E.\ TOUT
E.V 30 M1>DTES.
Hois du bain.
En 90', 59,6 grammes, ce, 29,9 - 55', 39,7 — 50', 58,5 — 50', 59,1 -
13,2 grammes.
MM. Urbain et Mathieu ont formulé la loi suivante : « Chez les animaux à température constante, la quantité d'oxygène absorbée par le sang varie en raison inverse de la température de l'air qu'ils respirent » [Arch. de physioh, mai 1872).
La respiration tend à se ralentir par le froid extérieur, tandis qu'elle s'accélère dans la saison chaude ; l'augmentation d'oxygène du sang en hiver n'est donc pas sous la dépendance de la fréquence des mouvements respiratoires. MM. Mathieu et Urbain pensent que la facilité plus ou moins grande de l'endosmose des gaz au travers de la membrane pulmonaire rend compte de ce phénomène purement physique d'après eux. L'endosmose du gaz au travers d'une membrane animale humide est proportionnelle à la solubilité des gaz mis en présence (Grahani) : or la solubilité des gaz augmente à mesure que la température s'abaisse, il est donc naturel que les phénomènes d'endosmose pulmonaire soient d'autant plus lents que la température extérieure s'élève davantage, d'autant plus actifs qu'elle tombe plus bas.
Même en dehors de l'organisme la fixation de l'oxygène par le sang est en raison inverse de la température de l'air mis à son contact (Mathieu et Urbain, loc. cit.).
Un refroidissement trop considérable arrête les combustions dans l'intimité des tissus, le sang veineux coule alors rutilant comme du sang artériel (Cl. Bernard).
Les animaux inférieurs, qui ne peuvent pas lutter contre le refroidissement extérieur, s'endorment pendant l'hiver; au mois de septembre ou d'octobre, ils perdent de leur vivacité, ils se cachent dans les fentes des murs, dans les troncs d'arbre, ils s'ensevelissent dans la terre ou dans la vase, ils s'engourdissent et prennent à peu près la température du milieu ambiant.
Dans la classe même des mammifères, il y a des animaux qui ne peuvent pas maintenir leur température propre en hiver; tels sont : la chauve-souris, le hérisson, la marmotte, le loir, le lérot, le muscardin, le hamster. Buffon consi-
FUOID (physiologie). 159
délai t à tort ces mammifères hibernants comme des animaux à sang froid : chez la marmotte éveillée on trouve une température de 32 à 55", la température extérieure étant seulement de 10 à 15° (Regnault, Gavarret). Ce sont des animaux à température variable, non des animaux à sang froid.
Dès que le thermomètre tombe à 6 ou 7", le hérisson, la chauve-souris, la marmotte, se cachent ou s'engourdissent; les battements du cœur et les mouvements du thorax se ralentissent ; chez la marmotte, par exemple, il n'y a plus que 7 à 8 inspirations par minute, au lieu de 30, et 9 ou 10 pulsations, au lieu de 90. Les animaux sont immobiles, insensibles, pelotonnés sur eux-mêmes, ils ne prennent aucune nourriture; leur température s'abaisse considérablement, on peut observer des températures de 3, 4 ou 5», même dans l'intérieur des cavités naturelles ; la température des animaux engourdis reste cependant toujours supérieure de quelques degrés à celle du milieu ambiant. La respiration devient plus active dès que la température extérieure remonte, la chaleur animale revient, et les animaux ne tardent pas à recouvrer toute leur vivacité.
Un froid trop vif produit chez les animaux hibernants une excitation capable d'interrompre leur engourdissement ; quand le thermomètre s'abaisse au-dessous de zéro, les animaux endormis donnent des signes de malaise, ils se réveillent, s'agitent, cherchent un abri plus chaud ; s'ils ne le trouvent pas, après avoir lutté quelque temps contre le refroidissement en accélérant leur respiration, ils tombent épuisés, la léthargie par le froid remplace l'engourdissement, la tempéniture du corps peut alors s'abaisser au-dessous de zéro, et les animaux succombent souvent dans cette léthargie, qui est un état pathologique, tandis que le sommeil hibernal est pour ces animaux un état physiologique (Mangili, Gavarret) .
« Le sommeil hibernal, dit Gavarret, est la traduction de l'impuissance où se trouve l'animal de porter l'absorption de l'oxygène et la production de chaleur à un degré assez élevé pour rendre sa température indépendante de celle de l'ritmosphère » (Gavarret. De la chaleur produite par les êtres vivants, Paris, 1 855, p. 466. — Voyez aussi les articles : Chaleuk animale et hibernatiojx de ce Diciioniiaire).
Chez les animaux à température constante, l'application du froid sous forme de douches froides ou de bains froids peut produire un abaissement temporaire de la température du corps ; chez l'homme une immersion de 25 minutes à une heure dans de l'eau à 10 ou 14° peut abaisser la température de 4°, mais on éprouve à ce moment une sensation si pénible qu'il est impossible de poursuivre plus loin l'expérience (Fleury).
On sait tout le parti qu'on a tiré de l'usage des bnins froids dans les maladies fébriles qui s'accompagnent d'une élévation considéi'able de la température, comme la scarlatine et le rhumatisme hyperpyiétique.
Quand la température des animaux à température constante tombe au-dessous d'un certain degré, la mort ne tarde pas à survenir. Si l'on place des lapins ou des chiens dans un milieu réfrigérant à zéro, la température de ces animaux baisse de 5 à 4" au bout de 10', de 6" après 15' ; la mort arrive au bout de 40' environ, la température étant tombée de 20" (Wagendie). >'ous étudierons plus tard le mécanisme de la mort par le froid ; pour le moment il nous suffit de constater que la mort arrive lorsque la température est descendue à peu près à la moitié de son chiffre normal. Lorsqu'un animal placé dans un milieu réfrigérant est retiré de ce milieu et abandonné à lui-même, sa température continue à s'abaisser et il finit par succomber; si, au contraire, on le réchauffe
J40 FROID (physiologie).
par un procédé oitiliciel, il peut être ramené à la vie, pourvu que le refroidissement n'ait pas tout ù fait atteint la moitié de la température normale (Magendie. Union médicale, 1850, p. 188).
4. Action (lu froid sur le système nerveux. La sensation du froid ne se rattache pas toujours à une déperdition de calorique; ainsi que nous l'avons déjà dit, elle peut êtie purement subjective. Pendant la période de frisson de la fièvre, les malades éprouvent une sensation de froid extrêmement désagréable : ils tremblent de tous leurs membres, leurs dents claquent; cependant, lorsqu'on prend la température dans l'aisselle, on trouve qu'elle est de beaucoup supérieure à la normale (Gavarret) ; l'élévation de la température précède même l'apparition du frisson.
Dans d'autres cas, malgré un refroidissement réel et progressif du corps, la sensation du froid ne se produit pas : dans l'accès pernicieux algide, les extrémités sont froides comme le marbre ; cependant les malades restent impassibles, ils ne se plaignent pas, ne tremblent pas ; c'est seulement en touchant leurs mains qu'on peut s'apercevoir de la gravité de leur état. Au sortir d'un bain froid on éprouve une sensation de chaleur très-vive quand la réaction se fait bien ; cependant le thermomètre appliqué dans l'aisselle marque un degré de température inférieur à la température normale (Herpin).
Quelques maladies du système nerveux s'accompagnent de sensations de Iroid qui parcourent les membres ; c'est là, comme on sait, une des formes les plus communes de l'aura épileptique.
Dans la myélite, l'application d'un morceau de glace sur la peau du tronc donne lieu quelquefois à une sensation de brûlure très-désagréable et non à une sensation de froid.
Dans l'ataxie locomotrice, la sensibilité à la température peut survivre à la sensibilité au toucher et à la douleur, quelquefois même la sensibilité au froid est exagérée; certains ataxiques ne peuvent pas se laver avec de l'eau froide sans éprouver de vives douleurs suivies quelquefois de faiblesses. Cependant chez ces malades la sensibilité générale est le plus souvent diminuée non-seulement aux membres, mais au tronc et à la face.
A l'état de maladie la sensibilité au froid peut donc être abolie ou pervertie sans que nous sachions exactement la cause de ces changements.
A l'élat sain la sensation du froid résulte de la comparaison instinctive de deux milieux, de deux corps inégalement chauds; le mot froid n'a jamais qu'une valeur relative; un milieu dont la température ne varie pas nous paraît tantôt chaud et tantôt froid. La température des caves, qui est à peu près invariable, nous semble chaude en hiver, froide en été ; une température qui fait grelotter un nègre au Gabon paraîtra étouffante à un habitant des pays froids ; un froid de — 8° à — 9° qui semble vif aux Parisiens est tr-ouvé ti-ès-léger à Saint-Pétersbourg. Ross raconte qu'après avoir eu à supporter un froid de — 47", ses compagnons éprouvaient une agréable sensation par une température de— 29" à— 24».
Il est par suite très-difficile d'établir une échelle du froid, de dire où il commence ; quelques auteurs ont voulu restreindre l'emploi médical du mot froid aux températures inférieures à 0° ; cela n'est pas admissible, le froid pouvant produir-e des accidents nombreux sans que la température extérieure descende àO».
La sensibilité au froid varie suivant un grand nombre de conditions que nous
FROID (physiologie). 141
aurons à étudier quand nous nous occuperons des causes qui modifient la puissance de résistance au froid ; nous signalerons seulement ici l'influence de l'état intellectuel : lorscfue l'esprit est fortement préoccupé par une idée qui l'absorbe, le corps devient plus ou moins insensible à l'impression du froid ; sans môme faire intervenir les grandes passions de l'âme, les grands efforts de l'intelligence, ne voit-on pas des femmes délicates oublier par coquetterie leur sensibilité habituelle au froid et découvrir leur gorge par les froids les plus rigoureux? Ne voit-on pas le chasseur demeui'er à l'affût les pieds dans l'eau pendant des heures entières?
Les aliénés sont le plus souvent insensibles à l'action du froid : en plein hiver il leur arrive de se dépouiller de tous leurs vêtements.
La sensation de froid se produit seulement lorsque les corps froids agissent sur l'extrémité périphérique des nerfs ; lorsqu'un nerf est soumis sur un point de son trajet à un refroidissement considérable, on voit apparaître de la douleur et non la sensation de froid.
L'action du froid sur le système nerveux a été étudiée par Waller, Richardson, W. Mitchell et Horvath.
Voici les conclusions du travail de Richardson {Mecl. Times and Gazette, 1868) : l" Le tissu nerveux des animaux vivants supporte un abaissement de température allant jusqu'à 16" F ; — 2° le froid amène d'abord une suractivité fonctionnelle ; puis survient une période d'inertie ou de mort temporaire; enfin, au moment du retour à la température normale, on observe encore une exagération dans l'action des éléments nerveux ; — 3" quand le froid a fait perdre à la substance nerveuse la propriété de conduire les sensations, cette substance se laisse encore traverser par le courant électrique ; mais, quand le tissu nerveux est congelé dans toute sa masse, il cesse tout à fait de conduire l'électricité; — 4° le cerveau d'un animal vivant peut être congelé ; dans cet clat l'animal perd le sentiment, mais les fonctions delà vie organique persistent. L'aflimal est ainsi placé dans un état d'hibernation artificielle dont il peut revenir; au retour, le cerveau semble n'avoir rien perdu de ses propriétés, l'animal paraît seulement sortir d'un profond sommeil ; — 5» le cervelet peut être congelé et reprendre ensuite toutes ses fonctions ; chez les oiseaux la congélation du cervelet amène le ralentissement des mouvements ; chez les lapins on observe des mouvements convulsifs ; — 6" la congélation complète du bulbe amène la mort par destruction du centre respiratoire ; — 7° la moelle épinière peut être congelée et revenir ensuite à son état normal. Lorsque chez les oiseaux on congèle la portion cervicale de la moelle, on observe un ralentissement dans les mouvements avec des intervalles de stupeur ; — 8» en détruisant par le froid une partie du système nerveux on peut amener des perturbations dans les fonctions d'une autre partie ; en suspendant l'action du cerveau on peut exalter les fonctions de la moelle épinière, et en agissant sur le cervelet on exaltera les fonctions du ganglion cérébral antérieur ou vice versa.
II y a dans ces conclusions de Richardson bien des assertions discutables : il n'est pas admissible, en particulier, que le cerveau et le cervelet puissent reprendre leurs fonctions après avoir été entièrement congelés ; la congélation dont parle Richardson était évidemment une congélation fort imparfaite.
W. Mitchell a fait des expériences à Londres en 1867 en môme temps que Richardson, pour étudier l'action du froid sur les nerfs périphériques ; il s'est servi de l'appareil de Richardson.
142 FROID (physiologie).
La conductibilité nerveuse est toujours diminuée dans le nerrrelioidi, d'après W. Mitchell, et, lorsque le refroidissement a été poussé jusqu'à congélation, le nerf devient indifférent aux excitations de la volonté et du galvanisme ; toutes les parties auxquelles il se distribue sont paralysées. Lorsque l'action du froid a cessé, les vaisseaux se dilatent, le nerf se congestionne. W. Mitchell s'est même servi de ce procédé pour étudier la congestion des nerfs.
Quand la réfrigération a été de courte durée, la congestion consécutive disparaît bientôt ; lorsque le refroidissement s'est prolongé ou répété souvent, on observe des altérations des nerfs qui se montrent augmentés de volume et d'une couleur plus sombre qu'à l'étal normal ; parfois même il se produit des ruptures Yasculaires entre les fibres nerveuses. Cette altération peut avoir pour conséquence la dégénérescence d'un certain nombre de libres nerveuses dans le bout périphérique.
11 est impossible d'étudier sur les animaux les désordres de la sensibilité qui sont la conséquence du refroidissement des nerfs. W. Mitchell a fait quelques expériences sur lui-même ; il appliquait de la glace ou un mélange réfrigérant sur le nerf cubital au niveau du coude. Le premier effet du refroidissement est, dit-il, une douleur très-vive qui se fait sentir plus particulièrement dans le petit doigt et au côté interne du médius, mais qui se répand aussi dans toute la main. « Lorsque le refroidissement a atteint un certain degré, la douleur cesse subitement, et il semble que le membre soit dans l'état normal. Alors commence un engourdissement qui s'étend à toutes les parties innervées par le cubital et qui s'accroit jusqu'à ce que les sensibilités générale, tactile et thermique, aient entièrement disparu. La motilité, qui est légèrement compromise dès le début, persiste la dernière ; elle diminue enfin et disparaît complètement. Bientôt après il se produit une sensation d'engourdissement qui va croissant ; la température s'élève lentement ; une sensation de chaleur se manifeste dans la région cubitale en même temps qu'une abondante sudation » (W. Mitchell, Des lésions des nerfs, p. 61.)
Dans les expériences faites par W. Mitchell sur lui-même la température du mélange réfrigérant était de — 15°.
Au moment du réchauffement on voit seproduire des phénomènes d'excitation qui s'expliquent par la congestion des nerfs ; le nerf cubital reste douloureux dans la région du coude, le plexus brachial devient plus sensible, on peut observer dans celte période un affaiblissement du cœur, voire même une syncope (Waller). « Des désordres se manifestent dans la sphère de distribution du nerf lorsque la réfrigération a été intense ; après plusieurs heures ou plusieurs jours il y a encore une hyperesthésie superficielle, de l'engourdissement, des picotements, une perle partielle des propriétés fonctionnelles en même temps qu'une légère tuméfaction... Lorsque la réfrigération a été moins intense, il subsiste pendant quelques heures un sentiment de malaise et des sensations variées qui échappent à toute description. Dans un cas de Waller ces symptômes se maintinrent pendant onze jours; dans les expériences que j'ai faites sur moi-même, dit W. Mitchell, ils persistèrent ordinairement de dix à quatorze jours » {op. cit., p. 62).
Weber a fait quelques expériences sur les modifications de la sensibilité à la suite du retroidissemenl des nerfs. M. Rosenthal a répété et complété ces expériences. Dans son Traité clinique des maladies du système nerveux, il résume ainsi qu'il suit les résultats qu'il a obtenus : « J'ai fait sur moi-même
FROID (physiologie). Uù
des applications de glace (de deux à quatre minutes) sur les nerfs du bras et du pied ; le nert cubital était celui qui se prêtait le mieux à l'observation des phénomènes. Les mensurations thermométriques étaient faites dans les deuxième et quatrième espaces interdigitaux, qui présentaient la même température avant l'expérience. Pour donner un résumé sommaire des phénomènes ainsi obtenus par la réfrigération des troncs nerveux, on peut les diviser en trois ordres correspondant aux signes fournis par la sensibilité, par la motilité et par la température.
« Le premier effet de la glace est une exaltation douloureusç dans les fonctions des fibres nerveuses sensitives; si l'action de la glace se prolonge, le premier phénomène disparaît graduellement et à la fin se produit iin engourdissement de l'excitabilité des fibres nerveuses.
« Les fonctions motrices des muscles sont affectées par le froid, de telle sorte qu'au début on constate une augmentation de leur excitabilité, tandis que, si on prolonge l'expérience, la réaction des muscles s'affaiblit graduellement, diminue d'une façon très-évidente et se supprime enfin presque complètement (par suspension de la conductibilité nerveuse). Au début de l'expérience une excitation électrique, qui serait à peine ressentie dans les conditions normales, détermine déjà des contractions musculaires, tandis que, dans la seconde période, l'excitabilité et la motilité des muscles sont en voie de disparition ; ces faits s'observent très-bien sur les derniers doigts dans la réfrigération du nerf cubital.
« L'influence des applications de glace sur la température se manifeste ordinairement au début de l'expérience par un abaissement de température de 0°, 5 à 1° centigrade ; rarement cet abaissement est précédé d'une légère ascension thermique. A mesure que la conductibilité nerveuse est plus profondément troublée, rabaissement se transforme en une élévation de température. Outre la paralysie de la motilité, on constate aux derniers doigts et à la main des symptômes d'hyperémie (rougeur, chaleur). Après qu'on a supprimé la source de froid il faut un temps assez long (quarante à cinquante minutes) pour que la température revienne à son degré normal.
« Nous avons vu que, le nerf cubital une fois paralysé, on observait une élévation de température dans les derniers doigts (de 34°,4 à 35», 6 centigrades) ; en même temps la température des autres doigts présentait un abaissement considérable (de 34°, 4 à '27,7 centigrades) ; l'élévation de température tient à une action réflexe sur les nerfs vaso-moteurs et à une augmentation de l'afflux sanguin dans les vaisseaux dilatés. Cette paralysie réflexe des nerfs sympathiques sous l'influence du froid me semble présenter de grandes analof^ies avec les symptômes observés par Cl. Bernard et Budge dans la section du -n-and sympathique cervical » (Rosenthal, Traité clinique des maladies du système nerveux, Iraduct. de Lubanski. Paris, 1877, p. 664).
Ainsi le froid appliqué sur le trajet d'un nerf mixte comme le cubital donne lieu d'abord à des sensations douloureuses, puis à la paralysie et à l'aneslhésie des parties auxquelles ce nerf se distribue ; enfin, lorsque le nerf se réchauffe il est le siège d'une congestion plus ou moins violente, qui peut elle-même donner lieu à des symptômes morbides.
On sait tout le parti que l'on a tiré en chirurgie de l'astion anesthésiante du froid; lorsqu'on emploie les mélanges réfrigérants ou l'éther pulvérisé (appareil de Richardson), on observe, comme dans les expériences faites par W. Mitchell
144 FROID (physiologie).
sur lui-même, de la douleur d'abord, puis de l'engourdissement et enfin une anesthésie complète des parties supeificielles, aneslhésie qui démontre l'action paralysante du froid sur les extrémités des nerfs.
D'après Horvath, l'alcool et la glycérine refroidis à 0° ou au-dessous produiraient l'anestliésie sans douleur. Lorsqu'on place un doigt dans de l'alcool ou de la glycérine à 0°, on n'éprouve pas, ditllorvath [Centralblatt, 1873, p. 209), la douleur vive qui se fait sentir au contact de la glace ou de la neige. On peut laisser le doigt plongé pendant quelques instants dans l'alcool à — 5", tandis que dans du mercure à — 3° on éprouve une sensation douloureuse si forte, qu'on est obligé de retirer aussitôt le doigt. Des piqîires faites sur le doigt plongé dans de l'alcool à — 5° ne sont senties que comme de simples attouchements; en d'autres termes, l'alcool à — 5° laisserait intact le sens du toucher en supprimant le sens de la douleur. Horvath insiste sur l'importance de ce fait au point de vue physiologique : il tend en effet à démontrer que les sens du toucher et de la douleur possèdent des appareils spéciaux de réception et de transmission. Comme le fait remarquer Horvath, il n'est pas sûr que le froid agisse seul dans cette expérience, il est possible que l'alcool intervienne soit physiquement en enlevant l'eau des tissus, soit chimiquement. Cette propriété de l'alcool refroidi a été utilisée par Horvath pour faire disparaître la douleur produite par des brûlures. Ce moyen d'obtenir l'anesthésie locale doit être préféré, dit-il, à la glace et à l'appareil de Richardson : la glace a l'inconvénient de produire des douleurs vives et par la vaporisation de l'éther on ne peut auesthésier que de très-petites surfaces, sans compter l'inconvénient des vapeurs d'éther.
MM. Letamendi et Cardenal ont signalé le fait suivant relatif à l'anesthésie locale : Quand on emploie l'appareil de Richardson rempli d'éther sulfurique très-pur pour déterminer l'anesthésie locale, on voit survenir au bout de quelques minutes de la rubéfaction de la peau et une sensation très-vive de froid; si à ce moment on fait à la peau soumise à l'irrigation de vapeur d'éther et devenue rouge une incision d'un centimètre environ intéressant seulement l'épiderme et le réseau superficiel du derme, aussitôt que l'incision a été faite, il se produit à partir du point entamé par le bistouri une zone anémique du tégument cutané qui va s'élargissant ; si l'on prolonge quelques secondes encore l'irrigatioa d'éther, cette région devient exsangue et l'on a obtenu s^on anesthésie complète {Archives de physiologie, 1875). Il est probable que sous l'influence du froid l'irritabilité des nerfs vaso-moteurs augmente et qu'il suffit alors de l'excitation produite par le coup de bistouri pour déterminer la constriction vasculairc et l'ischémie consécutive.
D'après les expériences de M. Tarchanof, le refroidissement augmente l'action réflexe des nerfs chez la grenouille ; M. Tarchanof explique ce phénomène par les modifications que le refroidissement fait subir à la composition des gaz du sang et principalement par la diminution de l'acide carbonique dissous dans le sang. On sait que chez une grenouille refroidie le sang veineux devient rutilant comme du sang artériel, ce qui tient à ce que les combustions diminuent trèsnotablement.
J'ai fait quelques expériences pour étudier les altérations que la congelai ion fait subir aux nerfs. Pour cela, j'ai congelé des nerfs sur l'animal vivant, à l'aide de l'appareil de Richardson, puis j'ai détaché les fragments congelés et je lésai plongés immédiatement dans l'acide osmique à J/1000, afin de fixer les éléments
FROID (physiologie). 145
dans leur forme; dans ces conditions j'ai observé constamment que la myéline, fortement granuleuse, ne formait plus une gaîne régulière au cylindre d'axe, mais qu'elle était ramassée sur quelques points, ce qui rendait les contours des tubes nerveux Irès-irréguliers ; je n'ai pas noté d'altération du cylindre d'axe ni de la gaîne de Schwan. 11 est donc probable que le froid agit sur les nerfs en coagulant la myéline lorsque ses effets sont directs ; lorsqu'au contraire la réaction qui suit l'application du froid a le temps de se produire, il se passe dans le nerf des pliénomènes inflammatoires qui peuvent conduire aussi à l'abolition des fonctions (névrite, périnévrite a frigore).
Nous nous sommes occupés jusqu'ici presque exclusivement de l'action du froid sur les nerls, et c'est là en somme le point qu'il nous importait le plus d'approfondir ; la moelle et le cerveau sont bien mieux protégés contre le refroidissement direct que les nerfs périphériques : par suite les maladies a frigore des nerfs sont bien plus communes que celles des. centres nerveux.
Il serait intéressant cependant de savoir quel est l'effet sur le cerveau et sur la moelle des applications de glace faites sur la tète ou le long du racliis; il y a là des expériences intéressantes à faire.
