêcher l'animal de trébucher à tout instant en avant, ce qu'il ne manquerait pas de faire s'il se tenait tout à fait droit comme on le réprésente dans la plupart des figures qui en ont été publiées. Toute la charpente osseuse du chimpanzé répond à ces conditions d'équilibre dont on retrouve particulièrement le contre-coup dans l'étroitesse du sacrum et l'allongement ainsi que l'étiilement des os iliaques, et il en est de même chez les autres anthr pomorphes. Les muscles n'ont pas le développement qui les caractérise chez l'homme, ilii moins dans cerlaines parties du corps, et leur force tient plutôt à quelques différences dans la longueur ou l'insertion qu'à la masse de leur partie charnue; ceux des fesses en particulier ne forment qu'une faible saillie, et les mollets sont pour ainsi dire absents. L'animal dans son ensemble ressemble presque à un cul-de-jatte, usant comme le fout les gens atteints de cette infirmité, de ses membres de devant autant que de ses membres de derrière pour se mettre eu marche : alors ses mains de devant appuient sur le sol par la face externe des doigts et non par la face palmaire ; le tronc est raccourci, la poitrine large et le ventre gros. Le chimpanzé semble être embarrassé lorsqu'il chemine ou qu'il court, mais il retrouve en grimpant aux arbres et sur les rochers, toute son agilité et toute la rapidité de ses mouvements.
Cet animal a, comme l'homme et les singes propresà l'ancien continent, trentedeux dents, et elles sont réparties suivant la formule commune aux mêmes animaux. Sa dentition de lait se compose également de vingt dents. Les incisives du chimpanzé sont assez fortes ; ses canines prennent du développement avec l'âge, principalement chez les sujets mâles ; ses molaires ont plus de ressemblance avec celles des orangs qu'avec celles de l'homme et surtout du gorille. L'ensemble des dents n'est pas placé sur une ligue arquée, comme dans notre espèce ; il y a un petit intervalle entre les incisives et les canines; les molaires sont à peu près en ligne droite.
Le caecum du chimpanzé est pourvu d'un appendice vermiculaire, et il n'y a pas d'os intermédiaire au procarpe et au mésocarpe, ce qui, d'ailleurs, est aussi l'un des caractères de l'espèce humaine. Toutefois, les doigts sont plus longs que dans cette dernière, sauf cependant le pouce des mains supérieures, et ils sont appropriés aux habitudes grimpeuses du chimpanzé. U y a \o paires do côtes, au lieu de 12 ; 4 lombaires ; 4 sacrées (parfois 5) et 5 coccygiennes.
Le singe qui nous occupe atteint à peu près la taille d'un mètre et demi ; il vit
118 GHIMPAINZÉ.
par petites bandes et se nourrit principalement de fruits, de feuilles, de tiges succulentes, de racines ainsi que d'autres substances tirées du règne végétal.
Il est possible que les anciens aient eu connaissance de cette curieuse espèce de quadrumanes, mais, dans ce cas, ils ne l'auraient vue qu'une seule fois : il n'est pas même certain que le grand faithropomorphe, propre à la côte occidentale d'Afrique, auquel il est fait allusion dans ce cas, ne soit pas le gorille des naturalistes actuels plutôt que le cbimpanzé véritable. Cette observation remonte au périple d'Hannon, amiral carthaginois, chargé de faire le tour de l'Afrique pour y fonder des villes libyphéniciennes. Après être sortie des colonnes d'Hercule et avoir longé, pendant plusieurs semaines, la côte est de l'Afrique, la flotte carthaginoise arriva à la Corne du sud, où elle découvrit une île qui avait un lac, et, dans ce lac, était une autre île remplie d'/iommessawDa^es. « En beaucoup plus grand nombre, ajoute le rapport d'Hannon, étaient les femmes, velues sur tout le corps, que nos interprètes appelaient gorilles. Nous les poursuivîmes, mais nous ne pûmes prendre les hommes ; tous nous échappèrent par leur agilité, étantcreninobates (c'est-à-dire capables de grimper sur les rochers les plus escarpés et les arbres les plus droits) et se défendant en nous lançant des pierres. Nous ne prîmes que trois femmes qui, mordant et déchirant ceux qui les emmenaient, ne A'oulurent pas les suivre. On fut forcé de les tuer. Nous les écorchâmes et nous portâmes les peaux à Carthage ; car nous ne naviguâmes plus en avant, les vivres nous ayant manqué. »
Le rapport d'Hannon fut déposé dans le temple de Saturne, à Carthage, et les peaux de « femmes sauvages et velues sur tout le corps » qu'il avait fait préparer, placées dans celui de Junon Astarté. Pline en parle, mais il n'en mentionne que deux au lieu de trois, et il dit qu'on les a vues au même lieu jusqu'à la prise de Carthage qui arriva 146 ans avant notre ère.
n faut ensuite remonter jusqu'au dix-seplième siècle pour avoir des détail précis au sujet du chimpanzé qui, dès cette époque, fut distingué du singe de plus grande taille encore et beaucoup plus robuste auquel nous donnons aujourd'hui le nom de Gorille quoiqu'il ne réponde peut-être pas à l'espèce ainsi désignée par Hannon.
Eiî effet, André Battel, sous-officier anglais qui avait longtemps séjourné dans la colonie portugaise d'AngoIe, rapporte qu'il existe dans ce pays un singe plu^ grand que l'enjeco, c'est-à-dire que le jocko ou chimpanzé, et il l'appelle pongo; mais les auteurs qui sont venus après lui n'ont pas tenu compte de ses indications, et ils ont confondu les deux genres africains non-seulement entre eux, mais encore avec l'orang-outang, autre genre de singes anthropomorphes propre aux îles de Sumatra et de Bornéo, que les Hollandais avaient eu l'occasion d'observer à la même époque, par suite de leurs relations avec les îles de l'Inde. Aussi la synonymie des trois genres de grands singes les plus rapprochés de l'homme, par leur structure aussi bien que par leur apparence extérieure^ s'obscurcit-elle bientôt à tel point que Buffon ne réussit pas à la débrouiller, et Lacépède mit le comble à ces erreurs de la nomenclature en faisant de l'oraug adulte un genre différent de l'orang pris dans son premier âge et en appelant ce genre supposé du nom de pongo par lequel Battel avait désigné le singe africain dépassant le chimpanzé en dimensions, c'est-à-dire le gorille des modernes.
De nos jours, on apporte assez fréquemment en Europe deschimpanzés vivants; il en vient particulièrement en Angleterre et en France ; mais ce sont toujours des sujets fort jeunes, et c'est à peine si on les y conserve un an ou deux»
Cependant un chimpanzé' dont Isidore Geoffroy a donne' la figure dessine'e en 1854, a vécu à la Ménagerie de Paris du 28 novembre 1852 au 30 janvier 1857. On estime qu'il avait environ six ans lorsqu'il mourut. Les os de son squelette étaient encore épiphysés. Sa dentition n'était pas achevée, mais elle était déjà à un degré comparable à celle d'un enfant de douze ans ou à peu près, savoir : apparition des 12 incisives et des 16 premières molaires; les canines récemment apparues et les 4 dernières molaires, répondant aux dents dites de sagesse chez l'homme, bien formées, mais encore dans les gencives. Le développement du chimpanzé est donc plus précoce que celui de l'homme, mais il est à supposer que cet animal a par suite la vie moins longue.
Les jeunes chimpanzés qu'on amène en Europe ont à peu près tous le même caractère : ils sont doux, curieux, intelligents, calmes et se plaisent dans la société de l'homme, principalement dans celle des enfants. Leur visage a quelque chose de vieux, ce que les rides qu'on y remarque exagère encore.
Le plus ancien chimpanzé qui paraisse avoir été amené en Europe est celui de Tyson, qui est devenu après sa mort l'objet d'une description fort bien faite pour le temps, dans laquelle ce savant anatomiste anglais compare le singe qu'il a disséqué aux animaux de la même famille ainsi qu'à l'homme; au monkey des Anglais (guenon), et à leur ape (magot). Il lui donne le nom de pygmy (pygmée), que l'âge peu avancé du sujet observé et sa petite taille justifient seuls, car ce nom de pyymée appartient à des honmies comparables à des nains, et il prend pour titre principal de l'ouvrage qu'il lui consacre celui d'Orang- Ontany, sive Homo Sylvestris. Tyson ajoute à son livre, qui a paru en 1699, un Essai philosophique concernant les pygmées, les cynocéphales, les satyres et les sphynx des anciens.
Les analogies signalées par Tyson entre le chimpanzé et l'homme sont résumées dans les lignes suivantes que nous empruntons à Buffon, en y conservant à dessein les expressions usitées en anatomie au temps où elles ont paru.
