EXPÉRIENCE FAITE AVEC LA VKRATRINE
1 centigramme de vératrine est placé sous la peau du dos chez une grenouille. Agitation.
Au bout de quinze minutes : mouvements embarrassés; les membres sont, pour ainsi dire, paralysés.
Trente-cinq minutes : le cœur bat seize fois par minute. — Les courants continus produisent des contractions qui ne sont pas brusques comme chez la grenouille delphinisée et qui ne finissent pas immédiatement. Les contractions s'établissent lentement et finissent. lentement. En touchant une patte plusieurs fois avec les deux pôles, à des intervalles rapprochés, je la tétanise. L'application des pôles sur les pattes postérieures fait naître des mouvements dans les pattes antérieures et réciproquement. La sensibilité ne paraît donc pas émoussée comme chez la grenouille delphinisée.
Trois quarts d'heure : quinze battements par minute. L'excitation d'un nerf sciatique par l'électricité ne provoque plus de contraction dans le membre correspondant. Mais les muscles éprouvent des contractions spasmodiques lorsqu'ils sont touchés directement par l'électricité. Le tétanos commence. Une heure et demie : la grenouille est atteinte de tétanisation musculaire; elle est raide comme une barre. Les battements cardiaques sont au nombre de quatorze par minute.
Deux heures : même état.
Deux heures et demie : le cœur bat très-lentement, cinq à dix fois par minute. Les autres muscles restent contractures.
Trois heures : le cœur n'éprouve plus que quelques contractions très-lentes qui durent longtemps, comme d'ailleurs je l'ai remarqué dans toute la durée de l'expérience. Les autres muscles continuent à devenir moins rigides. L'électricité ne produit rien sur eux.
Trois heures et demie : le cœur ne bat plus. Les courants ne font rien sur les muscles.
Bohm a fait du reste plusieurs expériences pour mettre bien en^évidence cette diversité de la delphine et du curare.
Première expérience. Grenouille mâle, robuste. On injecte 4 milligrammes de delphine cristallisable dans les sacs lymphatiques.
Après 2 minutes : spasmes fibrillaires généralisés, paralysie commençante.
Après 10 minutes : paralysie totale.
Après 28 minutes : sciatique droit facilement excitable par le courant électrique; secousses musculaires vives.
Après 58 minutes : arrêt du cœur.
Après 45 minutes : sciatique droit excitable.
Après 68 minutes : sciatique ga uche excitable, produit des secousses musculaires énergiques.
2« Expérience. Grenouille mâle. On injecte ;i milligramme de delphine cristallisable. Aussitôt se produisent des contractions fibrillaires spasmodiques.
Après 10 minutes : paralysie totale.
DELPHINE (action physiologique). 539
Après 1 heure 10 minutes : les deux nerfs sciatiques sout parfaitemeut excitables.
5** Expérience. Sur une grenouille on lie les vaisseaux se rendant au membre droit postérieur, puis on donne 5 milligrammes de chlorhydrate de delphine.
Après 20 minutes : l'excitabilité réflexe a totalement disparu et il n'y a point de différence à ce point de vue entre les deux membres postérieurs.
Après 50 minutes : paralysie complète.
Si la delphine agissait comme le curare, la motilité du membre lié et l'irritabilité réflexe de ses muscles eussent an être conservées.
En somme, l'action de la delphine sur les nerfs moteurs est plutôt semblable à celle de l'aconitine, pour ne pas dire absolument identique.
On a donc les meilleures raisons pour admettre que la delphine agit directement sur les centres nerveux. Van Praag, qui avait très-bien reconnu l'action paralysante de cet alcaloïde sur les nerfs moteurs et sensitifs, en avait attribué la cause première à la paralysie de la moelle et particulièrement à celle de la moelle allongée. Il expliquait en même temps par ce mécanisme le ralentissement des mouvements respiratoires et des contractions cardiaques, et par suite l'asphyxie et l'arrêt final du coeur. Cette dernière opinion sera discutée un peu plus loin.