Un froid modéré augmente l'énergie du système nerveux et favorise le travail intellectuel, mais un froid trop vif produit l'eflet inverse, il paralyse, il engourdit les membres et l'intelligence {voy. plus loin la description de la mort par le froid) .
A propos de l'influence du froid sur l'intelligence la plupart des auteurs font un parallèle entre les peuples du Nord et ceux du Midi, ils opposent volontiers le Gascon bruyant et bavard au Hollandais silencieux, réfléchi, mais quelque peu épais d'esprit et de corps; c'est aller beaucoup trop loin que de voir dans ces différences des effets de la chaleur et du froid, il y a là des questions de races, de milieux, beaucoup plus complexes. L'actiou des climats froids a été du reste étudiée déjà dans ce Dictionnaire {voy. Climats).
5. Action du froid sur les muscles. Le froid excite d'abord les contractions musculaires, ainsi queMullerl'a fait remarquer ; un muscle d;\ns l'artère duquel on injecte de l'eau froide est pi'is sur-le-champ de contractions violentes qui ont lieu également quand on verse de l'eau froide à la surface^ du muscle. « La médecine pratique, dit Muller, a tiré parti de ce phénomène : car on injecte de l'eau froide dans les vaisseaux du placenta encore adhérent, afin de remédier à l'atonie de la matrice et aux pertes utérines après l'accouchement w {Manuel de physiologie, t. I, p. 533).
Des faits très-nombreux et d'observation vulgaire démontrent l'action excitante du froid sur les fibres musculaires lisses : le phénomène de la chair de poule est dû à la contraction des fibres musculaires de la peau; la pâleur des tissus qui succède à l'impression du froid s'explique par la contraction des artérioles périphériques, contraction qui a aussi pour effet de diminuer le volume de toutes les parties refroidies ; on se chausse et on se gante plus aisément en hiver qu'en été, par un froid vif les bagues tombent facilement des doigts. Sous l'influence du froid le scrotum devient dur, rugueux, le crémaster entraîne le testicule vers l'anneau inguinal. L'injection d'eau froide dans la vessie est suivie d'une contraction énergique de cet organe, tandis que les liquides tièdes peuvent être conservés par les malades; le froid peut aussi agir par action réflexe sur la vessie; tout le monde sait qu'il suffit de DICT. ENC. i' s. VI. 10
\iQ FROID (physiologie).
marcher sur des dalles froides pour provoquer l'envie d'uriner, et quelques malades dont la vessie est paresseuse se servent instinctivement de ce moyen pour faciliter la miction. Le froid modéré augmente la tonicité des muscles du rectum, l'usage des lavements froids est un des meilleurs moyens de combattre la constipation, tandis que l'habitude des lavements chauds augmente invariablement la paresse du rectum.
Mais, si l'action d'un froid modéré est tonique et excitante pour les muscles, il faut bien savoir qu'un froid excessif ou longtemps prolongé peut amener un effet inverse et déterminer une paralysie musculaire ; c'est là, à notre avis, une des propriétés les plus importantes du froid au point de vue de la pathogénie des accidents généraux de congélation.
Lorsqu'on a été exposé pendant quelque temps à un air très-froid, les muscles de la face et des extrémités, qui sont principalement soumis au refroidissement, paraissent engourdis et comme paralysés ; on ne peut que difficilement remuer les lèvres, d'oii une gène notable dans la parole; les mains sont inhabiles et tout travail manuel exigeant un peu de précision dans les mouvements est devenu impossible. Cet engourdissement des mains est encore plus marqué lorsqu'on a manié pendant quelque temps de la neige ou de la glace.
Pendant la retraite de Russie il arrivait souvent que nos aoldats, dont les mains étaient engourdies par le froid, ne pouvaient pas faire usage de leurs armes pour se défendre contre les Cosaques (Larrey, Mémoires, t. IV, p. 115).
Une impression de froid modérée fait contracter les petits vaisseaux sanguins et pâlir les tissus, une impression de froid trop forte détermine un épuisement de la contractilité des vaisseaux à la suite de laquelle ceux-ci se relâchent et cèdent à la tension intérieure (Marey, Thèse. Paris, 1859). Les enfants qui font des boules de neige ont d'abord une sensation vive de froid dans les mains, mais bientôt cette sensation de froid est remplacée par une sensation de chaleur cuisante, de fourmillements, et en même temps les mains se gonflent, la peau
rougit.
La paralysie vasculaire produite par l'action du froid sur une partie du corps peut devenir permanente. Les blanchisseuses, qui ont presque toujours les mains dans l'eau froide, ont généralement les mains et les bras rouges par suite d'une véritable paralysie des vaisseaux cutanés ; Billroth raconte l'histoire d'un jeune homme qui, à la suite d'une congélation incomplète du nez, avait gardé, à son grand désespoir, une teinte violacée de cette partie du visage.
La physiologie expérimentale confirme les faits qui précèdent, elle conduit aux mêmes conclusions que la simple observation, mais avec une précision plus grande.
M. Marey a étudié à l'aide dumyographe l'influence du froid sur la conti-action musculaire,- Le froid modifie rapidement la secousse musculaire et lui donne une durée beaucoup plus considérable qu'à l'état normal ; il agit à peu près comme la fatigue et comme la ligature de l'artère ; l'amplitude des secousses est légèrement accrue au début, mais elle ne tarde pas à décroître. L'analogie qui existe entre les effets du refroidissement du muscle et ceux de la fatigue ou de l'arrêt de la circulation s'explique, d'après M. Marey, par la disproportion qui existe dans ces trois états entre la circulation du sang à l'intérieur du muscle et les actions chimiques dont cette circulation doit fournir les matériaux et enlever les résidus. Dans la fatigue, c'est l'activité exagérée des combustions intra-musculaires qui gène la contraction ; dans la ligature d'artère et à la suite de l'appli-
FROID (physiologie). 147
cation du froid, l'apport du sang est insuffisant, il y a épuisement rapide des matériaux nécessaires au fonctionnement du muscle.
Une chaleur modérée (50 à 55") excite l'action musculaire, les secousses deviennent plus rapides, elles prennent plus d'amplitude, et cette action est surtout remarquable quand on a eu soin de refroidir le muscle au préalable (Marey, Du mouvement dans les fonctions de la vie. Paris, 1868, p. 345).
Le froid n'agit pas seulement sur les muscles en modifiant leur circulation : lorsqu'il est intense, il peut arrêter le fonctionnement de la fibre musculaire, de même qu'il s'oppose aux mouvements amiboïdes des globules blancs et aux mouvements des cils vibratiles.
D'après les recherches de Horvath, lorsque la température des muscles de la grenouille a été abaissée à — 5", ces muscles perdent complètement leurs propriétés et ne peuvent pas les reprendre quand on les réchauffe ; les résultats contradictoires obtenus par quelques auteurs (de Humboldt, Kuhn) tiennent sans doute à ce que dans leurs expériences les muscles ne s'étaient pas mis en équilibre avec le milieu ambiant.
Les muscles meurent toujours à la même température, alors même qu'on fait passer, au lieu de sang, un courant d'eau salée, ce qui semble prouver que l'altération du sang n'est pas en cause et que le froid agit directement sur le muscle ; pour la rana esculenta, Vhyla arborea, Vhydropliylus piceus, la température qui tue les muscles est la même que pour la raiia temporaria.
D'après Horvath, la mort de la grenouille par le froid s'explique par la mort du système musculaire, la vie étant impossible lorsque tous les muscles sont paralysés.
Le cœur de la grenouille durci par congélation peut encore se contracter pendant quelque temps après avoir été réchauffé. L'iris de la grenouille congelée,, puis réchauffée, se rétrécit par la réfrigération, et s'élargit par le réchauffement ;. on peut répéter à plusieurs reprises cette expérience sur le même animal (Horvath, Centralblatt, 1873, p. 33 et suivantes).
Le cœur de la grenouille se prête très-bien à l'étude des effets du froid sur la. contraction musculaire.
Lorsque, après avoir coupé le bulbe chez une grenouille, on ouvre la poitrine et qu'on dirige sur le cœur le jet d'éther de l'appareil de Richardson, on voit d'abord les mouvements du cœur s'accélérer, en même temps qu'ils deviennent plus énergiques et presque convulsifs, mais bientôt ils disparaissent complètement avant même qu'il y ait congélation véritable du cœur ; les battements reparaissent par le réchauffement.
D'iiprès Cyon, quand on abaisse progressivement la température du milieu dans lequel se trouve placé un cœur de grenouille qui vient d'être extirpé, les contractions se ralentissent et disparaissent complètement, si la température descend au-dessous de zéro.
La congélation n'altère pas en apparence la structure de la fibre musculaire, les éléments discoïdes qui constituent les fibres se séparent seulement avec plus de facilité sur les muscles congelés que sur les muscles sains (Ranvier, ou. cif., p. 476). Toutefois Reck a constaté que, lorsqu'on soumet la patte d'un lapin à un froid de — 5° durant douze ou quinze heures, les fibres musculaires subissent la dégénérescence granulo-graisseuse.
Brown-Séquard a constaté que la persistance de l'irritabilité musculaire est bien plus grande chez les animaux dont la température est basse au moment de la
148 FROID (piiysioiogie).
mort que chez ceux dont la tempe'rature est au degré normal. Si des deux membres postérieurs d'un animal tué par asphyxie l'un est placé dans l'air à zéro, l'autre dans une chambre dont la température est de IGà 17° centigrades, l'irritabilité persistera plus longtemps (une heure de plus environ) dans le membre refroidi que dans l'autre.
L'irritabilité musculaire est conservée trois ou quatre fois plus longtemps chez les animaux refroidis avant la mort que chez ceux qui n'ont pas été refroidis. Plus la température est basse, plus en général la durée de l'irritabilité et des mouvements rhylhmiques du cœur est considérable. Le temps pendant lequel la contractilité de l'iris persiste est d'autant plus court que la température du milieu ambiant est plus élevée ; l'iris du lapin peut rester contractile en hiver pendant plus de deux jours après la mort de l'animal (Brown-Séquard, Jowma/ de physiologie, 1858, p. 356).
Chez les animaux tués pendant le sommeil hibernal, l'irritabilité persiste bien plus longtemps que chez les animaux tués à l'état de veille; ce fait constaté par Mangili vient à l'appui des conclusions de Brown-Séquard.
?i° Action du froid sur rappareil digestif. 11 y a deux choses à considérer : 1° l'effet d'une température extérieure froide sur les fonctions digestives; 2» l'effet de l'application directe du froid sur les surfaces muqueuses du tube digestif.
Chacun sait par expérience que l'appélit est t)eaucoup plus vif par les temps froids que par les temps chauds, en hiver qu'eu été; tous les physiologistes ont insislé sur la différence d'alimentation des peuples du Nord et des peuples du Midi. L'aliment joue le rôle d'un véritable combustible intérieur (Gavarret), et il est naturel que la quontité de combustible nécessaire à l'entretien de la chaleur animale soit plus grande lorsque la déperdition de chaleur est plus considérable [voy. l'article Chaleur animale). Le froid sec accroît tellement l'activité des forces digestives qu'il jiortc la sensation de la faim jusqu'à la douleur quand on n'a aucun aliment à introduire dans l'estomac. Il va sans dire que ce n'est pas l'air froid qui produit cette sensation eu agissant directement sur la muqueuse de l'estomac, comme l'ont avancé quelques auteurs; l'air froid du dehors n'arrive pas en contact avec la muqueuse gastrique ; la faim est une sensation instinctive qui nous annonce que l'organisme a besoin d'aliments pour réparer ses pertes, et, comme sous l'influence du froid l'activité des combustions est notablement accrue, il est naturel que la faim se fasse vivement sentir.
Après l'ingestion d'une boisson glacée, on éprouve dans la bouche, le pharynx et l'œsophage, une sensation vive de froid qui s'étend jusqu'à l'épigastre ; une réaction s'opère bientôt, et une sensation de chaleur, de brûlure, remplace la première impression. Ces phénomènes sont analogues à ceux qui se passent du côté des téguments externes à la suite de l'application du froid. Si la boisson glacée est prise en trop grande quantité, si l'estomac est faible et hors d'état de réagir, la sensation devient pénible, on voit survenir de l'anxiété, de la pesanteur à l'épigastre, des nausées, des frissons, quelquefois des syncopes ; des accidents très-graves ont été observés chez des personnes qui déjà attaiblies par le froid et l'inanition cherchaient à se désaltérer en mangeant de la neige.
La mort subite survient quelquefois après l'ingestion d'eau glacée par un temps très-chaud (Brovsn-Séquard, Leçons siir les vaso-moteurs, p. 40).
L'eau glacée peut aussi troubler les sécrétions gastro-intestinales, arrêter le travail de la digestion ou provoquer une diarrhée profuse.
Quand on injecte de l'eau à zéro dans l'estomac d'un chien, la pression san-
FROID (physiologie). I'i9
guiue s élève toujours dans les artères, ce qui n'a pas lieu après l'injection d'eau tiède : d'oià l'on peut conclure que c'est bien l'action du froid et non l'accroissement de la masse sanguine qui donne lieu à l'augmentation de pression (expériences d'Hermann et de Ganz. Journal de médecine de Bruxelles, 1871). Ce fait permet de comprendre pourquoi l'ingestion d'une boisson glacée peut être l'occasion de la rupture d'un anévrysme ou d'une hémorrhagic cérébrale.
7° Action du froid sur quehjiies sécrétions. Sous l'influence du froid, les sueurs se suppriment plus ou moins complètement et la sécrétion urinawe augmente d'autant; la chaleur, comme on sait, produit Tefiet inverse; il y a un balancement constant entre la sécrétion de la sueur et celle des urines. Chez les habitants du Nord, les fonctions de la peau diminuent, celles des reins augmentent : aussi les maladies de la peau sont rares, et celles des reins communes ; chez les peuples du Midi les fonctions de la peau s'exagèrent aux dépens de celles des reins, d'où la fréquence des maladies cutanées. Le rapport fonctionnel entre les reins et la peau est analogue à celui qui existe entre les poumons et le foie ; dans les pays froids, c'est le poumon qui travaille le plus et qui est par suite le plus exposé aux localisations morbides; dans les pays chauds, c'est le foie.
K. MuUer a fait quelques expériences dans le but d'apprécier l'augmentation de la sécrétion urinaire produite par le froid ; des compresses glacées étaient appliquées sur la peau d'un chien dont les deux uretères étaient mis en communication avec un appareil enregistreur. II a ainsi constaté que l'accroissement de la sécrétion urinaire était, dix minutes après l'application du froid, de 25 à 50 pour 100 de la quantité normale {U. d. Einfluss der Huutthdtigkeit auf die Harnabsonderung. In Arcli. /'. exp. Patfi., 1875).
Sidney Ringer {Med. Times and Gaz., 1868) rapporte l'observation d'un enfant de deux ans dont la peau se colorait en jaune sous l'influence du froid; pendant deux ans Sidney Ringer put observer ce petit malade et il constata maintes fois que la peau et les conjonctives prenaient une teinte de brique dès que l'enfant s'exposait au Iroid. Il n'y a rien à conclure de ce fait quant à l'abondance de la sécrétion biliaire, car il s'agissait bien évidemment d'un ictère hémaphéique. Les urines ne renfermaient pas de matière colorante biliaire.
Nous verrons plus loin que la plupart des auteurs s'accordent à faire jouer à la suppression de la sueur par le froid un rôle important dans la pathogénie de quelques maladies ; c'est là surtout une croyance fortement enracinée dans le public, qui accuse volontiers les sueurs rentrées de produire le rhumatisme, la pneumonie, etc.
Les autres fonctions de la peau (exhalation d'acide carbonique, absorption d'une faible quantité d'oxygène) doivent aussi diminuer d'activité sous l'influence du froid qui entrave la circulation périphérique.
On a comparé les effets du froid à ceux qui résultent de la suppression de l'excrétion cutanée au moyen d'enduits imperméables appliqués sur la peau des animaux. Les expériences faites par Fourcault, Becquerel et Breschet, Gluge, Magendie, Gerlach, Valentin, Cl. Bernard, Edenhuizen, démontrent que la mort ne tarde pas à arriver lorsqu'on supprime ainsi les fonctions de la peau.
D'après Cl. Bernard, on produit le refroidissement chez les animaux à sang chaud aussi bien en les enduisant d'une couche de vernis imperméable iju'ea les
ibO FROID (pathologie).
refroidissant directement dans un milieu réfrigérant {Revue des cours scientifiques, 1871, p. 1067).
La comparaison entre les effets du froid et ceux de la suppression de l'excrétion cutanée par l'application d'un vernis à la surface du corps ne nous paraît pas entièrement justifiée. Dans les deux cas, il est vrai, il y a suppression de l'excrétion cutanée et abaissement de la température, mais là s'arrêtent les analogies; il est bien probable que l'application d'un enduit imperméable à la surface du corps agit surtout en entravant les réflexes et en mettant obstacle au jeu régulier de l'appareil respiratoire, ce qui n'a pas lieu au même degré sous l'influence du refroidissement.
En résumé, si l'impression d'un froid modéré est capable de produire une excitation sur certains éléments, sur la fibre musculaire en particulier, on peut dire d'une façon générale que l'action des températures voisines de zéro ou inférieures à ce degré est une action essentiellement paralysante qui diminue la vitalité de tous les éléments anatomiques et qui finit par amener leur mort. Les mouvements des leucocytes, ceux des cils vibratiles, disparaissent par le ■refroidissement, les nerfs deviennent mauvais conducteurs, puis cessent entièrement de fonctionner, les muscles se paralysent.
Après avoir étudié l'action du froid sur chacun des grands appareils de l'éco- .nomie, autant du moins que l'état actuel de la physiologie nous permettait de le faire, nous devrions rechercher comment le froid agit sur l'ensemble des fonctions, sur l'individu qui lutte contre le froid et qui parfois est vaincu dans ce •terrible combat ; mais cette étude est inséparable des effets pathologiques du froid chez l'homme, qui seront exposés au chapitre suivant.
g II. Pathologie. 1. ACCIDEKTS DIRECTS PRODUITS PAR LE FROID. llÉSISTA>CE AU
FROID. Accidents locaux. Accidents généraux. Mort par le froid. D'après les vitalistes, la chaleur occupe la première place parmi les excitants indispensables à l'entretien du principe vital; il n'y a pas de principe vital dans le sens que Yan Helmont, Stahl et Barthez, attribuaient à ce mot ou aux mots analogues A'archée et d'dme organique; la vie n'est pas localisée dans telle ou telle partie du corps, elle est partout, chaque cellule en a sa petite part ; mais, de ce que la science moderne nie l'existence du principe vital, il ne s'ensuit pas qu'elle méconnaisse la force spéciale et insaisissable dans son essence, comme toutes les autres forces, qui caractérise les corps vivants : or cette force, cette propriété biologique a besoin pour se manifester de certaines conditions de milieu parmi lesquelles figure en première ligne la chaleur. La chaleur favorise les manifestations de la vie, le froid les ralentit ou les arrête; ce sont là des faits d'observation vulgaire. Tous les poètes ont chanté le réveil de la nature au printemps, tous les auteurs ■de climatologie se sont complu à mettre en parallèle les déserts glacés des régions polaires avec les forêts des régions équatoriales où la vie déborde, pour ainsi dire. Il ne faut rien exagérer, une chaleur extrême n'est pas moins contraire à la vie qu'un froid extrême; aux décès produits par le froid on peut opposer ceux plus nombreux peut-être qui sont dus à la chaleur brûlante des tropiques ; néanmoins le fait général subsiste, il est certain que la vie a besoin, pour se manifester dans tous les êtres, d'un certain degré de chaleur.
Les animaux à température variable suivent, à peu près comme les plantes, les oscillations de la température extérieure ; pour vivre d'une vie active ils ont Jjesoin d'emprunter au milieu ambiant une certaine quantité de calorique, ils
FROID (pathologie). 151
luttent très-peu et très-mal contre le refroidissement, l'hiver les tue ou les engourdit; mais les animaux supérieurs, grâce à la propriété qu'ils ont de laire de la chaleur, peuvent vivre dans des climats très-froids et supporter les hivers les plus rigoureux ; l'homme surtout est bien partagé sous ce rapport, car son industrie vient encore au secours de la nature.
En Sibérie, d'après Gmelin, on a observé jusqu'à — 55°, 5 à Tomsk en 1755, à Kirenga — 66»',75 en 1758, et jusqu'à —70" à Jeniseik en 1755. Back, le 17 janvier 1854 au Fort Reliance, a vu le thermomètre de Falnenlieit descendre à 70" au-dessous de zéro (—56", 7 centigrades). Les Esquimaux dans leurs huttes de neige souffrent à peine du froid. En 1852 les compagnons de Ross ont vécu et dormi dans ces huttes par une température de — 20", 6 à l'intérieur et de — 54" au dejiors ; on s'y trouvait commodément, au rapport de Ross. L'expédition autrichienne, qui s'est avancée jusqu'à 85" de latitude nord et qui est restée pendant deux ans emprisonnée dans une banquise, a eu à subir des températures de — 50° centigrades ; le mercure restait gelé pendant des semaines entières. La dernière expédition anglaise au pôle nord (1875), dont les traîneaux se sont avancés jusqu'au 85", 20, point le plus rapproché du pôle nord que jamais être humain ait atteint, a eu à supporter des périodes de froid terribles : pendant quinze jours le thermomètre ne s'éleva pas au-dessus de — 55" centigrades, et le minimum fut de — 60" centigrades [Revue des cours scientifiques, 1870, p. 500). Ross, Parry, Franklin, ont supporté avec leurs équipages des températures de — 48", — 56" centigrades, et nous venons de voir que leurs hardis successeurs avaient subi des abaissements de température plus considérables encore ; les navigateurs qui essaient de se frayer une route au milieu des glaces polaires sont pourvus de tous les moyens de défense que l'on peut opposer au lefroidissement; lorsque, au contraire, des individus manquant de tout, soumis à l'inanition et à des fatigues excessives, ont été surpris par le froid, on a vu se produire de véritables désastres par des températures qui n'avaient rien d'excessif.
On sait à quelle température les vignes gèlent, à quelle température les marmottes s'engourdissent; la vigne ne lutte pas contre le refroidissement en produisant de la chaleur, et la marmotte lutte très-peu, de sorte que le même degré de froid amène toujours les mêmes effets ; pour l'homme, il n'en est plus ainsi, on peut même dire d'une façon un peu paradoxale que les effets du froid dépendent, chez lui, beaucoup plus des conditions dans lesquelles il se trouve au moment où il doit le subir, que du degré de refroidissement lui-même. Avant d'étudier les accidents locaux et généraux produits par le froid il importe donc de passer en revue les causes qui font varier la force de résistance.
A. Influences qui diminuent la force de résistance au froid. Ces influences peuvent se diviser en deux groupes : ce sont d'abord des conditions individuelles dépendant de l'état de l'organisme au moment oii il doit subir les atteintes du froid ; d'autre part, ce sont des conditions de milieu, des circonstances atmosphériques accessoires en apparence, qui ont pour effet d'exagérer les effets du refroidissement.
a. Conditions individuelles. Toutes les causes dites débilitantes exagèrent la susceptibilité pour le froid. Les individus faibles, maladifs, les convalescents, les malades atteints d'affections chroniques, de tuberculose ou de scorbut, par exemple, sont particulièrement exposés aux accidents produits par le froid alors même que l'abaissement de la température n'est pas très-considérable. Les
152 FROID (pathologie).
malades atteints de dysenterie chronique que l'on renvoie des pays cliauds dans les pays tempérés se font remarquer par leur exquise sensibilité au Iroid ; cela lient sans doute à ce que la nutrition se fait très-mal chez ces malades, que l'on peut comparer à des individus soumis à l'inanition ou du moins à une alimentation insuffisante.