D'après Tyson, les analogies qui rattachentle chimpanzé à l'homme consistent : 1° en ce que le chimpanzé a les poils des épaules dirigés en bas et ceux de l'avant-bras dirigés en haut ' ; 2» dans la face de ce singe, qui est plus semblable a celle de l'homme, étant plus large et plus aplatie que celle des espèces ordinaires; 5" dans la ligure de l'oreille qui ressemble plus à celle de l'homme, à l'exception que la partie cartilagineuse est mince comme dans les singes; 4" dans les doigts qui sont proportionnellement plus gros que ceux des singes ; 5" en ce ce qu'il est à tous égards fait pour marcher debout^, au lieu que les singes ne sont pas conformés à cette fin ; 6° en ce qu'il a des fesses plus grosses que tous les autres singes (mais cependant bien moins fortes que celles de l'homme) ; 7" en ce qu'il a des mollets aux jambes' ; 8" en ce que sa poitrine et ses épaules son! plus larges que celles des singes ; 9" son talon, plus long; 10'^ en ce qu'il a la membrane adipeuse placée, comme l'homme, sous la peau; 11" le péritoine
* Notre espèce présente aussi ce caractère.
* Cette erreur, ou plutôt cette exagération a été fort souvent reproduite depuis Tyson. De même que les autres anthropomorphes, le chimpanzé a la station oblique au lieu d'être droite comme celle de l'homme, et il appuie souvent ses mains antérieures sur le sol pour se soutenir ; aussi ses bras sont-ils plus longs que les nôtres et ses jambes plus courtes.
5 Ses mollets étant cependant moins gros et par conséquent formés par des muscles moins puissants et moins propres à maintenir la station verticale que ceux des homm*~ môme les moins bien doués sous ce rapport, les nègres et australiens par exemple.
120 CllIMPAJNZE.
entier et non perce ou allongé comme il Test dans les singes; 12" les intestins plus longs que dans les singes ; 15'' le canal des intestins de différents diamètres et non pas égal ou à peu près égal comme dans les singes (ce caractère et quelques autres sont susceptibles de critique) ; 14" en ce que le caecum a l'appendice vermicnlaire, comme dans l'homme, et aussi en ce que le commencement du côlon n'est pas si prolongé qu'il l'est dans les singes; 15" en ce que l'insertion du conduit biliaire et du conduit pancréatique n'ont qu'un seul orifice commun, au lieu que ces insertions sont à deux pouces de distance dans les guenons ; i ô^en ce que le côlon est plus long que dans les singes ; 17" en ce que le foie n'est pas divisé en lobes comme chez eux, mais entier et d'une seule pièce ; 18° en ce que les vaisseaux biliaires sont les mêmes que dans l'homme ; 19° la rate, la même; 20° le pancréas le même ; 21 "le nombre des lobes du poumon, le même ; 22° le péricarde attaché au diaphragme, comme dans l'homme, et non pascomme il l'est dans les guenons et autres singes analogues ; 2ô° le cône du cœur plus émoussé que dans les autres singes; 24" en ce qu'il n'y a pas d'abajoues ou poches au bas'des joues, comme dans les guenons, etc. ; 25° en ce qu'il a le cerveau beaucoup plus grand que ne l'ont ces singes, et, dans toutes ses parties exactement conformé comme le cerveau de l'honmie ' ; 26° le crâne plus arrondi et du double plus grand que dans les guenons ; 27° toutes les sutures du crâne semblables à celles de l'homme : les os ajipelés ossn trlqnetra wormiana (os wormiens) se trouvant dans la suture lambdoïde, ce qui n'est pas dans les guenons ; 28" il a l'os cribriforme (la lame <;riblée de l'ethmoïde) et le crista Galll, ce que les guenons ne présentent pas; 29° la selle, sella eqtiina, comme dans l'homme, au lieu que dans les singes cette partie est plus élevée et plus proéminente ; 50° le processus ptérygoïdien, comme ([ans riionime; 51° les os des tempes appelés ossa bregrnatis (les os pariétaux), comme dans l'homme : ces os sont d'une forme différente dans les guenons ; 52" l'os zygomatique petit, tandis que dans ces derniers il est grand ; 55" les «lents plus semblables cà celles de l'homme qu'à celles des autres singes, surtout les canines^ et les molaires ; 54" les apophyses transverses des vertèbres du cou, les sixièmeetseptièmeressemblantphis à l'homme; 55"les vertèbres du cou ne sont pas percées comme dans les singes, pour laisser passer les nerfs : elles sont pleines et sans trou dans le chimpanzé comme dans l'homme ; 56" les vertèbres du dos et leurs apophyses sont comme dans l'homme et dans les vertèbres du bas : il n'y a que deux apophyses inférieures, tandis qu'ily en a quatre dans les singes ; 57" il n'y aque quatre lombaires, et dans l'homme cinq ; 58° les singes ont six ou sept vertèbres lombaires ; 59" l'os sacrum est composé de cinq vertèbres comme dans l'homme^ ; les singes n'en ont habituellement que trois ; 40" le coccyx n'a que quatre os, comme dans l'homme, et ces os ne sont pas troués, au lieu que dans les singes ordinaires, et, en particulier, les guenons, il est composé d'un plus grand nombre d'os, et ces os sont troués en partie pour le passage de la moelle ; 41" il n'y a que sept vraies côtes, et les extrémités des fausses côtes sont cartilagineuses, elles côtes sont articulées au corps des vei-tèbres ; dans les guenons, il y a huit j'aires de vraies côtes, et les extrémités des fausses côtes sont osseuses et leurarti-
Ml y a encore ici exagération, (|uniqae le cerveau du cliimpânzé et sur'oiit celui de î'orang soient bien supérieurs, dans leur conlorniation, à celui des singes ordinaires et que ia masse en soit également bien plus grande.
- lîapjielons que l'exemplaire observé par Tyson, était jeune, les adultes, principalement les màlcs, ont d'assez fortes canines.
5 Owen, de Blain\ille et Duvernoy n'en comptent, avec raison, que quatre.
culation se trouve placée dans les intersUccs des vertèbres; 42" l'osdu sternum esl large comme dans l'homme ', et non pas étroit comme dans les guenons^; 43" l'os de la cuisse, soit dans son articulation soit à tous autres égards, est (plus) semblable à celui de l'homme ; M" la rotule esti'onde et non pas longue ; 45" le talon, le tarse et le métatarse sont comme ceux de l'homme; 46" le doigt du milieu dans le pied n'est pas si long qu'il l'est dans les singes ; 47" les muscles, obliquiis inferior capitis, pyriforniis et biceps femoris sont semblables dans le clvimpanzé et dans l'homme, tandis qu'ils sont diftércnts dans les guenons et autres singes.
Quoiqu'il soit facile d'apporter aujourd'hui des modifications importantes à ces comparaisons établies par Tyson, entre le chimpanzé et l'homme, elles ne sont pas moins remarquables, surtout si l'on tient comjjtc de l'époque déjà ancienne à laquelle son auteur les a publiées et du peu de progrès que l'anatomie comparée avait encore faits à la date oii elles parurent. C'est d'ailleurs une justice à rendre aux auatomistes de la Renaissance et à ceux des dix-septième et dix-huitième siècles qu'ils ont étudié d'une manière fort utile ; les singes envisagés dans leurs rapports avec l'anatomie de l'homme, et les travaux des modernes à cet égard, ne sont le plus souvent que la continuation des remarques faites dès lors. La manière souvent exagérée dont quelques anatomistes de nos joursont envisagé les affinités zoologiques des singes et de l'homme n'est pas même nouvelle, puisque l'on sait q\ieLimié, en exagérant ces analogies, avaitréuui, dans unmême genre, l'homme, le chimpanzé, l'orang et le gibbon. Mais les singes anthropomorphes n'avaient pu être tous disséqués parles anatomistes antérieurs à Linné. P. Camper, le premier, a exercé son scalpel sur l'orang-outang, et ce n'est qu'à partir du milieu du siècle
* actuel qu'on a eu l'occasion d'étudier ainsi le gorille et même d'en examiner le *' squelette. Nous reviendrons sur la comparaison des singes et de l'homme dans "* les articles Primates et Singes de ce Dictionnaire, où il sera question des qua- '''* drumanes envisagés d'une manière générale.