D'autre part, les organes des sens conservant leurs fonctions intactes jusqu'à la mort, van Praag en avait conclu avec raison que le cerveau n'était pas atteint par la delphine.
Dorn, dont nous n'avons malheureusement pas eu à notre disposition le travail original, pense de son côté avoir démontré, du moins pour les grenouilles, que la paralysie débute par les membres pour gagner ensuite les organes respiratoires et a pour cause non pas une lésion des nerfs périphériques, mais une lésion fonctionnelle des centres nerveux ; selon lui, non-seulement la moelle, mais encore la base du cerveau a sa part dans la production de la paralysie motrice, les portions internes de l'organe encéphalique restant seules intactes.
Les expériences récentes de Serck et de Bôhm mettent également hors de doute l'action de la delphine sur la moelle.
Reste encore à expliquer le mécanisme du ralentissement des mouvements respiratoires et du cœur. Serck a démontré d'une façon indiscutable que le ralentissement de la respiration dépend d'une paralysie des centres respiratoires de la moelle allongée. En effet, la section des nerfs pneumogastriques sur un animal delphinisé provoque aussitôt une diminution notable de la dyspnée dont il souffre ; en pratiquant la section des pneumogastriques avant d'introduire la delphine dans l'organisme, la respiration, loin de se ralentir, présente parfois une accélération de durée plus ou moins longue. Cette action est analogue à celle de l'aconitine.
Bôhm de son côté a démontré que le ralentissement du pouls et l'abaissement de la tension sanguine, qui surviennent immédiatement après l'injection de la delphine, sont dus à une irritation centrale du nerf pneumogastrique. En effet, chez un chat curarisé, dont les deux pneumogastriques ont été coupés au niveau du cou et qui a été soumis à la respiration artificielle, on ne constate immédiatement après l'injection du poison qu'un ralentissement insignifiant des battements du cœur; de plus l'excitabilité du bout cardiaque du pneumogastrique est anéantie dans le cours de l'intoxication, car, au lieu d'obtenir
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par l'excitation de ce nerf un ralentissement du pouls, on en observe au contraire l'accélération.
Dans une autre expérience sur un chien curarisé, dont le pneumogastrique gauche avait été sectionné et chez lequel on pratiquait la respiration artificielle, Bôhm constata également que l'excitabilité du pneumogastrique, conservée au début, disparaît graduellement ensuite. Si donc, dans le cours de l'intoxication par la delphine, le ralentissement du cœur s'accentue de plus en plus, malgré la paralysie du pneumogastrique, ce ralentissement ne peut dépendre, comme celui de la respiration, de la paralysie progressive de la moelle allongée.
Bôhm a encore constaté accessoirement dans ses expériences que l'excitabilité des nerfs sensitifs disparaît aussi très-rapidement; au début leur excitation par le courant électrique provoque un accroissement de la tension sanguine, mais an peu plus tard les courants les plus énergiques deviennent impuissants.
Enfin le même physiologiste a constaté que, malgré la section de la moelle cervicale au niveau de la deuxième vertèbre cervicale, l'introduction d'une dose suffisante de delphine dans l'organisme provoque, comme d'habitude, une augmentation momentanée de la tension sanguine : cette augmentation ne peut donc se trouver sous l'influence des centres vaso-moteurs de la moelle allongée. Il faut en conclure que la delphine agit soit sur les centres vaso-moteurs de la moelle spinale, soit directement sur les nerfs vaso-moteurs, ce qui permet d'assimiler, à ce point de vue, la delphine aux sels de baryte et d'ammoniaque.