Les recherches de Chossat démontrent que chez les animaux inanitiés la température baisse, lentement d'abord, puis plus rapidement dans les jours qui précèdent la mort; les animauxmeurent en moyenne lorsque leur tempéz^ature est tombée à 24", avec tous les symptômes de la mort par le froid et au degré où succombent en général les animaux à l'état sain placés dans des mélanges réfrigérants . ',( Il paraît évident, écrit Chossat, que le mécanisme qui chez les animaux inanitiés a amené la cessation de la vie a été le refroidissement du corps, et que ce refroidissement, à peu près comme chez les animaux chez qui l'on a plus ou moins complètement anéanti l'influence nerveuse, a été le résultat de la diminution graduelle de la faculté de produire de la chaleur » {Recherches expérimentales sur Vinanition, p. 138). En plaçant les animaux inanitiés dans une étuve on arrive à prolonger leur existence en leur communiquant ainsi une chaleur artificielle; en les exjjosant au froid on produirait certainement l'effet inverse. Les effets terribles du froid sur les individus dont la nutrition se fait mal, qui sont soumis à l'inanition ou qui ne reçoivent qu'un régime insuffisant, s'expliquent donc sans peine ; au lieu d'une cause de refroidissement comme chez les individus bien nourris, à l'état de santé, il y en a deux.
L'alcool pris à dose toxique diminue la force de résistance au froid; on a souvent observé des accidents mortels chez des individus qui, en état d'ivresse, étaient surpris par le froid. Pendant la retraite de Russie, tous les soldats qui abusèrent des boissons alcooliques furent atteints d'accidents locaux ou généraux de congélation ; le froid et le narcotisme par l'alcool les frappaient d'un sommeil léthargique, dit Moricheau-Beaupré (Thèse de Montpellier, 1817). Dans une fête publique donnée à Saint-Pétersbourg sous le ministre Potemkin par un fermier général des eaux-de-vie, 15 à 1800 personnes qui avaient abusé des boissons spiritueuses mises à leur disposition périrent du froid sur les places et au milieu des rues (Moricheau-Beaupré, op. cit.). Les effets du froid dans l'ivresse s'expliquent de deux manières : d'abord le froid arrête la transpiration, et par suite l'éliminai ion de l'alcool par la peau est entravée; en second lieu l'alcoolisme, comme presque tous les empoisonnements, s'accompagne d un abaissement de la température du corps ; le refroidissement extérieur trouve ainsi un auxiliaire dans l'alcool qui, pris à dose modérée sous forme de boissons fermentées, est au contraire un de ses plus précieux antagonistes.
Brown-Séquard a fait remarquer que presque tous les poisons : opium, acide cyanhydrique, jusquiame, digitale, belladone, tabac, euphorbe, camphre, alcool (à dose toxique), abaissent la température des animaux suffisamment pour causer la mort ; toutes les fois que leur dose permet aux animaux de survivre plus de quatre ou cinq heures à l'introduction du poison, on peut retarder ou empêcher la mort en maintenant artificiellement la température des animaux en expérience au degré normal ou à peu près {Journal de Physiologie, 1859, p. 460). C'est la démonstration expérimentale de ce qui se passe chez l'ivrogne, qui meurt, s'il reste exposé à un froid rigoureux, tandis qu'il survit, s'il a la chance d'être recueilli dans un endroit suffisamment chauffé.
Parmi les causes qui exagèrent l'influence du froid il faut encore citer le
FROID (pathologie). ^^^
repos, les passions déprimantes, la tristesse, la nostalgie, le découragement ; chez l'individu qui est en proie à la tristesse l'appétit diminue, les fonctions digestives périclitent, la température du corps s'abaisse, la Ibrce de résistance au refroidissement extérieur diminue ; nous verrons par la suite que les armées vaincues, démoralisées, sont particulièrement exposées aux accidents de congélation.
b. Influences extérieures qui exagèrent l'action du froid. Les vents, les courants d'air uu peu rapides, augmentent sensiblement l'impression du froid et favorisent le refroidissement. Tous les voyageurs (jui ont exploré les régions polaires ont insisté sur ces effets du vent ; les compagnons de Parry souffraient plus du froid à —6° avec une forte brise qu'à — 17»,77 lorsque l'air était en repos; A. Fisber raconte que, la température étant de — 46", Il par un temps calme, on ne souffrait pas plus du froid que quand l'air était à — il^Jl pendant une brise (Expédition au pôle nord).
Lorsque l'air est calme, il se forme autour du corps une atmospbère qui le récbauffe et qui se renouvelle lentement ; lorsque le vent souffle, de nouvelles couches d'air sont mises sans cesse en rapport avec les téguments, qui cèdent une bien plus grande quantité de calorique ; c'est pour la même raison que l'eau d'une rivière paraît d'autant plus froide au baigneur que le courant est plus rapide.
Quand l'air est agité, l'évaporation de la sueur est plus rapide que lorsqu'il est calme : or la sueur pour passer à l'état de vapeur absorbe une certaine quantité de calorique : de là une nouvelle cause de refroidissement.
Le froid est plus vif quand l'air est pur parce que le rayonnement augmente; nous avions appris, dit le capitaine Ross, à redouter un ciel clair et brillant.
Sur les montagnes, les causes du refroidissement sont multiples : 1° Faible écliauffement de l'air raréfié; 2° rayonnement nocturne très-intense; 5" agitation continuelle de l'air qui s'élève le long du flanc des montagnes ; 4" évaporation active du sol (Martins) [voy. les roots Altitudes, Mal de montagnes).
L'opinion générale est que le refroidissement est plus rapide dans l'air humide que dans l'air sec; le contraire devrait arriver, puisque l'évaporation est plus rapide dans l'air qui contient une faible quantité de vapeur d'eau. Les expériences de W. Edwards prouvent que le refroidissement est à peu près aussi rapide dans l'air sec que dans l'air humide, le froid produit par la plus grande évaporation dans l'air sec étant balancé par le froid qui résulte du contact de l'air humide.
Le corps humain se refroidit ou s'échauffe beaucoup plus rapidement dans l'eau que dans l'air, ce qui tient à l'inégale densité des deux fluides, et partant à leur inégale conductibilité pour le calorique (article Balxs de ce Dictionnaire). Les parties du corps qui ont été mouillées subissent, par suite de l'évaporation de l'eau, un refroidissement très-considérable. Pettenkofer a étudié les effets de l'humidité des pieds (Zeitschr. f. Biolocj., I, p. 180, cité pur Uhle et Wagner) ; si nous venons de l'extérieur avec les pieds humides dans une chambre chaude et sèche, il se produit une évaporation considérable; l'eau qui suffit à mouiller trois onces de la laine des bas demande pour sa vaporisation autant de calorique qu'il en faudrait pour porter de zéro à 100° un demi-litre d'eau ou pour liquéfier plus d'une demi-livre de glace.
La neige en fondant absorbe une grande quantité de calorique qui devient lalent, aussi l'impression de froid produite par la neige est-elle extrêmement vive;
154 FROID (pathologie).
les accidents de congélation des pieds sont communs dans les armées lorsque la neige couvre le sol. La neige à l'état solide peut au contraire protéger le corps contre le refroidissement ; les Groënlandais se construisent des huttes avec de la glace et de la neige; il existe plusieurs exemples de personnes qui ont pu rester ensevelies pendant quelques jours dans la neige et qui ont été retirées vivantes. Pilhes raconte qu'un forgeron traversant les Pyrénées en 1765 tomba engourdi par le froid ; il resta quatre jours enseveli jusqu'au cou dans la neige et ne se réveilla que le cinquième la figure couverte d'un masque de glace; transporté dans une habitation, il lut réchauffé trop rapidement, la gangrène envahit plusieurs membres et il finit par succomber; mais, s'il avait été soumis à un traitement plus rationnel, il est probable qu'il aurait survécu {Journal de Roux, t. XXVII, 1767).
Reeve nous a transmis le cas d'une femme qui, assaillie par un tourbillon de neige, y l'esta huit jours, à six pieds de profondeur environ ; au bout de ce temps elle fut retrouvée vivante et ayant conservé sa sensibilité ; la gangrène qui se déclara la fit mourir quelques semaines après.
Krajewsky raconte qu'un paysan russe, surpris par une tempête de neige, fut enseveli avec son traîneau et son cheval et retrouvé vivant douze jours après. La neige formait autour de lui une voûte très-épaisse.
La faible conductibilité de la neige a maintenu la vie chez ces infortunés qui seraient morts sans doute, s'ils étaient restés exposés à l'air libre (Guérard, article Froid. Dictionnaire en 50 volumes).
B. Influences qui augmentent la force de résistance au froid. L'étude si complète qui a été faite dans ce Dictionnaire des sources de la chaleur animale [voy. ces mots) nous dispensera d'entrer ici dans de grands détails; l'homme se défend contre le refroidissement : 1° en augmentant la production de calorique au moyen d'une alimentation abondante et riche en principes hydrocarbonés et en se livi-antà des exercices corporels variés; 2° en empêchant la déperdition du calorique produit ; il se construit des abris, il se couvre de vêtements chauds ; 3° en empruntant du calorique à des sources artificielles. A l'aide de ces moyens réunis, l'iiomme peut braver les froids les plus exti'êmes, il peut supporter des températures de — 50° et — 60° ; au contraire, lorsqu'il est privé d'aliments substantiels, de vêtements chauds, d'abris solides, sa puissance de résistance au froid diminue, et les accidents locaux ou généraux de congélation sont imminents.
Le capitaine Ross, qui ne pouvait se lasser d'admirer la voracité de l'appétit et la puissance de la force digestive des Esquimaux, range avec raison le bon appétit et la facilité des digestions parmi les conditions que doivent remplir les matelots qui s'embarquent pour les régions polaires. 11 est de règle dans la marine d'augmenter la ration des équipages qui naviguent dans les régions arctiques ; on sait que les peuples du Nord font une grande consommation d'aliments hydrocarbonés, respiratoires, suivant la classification de Liebig; les graisses, les huiles, l'alcool, entrent pour une grande part dans leur alimentation; leur instinct les a conduits depuis longtemps à appliquer un principe de physiologie dont les recherches modernes ont démontré toute l'importance.
Les boissons alcoohques prises à dose modérée augmentent la production de chaleur et sont d'un puissant secours à l'homme qui lutte contre le froid; toutes les expériences faites sur des animaux pour démontrer que l'alcool diminue la température du corps et qu'il est éliminé à l'état d'alcool ne pré-
FROID (pathologie). 155
vaudront pas contre l'expérience des voyageurs qui ont séjourné dans les pays froids et qui ont constaté les excellents effets des boissons alcooliques, ni contre le goût si prononcé des habitants du Nord pour ces boissons. L'alcool présente, il est vrai, ce danger que l'abus suit facilement l'usage et que l'intoxication alcoolique augmente la tendance au refroidissement, ainsi que nous l'avons vu plus haut ; mais c'est affaire aux ivrognes.
L'influence de l'exercice est très-puissante, comme chacun sait, pour combattre le refroidissement ; instinctivement on presse le pas lorsque le temps est froid, on court, on recherche les exercices violents; malheureusement la fatigue vient vite, surtout si le froid est très-vif et si l'alimentation n'est pas suffisante, on éprouve un besoin de repos, de sommeil, contre lequel il est très-dinicile de lutter, alors même que l'on connaît les dangers de cet état.
Chez les cavaliers l'immobilité presque complète des membres inférieurs facilite les congélations des pieds.
L'influence protectrice des vêtements et de l'habitation n'a pas besoin d'être démontrée. Pendant la retraite de Russie nos malheureux soldats couveits de haillons, obligés de bivouaquer dans la neige, ont semé de leurs cadavres la route de Moscou à Wilna, tandis que les habitants du Kamtschatka et du Groenland, couverts de leurs fourrures, protégés par leurs habitations, supportent impunément des froids bien plus vifs que ceux qui détruisirent la Grande Armée.
Nous avons dit que toutes les affections morales déprimantes favorisaient les accidents dus au froid ; comme corollaire il faut ajouter ici que, lorsqu'il s'agira de prévenir les effets du froid dans une armée, dans un écjuipage, il faudra, comme le conseille Ross, s'efforcer d'entretenir parmi les soldats ou les matelots la confiance et la gaieté.
Toutes les constitutions ne sont pas également favorables pour résister au froid ; le tempérament sanguin a été donné avec raison comme le plus favorable; au contraire le tempérament lymphatique, la j)àleur des lissus, la lenteur des mouvements, la tournure mélancolique de l'esprit, sont de mauvais augure (Ross).
D'après Larrey et Martins les méridionaux seraient moins sensibles à l'action du froid que les gens du Nord; cette assertion ne repose guère que sur les faits suivants rapportés par Larrey : Pendant la retraite de Russie les Hollandais du 0' régiment de grenadiers de la garde, au nombre de 1787, tant officiers que soldats, périrent presque tous ; deux ans après il n'en était rentré en France que 41, tandis que les deux autres régiments de grenadiers composés d'hommes nés presque tous dans les provinces méridionales de la France conservèrent une grande partie de leurs soldats ; les Allemands perdirent beaucoup plus d'hommes que les Français (Larrey, Mémoires, t. IV, p. 125). Comme l'a fait observer M. Gallerand, pendant cette désastreuse campagne, les effets de l'inanilion venaient s'ajouter à ceux du froid. 11 est probable que, si les Hollandais en question avaient reçu l'alimentation substantielle dont ils font usage dans leur pays, ils auraient mieux, résisté au froid que les habitants du midi de la France. En tout cas les faits cités par Larrey sont trop peu nombreux et trop peu précis pour qu'il soit possible d'en tirer une loi générale, pour qu'il soit possible d'eu conclure avec Martins que l'homme du Midi supporte mieux le froid que l'homme du Nord ; cette conclusion est du reste contraire à tout ce que nous savons sur l'adaptation de l'organisme humain aux différents climats.
11 nous reste encoie à étudier l'mfluence de Page sur la puissance de résis-
156 FROID (pathologie).
tance au froid. W. Edwards a fait à ce sujet des recherches intéressantes ; je résume deux de ses expériences : Deux petits chats âgés d'un jour, dont la température était de 37", furent exposés à l'air par une température de 10°. Au bout de deux heures et demie d'exposition ils n'avaient plus que 17° et 18". Chez quatre petits chiens d'un jour qui avaient 35" à 36", l'exposition à l'air (la température étant de 11") pendant treize heures fit baisser la température à 13 et 14"; en réchauffant les animaux artificiellement on arrivait encore à les empêcher de mourir, malgré ces abaissements énormes de température.
W. Edwards conclut de ces expériences et d'autres analogues que l'abaissement de température n'est pas également nuisible aux différents âges : « 11 l'est d'autant moins, dit-il, que les individus sont plus jeunes » [De l'influence des agents physiques sur la vie, p. 245). Plus loin W. Edwards pose la règle suivante : « Abaissez la température du corps de deux individus de même espèce d'un égal nombre de degrés, le plus jeune en souffrira le moins et sa santé se rétablira plus parfaitement » {op. cit., p. 245). W. Edwards voit la une disposition providentielle destinée à empêcher les petits des animaux de mourir de froid loisque leurs mères sont obligées de les quitter pour aller chercher pâture.
Au moment de leur naissance, beaucoup d'oiseaux et de mammifères se conduisent, dit M. Gavarret, à peu près comme des animaux à température variable ; ils ne peuvent pas, sans le secours de leur mère, maintenir leur température constante, mais aussi leur température peut s'abaisser beaucoup sans danger pour leur vie [op. cit., p. 495).
La température d'un jeune animal peut s'abaisser davantage que la température d'un adulte de même espèce sans amener la mort, cela est vrai, mais il ne faut pas en induire, avec W. Edwards, que les animaux nouveau-nés présentent une plus grande force de résistance au froid que les adultes. Pour abaisser de 10", par exemple, la température d'un chien âgé d'un jour, il suffit de le laisser exposé pendant quelques heures à l'air extérieur, pour peu qu'il fasse froid, tandis que, pour abaisser du même nombre de degrés la température d'un chien adulte, il faudrait un refroidissement beaucoup plus considérable produit par un mélange réfrigérant dans lequel l'animal nouveau-né succomberait bientôt ; pour comparer la force de résistance au froid de deux animaux d'âge différent, il ne suffit donc pas de voir à quel degré la température du corps peut s'abaisser avant que la mort arrive, il faut voir quel degré de refroidissement a été nécessaire pour obtenir ce résultat : or, en calculant ainsi, il est facile de s'assurer que les animaux nouveau-nés ne peuvent pas supporter les degrés de froid que supportent les adultes, qu'ils ont par conséquent moins defésistance au froid, bien que la température de leur corps puisse s'abaisser davantage, sans danger pour l'existence, que la température du corps de l'adulte.
Les refroidissements sont fort à craindre chez les nouveau-nés. Villermé et Milne-Edwards ont insisté avec raison sur les dangers qu'on faisait courir aux enfants lorsque, pendant l'hiver, on les transportait à la mairie pour y remplir les formalités relatives à leur inscription sur les registres des naissances, transport qui devait se faire autrefois dans les trois jours qui suivaient la naissance (Académie des sciences, 1829-1869).
La facilité avec laquelle les jeunes animaux se refroidissent fait qu'ils offrent une grande résistance à l'asphyxie; le refroidissement les place en effet dans des conditions analogues à celles des animaux à sang froid ou des animaux
FROID (pathologie). 157
hibernants pendant la période d'engourdissement ; des hérissons, des loirs, des chauves-souris à l'état de sommeil hibernal, peuvent séjourner 10 à 15 minutes sous l'eau sans s'éveiller et sans souffrir. Dans les expériences de Brown- Séquard la survie de l'asphyxie pour les jeunes animaux est d'autant plus longue que leur température est plus basse au moment où commence l'asphyxie [Journal de physiologie, 1859). La même chose s'observe chez les animaux adultes, qui résistent d'autant mieux à l'asphyxie que leur température est plus basse; mais chez eux il est beaucoup plus difficile de produire un abaissement un peu considérable de la température sans amener la mort.
Accidents locaux de congélation. Il est parfaitement établi que le froid donne souvent lieu à des gangrènes partielles qui frappent surtout les parties périphériques du corps, celles qui sont les plus éloignées du centre circulatoire et qui sont mal protégées par les vêtements : le nez, les joues, les lèvres, les oreilles, les pieds et les mains. Dans les pays froids les voyageurs, les courriers, sont très-sujets à ces accidents, et l'on ne s'étonne plus, tant la chose est habituelle, de voir des hommes qui ont perdu le nez ou les oreilles dans cette lutte contre le froid; les pieds, bien que protégés par les chaussures, sont fréquemment atteints de congélations parce qu'ils sont en contact avec le sol tics-iroid ; la neige finit presque toujours par traverser les chaussures qui se racornissent et qui, parles blessures qu'elles occasionnent, favorisent l'action du froid. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire des congélations au point de vue chirurgical {voy. Congélations), mais nous devons nous occuper du mécanisme de ces accidents.
La congélation entraîne-t-elle toujours la mort des parties congelées? Hunter raconte qu'il s'était imaginé qu'on pourrait prolonger indéfiniment la vie d'un individu en le congelant et en le réveillant tous les cent ans ! Une expérience faite sur des curpes le désabusa ; il vit que ces animaux, après avoir ('té congelés complètement, ne pouvaient plus être rappelés à la vie.
Il est certain que la congélation est un bon moyen de conservation des substances animales ; on a rencontré sur les rives de la Lena et d'autres fleuves qui se jettent dans la mer Glaciale des cadavres entiers d'éléphants et de rhinocéros avec leurs chairs parfaitement conservées dans la glace, si bien que cette chair antédiluvienne pouvait encore servir à l'alimentation des chiens ; mais la congélation ne conserve que les cadavres des animaux et non les animaux euxmêmes.
Plusieurs observateurs ont vu des sangsues, des limiiées, des poissons, qui, après avoir été emprisonnés dans des blocs de glace, revenaient à la vie; cette expérience est facile à répéter sur les sangsues. Gaymard raconte que des crapauds exposés dans de la terre à un froid très-vif étaient durs, raides, quand on les retira de la boîte oii ils avaient été placés, toutes les parties de leur corps étaient inflexibles et cassantes ; quand on les brisait, il ne sortait pas une seule goutte de sang; ces animaux purent cependant être rappelés à la vie {Biblioth. univ.de Genève, 1840, t. XXVI, p. 207).
Pouchet a fait observer avec raison que, si les limnées, les sangsues et les poissons peuvent vivre emprisonnés dans un bloc de glace, c'est que, gr.àce à leurs mouvements, grâce aussi à la chaleur qu'ils produisent, bien qu'en trèsfaible quantité, ils empêchent la glace de se former autour d'eux pendant quelque temps. Toutes les fois qu'un organe est absolument congelé, dit Pouchet, la vie de cet organe est tout à fait anéantie ; à plus forte raison, dès qu'un animal
158 FROID (pathologie).
a subi radicalement la congélation, il est mort (Pouchet, Journal d'anat. et de physiol. deCh. Rohin, 1866).
Celle discussion sur les conséquences de la congélation prouve qu'on ne s'esl pas suffisamment entendu sur les différents degrés de la congélation et qu'on n'a pas distingué ceux qui étaient compatibles avec le retour des fonctions vitales de ceux qui ne l'étaient pas ; c'est là, du reste, il faut le dire, une distinction souvent très-difficile dans la pratique, tous les chirurgiens savent combien il faut être réservé dans le pronostic des congélations.
Un froid très-vif produit sur les oreilles, par exemple, une sensation de fourmillement pénible, de douleur cuisante, la peau rougit, devient très-sensible aux traumatismes ; si le refroidissement persiste, la sensibilité diminue, puis disparaît, la pâleur remplace l'hyperémie, le malade ne souffre plus et, s'il n'est pas prévenu du danger qu'il court, il se réjouit de ce nouvel état et ne fait rien pour y remédier. C'est là un premier degré de congélation, les tissus sont durs, anémiés, la circulation ne s'y fait plus et l'incision ne donnerait plus une goutte de sang ; cependant, à l'aide d'un traitement convenable, on peut facilement rappeler la vie dans la partie congelée à ce premier degré. Ces accidents se produisent à chaque instant dans les pays froids, on frotte la partie congelée avec de la neige et la circulation se rétablit ; la congélation peut se produire très-brusquement ; Ross faillit en être victime, au retour d'une excursion dans les glaces avec les Esquimaux, un coup de vent parti d'une vallée lui gela la joue et il ne connut cet accident que par l'avis que lui en donna un de ses compagnons; une friction avec de la neige fit disparaître la congélation.
Si, au lieu de frictionner les parties atteintes de congélation, on les expose sans transition à une chaleur vive, une véritable gangrène ne tarde pas à se prodviire. Hippocrate avait observé déjà les effets désastreux de la chaleur sur les parties congelées : Quibusdam pedes refrigerati decidenint ex calidœ affusione [deliqxdd. iisu). Les médecins militaires ont eu souvent l'occasion de faire cette remarque ; pendant la retraite de Russie tous les hommes qui sans précaution présentaient brusquement leurs mains ou leurs pieds à l'action du feu étaient frappés de congélation, tandis que ces accidents atteignaient bien plus rarement les militaires qui ne s'approchaient pas des feux (Larrey, Mémoires). On doit redouter jusqu'à l'adoucissement spontané du froid, un réchauffement naturel, mais très-rapide, de l'atmosphère, peut être aussi nuisible qu'un réchauffement artificiel ; pendant la campagne d'Eylau nos soldats avaient passé plusieurs jours dans la neige sans accident, lorsque du 9 au 10 février le thermomètre monta subitement de — 19» centigrades à -+-6° : aussitôt un grand nombre d'hommes furent atteints d'érythèmes, de phlyctènes et même de gangrènes des extrémités (Larrey, op. cit.).
On a comparé avec raison ce qui se passe lorsqu'une partie congelée est réchauffée trop brusquement à ce qui arrive lorsque les rameaux congelés des plantes sont frappés par les rayons du soleil. « Les liquides en se coagulant ont mis en liberté dans les tissus des gaz qu'ils tenaient dissous, une chaleur brusque dilate rapidement ces gaz avant que les liquides congelés aient été reconstitués à l'état liquide, et les gaz en se dilatant brisent les parois délicates des vaisseaux capillaires « (Béclard, Traité de physiologie, p. 447).
11 serait intéressant de rechercher à l'aide du microscope les modifications de structure qu'un réchauffement trop rapide amène dans les principaux tissus de l'économie.
Lorsque les parties frappées de congélation au premier degré restent exposées au refroidissement, il se produit une mortification qui peut être superficielle ou profonde suivant le degré de froid, suivant la force de résistance individuelle; il se forme des plilyctènes, le derme prend une teinte livide ou marbrée, la partie est tout à fait insensible. D'après la profondeur à laquelle s'étend la mortification on a distingué plusieurs degrés au point de vue chirurgical; pour le physiologiste il n'y a que deux degrés : 1' engourdissement, congélation apparente avec retour possible à l'état physiologique; 2° congélation complète, sphacèle plus ou moins étendu en profondeur incompatible avec le retour aux fonctions normales.