Les particularités par lesquelles le chimpanzé paraît à l'auatomiste Tyson
'* s'éloigner de l'homme pour ressembler aux singes ordinaires, c'est-à-dire aux
■ guenons et aux macaques qui étaient alors les mieux connus de tous, méritent
** aussi d'être rappelées, la plupart étant d'une exactitude scrupuleuse, et nous
if reproduirons également la traduction qui en a été donnée par Buffon. Nous
f nous bornons à rappeler que ce dernier auteur ne connaissait anatomiquement
» aucune autre espèce de singes anthropomorphes. Les différences que l'organisa-
* tion du chimpanzé montre par rapport à l'homme tendent, suivant Tyson, à le tt rapprocher des singes ordinaires. Elles consistent : 1" en ce que le pouce de à.* cette espèce de mammifères est plus petit à proportion que celui de l'homme, lit quoique cependant il soit plus gros que celui des autres singes ; 2" en ce que la lii'ji paume de la main est plus longue et plus droite que dans l'homme; 5° il diffère à de l'homme en ce qu'il a le gros doigt des pieds éloignés, à peu près comme un ilii pouce, étant plutôt quadrumane, comme les autres singes que quadrupède (ou é bimane) ; 5" en ce qu'il a les cuisses plus courtes que l'homme ; 6" les bras plus
longs; 7" en ce qu'il n'a pas les bourses pendantes; 8" l'épiploou plus ample lîi* que l'homme; 9" la vésicule du fiel longue et plus étroite; 10" les reins plus l'onds que l'homme et les uretères différents ; 11" la vessie plus longue; 12" eu
' Et aussi dans le gorille, dans l'orang-OTitang et dans les gibbons.
* Les guenons et les autres singes qui ressemblent davantage aux carnassiers sous ce rapport.
qu'il n'a point de frein au prépuce; 13" les os de l'orbite de l'œil trop enfonce's; 14» en ce qu'il n'a pas les deux cavités au-dessous delà selle turcique, comme dans l'homme ; 15" en ce que les processus mastoïde et styloïde sont très-petits et presque nuls; 16" en ce qu'il a les os du nez plats ; 17° il diffère de l'homme en ce que les vertèbres du cou sont courtes, comme dans les singes, platesdevant et non pas rondes, et que leurs apophyses épineuses ne sont pas fourchues, comme dans l'homme ; 18° en ce qu'il n'y a point d'apophyse épineuse dans la première vertèbre du cou; 19° il diffère de l'homme en ce qu'il a treize côtes de chaque côté, et que l'homme n'en a que douze ; 20" en ce que les os des îles sont parfaitement semblables à ceux des singes, étant plus longs, plus étroits et moins conca-ves que ceux de l'homme ; 21° il diffère de l'homme en ce que les muscles suivants se trouvent dans le corps humain et manquent dans le chimpanzé, savoir : Occipitales, frontales, dilalatores alarum nasi seu elevatores labri stiperioris, interspinales colli, ylutœi minimi, extensor digitorum pedis, brevis e\. transversalispedis ; 22° les muscles, qui ne paraissent pas se trouver dans le chimpanzé, et qui se trouvent quelquefois dans l'homme sont ceux qu'on appelle pyramidalis, caro musculosa quadrata, le long tendon et le corps charnu du muscle palmaire, les muscles attolens et retralgens avricularum ; 23» les muscles élévateurs des clavicvdes sont comme dans les singes et non comme dans l'homme; 24» les muscles, par lesquels le chimpanzé ressemble aussi aux singes et diffère de l'homme, sont les suivants : longus colli, pectoralis, latissimus dorsi, glulœm maximus et médius, psoas magnus, parvus iliacits interntis, gasterocnemius internus; 25» il diffère encore de l'homme par la forme des muscles delto'ideus, pronator radii tares et extensor pollicis brevis,
Tyson, qui a le premier donné la figure du cerveau du chimpanzé, mais avec une expression si défectueuse des caractères de cet organe, n'en indique guère que la masse et l'apparence générale. Tiedemann, Van der Kolk et Yrolik se sont davantage rapprochés de la vérité, mais sans atteindre le degré de perfection obtenu par Gratiolet, dans son Mémoire sur les plis cérébraux des primates ; aussi croyons-nous indispensable de reproduire intégralement la description donnc't' par ce savant anatomiste.
« Le cerveau du troglodyte chimpanzé, dit Gratiolet, diffère beaucoup, quai:! à sa forme générale, du cerveau de l'orang-outang; il est relativement un peu plus allongé ; en outre, le bord supérieur de l'hémisphère décrit une courbi plus régulière, qui tient à une sorte d'équilibre entre le développement des parties antérieures et celui des parties postérieures. Le point le plus élevé de cette courbe répond à peu près à sa partie moyenne.
(( Le lobule frontal est très-grand, mais relativement moins élevé que dans l'orang-outang. En revanche, le lobule orbitaire est moins profondément excavé; ce lobule est remarquable par l'échancrure de son bord inférieur. La direction de ce bord est telle que, en se réunissant avec le bord antérieur du lobule frontal, il forme un angle dont la saillie égale à peu près celle du lobe temporal. Un peut se faire une idée juste de cette saillie en prenant le moule intérieur d'un crâne de chimpanzé.
« Le lobe pariétal est très-développé, beaucoup moins cependant que chez les cynocéphales; le lobe temporal est long, peu saillant, peu épais et à peu près dans les mêmes proportions que celui de l'orang-outang. Quant au lobe poslétérieur il est grand, développé, plus haut que long, et son opercule est conq^let.
le
« Si nous passons à l'examen des plis, nous noterons les particularités suivantes :
« Les plis du lobe frontal sont très-grands, plus grands même et plus épais que ceux de l'orang-outang. Le pli frontal supérieur est subdivisé en deux plis, dont le plus élevé porte des incisures secondaires, le pli moyen est bien caractérisé. Le pli inférieur ou sourciller est très-grand, largement dessiné, en telle sorte que le lobule frontal est bien développé dans toutes ses parties.
« Le premier pli ascendant est grêle, flexueux, mais plus incliné en arrière il ne représente point d'incisures, et sa surface est absolument lisse.
« Le deuxième pli ascendant est également simple et grêle ; il monte à côté du précédent en formant avec lui des flexuosités parallèles; mais, arrivé audessus du pli courbe, il forme un coude et s'étale en large lobule qui se prolonge jusqu'à la scissure perpendiculaire externe. Ce lobule est subdivisé trèsélégamment par un sillon assez compliqué, qui sépare deux plis, l'un externe et l'autre interne. Le plis externe a un trajet assez simple, mais l'interne se replie plusieurs fois sur lui-même, et cette disposition paraît assez constante.
« L'origine du pli courbe est remarquable. Dans l'orang et le gibbon, il naît du sommet de la scissure de Sylvius. Dans le cbimpanzé, il naît au devant de ce sommet par une extrémité élargie, et décrit autour de lui une courbe fort étendue.
« Quant à la partie descendante du pli courbe, elle est très-grêle, à peine flexueuse, assez longue, et cette forme, qui s'éloigne de celle qu'on observe dans les orangs, rappelle, au contraire, celle que présente le cerveau de la plupart desmacaques.
« Les plis du lobe temporal sont très-simples. Ces plis, aussi peu développés que ceux des orangs, sont beaucoup moins divisés que ceux des cynocéphales.
« Nous avons dit que le lobe occipital est très-grand. Il présente plusieurs incisures parallèles au milieu desquelles domine le sillon qui sépare l'étage moyen 10 de l'étage supérieur H. L'opercule est entier et bien développé.
« Mais ce qu'il faut remarquer sur toutes choses, quand on compare le cer^ veau du chimpanzé à celui de l'orang-outang, c'est l'absence du pli supérieur de passage.
« Ainsi, le pli supérieur de passage manque absolument.
« Le deuxième pli est caché sous l'opercule.
« Le troisième et le quatrième plis sont superficiels.
« En nous résumant, après avoir comparé scrupuleusement le cerveau du chimpanzé à celui de l'orang, nous signalerons : 1" un développement équivalent du lobule frontal, mais une grandeur bien plus considérable du lobe occipital du chimpanzé; 2» une dégradation relative des plis ascendants dans le chimpanzé; 3" un développement plus grand de la racine du pli courbe, qui, dans le chimpanzé, naît au devant de la scissure de Sylvius, tandis que dans l'orang elle est sessileetnaît du sommet de la scissure; 4» la grandeur de l'opercule et l'absence du pli supérieur de passage, qui, dissimulé dans les guenons, superficiel dans les semnopilbèques, développé dans les gibbons et les orangs, manque ici comme dans les macaques.
« Par tous ces caractères, il est impossible de rapprocher le cerveau du chimpanzé de celui de l'orang-outang, du gibbon et des cercopithèques. Toutes lesanalogies obligent à le ranger à côté des macaques ou des cynocéphales.
124 CHIMPANZE.
«... Ajoutons que l'examen attentif du crâne et de la face confirme ces analogies par des analogies nouvelles.
« Si donc, laissant de côté toute ide'e préconçue, nous nous laissons diriger par les faits, nous serons irrésistiblement conduit à énoncer la proposition suivante :
« Le cerveau du chimpanzé est un cerveau du macaque perfectionné.