Nous ne quitterons pas ce sujet sans attirer l'attention sur un fait intéressant constaté par Weyland. D'après ce physiologiste, la delphine doit être rang-ée dans la catégorie des substances déterminant sur les grenouilles un prolongement de la contractilité musculaire, fait observé pour la première fois par Kôlliker et vonBezoldsur le muscle vératrinisé'. La période d'irritation latente est normale, comme le fait voir l'application du courant d'induction, mais la période d'augment de la contraction musculaire, déjà double de ce qu'elle est normalement dans l'empoisonnement par la vératrine, est prolongée davantage encore sous l'influence de la delphine. Weyland en conclut que la delphine exerce une action plus ou moins délétère sur la fibre contractile. Néanmoins et contrairement à ce qui arrive pour la vératrine, le poison musculaire T^dii' excellence, la contractilité des muscles n'est pas détruite.
Résumé. La delphine, après avoir déterminé des effets d'irritation locale peu intenses sur les premières voies, porte son action sur la respiration (ralentissement des mouvements respiratoires, mort par asphyxie), sur les organes circulatoires (ralentissement des battements du cœur, abaissement de la tension sanguine, arrêt du cœur en diastole), sur la moelle (perte du pouvoir excitomoteur de la moelle, anesthésie générale très-rapidement progressive, convulsions, paralysie) ; ajoutons que les muscles sont le siège de secousses librillaires intenses. Par ses effets toxiques, la delphine se rapproche donc beaucoup des alcaloïdes de l'aconit, comme pouvaient le faire prévoir les affinités botaniques ; elle ne s'en distingue que par son action énergique sur les nerfs vasculaires, action que l'aconitine ne possède qu'à un faible degré.
— Un fait curieux observé par Loos (Buchheim u. Loos, Diepharmakol Gruppe des Curarins, 1868, p. 63), c'est que l'un des produits de substitution, delà
i. Cette action a échappé à Rabuteau [voy. le tableau, p. 5ô8), ce qui tient probablement au peu de pureté du produit employé par lui.
DELPHINE (emploi médical). 541
delphine, la méthtjldelpliiiie, paraît avoir une action semblable à celle de la curarine.
Nous savons déjà que la slaphisagrine, qui probablement n'est qu'une modification de la delphine (une molécule d'eau en moins), est douée également de propriétés analogues à celles du curare [voij. Staphisagriive).
§ III. Emploi médical. A dose médicamenteuse, la delphine n'exerce pas une action très-énergique sur la nmqueuse intestinale. Son action est analogue à celle de la vératrine, mais la delphine occasionne moins facilement des vomissements que cette dernière et doit lui être préférée dans certains cas. Les phénomènes de non-tolérance se traduisent en général par une diarrhée plus ou moins intense. D'après TurnbuU, l'un des rares auteurs qui aient expérimenté cliniquement la delphine, cet alcaloïde exerce dans la plupart des cas une action diurétique et donne lieu à un écoulement abondant dune urine pâle ; Soubeiran a cherché à utiliser ces propriétés diurétiques dans le traitement des hydropisies, mais il n'employait la delphine qu'extérieurement.
L'action dépressive que la delphine exerce sur les nerfs moteurs et sensitifs l'a fait employer contre les états irritatifs de ces nerfs et de la moelle (Albers), contre les névralgies et particulièrement celles de la face, contre l'otalgie, l'odontalgie, etc. (Turnbull), contre les rhumatismes aigus et chroniques. Jadis on s'en servait même dans le traitement des affections convulsives, dans l'épilepsie et le tétanos, dans la rage.
Contrairement à l'opinion de Turnbull, Gayrade accorde la préférence à la delphine contre les névralgies des extrémités inférieures, sur lesquelles l'expérience lui a démontré que cet alcaloïde agit le plus énergiquement et le plus vite, tandis qu'il recommande l'aconitine contre les névralgies de la face.
L'influence déj)ressive de la delphine sur la circulation a en outre été utilisée par quelques médecins contre les palpitations du cœur, soit nerveuses, soit d'origine organique (Wober) ; nous avouons que l'efhcacité de la delphine à cet égard nous paraît fort douteuse. L. van Praag l'a préconisée comme fébrifuge, emploi que justifient jusqu'à un certain point les propriétés physiologiques de cet alcaloïde.