La circulation s'arrête dans les parties congelées, ainsi que pouvaient le faire prévoir la pâleur des tissus et l'absence d'hémorrhagie quand on pratique une section sur une partie congelée (J. Hunter) ; les globules sanguins s'altèrent, comme nous l'avons vu, d'après Pouchet, ces globules altérés, rentrant dans la circulation au moment du dégel, seraient la cause ordinaire des accidents généraux de congélation ; hous aurons plus loin l'occasion de revenir sur cette théorie.
Les vaisseaux sanguins des parties congelées chez la grenouille sont ordinairement remplis de sang coagulé ; après qu'on a ramené la partie congelée à la température normale, les injections de bleu soluble d'indigo ne pénètrent pas dans les vaisseaux des parties qui ont été congelées, ce qui semble indiquer qu'ils sont oblitérés par des thiombus (llorvath, loc. cit.).
Le mécanisme de la congélation partielle est facile à étudier chez la grenouille : on étend la membrane interdigitale d'une des pattes de derrière sur une lamelle de liège comme pour l'étude de la circulation du sang; après s'être assuré par l'examen au microscope que le sang circule bien, on soumet la patte à une congélation plus ou moins complète à l'aide de l'appareil de Pvichardsou ou dans un mélange réfrigérant, puis on procède à un nouvel examen. J'ai fait ainsi quelques expériences dont voici le résultat : La circulation s'arrête dabord .dans les petits vaisseaux, elle continue plus longtemps dans les gros vaisseaux collatéraux, mais elle s'interrompt dans ces vaisseaux eux-mêmes lorsque la partie est congelée, ce dont on s'aperçoit à la raideur et à l'insensibilité des tissus; les capillaires paraissent vides, les vaisseaux de gros et de moyen calibre renferment du sang rouge , immobile, coagulé , car il ne s'écoule pas quand on blesse un de ces vaisseaux. Si la congélation n'a pas été poussée trop loin, la circulation peut encore se rétablir dans ces conditions et on facilite son rétablissement en plongeant la patte congelée dans l'eau fraîche pendant quelques minutes ; en examinant la membrane interdigitale au microscope on voit la circulation se rétablir peu à peu dans la plupart des vaisseaux qui dégèlent les uns après les autres, le sang se remet d'abord en mouvement dans les plus gros vaisseaux, puis successivement dans leurs ramifications les plus fines ; au bout d'un quart d'heure la circulation a repris toute l'activité qu'elle avait avant la congélation et même, si l'air extérieur est chaud, on observe une grande tendance à la congestion, les vaisseaux s'engorgent et la circulation peut s'arrêter de nouveau, si on n'a pas soin de plonger de temps à autre la patte dans l'eau fraîche. On peut suivre les globules rouges au moment où ils se remettent en mouvement après avoir subi ce premier degré de congélation dans l'intérieur des vaisseaux; ils ne sont pas altérés en général.
Si la congélation est portée plus loin, la circulation s'arrête et ru premier
160 FROID (pathologie).
abord on ne remarque pas de différence avec ce qui se passe dans le cas précédent, mais la circulation ne se rétablit pas, et au bout de vingt-quatre ou quarante-huit heures on peut s'assurer que la plus grande partie de la patte est mortifiée, tandis que les parties voisines présentent des traces de phlogose.
Si, la patte d'une grenouille étant congelée au premier degré, on la plonge dans de l'eau à 55° ou 40" et qu'on examine les vaisseaux au microscope, on voit alors que ces vaisseaux ont l'aspect de traînées brunâtres, les globules rouges sont profondément altérés et la circulation ne se rétablit dans aucun vaisseau ; vingt-quatre heures après, la mortification est évidente ; la patte est friable, raide, insensible, tuméfiée à sa base.
Les mêmes expériences peuvent être faites sur le mésentère de la grenouille, mais elles sont alors plus difficiles à exécuter.
Ces expériences sont d'accord avec les faits observés chez l'homme pour prouver :
1" Qu'un premier degré de congélation est compatible avec le rétablissement de la circulation ;'
2" Que la congélation au premier degré peut passer à la mortification complète sous l'influence d'un réchauffement trop brusque.
C'est seulement lorsque la congélation est arrivée au dernier degré, soit par suite d'un refroidissement prolongé, soit par suite d'un réchauffement trop brusque, qu'on observe la déformation et la dissolution des globules rouges ; la matière colorante mise en liberté subit des altérations qui leur font prendre une teinte brunâtre, les vaisseaux se dessinent sous forme de tr;imées brunâtres ; la matière colorante s'infiltre même dans les tissus voisins : d'oii la teinte marbrée des parties gangrenées par le froid.
L'irritation produite par le froid est souvent aussi le point de départ d'un processus inflammatoire.
Cohnheim a noté que, quand l'oreille d'un lapin est plongée dans un mélange réfrigérant à — 15" ou — 20", elle présente, au moment où on la fait dégeler, une coloration rosée diffuse, comme si elle était imprégnée de la matière colorante du sang; la température de l'oreille s'élève et la circulation devient trèsactive; en même temps l'examen histologique permet de constater la migration d'un grand nombre de globules. Si l'action du mélange réfrigérant à — 15" est continuée pendant quelque temps sur l'oreille du lapin, on observe un travail de suppuration et de gangi'ène partielle (Cohnheim, ISeue Vntersuchungen ûber (lie Entzûndung. Berlin, 1873).
Les congélations partielles sont assez souvent suivies d'accidents généraux secondaires et principalement de congestions pulmonaires. M. le docteur Michel a publié un fait qui présente un grand intérêt au point de vue de la pathogénie de ces accidents secondaires et dont voici le résumé succinct :
Pendant l'hiver de 1866 à 1867, une femme âgée de vingt et un ans fut frappée de congélation des pieds à la suite d'une nuit passée en plein air par une température de — 10" ; apportée à l'hôpital de Strasbourg, cette malheureuse présentait, outre les signes de la congélation des pieds, une paralysie de la portion motrice de la branche postérieure du nerf radial à l'avant-bras droit sans lésions de la sensibilité; des symptômes graves du côté de l'appareil pulmonaire se déclarèrent bientôt, comme il arrive souvent dans ces cas, et firent craindre pendant plusieurs jours la mort par asphyxie ; ces accidents étaient en voie de régression et l'on pouvait concevoir quelque espoir de sauver la malade, lorsqu
FROID (pathologie). 161
le tétanos se déclara et détermina la mort en vingt-quatre heures. L'autopsie montra ce qui suit : Les veines dorsales des pieds étaient remplies de caillots blancliâlres qui se prolongeaient dans les saphènes jusqu'au milieu de la jambe; les veines profondes étaient perméables ; la gangrène avait atteint toutes les parties superficielles. Les cavités gauches du cœur étaient vides, les cavités droites renfermaient des caillots mous, d'agonie ; au niveau de la paroi interventriculaire il y avait un petit caillot blanc, résistant, de ia grosseur d'un pois. Les principales divisions de l'artère pulmonaire étaient libres, mais les petites divisions étaient oblitérées par des caillots qui se composaient de fragments blancs, résistants, emprisonnés dans des coagula rouges et plus mous ; au niveau de ces capillaires oblitérés les poumons présentaient de petits infarctus.
Au microscope, les caillots des veines saphènes et les portions blanches des caillots du cœur droit et des petites branches de l'artère pulmonaire se composaient : 1" de graisse libre; 2° de globules rouges à différents degrés de décomposition ; 0" de quelques globules blancs normaux ; 4" de quelques cellules fusiformes dépendant sans doute de la desquamation de répithélium vasculaire. Le sang pris dans les différentes artères du corps présentait des globules blancs, des globules rouges déformés, beaucoup de gouttelettes de graisse et nombre de petits caillots microscopiques formés de ces divers éléments se trouvaient dans le sang liquide des veines des extrémités inférieures [Gazette méd. de Strasbourg, 1867).
M. Michel conclut que chez cette malade les accidents pulmonaires ont été produits par l'altération d'un certain nombre de petites branches de l'artère pulmonaire au moyen d'embolies capillaires venant des veines des parties congelées; cette explication, très-plausible dans le cas actuel, n'est pas admissible, ainsi que nous allons le voir, comme théoi'ie générale de la moi't par le froid.
Accidents généraux produits par le froid. Mort par le froid. Nous avons insisté longuement sur ce fait que l'homme placé dans de bonnes conditions d'alimentation et d'habitation, pourvu de vêtements chauds et de combustible, peut résister aux températures les plus basses, tandis que dans les conditions opposées il lutte péniblement contre le froid qui le mutile ou qui le tue ; cela permet de comprendre pourquoi les accidents généraux de congélation, assez rares chez les habitants des pays même les plus froids, se produisent souvent avec une grande fréquence dans les armées en campagne. Dans l'antiquité, comme de nos jours, des soldats mal nourris, mal vêtus, obligés de coucher dans la neige, ont péi'i en grand nombre par le froid, non-seulement dans les pays du nord de l'Europe, mais dans des contrées comme l'Algérie où on aurait pu ie croire à l'abri de pareils désastres. L'histoire des accidents de congélation dans les armées est pleine d'enseignements, les principales descriptions de la mort par le froid sont dues à des médecins militaires : il est donc nécessaire de nous arrêter un peu à l'histoire de ces faits avant d'aborder l'étude du mécanisme de la mort par le froid.
Xénophon, dans la retraite des dix mille, après le passage de l'Euphrate, traversant des montagnes élevées, fut tout à. coup enveloppé avec son armée par un vent du nord chargé de neige qui brûlait et glaçait en même temps ; les soldats ne pouvaient plus se soutenir, un grand nombre moururent [Xénophon, Anabasis, 1. lY).
L'armée d'Alexandre le Grand fut éprouvée à deux reprises par le froid, DICT. EXC. A" s. VI. 11
d'abord dans les régions sauvages et barb?res de l'Asie avant d'arriver au Caucase • ensuite lorsqu'après avoir traversé le Caucase l'armée franchit le Tanaïs pour aller soumettre les Scythes; un grand nombre d'hommes périrent sur les chemins ou perdirent les pieds par suite de congélation [Quinte Curce, 1. Vil,
chap. X et xi).
L'armée de Charles-Quint qui assiégeait Metz pendant les mois de novembre et de décembre 1552, et qui était ravagée par le typhus et le scorbut, eut beaucoup à souffrir du froid. Carlois, secrétaire du maréchal de Yieilleville, fait un tableau navrant de l'état où se trouvait l'armée impériale à la fin du siège, et A. Paré, qui était à Metz à cette époque, dit qu'un grand nombre de soldats moururent par le froid. D'après Forestus, on trouvait des sentinelles mortes debout, la lance au poing, semblables à des individus frappés de catalepsie (Foresti, Op. omnia, t. I,p. 463).
« J'ai bonne mémoire, dit A, Paré, avoir médicamenté en Piémont plusieurs soldats ayant passé les montagnes en hiver desquels les uns par l'extrême froid avaient perdu les oreilles, les autres la moitié d'un bras, les autres le membre viril, d'autres les orteils des pieds ; beaucoup perdirent la vie, témoin la chapelle des Transis, située sur le mont Cenis. »
(( En 1568, dit Fabrice de Hilden, les armées allemandes dispersées en France, se trouvant poursuivies jusqu'en Savoie, furent obligées, pour échapper à la mort, de franchir des montagnes couvertes de neige et des fleuves à la nage. 11 en périt beaucoup de lipothymie et de syncope, d'autres de gangrène et de sphacèle » {De la gangrène, chap. iv).
En 1652, le froid lut si vif entre Montpellier et Béziers, que seize gardes du corps de Louis XIII moururent en route.
L'hiver de 1709 détruisit une partie de l'armée de Charles XII dans l'Ukraine; dans une marche, deux mille hommes tombèrent morts de froid, l'armée manquait de tout (Voltaire, Histoire de Charles XII, livre IV).
En 1719, sept mille Suédois, partis pour faire le siège de Drontheim, périrent de froid dans les montagnes qui séparent la Suède de la Norvège.
Lors de la retraite de Prague, en 1742, l'armée française commandée par le maréchal de Belle-lsle fut obligée de traverser par un froid extrême des défilés impraticables dans des montagnes couvertes de neige, quatre mille hommes périrent de froid et de misère : nulle précaution n'avait été prise; on manquait de vivres et de vêtements.
Ellis i-apporte, dans son voyage de 1747 à la baie d'Hudsou, que plusieurs matelots eurent le visage, les oreilles^ct les pieds gelés ; la chair, dans cet état de congélation, était blanche et dure comme de la glace (Prévost, Histoire gén. des voyages, t. XV, p. 265).
En 1793, bon nombre de soldats français succombèrent au passage des Alpes.
Au passage de la Guadarrama (23 et 24 décembre 1808) l'armée française eut beaucoup à souffrir du froid. Le vent était au nord, il était tombé beaucoup de neige les jours précédents, le thermomètre de Réaumur marquait — 9°. A mesure qu'on s'élevait sur la montagne, écrit Larrey, le froid augmentait, hommes et animaux tombaient sur le bord de la route pour ne plus se relever, ou bien ils étaient entraînés le long des pentes rapides. Quelques feux de bivouac qu'il fut possible d'allumer furent plus nuisibles qu'utiles à nos soldats ; tous ceux qui sans précaution pi'ésentèrent brusquement leurs mains ou leurs pieds à l'action du feu furent frappés de congélation, tandis qu'aucun mili'aire
FROID (pathologie). 163
parmi ceux qui ne s'étaient pas approclie's des feux n'en fut atteint (Larrey, Mémoires, t. li[, p. 250),
Larrey nous a laissé dans ses Mémoires une magnifique description de la retraite de Russie. Jamais peut-être hiver plus rigoureux n'avait assailli une armée en marche, le thermomètre Réaumur de Larrey descendit à 24", 27" et jusqu'à 28° au-dessous de zéro ; pour comble de malheur, l'armée traversait un pays dévasté, elle était dénuée de tout, les vivres manquaient, les hommes restaient quelquefois pendant plusieurs jours sans manger. « Nous étions tous, écrit Larrey, dans un tel état d'abattement et de torpeur que nous avions peineà nous reconnaître les uns les autres; on marchait dans un morne silence, l'organe de la vue et les forces musculaires étaient affaiblis au point qu'il était difficile de suivre sa direction et de conserver l'équilibre ; l'individu chez qui il était rompu tombait aux pieds de ses compagnons, qui ne détournaient pas les yeux pour le regarder. Quoique l'un des plus robustes de l'armée, ce fut avec la plus grande difficulté que je pus atteindre Wilna. A mon arrivée dans celte ville, j'étais à bout de mes forces et de mon courage ; j'étais près de tomber pour ne plus me relever, comme tant d'autres infortunés qui ont péri sous mes yeux » [op. cit., t. lY, p. 107).
A son arrivée en Prusse, la Grande Armée ne comptait plus que trois mille hommes. « Trois mille hommes des meilleurs soldats de la Garde, tant d'infanterie que de cavalerie, presque tous des contrées méridionales de la France, étaient les seuls qui eussent vraiment résisté aux cruelles vicissitudes de la retraite; ils possédaient encore leurs armes, leurs chevaux et leur attitude guerrière; les maréchaux, ducs de Dantzick et d'Istrie, étaient à leur tète; les princes Joachim et Eugène marchaient au centre de cette troupe que l'on pouvait considérer comme le reste d'une armée de plus de quatre cent mille hommes que les habitants du pays avaient vue défiler six mois auparavant dans toute sa force et dans tout son éclat » (Larrey, op, cit., t. lY, p. 115).
Desgenettes, Moricheau-Beaupré et Jauffret ont aussi raconté ce lamentable épisode des guerres de l'Empire. A trois journées de Smolensk, dans les premiers jours de novembre, la neige commença à tomber à gros flocons : c'est alors, dit Moricheau-Beaupré (Thèse. Montpellier, 1807), que les accidents se produisirent avec la plus grande fréquence : le long des routes, dans les fossés ou les champs qui les bordent, on voyait entassés et couchés pêle-mêle, par cinq, dix, quinze ou vingt, des cadavres congelés ; la nuit était constamment plus meurtrière que le jour, surtout lorsque le ciel était pur. Il n'y avait plus de distribution régulière, Jes soldats vêtus d'uniformes en lambeaux marchaient sans ordre dans un morne désespoir, n'ayant plus d'autre alternative, quand leurs forces les abandonnaient, que de mourir de froid ou de tomber entre les mains des Cosaques qui harcelaient sans cesse l'armée. Tous les moyens de transport faisaient défaut, malades et blessés étaient abandonnés sans espoir.
Notre armée d'Afrique a été plus d'une fois éprouvée par le froid, notamment lors de la retraite dite du Bou-Thaleb. Le 2 janvier 1845, une colonne commandée par le général Levasseur fut surprise par la neige à quelques lieues de Sétif ; le vent du nord soufflait avec violence ; il fut impossible d'allumer les feux pour faire la soupe, les hommes fatigués par une marche pénible, privés de nour riture, mouillés par la neige fondue et glacés par le vent du nord, présentèrent un grand nombre de cas d'asphyxie par le froid et de'congélation des extrémités. Le A janvier, la colonne composée de deux mille huit cents hommes arrivait à
164 FROID (pathologie).
Sétif après avoir perdu deux cent huit hommes en quarante-huit heures. Neuf hommes moururent en entrant à l'hôpital de Sétif où furent envoyés encore cinq cent vingt et un malades atteints de congélations légères ou graves ; plusieurs subirent des opérations, onze succombèrent, ce qui donne un total de deux cent vingt-huit décès. Nous ne savons pas exactement quelle était la température le 2 janvier à l'endroit où les premiers accidents se produisirent ; mais à quelques lieues de là, à Sétif dont l'altitude est la même, le thermomètre ne descendit pas au-dessous de zéro; un vent du nord augmentait, il est vrai, les effets du froid ■ (Shrimpton, Bec. mém. méd. milit., 1846, t. LXXII, p. 154). C'est là un des exemples les plus frappants que l'on puisse citer du peu de résistance au froid d'hommes soumis à une alimentation insuffisante ; pendant cette retraite aucun officier ne fut atteint de congélation.
Des accidents analogues à ceux du Bou-Thaleb ont été observés à plusieurs reprises en Algérie : en 1836, dans la retraite de Gonstantine; en 1851, aux environs de Bougie; en 1852, au passage de l'Atlas. A la fin du mois de mars 1879, une colonne composée de 755 hommes, partie d'Aumale pour se rendre à Laghouat, fut surprise par une tempête de neige, entre Souagni et le Tléta des Douairs (province d'Alger), 19 hommes succombèrent aux accidents généraux de congélation, 14 malades durent entrer à l'hôpital de Boghar, il y eut en outre une soixantaine de cas légers de congélation.
En Grimée (1854-1856) nos soldats, affaibhs par la diarrhée et le scorbut, présentèrent de nombreux cas de congélation; l'alimentation était insuffisante et de mauvaise qualité, mais elle ne faisait pas défaut comme lors de la retraite de Russie ; de plus, les hommes avaient des abris, des vêtements chauds : aussi les accidents locaux de congélation furent beaucoup plus fréquents que les accidents généraux. D'après la statistique de Ghenu, sur cinq mille deux cent quatre-vingt-dix cas de congélation dans l'armée française il n'y eut que soixantequinze congélations générales suivies de mort ; mais, en ajoutant à ce chiffre celui des décès consécutifs aux congélations partielles, on arrive au total de mille cent soixante-dix-neuf décès par le froid (Ghenu, Statistique de la guerre de Crimée, p. 512).
Le rapport sur le service de santé de l'armée anglaise en Grimée donne les résultats généraux suivants : congélation, deux mille trois cent quatre-vingtneuf cas ; morts, quatre cent soixante-trois. Pendant le premier hiver, les Anglais, mal approvisionnés, eurent beaucoup plus de cas de congélation que nous, mais, lorsque l'abondance eut remplacé dans leur camp le dénùment de la première heure, les congélations disparurent de chez eux, tandis qu'elles persistaient chez nous.
Tous les médecins de Grimée s'accordent à reconnaître que les congélations ne s'observaient guère que sur des hommes affaiblis et malingres. Les gangrènes, dit M. Tholozan {Gaz. méd. de Paris, 1861), frappèrent surfout les hommes affaiblis par des maladies antérieures ; plusieurs fois elles survinrent alors que les malades étaient aux ambulances depuis plusieurs jours. Les accidents de congélation, dit M. Fauvel {Hist. méd. de la guerre d'Orient, p. 99), se produisaient quelquefois dans le trajet de l'ambulance au point d'embarquement. 11 n y eut aucun cas de congélation parmi les officiers.
Pendant la guerre de 1870-1871, de nombreux cas de congélation ont été observés à Paris et dans les armées de la Loire et de l'Est, mais il s'agissait presque toujours de congélations partielles.
D'après Krajewsky, il meurt en moyenne dans l'empire russe six cent quatrevingt-quatorze personnes chaque année par le froid.
Description de la mort par le froid. Larrey a très-bien décrit les phénomènes qui précèdent la mort dans l'asphyxie par le froid. Après avoir dit que la route de Meidneski à Wilna était couverte de cadavres, il ajoute : « La mort de ces infortunés était devancée par la pâleur du visage , par une sorte d'idiotisme, par la difficulté de parler, la faiblesse de la vue et même la perte totale de ce sens, et dans cet état quelques-uns marchaient plus ou moins longtemps, conduits par leurs camarades ou leurs amis ; l'action musculaire s'aflaiblissait sensiblement, les individus chancelaient sur leurs jambes comme des hommes ivres ; la faiblesse augmentait progressivement jusqu'à la chute du sujet, signe certain de l'extinction totale de la vie.
« La marche non interrompue et rapide des soldats réunis en masse obligeait ceux qui ne pouvaient la soutenir à quitter le centre de la colonne pour se porter sur les bords du chemin et le côtoyer ; séparés de cette colonne serrée et abandonnés à eux-mêmes, ils perdaient bientôt l'équilibre et tombaient dans les fossés remplis de neige d'oîi ils pouvaient difficilement se relever ; ils étaient frappés aussitôt d'un engourdissement douloureux, passaient ensuite à un état d'assoupissement léthargique, et en peu de moments ils avaient terminé leur pénible existence » (Larrey, op. cit., t. IV, p. 127).
Dans quelques cas l'invasion des accidents était brusque, on voyait au bivouac des hommes tomber comme foudroyés.
« Nous avons vu, dit Desgenettcs, des hommes marchant avec toute l'apparence de l'énergie musculaire la mieux prononcée et la mieux soutenue se plaindre tout à coup qu'un voile couvrait incessamment leurs yeux. Ces organes, un moment hagards, devenaient immobiles ; tous les muscles du cou et plus particulièrement les sterno-mastoïdiens se raidissaient et fixaient peu à peu la tête à droite ou à gauche. Le raideur gagnait le tronc, les membres abdominaux se fléchissaient alors, et les hommes tombaient à terre, offrant, pour compléter cet effrayant tableau, tous les symptômes de l'épilepsie ou de la catalepsie » [Disc, de la Faculté de niéd., 7 novembre 1814).
Les hommes qui étaient sous le coup des accidents généraux de congélation marchaient, dit Moricheau-Beaupré [op. cit.), sans savoir où ils allaient, puis ils tombaient sur les genoux ; les muscles du tronc étaient les derniers à perdi'e la force de contraction ; une fois tombés, il leur était impossible de se relever ; leur pouls était petit, imperceptible, la respiration rare, à peine sensible ; chez quelques-uns, les yeux étaient fixes, ternes, hagards, il y avait du délire; du sang sortait par le nez et par les oreilles. Les uns, pâles et abattus par l'inanition et le froid, tombaient en défaillance et mouraient au bout de quelques instants, les autres étaient pris d'un frisson auquel succédaient la langueur et une tendance invincible au sommeil.