(( En d'autres termes, le chimpanzé est aux macaques ce que l'orang est aux gibbons et aux semnopithèques. «
M. W. Turner s'est plus récemment occupé des circonvolutions du chimpanzé, et plusieurs autres auteurs les ont également étudiées.
Les parties profondes du cerveau du chimpanzé méritaient aussi d'être examinées avec soin, et cela avec d'autant plus de raison, que M. Owen avait cru trouver dans le ventricule latéral du cerveau humain, soit dans la corne d'IIammon, soit dans l'ergot de Morand, qui en forme le fond, et, dans leur absence chez les singes, même anthropomorphes, un caractère distinct if de notre espèce dont il constitue sa première sous-classe des mammifères sous le nom d'archencéphales ; mais «des observations de MM. Marshal, Huxley, etc., ont montré que cette différence n'existe pas, et c'est le cerveau du chimpanzé, aussi bien que celui de l'orang, qui ont fourni les éléments de cette rectification, aujourd'hui acceptée par M. Owen lui-même.
Buffon a eu l'occasion d'observer, vivant, un jeune chimpanzé, dont il a parlé sous le nom d'orang. Il ne sera pas inutile sans doute de reproduire ici, le récit des impressions que produisirent sur son esprit la vue d'un animal aussi rapproché de l'homme par ses allures et par quelques-unes de ses facultés. Voici en quels termes il s'exprime :
« L'orang-outang que j'ai vu, marchait toujours debout sur ses deux pieds', même en portant des choses lourdes ; son air était assez triste, sa démarche grave, ses mouvements mesurés, son naturel très-doux et très-différent de celui des singes ; il n'avait ni l'impatience du magot, ni la méchanceté du babouin, ni l'extravagance des guenons. Il avait été, dira-t-on, instruit et bien appris ; mais les autres, que je viens de citer et que je lui compare, avaient eu de même leur éducation. Le signe et la parole suffisaient pour faire agir notre orang-outang; il fallait le bâton pour le babouin et le fouet pour les autres, qui n'obéissent guère qu'à force de coups. J'ai vu cet animal présenter sa main pour reconduire les gens qui venaient le visiter, se promener gravement avec eux et comme de compagnie ; je l'ai vu s'asseoir à table, déployer sa serviette, s'en essuyer les lèvres, se servir de la cuiller et de la fourchette pour porter à sa bouche, verser lui-même sa boisson dans son verre, le choquer lorsqu'il y était invité, aller prendre une tasse et une soucoupe, la porter sur la table, y mettre du sucre, y verser du thé, le laisser refroidir pour le boire, et tout cela sans autre instigation que des signes ou la parole de son maître et souvent de lui-même. 11 ne faisait de mal à personne, s'approchait même avec circonspection, et se présentait comme pour demander des caresses. Il aimait prodigieusement les bonbons : tout le monde lui en donnait, et, comme il avait une toux fréquente et la poitrine attaquée, cette grande quantité de choses sucrées contribua sans doute à
* Cela n'est pas exact, le chimpanzé appuyant habituellement à terre, ses mains de devant pour se tenir dans une position oblique plutôt que droite. La figure, publiée par Biilfon, consacre cette erreur comme l'avait d'ailleurs fait antérieurement celle publiée par Tyson. Le célèbre naturaliste français avait vu le chimpanzé, dont il parle, vers 1741, et ce ne fut qu'en 17B6 qu'il publia les remarques faites par lui à son égard.
CHIMPANZE. 125
abréger sa vie. Il ne vécut à Paris qu'en été, et mourut l'hiver suivant à Londres. Il mangeait presque de tout ; seulement il préférait les fruits mûrs et secs à tous les autres aliments. Il buvait du vin, mais en petite quantité ; il le laissait volontiers pour du lait, du thé et d'autres liqueurs douces. »
De la Brosse avait raconté, antérieurement, l'histoire d'un chimpanzé qu'on avait saigné deux: fois au bras droit et qui, lorsqu'il se trouvait incommodé depuis lors, montrait son bras pour qu'on le saignât, comme s'il eût su, dit l'auteur du Voyagea la côte d'Angole, que cela lui avait fait du bien. Beaucoup d'autres écrivains ont rapporté des faits tout aussi incroyables que celui-là, et une bonne étude des mœurs du chimpanzé, ainsi que de la nature el du degré réel de son intelligence nous manquent encore.
BroderJp a publié, en 1855, quelques remarques que j'ai reproduites dans mon Histoire des mammifères, mais elles ont trait à un chimpanzé observé en ménagerie. Si l'on a eu depuis lors l'occasion d'étudier ces singes en pareille condition, leur histoire à l'état de liberté reste à faire, même après les récits de Du Chaillu. Aucun animal de cette espèce, sauf celui que nous avons indiqué après Isidore Geoffroy et dont cet auteur, n'a pas écrit l'histoire, n'a d'ailleurs vécu assez longtemps pour que l'on ait pu apprécier les modifications dont le caractère du chimpanzé est susceptible.
Le genre chimpanzé (g. Tivgbdytes) est facile à séparer de ceux qui composent avec lui la tribu des singes anthropomorphes. Quoique plus semblable à l'homme qu'aucun de ces derniers, il peut en être distingué par des caractères encore très-importants, et il n'est aujourd'hui aucun naturaliste qui voulût associer génériquement à notre espèce, comme le faisait Linné, soit le chimpanzé, soit aucun des autres singes sans queue et à sternum aplati, l'orang, le gorille ou les gibbons.
Une question reste toutefois à élucidei' , c'est celle de savoir s'il existe une seule espèce de chimpanzé ou s'il y en a au contraire plusieurs. Quelques auteurs, adoptant cette seconde manière de voir, ont successivement décrit comme indiquant des animaux spécifiquement différents du chimpanzé noir ou chimpanzé ordinaire (Troglodytes niger), des animaux de ce genre qu'ils ont eu l'occasion d'examiner.
Dans ses Illustrations de zoologie, Lesson donne comme tel un jeune chimpanzé dont il n'a observé qu'une peau bourrée, et il en fait son Troglodytes leucoprymnus, parce qu'il avait des poils blaucs autour de l'anus; mais ce caractère se retrouve aussi chez le chimpanzé ordinaire, et l'espèce indiquée par Lesson ne saurait être acceptée.
La même critique est sans doute applicable au Troglodytes Tschego de Frauquet et Duvernoy, ayant pour type un des squelettes conservés dans les galeries d'anatomie duMuséum de Paris. Duvernoy dit que l'animal en chair avait les oreilles pelites et la face noire, tandis que le chimpanzé ordinaire a les oreilles grandes et la face couleur de chair; mais ces détails n'ont pas été constatés d'une manière certaine, et ni le squelette ni les dents ne montrent de différences de quelque valeur. Tschego, ou plutôt Nlscliiégo, dont les Européens ont fait jocA:o, est le nom du chimpanzé chez les nègres de l'Afrique occidentale.
Du Chaillu signale aussi , de son coté , deux chimpanzés qui différeraient, comme espèces ou tout au moins comme variétés, du Troglodytes niger. Ce sont le Nstchiégo-mbouwes qu'il appelle Troglodytes calvus, et les Koolo-Kamlia (T. kula-kamha).
126 CIIINCIIE.
Une autre aspèce encore a été iiuli(juée par Gratiolot sous la dénomination de chimpanzé d'Aubry [Troglodytes Aubnji). Celle-ci montre, suivant Gratiolel, plus de prognnliiisme que le T. nicjer; sa face est noire comme celle du Ischégo et elle a cela de particulier que sa dernière molaire inférieure porte en arrière un talon dont il n'y a de trace chez ces derniers. Le modèle en plâtre que Ton en conserve au Muséum indique un sujet qui n'avait pas achevé encore sa seconde dentition, mais qui, comme le chimpanzé observé par Is. Geoffroy, fût devenu plus robuste que la plupart de ceux que nous possédons. Les tubercules de ses arrières-molaires sont aussi plus accusés que chez plusieurs de ces derniers, et les dents sont elles-mêmes un peu plus fortes. Mais faut-il voir dans ces légères particularités l'indice d'une différence spécifique, ou ne s'agil-il que d'une simple variété individuelle ? Je préfère cette dernière opinion.
Tous les chimpanzés dont il vient d'être question ont été pris sur la côte occidentale d'Afrique, le long du golfe de Guinée, à une distance plus ou moins rapprochée du littoral; mais il paraît qu'il existe aussi des animaux de ce genre dans la haute Nubie. En 1870, M. Issel a décrit, dans les Annales du musée de Gênes, un chimpanzé ayant cette origine, qui avait figuré à l'Exposition universelle tenue à Paris en 1867, parmi les produits envoyés par le gouvernement égyptien Il proveuiiit du pays des N'am-Niams. P. Gervais.