Ajoutons qu'on a encore administré la delphine à l'intérieur dans les maladies les plus variées, dans la goutte, les tumeurs glandulaires et particulièrement contre l'amaurose récente, l'iritis, l'opacité de la cornée, la cataracte capsulaire, l'otite, l'otorrhée, la paracousie, la surdité, etc. On l'a même préconisée dans certains cas de paralysie, usage qui nous paraît loin d'être justifié.
On a administré la delphine à la dose de 2 milligrammes à 7 centigrammes progressivement, en pilules, et en teinture à celle de 50 centigrammes à ls%50 dans une potion ; vu la grande activité de la delphine pure, ces doses nous paraissent un peu élevées et il serait préférable, en tout cas, d'administrer cet alcaloïde progressivement par granules de 1 milligramme.
A Vextérieur, comme du reste à l'intérieur, la delphine et la vératrine ont été employées dans les mêmes maladies. « La delphine, dit à cet égard Turnbull, diffère cependant de la vératrine dans son action sur la peau. Cette dernière, lorsqu'on l'emploie en frictions sur la peau, produit une forte sensation de picotement, ou plutôt une sensation analogue à celle que l'on éprouverait en recevant successivement de petites étincelles électriques sur une partie nue du corps. La delphine produit plutôt une sensation de brûlure, semblable à celle
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qui se manifesterait quelque temps après l'application d'un vésicatoire, mais à un degré plus faible, à moins cependant que la friction n'eût duré fort longtemps.
« Ces deux substances diffèrent encore par la durée de l'effet produit.
« L'effet de la delphine est, en général, plus puissant et plus durable. Dans la grande majorité des cas, la vératrine, administrée en frictions sur la oeau, n'occasionne qu'une légère rougeur, tandis qu'il se manifeste une rougeur plus ou moins intense sur la partie où la delphine a été appliquée. Cette rougeur persiste pendant un certain laps de temps variable entre quelques minutes et une heure ou deux, mais elle n'a jamais été accompagnée d'éruption.
« Cette propriété que présente la delphine, de stimuler les capillaires de la peau, peut la rendre utile dans certains cas de paralysie.
« Quoique ces deux substances paraissent avoir les mêmes propriétés thérapeutiques, il y a cependant quelques points particuliers qui les difféi^encient, ce qui pourrait faire accorder, dans quelques circonstances, la préférence à la delphine. On l'a employée principalement dans le tic douloureux, la paralysie et le ihumatisme. Dans le tic douloureux, lorsque l'affection a son siège sur la langue, ou bien au point où le nerf sous-orbitaire arrive à la face par le trou du même nom, on doit préférer la delphine.
« En effet, on peut l'appliquer en Irictions sur la langue ou sur les gencives, sans occasionner d'irritation sur la membrane muqueuse; circonstance d'une grande importance dans le traitement de ces maladies.
« Son application paraît être de beaucoup préférable à celle de la vératrine dans la paralysie, à cause de la propriété qu'elle a d'exciter la circulation dans la partie affectée » .
En somme, Turnbull préconisait la delphine extérieurement dans les mêmes maladies où il la donnait intérieurement.
D'autres médecins ont employé la delphine de préférence à la vératrine, en , frictions contre les tumeurs ganglionnaires chroniques, à cause de l'action plus énergique de la delphine sur le tégument externe (Fehling).
Pour ces sortes de frictions, on jieut la prescrire en teinture (1 gramme sur 10 à 20 grammes d'alcool) ou en huile (50 centigrammes à 5 grammes pour oO grammes d'huile).
Contre la gale on a employé des lotions de 20 à 30 grammes pour 150 à 200 grammes de colature, ou un onguent fait avec 6 à 1 2 grammes de delphine pour 30 grammes d'axonge, contre les affections chroniques de la peau, des pommades (20 centigrammes à 5 grammes sur 50 grammes d'axonge).