Les hommes les plus énergiques, les mieux instruits des dangers qu'ils courent en s'abandonnant au sommeil, résistent difficilement à ce besoin de repos Le récit de Solander est célèbre : A leur retour d'une montagne de la Terre de Feu, Solander et ses compagnons furent assaillis tout à coup par un froid trèsvif; Solander conseilla de se diriger immédiatement vers les vaisseaux et il prévint ses compagnons qu'ils ne tarderaient pas à éprouver un besoin irrésistible de sommeil et que, s'ils cédaient à ce besoin, leur mort était certaine. Cependant Solander fut le premier à éprouver ce besoin de repos, et on eut beaucoup de
166 FROID (pathologie).
peine à l'entraîner, il suppliait qu'on le laissât dormir un pou et promettait de marcher ensuite ; deux hommes qui s'égarèrent furent trouvés morts.
Shrimpton résume ainsi qu'il suit les accidents qui précédaient la mort par le froid chez les soldats lors de la retraite du Bou-Thaleb : les uns ayant le sentiment d'une fin prochaine repoussent brusquement ceux qui cherchent à les encourager ; d'autres qui ne souffrent pas et qui s'endorment doucement dans la mort supplient de les laisser tranquilles, et disent qu'après quelques minutes de repos ils se remettront en route. Chez plusieurs qui marchent encore et se plaignent seulement d'une grande fatigue, on remarque déjà les signes avantcoureurs d'une mort prochaine : engourdissement général, douleurs dans les membres et aux aines, contraction musculaire faible et incertaine, faciès rouge, tuméfié, lèvres bleuâtres, yeux saillants, lividité de la peau, gonflement des mains, pouls petit et faible, respiration lente. Tous ces symptômes s'aggravent rapidement : les yeux prennent une expression d'égarement, la marche est indécise, l'homme vacille et tombe enfin pour ne plus se relever. La peau des mains se fendilJe et laisse souvent couler de soixante à cent grammes de sang. Quoique le malade conserve sa connaissance, il paraît en proie à l'ivresse : son corps est comme une masse inerte qui retombe aussitôt qu'on la relève (Shrimpton, loc. cit.).
Martins a donné de la mort par le froid une description que nous voudrions pouvoir reproduire en entier : Un voyageur s'égare par un temps de neige dans une vallée des Alpes, il s'arrête, il hésite, revient sur ses pas, se dirige tantôt à droite, tantôt à gauche ; cependant la neige commence à tomber ; chassée par le vent, elle pénètre jusqu'à la peau malgré les vêtements les mieux fermés ; fouettant incessamment le visage elle produit un étourdissement permanent qui dégénère bientôt en vertige : « Alors le pauvre voyageur transi, égaré, harassé, ne voyant pas à deux pas devant lui, est pris d'un besoin de dormir irrésistible; il sent que ce sommeil, c'est la mort; mais perdu, désespéré, il cherche en tâtonnant quelque rocher et, s'abandonnant pour ainsi dire lui-même, il se couche pour ne plus se relever; son pouls se ralentit peu à peu comme dans la léthargie et il meurt de froid comme on meurt d'inanition » (Martins, Mém. de l'Acad. des se. de Montpellier, 1859).
L'asphyxie peut survenir très-rapidement lorsque des individus atteints des premiers degrés de congélation sont transportés tout à coup dans un local fortement chauffé.
« Malheur à l'homme engourdi par le froid, écrit Larrey, et chez qui les fonctions animales étaient près de s'anéantir, chez qui surtout la sensibilité extérieure était éteinte, s'il entrait subitement dans une chambre trop chaude ou s'il s'approchait de trop près d'un grand feu de bivouac ! Les parties saillantes engourdies ou gelées et éloignées du centre de la circulation étaient frappées de gangrène qui se manifestait à l'instant même et se développait avec une telle rapidité que ses progrès étaient sensibles à l'œil ; ou bien l'individu était tout à coup suffoqué par une sorte de turgescence qui paraissait s'emparer du système pulmonaire et cérébral : il périssait comme dans l'asphyxie.
(( Ainsi mourut le pharmacien en chef de la garde, M. Sureau. Il était arrivé à Kowno sans accident ; seulement ses forces étaient affaiblies par le froid et l'abstinence. On lui offrit un asile dans une chambre très-chaude de la pharmacie de l'hôpital ; à peine eut-il passé quelques heures dans cette atmosphère nouvelle pour lui, que ses membres, qu'il ne sentait plus, se tuméfièrent, se
FROID (pathologie). 167
boursouflèrent, et bientôt après il expira dans les bras de son fils et de l'un de ses collaborateurs sans pouvoir proférer une seule parole » (Larrey, op. cit., t. IV, p. 155).
Il m'est arrivé, dit Moricheau-Beaupré {op. cit.), d'éprouver des vertiges et une défaillance subite après être entré dans une habitation très-chaude comme le sont généralement celles des paysans russes en hiver.
Lorsqu'au lieu de réchauffer brusquement les malades on a soin de rappeler lentement la chaleur par des frictions avec de la glace, puis de placer les malades dans de l'eau froide dont on élève progressivement la température, on peut ramener à la vie des individus qui sont à l'état de mort apparente. Pendant l'hiver de l'an X, vingt prisonniers autrichiens furent perdus pendant vingt-six heures dans les neiges du mont Cenis, ou les trouva engourdis, ne donnant plus signe de vie, on les plaça dans des lits froids, on les frictionna avec de la neige, puis avec des linges trempés dans l'eau froide : ils guérirent rapidement.
Au moment où les individus atteints de congélation se récliauffent, il peut se produire une réaction assez vive avec fièvre ; Larrey a décrit sous le nom de fièvre catarrhale de congélation une épidémie qui se développa sur les restes de la Grande Armée à son arrivée en Prusse [op. cit., t. IV, p. 159) ; il est probable qu'il s'agissait du typhus, modifié seulement par l'état d'épuisement dans lequel se trouvaient les malades ; Larrey emploie du reste à plusieurs reprises le mot typhus pour désigner cette maladie qui était, dit-il, contagieuse.
Les symptômes de la mort par le froid peuvent se résumer ainsi : Supposons qu'il s'agisse d'un voyageur surpris par un temps très-froid, l'action musculaire s'affaiblit tout d'abord, la marche devient titubante, incertaine comme celle d'un homme ivre, la fatigue excessive s'accompagne d'une envie presque insurmontable de repos, de sommeil ; les membres engourdis se meuvent difficilement ou refusent tout service ; les muscles des extrémités se paralysent les premiers, les jambes fléchissent ; le malheureux voyageur tombe d'abord sur les genoux, puis s'affaise complètement sur le sol pour ne plus se relever. Les muscles du tronc se prennent alors, la respiration devient rare et à peine sensible, le pouls est petit, imperceptible ; enfin la mort arrive dans le délire et s'accompagne parfois de convulsions épileptiformes.
Sous l'influence du froid les muscles présentent assez souvent une raideur analogue à celle de la catalepsie ; les muscles du cou immobilisent la tête et, cet état s'étendant aux muscles du tronc et des membres, les individus congelés peuvent garder après leur mort une position naturelle et ressembler à des cataleptiques.
Dans quelques cas, principalement chez les individus soumis à un réchauffement trop brusque, la mort est rapide et s'accompagne de phénomènes asphyxiques ; ces phénomènes d'asphyxie se présentent aussi quelquefois chez des sujets atteints de congélations partielles, qui ont été soustraits depuis quelques jours à l'action du froid.
Notons aussi les troubles des sens qui accompagnent la mort par congélation : l'œil est fixe, hagard, la vue se trouble; il y a bientôt une insensibilité générale.
Dans quelques cas il se produit des hémorrhagies par le nez ou par les oreilles.
Nous avons à rechercher maintenaut à l'aide de l'analyse de ces symptômes et des données de la physiologie expérimentale par quel mécanisme se produit la mort par le froid.
Pathogénie des accidents généraux de congélation. Nous avons déjà dit que la vie n'était pas localisée dans telle ou telle partie du corps, qu'elle était répandue dans toutes : on ne peut donc pas se contenter de cette assertion que le froid détruit la vie ; le froid pour produire la mort agit sur nos tissus, sur nos organes, et nous aurons à rechercher dans ce chapitre quelles sont les parties qui subissent les premières atteintes du froid, qui cèdent les premières dans cette lutte et qui en xédant entraînent la mort des autres parties et celle de l'individu lui-même.
Nous avons déjà dit quelques mots des théories de Pouchet et de M. Michel ; d'après Pouchet ce serait le sang altéré dans les parties congelées qui, rentrant dans la circulation générale, produirait l'effet d'un véritable poison; d'après M. Michel le sang coagulé dans les vaisseaux périphériques donnerait lieu à la formation d'embolies capillaires qui jetteraient un grand trouble dans la circulation pulmonaire, d'où l'asphyxie.
Le sang s'altère, il est vrai, dans les parties congelées, comme l'a dit Pouchet, mais cette altération ne s'observe que quand la congélation est complète : or les accidents généraux par le froid peuvent survenir en l'absence de congélations partielles; des individus atteints d'asphyxie par le froid et en état de mort apparente ont pu être rappelés à la vie sans subir aucune gangrène locale; d'autre part, on ne voit pas comment le sang altéré par le froid peut devenir un poison pour l'organisme : c'est là une hypothèse sans fondement.
La théorie de M. Michel est ingénieuse : elle explique bien les accidents consécutifs aux congélations partielles, analogues à ceux relatés dans l'observation résumée plus haut et qui a servi de base à la théorie de M. Michel, mais elle n'est pas applicable à tous les cas de mort par le froid; le sang ne se coagule pas dans les vaisseaux périphériques chez les individus qui succombent rapidement au froid, cette coagulation ne se produit que dans les parties atteintes de congélation complète, et nous avons déjà dit que la mort par le froid pouvait très-bien se produire sans qu'il y eût de gangrènes locales.
La plupart des auteurs ont été frappés de la prédominance des symptômes nerveux, des symptômes cérébraux surtout, dans la mort par le froid : la tendance invincible au sommeil, les troubles des organes des sens, le délire et le coma qui terminent la scène, semblent annoncer en effet que le cerveau est en jeu ; les uns ont admis qu'il y avait congestion cérébi'ale, les autres au contraire qu'il y aya.it anémie. La congestion et l'anémie cérébrales pouvant donner naissance à des symptômes presque identiques, on comprend que ces deux états si opposés au point de vue anatomique puissent être confondus par le clinicien ; nous rappellerons aussi que les physiologistes ne se sont pas encore mis d'accord sur la question de savoir s'il y a hyperémie ou anémie cérébrale pendant le sommeil.
Le froid, dit Moricheau-Beaupré {op. cit.), fait refluer le sang vers les cavités de la tête, de la poitrine et de l'abdomen, d'oii l'écoulement du sang par le nez et les oreilles, d'où les hémoptysies que l'on observe dans quelques cas; la rougeur contre nature des viscères et les épanchements sanguins observés sur les cadavres viennent encore, ajoute-t-il, à l'appui de cette opinion ; Moricheau- Beaupré ne dit pas s'il a fait lui-même des autopsies d'individus morts de congélation.
D'après Rulh (Thèse Paris, 1836), le froid entraînerait la mort tantôt en pro-
FROID (pathologie). 109
voquant une réaction exagérée avec congestion cérébrale, tantôt en déterminant l'inertie des muscles inspirateurs et du cœur.
D'après Virey, le sang s'accumule vers le cœur, puis il est poussé avec force vers le cerveau : d'où la tendance au carus, à l'apoplexie.
Rosen {Anat., p. 142) dit avoir trouvé les vaisseaux cérébraux gorgés de sang chez des hommes morts par le froid.
Guérard (art. Froid, Diction, en 30 vol.), admet que le sang refoulé s'accumule dans les viscères et donne lieu à des congestions pulmonaire et cérébrale. Les autopsies faites après la mort par congélation ont montré, dit Guérard, un engorgement des poumons et des cavités droites du cœur ; les veines et les sinus cérébraux étaient remplis de sang ; la mort a lieu par une véritable asphyxie.
D'après Krajewsky, les cadavres des personnes mortes par le froid présentent les caractères suivants : 1» raideur cadavérique très -prononcée ; les membres et les extrémités : oreilles, nez, orteils, sont très-fragiles et se cassent facilement pendant le transport des corps ; 2° le cerveau et ses enveloppes sont fortement congestionnés, les sinus sont remplis de sang; néanmoins les hémorrliagies cérébrales sont rares ; S» la partie postérieure des poumons est d'ordinaire fortement hyperémiée ; quelquefois il y a de l'écume dans les bronches ; 4" le cœur renferme des caillots surtout à droite; 5° souvent on peut sentir des glaçons dans les vaisseaux sous-cutanés et on en trouve parfois aussi dans les cavités du cœur, autour des caillots sanguins, dans les ventricules du cerveau et dans la vessie urinaire ; 6" la peau des cadavres est pâle. Lorsqu'on a transporté les corps dans un milieu plus chaud et que le dégel a commencé, le sang transsude au travers des parois vasculaires et l'on aperçoit des traînées rougeâtrcs le long des vaisseaux.
Ce dernier caractère a été considéré par quelques médecins comme patliognomonique de la mort parle froid; Krajewsky indique un autre caractère plus important d'après lui ; il existerait, dans les cas de mort par congélation, un écartement tel des sutures coronaire et sagittale, qu'en appliquant les mains sur les côtés opposés du crâne on pourrait produire un mouvement de va-etvient opéré par le rapprochement et l'écarteraent alternatifs des os du crâne ; ce phénomène postérieur à la mort et analogue à ce qui se passe pour une carafe d'eau qui gèle ne se produirait que chez les personnes mortes par le froid, parce que chez elles il existe une très-forte congestion du cerveau (?) (Krajewky, Gaz. des hop., 1860, p. 559).
Crecchio attribue la mort par le froid à l'hyperémie des organes internes et à la paralysie du système nerveux.
'D'autres observateurs ont noté au contraire l'anémie des centres nerveux. Dans deux autopsies d'individus morts par le froid les altérations cadavériques relatées par Ogston furent les suivantes : pâleur des téguments, épaississement de l'arachnoïde, cerveau exsangue, sinus vides, cœur et gros vaisseaux distendus par du sang fluide, rouge artériel, écume dans la trachée et les bronches ; dans l'un des cas il y avait des suffusions sanguines dans l'estomac et une congestion du foie [The Bristish and Foreign Medico-Chirurg . Revieiu, octobre 1859. Résumé dans le Journal de physiologie, 1862, t. V, p. 653). Quatre cas rapportés précédemment par le même auteur offrent la plus grande analogie avec ceux-ci.
Les expériences faites par Walther pour étudier le mécanisme de la mort par
170 FROID (pathologie),
le froid chez les animaux semblent donner raison à la théorie de l'anémie cérébrale.
Chez des lapins blancs placés dans un milieu réfrigérant, Walther a vu d'abord le fond de l'œil se décolorer complètement, puis des convulsions et la mort survenir. Uhle et Wagner résument ainsi qu'il suit les expériences de Walther (Walther, Virch. irc/i.,XXV, p. 414; Berl.Centralblatt,\%U,n'^ 51, et 1865, n" 34. — Uhle et Wagner, Nouveaux élémenls depalhol. générale. Trad. française, p. 84) :
(( Les animaux étaient placés dans des boîtes en fer-blanc qu'ils remplissaient presque entièrement et qu'entourait un mélange réfrigérant de glace et de sel marin; la lête seule de l'animal sortait par une ouverture pratiquée dans la boîte. Un animal refroidi jusqu'à -1-18° on + 20° perd la faculté de recouvrer sa température normale quand on le place dans un milieu qui n'est pas plus chaud que l'animal. Si celui-ci se trouve dans un milieu moins chaud, c'est-àdire à la température ordinaire, il se refroidit de plus en plus et finit par succomber. Si on retire l'animal de sa boîte, il est incapable de se tenir sur ses pattes, il se couche sur le liane et ne peut exécuter aucun mouvement de locomotion. Il se manifeste cependant encore des mouvements volontaires et réflexes et de la sensibilité. Les battements du cœur deviennent très-rares (16 à 20 par minute). La respiration est complètement abolie ou extrêmement accélérée, mais très-superficielle. Toutes les excrétions sont supprimées, notamment celle de l'urine ; les yeux sont largement ouverts. On ne peut déterminer la limite de température au-dessous de laquelle les fonctious nerveuses et musculaires ne peuvent plus s'exécuter ; le genre de mort varie d'après la température propre de l'animal. Des lapins auxquels on avait injecté de l'alcool dans l'estomac ou de la morphine sous la peau se refroidissaient plus rapidement que les lapins intacts. Les animaux morts ou sacrifiés pendant la période de refroidissement présentaient constamment à l'autopsie une congestion des poumons accompagnée d'une exsudation séreuse dans le parenchyme de cet organe et dans les bronches. On trouvait les mêmes altérations et, en outre, une exsudation séreuse dans les plèvres, chez les animaux morts après avoir été ramenés à la température normale. Chez des lapins blancs morts de froid, Walther a vu d'abord le fond de l'œil se décolorer complètement, puis des convulsions et la mort survenir; il explique ces phénomènes par l'anémie des centres nerveux consécutive à la diminution de l'activité du cœur. »
Uhle et Wagner, acceptant les conclusions de Walther, expliquent par l'anémie cérébrale les symptômes qui accompagnent la mort par le froid, tels que la torpeur, la tendance invincible au sommeil, l'obscurcissement des sens {op. cit., p. 84).
On a fait jouer, croyons-nous, un trop grand rôle aux troubles vasculaires de l'encéphale; dans la grande majorité des cas, ces troubles ne paraissent se développer que d'une façon secondaire ; une fois admis que la mort par le froid n'est pas la suite directe de l'anémie ou de la congestion cérébrale, on conçoit parfaitement les variations individuelles qui peuvent se produire quant aux degrés de vascularisation des différents viscères qu'il est du reste si difficile d'apprécier sur le cadavre.
L'étude que nous avons faite au commencement de cet article de l'action du f«oid sur les éléments anatomiques de nos tissus et sur les principaux systèmes de l'organisme, aussi bien que les descriptions de la mort par le froid,
FROID (pathologie). 171
permettent de croire que les choses se passent en général de la façon suivante :
La première impression de froid est suivie d'une contraction des vaisseaux, périphériques, l'organisme concentre ses forces, sa chaleur, vers les parties centrales ; l'homme soumis au refroidissement comprend instinctivement le danger et il cherche à lutter contre le froid par un exercice violent, par une alimentation substantielle, par un habitat et des vêtements appropriés; si ces auxiliaires lui font défaut, il arrive un moment où il ne peut plus maintenir . sa température constante ; le sang refroidi à la périphérie n'est plus suffisamment réchauffé dans les parties profondes, la température générale s'abaisse; c'est à ce moment que se font sentir des frissons accompagnés de malaise, de défaillances. Le refroidissement des muscles dont la circulation se fait mal est rapide ; nous avons vu que le froid produisait sur les muscles le même effet que la fatigue (Marey); cette gêne apportée au fonctionnement régulier des muscles explique la lassitude extrême, le besoin presque insurmontable de repos, de sommeil, qu'éprouvent les malades : de là aussi les douleurs musculaires, les raideurs cataleptiformes, de là aussi cette démarche incertaine, titubante, qui a été comparée par plusieurs auteurs à celle de l'homme ivre. Les parties périphériques se refroidissent avant les parties centrales, les muscles des membres se paralysent avant ceux du tronc; les muscles des jambes faiblissent, le malade tombe et il lui est impossible de se relever, si l'on ne vient pas énergiquement à son secours pour rétablir la circulation périphérique et le fonctionnement des muselés. Une fois par terre, sur la neige, le malhenreux qui a été saisi par le froid continue à se refroidir plus rapidement encore : les muscles du tronc, ceux qui président à la respiration et le cœur lui-même se paralysent, la respiration se ralentit, les battements du cœur diminuent de fréquence et deviennent parfois irréguliers, la mort arrive doucement, au milieu d'un délire tranquille dû à l'anémie cérébrale, ou bien on voit survenir des attaques épileptiformes qu'il faut rattacher probablement à l'anémie bulbaire.
La mort par le froid, lorsque le corps est plongé dans l'eau très-froide, fait ressortir d'une façon plus nette encore l'influence paralysante du froid sur le système musculaire : les meilleurs nageurs se noient lorsqu'ils sont saisis par le froid. Le prince Poniatowski périt ainsi dans la rivière du Heister en sortant de Leipzig. « Un grand nombre de nos compatriotes qui savaient nager auraient probablement pu se sauver au passage de la Bérézina, si l'eau de cette rivière n'avait été sur le point d'être entièrement gelée (elle fut prise la même nuit). A peine ces malheureux étaient-ils entrés dans le fleuve que leurs membi'es étaient frappés de roideur, et ils étaient morts sans doute avant d'être noyés ; car on en a vu qui avaient péri au milieu des glaçons entre lesquels ils étaient en quelque sorte suspendus » (Larrey, op. cit., t. IV, p. loi). Le pouvoir conducteur de l'eau étant bien plus considérable que celui de l'air, on comprend pourquoi la mort par le froid est bien plus rapide dans le premier de ces fluides.
Horvath a bien compris l'importance de l'action du froid sur le système musculaire, et c'est à cette action qu'il attribue la mort par le froid chez les grenouilles.
Le trouble apporté par le froid dans le fonctionnement des muscles de la respiration et du cœur est suivant nous la principale cause des lésions de vascularisation notées par les auteurs. L'affaiblissement du cœur doit avoir pour effet
172 FROID (pathologie).
d'entravei^ la circulation dans les poumons et dans l'encéphale et l'on conçoit que, suivant les cas, suivant l'état d'anémie ou de pléthore des sujets, suivant la rapidité avec laquelle la mort a lieu, on puisse observer tantôt l'anémie et tantôt la congestion de l'encéphale ; il est possible aussi que l'impression du san" refroidi détermine la contraction des vaisseaux du cerveau et, par suite, l'anémie cérébrale.
En somme, dans bon nombre de cas, le froid paraît amener la mort en agissant sur les muscles ; au point de vue physiologique, on pourrait donc ranger le froid à côté de la chaleur qui, d'après les recherches de Cl. Bernard, est assimi- . lable à un poison des muscles ; mais le mécanisme de la mort par le froid peut être tout différent de celui qui est exposé plus haut.
Une brusque congestion pulmonaire peut déterminer une mort rapide ; c'est ce qui arrive souvent chez les ivrognes lorsqu'ils restent exposés par un froid très-vif sur une route, dans un fossé où ils ont roulé ; c'est ce qui arrive aussi quelquefois chez les individus qui en pleine digestion se plongent dans l'eau froide.
La mort peut avoir lieu par syncope, très-brusquement, surtout chez des individus affaiblis par l'inanition, par les fatigues et les privations de toute sorte, comme l'étaient nos soldats pendant la retraite de Russie. Chossat a noté que les animaux soumis à l'inanition et arrivés à cette dernière période où le refroidissement augmente rapidement étaient très-sujets à la syncope , il suffisait quelquefois de l'introduction du thermomètre dans l'anus pour déterminer cet accident.
Nous avons vu que, lorsqu'un individu engourdi par le froid est transporté sans transition dans un endroit fortement chauffé, il peut succomber trèsrapidement avec des symptômes asphyxiques. Peut-être la mort arrive-t-elle ici par le même mécanisme que chez les individus soumis à une décompression brusque après avoir séjourné dans l'air comprimé ; on sait que dans ce cas la mort se produit par des embolies aériennes qui viennent obstruer les capillaires du poumon (Hameaux, P. Bert.) ; chez l'individu congelé qu'on transporte tout à coup dans une pièce chaude, les gaz contenus en excès dans le sang tendent tout à coup à s'échapper et peuvent obstruer les capillaires pulmonaires.
M. P. Bert a insisté avec raison pour qu'on sépare les effets des changements brusques de température de ceux des températures extrêmes : un poisson vivant dans de l'eau à 12° porté dans de l'eau à 28° meurt rapidement ; si l'on élève progressivement sa température, l'animal supporte sans souffrir 28° et ne succombe que vers 35°. De même on voit rapidement mourir un poisson qui d'une eau à 28° est porté brusquement à 12° (Soc. de Biologie, séance du 20 mai 1876).
Dans les cas oii des congestions pulmonaires se produisent à la suite de congélations partielles des extrémités on peut admettre que les choses se passent comme dans l'observation rapportée par M. Michel, c'est-à-dire que des embolies capillaires parties des veines thrombosées de la partie atteinte de sphacèle vont obstruer les capillaires pulmonaires.