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CHINA. Ce mot désigne plus particulièrement la squine [Smilax China, C/;maroo<), qui pourtant, comme on le fait remarquer dans beaucoup d'ouvrages de pharmacie, nous vient moins de la Chine que de l'Inde et de l'Amérique méridionale. Il est vrai qu'on en exporte en grande ([naiitité de la Chine dansl'Inde, où elle se vend dans les bazars sous le nom de Chob-China, et que les Chinois fout un grand usage de la racine de la plante comme diaphorétique, et même comme aliment, en raison de la fécule qu'elle confient. Le mot China sert d'ailleurs aussi, dans l'Inde, de terminaison aux noms indigènes d'autres espèces de Smilax.
Le nom de la Chine était jadis associé assez fréquemment, dans les formules latines, à celui de substances médicamenteuses qu'on regardait, parfois à tort, comme étant d'origine chinoise. L'écorce de quinquina, par exemple, s'appelait China-China, ou Cortex-Chinœ, bien que le quinquina nous vienne du Pérou. D.
CHIIVCHE. On désigne sous ce nom une espèce d'Arachnide du genre Argas, rapportée de la Colombie par Justin Goudot, et brièvement décrite par Paul Ger-, vais (Aptères, suites à Buffon, Roret, t. III, p. 462, n"49, 1844, et Zoologie' médicale, t. I, p. 460, 1859).
h' Argas Chinche est long de quatre à cinq millimètres, sa couleur est d'un bi-un rougeâtre surtout quand l'animal est repu. Il tourmente beaucoup l'homine
et les animaux dans la l'égiou tempérée de la Colombie. Ses mœurs rappellent celles de VArgas persicus {voy. Arachnides et Argas). A. Laboulbène.
CHITVE I. Généralités géographiques. La Chine proprement dite, repré sentant à elle seule plus d'étendue que n'en ont jamais offert aucun des empires européens soumis au sceptre d'un seul homme, ne constitue qu'une partie des territoires gouvernés actuellement par la dynastie mandchoue. Cette partie est, il est vrai, la plus vaste et la plus riche ; par la diversité de ses climats, la configuration de son sol, le nombre et l'importance des fleuves qui l'arrosent, elle réunit les productions des climats chauds à celles des climats tempérés, et a suffi longtemps aux besoins de son immense population.
Il est évident que ces conditions spéciales, non moins que sa situation géographique, ont contribué à isoler la Chine du reste du monde. En possession de toute la partie orientale du continent asiatique, séparée de l'Enrope par des pays inconnus, et dont quelques-uns sont presque déserts, trouvant chez elle tout ce qv\i est nécessaire à la vie, même pour un peuple civilisé, la race chinoise a pu, pendant des milliers d'années, rester indépendante des autres nations du globe. Vivant de sa vie propre, puisant en elle-même le germe de toutes les institutions, s'inspirant toutefois de l'ancienne civilisation indoégyptienne dont elle est un rameau, la civilisation chinoise n'a rien emprunté à rOccident : gouvernement, littérature, arts, sciences, elle a tout inventé pour son usage, et a su, dans chacune des branches des connaissances humaines, arriver à un degré de perfection relativement remarquable.
Actuellement, les conditions sont changées. Ne pouvant plus se contenir dans ses limites et étendant de plus en plus sa sphère d'activité, l'Europe veut à tout prix entrer en relations sérieuses avec la Chine, échanger ses produits maimfacturés avec les richesses du sol chinois et lui communiquer un peu de cette fièvre de progrès qui la dévore elle-même. Semblable à (|uelque gigantesque statue de granit, bien assise sur sa base et forte de milliers d'années d'existence, la civilisation chinoise n'oppose à ces tentatives qu'une incommensurable force d'inertie. Elle veut bien, pour éviter les ennuis sans cesse renaissants que lui causent les obsessions des Européens, avoir avec eux un semblant de relation, leur vendre quelques-uns de ses produits, tout en refusant d'en acquénr d'autres, dont elle ne sait que faire. Par-dessus tout, elle ne désire, en aucune façon, adopter une industrie dont elle ne comprend pas les avantages, et qui lui permettrait cependant d'utiliser une foule de ses ressources, les mines, par exemple, qui sont en Chine à peine exploitées.
A ces causes générales, viennent se joindre les inquiétudes légitimes que ressent le gouvernement mandchou à l'idée seule de l'introduction des principes européens au milieu de ses sujets ; la civilisation occidentale n'apporte pas seulement à un peuple son commerce et son industrie, elle le pénètre aussi très-rapidement d'idées d'indépendance et d'émancipation, trop souvent elle lui communique des vices jusqu'alors inconnus, en sorte que son état social et pohtique se transforme fatalement, d'ordinaire à l'avantage des individus, rarement à celui de son gouvernement.
Depuis 1840, date de la première guerre de l'Angleterre avec la Chine, l'Europe travaille activement à pénétrer dans l'extrême Orient ; elle a tout mis en usage pour y arriver; elle a fait tour à tour appel à la force et à la persuasion. 11 est incontestable que quelques progrès ont été obtenus ; la Chine s'est, si l'oa
veut, entr'ouverte au commerce européen, elle est 'restée fermée à tous autres égards ; néanmoins, si lents et si faibles que soient ces résultats, l'on peut prévoir que malgré toutes ces résistances, la barrière finira par tomber et que, en dépit de son non-vouloir, la race chinoise sera entraînée dans le mouvement «général des peuples qui aspirent au progrès. Le moment est donc opportun pour étudier la Chine à tous les points de vue, en général, et plus particulièrement à celui de ses productions, de ses institutions, de ses mœurs, en tant qu'elles touchent aux sciences médicales, au point de vue de ses maladies même, car les formes des maladies varient avec celles de la civilisation, enfin à celui de la géographie médicale et à des conditions d'acclimatement auxquelles sont soumises les émigrations eiiropéennes qui tendent à s'y implanter.
Les Chinois n'emploient pas le terme de Thsin ou Tchina pour désigner leur patrie : ils se servent du mot composé Tchoung-Kouo (empire du milieu) ; on a longtemps regardé cette dénomination comme l'expression orgueilleuse d'une géographie ignorante ; elle signifie simplement, suivant M. Pauthier, que la Chine étant autrefois divisée en un grand nombre de petits États, vassaux d'un État central, on aurait pris l'habitude de désigner l'empire tout entier d'après le nom de l'État suzerain placé au centre des autres ; en France, il en a été de même, le mot France ne s'appliquait d'abord qu'à une très-petite province, les autres conservant chacune leur nom particulier. Depuis l'avènement de la dynastie tartare, celle de Tksing ou très-pure, l'empire a pris le nom de Ta-Tlising-Kouo, empire de la grande dynastie très-pure, mais les Chinois se sont conservés le nom de Tchoung-Kouo-jen, hommes de l'empire du milieu. Il est encore quelques autres expressions usitées dans les ouvrages de poésie et de morale ou dans le style élevé, celles par exemple de Terre sous le ciel, ou monde. Terre des fleurs, pays des hommes aux cheveux noirs, mais elles ne sont pas employées dans les relations diplomatiques ni dans la vie ordinaiii'. Quant aux termes de peuple céleste, céleste empire, si usités en Europe, ils sont d'invention occidentale et les Chinois n'en comprennent même pas le sens. Au point de vue de sa configuration physique, la Chine peut être fictivemciit considérée comme formant trois bassins principaux, séparés par deux ciiaînes de montagrres qui la traversent de l'ouest à l'est, les monts que les premiers missionnaires avaient dénommés .\an-ling et Pé-ling ; ces bassins sont arrosés par trois, grands fleuves, le Hoang-Ho ou fleuve Jaune, le Yang-tze et le Tcheoii-Kiang. a. Bassin du Hoang-Ho. 11 est borné au sud par les monts Pé-ling qui prennent naissance dans les hauts plateaux du Thibet, se dirigent à l'ouest, arrivent en Chine par la pi-ovince du Kan-Sou, traversent le Ch en-Si, le llo-nan (pi'ils séparent du Houpé, s'inclinent au sud vers le 110'' de longitude E., puis remontent au noid en formant un angle aigu dans le Ngan-Hoei où ils s'effacent presque complètement.
Au nord, le bassin du Hoang-Ho est limité par les hautes montagnes venanl également du Thibet, qui séparent la Chine de la Mongolie, et s\ir lesquelles csl en partie construite la grande muraille ; ils remontent au nord vers le i 1 2" c " longitude E. et partagent la Mongolie en deux régions assez distinctes.
On peut admettre l'existence d'un bassin secondaire, sorte de quatrième bassin, forme exclusivement par la province du Pc-tchély, qu'arrose le Pei-ho; il est séparé du grand bassin du fleuve Jaune par une chaîne do montagnes détachée des monts Yan, situés au nord de Pékin, et qui sépare la province du J'étchély, de celles du Chan-Si et du Chan-Toung.
CIIIINE. 129
Le Hoang-Ho est formé par le trop-plein des eaux de deux lacs jumeaux, les Ala-nur situés ou pied des Bai/ankara dans le Khou-Ko-noor, au Tliibct, par 35" de latitude N. et 94" de longitude E. Il pénètre en Cliine vers le 36" de latitude, arrose le Kan-Sou, forme un coude brusque, se dirige au N. et sort de Chine vers le 38" de latitude ; il décrit une nouvelle courbe au pays des Ordof en Mongolie, où ses eaux rapides entraînent le sable du désert et prennent 1? couleur jaune qui lui donne son nom, rentre en Chine vers le 39" de latitude et le 107" de longitude; puis descend verticalement au sud, sépare le Chan-si du Chen-si, vers le 34" de latitude, fait un angle droit, se dirige à l'est, traverse le Honan et le Kiang-Sou, et vient sejeler dans la mer Jaune par plusieurs estuaires. Son cours total est d'environ -4,00U kilomètres et l'on calcule approximativement que son lit n'occupe pas moins de 150,000 kilomètres carrés.
Le niveau du lit du Hoang-Ho est supérieur, dans une partie de son cours, à celui des plaines (p'il traverse, en sorte qu'il a fallu, pour le contenir, établir de puissantes digues dont la surveillance est confiée à un fonctionnaire d'un rang très-élevé. Il arrive souvent qu'à la fonte des neiges, ces digues sont rompues et que d'effroyables inondations désolent les pays voisins. Le cours du Iloang-IIo est si rapide qu'en beaucoup de points on ne le traverse qu'avec d'excessives difficultés.
11 reçoit peu d'affluents; ses principaux sont : dans le Chen-Si le Lo-ho et le Weï-ho qui traverse toute cette province de l'ouest à l'est ; le Fuen-ho dans le Chan-Si, et le lac Houng-tscke, formé lui-même par les eaux du Hoaï-ho dans le Kiang-Sou.
Le delta du fleuve Jaune, comme celui du Nil, auquel le Hoang-Ho a été souvent comparé, a singulièrement varié depuis des périodes de temps relativement courtes. Primitivement, ou du moins d'aussi loin que la géograhie chinoise remonte, le fleuve Jaune gagnait le nord, traversait le Chan-toung et venait se jeter dans la mer dans la province du Pe-tchély, aux environs de Tien-Tsin; il déversait ainsi ses eaux dans le golfe du Pé-tcbély; peu à peu, les fonds du golfe se sont exhaussés par l'apport considérable des alluvions, le cours du fleuve s'est modifié et, descendant plus au sud, il est venu se déverser, toujours dans le golfe, mais à la base delà presqu'île de Chan-Toung; enfin, dans le douzième siècle, il vint se jeter au sud de cette presqu'île vers le 54'" de latitude. Depuis quelques années l'on constate de nouveaux changements; sans abandonner complètement sa direction, il paraît vouloir reprendre son ancien cours et reporter une grande partie de ses eaux dans le golfe du Pé-tchély, comme il le faisait au dixième siècle. Ces phénomènes, dus évidemment à des changements de fonds dans la mer .laune, sont de nature à intéressertrès-vivement les géographes, car, dans un avenir très-prochain, le golfe du Pé-tchély pourra être comblé ou du moins impraticable à la navigation ; déjà les navires de fort tonnage ne peuvent approcher à plus de six milles des côtes.
Ces modifications importantes de la constitution géographique des côtes de Textrème Asie devraient préoccuper vivement la science et le commerce, car le Pé-tchély est la seule voie de communication maritime avec Pékin et le norci de la Chine. Malheureusement ces faits se passent loin de nous, et ils ne sont guère étudiés que par quelques rares savants, comme le révérend docteur Edkins» missionnaire anglais à Pékin, qui a publié, sur la question, dans le Journal of the North China Brandi ofthe Royal Asiatic Society 1860, un mémoire du plus haut intérêt.
MCT. ENC. XVI. 0
Le bassin secondaire du Pé-tcliély, encadré comme nous l'avons indiqué plus haut, constitue une vaste plaine dont la surface, à. peine coupée de quelques collines, descend en pente douce vers la mer, qui la baigne à l'est sur une étendue de 320 kilomètres. -Elle ne forme en réalité qu'un seul bassin commun aux divers cours d'eaux se rendant à la mer et dont le plus important est le Péi-ho ou fleuve du Nord ; celui-ci passe à Tien-Tsin, y reçoit deux affluents considérables et se jette dans le golfe du Pé-tchély; son embouchure, célèbre dans l'histoire contemporaine, est défendue par les forts de Takou qui firent éprouver un cruel échec à l'escadre anglo-française en 1859, et furent enlevés en 1860 par le corps expéditionnaire français, débarqué à quelques lieues plus loin vers le nord.
Toutes les rivières de la province du Pé-tchély sont, à leur origine, des torrents venant des montagnes ; beaucoup sont desséchées la majeure partie de l'année ; leur cours devient lent et tortueux dans la plaine oii la pente est presque nulle ; leurs eaux, que n'arrête aucun travail d'endiguement, s'étendent vers les bords et inondent les campagnes pendant la saison des pluies, puis sont réduites à un mince filet d'eau durant le reste de l'année. Le bassin du Pé-tchély est de formation récente ; à une époque peu reculée, la mer venait battre les pieds des montagnes, qui en sont maintenant distantes de quarante à cinquante lieues et où l'on retrouve des coquilles entièrement semblables à celles que l'on recueille actuellement vivantes sur les bords de la mer; la tradition chinoise ne fait pas remonter bien haut le temps où la ville de Tien-Tsiii était port de mer, maintenant elle se ti-ouve à 50 kilomètres dans l'intérieur des terres. Les j^égions baignées par la mer sont formées d'amas de boues, terrains non encore transformés, dépassant à peine le niveau des eaux, inondés à chaque grande marée. Cette disposition a rendu très-facile l'établissement de marais salants qui l'apportent à la couronne des revenus considéi'ables. En hiver, c'est-à-dire du l'' décembre au l'"' mars environ, la mer est gelée jusqu'à cinq ou six kilomètres du rivage; cela s'explique aisément par son peu de profondeur.
Le bassin général du Hoang-Ho est coupé de nombreuses chaînes de montagnes secondaires, perpendiculaires à celles qui le limitent et formant de petites vallées arrosées de rivières peu importantes ; sa direction générale est celle d'une pente douce vers la mer; dans les régions les plus orientales, cette inclinaison est presque insensible, et les eaux ne s'écoulent plus que lentement en formant des étangs, des marécages dont l'insalubrité est proverbiale. Ce bassin est éminemment fertile, moins cependant que celui du Yang-tze-Kiang.
b. Bassin du Yang-tze-Kiang. Il est borné au nord par les monts Pé-ling, qui le séparent de celui du fleuve Jaune ; au sud par une vaste chaîne de montagnes qui a reçu, dans la géographie chinoise, le nom générique de Nanling (Monts du sud), tout en prenant cependant des dénominations diverses, suivant les régions qu'elle traverse ou les principaux pics qui la dominent. Envisagée dans son ensemble, la chaîne des Nan-ling doit être considérée comme se détachant des hauts plateaux du Thibet; de là, elle descend au sud, en côtoyant la frontière Sino-birmane, pénètre dans le Yunan, traverse cette pi'ovince ainsi que celle du Kouéi-Tchéou. De l'arête centrale partent des prolongements nombreux, en sorte que ces deux provinces forment un massif montagneux très-étendu, d'un accès fort difficile, et dans lequel sont venus se réfugier les débris de la race autochthone, les Miao-tze dont nous parlerons plus loin. Le
Honan est moins montagneux que Je Kouéi-Tchéou et, vers les confins du Nganhoéi, les montagnes se terminent en petites collines pour disparaître enfin complètement.
^ Le Yang-tze-kiang, ou plus simplement Ta-kian*g (grand fleuve), très-improprement nommé fleuve bleu par les Européens, forme le cours d'eau principal de l'immense espace compris entre la chaîne des Péling et celle des Nan-ling. Ses sources ne sont pas parfaitement connues, en partie parce qu'un grandnombre de petites rivières se réunissent pour le former ; cependant trois courants principaux naissent au sud-ouest des Bayankara par 87" de long. E. s'unissent pour constituer le Moiiroussoit?'ou, bientôt rejoint lui-mcnie par trois nouveaux cours d'eaux. On n'a pas de tracés bien authentiques du fleuve ainsi formé jusqu'au point où, dans la province du Yunan, vers le 98" 1. E., il reçoit le Yaloung-kiang, c'cst-à-dirc après avoir déjà parcouru un trajet d'environ 2,000 kilomètres. De là, il forme pendant quelque temps frontière entre L' Yunan et le Ssctchouen, pénètre dans cette dernière province qu'il arrose dans le tiers de son étendue, traverse le Houpé, où il prend définitivement le nom de Yang-(zckiang et, après avoir arrosé le Ngan-hoéi et le Kan-sou, va se jeter dans la mer entre le 52° et 53" de latitude, par deux branches principales qui laissent
• entre elles l'île vaste et fertile de Tsoung-ming. Son embouchure est donc trèsvoisine de celle du Hoang-ho.