Prophylaxie, traitement des accidents généraux de congélation. Pour la prophylaxie des accidents de congélation il faut partir de ce principe développé à plusieurs reprises dans le cours de cet article, que des hommes bien vêtus et bien nourris peuvent résister aux températures les plus basses ; il faut proportionner l'alimentation au degré de froid que doit supporter l'organisme ; si nos
FROID (pathologie). 173
soldats n'avaient pas été soumis à toutes sortes de privations, il est certain qu'ils auraient parfaitement résisté au froid pendant la campagne de Russie et devant Sébastopol; on doit, en un mol, écarter toutes les circonstances qui favorisent l'action du froid : ce que nous en avons dit plus haut nous dispense d'y revenir ici. Du vin, de l'eau-de-vie à petite dose, peuvent rendre de grands services, mais, pris à forte dose, les alcooliques, au lieu de fortifier l'organisme, le livrent sans défense aux atteintes du froid. L'exercice est indispensable, on doit résister au besoin de repos, de sommeil, si impérieux qu'il soit, et se rappeler que tout homme qui menacé de congélation s'arrête et s'endort est un homme mort.
Lorsqu'une partie du corps est engourdie par le froid, on doit se garder de la soumettre à l'action brusque de la chaleur, il faut la frotter avec de la neige ou de la glace, les frictions sèches conviennent aussi ; enfin on peut plonger la partie malade dans l'eau froide ; c'est par ce procédé, dit Larrey, que les Russes font dégeler le poisson.
Dans le cas d'asphyxie par le froid, le malade ne sera pas transporté dans une atmosphère chaude qui aggraverait infailliblement son état, si même elle n'amenait une mort immédiate. On fera avaler au malade quelques gorgées d'une boisson stimulante et on le frictionnera avec de la neige ou bien à sec. Les sinapismes, les ventouses, au besoin la saignée, seront employés pour combattre les congestions pulmonaires.
On trouvera à l'article Co-A'gélatio.\s les règles à suivre pour le cas de congélations partielles.
IL Rôle do froid d.vxs l'étiologie des maladies. Il est bien peu de maladies dans l'étiologie desquelles on ne fasse pas intervenir le refroidissement; c'est là une cause banale que les malades invoquent à tout propos ; on s'expose si souvent à des changements de température, à des refroidissements, qu'une maladie survenant, on peut toujours découvrir qu'on s'est refroidi dans tel ou tel moment; les médecins eux-mêmes ont souvent exagéré la nocuilé du froid et ont mis à son compte bien des maladies dans lesquelles il ne joue qu'un rôle tout à fait accessoire. L'étiologie de la plupart des maladies est si obscure qu'on est heureux de trouver une circonstance physique comme point de départ d'un mal auquel il faut trouver une cause. Nous tâcherons de limiter un peu mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici le rôle du froid dans l'étiologie des maladies, et de le préciser davantage.
Dans un grand nombre de cas, le froid n'agit que comme cause occasionnelle pour provoquer des maladies que l'organisme porte en germe et qui se sei'aient produites un peu plus tardivement peut-être, quand bien même le refroidissement n'aurait pas eu lieu; c'est ce qui arrive, par exemple, dans la goutte. Aujourd'hui que l'on connaît les causes de la goutte (diatlièse urique), aucun médecin ne soutient plus qu'un refroidissement peut donner lieu à un accès de goutte, mais c'était là une opinion très-répaudue autrefois et qui se retrouve encore dans des auteurs presque contemporains ; il est certain qu'un brusque refroidissement peut provoquer un accès chez un goutteux, mais il serait absurde de ranger le froid parmi les causes de la goutte. Ce qu'on ne fait plus pour la goutte, on le fait encore pour le rhumatisme articulaire aigu, que la plupart des auteurs rangent en tête des maladies a frigore, bien qu'il soit prouvé que le rhumatisme articulaire aigu est une maladie générale diathésique, souvent
174 FROID (pathologie).
héréditaire comme la goutte, et pouvant se produire en dehors de tout refroidissement.
Dans d'autres cas, le rôle pathogénique du froid est indirect ; le froid agit en modifiant les habitudes, en changeant le mode d'alimentation, mais on néglige les intermédiaires et on attribue au froid les maladies qui suivent son apparition ou qui se montrent avec une grande fréquence dans les saisons froides, dans les climats froids : c'est ainsi que quelques auteurs ont donné une place importante au froid parmi les causes des maladies typhoïdes et du scorbut. Ces maladies sont certainement plus communes dans les pays froids que dans les pays chauds, mais cela s'explique facilement et l'abaissement de la température n'intervient que d'une façon très-indirecte. Les habitants des pays froids sont généralement plus pauvres que ceux des pays chauds ou tempérés; ils vivent dans des habitations malpropres, qu'on n'aère pas à cause du froid extérieur, et les maladies typhoïdes, le typhus en particulier, trouvent là des conditions de milieu très-favorables à leur développement; c'est ce qui a lieu en Irlande et en Silésie. Les pays froids sont privés de végétaux frais pendant de longs hivers ; cette privation se faisait sentir surtout alors que la culture de la pomme de terre n'avait pas pris le développement qu'elle a aujourd'hui : de là l'endémicité du scorbut sur les bords de la mer Baltique.
Ce qui montre bien que le froid ne joue ici que le rôle de cause prédisposante, c'est que le typhus et le scorbut peuvent se montrer dans les pays chauds ; le typhus a régné en Algérie et au Mexique, le scorbut a été observé fréquemment sur des équipages privés de vivres frais qui naviguaient dans les mers intertropicales; il a été observé aussi dans quelques petits postes militaires de l'Algérie et des Indes, quand la chaleur avait détruit toute la végétation.
La fréquence de la scrofule, du rachitisme et de la tuberculose dans les pays froids, ne prouve pas davantage que le froid joue un rôle direct dans la pathogénie de ces maladies qui sont essentiellement des maladies de misère. Dans les climats froids, l'organisme a besoin d'une nourriture plus fortifiante que dans les pays chauds, et malheureusement cette nourriture est souvent insuffisante, trop peu réparatrice ; les hommes mal nourris et soumis à un climat rigoureux sont comme ces plantes qui végètent misérablement et se rabougrissent dans des terrains trop pauvres, les tissus mal nourris se prêtent à toutes les manifestations scrofuleuses ou tuberculeuses ; le squelette de l'enfant plie sous le poids du corps, les membres inférieurs s'infléchissent et la colonne vertébrale présente des incurvations désespérantes.
L'abus que l'on fait des boissons alcooliques dans les pays froids explique la fréquence de quelques maladies : la goutte, la cirrhose du foie et les néphrites chroniques se rencontrent en Angleterre, par exemple, bien plus que dans le midi de l'Europe; le froid donne à l'homme du Nord un goût instinctif et trèsprononcé pour les boissons fermentées; on ne saurait ranger pour cela la goutte, la cirrhose du foie et les néphrites chroniques, parmi les maladies a frigore.
Dans la pathogénie des hcmorrhagies, le froid ne joue encore qu'un rôle indirect; le froid produit, comme nous l'avons vu, le resserrement des vaisseaux périphériques, et par suite il augmente la tension du sang dans les parties internes; il en résulte que chez les sujets prédisposés, chez ceux dont les artères sont malades, qui sont porteurs, par exemple, d'anévrysmes capillaires du cerveau, le refroidissement peut occasionner une hémorrhagie cérébrale, mais toute
FROID (pathologie). 175
autre cause capable de produire une augmentation analogue de la tension intravasculaire aurait abouti au même résultat.
Après cette élimination des maladies dans l'étiologie desquelles le froid ne joue qu'un rôle très-indirect et tout à fait accessoire, nous restons encore en présence d'un grand nombre d'affections qui relèvent plus ou moins directement du froid, nous les diviserons en deux groupes :
1" Maladies produites par impression directe du froid.
2° Maladies produites par des refroidissements agissant à distance, la partie refroidie n'ayant pas de rapport direct avec celle qui devient malade.
1» Maladies produites yar V impression directe du froid, a. Maladies du tégwnent externe et du tissu celhdaire sous-cutané. Une des affections les plus communes qui naissent sous l'influence du froid est, sans contredit, l'érythème qui siège en général aux extrémités et qui a reçu le nom d'engelure; nous n'avons pas à décrire ici l'engelure, disons seulement qu'elle est probablement déterminée par l'action du froid sur les terminaisons des nerfs, d'où les démangeaisons insupportables qui l'accompagnent; dans l'onglée, les douleurs sont également très-vives. Les douleurs de l'engelure provoquent un aiflux du sang vers la partie malade, d'après l'axiome : ubi stimulus, ibifluxus, et des ulcérations à bords fongueux peuvent se produire, surtout chez les personnes lymphatiques ou scrofuleuses. Les expériences de Loven confirmées par celles de rirûnhagen ont démontré que l'irritation des nerfs sensitifs produisait la dilatation locale des artères souvent précédée par une conti'action passagère (Kœnigs, Med. Gesell, 1866).
Le froid humide peut donner lieu à des symptômes assez analogues à ceux de l'acrodynie. En Crimée, pendant l'hiver de 1854-1855, bon nombre d'hommes furent atteints de ces symptômes qui consistaient en fourmillements accompagnés de douleurs très-vives dans les extrémités ; on crut d'abord qu'il s'agissait tle la maladie décrite à Paris en 1828 sous le nom d'acrodynie, mais bientôt la plupart des médecins de Crimée abandonnèrent l'idée d'acrodynie, et reconnurent dans ces symptômes les effets locaux du froid humide ; c'est à cette dernière opinion que s'arrêtèrent Baudens, Scrive, Marmy, Quesnoy. Dans un rapport daté de Constantinople A janvier 1855, M. Fauvel écrit : « Je crois savoir à présent à quoi m'en tenir sur la nature de l'affection que j'ai signalée dans mon précédent rapport sous le nom d'acrodynie. Des faits analogues eu grand nombre se sont succédé sans interruption à chaque arrivage en Crimée en même temps que des cas de gangrène plus ou moins étendue des extrémités inférieures. 11 a été facile, par une étude attentive, d'acquérir la conviction que tous ces faits se rattachaient à une cause unique, savoir : l'action plus ou moins énergique du froid sur les extrémités inférieures » {Hist. méd. de la guerre d'Orient, p. 90). M. le docteur Tholozan presque seul a maintenu le diagnostic d'acrodynie qui avait été porté tout d'aborJ (Tholozan, de l Acrodynie, Gaz. méd. de Paris, 1861).
L'impression subite de l'eau froide peut amener un érythème o-énéral • quelques personnes sont prises régulièrement d'urticaire lorsque, au retour de l'été, elles commencent à prendre des bains froids. MM. Tourraine, Bedié, Granjux, Mestrude, Pugibet, Ballet, ont observé chez des soldats, aux bains froids, des accidents caractérisés par un érythème généralisé d'un rouo-e très-intense suivi bientôt de perte de connaissance chez quelques-uns {Rec. mém. méd. militaire, 1876, p. 577, et 1879, p. 202-209). Ces accidents ont été signalés
176 FROID (pathologie).
surtout chez des hommes qui, ne sachant pas nager, ne prenaient pas un exercice suffisant dans le bain. Ils se produisent d'autant plus facilement que l'eau est plus froide; ordinairement, le malaise et la syncope ne surviennent qu'après la sortie du bain et, à ce moment, les téguments pâlissent. MM. Granjux et Mestrude attribuent les troubles nerveux à la paralysie exagérée des vaso-moteurs périphériques suivie d'un brusque reflux du sang de la périphérie au centre.
Les individus qui sont pris de ces érythèmes généralisés peuvent se noyer, s'ils sont à l'eau au moment où se produit la lipothymie, il faut donc se hâter de les en faire sortir.
L'anasarque a frigore sans albuminurie n'est pas extrêmement rare, j'ai eu l'occasion d'en observer un certain nombre d'exemples; dans tous les cas les malades ont guéri.
Fodéré dit avoir vu plusieurs fois des hommes robustes devenir tout à coup hydropiques pour s'èlre exposés au froid ou pour avoir passé à gué une rivière le corps étant couvert de sueur.
M. E. Besnier (art. A^asauque de ce Dictionnaire) explique l'anasarque a frigore par un trouble de l'innervation du système capillaire superficiel, il y aurait dilatation des capillaires de la peau par épuisement de la contractilité, et transsudalion de quelques éléments du sérum. Peut-être aussi, la tension vasculaire étant augmentée tout à coup, il en résulte un obstacle à l'écoulement de la lymphe dans les veines sous-clavières ; la sérosité, qui d'ordinaire est résorbée par les lymphatiques, s'accumulerait alors dans le tissu cellulaire et quelquefois dans les séreuses. L'augmentation de pression dans les veines a pour effet d'accroître la quantité de lymphe charriée par les lymphatiques dans une proportion considérable; après la ligature du plexus pampiniforine, Tomsa et Ludwig ont vu la quantité de lymphe venant du testicule augmenter dans la proportion de oO pour 100 (Ludwig, OEsterr. Jahrb., 1863). Le froid en augmentant tout à coup la tension intra-vasculaire donne lieu par conséquent à une production exagérée de lymphe en même temps que l'écoulement de celle-ci devient plus difficile.
Le froid par son action prolongée fait perdre aux muscles des parois vasculaires leur contractilité et même leur tonicité, ce qui permet encore de comprendre la formation des œdèmes a frigore; d'après les expériences de Ranvier, on peut jlroduire l'œdème par la section des nerfs vaso-moteurs. On a comparé non sans raison l'oedème a frigore au rhumatisme des séreuses.
Il existe des faits d'anasarque sans albuminurie qui se sont terminés par des albuminuries en quelque sorte critiques (Becquerel et Rodier, Gallard). On peut se demander si cela ne tient pas à ce que l'albumine transsudée subit une modification qui la rend impropre à être assimilée (Verstraeten, Da froid considéré comme cause de maladie. Bruxelles, 1875) ; il faut tenir grand compte aussi de l'excès d'albumine qui se trouve dans le sang au moment de la résorption ; on peut comparer cette albuminurie consécutive à l'anasarque à celle qui se produit lorsqu'on ingère une grande quantité de blancs d'œuf (Calmettes) .
Les conjonctivites prennent souvent naissance à la suite de l'action directe du froid sur le globe de l'œil ; il suffit à quelques personnes d'être exposées à un courant d'air pour qu'elles voient se produire très-i apidement une oplithalmie catarrhale ; le froid agit sans doute en provoquant une irritation qui elle-même détermine un afflux sanguin, le mécanisme est le même que pour l'engelure, bien que cette comparaison paraisse au premier abord singulière. Les ophthal-
FROID (pathologie). il!
mies se développent souvent aussi sous l'influence d'un refroidissement général ou bien à la suite du refroidissement d'une partie éloignée, des pieds, par exemple ; nous reviendrons plus tard sur ces actions à distance.
b. Maladies des nerfs superficiels. C'est un fait bien connu que le froid est une des causes les plus communes des névralgies et des paralysies périphériques. Lorsqu'on reste exposé pendant quelque temps à un courant d'air froid qui \'ient frapper l'un des côtés de la face, il n'est pas rare de voir survenir très-rapidement une névralgie du trijumeau ou une paralysie du nerf facial du côté qui a subi le refroidissement.
La paralysie a frigore de la septième paire est une des plus communes ; Duclienne de Boulogne a toujours constaté dans cette forme qu'il a eu, dit-il, l'occasion d'observer plus de deux cents fois, l'affaiblissement ou l'abolition de la contractilité des muscles paralysés, tandis que dans l'hémiplégie faciale de cause cérébrale, telle qu'on la rencontre, par exemple, à la suite de l'hémorrhagie cérébrale, la contractilité musculaire ett intacte (Duclienne de Boulogne, De l'Electrisat. loc, o* édit., p. 852). La perle rapide de la contractilité électrique n'est pas un caractère général des paralysies a frigore, elle se rattache très-probablement à une disposition spéciale au nerf facial et à la compression qu'il doit subir à son passage dans un étroit canal osseux dès qu'il augmente de volume,
La paralysie du nerf radial est produite en général par l'impression du froid humide (d'un courant d'air froid, par exemple, sur l'avant-bras) ; Duchenne, qui avait observé une centaine de fois la paralysie a frigore du nerf radial, résume ainsi l'étiologie de cette maladie : a Dans presque tous les cas, l'action prolongée d'un léger refroidissement sur l'avant-bras a produit immédiatement la paralysie complète du nerf radial et, chose singulière, presque toujours pendant le sommeil... Des ouvriers se sont endormis, par exemple, sous un hangar, pour faire leur sieste selon leur habitude générale, l'un des bras ordinairement nu étant exposé à un courant d'air, tantôt les bras croisés pendant la station assise et tantôt l'un de ceux-ci soutenant la tète ou appuyé sur le sol frais ou humide; ils sont restés dans cette position une heure ou deux; c'est à leur réveil qu'ils se sont vus paralysés de ce bras » [op. cit., p. 705). Dans la paralysie a frigore du radial les muscles paralysés ne perdent pas leur contractilité électrique.
Les névralgies a frigore les plus communes sont celles de la face (névralgie du trijumeau, névralgie cervico-occipitale), parce que la face est une des parties du corps les plus exposées aux refroidissements. La névralgie sciatique est commune chez les personnes qui, comme les militaires, doivent souvent coucher sur le sol froid et humide. La névralgie intercostale a frigore est aussi assez commune ; c'est généralement pendant le sommeil que le froid agit sur les nerfs intercostaux, et, comme on s.e couche généralement sur le côté droit, c'est le côté gauche, le plus exposé au refroidissement nocturne, qui est le plus souvent atteint; c'est là, croyons-nous, une des causes de la plus grande fréquence des névralgies intercostales à gauche.
Les paralysies périphériques a frigore ne s'accompagnent pas d'ordinaire des symptômes de la névrite : ainsi la paralysie a frigore du radial se produit trèsrapidement sans douleur ; les malades s'endorment bien portants et, au bout de quelques heures, ils s'aperçoivent que l'un de leurs bras est paralysé ; ils ne souffrent pas en général ; il est bien difficile d'admettre qu'une lésion inflam-
DICT. ENC. 4° SÉR. YL 12
178 FROID (pathologie).
matoire évolue aussi rapidement et sans douleur, alors que la douleur est le symptôme le plus constant de la névrite.
A propos d'un cas de paralysie a frigore du nerf radial, M. le professeur Yulpian a émis l'hypothèse que le froid agissait sur les plaques terminales de& nerfs musculaii'es en détruisant l'union du muscle avec le nerf à la façon du curare. Comment se fait-il alors que le froid limite exactement son action aux muscles innervés par un même nerf comme le radial, tandis que les muscles voisins innervés par d'autres nerfs sont épargnés? Il est bien plus probable que le refroidissement influence le tronc nerveux lui-même, qu'il détermine, par exemple, une altération de la myéline, altération qui peut se produire très-rapidement et se réparer de même, quand elle n'est pas trop profonde.
Billrolh, parlant de la paralysie a frigore du nerf facial, dit qu'il faut admettre que des changements moléculaires se sont opérés dans la substance nerveuse {Pathol. chir. génér., p. 511).
Dans l'observation de M. Michel résumée plus haut, le froid avait produit^ outre une congélation des pieds, une paralysie de la portion motrice de la branche postérieure du nerf radial à l'avant-bras droit ; à l'autopsie, M. Michel trouva une altération de la myéline consistant en une segmentation très-prononcée avec tendance à la transformation granuleuse ; il est vrai de dire que ces^ altérations ne parurent pas convaincantes à M. Morel. L'époque tardive des autopsies place l'observateur dans de mauvaises conditions pour étudier les altérations des nerfs ; vingt-quatre heures après la mort, la myéline a toujours subi une segmentation plus ou moins prononcée, et il est difficile de faire la part de l'état pathologique et des altérations cadavériques.
Nous avons vu plus haut que des segments de nerfs soumis à la congélation, sur l'animal vivant, puis plongés dans l'acide osmique, présentaient des altérations manifestes, mais la congélation n'est pas nécessaire pour donner lieu aux paralysies périphériques.
De véritables névrites peuvent se développer sous l'action du froid ; les expériences de Mitchell citées plus haut démontrent que le nerf soumis au refroidissement devient le siège d'une congestion vive au moment où il se réchauffe, et l'on conçoit que cette congestion puisse aller jusqu'à l'inflammation. Les névrites a frigore du nerf sciatique ne sont pas très- rares ; elles se distinguent des névralgies proprement dites par la persistance des douleurs, par la longue durée de la maladie, et surtout par l'existence de troubles trophiques. Le rhumatisme deltoïdien doit être rapporté le plus souvent à une névrite du nerf circonflexe (Duchenne, op. cit., p. 095).
Le froid peut provoquer encore des anesthésies périphériques ; au sortir d'un bain très-froid la peau est insensible, si bien que, par des frictions trop énergiques, on peut enlever l'épiderme sans être averti parla douleur; chez les laveuses, qui ont presque toujours les mains dans l'eau froide, on observe souvent de l'anesthésie des mains et des avant-bras ; il est probable qu'ici le froid agit sur les terminaisons des nerfs sensitifs, l'anesthésie n'occupe pas exclusivement les régions innervées par tel ou tel nerf.
Binz a décrit sous le nom à'anesthésie périphérique généralisée le cas d'une jeune fille qui, après avoir dormi la nuit près d'une fenêtre ouverte, fut atteinte d'une anesthésie généralisée qui s'étendait même aux muqueuses; la sensibilité reparut au bout de huit jours. Worms a observé sur un soldat, à la suite d'un refroidissement, un fait analogue. La paralysie de la sensibilité peut affecter
FROID (pathologie). 179
la torme paraplégique (Rosenthal). Romberg, Meyer, Kaulich, Griffilh, Christophers, ont cité également des exemples d'anesthésie a frigore.
Des troubles vaso-moteurs très-persistants peuvent être la conséquence de l'action du froid. Nolbnagel a observe les symptômes suivants chez des femmes à la suite du séjour prolongé des mains et des avant-bras dans l'eau froide : engourdissement et raideur des membres, douleurs névralgiques, diminution manifeste de la sensibilité, difficulté pour les petits mouvements, pâleur des doigts et des mains, abaissement réel de la température.
C'est aussi à un spasme des vaso-moteurs qu'il faut attribuer les crampes éprouvées par le malade dont Onimus a rapporté l'observation, crampes survenues à la suite de bains de pieds très-froids ; les mcdlets devenaient par instants durs, blancs, froids; on n'y apercevait plus trace de circulation, et le malade devait rester au repos jusqu'à ce que la circulation se fût rétablie (Soc. de biologie, 1877).
D'après Graves, les irritations produites par le froid sur un point du système nerveux périphérique peuvent se propager aux centres nerveux et se généraliser : quand on manie de la neige, les parties refroidies perdent leur sensibilité, puis leur motilité, mais la paralysie ne se limite pas aux mains, elle s'étend aux muscles de l'avant-bras qui ont été«protégés cependant contre le refroidissement direct; Graves cite l'exemple d'un homme atteint de paraplégie pour avoir eu les pieds exposés au froid et à l'humidité (Graves, Clinique, traduction, t. I, p. 644). L'idée de Graves mérite d'être prise en sérieuse considération; il est probable que certaines altérations des nerfs périphériques peuvent de\ enir ascendantes et donner lieu à des maladies des centres cérébi'o-spiuaux ; c'est probablement ainsi que se développent le tétanos et la rage : or il est à noter que le froid peut donner lieu à des phénomènes nerveux qui se rapprochent beaucoup de ceux qui sont propres à ces deux maladies (Verstraeten, op. cit.).
c. Maladies des voies respiratoires. Le coryza, la laryngite, la bronchite, se développent tantôt sous l'action directe de l'air froid qui pénètre dans les voies respiratoires, tantôt sous l'influence d'un refroidissement agissant à distance. Nous n'avons à nous occuper pour le moment que des maladies produites par l'action directe du froid.
Les bronchites et les laryngites sont très-communes dans les pays froids, on les observe chez des individus qui sont bien couverts, qui évitent toutes les causes de refroidissement, et qui ne sont nullement prédisposés aux maladies de la muqueuse respiratoire, si bien qu'il est difficile de ne pas accuser l'entrée de l'air froid dans les voies aériennes d'être la cause de ces accidents, M. le docteur Gallerand, rendant compte de deux expéditions dans l'Océan glacial arctique, écrit : « Il y a eu tel moment où les trois quarts de notre équipage toussaient d'une manière fatigante ; je n'ai inscrit sur mon cahier de visite que les bronchites avec fièvre et assez intenses pour exiger des soins réguliers; il s'en trouve cent dix seulement à bord de la Ctéopâtre. Si l'on ajoute à ce chiffre trente-deux cas d'angines assez graves, on arrive pour ces deux maladies seulement à un total de cent quarante-deux hommes qu'il a fallu exempter au moins d'une partie du service » {Considérât, gén. sur la navigation dam V Océan glacial arctique. In Nouv. ann. de la marine, 1858).