Ses principaux afAuents sont, au sud, cl eu allant de l'est à l'ouest : le Wampou, le Kan-Kiang qui parcourt le Kiang-si dans toute sa longueur et forme en partie le lac Poyang, le Siang et le Yucn dont les eaux forment le lac Toiintirig après avoir fertilisé la province du Ilo-nan. Sur la rive nord, l'on rencontre le grand canal, le Hang-kiang qui, après avoir arrosé le Cban-si vient se jeter dans le Ta-kiang aux environs de la grande île de. llang-kao, enfin le Min-kiang et le Kia-ling dans la province du Sse-tchouen.
Le Yang-tze-kiang est l'un des plus beaux fleuves du monde. Son coui's ne mesure pas moins de 4,600 à 5,000 kilomètres et n'est dépassé en longueur que par celui des Amazones, qui en présente 5,400 ; large, profond et majestueux, il coule paisiblement entre des rives peu élevées, sauf dans quelques l'ares passages où ses rapides sont parfois difficiles à franchir. Il ne déborde presque jamais et, au contraire du Hoang-ho, dont les inondations désolent souvent les campagnes, il n'est célèbre que par ses bienfaits. Ressentant l'influence des marées jusqu'à 1 60 lieues marines de son embouchure, le fleuve présente des fonds de vingt brasses dans beaucoup de points, peut porter les plus grands navires jusqu'à Hang-kao et les bateaux chinois de fort tonnage pendant plus de 3,000 kilomètres. Il forme, avec ses affluents, la grande route commerciale du centre de la Chine à la mer, arrose et fertiUse un bassin de 1,200,000 kilomètres carrés; les Chinois lui donnent le nom de ceinture de la Chine et, à leurs yeux, ce fleuve divise l'empire eu région d'en deçà et région d'au delà du fleuve.
L'embouchure du Yang-tze-kiang forme un immense estuaire divisé par l'îlo
■- Tsoung-ming, et ses eaux jaunâtres restent unies jusqu'à trente lieues au large, en sorte que l'on franchit la ligne bien nette de leur démarcation, longtemps avant d'apercevoir les côtes plates et unies du Kiang-sou. L'apport continuel des limons par les eaux du fleuve tend à modifier singulièrement les atterrissemcnts à l'entrée du fleuve Yang-tze. D'année en année les fonds diminuent, de nouveaux bancs s'élèvent, laissant entre eux des chéneaux qui font le désespoir des pilotes. Comme pour le Hoang-ho, le thahveg du fleuve n'a pas toujours eu la direclion
qu'il présente aujourd'lmi. Le docteur Edkins a démontré que, vers uneépoqne encore peu éloignée, il se divisait en trois branches, dont la principale venait se jeter au fond de la baie de Hang-tchéou ; à cette époque, il communiquait également avec le fleuve jaune par un cours d'eau direct. Actuellement encore, toute la partie des côtes de Chine qui sépare les deux fleuves est basse, formée de terrains d'alluvions, immense marais qui s'étend sur toute la partie maritime du Kiaug-sou. Ces conditions tclluriques et la chaleur tropicale des étés, contribuent » faire de cette région la plus insalubre des côtes de Chine, ainsi que nous le constaterons du reste en étudiant la topographie médicale de Shang-haï.
c. Bassin du Tchéou-kiang. En dehors des deux grands fleuves, un grand nombre d'autres viennent déverser leurs eaux dans la partie méridionale des mers de Chine. Après avoir parcouru souvent près de 400 kilomètres à travers les contrées qu'ils arrosent et fertilisent, ces différents cours d'eaux peuvent être considérés comme formant un bassin commun situé entre les hautes chaînes des Nanling et la mer ; on peut lui donner le nom du fleuve le plus important. Le Tchéoakiang, né de deux branches principales sortant du Kouéi-tchéou, traverse les provinces de Kouang-si et du Kouaug-toung, puis se jette dans la mer au sud de Canton. Entre cette ville et la mei', il forme un magnifique estuaire que les Européens désignent sous le nom de fleuve du Tigre.
Les autres fleuves les plus considérables de ce bassin sont : le Min-ho et le Tsien-tang-ho, nés l'un et l'autre dans les montagnes du Kiang-si et gagnant la mer, le premier à Fou-tchéou, le second à Ning-po.
La province du Yu-nan forme un bassin particulier dont les rivières suivant la pente naturelle des terres, vont se jeter dans les grands fleuves de laCochinchine; la communication fluviale de la Cochinchiuc avec la Chine, par l'intermédiaire de fleuves et de canaux, a été récemment démontrée par la mission si courageusement entreprise sous la direction des regrettés Doudart de la Grée et Francis Garnier, de la marine nationale.
d. Principaux lacs. Quoique le nombre des lacs soit assez restreint en comparaison de l'immense étendue de la Chine, ils ne sauraient être passés sous silence dans l'énumération des richesses hydrologiques de cette contrée. Presque tous sont situés dans la plaine, les plus remarquables sont : le lac Toun-ting, dans la province du llo-nan, mesurant environ 400 kilomètres de tour, recevant les rivières Siang-ho et Min-ho, puis se déversant dans le Yang-tze-kiang; le lac Poyang, situé dans le Kiang-si, long de 100 kilomètres sur 80 de large, parsemé d'iles nombreuses à l'aspect riant et au sol fertile ; ses eaux poissonneuses sont parcourues de nombreuses barques de pêcheurs ; sur ses bords sont exploités ces établissements de pisciculture dont les succès n'ont pas encore été égalés en Europe. Le lac Poyang va rejoindre le Yang-tse-kiang qui communique également avec deux vastes étangs, situés l'un aux environs de Sou-tchéou, l'autre entre Nan-king et Ngan-king ; le premier d'entre eux est même relié directement à la mer.
Le seul lac relié au fleuve jaune est le lac Houng-tsche dans le Kiang-sou, situé au point de réunion du fleuve avec le grand canal, plus important comme navigation que par la richesse de ses eaux. La province du Pe-tchély et le Chantoungen comptent également quelques-uns, ainsi que le Yunan, tous d'une assez grande étendue, habités par une population aquatique qui, depuis des généra- ' tiens, vit et meurt sur ses barques, et fait de la pêche son unique moyen de subsistance.
e. Aspect général du sol. Les côtes de Chine forment, par leur ensemble, une demi-circonférence à l'aspect variable. Les côtes occidentales de Corée sont hautes et entourées d'une barrière d'îles et de rochers. Mais depuis la péninsule nommée : Épée du Régent par les navigateurs anglais, et dans toute l'étendue des golfes du Léaotong et du Pe-tchély, la côte est basse, les fonds restent peu considérables ; d'immenses bancs de vase s'étendent au loin dans la mer et s'opposent à l'approche des navires, même de faible tonnage.
Au sud de l'embouchure duPeï-ho, la côte remonte un peu jusqu'au promontoire du Chan-toung, lui même d'une assez forte altitude. De ce point jusqu'à Ningpo, la côte redevient très-basse, surtout aux embouchures du Hoang-ho et du Yang-tze-kiang; la navigation y est fort dangereuse pour les jonques chinoises et plus encore pour les navires européens de fort tonnage. Au sud de Ning-Po, et dans le canal de Formose, le rivage est sombre et repoussant, parsemé de rùSik, formé de roches nues et déchirées par la mer, il offre cependant quelques baies où peuvent se réfugier les navires assaillis par les terribles coups de vent si fréquents dans ces parages. Au voisinage des embouchures du Tchéou-kiang se trouvent des îles nombreuses, d'un aspect moins sauvage, puis la côte reprend son même aspect morne et dévasté..
L'archipel des îles Chusan sur la côte du Tche-kiang n'appartient pas en réalité à la longue chaîne d'îles que l'on voit s'étendre sur la côte orienta'ede l'Asie depuis le détroit de Behring jusqu'à la mer des Indes. Elles sont plutôt la terminaison des montagnes qui traversent la province du Tche-kiang et devaient être primitivement Alliées au continent. L'île de Formose au contraire, est un anneau important de cette chaîne, en reliant les îles Liéou-kiéou et le Japon à l'archipel des Philippines. Entre Formose et la côte, se trouve l'archipel des Pescadores relié à la grande île par des bas-fonds et des récifs, dont un grand nombre dépassent le niveau des hautes eaux. L'île àHaïnan, comme les îles Chusan, est un appendice détaché de la côte ferme, c'est la véritable pointe de la péninsule du Kouang-toung, auquel elle est reliée par sou système montagneux. En envisageant d'une façon générale les territoires de la Chine, ses montagnes à l'occident, ses plaines et ses rivages à l'orient, on est amené à la regarder comme formant trois grandes zones, la région des montagnes, la plaine et la région méridionale.
Des hauts plateaux du Thibet, région voisine du ciel, d'après la mythologie chinoise, et où se trouve suivant elle le berceau du monde, partent de longues chaînes de montagnes qui traversent la Chine de l'ouest à l'est. Resserrées à leur origine, ces trois grandes arêtes, soutenues par de puissants contre-forts, transforment les provinces duKan-sou, du Chan-Si et du Sse-tchouen en massifs montagneux, où les fleuves coulent avec violence, au travers de vallées à pentes rapides ; puis, les montagnes s'écartent comme les rayons d'une étoile et laissent entre elles les deux grands bassins dont nous avons parlé plus haut. Véritable Mésopotamie chinoise, au sol fertile, mais souvent inondé, ce pays bas comprendrait le Hou-nan, le Ngan-hoéi, le Hou-pé, le Pé-tchély, le Chan-toung, une partie du Tché-kiang; dans la partie septentrionale, la rigueur du climat rend le sol moins producteur; c'est une région relativement pauvre, et qui doit emprunter, à ses voisines plus fortunées, l'excédant de leurs ressources agraires.
Cette grande plaine, dont l'étendue est sensiblement égale à celle du Gange, renferme une population de près de 170 millions d'habitants ; là se récoltent le thé, les grains, les tabacs, là s'élèvent ces vers à soie célèbres que l'Europe cher-
che à acclimater. Les l'ichesses de ce sol merveilleux ne sont dépassées par aucune région du globe.
La troisième région, méridionale, participe des deux premières ; renfermant comme elles de hautes montagnes et de profondes vallées, elle abrite une population sensiblement différente de celle de la plaine, que sa situation géographique et son commerce mirent en rapport avec les Arabes et avec les premiers navigateurs européens qui s'aventurèrent dans les mers de Chine. La région méridionale comprendrait la partie sud du Tche-kiang, le Fo-kien, le Kouang-toung et le Kouang-si. Dans l'origine, elle ne faisait pas partie de l'empire chinois, et ne fut conquise que 200 ans avant notre ère.
C'est à dessein que nous avons voulu insister sur ces dispositions orographiques ; elles ont une importance capitale dans l'histoire démographique d'une contrée, car dans l'étude d'une race, de ses origines, de ses migrations, il faut autant considérer les dimensions verticales que l'étendue horizontale des régions qu'elle habite.
Pour compléter la géographie de la Chine, il convient de citer deux grands ouvrages, dus à la main de l'homme, qui sont la grande muraille et le grand canal. Nous ne nous arrêterons un instant qu'au canal, qui touche plus directement la question d'hygiène.
Le grand canal, nommé par les Chinois ¥un-ho, rivière de transit, et Tcha-Jio, rivière des écluses, commence au sud près de Hang-Tchéou, par 30" de lat. N., se dirige vers le nord, traverse le Yang-tze-Kiang, contourne le lac Houng-tsche, avec lequel il communique, traverse le fleuve jaune, court parallèlement à ce fleuve pendant plus de quarante lieues, puis se dirige au nord, contourne la province du Chan-toung et vient aboutir à Tien-Tsin, en suivant évidemment le cours ancien du fleuve jaune, qui, ainsi que nous l'avons dit plus haut, se jetait autrefois dans le golfe du Pe-tchély. A partir de Tien-Tsin, la communication fluviale est facile avec Pékin, par le Peï-ho pendant trente lieues, puis au moyen d'un canal reliant Tong-Tchéou à Pékin. D'un autre côté, la communication est possible par les canaux et les rivières entre Hang-Tchéou et Canton, en sorte que l'on peut dire que, grâce au grand canal, Pékin et Canton, situés aux deux extrémités de l'empire, sont reliés par une voie aquatique, aussi sûre que directe.
Dans son parcours, le gi'and canal baigne des régions accidentées, et l'on a dû le munir de nombreuses écluses, dont la construction paraît aussi simple que primitive : dans des coulisses de pierre, on superpose des madriers munis de câbles à chaque bout, que les éclusiers soulèvent l'un après l'autre, à force de bras, pour livrer passage aux bateaux. Tantôt le lit du grand canal est enserré de berges de 20 mètres de hauteur, tantôt il se contond avec les marécages des contrées plates qu'il traverse, tantôt il domine de plus de 10 mètres les pays environnants, et son cours, qui menace des villes importantes, a dû être renfermé dans de puissantes digues de 50 mètres de largeur. Elles sont le plus souvent construites en argile battue, dont on maintient la cohésion en y mêlant les tiges desséchées d'une sorte de sorgho gigantesque qui croît en abondance dans ces contrées, et sont garanties extérieurement par un épais parement de pierres de taille. Les eaux du canal ne sont pas slagnintes, elles obéissent à des courants continuels dont la direction n'est pas identique, et dont la vitesse atteint parfois deux lieues à l'heure.
La partie du grand canal comprise entre le Yang-tze-Kiang et le fleuve jaune fut construite au septième siècle par les princes de la dynastie des Tang ; sous la
dynastie Mongole, au treizième siècle, on relia ce premier tronçon à Tien-Tsin en se servant en partie de la rivière Kouen, dont on changea le cours pour amener ses eaux dans le canal. On raconte que cette vaste entreprise ne dura que sept mois et fut exécutée par 500,000 travailleurs. Enfin, au quatorzième siècle, sous les Mings, on termina ce prodigieux travail en reliant le Yang-tze-Kiang à la ville de Hang-Tchéou ; la longueur totale du canal est d'environ deux cent soixante lieues, dépassant par conséquent celle de tous les travaux de cette nature qui existent sur la surface du globe. Malheureusement le grand canal a participé de la décrépitude qui, depuis plus d'un siècle, envahit toutes les institutions de l'empire. Des sommes considérables étaient autrefois allouées pour l'entretien des berges, pour le curage du canal. Ces capitaux se sont trouvés diminués à proportion que les revenus impériaux ont décru. Do plus, la malversation presque officielle des mandarins a détourné la majeure partie des sommes allouées, en sorte que le temps n'est pas loin où le grand canal ne sera plus qu'un souvenir. Dans beaucoup de parties de son parcours, il est presque desséché par l'exhaussement progressif des fonds et la chute des berges ; dans d'autres, il est à peine praticable aux plus petites barques, et la navigation, interrompue sur tant de points, ne peut plus s'exécuter d'une manière coulinue. Il est vrai que le transport des céréales du sud vers le nord, but piincipal de sa construction, peut s'exécuter actuellement par la voie maritime. Les jonques, protégées par les croiseurs européens ou les navires de la douane chinoise, prennent la mer sans grande crainte des pirates, et les vapeurs, de plus en plus nombreux sur les côtes de Chine, transportent les marchandises avec encore plus de rapidité et de sécurité. Nous souhaitons vivement que le gouvernement chinois, plus éclairé, livre enfin ces belles plaines de la Chine aux voies ferrées qui les sillonneraient rapidement, portant avec elles le bien-être matériel et les bienfaits plus grands encore du progrès et de la civilisation.
II. DÉMOGRAPmE. Ce n'est pas absolument chose facile que d'évaluer la population d'un pays aussi vaste que la Chine, et cependant il est indispensable d'en obtenir au moins une approximation, car cette donnée forme la base sur laquelle viennent s'appuyer une foule de déductions ethnologiques et morales.
Depuis l'avènement des Mings, en 1368, les gouvernements chinois et tartares ont fait, en diverses circonstances, procéder à un recensement de leurs sujets afin d'établir une répartition équitable des impôts fonciers et des taxes de capitation. Pour y parvenir, ils firent édicter une loi prescrivant, sous les peines les iplus sévères, à chaque chef de famille, de conserver dans sa maison une tablette où sont inscrits le nom et Vk^e de toutes les personnes qui vivent auprès de lui; les conseils de notables sont rendus responsables de l'exécution de cette loi, véritable loi d'état civil, comme on le voit. Malgré ces presci'iptions très-anciennes, on trouve entre les divers recensements des différences telles que l'on doit se demander s'il n'y a pas eu de grandes erreurs commises, au moins dans les ipremières évaluations.
En effet, et pour ne pas remonter trop haut, nous constatons dans les documents officiels :
En 1136 1" année de Kien-ling ..... 123 Otë 243 habitants.
Fn 1760 25° - 143 123 225 -
En 1792 57« — 307 467 250
En 1812 27° année Kia-kinR 360 279 897 —
Il est évident que la prodigieuse élévation de ce dernier chiffre, comparé à