Le froid irrite par son contact les muqueuses laryngée et trachéale, qui s'enflamment, comme le fait la conjonctive exposée à un courant d'air froid.
180 FROID (pathologie).
L'air est réchauffé lorsqu'il atteint les petites bronches et les alvéoles pulmonaires : aussi est-il rare de voir la broncho-pneumonie ou la pneumonie se développer sous l'influence directe du froid. La pneumonie n'est pas, comme la laryngite, l'angine et la bronchite, une maladie des pays froids; on a même rarement l'occasion de l'observer dans les expéditions aux régions polaires. La pneumonie, très-rare dans les climats polaires, dit Grisolle ( Traité du la pneumonie, J864, p. 119), augmente de fréquence à partir du 60'^ degré de latitude nord; peu fréquente en Suède et en Norvège, elle devient commune en Allemagne, en Angleterre et en France, puis elle redevient plus rare à mesure qu'on s'avance vers les régions tropicales. Nous aurons à rechercher plus loin si la pneumonie, qui succède rarement à l'impression directe du froid sur l'appareil respiratoire, est plus souvent causée par l'action du froid à distance.
La pleurésie se développe souvent à la suite d'un refroidissement, mais on ne saurait admettre, au moins dans la grande majorité des cas, qu'il s'agit d'une action directe du froid : nous n'avons donc pas à nous en occuper ici, non plus que de la péricardite a frigore.
d. Maladies des voies digestives. L'ingestion d'eau glacée en grande quantité peut amener des accidents du côté des voies digestives; on éprouve de l'anxiélé, du malaise, de la pesanteur épigastrique, des nausées, des vomissements, des sueurs froides ; la face pâlit, et quelquefois il se produit une syncope.
Des accidents cholériformes peuvent également survenir. En 1825, un grand nombre de personnes furent atteintes à Paris des symptômes du choléra simple, on les crut empoisonnées ; une enquête démontra que la cause de ces accidents était dans les boissons glacées, dont les chaleurs excessives avaient rendu l'usage presque général. Tous les ans, aux mois d'août et de septembre, quelques cas de diarrhée cholériforme sont signalés chez les personnes qui ont bu de l'eau froide sans ménagements. On connaît depuis longtemps l'influence du refroidissement et des excès de toute sorte sur l'apparition du choléra nostras. Bien entendu, ces diarrhées cholériformes, qui se développent à la suite de l'ingestion d'eau glacée, n'ont rien de commun avec le choléra indien ; l'ingestion de boissons froides en grande quantité peut être une cause occasionnelle du choléra vrai, mais rien de plus.
2" Maladies produites par des refroidissements agissant à distance. Un refroidissement portant sur telle ou telle partie du corps peut dans certains cas produire une inflammation d'un organe éloigné du point refroidi. C'est ainsi qu'un refroidissement des pieds peut provoquer l'apparition d'une laryngite, d'une angine, d'une pleurésie ou d'une entérite.
Les auteurs se sont ingéniés à trouver une explication rationnelle de cette action du froid à distance ; les principales théories émises à ce sujet peuvent se résumer ainsi :
a. Le froid venant à supprimer tout à coup la sécrétion cutanée, il y a accumulation dans l'économie d'un principe toxique, phlogogène, qui donne lieu à l'inflammalion de telle ou telle partie.
b. Lorsqu'à la suite d'un relroidissement une sécrétion, une hémorrhagie physiologique, une ii'ritation patliologique ancienne, sont supprimées, on peut voir survenir une métastase sur un organe éloigné.
c. Le refroidissement d'une partie du corps amenant le refoulement du sang
FROID (pathologie). 181
vers les parties non refroidies, il peut en résulter une liyperémie, une congestion ou une inflimmalion de ces parties.
(/. Le froid agit sur les nerfs de la partie soumise au refroidissement et modifie par action réflexe la circulation des organes éloignés.
Les théories sur la métastase sont aujourd'hui complètement abandonnées et, si l'on emploie encore le mot de métastase, c'est seulement pour exprimer un fait, pour indiquer qu'une maladie a donné lieu à des localisations morbides sur des points éloignés de son lieu d'origine; c'est ainsi qu'on dit encore: orchite métastatique, abcès métastatiques, pour désigner l'orchite consécutive aux oreillons et les abcès que l'infection purulente fait naître dans les viscères ; personne ne se contente plus aujourd'imi de cette prétendue théorie de la métastase, qui n'est en somme que la constatation d'un fait et qui n'explique rien. Quant à la théorie du refoulement du sang des parties refroidies vers celles qui ne le sont pas, comme il ne s'agit pas d'un simple refoulement mécanique, mais d'un phénomène complexe placé sous la dépendance du système nerveux vaso-moteur, on peut la faire rentrer dans la quatrième classe et réduire ainsi à deux les théories des accidents pioduits à distance par le refroidissement :
Théorie humorale, qui fait jouer le principal rôle à l'altération des liquides.
Théorie nerveuse, qui explique tout par des actions réflexes.
La théorie humorale, qui a régné pendant longtemps, attribuait à la suppression des sueurs le rôle le plus important dans la pathogénie des inflammations consécutives aux refroidissements ; les matières excrémenlitielles de la sécrétion cutanée, en rentrant dans la circulation, déterminaient une altération du sang et des humeurs, et les inflammations étaient une des conséi|uences de cette altération ; l'expression de sueur rentrée est encore en usage dans le public, et les malades invoquent à chaque instant cette étiologie humorale. Iluxham explique ainsi qu'il suit l'action du froid dans la pathogénie des maladies de poitrine : la peau devient plus sèche, les pores s'oblitèrent, la transpiration diminue et ne laisse exhaler que la partie la plus atténuée des humeurs, le sang s'épaissit, devient visqueux, et la circulation pulmonaire s'embarrasse {Dissert, sur les pleurésies et les péripneumonies, traduct. in Encyclop. des se. méd., p. 418).
Sous l'influence du froid de l'hiver, dit Sydenham, le sang devient visqueux, les esprits sont comme emprisonnés, et au printemps, lorsqu'ils font effort pour se dégager, ils produisent une ébullition, d'où les fièvres de printemps (Sydenham, traduct. in Encyclop. des se. méd., p. 51). Sous le nom de fièvre d'hiver, Sydenham décrit plus loin [op. cit., p. d83) une maladie qui est causée par l'impression de l'air froid sur la peau : les pores de la peau se bouchent, dit-il, et empêchent la transpiration, le sang surchargé de sérosité se corrompt facilement. La fausse péripneumonie, dit-il encore [op. cit., p. 195), est causée par une abondance d'humeur pituiteuse que le froid de l'hiver a amassée dans le sang et qui s'est ensuite jetée sur les poumons.
Malheureusement pour la théorie humorale, la chimie a été impuissante jusqu'ici à découvrir les prétendues altérations du sang et des humeurs qui se produiraient sous l'influence de la rétention de la sueur, tandis que la physiologie mettait au jour un certain nombre de faits favorables à la théorie nerveuse : aussi la plupart des auteurs modernes ont-ils abondonné la théorie humorale et nié l'importance de la suppression de la sueur dans l'étiologie des maladies inflammatoires a frigore. D'après Zeissl, la cessation de la sécrétion
182 FROID (pathologie).
de la sueur est une suite du refroidissement ; elle n'est pas la cause des maladies catarrhales ou rhumatismales {Handb. der spec. Path. und Therap. v. VircJiow, III, Bd.) ; pour la plupart des auteurs modernes, la sueur ne fait que favoriser le refroidissement en absorbant du calorique par son évaporation, elle n'a qu'un rôle physique peu important, au lieu du rôle chimique que lui attribuaient les humoristes.
Billrolh est un des rares auteurs qui penchent encore vers la théorie humorale du refroidissement : « Je ne crois pas impossible, dit-il, que, lorsque la peau en transpiration est frappée par un courant d'air froid, de nouvelles transformations chimiques se développent ou que des produits d'élimination soient retenus dont l'introduction dans le sang exerce, à la manière des virus, une action pblogogène, tantôt sur un organe, tantôt sur l'autre » {op. cit., p. 512).
La théorie nerveuse du refroidissement repose sur la physiologie des nerfs vaso-moteurs ; elle est calquée sur celle des congestions réflexes qui succèdent à l'irritation, quelle que soit sa cause. L'irritation qui porte sur un point quelconque delà peau ou des muqueuses est transmise, dit M. Vulpian, au centre d'action tonique (placé dans l'axe bulbo-spinal) des fibres vaso-consirictives de cette région des téguments ; elle produit dans ce centre une modification fonctionnelle qui a pour effet une abolition passagère de l'état de demi-activité qui constitue la tonicité vasculaire. De là, cessation temporaire du tonus vasculaire dans les points qui ont été irrités, dilatation paralytique des petits vaisseaux, congestion locale (Vulpian, Leçons sur V appareil vaso-moteur, t. II, p. 471). Ailleurs, M. Vulpian explique ainsi la production de la méningite a frigore : Toutes les fibres nerveuses peuvent, dit-il, jouer le rôle de fibres trophiques par rapport aux éléments anatomiques auxquels elles se rendent; cela étant admis, il est permis de penser que l'irritation due au froid agissant sur les extrémités périphérifiues des nerfs cutanés peut troubler la nutrition des parties de la moelle d'où naissent les fibres sensitives destinées, aux méninges et déterminer ainsi une perturbation plus ou moins vive de la nutrition intime des éléments anatomiques de ces membranes, perturbation qui constitue ïirritus inflammatoire. Celte théorie de la méningite a frigore est applicable à toutes les inflammations produites par le froid agissant à distance (Vulpian, Malad. du Syst. nerv., 1877, p. 154). On comprend que, sous l'influence de certaines prédispositions individuelles, l'irritation due au froid ne donne plus lieu à la congestion des parties refroidies, et qu'elle agisse sur des organes plus ou moins éloignés au moyen d'un phénomène réflexe. On a beaucoup abusé des actions réflexes dans ces dernières années, ce n'est pas une raison pour tomber dans un excès opposé; l'existence des phénomènes réflexes n'est pas contestable, et l'on doit admettre comme démontré que l'irritation produite par le froid peut réagir sur un organe éloigné et modifier sa circulation, ainsi que cela a lieu dans l'expérience de MM. Tholozan et Brown-Séquard.
Cette explication serait satisfaisante, s'il existait un rapport constant entre la partie refroidie et l'organe interne atteint par l'inflammation ; ce rapport existe assez souvent : le refroidissement du cou produit en général la laryngite, celui de la poitrine le catarrhe bronchique, celui du ventre la diarrhée ; mais il s'en faut que ce soit là une règle générale, et chacun sait que le refroidissement des pieds peut donner lieu tantôt à une laryngite ou à une angine, tantôt à une pleurésie, tantôt à la diarrhée, etc.. D'où vient donc qu'une même cause puisse produire des effets aussi différents ? D'oii vient que, sur dix personnes
FROID (pathologie) 185
qui se refroidissent en sortant d'une salle de spectacle, par exemple, il n'y en a pas deux qui contractent la même affection ? Quelques auteurs ont invoqué une prétendue spontanéité de l'organisme humain ; ^organisme réagit d'une façon inconsciente contre les agents morbifiques qui l'assiègent, cela est trop évident pour qu'il soit nécessaire de réfuter la théorie vitaliste de la spontanéité de l'organisme. C'est aux prédispositions individuelles qu'il faut demander l'explication de ces effets variés d'une même cause. Ces prédispositions tiennent : à i'âge, au sexe, au tempérament, aux maladies antérieures qui ont laissé une disposition à de nouvelles manifestations, cela tient enfin à la faiblesse congénitale ou acquise de telle ou telle partie de l'organisme. « Chaque personne a sa manière habituelle d'être malade, dit Broussais, et il y a des idiosyncrasies qui disposent à telle forme d'inflammation plutôt qu'à telle autre. »
Chaque personne a ses points faibles, et c'est sur ces points que se localisent les inflammations lorsque l'organisme est soumis à l'action brusque du froid. Il est facile de comprendre pourquoi chez un goutteux ou chez un rhumatisant le froid provoque une attaque de goutte ou de rhumatisme; une fois l'idée de diathèse admise, on n'a pas de peine à comprendre que le froid joue le rôle de cause occasionnelle, comme peuvent le faire la fatigue ou le traumatisme. On s'explique plus difticilemeiit la susceptibilité que présente tel ou tel organe suivant les individus : comment se fait-il que le refroidissement produise toujours des angines chez l'un, des coryzas chez l'autre, de la diarrhée chez un troisième? Il faut bien admettre qu'il y a chez ces malades un organe particulièrement faible, qui offre plus de prise, qui a plus de susceptibilité que les autres. Ces idiosyncrasies, comme on les appelle, tiennent peut-être à des dis positions particulières des vaso-moteurs qui présentent un développement plus ou moins considérable dans tel ou tel organe suivant les individus. La richesse du réseau capillaire superficiel est très-variable ; chez les uns la peau est trèscolorée, chez d'autres elle est très-pâle ; chez les uns la peau rougit à chaque instant, chez d'autres la tonicité des vaisseaux paraît être plus grande et leur paralysie est plus difficile à produire : pourquoi la disposition des réseaux vasculaires profonds n'offrirail-elle pas des différences analogues d'un individu à un autre?
Le fait suivant montre bien l'influence que l'état des vaso-moteurs exerce sur la localisation des inflammations a frigore. Claude Bernard, voulant étudier les effets de l'inanition, abandonna sans nourriture plusieurs chiens qui avaient servi à des expériences sur le grand sympathique. Ces animaux succombèrent rapidement et tout à fait inopinément par un froid assez vif ; à l'autopsie, on trouva chez l'un une pneumonie, chez le second une pleurésie, une entérite chez les deux derniers ; ces lésions correspondaient aux départements du grand sympathique qui avaient été intéressés dans les expériences antérieures, on •avait donc créé, par la section des branches du grand sympathique, une véritable prédisposition morbide (Cl. Bernard, Leçons de pathol. expér., 1872, p. 30).
Les climats ou les saisons, par les modifications qu'ils impriment à l'organisme, créent aussi des prédispositions morbides. Dans les pays froids l'homme doit lutter sans cesse contre le refroidissement, les combustions internes sont augmentées, et les poumons, pour permettre le renouvellement de l'oxygène du sang et l'élimination de l'acide carbonique, doivent fonctionner avec un surcroît d'activité ; les phénomènes inverses se produisent dans les climats chauds : pour
184 FROID (pathologie).
rafraîchir le corps la transpiration s'exagère, le travail de l'appareil respiratoire diminue, mais les déchets re'sultant d'une combustion incomplète tendent à s'accumuler dans le sang et, comme le foie est chargé de les éliminer, sa fonction excrémentiliellc prend une importance nouvelle. Prédominance des fonctions pulmonaires dans les pays froids, de celles du foie et de la peau dans les pays chauds, telles sont les modifications principales que les climats apportent dans l'économie, et, comme les organes les plus actifs sont ceux qui reçoivent le plus de sang et qui s'enflamment le plus facilement, on comprend pourquoi les affections thoraciques dominent dans les pays froids, tandis que dans les pays chauds les maladies de la peau et du foie s'observent avec une grande fréquence.
L'influence des saisons rappelle de loin celle des climats, ce sont les maladies inflammatoires des organes thoraciques tjui dominent en hiver, tandis qu'en été on voit survenir bien plutôt, sous l'influence des refioidissements, des maladies des organes abdominaux.
L'influence du froid peut se faire sentir aussi bien en été, par les temps les plus chauds et dans les régions équatoriales, qu'en hiver et dans les régions polaires; on peut même dire que l'influence des refroidissements sur l'organisme est plus considérable dans les pays chauds, lorsque des nuits fraîches succèdent à des journées brûlantes, que dans les pays froids, lorsque la température est uniformément basse. Quelques auteurs ont pu soutenir que le froid en lui-même était un agent pathologique fort peu à craindre et qu'il fallait accuser presque exclusivement les variations atmosphériques; il y a certainement lieu de distinguer l'action du froid absolu, c'est-à-dire du refroidissement continu et assez considérable, de celle du froid relatif résultant d'un abaissement brusque de la température. Les maladies qui naissent sous cette dernière influence sont, croyons-nous, les plus fréquentes, mais c'est aller trop loin que d'exonérer le froid en lui-même de toute influence nuisible ; les bronchites et les laryngites si communes dans les régions polaires, les névralgies, les paralysies périphériques qui succèdent si souvent à l'action d'un courant d'air froid, démontrent que c'est bien le froid en lui-même qui est coupable indépendamment des variations atmosphériques étendues.
Nous avons étudié plus haut l'action directe du froid comme cause de maladies, nous devons maintenant passer en revue les maladies qui se développent le plus souvent à la suite de refroidissements agissant sur l'ensemble de l'économie ou portant sur une région éloignée de l'organe atteint par la maladie; nous nous contenterons d'examiner d'une façon générale le rôle du froid sur les groupes morbides qui en relèvent le plus directement ; une étude de l'action du froid dans chaque maladie en particulier nous entraînerait trop loin et ferait du reste double emploi avec les considérations étiologiques qui accompagnent l'histoire de chaque maladie dans ce Dictionnaire.
a. Maladies du système nerveux produites par T action du froid à distance. Nous avons vu que, d'après Graves, des lésions périphériques produites par l'impression du froid pourraient devenir ascendantes et gagner les centres nerveux; il est certain que la névrite a de la tendance à devenir ascendante, et l'explication de Graves est admissible dans quelques cas de myélite chronique a frigore; mais, lorsqu'une myélite aiguë ou une méningite se développent à la suite d'un refroidissement brusque, les symptômes de l'affection centrale de la moelle ou de ses enveloppes suivent de trop près l'action du froid pour qu'on puisse songer à une altération nerveuse propagée par continuité de tissu jus-
FROID (pathologie). 185
qu'aux centres, il faut bien admettre une action à distance. Le refroidissement brusque est une des causes les plus communes de la myélite antérieure aiguë chez l'adulte : témoin ce Russe dont parle Duchenne de Boulogne, qui fut frappé de paralysie atrophique après s'être couché nu dons la neige ; témoin encore les faits rapportés par Kussmaul, Cuming, Bcrnhardt, et par nous {Progrès médical, 1876). Le froid peut produire aussi des accidents analogues h. ceux qui caractérisent la paralysie ascendante aiguë (Leyden, traduction de Richard et Viry, 1879, p. 502).
Brown-Séquard range le froid parmi les causes principales des paraplégies réflexes; l'excitation du froid portant sur les nerfs cutanés aurait pour effet d'amener l'ischémie de la moelle par action réflexe sur les vaso-moteurs et par suite la paraplégie (Brown-Séquard, Leçons sur les paraplégies. Traduct. de Gordon, 1865, p. 98). Il est tout à fait improbable qu'une excitation passagère comme l'est celle du froid puisse déterminer une contraction permanente des vaisseaux de la moelle et une paraplégie par ischémie, qui persiste pendant des mois ou des années. Le chapitre des paraplégies réflexes tend du reste à se restreindre de plus en plus à mesure que les progrès de l'histologie permettent d'étudier plus complètement les altérations de la moelle.
Frinberg, en projetant à plusieurs reprises un jet d'éther sur la région racliidienne d'un lapin, aurait réussi à provoquer une myélite ; cette expérience a été répétée sans succès dans le laboratoire de M. Vulpian. On traite souvent la chorée par des pulvérisations d'éther le long de la colonne vertébrale, et jusqu'ici on n'a cité aucun fait de myélite survenue à la suite de l'emploi de cette médication.
Le refroidissement peut produire la méningite cérébro-spinale sporadique et il joue un rôle important dans le développement de la méningite cérébro-spinale épidémique.
Le froid est une des causes ordinaires de la contracture essentielle des extrémités (tétanie) ; les variations brusques de température favorisent chez les blessés l'apparition du tétanos. On a observé le trismus chez des nouveau-nés qui avaient été baignés dans de l'eau froide (Leyden) et des convulsions générales chez de jeunes enfants exposés à un froid trop vif.
M. le docteur Corlieu a vu chez un malade l'action du froid donner naissance à une anesthésie de tout le côté gauche du corps et à un état cataleptiforme du même côté, état qu'il attribue à une sorte d'anestlicsie musculaire caractérisée par l'impuissance de la volonté sur la contraction musculaire {Union médicale, 1871).
Ajoutons enfin que l'action du froid peut donner lieu à des phénomènes d'arrêt du cœur; c'est ainsi qu'on a vu la mort subite survenir à la suite de l'ingestion d'eau très-froide par un temps chaud. 11 peut être dangereux d'appliquer de la glace sur la région précordiale (Brown-Séquard).
b. Maladies des voies respiratoires. Nous avons vu déjà que l'action irritante de l'air froid sur la muqueuse des voies respiratoires pouvait donner naissance à des bronchites et à des laryngites ; des refroidissements portant sur une partie éloignée, sur les pieds, par exemple, ou bien sur toute la surface du corps, peuvent occasionner également ces maladies auxquelles il faut ajouter la broncho-pneumonie, la pneumonie et la pleurésie.
Les variations brusques de température sont souvent plus à redouter au point de vue des affections thoraciques qu'un froid soutenu ; quelques faits tendent
186 FROID (pathologie).
même à prouver qu'une élévation brusque de tempe'rature est aussi nuisible qu'un abaissement brusque.
Laennec admettait que le passage d'une température froide à une température plus douce produisait, surtout au commencement du printemps, un grand nombre de rhumes {Traité d'auscultation, t. I, p. 158); il n'est pas rare de voir à la fin de l'hiver des pneumonies se développer en très-grand nombre, alors que la température, très-rigoureuse jusque-là, s'élève tout à coup ; au contraire les pneumonies sont souvent rares pendant les mois les plus froids. Dans l'histoire des épidémies de grippe l'influence d'une élévation brusque de température a été notée plus d'une fois; l'exemple suivant est très-remarquable : le 2 janvier 1782 le thermomètre, qui marquait — 55" à Saint-Pétersbourg, monte à H- 5" : le même jour 40 000 personnes sont atteintes de grippe; mais dans d'autres cas l'apparition de la grippe a coïncidé avec des abaissements de température, et il est très-probable que cette maladie épidéraique relève d'influences plus complexes que les variations thei-mométriques. Une élévation brusque de la température doit avoir pour conséquence une dilatation des vaisseaux bronchiques analogue à celle des vaisseaux cutanés, et l'on conçoit sans peine que cette dilatation puisse aller jusqu'à la phlogose.
La fréquence des pleurésies à la suite de refroidissements est parfaitement démontrée, la pleurésie est du reste une maladie des climats froids et des saisons froides.
M. le docteur Arnoulda publié à l'article France de ce Dictionnaire (4* sér., t. V, p. 752) des tableaux relatifs à la fréquence de la bronchite, de la pneumonie, de la pleurésie et des affections thoraciques en général, suivant les saisons et suivant les différentes zones de la France. Pour l'étude de cette question nous renvoyons le lecteur à l'article de notre savant confrère.
Le rôle du froid dans l'étiologie de la tuberculose pulmonaire a été souvent discuté ; après avoir exagéré considérablement son importance on tend aujourd'hui à la nier complètement. 11 paraît prouvé que la tuberculose est une maladie de misère; l'encombrement et l'alimentation insuffisante sont ses principaux facteurs, mais le froid peut aussi jouer son rôle ; le refroidissement provoque des broncho-pneumonies, des pleurésies qui chez des individus prédisposés d'ailleurs se terminent par des tuberculoses. C'est là ce qu'on observe à chaque instant chez les soldats de la garde républicaine, très-exposés aux refroidissements par les longs séjours qu'ils font aux portes des théâtres, des bals, etc. Une fois la tuberculose déclarée, les refroidissements sont fort à craindre pour les phthisiques dont la bronchite s'exaspère ou se complique de pneumonies ; mais une température froide est encore préférable pour eux aux chaleurs de l'Afrique ou des Indes, qui impriment à la maladie une marche galopante.
c. Maladies de Vappareil circulatoire. On a cité quelques exemples de péricardite et d'endocardite développées sous l'influence de refroidissements, mais en général il existe une prédisposition, une diathèse rhumatismale.
Le froid favorise la rupture des anévrysmes en augmentant la tension artérielle, ainsi que nous l'avons déjà dit; pour la même raison et à cause de la difficulté plus grande que le sang éprouve à traverser le réseau capillaire superficiel, les malades atteints de maladies du cœur voient leur état s'aggraver par les temps froids.
d. Maladies de Vappareil digestif. L'angine, la diarrhée et la dysenterie se développent souvent à ia suite de refroidissements. Chez certaines personnes
FROID (pathologie). "187
tout refroidissement se traduit par des coliques et de la diarrhée, tandis que chez d'autres les localisations morbides se font toujours sur la muqueuse de l'isthme
du gosier.
La dysenterie s'est développée maintes fois d'une façon épidémique dans les armées en campagne à la suite d'abaissements brusques de la température. Après la bataille de Detlingen (1743) les troupes anglaises couchèrent sur le champ de bataille sans tentes et exposées aune grande pluie ; quelques jours après 500 hommes étaient atteints de dysenterie et en quelques semaines la moitié de l'armée l'avait ou venait d'en relever (Pringle) ; en 1792, la dysenterie régna en Champagne sur l'armée française et surtout sur l'armée alliée; un automne frais et humide avait succédé à un été chaud et pluvieux (Chamseru) ; de même €n 1793 à l'armée française d'Italie (Desgenettes).
Les refroidissements ne jouent pas un moindre rôle dans l'apparition de la dysenterie des pays chauds que dans celle de la dysenterie saisonnière de nos climats. La dysenterie est d'autant plus commune dans les climats chauds que les variations thermomélriques du nycthemère sont plus étendues : les relroidissements qui en France auraient produit des angines ou des diarrhées simples se traduisent en Algérie par des dysenteries ; Cambay a vu souvent la dysenterie se déclarer chez des hommes qui avaient passé à gué des rivières ou qui avaient eu l'imprudence de s'exposer sans abri au rayonnement nocturne après des journées très-chaudes [Traité delà dysenterie, p. 35). D'après Catteloup et Dutroulau les variations atmosphériques jouent aussi un rôle important dans le développement de l'hépatite.
Les habitants des pays chauds savent combien sont dangereux les refroidissements, ceux surtout qui portent sur l'abdomen, et ils ont soin de s'enrouler autour du corps de longues ceintures de laine dont notre ceinture de flanelle n'est qu'un mince abrégé. Il est certain que la chaleur développée par la flanelle ou la laine est un moyen prophylactique excellent contre la diarrhée ou la dysenterie; l'application d'une ceinture de flanelle suffit souvent à calmer les coliques et à arrêter une diarrhée simple, suite de refroidissement. Ces laits viennent à l'appui de ceux qui montrent l'existence de connexions physiologiques entre les nerfs de la paroi abdominale et ceux qui régissent la circulation des parties profondes, de l'intestin en particulier ; nous aurons à invoquer ces actions à distance à propos des effets thérapeutiques du froid.
e. Maladies des organes cjénito-ur inaires. On a signalé depuis longtemps le balancement régulier qui existe entre l'abondance de la sécrétion cutanée et celle de la sécrétion urinaire : quand l'une augmente, l'autre diminue, et réciproquement; chez les animaux enduits d'un vernis imperméable, les urines augmentent et deviennent même quelquefois albumineuses par suite de la forte congestion des reins.
Dans les pays froids les reins fonctionnent beaucoup, la peau très-peu : d'où une prédisposition marquée aux affections rénales; à cette prédisposition qui relève du climat vient s'ajouter encore celle qui est due à l'abus des boissons alcooliques si fréquent dans les pays froids.
Le refroidissement peut agir d'une façon bien plus directe pour provoquer une néphrite albumineuse avec anasarque ; après avoir été soumis à l'action du froid les malades éprouvent des douleurs vives dans la région lombaire, parfois un peu de fièvre; les urines renferment une forte proportion d'albumine, voire même du sang, la face s'œdématie, puis les membres et le tronc sont envahis
188 FROID (pathologie).
par l'anasarque; il existe dans ces cas une népliritc calarrliale aiguë qui peut entraîner des accidents urémiques, si elle s'étend à la presque totalité des reins; à l'aide d'un traitement approprié on arrive souvent à arrêter la maladie dans sa marche. Nous avons parlé plus haut de l'anasarque a frigore qui pouvait se développer en dehors de la néphrite.
Rayer attribue un grand rôle au froid dans l'étiologie de la néphrite chronique.
Chez les albuminuriques l'exposition au froid amène souvent des rechutes, des aggravations du mal ; il n'est pas rare chez ces malades de voir linliltration augmenter à la suite d'un refroidissement, probablement parce que la circulation périphérique devient plus difficile et que la tension augmente dans les vaisseaux.
La suppression des règles sous l'influence d'un refroidissement est un fait assez commun, et quelques auteurs attribuent une grande importance pathogénique à ce phénomène ; dans le public la suppression des règles est invoquée sans cesse pour expliquer l'apparition non-seulement des maladies des organes génitaux chez la femme, mais celle d'un grand nombre d'autres maladies : de la pneumonie, de la plithisie, etc. Il est probable que l'on a exagéré l'influence de la suppression des règles et que dans beaucoup de cas l'écoulement menstruel s'arrête parce que l'organisme est déjà malade; en d'autres termes, que l'aménorrhée est effet et non cause.
f. Rhumatisme. On place en général les maladies rhumatismales en tête des maladies produites par le froid; quelques auteurs ont même poussé l'exagération jusqu'à vouloir faire de l'étiologie a frigore la caractéristique de ce groupe morbide; c'est ainsi que Eisenmann a écrit sous le titre de : Erkâltungskrnnkheiteii [maladies par refroidissement) , un ouvrage dans lequel le rhumatisme embrasse la pathologie presque tout entière : c'est là une erreur profonde qui a contribué à obscurcir l'histoire du rhumatisme. Le rhumatisme est une maladie diathésique comme la goutte, qui peut se développer sans l'intervention du froid, particulièrement lorsqu'il existe une prédisposition héréditaire; sans doule le refroidissement peut provoquer une attaque de rhumatisme ai'ticulaire aigu comme il provoque parfois un accès de goutte, mais dans les deux cas il joue seulement le rôle de cause occasionnelle; il réveille la dia- Ihèse, il ne la ci'ée pas. L'étude si complète et si remarquable qui a été faite du rhumatisme dans ce Dictionnaire par M. E. Bcsnier nous dispense d'insister davantage sur cette question.
L'influence du froid humide est plus apparente dans le rhumatisme musculaire et dans le rhumatisme articulaire chronique (arthrite noueuse) que dans le ihumatisme articulaire aigu; tous les auteurs s'accordent à dire que la pleurodynic, le lumbago, le torticolis, s'observent souvent à la suite de refroidissements, et que les individus qui vivent dans des habitations froides et humides sont les victimes ordinaires du rhumatisme articulaire chronique; les vieux militaires ont presque tous leurs rhumatismes. Dans tous ces cas, l'influence des refroidissements est indiscutable, mais est-on bien siir qu'il faille rapporter toutes ces maladies au rhumatisme ? Est-il bien sur que l'arthrite noueuse des petites articulations des doigts soit de même nature que le rhumatisme articulaire aigu? Le rhumatisme musculaire chronique n'est-il pas le plus souvent la conséquence de névrites provoquées par le froid, mais qui ne méritent pas l'épithète de rhumatismales? Les douleurs fulgurantes de l'ataxie locomotrice
FROID (pathologie). 189
ont été prises pendant bien longtemps pour des douleurs rhumatismales ; le rhumatisme deltoïdien n'est souvent qu'une névrite du nerf circonflexe. H y a là bien des questions obscures et qui demandent de nouvelles études ; pour le moment, ce qu'il importe surtout d'étublir, c'est que la confusion des maladies a frigore avec les maladies rhumatismales doit cesser, et qu'il faut chercher à débarrasser l'histoire du rhumatisme de tous les faits pathologiques qui n'ont pas de lien évident avec la dialbèse rhumatismale.
Influence du froid sur la marche des maladies. Le froid continu semble ralentir l'évolution de quelques maladies de la même façon qu'il entrave le développement des plantes ou la germination des graines. La fièvre typhoïde, la fièvre palustre, la tuberculose, ont une marche beaucoup plus aiguë et beaucoup plus grave dans les pays chauds que dans les pays tempérés ou froids. « Les maladies aiguës, dit Zimmermann, ont un cours extrêmement rapide dans les pays chauds » {Traité de l'Expérience, in Encycl. des sciences méd.). Tous les médecins militaires qui ont écrit sur la fièvre typhoïde d'Algérie ont signalé le caractère de gravité de cette maladie et la mortalité plus grande à laquelle elle donne lieu en Algérie qu'en France. C'est pendant la saison la plus chaude que se présentent les cas les plus graves : « Nous n'hésitons pas, disent MM. Ariiould et Kelsch, à porter au compte de la chaleur les caractères qui, sans les distinguer absolument de celles de France, révèlent dans nos fièvres typhoïdes (d'Algérie) une intensité plus grande de l'intoxication, une puUulation plus rapide, plus luxuriante du ferment morbide » [Rec. mém. med. milit., 1808). Il est bien naturel que l'idée d'une iërmentation plus active sous l'inlluence de la chaleur vienne ici à l'esprit, mais il faut reconnaître que la chaleur agit sur les maladies non zymotiques comme sur les autres. Autrefois on craignait surtout l'inlluence du froid dans la phlhisie pulmonaire, ou envoyait tous les phthisiques dans les pays chauds, en Algérie, aux Indes, etc. ; on est revenu de cette erreur; on a reconnu que les climats chauds impriment une marche aiguë à la phthisie, et aujourd'hui les médecins anglais des Indes renvoient les phthisiques en Angleterre.
Dans les fièvres palustres, l'influence de la chaleur sur la gravité et sur le type de la fièvre est très-considérable ; à mesure qu'on s'avance vers l'équateur, les intermittences deviennent plus courtes, les fièvres quartes ou tierces s'effacent de plus en plus devant les quotidiennes qui elles-mêmes, aux Indes, par exemple, cèdent le pas aux continues; en même temps que les fièvres palustres prennent le type rémittent ou continu, leur gravité augmente, les accidents pernicieux deviennent plus fréquents. Le miasme palustre, semblable aux plantes des tropiques, végète misérablement dans les pays froids et perd en partie ses propriétés délétères.
En général, on se défie trop du froid ; il faut cependant reconnaître que l'action du froid sur la marche de quelques maladies, de la rougeole, par exemple, est très-redoutable ; le froid entrave le développement de l'éruption morbilleuse vers la peau, par suite l'éruption sur les muqueuses devient prédominante et l'on voit apparaître des diarrhées cholériformes ou des bronchites capillaires dont la gravité est extrême; des épidémies de bronchite capillaire ont été fréquemment observées dans l'armée, lorsque de jeunes soldats étaient exposés en même temps à un froid très-vif et à l'influence épidémique de la rougeole, ainsi que je l'ai montré ailleurs {Traité des maladies des armées, p. 595).
L'influence du froid n'est pas moins désastreuse dans la scarlatine, qui semble
190 FROID (thérapeutique).
pouvoir se transformer en méningite cérébro-spinale comme la rougeole en bronchite capillaire (A. Lavezan, op. cit., p. 452).
La plupart des auteurs s'accordent à reconnaître qu'à la période de desquamation les scarlatineux présentent une susceptibilité particulière au refroidissement, qui donne lieu souvent chez eux à l'albuminurie et à l'anasarque. La peau semble en effet plus impi'essionnable chez ces malades qu'à l'état normal, par suite de la desquamation dont elle est le siège, les refroidissements périphériques retentissent plus facilement sur les reins, mais, d'autre part, il faut reconnaître que des scarlatineux qui n'ont pas fait l'imprudence de s'exposer au refroidissement, qui sont restés dans une chambre bien chauffée pendant toute la période de desquamation, peuvent être atteints d'anasarque et d'albuminurie, comme ceux qui n'ont pas pris les mêmes précautions : le froid ne jouerait donc qu'un rôle accessoire; la néphrite scarlatincuse paraît du reste devoir être rangée parmi les néphrites interstitielles, tandis que la néphrite a frigore est en général une néphrite épithéliale.
Chez les individus arrivés à la période cachectique des maladies chroniques un froid subit et rigoureux peut hâter la terminaison fatale ; lorsque la température froide de l'automne succède brusquement aux chaleurs de l'été, on voit fréquemment succomber en vingt-quatre ou treale-six heures les malades qui luttaient depuis quelque temps contre la mort (Chomel, Pathol. gén., p. o4o) : d'où la mauvaise réputation de l'époque de la chute des feuilles.
8 111. Tliérapeutîque. On a beaucoup discuté pour savoir quelle était la nature des propriétés thérapeutiques du froid , les uns prétendant que le froid est excitant, tonique, tandis que les autres lui attribuaient des propriétés sédatives, calmantes, débilitantes ; la vérité est que le froid n'a aucune de ces propriétés ; il agit à l'état de maladie comme à l'état sain sur les éléments anatomiques et suivant les cas il peut produire des effets entrêmement variables.
Des compresses froides, une vessie remplie de glace, appliquées sur la tête dans la congestion cérébrale et au début de la méningite, calment les douleurs de tête, effet sédatif; l'application du froid arrête les hémorrhagies, effet astrinqent; un lavement froid fait contracter le rectum, une injection d'eau fraîche dans les vaisseaux du placenta fait contracter la matrice, effet excitant. En réalité, dans tous ces cas le froid a agi de même, il a provoqué la contraction des fibres musculaires des vaisseaux, du rectum, de l'utérus ; ce ne sont pas là les effets de différentes propriétés du froid, mais des effets différents produits par une même propriété.
Les applications thérapeutiques du froid peuvent se classer ainsi qu'il suit :
1" Dans les pyrexies on emploie souvent les bains froids, les lotions froides, pour abaisser la température du corps, pour modérer la fièvre;
2» Dans les cas de congestions, d'hémorrhagies, on utilise l'action du froid sur les vaisseaux, afin de diminuer l'apport du sang dans une partie ou de produire l'hémostase ;
3" Dans les cas d'inflammation, dans les traumatismes des membres, par exemple, le froid appliqué sous forme d'irrigations d'eau fraîche agit en diminuant l'apport du sang et aussi en s'opposant à une migration trop rapide des leucocytes, autrement dit à la suppuration ;
4° L'action anesthésiante du froid est aussi mise à profit en chirurgie.
Nous pourrions ajouter à ces applications du froid celles qui sont comprises
FROID (thérapectique). 19i
sous le nom d'hydrothérapie, mais des éléments étrangers interviennent ici : percussion par la douche, réaction provoquée ou facilitée par l'exercice, par l'entrahiement, etc. ; le lecteur trouvera du reste à l'article Hydrothérapie tous les renseignements nécessaires sur cette médication.
Dans les maladies fébriles, deux indications peuvent se présenter : tantôt il s'agit simplement de diminuer la chaleur fébrile, de refroidir le corps des malades (dans le rhumatisme hyperpy rétique, par exemple) ; le meilleur moyen est alors de placer le malade dans un bain tiède que l'on refroidit progressivement; tantôt il est nécessaire de produire une vive réaction vers les téguments, afin de diminuer en même temps la fièvre et la congestion encéphalique (scarlatines et fièvres typhoïdes ataxiques) ; dans ce dernier cas il est avantageux de donner des affusions froides, comme Currie et Trousseau le faisaient dans les scarlatines malignes.
Il est plus facile d'obtenir un abaissement de température par le froid chez le fébricitant que chez l'homme sain ; au bout de dix à quinze minutes de séjour dans un bain à dix ou douze degrés, par exemple, la température d'un malade atteint de fièvre typhoïde tombe souvent de deux ou trois degrés, mais elle ne tarde pas à remonter et la réaction est quelquefois si vive que la température dépasse le degré auquel elle était arrivée avant le bain. A l'état fébrile comme à l'état sain, il y a une certaine régulation entre la production de chaleur et la dépense ; il en résulte que le premier effet de l'application du froid sur le corps du fébricitant est d'augmenter la production de chaleur; c'est seulement en agissant énergiquement qu'on arrive à vaincre la puissance régulatrice au profit de l'abaissement de température du corps (Lorain). Il peut arriver, au contraire, que la réaction se fasse mal : aussi, après avoir retiré le malade du bain froid,, il faut veiller à ce qu'il se réchauffe; nous avons vu qu'un animal retiré d'un mélange réfrigérant et abandonné à lui-même continuait souvent à se refroidir et qu'il pouvait succomber, si on ne venait pas à son aide.
Le traitement de la fièvre typhoïde par les bains froids a été préconisé dans ces dernières années par un grand nombre de médecins, qui ont cru avoir trouvé une méthode générale de traitement de cette maladie et qui ont accordé à un auteur allemand le mérite de celte découverte. Dès aujourd'hui il est permis de prévoir la conclusion des polémiques qui sont encore engagées à ce sujet : l'emploi des bains froids et des affusions froides est très-utile dans quelques cas de fièvre typhoïde grave avec ataxie ou hyperpyrexie, ce que l'on sait depuis longtemps; mais l'emploi des bains froids ne constitue nullement une méthode de traitement de la fièvre typhoïde, pas plus que la saignée ou la digitale. Nous n'avons pas à nous appesantir ici sur cette question qui sera traitée dans d'autres articles {voy. Bains froids, Fièvres, Fièvre typhoïde, Scarlatiine).
Pour produire l'astriction des vaisseaux dans les cas d'hémorrhagie ou de congestion on peut utiliser soit l'action directe du froid sur les vaisseaux, soit l'action à distance. Lorsqu'on fait aspirer de l'eau fraîche à un malade qui a une épistaxis, lorsqu'on lave avec de l'eau fraîche les surfaces de section dans le cours d'une opération, on agit localement sur les vaisseaux; lorsqu'on met un corps froid dans le dos pour arrêter une épistaxis, lorsqu'on place une vessie remplie d'eau glacée sur l'abdomen dans les cas d'hémorrhagie gastrique ou intestinale, ou bien encore lorsqu'on fait sucer de la glace à un malade qui crache le sang, on agit sur les vaisseaux à distance.
Il faut bien admettre qu'il existe des rapports entre certaines régions des tégu-
192 FROID (thérapeutique).
ments externes cl les organes internes sous-jacents au point de vue de l'innervation et de la vascularisation : sans cela il serait impossible d'expliquer comment agissent un grand nombre de médications : pourquoi dans la pneumonie, par exemple, il vaut mieux appliquer les sangsues sur le côté malade que sur telle autre partie du corps; pourquoi les ventouses, les vésicatoires, doivent être appliqués aussi loco dolenti.
Dans les gastrorrliagies ou les entérorrhagies, dans l'hémorrhagie utérine et dans riiématocèle rétro-utérine, les applications de glace sur l'abdomen rendent de grands services ; les boissons glacées, les lavements froids, sont également utiles.
Lorsqu'on emploie le froid pour combattre la congestion d'un organe, il faut s'efforcer d'obtenir un refroidissement aussi continu que possible; il ne faut pas cesser brusquement les applications froides, car on sait que la contraction des vaisseaux est suivie d'une réaction qui pourrait augmenter la congestion qu'on cherchait à diminuer. De même, lorsqu'on se sert du froid pour produire l'hémostase dans le cours d'une opération, il faut craindre des hémorrhagies secondaires et ne faire le pansement qu'après avoir laissé aux tissus le temps de se réchauilér.
Le refroidissement local obtenu par les applications de glace diminue trèslapidement en raison de la profondeur des tissus. D'après Schullze, l'abaissement de température qui est de iO° -f- à 1/2 centimètre de profondeur n'est plus <{ue de 2" à 1 centimètre et de 0",2 seulement à 7 centimètres. La structure des régions explorées entraîne de grandes variations dans les résultats.
Il 1 ésulte cependant des recherches de M"'^ Virginie Schlikof que par l'application locale du froid on peut obtenir un abaissement de température dans les tissus sous-jacents à une assez grande protondeur ; cet abaissement atteint dans la bouche 4 à 5° en une heure, dans la cavité pleurale de 2 à 4" dans le même temps (expériences faites sur des opérés de thoracentèse) ; comme on devait s'y attendre, le degré d'abaissement dépend de l'épaisseur des parois de la cavité que l'on explore. ^
A côté de l'action astringente du froid sur les vaisseaux, il faut placer l'action tonique qu'il exerce sur les réservoirs musculaires à fibres lisses, tels que l'intestin et la vessie.
L'action du froid sur le rectum est bien connue: tandis que les lavements chauds paralysent le rectum ou du moins augmentent sa paresse chez les individus constipés, les lavements froids sont un des meilleurs moyens de combattre la constipation.
L'application du froid sur l'abdomen est un bon moyen de combattre le météorisme ; au contraire, les applications chaudes, les cataplasmes sur le ventre, favorisent la distension des intestins par les gaz en diminuant probablement la tonicité des muscles des parois abdominales et des intestins.
Les injections d'eau froide dans la vessie excitent les contractions de cet organe; cette action du froid sur la vessie peut aussi s'exercer à distance, les malades dont la vessie commence à se paralyser réveillent souvent les contractions vésicales en mettant leurs pieds nus sur des dalles froides.
Lorsque l'utérus ne revient pas sur lui-même après l'accouchement et qu'il y a des pertes utérines, l'application de la glace sur l'abdomen est un des moyens les plus efficaces pour obtenir des contractions.
L'action astringente du Iroid sur les vaisseaux est déjà une action antiphlo-
FROID (thérapeutique). 193
gistique : il est clair qu'en diminuant l'apport du sang dans un organe le froid s'oppose à l'inllammation de cet organe, mais il agit d'une façon encore plus profonde sur les éléments eux-mêmes des tissus et principalement sur les leucocytes pour s'opposer à rinJlamnialion ; sous l'influence du rel'roidissement la vitalité des globules blancs est diminuée, ces corpuscules adbèrent moins facilement et moins fortement aux parois des vaisseaux, leur migration au Iravers de ces parois devient par suite très-diftieile. C'est ainsi qu'on s'explique pourquoi Tapplication de cataplasmes chauds autour d'une partie enflammée facilite la suppuration, tire le pus, comme on dit dans le ^)ublic, tandis que l'application de glace ou de compresses froides sur des tissus qui menacent de s'enflammer et de suppurer arrête souvent le processus inflammatoire.
Les applications antipblogisliques du froid sont nombreuses en médecine et en chirurgie; dans la méningite et dans la péritonite on se sert depuis longtemps de ce moyen de traitement, et je dois dire que j'ai plus d'une fois constaté son efficacité dans la méningite ; il faut foire usage d'un réservoir (vessie ou poche en caoutchouc) facile à maintenir sur la tête.
L'application méthodique du froid prévient souvent l'inflammation à la suite des traumatismes ; dans l'entorse, dans les fractures, les irrigatijns fioides sont fort utiles, elles calment la douleur en diminuant la phlogose.
L'action anesthésiante du froid est souvent utilisée en chirurgie, la glace, les mélanges réfrigérants, l'éther pulvérisé (appareil de Richardson), permettent d'anesthésier une petite partie du corps pour y pratiquer des opérations; c'est ainsi que l'arrachement de l'ongle incarné, opération si douloureuse, peut être faite sans douleur. Nous avons vu qu'florvath préconisait comme anesthésiques ' locaux l'alcool et la glycérine à — 4" : d'après lui on obtiendrait ainsi de l'analgésie sans anesthésie et on n'aurait pas les inconvénients des autres méthodes de réfrigération ; dans les brCdures ce procédé pourrait servir à supprimer les douleurs.
Les applications thérapeutiques du froid seront étudiées à propos de chaque maladie en particulier, ce qui nous dispense d'entrer ici dans plus de détails; nous avons voulu montrer seulement que les prétendues propriétés thérapeutiques du froid ne sont autres que ses propriétés physiologiques utilisées pour combattre tel ou tel état morbide, et que le froid n'agit pas par des procédés différents sur l'organisme sain et l'organisme malade, ce qui était à prévoir {voy. Réfrigérants). A. Laveran,